‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 251 sur 398 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l’üR. LE FISC. LES TE1PLIEIS.

« L’or, dit Christophe Colomb, est une chose excellente. Avec de l’or, on forme des trésors. Avec de l'or, on fait tout ce qu’on désire en ce monde. On fait même arriver les âmes en paradis *. » ■

L’époque où nous sommes parvenus doit être considérée comme l'avcncment de l’or. C’est le Dieu du monde nouveau où nous entrons. — Phi- i lippe le Bel , à peine monté sur le trône , exclut les ' prêtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers *.

Gardons-nous de dire du mal de l’or. Comparé â la propriété féodale, à la terre, l’or est une forme supérieure de la richesse. Petite chose, mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher, c’est la richesse subtilisée déjà ; j’allais dire spiritualisée. Tant que la richesse fut immobile, l'homme, rattaché par elle à la terre et comme enraciné , n’avait guère plus de locomotion que la j glèbe sur laquelle il rampait. Le propriétaire était |

miêrc fois à la naissance de Mithridate, 130 ans avant j l'ère chrétienne. Justin (lib. 37) dit que pendant 80 jours elle éclipsait presque le soleil. Elle reparut en 330, et ; eu 550 , époque de la prise de Rome par Totila. En 1305, elle avait un éclat extraordinaire; en 1450, elle traînait | une queue qui embrassait les deux tiers de l’intervalle compris entre l'horizon et le zénith; en 1082, la queue avait encore 30 degrés; en 1750 , elle semblait ne devoir attirer l'attention que des astronomes. Ces faits sembleraient établir que les comètes vont s'ailaiblis- ! sant. Celle de llallcy a reparu en octobre 1835. An- > nuaire du Bureau des longitudes pour 1855. / oy. aussi 1 une notice sur cette comète, par M. de Pontécoulant.

1 D. Vaissette, Hist. du Languedoc , t. IV, note xi, i

5 Lettre de Christophe Colomb h Ferdinand e| Isa-

une dépendance du sol ; la terre emportait l'homme. Aujourd'hui c'est tout le contraire il enlève la terre, concentrée et résumée par l’or. Le docile métal sert toute transaction ; il suit, facile et fluide, toute circulation commerciale, administrative. Le gouvernement, obligé d’agir au loin, rapidement, de mille manières, a pour principal moyen d'action les métaux précieux. La création soudaine d’un gouvernement au commencement du quinzième siècle , crée un besoin subit, infini, de l’argent et de l’or.

Sous Philippe le Bel , le fisc , ce monstre , ce géant, naît altéré, affamé, endenlé. Il cric en naissant, comme le Gargantua de Rabelais : A manger, à boire ! L’en Tant Lemblc , dont on ne peut soûler la faim atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C’est le cyclope, l’ogre, la gargouille dévorante de la Seine. La tète du monstre s'appelle grand-conseil , ses jongucs griffes sont au parlement, l’organe digestif est la chambre des comptes. Le seul aliment qui puisse l’apaiser, c’est celui que le peuple ne peut lui trouver. Fisc et peuple n’out qu’un cri , c’est l’or.

Voyez, dans Aristophane, comment l’aveugle et inerte Plulus est tiraillé par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu’il est le dieu des dieux. Et tous les dieux lui cèdent. Jupiter avoue qu'il meurt de faim sans lui 4, Mercure quitte son métier de dieu, sc met au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.

Cette intronisation de l’or à la place de Dieu, sc renouvelle au quatorzième siècle. La difficulté est de tirer ccl or paresseux des réduits obscurs où il dort. Ce serait une curieuse histoire que celle du thésaurus, depuis le temps où il sc tenait tapi sous le dragon de Colchos, des Hespérides ou des Nibelungen, depuis son sommeil au tempJe de Delphes, au palais de Pcrsépolis. Alexandre, Carthage, Rome, l’éveillent et le secouent *. Au moyen âge, il est

belle, après son quatrième voyage. Navarette, Histoire, t. III, p. 152.

* Philippe le Bel emploie pendant tout son règne, comme ministres, les deux banquiers florentins, Riccio et Musciato, fds de Guido Franzcsi. Sisro., Hist. des Franc., VI II, 420.

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Aristopii., Mut., v. 1174. F'oy. aussi les vers 129.

130,1152, et 1168-9.

4 Chacune des grandes révolutions du monde est aussi l'époque des grandes apparitions de l'or. Les Phocéens le font sortir de Delphes, Alexandre de Persépolis ; Rome le tire des mains du dernier successeur d'Alexandre; Cortès l’enlève de l'Amérique. Chacun de ces moments est marqué par un changement subit,

déjà rendormi dans les églises, où, pour mieux reposer , il prend forme sacrée , croix , chapes , reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de là, assez clairvoyant pour l’apercevoir dans la terre où il aime à s’enfouir? Quel magicien évoquera, profanera cette chose sacrée qui vaut toutes choses, celte toute-puissance aveugle que donne la nature?

I.c moyen ;igc ne pouvailatteindre sitôt la grande idée moderne : l’homme sait créer la richesse, il change une vile matière en objet précieux , lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme, de l’art, celle d’une volonté intelligente. Il chercha d’abord la richesse , moins dans la forme que dans la matière. Il s’acharna sur cette matière, tourmenta la nature d’un amour furieux, lui demanda ce qu’on demande à ce qu'ori aime, la vie même, l’immortalité1. Mais, malgré les merveilleuses fortunes des I.ulle et des Flamei , l’or, tant de fois trouvé, n’apparaissait que pour fuir, laissant toujours le souffleur hors d’haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la substance de l’homme, son âme, sa vie, mise au fond du creuset *.

Alors l'infortuné , cessant d’espérer dans le pouvoir humain, se reniait lui-méinc, abdiquait tout bien . âme et Dieu. Il appelait le mal , le diable. Roi des abîmes souterrains , le diable était sans doute le monarque de l’or. Voyez à Notre-Dame de Paris et sur tant d’autres églises, la triste représentation du pauvre homme qui doiiuc son âme pour

non-seulement dans les prix des denrées, roms aussi dans les idées cl dans les tuteurs, Mais avec quelque violence que l’or soit entraîné vers l'Europe, il suit aussi d'autres attractions. Il a son ilux et son reflux. L’Asie le rappelle, quoi que nous fassions. Rome lui rendait, par lc$ tributs du luxe, plus qu'elle nYii tirait par le fisc. De nos jours, l'Asie orientale, ne voulant que de l'or pour ses marchandises, l'orque l'Angleterre pompe «le l’Europe ou de l'Amérique, va peu A peu s'enterrer en Asie; les piastres américaines, fondues en louis, en napoléons , eu livres sterling, ont pour destinée dernière , d'aller dorer les pagodes et les idoles de la Chine et du Japon. A 'oy. la notice de M. Ampère sur M. Abel Rérausat, /lente îles Deux monde», 1835.

1 Le dernier but de l'alchimie n'était pas tant de trouver l’or que d'obtenir l'or pur, l’or potable, le breuvage d’immortalité. On racontait la merveilleuse bistoire d’un bouvier de Sicile, «lu temps du roi Guillaume , qui , ayant trouvé dans la terre un llacon d’or , but la liqueur qu’il renfermait et revint à la jeunesse. Roger Baron, Opnt tnajus, p. 409.

3 Quelques-uns se vantèrent de u’avoir point soufflé pour rien. Raymond Lulir, dans leurs traditions, passe en Angleterre, et pour encourager le roi k la croisade, lui fabrique dans la Tour de Londres pour six millions d’or. On en fit des nobles k la rose , ‘ju’on a p pelle encore

! de l’or, qui s’inféode au diable, s’agenouille devant la bétc, et baise la griffe velue...

Le diable, persécuté avec les Manichéens cl les Albigeois, chassé, comme eux, des villes, vivait ' alors au désert. Il cabalail sur la prairie avec les sorcières de Macbeth. La sorcellerie, avorton dégoûtant des vieilles religions vaincues . avait pourtant I cela d’être un appel, non pas seulement à la nature, comme l'alchimie, mais déjà à la volonté; à la volonté mauvaise, au diable, il est vrai. C'élail un mauvais industrialisme, qui. ne pouvant tirer de la volonté les trésors que contient son alliance avec la nature, essayait de gagner, par la violence et le J crime, ce que le travail, la patience, l'intelligence,

I peuvent seuls donner.

I Au moyen âge. celui qui sait où est l’or, le | véritable alchimiste, le vrai sorcier, c'est le juif; ! ou le demi-juif, le Lombard s. Le juif, l'homme ! immonde . l’homme qui ne peut toucher denrée ni ! femme qu'on ne la brûle , l’homme d'outrage, sur lequel tout le monde crache *, c'est à lui qu'il faut j s’adresser.

< Sale et prolifique nation, qui, par-dessus toutes i les autres, eut la force multipliante, la force qui ; engendre, qui féconde à volonté les brebis de Jaeob ou les sequins de Shyloek. Fendant tout le moyen âge, persécutés, chassés, rappelés, ils ont fait l'indispensable intermédiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le patient, pompant l’or d'en bas, et le rendant au roi par en haut avec

aujourd’hui nobles de Raymond. Il est dit dans l'Ullirnatum testamentum, mis sous sou nom, qu'en une fois il convertit en or 50 milliers pesaut de mercure, de plomb et d'étain. — Le pape Jean XXII, à qui Pagi attribue un traité sur ! 'Art transmulatoire t y (lisait qu’il avait transmuté à Avignon 200 lingots pesant : chacun un quintal, c'est-à-dire 20,000 livres d’or, j Était- ce une manière de rendre compte des énormes j richesses entassées dans scs caves ? — Au reste , ils • étaient forcés de convenir entre eux que cet or qu’ils j obtenaient par quiutaux, n’avait de l’or que la couleur.

8 Dons l’usure, les juifs, dit-on, ne faisaient qu'imiter les Lombards leurs prédécesseurs. Muratori, Antiquit., VI, 571.

4 A Toulouse, on les souffletait trois fois par an, pour les punir d'avoir autrefois livré la ville aux Sarrasins; sous Charles le Chauve , ils réclamèrent inutilement.— A Béziers, on les chassait à coups de pierres pendant toute la semaine sainte. Ils s'en rachetèrent en 1 100. (t’oy. Castel, Mémoires du Languedoc, I. III, ; p.S13.)

— Ils commencèrent sous le règne de Philippe- Auguste n porter la rouelle jaune, cl le concile de l.a Iran eu lit une loi à tous les juifs de la chrétienté (canon G8).

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