L'ORDRE DU TEMPLE.. 1307-1314. 12Ü
lui lier les pieds et les mains. Ce n’était pas là acte d’ennemi, bien au contraire...
Mais voilà qui est plus fort. C’est Nogaret qui a sauvé la vie à Boniface, et il a encore sauvé un de ses neveux. Il n’a laissé donner à manger au pape, que par gens à qui il sc fiait. Aussi Boniface, délivré, lui a donné l’absolution. A Anagui même, Boniface a prêche devant une grande multitude, que tout ce qui lui était arrivé par Nogaret ou ses gens, lui était venu du Seigneur.
Cependant le procès du Temple avait commence à grand bruit, malgré la désertion du grand maître. Le 28 mars 1310 , les commissaires se tirent amener dans le jardin de l'évéché les chevaliers qui déclaraient vouloir défendre l'ordre; la salle n’eùt pu les contenir. Ils étaient cinq cent quarante-six. On leur lut en latin les articles de l'accusation. On voulait ensuite les leur lire en français. Mais ils s’écrièrent que c’était bien assez de les avoir entendus en latin, qu’ils ne se souciaient pas que l’on traduisit de telles turpitudes en langue vulgaire *. Comme ils étaient si nombreux , pour éviter le tumulte, on leur dit de déléguer des procureurs, de nommer quelques-uns d’entre eux qui parleraient pour les autres. Ils auraient voulu parler tous, tant ils avaient repris courage. « Nous aurions bien dû aussi, s’écrièrent-ils, n'étre torturés que par procureurs*. » Ils déléguèrent pourtant deux d’entre eux , un chevalier, frère Raynaud de Pruin , et un prêtre, frère Pierre de Boulogne, procureur de l’ordre près la cour pontificale. Quelques autres leur furent adjoints.
Les commissaires firent ensuite recueillir par toutes les maisons de Paris qui servaient de prison aux templiers 4, les dépositions de ceux qui voudraient défendre l’ordre. Ce fut un jour affreux qui pénétra dans les prisons de Philippe le Bel. 11 en sortit d'étranges voix, les unes flores et rudes, d'autres pieuses , exaltées, plusieurs naïvement douloureuses. Un des chevaliers dit seulement : Je ne puis pas plaider à moi seul contre le pape et le roi de France5. Quelques-uns remettent pour toute | déposition une prière à la sainte Vierge : « Marie, étoile des mers, conduis-uousau port du salut... 6 » Mais lu pièce la plus curieuse est une protestation
Saint-Martin «les Champs , d'autres A l’hôtel du comte de Savoie et dans diverses maisons particulières. Id.
5 Respoudit quod nolebat litigare cum Domiuis papA et rege Frauciae. Id., 11, verso.
6 Le frère fclie , auteur de cette pièce touchante , liuit par prier les notaires de corriger les locutions vicieuses qui peuveut s'étre glissées dans son latin . Procès», ms., folio 31-32. — D'autres écrivent une apologie en langue romane, altérée et fort mêlée de français du nord. Id., folio 30-8.
en langue vulgaire;, où, après avoir soutenu l'innocence de l'ordre, les chevaliers nous font connaître leur humiliante misère, le triste calcul de leurs dépenses *. Étranges détails et qui font un cruel contraste avec la fierté et la richesse tant célébrée de cet ordre!.. Les malheureux, sur leur pauvre paye de douze deniers par jour, étaient obligés de payer le passage de l'eau pour aller subir leurs interrogatoires dans la Cité , et de donner encore de l’argent à l’homme qui ouvrait ou rivait leurs chaînes.
Enfin les défenseurs présentèrent un acte solennel au nom de l'ordre. Dans cette protestation singulièrement forte et hardie, ilsdeelarent ne pouvoir se défendre sans le grand maître, ni autrement que devant le concile général. Ils soutiennent : ««Que la religion du Temple est sainte, pure et immaculée devant Dieu et son Père *. L'institution régulière , l’observance salutaire , y ont toujours été , y sont encore en vigueur. Tous les frères n'ont qu’une profession de foi qui dans tout l’univers a été, est toujours observée de tous, depuis la fondation jusqu'au jour présent. Et qui dit ou croit autrement , erre totalement, pèche mortellement. » C'était une affirmation bien hardie, de soutenir que tous étaient restés fidèles aux règles de la fondation primitive ; qu’il n'y avait eu nulle déviation, nulle corruption. lorsque le juste pèche sept fois par jour, cet ordre superbe se trouvait pur et sans péché. Un tel orgueil faisait frémir.
Ils ne s'en tenaient pas là. Ils demandaient que les frères apostats fussent mis sous lionne garde jusqu'à ce qu’il apparût s'ils avaient porté un vrai témoignage.
1 Je donne cette pièce , telle qu’elle a été transcrite
par les notaires, dans sou orthographe barbare. « A
homes honerablrs et sages , ordenés de per notre père l'Apostelle (Upaps) pour le fet des Templiers li frères,
liqoies sunt en prisson à Paris en la masson dcTiron... Honeur et rcverencie. Cornes votre comandemans feut à nos ce jeudi prochainement passé et nos feut demandé se nos volons delèmlre la Religion deu Temple desusdite, tuit disrent oil, et disons que ele est bone et Irai, et en tout saus mauvesté et traison tout ceque nos l'en met sus , et somes prest de nous défendre chacun pour soy ou tous ensemble , an telle manière que droit et santé Êglirs et vos an ragardarons. corne cil qui sunt en prisson an nois frès h copie II. Et somes en noire fosse oscure toutes les nuits. — Item nos vos fessons à savir que les gages de XII deniers que nos avons ne nos souiiiccnt mie. Car nos convient paier nos lis. III denier par jour chascun lis. Loagc du cuisine, napes , touales pour teneiles et autres choses, II sols VI denier la semaigne. Item pour nos lcrgicr et desferger {6tsr les fers), puisque nos somes devant les I audilors, II sol. Item pour laver dras et robes, linges, I
Ils auraient voulu encore qu'aucun laïque n'assistât aux interrogatoires. Nul doute en effet que j la présence d’un Plasian. d’un Nogarct, n’intimidlf ' les accusés et les juges.
Ils finissent par dire que la commission pontificale ne peut aller plus avant : « Car enfin nous ne sommes pas en lieu sûr ; nous sommes et avons toujours été au pouvoir de ceux qui suggèrent des choses fausses au seigneur roi. Tous les jours , par eux ou par d'autres, de vive voix, par lettres ou messages, ils nous avertissent de ne pas rétracter les fausses dépositions qui ont été arrachées par la crainte; qu'nulremenl nous serons brûlés *. »
Quelques jours après , nouvelle protestation , i mais plus forte encore, moins apologétique que menaçante et accusatrice. « Ce procès, disent-ils.
J a été soudain , violent , inique et injuste ; ce n'est que violence atroce, intolérable erreur... Dans les prisons et les tortures, beaucoup et beaucoup sont j morts; d’autres en resteront infirmes pour leur vie ; plusieurs ont été contraints de mentir contre eux-mèmes et contre leur ordre. Ces violences et ces tourments leur ont totalement enlevé le libre arbitre, c'est-à-dire tout ce que l'homme peut avoir de bon. Qui perd le libre arbitre, perd tout bien , science, mémoire cl intellect 1 * * 4... Pour les pousser au mensonge, au faux témoignage, on leur montrait des lettres où pendait le sceau du roi. et qui j leur garantissaient la conservation de leurs mem- ! bres, de la vie, de la liberté; on promettait de pourvoir soigneusement à ce qu’ils eussent de bons revenus pour leur vie; on leur assurait d'ailleurs : que l’ordre était condamné sans remède... »
Quelque habitué que l’on fût alors à la violence
chacun XV jours XVIII denier. Item pour huche rt j coudoie chascun jor II II deniers. Item passer et repasi ser les dis frères, XVI deniers de asiles «le Notre-Dame de Paître part de l’iau. Proc, ms., folio 39.
2 ... Apud Deum et Patrem... Et hoc est omnium fratrum Templi commuuiter una prolcssi», quae per mtiversum orbem servatur et servata fuit per oraurs I fratres ejusdctn ordinis, à fundamento rcligionis usque ad diem prætculem. Et qnicumquc aliud dicit vil aliter crédit, errai lotaliter, peccat mortaliter... Dup., 333.
* ... Quia ai reccsacruiit, prout dicont , comburcnlur | omniiiù. Id-, 334.
* ... Liberum arbitrium quod est quidquid boni potest homo habere ; undè qui caret libero arbitrio , caret omni hono. scicntiâ , memoriâ et intellectu. Dupuy, p. 340. — Retours admirables de justice et de moralité. Les templiers qui exigeaient de leurs adeptes un sacrifice si complet du libre arbitre, reconnaissent ici que, sans lui, l'homme n'est rien. C’est ainsi que nous voyons plus loin N ogaret invoquer le pardon vrai ou prétendu de sa victime , l'absolution d’un pape auquel il refusait le nom de pape.