PHILIPPE LE DEL. — BONIFACE VIII
un mémoire contre Boniface , qui pouvait passer pour une amère satire de la cour de Dôme *. Il s’écrivit lui-méme par ses gens de loi une Supplication tlu pucubte de France au lioy contre Boniface. Cet acte important, rédigé en langue vulgaire, était plutôt un appel du roi au peuple, qu’une supplique du peuple au roi 3.
Benoît, au contraire, avait paru vouloir d'abord étouffer cette grande affaire, en pardonnant à tous ceux qui y avaient trempé ; il «'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c’était les déclarer coupables. Il atteignit de cette clémence offensante le roi, les Colonna, les prélats qui ne s'étaient pas rendus à la sommation de Boniface.
Philippe, alors accablé par la guerre de Flandre, avait beaucoup à craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d’adhérer à son appel au cou- I cile. Le pape devenait menaçant. Le roi en était à
‘ La forme de cet acte est bizarre ; à chaque titre d'accusation, il y a un éloge pour la cour de Rome. Ainsi :
• Le* saints pères avaient coutume de ne point thésauriser; ils distribuaient aux pauvres les biens des églises. | Boniface, tout au contraire, etc. * C’est la forme inva- ! riable de chaque article. On pouvait douter si c’était | bien sérieusement que le roi attribuait ainsi à un seul pape tous les abus de la papauté. Dupuy, Pr., p. 209-
3 A vous, très-noble prince, nostre sire, par la grâce de Dion roy de France, supplie et requière le pucubte de vostre royaume, pour ce que il appartient que ce soit faict, que vous gardiez la souveraine franchise de vostre . royaume , qui est telle que vous ne recognissiez de j vostre temporel souverain en terre fors que Dieu , et i que vous faciez déclarer que le pape Boniface erra ma- ■ nifestemcnl et fit péché mortel, notoirement en vous | mandant par lettres huilées que il estoit vostre souverain de vostre temporel... Item... que l’on doit tenir ledit pape pour herêge... L’on peut prouver par vive force sans ce que nul n’y pusse par raison répondre que le pape n’eut nuques seigneurie de votre temporel... Quand Dieu le Père eut créé le ciel et les quatre éléments, eut formé Adam et Ève, il dit à eux et à leur succession : (Juad calcareril per tuue, tuant erit ... C’està-dire qu'il vouioit que chacun homme fust le seigneur de ce qu’il occupcroit de terre. Ainsi départirent les fils d’Adam la terre et eu furent seigneurs trois mil ans et plus, avant le temps Melchiscdecb qui fut le premier prêtre qui fut roy, si comme dit l'histoire : mais il ne i fut pas roy de tout le monde; et obéissant la gent à li comme a roy du temporel et non pas a prestre si fut autant roy que prestre. Emprès sa mort fut grands j temps. 000 ans ou plus, avant que nul autre fust prêtre. | Et Dieu le pcrc qui donna la Loy à Moïse, l’establi prince de son pueublc d'Israël et li commanda que il fiat Aaron son frère souverain prestre et son fils après li.
Et Moise bailla et commis! quand il deusl mourir, du commandement de Dieu, la seigneurie du temporel non I pas au souverain prestre son frère mais A iosué sans I
1 désirer l’absolution qu’il avait d’abord dédaignée.
I La deinanda-t-il sérieusement, on serait tenté d'en i douter quand on voit que la demande fut portée au ! pape par IMasian et Nogaret. Celui-ci s’etait probablemcnt don né cette mission, pour rompre un arrangement qui ne pouvait se faire qu’à ses dépens. Le choix seul d’un tel ambassadeur était sinistre. Le pape éclata , et lança une furieuse bulle d’excommunication : u Flagiliosum scclus et seelestum flagilium quod quidam scelcratissirni viri, summum audeutes nefas in pcrsniiam bonæ memoriæ Bonifacii P. VIII... 5 »
Le roi semblait compris dans celte bulle. Elle fut rendue le 7 juin (1301). Le i juillet. Benoit était mort. On dit qu’une jeune femme voilée , qui se donnait pour converse de sainte Pétronille à Pérouse, vint lui présenter à table une corbeille de figues-fleurs *. Il en mangea sans défiance, se trouva
débat que Aaron et son fils après li y missent : mais gardaient le tabernacle... et se aidoieut au temporel défendre... Celuy Dieu qui toutes les choses présentes et avenir sçavoit , commanda A Josué leur prince qu’il partis! la terre entre ces onze lignics; et que la lignie des prêtres eussent en lieu de leur partie les diesmes et les prémisses de tout, et en resquissent sans terre, si que eux pussent plus profilablcment Dieu servir et prier pour ce pucubte. Et puis quand ce pueublc d’Israël demanda roy a nostre Seigneur, ou fit demander par le prophète Samuel, il ne leur eslit pas ce souverain prestre, mais Saiil qui surmontait de grandeur tout le pueublede tout le col et de la teste... ( allusion à Philippe le Bel?) Si que il not nul roy en Ilierusalem sus le pucuble de Dieu qui fust prestre, mais avoieut roy et souverain prestres en diverses personnes cl «voit l’un assez a faire de gouverner le temporel et le autre l'espiritucl du petit pucuble cl si obeissoient tous les prestres, du temporel as rois. Emprès Xostre-Seignrur Jésus -Christ fut souverain prestre, et ne trouve l’en point écrit qu'il eust onques nulle possession de temporel... Après ce, sainct Père (Pierre)... Ce fust grande abomination à ouir que c'est Boniface, pour ce que Dieu dit h saint Père : • Ce que tu lieras en terre sera- lié au ciel, • cette parole d'cspiritualité entendit maliement comme bougre, quant au temporel. Il estoit greigneur besoin qu'il sceust arahic, caldci, grieux, ebrieux et j tous autres langages dcsqueulx il est moult de chrétiens qui ne croient pas , comme l’Église de Rome... Vous nobles roy... herège drfendeour de la foy , destruieur de bougres povèz et devèz et estes tenus reqnerre et procurer que ledit Bouilace soit tenus et jugez pour lierège et punis en la manière que l'on le pourra et devra et doit faire emprès sa mort. Dupuy, Diflér., p. 214 218.
8 Dupuy, Diff., p. 252-3.
4 C’est-à-dire de la première récolte. Sistn., Fr., IX, 147. Id., Répub. if al., IV, 228. Villani, I. VIII , c. 80. p. 410, etc.
mal el mourut en quelques jours. Les cardinaux , craignant de découvrir trop aisément le coupable , ne firent aucune poursuite.
Celle mort vint à point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait mis à bout. Il n'avait pu , en 1303, empêcher les Flamands d'entrer en France , de brûler Térouannc et d’assiéger Tournay Il n’avait sauvé celte ville qu'en demandant une trêve, en mettant en liberté le vieux Guy, qui devait rentrer en prison, si la paix ne se faisait pas. Le vieillard remercia ses braves Flamands, bénit scs fils, cl revint mourir à quatre-vingts ans dans sa prison de Compiègne.
En 1304 , au moment même où le pape mourait si à propus, Philippe fil un effort désespéré pour finir la guerre. Il avait extorqué quelque argent en vendant des privilèges, surtout en Languedoc, favorisant ainsi les communes du Midi pour écraser celles du Nord. Il loua des Génois, et avec leurs galères il gagna une bataille navale devant Zierickzée (août). Les Flamands n'en étaient pas plus abattus. Ils se croyaient soixante mille. C'était la Flandre au complet pour la première fois; toutes les milices des villes étaient réunies, celles de Gand et de Bruges, celles d’ïprcs , de Lille et de Courtrai. A leur tête étaient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas cl d’Allemagne. Philippe, ayant forcé le passage de la Lys, les trouva à Mons en Puclle dans une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre eux , non plus sa gendarmerie comme à Courtrai , mais des piétons gascons1 * *, qui, toute la journée sous un soleil ardent, les tinrent en alerte, sans manger ni boire; les vivres étaient sur les chariots. Ce jeûne les outra , ils perdirent patience, et le soir, par leurs trois portes, sc lancèrent tous ensemble sur les Français.
Ceux-ci ne songeaient plus à eux; le roi était désarmé et allait se mettre à table. D’abord , ce j choc de sangliers renversa tout. Mais quand les i Flamands entrèrent dans les tentes, et qu’ils virent tant de choses bonnes à prendre, il n’y eut pas j moyen de les retenir ensemble, chacun voulut faire | sa main. Cependant les Français sc rallièrent; la I cavalerie écrasa les pillards; ils laissèrent six mille hommes sur la place.
I Le roi alla mettre le siège devant Lille , ne doui tant pas de la soumission des Flainands.'ll fut bien ' étonné quand il les vil revenir soixante mille, comme s’ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il pleut des Flamands , disait-il. Les grands de < France , qui ne se souciaient pas de se battre avec j ces désespérés , conseillèrent au roi de traiter avec 1 eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux Guy, el promettre au petit-fils le comté de Relhcl, héritage de sa femme. Philippe gardait la Flandre française et devait recevoir deux cent mille livres.
Rien n’était fini. Il n'était pas spécilié s'il gardait cette province, comme gage ou comme acquisition; quant à l’argent, il ne le tenait pas. D'autre part, l'affaire du pape était gâtée plus qu’arrangée. C’était un triste bonheur que la mort subite de Benoît XI5.
Une disette , un imprudent maximum , une perquisition des blés , tout cela animait le peuple. On commençait à parler, lin clerc de l’université parla i haut cl fut pendu. Une pauvre béguine de Metz, | qui avait fondé un ordre de religieuses, eut révé- ! talion des châtiments que le ciel réservait aux [ mauvais rois. Charles de Valois la fit prendre, et pour lui faire dire que ces prophéties étaient soufflées par le diable , il lui fit brûler les pieds 4. Mais { chacun crut à la prédiction, quand on vit, l’année | suivante, une comète apparaître avec un éclat horrible5.
1 Cette terrible année 1303 est caractérisée par le
silence des registres du parlement. On y lit en 1304 : Anno pr.xcedentc prupter guerram Flandrix non fuit parliamenlum, Olim, III, folio CVII. Archives du
royaume, Section judiciaire.
1 Meyer, folio 104.
5 Baillel établit un rapprochement juste et piquant entre les démêlés de Philippe le Bel el ceux de Louis XIV avec le saint-siège : « L’un et l'autre différend s’est passé sous trois papes, dont- le premier, avant vu naître le différend, est mort au fort de la querelle (Bonifacc VIII, Innocrut XI). Le second (Benoit XI, successeur de Bonifacc, et Alexandre VIII, successeur d'innocent), ayant été prévenu de soumissions par la France, s’est raccommodé en usant néanmoins de dissimulation pour sauver les prétentions de la cour de Rome. Le troisième (Clément V,el Innocent XII), a terminé toute l'affaire. De la pari de la France il n’y a eu dans chaque démêlé
qu’un roi (Philippe le Bel, Louis XIV). Un évêque de Pamiers semble avoir donné occasion à la querelle, dans l’un comme dans l’autre dilférend. Le droit de régale est entré dans tous les deux. Il y a eu, dans l’un et dans l’autre, appel nu futur concile... L'attachcmeut des membres de l’Église gallicane pour leur roi y a été j presque égal. Le clergé, les universités , les moines et | les mendiants , sc sont jetés partout dans les intérêts ! du roi, el ont adhéré à l’appel. Il y a eu excommuni- { cation d'ambassadeurs, et menaces pour leurs maîtres.
Les juifs chassés du royaume par Philippe le Bel, et les | templiers détruits, semblent fournir aussi quelque I rapport avec l'extirpation des huguenots , et U des- | truction des religieuses de l’Enfance. » (Baillct, Uisl.
' des démêlés, etc.)
: 4 Contin. Nangii, p. 57.
b C'est la comète de Ualley,qui reparaît & des inter- ! vnllcs de 75 h 7G ans. On présume qu’elle parut la prv-
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