‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 265 sur 398 · L1VBE V. ~ DESTRUCTION DE L’ORDRE DL TEMPLE · texte numérisé non relu

L1VBE V. ~ DESTRUCTION DE L’ORDRE DL TEMPLE

de» procédures inquisi lorialcs , à l'immoralité des moyens employés communément pour faire parler les accusés , il était impossible que de telles paroles ne soulevassent les cteurs! Mais ce qui en disait plus que toutes les paroles, c'était le pitoyable aspect des prisonniers, leur face pâle et amaigrie, les traces hideuses des tortures... L'un d’eux, Humbert llupuy, le quatorzième témoin, avait été torturé trois fuis, retenu trente-six semaines au fond d'une tour infecte, au pain et à l’eau. Un autre avait été pendu par les parties génitales. Le chevalier Bernard Duguc (de Vado), dont on avait tenu les pieds devant un feu ardent, montrait deux os qui lui étaient tombés des talons '.

C'étaient là de cruels spectacles. Lesjuges mêmes, tout légistes qu'ils étaient , et sous leur sèche robe de prêtres, étaient émus et souffraient. Combien plus le peuple, qui chaque jour voyait ces malheureux passer l'eau en barque, pour se rendre dans la Cité, au palais épiscopal, où siégeait la commission! L’indignation augmentait contre les accusateurs, contre les templiers apostats. Un jour, quatre de ces derniers se présentent devant la commission, gardant encore la barbe, mais portant leurs manteaux à la main. Ils les jettent aux pieds des évéques, et déclarent qu'ils renoncent à l'habit du Temple. Mais les juges ne les vireut qu’avec dégoût; ils leur dirent qu'ils lissent dehors ce qu’ils voudraient *.

Le procès prenait une tournure fâcheuse pour ceux qui l'avaient commencé avec tant de précipitation et de violence. Les accusateurs tombaient peu à peu à la situation d'accusés. Chaque jour, les dépositions de ceux-ci révélaient les barbaries, les turpitudes de la première procedure. L'intention du procès devenait visible. On avait tourmenté un accusé pour lui faire dire à combien montait le trésor rapporté de la terre sainte. Un trésor étaitil un crime, un titre d'accusation?

truand on songe au grand nombre d'affilics que le Temple avait dans le peuple , aux relations des chevaliers avec la noblesse dont ils sortaient tous , on ne peut douter que le roi ne fût effrayé de se voir engagé si avant. Le but houleux, les moyens atroces, toutavail été démasqué. Le peuple, troublé cl inquiet dans sa croyance depuis la tragédie de

1 Osteudensduo ossa qund dierbat ilia «asc qoae cecidenml de talia. Proc, apud Ravn , p. 73.

2 Sed dicti Domini commiaaarii dixcruul eis quod eos

non dimitterent ibi, nec de eorum mamJato aeu consiiio, aed extra fa errent quidquid vellent. Dupuy, p. 358.

4 Le roi d’Angleterre s'était d'abord déclaré asaei hautement pour l'ordre ; soit par sentiment de justice, soit par opposition k Philippe le Bel, il avait écrit, le 4 décembre 1807, aux rois de Portugal, de Castille,

Roniface VIH , n’allait-il pas sc soulever ? Dans l'émeute des monnaies , le Temple avait été assez fort pour protéger Philippe le Bel; aujourd’hui tous les amis du Temple étaient contre lui...

Ce qui aggravait encore le danger, c’est que dans les autres contrées de l’Europe * , les décisions des conciles étaient favorables aux templiers. Ils furent déclarés innocents, le 17 juin 1310 à Ravennc , le Ie1 juillet à Mayence, le 21 octobre à Salamanque. Dès le commencement de l’année, on pouvait prévoir ces jugements et la dangereuse réaction qui s’ensuivrait à Paris. Il faHait la prévenir, sc réfugier dans l’audace. Il fallait h tout prix prendre en main le procès, le brusquer, l'étouffer.

Au mois de février 1310, le roi s’était arrangé avec le pape. Il avait déclaré s’en remettre à lui pour le jugement de Roniface VIH 1 2 * 4. En avril, il exigea en retour que Clément nommât, à l’archcvéché de Sens, le jeune Marigni , frère du fameux Engucrrand, vrai roi de France sous Philippe le Bel. Le 10 mai , l'archevêque de Sens assemble à Paris un concile provincial, et y fait paraître les templiers. Voilà deux tribunaux qui jugent en même temps les mêmes accusés, en vertu de deux bulles du pape. La commission alléguait la bulle qui lui attribuait le jugement4. Le concile s'en rapportait à la bulle précédente, qui avait rendu aux juges ordinaires leurs pouvoirs , d’abord suspendus *. Il ne reste point d'actc de ce concile, rien que le nom de ceux qui siégèrent et le nombre de ceux qu'ils firent brûler.

Le 10 mai , le dimanche , jour où la commission était assemblée, les défenseurs de l'ordre s’étaient présentés devant l’archevêque de Narbonne et les autres commissaires pontificaux pour porter appel. L'archevêque de Narbonne répondit qu’un tel appel ne regardait ni lui ni ses collègues; qu’ils n’avaient pas à s’en mêler, puisque ce n’était pas de leur tribunal que l’on appelait; que s'ils voulaient parler pour la défense de l'ordre, on les entendrait volontiers.

Les pauvres chevaliers supplièrent qu’au moins on les menât devant le concile pour y porter leur appel, en leur donnant deux notaires qui en dresseraient acte authentique , ils priaient la commission, ils priaient même les notaires présents. Dans

d'Aragon et de Sicile , en faveur de» templiers , le» conjurant de ne point ajouter foi à tout ce que l’ou débitait contre eux en France. Dupuy, p. 320-328.

4 Dupuy, Preuve», 390-9.

4 Selon Dupuy, p. 45, les commissaire» du pape auraient répondu à l’appel des défenseurs : • Que les conciles jugeaient les particuliers, et eux informaient du général. » — La commission dit tout le contraire.

* Voir Dup., p. 44, uote.

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leur appel qu’ils lurent ensuite, ils se mettaient sous la protection du pape, dans les termes les plus pathétiques. « Nous réclamons les saints Apôtres, nous les réclamons encore une fois , c’est avec la dernière instance que nous les réclamons1 * 3.* Les malheureuses victimes sentaient déjà les flammes, et se serraient à l’autel qui ne pouvait les protéger.

Tout le secours que leur avait ménagé ce pape sur lequel ils comptaient, et dont ils se recommandaient comme de Dieu, fut une timide et lâche consultation, où il avait essayé d'avance d’interpréter le mol de retapa, dans le cas où l’on voudrait appliquer ce nom à ceux qui avaient rétracté leurs aveux: « Il semble en quelque sorte contraire à la raison de juger de tels hommes comme relaps... En telles choses douteuses, il faut restreindre et modérer les peines *. »

Les commissaires pontificaux n’osèrent faire valoir cette consultation. Ils répondirent, le dimanche soir, q u’ils éprouvaient grande compassion pour les défenseurs de l’ordre et les autres frères; mais que l'affaire dont s’occupait l’archevêque de Sens et ses suffragants était tout autre que la leur, qu’ils ne savaient ce qui se faisait dans ce concile; que si la commission était autorisée par le saintsiège, l’archevêque de Sens l'était aussi ; que l’une n’avait nulle autorité sur l'autre; qu’au premier coup d’œil, ils ne voyaient rien à objecter à l'archevêque de Sens; que toutefois ils aviseraient9.

Pendant que les commissaires avisaient, ils apprirent que cinquante -quatre templiers allaient être brûlés. Lin jour avait sufli pour éclairer suffisamment l’archevêque de Sens et ses suffragants. Suivons pas à pas le récit des notaires de la commission pontificale, dans sa simplicité terrible.

« Le mardi 1£, pendant l’interrogatoire du frère Jcan-Berlaud 4 , il vint à la connaissance des commissaires que cinquante-quatre templiers allaient être brûlés 5 *. Ils chargèrent le prévôt de l’Église

1 Petimus A|)o9tolos , et iterûm petimus, et coin in-

stant il ma xi ma petimus. Dupuy , p. 346.

3 Videtur quasi contrariom rationi taies judicare relapaos... In talibus dubiis rcstringendsc sont p<rnæ. Itayn., p. 106.

9 Quod ipsi nesciebanl quid in dicto concilio agebatur... et quod sicut ipsi... erant Apostoiicâ Aueloritate deputati... propter quod non videbatur diclis commiasariis prima fade , ut dixerunt , quod haberent aliqua inhibere dicto domino archiopiscopo Scnoncnsi... adhuc tamen deliberarent. Dupuy, p. 346.

4 Nom presque illisible dans le texte. La main trem-

ble évidemment. Plus haut, le notaire a bien écrit :

Bertaldi.

9 Quùd LI11I ex Templariis... erant dicté die combu-

! de Poitiers et l'archidiacre d'Orléans, clerc du roi, d’aller dire à l’archevêque de Sens et scs suffrai gants de délibérer mûrement etde différer, attendu que les frères morts en prison affirmaient, disaiton, sur le péril de leurs âmes, qu’ils étaient fausse- : ment accusés. Si celte exécution avait lieu , elle empêcherait les commissaires de procéder en leur > oflice , les accusés étant tellement effrayés qu’ils semblaient hors de sens *. En outre l’un des commissaires les chargea de signifier à l’archevêque que frère Raynaud de Pruin. Pierre de Boulogne, prêtre, Guillaume de Chambonnet et Bertrand de | Sarliges, chevaliers, avaient interjeté certain appel ; par-devanl les commissaires. »

Il y avait là une grave question de juridiction. Si le concile et l’archevêque de Sens reconnaissaient la validité d’un appel porté devant la commission papale, ils avouaient la supériorité de ce tribunal, et les libertés de l’Église gallicane étaient compromises. D’ailleurs sans doute les ordres du ; roi pressaient; le jeune Marigni, créé archevêque I tout exprès, n’avait pas le temps de disputer. Il I s'absenta pour ne pas recevoir les envoyés de la j commission ; puis quelqu’un (on ne sait qui), révo- : qua en doute qu'ils eussent parlé au nom de la 1 commission; Marigni douta aussi, et l’on passa outre7.

Les templiers, amenés le dimanche devant le concile, avaient été jugés le lundi; les uns, qui avouaient, mis en liberté; d’autres, qui avaient toujours nié, emprisonnés pour la vie; ceux qui rétractaient leurs aveux, déclarés relaps. Ces derniers, au nombre de cinquante -quatre, furent dégradés le même jour par l’évéquc de Paris et livrés au bras séculier. Le mardi, ils furent brûles à la porte Saint-Antoine. Ces malheureux avaient varié dans les prisons , mais ils ne varièrent point dans les flammes, ils protestèrent jusqu’au bout de leur innocence. La foule était muette et comme stupide d’étonnement*.

rendi... Procesa. ma., folio 73 (feuille coupée par la moitié).

6 Adeô exterriti... non videbantur in pleno aento I sno... Procesa. ms., folio 73.

| 7 ... A qoodara fuisse dictum coràm domino archie-

piscopo Scnoncnsi, ejns sufTraganeis et coneilio... quôd dicti prsepoaitus... et archidiaconus.. . ( qui in dicté die 1 martia... prxraissa intimasse dicehantur, et ipsi iidem ! hoc atteslabanlur , auHragancis domini archiepiscopi Senonensi... tune abnento dicte domino aixkiejHtrapo Senonenti ) prædicta non eignificaverant de mandalo eorumdem dominorum commissariorum. Proc, ma.,71, verso.

* Constanter et peræveranter in abnégations corn- I muni perstiterunt... non absque multâ admira Lionc

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