‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 248 sur 398 · LIVRE V. - PHILIPPE LE BEL. - BONI FACE VIII. 1ü8:>-13üi · texte numérisé non relu

LIVRE V. - PHILIPPE LE BEL. - BONI FACE VIII. 1ü8:>-13üi

sc mettent a piller de compagnie. Le pape , près d'être forcé dans son palais, obtient un moment de trêve, cl fait avertir la commune; la commune s’excuse. Alors ect homme si lier s'adressa à Colon na lui-même. Mais celui-ci voulait qu'il abdiquât et se rendit à discrétion. Hélas ! dit Boniface, voilà de dures paroles 1 ! Cependant ses ennemis avaient brûlé une église qui défendait le palais. Le neveu du pape abandonna son oncle, et traita pour luimême. Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme de quatre-vingt-six ans se mit à pleurer a. Cependant les portes craquent, les fenêtres se brisent, la foule pénètre. Ou menace, on outrage le vieillard. Il ne répond rien. On le somme d'abdiquer. Voilà mon cou, voila ma tête, dit-il 3.

Selon Villani , il aurait dit à l'approche de scs ennemis : « Trahi comme Jésus, je mourrai, mais je mourrai pape. » Et il aurait pris le manteau de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tête, et pris dans sa main les clefs et la crosse 4.

On dit que Colnnna frappa le vieillard à la joue de son gantelet de fer 5. Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive : « 0 toi, chétif pape, confesse et regarde de monseigncuHcrovdc France la bonté qui, tant loing est de loy sou royaume, le garde par moy et défend e. » Le pape répondit avec courage : « Tu es de famille hérétique, c’est de toi que j’attends le martyre7. »

Colonna aurait volontiers tué Boniface ; l'homme

1 fieu me ! du rus est hic serrao ! Dupuy, Pr., p. 101.

7 Tandem fflarchio, nepos pap®... reddidit se Sciarr® et cnpitaneo memuralo, cA couditione ut vitam ipsius et filii sui salvarent servientiumque suorum. Quibus audilis papa flevit amarè. ld., ihid.

3 Ruptis ostiis et fcnrslris paiatii pap®, et pluribus locis igné supposito, per vim ad papain excrcilus est ingressus; quem tune pcrtnulti verbis coutumeliosig s tint aggressi : mina: eliam ei a pluribus sunt illatae. Sed papanulli respondit. Enim verôcumad rationrm positus esset, an vellet renuncinrc papntui, constanter respondit non , imô oitiiis vellet perdere caput smim , dicens in suo vulgari : • Ecco il collo, ecco il capo. * Id., ihid.

t . Da che per tradimento corne Jcsu Cbristo voglio essere preso, convienmi morire, almeno voglio moi ire corne papa. » Et di présenté si fecc pnrare dell' amanto di san Piero, et con la corona di Constautino in capo, et con la chinvi et crocc in mono, et pnsesi a sidere suso la sedio papale. Villani, VIII, 63.

3 Et eus! été féru deux fois d'un des chevaliers de la Colonne, n’enst été un chevalier de France qui le contesta... Cliron. de S. Denis. Dupny, Pr., p. 191 . Nicolas Gilles (1 193) y ajoute : Par deux fois cuida le pape estre tué par un chevalier «le ceulx de la Coulonne, si ne fust qu'on le détourna : toutefois il le frappa de la main armée «l’an gantelet sur le visage jusques A grande ciinsinn de sang. Ap. Dupuy, Pr., p. 199.

de loi l’cn empêcha8. Cette brusque mort l’eût trop compromis. Il ne fallait pas que le prisonnier mourût entre ses mains. Mais d'autre part il n’était 1 guère possible de le mener jusqu'en France 9. Bonifacc refusait de rien manger, craignant le poison, j Ce refus dura trois jours , au bout desquels le peuple d’Anagni , s’apercevant du petit nombre d’é- | (rangers, s’ameuta, chassa les Français et délivra ! son pape.

Il était trop lard . le vieillard était mortellement frappé. On l’apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. <• Il remercia Dieu et le peuple de sa délivrance, cl dit : Bonnes gens, vous avez j vu comme mes ennemis ont enlevé tous mes biens j et ceux de l'Église. Me voilà pauvre comme Job.

| Je vous dis en vérité que je n’ai rien à manger ni : à boire. S'il est quelque bonne femme qui veuille me faire aumùnc de pain ou de vin, ou d'un peu d'eau au defaut de vin, je lui donnerai la bénédiction de Dieu et la mienne. Quiconque m’apportera la moindre chose pour subvenir à mes besoins, je ' l'absoudrai de tout péché... Tout le peuple sc mit j ù crier : Vive le saint père! Les femmes coururent ! en foule au palais pour y porter du pain, du vin ^ ou de l'eau ; ne trouvant point de vases, elles ver- I saient dans un coiTre... Chacun pouvait entrer, et parlait avec le pape, comme avec tout autre : pauvre ,l>.

» Le pape donna au peuple l’absolution de tout

6 Cliron. de S. Denis, ap. Dupuy, Pr., p. 101.

7 Dupuy, Ilist. du DitTér., p. 33.

8 Lettres justificatives de Nogaret. Dupuy, Pr. , p. 218.

9 Nogaret l’avait menacé de le faire conduire lié et garrotté à Lyon, où il serait jugé et déposé par le concile général. Villani, VIII, c.03, ap. Dupuy, Pr., p. 187.

10 T une pnpulus ficit papam drportari in magnam plateam.ubi papa lacrymaudo populo prredicavit, inter omnia gratias agens Deo et populo Anagniæ de vità

! suA. Tandem in fine sermonis dixit : Boni homiues et muiiercs, constat vobis qualitcr inimici mei veuerunt et ahsluleruut omnia bons mca , et nou tantum mea, sed et omnia bona Ecclcsix, et me ila pauperem sicot Job fui rai dimiserunt. Proplcr quod dico vobis veracitcr, quoi! nihil hakeo ad comcdendum vel bibendum, et jejunus remansi usque ad prxscns. Et si sit aliqua bona mulier qu® me velit de suà juvare eleemosynâ, in pane vel vino : et si vinum non hobuerit , de aquâ permodicA, dabo ei bencdictiouem Dei et meara...Tonc 1 omnes haec ex ore pap® claraabant : * Vivat, Pater sauete. « Et nunc cerncrcs muiiercs currere certatim ad pnlalium, ad oflerendum sibi panerp , vinum vel aqnam... Et cum non invenirentur vasa ad capiendtim ! allatn , fundehant vinum et aquam in area camer® j pap®, in magnA quantitate. Et tuuc potuit quisque i ingredi et cum papâ loqui , sicut cum alio paupere.

; Walsingh.. apud Dupuy, Pr., 196.

péché , sauf le pillage des biens de l'Église el des cardinaux. Pour ce qui était à lui , il le leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonua et tous ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens armés.» Mais lorsqu’il arriva à Saint-Pierre et qu’il ne fui plus soutenu par le sentiment du péril, la peur et la faim dont il avait souffert, la perle de son argent, l’insolente victoire de ses ennemis, celle humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui revint à la fois; sa tête octogénaire n’y tint pas ; il perdit l’esprit.

Il s'ctail confié aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais il fut, ou crut être encore arrêté par eux. Soit qu'ils voulussent cacher au peuple le scandale d’un pape hérétique, soit qu’ils s'entendissent avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface ayant voulu sortir pour se réfugier chez d'autres barons, les deux cardinaux Orsini lui barrèrent le passage el le firent rentrer. La folie devint rage, et dès lors il repoussa tout aliment. Il ccumait et grinçait des dents. Enfin, un de ses amis , Jacobo de Pise lui ayant dit : « Saint père, recommandez-vous à Dieu, à la Vierge Marie, et recevez le corps du Christ, » Boniface lui donna un soufflet, et cria en mêlant les deux langues : AUonta de Dio et de Snnria Maria, nolo, nolo. Il chassa deux frères mineurs qui lui apportaient le viatique, et il expira au bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi se serait vérifié le mol que son prédécesseur Célcstin avait dit de lui : « Tu as moulé comme un renard ; tu régneras comme un lion ; lu mourras comme un chien 1 * . »

On trouve d’autres détails, mais plus suspects encore, dans une pièceou respire une haine furieuse et qui semble avoir etc fabriquée par les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple, immédiatement après l'événement : « La vie, état cl condition du pape MaléTace, racontée par dos gens dignes de foi : Le 9 octobre, le Pharaon sachant que son heure approchait, confessa qu'il avait eu des démons familiers, qui lui avaient fait faire tous ses crimes. Le jour el la nuit qui suivirent, on entendit tant de tonnerres ,* tant d’horribles tempêtes, on vil une telle multitude d’oiseaux noirs aux effroyables cris, que tout le peuple consterné criait : « Seigneur Jésus, ayez pitic,

1 Dupuy, Preuve», p. 100.

3 ld., ibid, p. 5. Walsingham, qui écrit sous une inllueuce contraire, exagère plutôt le crime des ennemis

de Boniface. Selon lui , Colonna, Supino et le sénéchal du roi de France, ayant saisi le pape, le mirent sur un cheval sans Irein, la face tournée vers la queue, cl le

ayez pitié, ayez pitié de nous. « Tous affirmaient que c'étaient bien les dénions d'enfer qui venaient chercher l’âme de ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui contaient ce qui s’était passé » cl l'avertissaient de songer à son âme..., lui, enveloppe du démon , furieux et grinçaul des dents , il se jeta sur le prêtre comme pour le dévorer. Le prêtre s'enfuit à toute jambe jusqu’à l’église... Puis, sans { mol dire, il se tourna de l'autre côté... Comine on le portait à sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la pierre de son anneau et s’écrier : « O vous, malins esprits enfermés dans celte pierre, vous qui m’avez séduit... pourquoi m'abandonnez -vous maintenant? » Et il jeta au loin son anneau. Son mal et sa rage croissant, endurci dans son iniquité, il confirma tous ses actes contre le roi de | France et scs serviteurs, et les publia de nouveau... Ses amis, pour calmer ses douleurs, lui avaient amené le (ils de maître Jacques de Pise, qu'il aimait auparavant à tenir dans ses bras , comme pour se glorifier dans le péché... mais à la vue de l’enfant, il se jeta sur lui, et, si on ne l’eùt enlevé, il lui aurait arraché le nez avec les dents. Finalement | ledit Pharaon , ceint de tortures par la vengeance divine, mourut le 1â sans confession, sans marque de foi : et ce jour, il y eut tant de tonnerres , de tempêtes, de dragons dans l’air, vomissant la flamme, tant d’éclairs et de prodiges, que le peuple romain croyait que la ville entière allait descendre ; dans l'ahime 3. »

Dante, malgré sa violente invective contre les bourreaux du pontife, lui marque sa place en enfer. Au chant xix de YJnfemo , Nicolas III. plongé la tête en bas dans les flammes, entend parler et s’écrie : « Est-ce donc déjà toi debout là-haut? est-ce donc déjà loi, Boniface? l'arrêt m’a donc menti ; de plusieurs années. Es - lu donc sitôt rassasié de ; cè pourquoi tu n’as pas craint de ravir par mal engin I la belle Épouse, pour en faire ravage el ruine *? »

Le successeur de Boniface, Benoit XI , homme de bas lieu, mais d’un grand mérite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien fort à son avènement. Il reçut de bonne grâce les félicitations du roi de France , apportées par Plasian,

! par l'accusateur meme du dernier pape. Philippe sentait que sou ennemi n'était pas tellement mort, qu’il ne put frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre à outrance; il envoya au pape

firent courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils l’auraient l'ail mourir «le faim sans le peuple d'Auagai. Wais., apud Dupuy, Pr., p. 105.

* ... Per lo quai non lenu-sti lorre a inganno

l.a Im-IIi Donna c di poi faî ne straxio?

Inferoo, e. XIX.

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