‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 294 sur 398 · UU · texte numérisé non relu

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lion des campagnes , Paris nu .soit pas mûri de laim. Cela fait grand honneur à l'habileté du prévôt des inarchauds. Il ne pouvait nourrir longtemps celle grande cl dévorante ville sans avoir pour lui la campagne. De là l'apparente inconstance de sa conduite. Il s'allia aux Jacques, puis au roi de Navarre, destructeur des Jacques. I.a cavalerie de ce prince lui était indispensable pour garder quelques roules libres, taudis que le Dauphin tenait la rivière. Il lit donner à Charles le Mauvais le Litre de capitaine de Paris (15 juin). Mais le prince luimême n'était pas libre. Il fut abandonné de plusieurs de scs gentilshommes, qui ne voulaient pas servir la canaille contre les honnêtes gens. Cependant les bourgeois mêmes tournaient contre lui; ils lui en voulaient d'avoir détruit les Jacques, et ils soupçonnaient bien que leur capitaine ne faisait pas grand cas d'eux.

Cependant les vivres enchérissaient. Le Dauphin avec trois mille lances était à Charentou , et arrêtait les arrivages de la Seine et de la Marne. Les bourgeois sommèrent le roi de Navarre de les défendre , de sortir, de faire enfin quelque chose. Il sorlit, mais pour traiter. Les deux princes eurent une longue et secrète entrevue, et se séparèrent bons amis. Le roi de Navarre ayant encore osé rentrer dans Paris, ses plus déterminés partisans et Marcel lui-même lui ôtèrent le litre de capitaine de la ville. Il se relira eu se plaignant fort; Na variais cl bourgeois se querellèrent, et il y eut quelques hommes de tués.

La position de Marcel devenait mauvaise. Le Dauphin tenait la haute Seine , Charenlon , Sain t- Maur; le roi de Navarre la basse, Saint-Denis. Il battait toute la campagne. Les arrivages étaient impossibles. Paris allait étouffer. Le roi de Navarre qui le voyait bien , se faisait marchander par les deux partis. La Dauphine cl beaucoup de bonnes gens, c'est-à-dire des seigneurs, des évêques, s'entremettaient, allaient et venaient. On offrait au roi de Navarre quatre cent mille florins, pourvu qu'il livrât Paris et Marcel *. Le traité était déjà signé, et une messe dite, où les deux princes devaient communier de la même hostie. Le roi de Navarre déclara qu’il ne pouvait, n'étant pas à jeun a.

Le Dauphin lui promettait de l’argent. Marcel lui en donnait. Toutes lessemaiues il cuvoyail à Charles le Mauvais deux charges d'argent pour payer ses troupes. Il u'avail d'espoir qu'en lui ; il l'allait

1 Froissa rt, 111,500.

7 Secousse, I, 27G.

3 Froissai t, III, 309.

* Ordoun., III, 5âi. Foy. aussi Villaui.

4 Chroniques de France, cli. HA.

voir à Saint-Denis; il le conjurait de se rappeler ! que c’étaient les gens de Paris qui l'avaient tiré de prison, et eux encore qui avaient tué scs ennemis. Le roi de Navarre lui donuail de bonnes paroles; il l'engageait: «A se bien pourvoir d’or et d’argent, et à l'envoyer hardiment à Saint-Denis; qu'il leur en rendrait bon compte s. »

Ce roi des bandits ne pouvait , ne voulait sans doute les cmpécherdc piller. Les bourgeois voyaient leur argent s’en aller aux pillards, et les vivres n'eu venaient pas mieux. Le prévôt était toujours sur la route de Saint-Denis . toujours eu pourparler. Cela | leur donnait à penser. l>e tant d’argent que levait Marcel, n'eu gardait- il pas bonne part ? Déjà on avait épilogue sur les salaires que les commissaires des étals s'étaient libéralement attribués à euxj mêmes 1 * 3 4.

Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires . avaient suivi la plupart le roi de Navarre à Saint- Denis. D'autres étaient restés à Paris pour manger leur argent. Les bourgeois les voyaient de mauvais œil. Il y eut des batteries, et l'on eu tua plus de soixante. Marcel, qui ne craignait rien tant que de se brouiller avec le roi de Navarre, sauva les autres en les emprisonnant, et le soir même il les renvoya à Saint-Denis4. Les bourgeois ne le lui pardonnèrent pas.

Cependant les Navarrais poussaient leurs courses jusqu'aux portes; on n'osait plus sortir. Les Parisiens se fâchèrent; ils déclarèrent au prévôt qu’ils voulaient châtier ces brigands. Il fallut leur complaire. les faire sortir, pour chercher les Navarrais. Ayant couru tout le jour vers Saiut-<lloud . i ils revenaient fort las (c’clait le ââ juillet), traînant leurs épées, ayant défait leurs bassinets *, se plaignant Tort de n’avoir rien trouvé, lorsqu'au fond d'un chciuiu, ils trouvent quatre cents hommes qui se lèvent et tombent sur eux. Ils s'enfuirent à toutes jambes, mais avant d'atteindre les portes, il en périt sept cents; d'autres encore furent lues le lendemain, lorsqu'ils allaient chercher les morts. Celle déconfiture acheva de les exaspérer contre Marcel , c’était sa faute ; disaient-ils; il était rentré avant eux, il ne les avait pas soutenus; probablement il avait averti rcuncim.

Le prévôt était perdu. Sa seule ressource était de se livrer au roi de Navarre , lui , cl Paris , et le royaume , s'il pouvait. Charles le Mauvais touchait au but de son ambition 7. Le plus grave historien

c El portoil l'un sou bassinet eu sa maiu, Pautre à sou col, les autres par lAcheté et ennui trainoirnl leurs 1 épées ou les portoiciil eu écharpe. Froissart, 111 , 318.

7 Ail hoc lotis virikus aidielahat. Contiu. G. de Nau- I gis, p. ISO.

LIVRE VI. - SL'ITK. ÉTATS GÉNÉRAUX. PARIS. JAUOIJERIK. PESTE. 13SI0-I3CI. 303

de cc temps, témoin oculaire de toute cette révolution , et du reste favorable à Marcel, avoue qu’il avait promis au roi de Navarre de lui livrer les clefs de Paris , pour qu'il se rendit maître de la ville , et tuât ceux qui lui étaient opposés. Leurs portes étaient marquées d’avarice ’.

La nuit du 31 juillet au 1er août 1338, Étienne Marcel entreprit de livrer la ville qu’il avait mise en défense, les murailles qu'il avait bâties. Jusquelà il semble avoir toujours consulte les échevins, même sur le meurtre des deux maréchaux. Mais cette fois, il voyait que les autres ne songeaient plus qu’à se sauver en le perdant. Celui des échevins sur lequel il comptait le plus, qui s’etait le plus compromis, qui était son compère. Jean Mnillart, lui avait cherché querelle le jour même. Maillarl s’entendit avec les chefs du parti du Dauphin, Pépin des Essarts et Jean de Cliarny , et tous trois, avec leurs hommes, se trouvèrent à la bastille Saint- Denis , que Marcel devait livrer. « El s’en vinrent un peu avant minuit,... et trouvèrent ledit prévôt des marchands, les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que Jean Maillarl lui dit, cc fut que il lui demanda par son nom : » Étienne, Étienne, que faites-vous ci à cette heure? « Le prévôt lui répondit : «Jean, à vous qu’en monte de savoir? je suis ci pour prendre garde de la ville dont j’ai le gouvernement. » — « Par Dieu . répondit Jean Maillarl, il ne va mie ainsi ; mais n’élcs ci à cette heure pour nul bien ; et je le vous montre, dit -il à ceux qui éloient de -lez (près) lui, comment il tient les clefs des portes en scs mains pour trahir la ville. » Le prévôt des marchands s’avança et dit : « Vous mentez. * — « Par Dieu , répondit Jean Maillarl, traître, mais vous mentez; » et tantôt féril à lui et dit à ses gens : « A la mort, à la mort tout homme de son côté, car ils sont traîtres, h Là cul grand hutin cl dur; et s’en fut volontiers le prévôt des marchands fui s’il eût pu; mais il fut si hâté qu'il ne put. Car Jean Maillart le féril d'une hache sur la têle et l’ahatil à terre, quoique ce fût son compère, ni ne sc partit de lui jusqu'à ce qu’il fut occis et six de ceux qui là éloient, et le demeurant pris et envoyé en prison *. »

Selon une version plus vraisemblable, ce ne fut pas Maillarl , mais Jean de Charny qui porta le premier coup *.

Cependant les meurtriers s'en allèrent, criant

1 Quorum ostia signala reperiret. Contin. Guill. de Nangis, p. 190.

3 Froissart, 111.318-391.

3 Id., ibid., 390.

4 Mullum solcmnes, et éloquentes quam plurimum,

par la ville et éveillant le peuple. Le matin, tous étaient assemblés aux halles, où Maillarl les haran- ! gua. Il leur conta comment celte même nuit, la ville devait être courue et détruite , si Dieu ne l’eût éveillé lui et ses amis, et leur eût révélé la trahison. La foule apprit avec saisissement le péril où elle avait été sans le savoir; tous joignaient les < mains et remerciaient Dieu.

, Telle fut la première impression. Qu’on ne croie pas pourtant que le peuple ait été ingrat pour celui qui avait tant fait pour lui. Le parti de Marcel qui comptait beaucoup d’hommes instruits et éloquents4, survécut à son chef. Quelques moisaprès. il y eut une conspiration pour venger Marcel *. Le Dauphin fit rendre à sa veuve tous les meubles du prévôt qui n'avaient pas clé donnés ou {icrdus, | dans le moment qui suivit sa mort *. j La carrière de cet homme fut courte et terrible. ! cruellement mêlée de bien et de mal. En 133G, il ! sauve Paris, il le met en défense. De concert avec i Robert le Coq. il dicte au Dauphin la fameuse or- ; donnante de 1337. Celle réforme du royaume par l'influence d’une commune, ne peut se faire que par des moyens violents. Marcel est pousse de proche en proche à une foule d’actes irréguliers et funestes. Il lire de prison Charles le Mauvais, pour l'opposer au Dauphin, mais il se trouve avoir donné un chef aux bandits. Il met la main sur le Dauphin, il lui lue ses conseillers, les ennemis du roi de Navarre.

Abandonné des états, il tue les étals en les faisant comme il les veut, en créant des députés, eu remplaçant les députés des nobles par des bourgeois [ de Paris. Paris ne pouvait encore mener la France.

Marcel n'avait pas les ressources de la Terreur; il ! ne pouvait assiéger Lyon, ni guillotiner la Gironde. La nécessité des approvisionnements le mettait dans la dépendance de la campagne. 11 s'allia aux Jacques, et les Jacques échouant, au roi de Navarre. Celui à qui il s’était donné par un crime, il essaya de lui donner le royaume; il y périt, comme il le . méritait.

La doctrine classique du Salut populi, du droit de tuer les tyrans . avait été attestée au coinmeni cernent du siècle, par le roi contre le pape 7. Un ; demi-siècle est à peine écoulé; Marcel la tourne ! contre la royauté elle-même, contre les serviteurs de la royauté. Vain et brutal empirisme, qui ne connaît de remèdes qu'Aérotçtiea, qui croit tout

et docti. Continuateur Guillaume de Nangit, p. 190.

5 Trésor de» charte», reg. 90, p. 589. Secousse, 1,

* Secousse, 1, 314.

3 f’oy. plu* haut, p. 498.

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guérir par le sang versé... Ce moyen fût-il efficace, | malheur à qui remploierait? Le bien du grand nombre, le salut du peuple n’est pas une excuse. Le peuple, si vous pouviez le consulter, dirait avec rinstinct divin qui est dans la foule : Périsse le peuple plutôt que l’humanilé et la justice !... —

Je ne sais si le sang est une rosée féconde. Mais quand l'arbre abreuvé de sang, en deviendrait plus fort et plus beau, quand il pousserait au loin ses branches, quand il en couvrirait le monde, il lie couvrirait pas le meurtre...

Celte tache sanglante dont la mémoire d’Étienne Marcel est restée souillée, ne peut nous faire ! oublier que notre vieille charte est en partie son : ouvrage. Il dut périr, comme ami du Navarrais dont le succès eût démembré la France, comme ; représentant de Paris contre le royaume, comme ; dernière ligure de l'étroit patriotisme communal ; il a péri comme tel ; mais dans l'ordonnance de 1387, il vit et vivra.

Cette ordonnance est le premier acte politique de la France, comme la Jacquerie est le premier élan du peuple des campagnes. Les réformes indiquées dans l’ordonnance furent presque toutes accomplies par nos rois. La Jacquerie, commencée contre les nobles, continua contre l'Anglais. La nationalité, l'esprit militaire, naquirent peu à peu. Le premier signe peut-être de ce nouvel esprit, se trouve, dès l'an 1339, dans un récit du Continuateur de Nangis. Ce grave témoin qui note jour par jour tout ce qu’il voit et entend , sort de sa sécheresse ordinaire, pour conter tout au long une de ces rencontres, où le peuple des campagnes laissé à lui même commença à s'enhardir contre l'Anglais. Il s'y arrête avec complaisance : C'est, dit* il naïvement, que la chose s’csl passée près de mon pays, et qu'elle a été menée bravement par les paysans , par Jacques Bonhomme

Il y a un lieu assez fort au petit village près Compïègne, lequel dépend du monastère de Saint- Corneille. Les habitants, voyant qu’il y avait péril pour eux, si les Anglais s’en emparaient, l'occupèrent, avec la permission du régent et de l'abbé, cl s’y établirent avec des armes et des vivres. D'aulns y vinrent des villages voisins, pour être plus en sûreté. Ils jurèrent à leur capitaine de

1 Per rusticot, scu J arque Bon Homme, alrcnuè e\peditum. Contin. G. de Nangis, p. 153, col. 5.

* Pelità licentiâ à domino revente, et etiara nb abbale monaslcrii. Id., ibid.

3 Uuum magnum dégantera nomine Guillcrmum 1 dictum Alaudis. ld., ibid.

4 Kl juxtà ejus corporis magnitudincm , babebat in

se humililalein et reputationis intrinsic* pat vilalcni;

défendre ce poste jusqu’à la mort. Ce capitaine qu’ils s’étaient donné du consentement du régent . était un des leurs, un grand et bel homme a, qu’on appelait Guillaume -aux -Alouettes s. Il avait avec lui pour le servir un autre paysan d’une force de membres incroyable, d'une corpulence cl d'une taille énorme, plein de vigueur et d’audace, mais avec celte grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de lui-mémc.On l’appelait le Grand- Ferré 1 * 3 4 *. Le capitaine le tenait près de lui, comme sous le frein, pour le lâcher à propos a. Ils s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains0. Les Anglais qui campaient à Creil, n’en tinrent grand compte, et dirent bientôt : Chassons ces paysans, la place est forte et bonne à prendre. On ne s'aperçut pas de leur approche, ils trouvèrent les portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans, qui étaient aux fenêtres, sont d'abord tout étonnés de voir ces gens armes.

Le capitaine est bientôt entouré, blessé mortellement. Alors le Grand-Ferré et les autres se disent: Descendons, vendons bien notre vie; il n’y a pas de merci à attendre. Ils descendent en effet, sortent par plusieurs portes, et se mettent à frapper sur les Anglais, comme s'ils battaient leur blé dans l’aire7; les bras s'élevaient, s'abattaient, et chaque coup était mortel. Le Grand voyant son maître et capitaine * frappé à mort , gémit profondément, puis il se porta entre les Anglais et les siens qu’il dominait également des épaules, maniant une lourde hache, frappant et redoublant si bien qu'il fit place nette; il n’en touchait pas un qu’il ne fendit le casque ou ri’abattll les bras. Voilà tous les Anglais qui sc mettent à fuir; plusieurs sautent dans le fossé et se noient. Le Grand tue leur porteenseigne, et dit à un de ses camarades de porter la bannière anglaise au fossé. L'autre lui montrant qu’il y avait encore une foule d’ennemis entre lui cl le fossé : Suis-moi donc! dit le Grand. Et il sc mit à marcher devant, jouant de la hache à droite et à gauche, jusqu’à ce que la bannière eût été , jetée à l’eau... Il avait tué en ce jour plus de quarante hommes ®... {tuant au capitaine, Guillaumeaux -Alouettes, il mourut de ses blessures, et ils l’enterrèrent avec bien des larmes, car il était bon

nomine Magnu* Ferrât us. Cont. G. de Nang., p. 153, c. 2.

3 Secum liabuit... quasi ad l'reuum suum. Id., ibid.

6 Yitam suara humilcm suxtciilanten. Id., ibid.

7 Super anglicosiCà se habebant nesiblada inhorreis more suo solito flagellassent. Id., ibid.

B Magistrum et capitaneum. Id., ibid.

9 Ullri quadraginla viroa prosiravit et occidit. Id., p. 124, col. 1.

LIVRE VI. — SUITE. ÉTATS GÉNÉRAUX. PARIS. JACQUERIE. PESTE. 1330-1361. 307

cl sage *... Les Anglais furcnl encore battus une autre fois par le Grand. Mais cette fois hors des murs a. Plusieurs nobles anglais furent pris , qui auraient donné de bonnes rançons, si on les eût rançonnes, comme font les nobles 1 * 3; mais on les Lua, alin qu'ils ne lissent plus de mal. Cette fois le Grand, échaulTé par celte besogne, but de l’eau froide en quantité, et fut saisi de la lièvre. Il s'en alla à son village, regagna sa cabane et se mil au lit, non toutefois sans garder près de lui sa liaclic de fer 4 qu'un homme ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais, ayant appris qu'il était malade, envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa femme les vil venir, et se mit à crier : 0 mon pauvre le Graud , voilà les Anglais , que faire?. . . Lui, oubliant à l'instant son mal, il se lève, prend sa hache, et sort dans la petite cour : Ah! brigands, vous venez donc pour me prendre au lit, vous ne me tenez pas encore 4 *. .. Alors s’adossant à un mur, il en tue cinq en un moment; les autres s'enfuient. Le Grand se remit au lit; mais il avait chaud, il but encore de l'eau froide; la fièvre le reprit plus fort, et au bout de quelques jours, ayant reçu les sacrements de l'église, il sortit du siècle, et fut enterré au cimetière de son village. U fut pleuré de tous ses compagnons, de tout le pays; car, lui vivant , jamais les Anglais n'y seraient venus ®.

Il est difficile de ne pas être Louché de ce naïf récit. Ces paysans qui ne se mettent en défense qu'en demandant permission . cet homme fort et humble, ce bon géant, qui obéit volontiers, comine le saint Christophe de la légeude, tout cela présente une belle ligure du peuple. Ce peuple est visiblement simple et brut encore, impétueux, aveugle, demi-homme et demi-taureau... 11 ne sait ni garder scs portes, ni se garder lui-même de scs appétits. Quand il a battu l’ennemi, comme blé en grange, quand il l'a suffisamment charpenté de sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il boit froid, et se couche pour mourir. Patience; sous la rude éducation des guerres , sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme. Serrée de plus près tout à l'heure, et comme tenaillée, elle échappera, cessant d’être elle-même, et sc transfi-

gurant; Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Puccllc.

Le mot vulgaire : un bon Français, date de l’époque des Jacques cl de Marcel 7. La Pucelle ne 1 tardera pas à dire : •> Le cœur me saigne, quand je ! vois le sang d’un François, n

L*n tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire ■ le vrai commencement de la France. Depuis lors, j nous avons une patrie. Ce sont îles Français que ces paysans, n’en rougissez pas. c'est déjà le peuple , français, c'est vous, A France. Que l'histoire vous les I montre heaux-ou laids, sous la capucc de Marcel,

I sous la jaquette des Jacques, vous ne devez pas les méconnaître. Pour nous , parmi tous les combats des nobles , à travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insouciant Froissarl, nous chercherons ce pauvre peuple. Nous l'irons prendre dans celle grande mêlée, sous l’éperon des gentilshommes, sous le ventre des chevaux. Souillé, défiguré, nous l'amènerons tel quel au jour de la justice et de l'histoire, alin que nous puissions lui dire, à ce vieux peuple du quatorzième siècle : « Vous êtes mou père et vous êtes ma mère. Vous m’avez conçu dans les larmes. Vous avez suc la sueur et le sang pour me faire une France. Bénis soyez -vous dans votre tombeau. Dieu me garde de vous renier jamais! >»

Lorsque le Dauphin rentra dans Paris, appuyé sur le meurtrier, il y eut. comme toujours en pa- | rcille circonstance, des cris, des acclamations. Ceux qui le malin s’étaient armés pour Marcel, cachaient | leurs capuccs rouges , et criaient plus fort que les autres •.

Avec tout ce bruit, il n'y avait pas beaucoup de gens qui eussent confiance au Dauphin. Sa longue taille maigre, sa face pàlc et son visage longuet 9. n’avaient jamais plu au peuple. On n'en attendait ; ni grand bien, ni grand mal; il y cul cependant quelques poursuites eu son nom contre le parti de ( Marcel. Pour lui, il n'aimait, il ne haïssait personne, j 11 n'était pas facilede l'émouvoir. Au moment même | de sou entrée, un bourgeois s’avança hardiment et dit tout haut : « Par Dieu, sire, si j’en fusse cru .

I vous n’y fussiez entré; mais on y fera peu pour vous, i* Le comte de Tancarville voulait tuer le

1 Finîtes mullùm, qoia sapiens tuerai et benignus. Cont. Guill. de Naugis, p. 124, col. 1.

a Exierunt ad pr.elium. ld., ibitl.

3 Sicut nubiles vi ri faciuul. Id,, ibid.

4 Non lameu sine hachià ferreà. Id., ibid.

4 Veniens iu curliuuculà... : O la t roues... mlhuc me non haketis. Id., ibid.

* Migravit de sacolo... Quondiu vixisscl , ad locum ilium Anglici non veuissent. Id., ibid.

7 Volo esse banut Gallicua. ld.,p. 123, c. I ,nun. 1539.

* Ilia rubea capucia,quæ antea pomposègerebantur,

absenndila. Cantin. G. île Naugis, p. 120.

9 De corsage estoil hault et bien formé, droit et lé par les espaules, et haingre par les flans; groz bras et ’ beauls membres, visage un peu longuet, granl front et large; 1a chière ot assez pale, et croy que ce , et ce qu'il esloit moult maigre, luy esloit venu paraccideul : de maladie; chault , furieus en nul cas n’es toit trouvé. ’ Christ, de Pisau, t. V, partie, ch. 17, p. 280.

vilain ; le prince le retint et répondit: On ne vous en croira pas, beau sire. »

La situation de Paris n'était pas meilleure. Le Dauphin n’y pouvait rien. Le roi de Navarre occupait la Seine au-dessus et au-dessous. Il ne venait plus de bois de la Bourgogne, ni rien de Rouen. On ne se chauffait qu’en coupant des arbres *. Le seller de blé qui se dorme ordinairement pour douse sots, dit le chroniqueur, se vend maintenant trente livres et plus *. — Le printemps fut beau cl doux, nouveau chagrin pour tant de pauvres gens des campagnes qui étaient enfermés dans Paris, et qui ne pouvaient cultiver leurs champs, ni tailler leurs vignes s.

Il n’y avait pas moyen de sortir. Les Anglais, les Navarrais couraient le pays. Les premiers s’étaient établis à Creil, qui les rendait maîtres de l’Oise. Ils prenaient partout des forts, sans s'inquiéter des trêves. Les Picards essayaient de leur résister. Mais les gens de Touraine, d’Anjou et de Poitou leur achetaient des sauf- conduits , leur payaient des tributs 1 2 3 4 5.

Le roi de Navarre, en voyant les Anglais se fixer ainsi au cœur du royaume, finit par en être luiinème plus effrayé que le Dauphin. Il fil sa paix avec lui, sans stipuler aucun avantage, et promit •l’être bon Fronçai » \ Les Navarrais n’en continuèrent pas moins de rançonner les bateaux sur la haute Seine. Toutefois celle, réconciliation du Dauphin cl du roi de Navarre donnait à penser aux Anglais. En même temps, des Normands, des Picards, de Flamands, firent ensemble une expédition pour délivrer, disaient-ils, le roi Jean *. Ils se contentèrent de brûler une ville anglaise. Du moins les Anglais surent aussi ce que c’étaient que les maux de la guerre.

Les conditions qu’ils voulaient d’abord imposer a la France, étaient monstrueuses, inexécutables. Ils demandaient non-seulement tout ce qui est en face d’eux. Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponlbieu, non-seulement rAquilaine(Guienne, Bigorre, Agenois, Quercy, Périgord, Limousin, Poitou, Sain-

1 L'iule arbores per itinera et vincas incidebanlur, et annulus liguorum qui atitè pro duobus soliilis dabatur, nunc pro unius florcni pretio venditur. Conlin. G. de Nangis, p. lit .

2 Quart* .totem boni vini... vigioti quatuor solidi , Id., ibid., 135, cotif. 129.

3 Yinex qosc amrmissirnum ilium drsideratum liquorem ministrant, qui lætificarv solet cor homiim... non cultivais. Id., ibid., p. 134.

4 Nullus salvus, niai ab eis sal vum conduction littcraloriè nbtinebat. Id., ibid.,p. 122... Se eis tributorios reddiderunt, p. 125.

5 Voloessc lH>nusGaUicosdt>c.Ttcro.Id.,ibid.,p.)2Ô.

longe, Auuis), mais encore la Touraine, l'Anjou,

! et de plus la Normandie; c'est-à-dire qu'il ne leur suffisait pas d’occuper le détroit, de fermer la Garonne; ils voulaient aussi fermer la Loire et la Seine, boucher le moindre jour par où nous voyons l'Océan, crever les yeux de la France.

Le roi Jean avait signé tout, cl promis de plus quatre millions d'écus d'or pour sa rançon. I.c , Dauphin , qui ne pouvait se dépouiller ainsi, fit refuser le traité par une assemblée de quelques députés des provinces qu’il appela étals généraux.

; Ils répondirent: «Que le roi Jean demeurât encore en Angleterre, et que quand il plairoil à Dieu, il y j pourvoiroil de remède 7. »

Le roi d'Angleterre se mit eu campagne, mais celle fois pour conquérir la France. Il voulait d’a- ! bord aller à Reims, et s’y faire sacrer 8. Tout ce | qu'il y avait de noblesse eu Angleterre l’avait suivi : à cette expédition. Une autre armée l’attendait à j Galais, sur laquelle il ne comptait pas. Une foule ' d’hommes d’armes cl de seigneurs d’Allemagne et I des Pays-Bas, entendant dire qu’il s’agissait d'une conquête, et espérant un partage, comme celui de { l'Angleterre par les compagnons de Guillaume le Conquérant, avaient voulu être aussi de la fête. Ds croyaient déjà il Tant gagner qu’ils ne seraient jamais pauvres Ils attendirent Edouard jusqu’au 28 octobre, et il cul grand’ peine à s’en débarrasser. Il fallut qu’il les aidât à retourner cliea eux, qu'il leur prêtât de l’argent, à ne jamais rendre ’®.

Édouard avait amené avec lui six mille gens d’armes couverts de fer, son fils, scs trois frères, ses princes , scs grands seigneurs. C'clait comme une émigration des Anglais en France. Pour faire la guerre confortablement, ils traînaient six mille chariots , des fours , des moulins, des forges, toute sorte d’atclicrs ambulants. Ils avaient poussé la précaution jusqu'à sc munir de meules pour chasser, et de nacelles de cuir pour pécher eu carême11. Il n’y avait rien eu effet à attendre du pays, c'était un désert ; depuis trois ans, on ne semait plus ,2. Les villes bien fermées, se gardaient elles-mêmes;

* Posuerunt se in mare ut ad Angliam invadeiuluin transfretarcnl. Id., ibid.. p. 125.

7 Froissarl, ch. 419, p. 404.

* Venit ante Remis, ut sc ibi, civilalc expuguatâ, i facerct coronari in regeia Francise. Conlin. G. de Nan- ! gis, p. 125.

* Froissart, ch. 420, p. 400.

10 Et toutes voies ils n’en purent autre chose avoir, fors tant que on prêta à chacun aucune chose par grâce pour r'aller eu son pays. Froissart, IV, ch. 429.

11 Id., ibid., ch. 441, p. 5l).

12 Id., ibid., ch. 431, p. 10.

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