‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 252 sur 398 · LIVRE V. - L’OR. LE FISC. LES TEMPLIERS · texte numérisé non relu

LIVRE V. - L’OR. LE FISC. LES TEMPLIERS

laide grimace '... Mais il leur en restait toujours quelque chose... Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée a. Ils ont résolu le problème de volatiliser la richesse; affranchis par la lettre de | change, ils sont maintenant libres, ils sont maîtres; de soufllels en soufflets, les voilà au trône du monde 5.

Pour que le pauvre homme s'adresse au juif, pour qu’il approche de cette sombre petite maison si mal famée, pour qu'il parle à cet homme qui, dit-on , crucifie les petits enfants 4, il ne faut pas moins que l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son sang, et le diable qui veut son âme, il prendra le juif pour milieu.

Quand donc il avait épuise sa dernière ressource, quand son lit était vendu, quand sa femme et ses enfants couchés à terre tremblaient de fièvre ou I criaient du pain, alors tête basse, et plus courbé 1 que s'il eût porté sa charge de bois, il sc dirigeait ^ lentement vers l’odieuse maison, et il restait long- I temps à la porte avant de frapper. Le juif ayant ! ouvert avec précaution la petite grille, un dialogue : s'engageait, étrange et difficile. Que disait le chrétien? Au nom de Dieu? Le juif fa tué, ton Dieu. I Par pitié? Quel chrétien a jamais eu pitié du juif? . Ce ne sont pas des mots qu’il faut. Il faut un gage. Que peut donner celui qui n'a rien ? Le juif lui dira , doucement : Mon ami, conformément aux ordon- 1 nanccs du roi, notre sire, je lie prèle ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue6... Non, pour gage je ne veux que vous-mème. Je ne suis pas des vôtres, mon droit n’est pas le droit chrétien. C’est

* Souvent ils firent l'objet de traités entre seigneurs. Dans l'ordonnance de 1250, il est dit <■ que personne dans notre royaume ne retienne le juif d'un autre seigneur; partout où quelqu’un retrouvera son juif, il pourra le reprendre, comme sou esclave (tanquam propriurn servum), quelque long séjour qu'il ait fait sur les terres d'un autre seigneur. * Ou voit eu effet, dans les Établissements, que les meubles des juifs appartenaient aux barons. Peu h peu le juif passa au roi, comme la monnaie et les autres droits fiscaux.

8 Paticns, quia æternus... — C'est l’usage que les juifs se tiennent sur le passage de chaque nouveau pape, et lui présentent leur loi. Est-ce un hommage, ou un reproche de la vieille loi à la nouvelle , de la mère h la fille?... — •« Le jour de son couronnement, le pape Jean XXI II chevaucha avec sa mitre papale de rue en rue dans la ville de Boulogne la Grasse, faisant le signe de la croix jusque» rn la rue où demeuroient les juifs, lesquels offrirent par écrit leur loi , laquelle de sa propre main il prit et rreut, et puis la regarda, et tantôt la jeta derrière lui , en disant : u Votre loi est bonne , mais d’icelle la nôtre est meilleure. » Et lui parti delà, les juifs le sui voient le cuidnnl atteindre, et lut toute la couverture de son cheval déchirée ; et le

un droit plus antique (tn partes secanto). Votre chair répondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de votre chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de votre belle chair 6 !... h L’orque prête le meurtrier du Fils de l'Homme, ne peut être qu’un or meurtrier, antihumain, anlidivin, ou comme on disait dans ce teinps-là. Anti-Christ. Voilà l’or Anti-Christ, comme Aristophane nous montrait tout à l'heure dans IM u tus V A nti-Jupitcr.

Cet Anti-Christ, cet anti-dieu, doit dépouiller Dieu, c’est-à-dire l'Église; l'Église séculière, les prêtres, le pape; l’Eglise régulière, les moines, les templiers.

La mort scandaleusement prompte de Renoit XI fil tomber l’Église dans la main de Philippe le Bel ; elle le mit à même de faire un pape, de tirer la papauté de Rninc, de l’amener en France, pour, en cette geôle, la faire travailler à son profit, lui dicter des bulles lucratives, exploiter l’infaillibilité, constituer le Saint-Esprit comme scribe et percepteur pour la maison de France.

Après la mort de Benoît, les cardinaux s’étaient enfermés en conclave à Pérouse. Mais les deux partis, le français et l’anlifrançais , sc balançaient si bien, qu’il n’y avait pas moyen d'en finir. Les gens de la ville, dans leur impatience, dans leur furie italienne de voir un pape fait à Pérouse, n’y trouvèrent autre remède que d’affamer les cardinaux. Ceux-ci convinrent qu’un des deux partis désignerait trois candidats, et que l’autre parti choisirait. Ce fut au parti français à choisir, et il

pape jeloit, par toutes les rues où il passait , monnaie, c'est à savoir deniers qu’on appelle quatrins et mailles de Florence ; et y «voit devant lui et derrière lui deux cents hommes d'armes, et avoit chacun en sa main una masse de cuir dont ils frappoient les juifs, tellement que c’étoit graml’joieâ voir. ■IHonstrelct, 11,515, ann. 1409.

8 Jelisaisle ...octobre l834,dans un journal anglais:

• Aujourd'hui, peu d'affaires à la Bourse; c'cst jour férié pour les juifs. « — Mais ils n'ont pas seulement la supériorité de richesses. On serait tenté de leur en accorder une autre lorsqu’on voit que la plupart des hommes qui font aujourd’hui le plus d’honneur à l’Allemagne, sont des juifs convertis.

8 Voy, les Ballades publiées par M. Francisque Michel.

8 Ordonn., I, 5G.

* Shakespeare, The merchant ofVenicc, acte 1 , sc. 5 :

• Lct the forfait be nnminated for an equal pound of yaur fnir ftrnh , to be eut and taken, in what part of vour body pleaseath me. » — Sir Thomas Mungo acquit à Calcutta, il y a trente ans, un ms. ou sc trouve l’histoire originale de la livre de chair, etc. Seulement, au lieu d'un chrétien, c'est un musulman que le juif veut dépecer. Foy. Asiatic journal.

désigna un Gascon, Bertrand de Golt, archevêque de Bordeaux. Bertrand s’était montré jusque-là ennemi du roi, mais on savait qu’il était avant tout ami de sou intérêt, et l’on espérait bien le convertir.

Philippe, instruit par ses cardinaux, et muni de leurs lettres, donne rendez-vous au futur élu près de Saint-Jean d'Angcly, dans une forêt. Bertrand y court plein d’espérance. Villani parle de cette entrevue secrète, comme s’il y était. Il faut lire ce récit d’une maligne naïveté :

» Ils entendirent ensemble la messe et se jurèrent le secret. Alors le roi commença à parlementer en belles paroles, pour le réconcilier avec Charles de Valois. Ensuite il lui dit : « Vois, archevêque, j’ai en mon pouvoir de te faire pape, si je veux ; c’est pour cela que je suis venu vers toi ; car, si tu me promets de me faire six grâces que je te demanderai, je t’assurerai cette dignité, et voici qui te prouvera que j’en ai le pouvoir. » Alors il lui montra les lettres et délégations de l’un et de l’autre collège. Le Gascon, plein de convoitise, voyant ainsi tout à coup qu’il dépendait entièrement du roi de le faire pape, se jeta, comme éperdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit : « Monseigneur, c’est à présent que je vois que lu in’aiines plus qu’homme qui vive, et que lu veux me rendre le bien pour le mal. Tu dois commander, moi, obéir, et toujours j’y serai disposé. » Le roi le releva, le baisa à la bouche, et lui dit : » Les six grâces spéciales que je te demande sont les suivantes : La première, que lu me réconcilies parfaitement avec l'Église, et me fasses pardonner le méfait que j’ai commis en arrêtant le pape Boni fa ce ■, la seconde, que tu rendes la communion à moi cl à tous les miens; la troisième, que lu m’accordes les déciinesdu clergé dans mon royaume pour cinq ans, afin d’aider aux dépenses faites en la guerre de Flandre; la quatrième, que tu détruises et annules la mémoire du pape Boniface; la cinquième, que tu rendes la dignité de cardinal à messcr Jacobo cl messer Picro de la Colonne, que tu, les remettes eu leur état, et qu'avec eux tu fasses cardiuaux certains miens amis. Pour la sixième grâce et promesse, je me réserve d’en parler en temps cl lieu : car c’est chose grande et secrète. * L’archevêque promit tout par serment sur le Corpus Domini, et de plus, il donna pour otages sou frère et deux de ses neveux. Leroi, de son côté, promilel jura qu’il le ferait élire pape1.»

Le pape de Philippe le Bel, avouant hautement

1 G. Villani , I, VIII , c. 80 , p. 117. — L'opinion du temps est bien représentée dans les vers burlesques cités par Walsinghnm :

Eerlcsix navis titubât, regni quia davis Errât. Ke». Papa, facti sunt unira cappa.

sa dépendance, déclara qu’il voulait être couronné à Lyon (14 nov. 1305). Ce couronnement, qui commençait la captivité de l’Eglise, fut dignement solennisé. Au moment où le cortège passait, un mur chargé de spectateurs s’écroule, blesse le roi et tue le duc de Bretagne. Le pape fut renversé, la tiare tomba. Huit jours après, dans un banquet du pape, scs gens et ceux des cardinaux prennent querelle, un frère du pape est tué.

Cependant la hontedu marché devenait publique. Clément payait comptant. Il donnait en payement ce qui n’était pas à lui, cil exigeant des décimes du clergé : décimes au roi de France, décimes au comte de Flandre pour qu’il s’acquitte envers le roi, décimes à Charles de Valois pour une croisade contre l'empire grec. Le motif de la croisade était j étrange; ce pauvre empire, au dire du pape, était faible, et ne rassurait pas assez la chrétienté contre les infidèles.

Clément, ayant payé, croyait être quitte et n’avoir plus qu’à jouir en acquéreur et propriétaire, à user et abuser. Comme un baron faisait cherauchée autour de sa terre pour exercer son droit de gîte et de pourvoiric , Clément se mit à voyager à travers l’Église de France. De Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par Mâcon, Bourges et Limoges, afin de ravager plus de pays. Il allait, prenant et dévorant, d’évêché en évéché, avec une année de familiers et de serviteurs. Partout où s’abattait cette nuée de sauterelles, la place restait nette. Ancien archevêque de Bordeaux , le rancunier ponlif Ota à Bourges sa priinalic sur la capitale de la Gtiicnnc. 11 s’établit chez son ennemi, l’archevêque de Bourges , comme un garnisaire ou mangeur d’ofiiee *, et il s’y hébergea de telle sorte, qu’il le laissa ruiné de fond en comble; ce primai des Aquitaines serait mort de faim, s’il n’était venu à la cathédrale parmi ses chanoines, recevoir aux distributions ecclésiastiques la portiou congrue s.

Dans les vols de Clément, le meilleur était pour une femme qui rançonnait le pape, comme lui l'Église. C'était la véritable Jérusalem où allait Car. genl de la croisade. La belle Brunissendc Tallcyrand de Périgord lui coûtait, disait-on, plus que la terre sainte.

Clément allait être bientôt cruellement troublé dans cette douce jouissance des biens de l’Eglise*. Les décimes en perspective ne répondaient pas aux besoins actuels du fisc royal. Le pape gagna du

Hoc faciunl do des , Pilalus hic, aller llcrodci.

WaUingh., p. 456, ann. 1506.

* Os mots sont synonymes dans la langue de ce temps.

3 Contin. G. de Nangis, ad annum 1505.

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