‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 29 sur 398 · U VIIR I. — CELTES. — IBÈRES. — ROMAINS · texte numérisé non relu

U VIIR I. — CELTES. — IBÈRES. — ROMAINS

« Je ne dors jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amère. » Kl à celui qui passe sur , une tombe : « Retirez-vous de dessus mou trépassé.» ;

« La terre , disent-ils encore, est trop vieille pour 1 produire. »

Ils n’ont pas grand sujet d’être gais ; touta tourné ! contre eux. La Bretagne et l’Ecosse se sont attachées volontiers aux partis faibles, aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les highlanders les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s’est retirée des peuples celtiques depuis que la mystérieuse pierre, jadis apportée d'Irlande en Ecosse, a été placée à Westminster *.

De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins à plaindre, clic a été associée depuis longtemps à l'égalilc ; la France est un pays humain j et généreux. — Les Kymry de Galles encore ont été, sous leurs Tudors (depuisllcnri VIII). admis à partager les droits de l’Angleterre. Toutefois c’est dans des torrents de sang, c’est par le massacre des bardes que l’Angleterre préluda à cette heureuse fraternité. Elle est peut-être plus apparente que réelle Que dire de la Cornouaille, si longtemps le Pérou de l'Angleterre, qui ne voyait en clic que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue :«Nous ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du pays , disait uii vieillard en 177G, et cc

1 On couronnait le roi if Irlande sur uuc pierre noirâtre, appelée la Pierre du Destin. Elle rendait un son clair si l'élection était bonne (/"oy. Tolland , p. 138). D'Iona elle fut transportée dans le comté d’Argyle, puis à Sconc , où l’on inaugurait les rois d’ Écosse. Édouard I" la Ht placer, eu 1300, h Westminster, sous lo siège du couronnement. Les Écossais conservent l'oracle suivant : « Le peuple libre de TÉcosse fleurira, si cet oraele n'est point menteur : partout où sera la pierre fatale, il prévaudra par le droit du ciel. » Logan, 1, 197. — En Danemarck et en Suède, comme dans l'Irlande et l'Ecosse, c’était sur une pierre qu'on faisait l’inauguration des chefs. — Id., p. 198. Sur une belle colline verte , aux environs de Lanark , est une pierre creusée ! de main d'homme, où siégeait Wallace pour conférer avec ses chefs. — /7>y. aussi plus loin, les Éclaircis* sements du livre W.

3 Les Tudors ont mis le dragon galtois dans les armes de l’Angleterre, que les Stuarts ont ensuite ornées du triste chardon de l'Écosse ; mais les farouches léopards ne les ont pas admis sur le pied de l’égalité , pas plus que la harpe irlandaise.

5 Mémoires de la Société des Antiquaires de Londres, 11, 305. Thierry, Conq. de l'Anglet., IV, 2-11 .

4 V oy. le Cambro- Briton (avec cette épigraphe: Kvmst ro , Ktmrt rira). — Plusieurs lois défendaient aux Irlandais de parler le celtique, et de même aux Gallois, vers 1700. — Cambro- Briton, décembre 1821. Dans les principales écoles galloises, surtout dans le Nord, le gallois, loin d'être encouragé, a été depuis

sont de vieilles gens comme moi , de soixante à quatre-vingts ans ; tout cc qui est jeune n’en sait plus un mot *. »

Bizarre destinée du monde celtique. De ses deux moitiés, l’une, quoiqu’elle soit la moins malheureuse, périt, s’efface, ou du moins perd sa langue, son costume et son caractère. Je parle des highlanders de l’Ecosse, et des populations de Galles, Cornouaille et Bretagne 4. C’est l’élcment sérieux et moral de la race. II semble mourant de tristesse, et bientôt éteint. L’autre, plein d’une vie, d’une sève indomptable, multiplie et croît en dépit de tout. On 9 entend bien que je parle de l’Irlande.

L’Irlande! pauvre vieille aînée de la race celtique, si loin de la France, sa sœur, qui ne peut la défendre à travers les flots! Vile des Saints 5, l'émeraude des mers, la toute féconde Irlande , où les hommes poussent conunc l’herbe, pour l’clTroi de l’Angleterre, à qui chaque jour on vient dire :

Ils sont encore un million de plus ! la patrie des poètes, des penseurs hardis, de Jean l’Erigène, de Berkeley, de Tolland, la patrie de Moore, la patrie d”0’Connel 6 ! Peuple de parole éclatante et d'epée rapide, qui conserve encore dans celte vieillesse du monde la puissance poétique. Les Anglais peuvent rire, quand ils entendent dans quelque obscure maison de leurs villes, la veuve irlandaise impro-

plusicurs années défendu sons peine scvcrc. Aussi les enfants le parlent incorrectement , n’en connaissent point la grammaire, et sont incapables de l’écrire. Mais il semble que les langues celtiques se soient réfugiées dans les académies. En 1711, le pays de Galles avait soixante et dix ouvrages imprimés dans sa langue : il en a aujourd'hui plus de dix mille. Logan, the Scotish Gatd, 1851. — Le costume n'a pas été moins persécuté que la langue. En 1585, le parlement défendit de paraître aux assemblées eu habit irlandais. (Toutefois les Irlandais ont quitté leur costume au milieu du dix -septième siècle, plus aisément que les highlanders d'Écosse. ) — On lit dans un journal écossais, de 1750, qu’un meurtrier fut acquitté parce que sa victime portait la tartane.

6 Giraldus Camhrensis (Topograph. Hiberniæ , III . c. 29) reprocha à l'Irlande de ne pas compter parmi ses saints un seul martyr. « Non fuit qui faceret hoc bonum : non fuit usque ad uuum! ■ Bloritz, archevêque de Cashel, répondit que l'Irlande pouvait du moins se vanter d’un grand nombre de personnages dont la science avait éclairé l’Europe. Mais peut-être, ajoutat-il, aujourd’hui que votre maitre, le roi d’Angleterre, tient la monarchie entre 6es mains, nous pourrons ajouter des martyrs à la liste de nos saints. — O'üalloran, Introduct. to lhe hist. of Ircland. Dublin, 1803 , p. 177.

6 Je ne crois pas que, depuis Mirabeau, aucune assemblée ait entendu rien de supérieur au discours improvisé par O’Connel, le 5 février 1833.

viser le coronach sur le corps de son époux1; pleurer à l'irlandaise (to weep irish), c’est chat eux un mot de dérision. Pleurez, pauvre Irlande, et que la France pleure aussi, en voyant à Paris, sur la porte de la maison qui reçoit vos enfants, cette harpe qui demande secours. Pleurons de ne pouvoir leur rendre le sang qu’ils ont verse pour nous. C’est donc en vain que quatre cent mille Irlandais ont combattu en moins de deux siècles dans nos armées a. Il faut que nous assistions sans mot dire aux souffrances de l’Irlande. Ainsi nous avons depuis longtemps négligé; oublié les Écossais, nos anciens alliés. Cependant les montagnards

1 Logan, il, 280. C’est une improvisation en vers sur les vertus du mort. A la (in de chaque stance, un clurur de femmes pousse un cri plaintif. Dans les cantons éloignés d’Irlande, on s’adresse au mort, et on lui reproche d'être mort , quoiqu'il eut une bonne femme , une vache à lait, de beaux enfants, et sa suflisance de pommes de terre. Id., ibid., 383. Chez les montagnards d'Écosse, le chant du coronach est maintenant peu a peu remplacé par les cornemuses.

3 O’Halloran, 1,283, 288, Louis XIV écrivit plusieurs fois de sa main à Charles II, pour lui recommander les Irlandais, Voy.y entre autres lettres, celle du 7 septembre 1660. O'Ualloran prétend que , d'après les registres du ministère de la guerre, depuis l'an 1601 jusqu’à l'an 1745 inclusivement, quatre cent cinquante mille Irlandais sc sont enrôlés sous les drapeaux de la I

d'Écosse auront tout à l'heure disparu du monde Les hautes terres se dépeuplent tous les jours. Les grandes propriétés qui perdirent Rome, ont aussi dévore l’Écossc 4. Telle terre a quatre-vingt-seize milles carrés, une autre vingt milles de long sur trois de large b. Les highlanders ne seront bientôt plus que dans l'histoire et dans Waller Scott. On sc met sur les portes à Edimbourg quand on voit passer la tartane cl la claymore. Ils disparaissent , ils émigrent; la cornemuse ne fait plus entendre qu'un air dans les montagnes * :

• Cha till , cha till , cha lill , sin tuile. *

Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons jamais.

France. Peut-être ceci doit -il s’entendre de tous les Irlandais entrés dans nos armées jusqu'en 1789.

3 Logan , II, 56. • Aujourd'hui les montagnards d’Écosse sont obligés, par la misère, d'émigrer; les terres se changent partout eu pâturages; les régiments peuvent s peine s'y lever. Le piobrach peut sonner; les guerriers n’y répoudrout pis.»

4 Latifundia perdidêre Ilaliam. Plin., XVIII. — En Écosse, les lairds se sont approprié les terres de leurs claus; ils ont converti leur suzeraineté en propriété. — En Bretagne, au contraire, beaucoup de fermiers qui tenaient la terre à titre de domain* conyèable, sont devenus propriétaires , les anciens propriétaires ont été dépouillés comme seigneurs féodaux.

1 Logau, 11,75.

4 Id., ibid., 56.

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