‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 293 sur 398 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

Celle vie <le trouble et d'aventures, après tant d'années d’obéissance sous les rois, faisait la joie des nobles. C'était comme line échappée d'écoliers, qui ne ménagent rien dans leurs jeux. Froissart, leur historien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il s’intéresse à ces pillards, prend part à leurs bonnes fortunes : « Et toujours, gagnaient pauvres brigands, etc.1 * 3 4.» Il ne lui arrive nulle part de douter de leur loyauté. A peine doule-t-il de leur salut *.

I/effroi était tel h Paris, que les bourgeois avaient offert à Notre-Dame une hougiequi, disait-on, avait la longueur du tour de la ville *. On n'osait plus sonner dans les églises, si ce n’est â l’heure du couvre-feu, de crainte que les habitants en sentinelle sur les murailles n’entendissent venir l’ennemi. Combien la terreur n'élail-clle pas plus grande dans les campagnes! Les paysans ne dormaient plus. Ceux des bords de la Loire passaient les nuits dans les Iles, ou dans des bateaux arrêtés au milieu du fleuve. En Picardie les populations creusaient la terre et s’y réfugiaient. Le long de la Somme , de Péronne à l’embouchure, on comptait encore au dernier siècle trente de ces souterrains *. Cest là qu’on pouvait avoir quelque impression de l’horreur de ces temps. C’étaient de longues allées voûtées de sept ou huit pieds de large, bordées de vingt ou trente chambres , avec un puits au centre, pour avoir à la fois de l'air et de l’eau. Autour du puits, de grandes chambres pour les bestiaux. Le soin cl

1 Et toujours gagnoient pauvres brigands a piller villes et châteaux... Ils épioient une bonne ville ou rhâtcl, une journée ou deux loin, et puis s'assemhloicnt et entroieut en cette ville droit sur le point du jour, et

houtoient le feu en une maison ou deux; et ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille armures de fer... ; si s’enfuyoient... et ces brigands briaoient maisons, coffres etécrins... Et gagnèrent ainsi plusieurs châteaux et les revendirent. Entre les autres, eut un brigand qui épia le fort chàtcl de Combourne en Liraosin, avec trente de ses compagnons et l’cchellcrent, et gagnèrent le seigneur dedans, et le mirent en prison en sou châtel même , et le tinrent si longtemps qu'il se rançonna atout vingt quatre mille écus, et encore détint ledit brigand le châtel. Et par ses prouesses le roi de France le voulut avoir de lez lui, et acheta son châtel vingt mille écus et fut huissier d'armes du roi de France. Et étoit appelé ce brigand Bacon. Froissart, II, 480-81 .

3 Le coursier de Croquard trébucha et rompit à son maître le col. Je ne sais que son avoir devint ni qui eut l'âme , mais je sais que Croquard fina ainsi. Id., III, p. 483.

s f.hron. de Sainl-Deuis, 237, v«, col. 2.

4 Ces souterrains paiement avoir été creusés dès l'époqnc des invasions normandes. Ils furent prnhable-

l.i solidité qu’on remarque dans cos construction*.

I indiquent assez que c’était une des demeures ordinaires de la triste population de ces temps. Les familles s’y entassaient à l’approche de l'ennemi. Les femmes, les enfants y pourrissaient des semaines, des mois, pendant que les hommes allaient timidement au clocher, voir si les gens de guerre s’éloignaient de la campagne.

Mais ils ne s’en allaient pas toujours assez vite pour que les pauvres gens pussent semer ou récoller. Ils avaient beau se réfugier sous la (erre. La faim les y atteignait. Dans la Brie et le Bcauvoisis surtout, il n’y avait plus de ressource*. Tout était gâté, détruit. Il ne restait plus rien que dans les châteaux. Le paysan, enragé de faim et de misère, força les châteaux , égorgea les nobles.

Jamais ceux-ci ri 'auraient voulu croire â une telle audace. Ils avaient ri tant de fois , quand ou essayait d’armer ces populations simples et dociles, quand on les traînait à la guerre. Un appelait par dérision le paysan Jacques bonhomme , comme nous appelons Jean-jean, nos conscrits*. Oui aurait craint de maltraiter des gens qui portaient si gauchement les armes? C'était un dicton entre les nobles: « Oignez vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra. »

Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré de plusieurs siècles. Ce fut une vengeance de désespérés, dedamnés. Dieu semblait avoir si complètement délaissé ce monde... Ils n’égorgeaient

meut agrandis d'âge en âge. Une partie du territoire de Sauterrc qui i elle seule possédait trois de ces sou- | terrains, était appelée Territorium sanctac liberationis.

I Mém. de l'abbé LcIkimiI , dans tes Mém. «le l'Acad. des iuscript., xxvii, 179.

* Dont un si cher temps vint en France que on vendait un tonnelet de harengs trrnlc écus , et toutes autres choses â l'avenant, et mouroient les petites gens de faim, dont c'étoit grand’pitié ; cl dura cette dureté et ce cher temps plus de quatre ans. Froiss., III , 340.

Les ecclésiastiques eux-mêmes souffrirent beaucoup: .Multi abbates et motiaclii de patiperali et ctiam abbatissic varia et aliéna loca per Parisius et alibi, divitiis i diminutis, quærcre cogebanlur. Tune eniœ qui olim ! cutn magnâ cquorum scutifei oram catervâ visi fuerant j incedcre, nue peditando unîco famolo et monacho cum j victu sobrio poterant contentari. Contin. G. de Nangis, ! II, 122. — La misère et les insultes des gens de guerre inspirèrent souvent aux ecclésiastiques un courage extraordinaire. Nous voyons dans une occasion le chanoine de Rohesart abattre trois Navarrais de son premier coup de lance. Ensuite il lit merveille de sa hache. L’évéque de Xoynn faisait aussi une rude guerre à ces brigands, Froissart ,11, 333. Si cousse, I, 340-1.

* Contin. G. de Nangis. Les autres étymologies sont ridicules. V nyea Baluze, Pap. Aven., I, 333, etc.

I.1VRE VI. - SL'ITF,. ÉTATS GÉNÉRAI \. PARIS. JACQI ERIK. RESTE. 1336-1361. 803

pas seulement leurs seigneurs, mais lâchaient d'exterminer les familles, tuant les jeunes heritiers, tuant l'honneur, en violant les dames1. Cuis, ces sauvages s'affublaient de beaux habits, eux et leurs femmes, se paraient de belles dépouilles sanglantes.

Et toutefois, il n'étaient pas tellement sauvages, qu'ils n'allassent avec une sorte d’ordre . par bannières, et sous un capitaine, un des leurs, un rusé paysan qui s’appelait Guillaume Gallet a. < El en ces assemblées avoit le plus gens de labour, cl si y a voit de riches hommes bourgeois, et aultrcs » —

« Quand on leur demandoit, dit Froissart, pourquoi ils faisoycnl ainsi, ils répondoient quils ne savoient, mais quils faisoycnl ainsi quils vcoyent les autres faire; et pensoyenl quils dussent en telle manière destruire tous les nobles et gentilshommes du monde *. »

Aussi les grands et les noblesse déclarèrent tous contre eux, sans distinction de parti. Charles le .Mauvais les flatta, invita leurs principaux chefs \ et pendant les pourparlers, il fit main-basse sur eux.

Il couronna le roi des Jacques d'un trépied de fer rouge 6. Il les surprit ensuite près Montdidier, et en lit un grand carnage. Les noblesse rassurèrent, prirent les armes, cl se mirent à tuer et briller tout dans les cam|>agne$ à tort uu à droit 7.

La guerre des Jacques avait fait une diversion utile à celle de Paris. Marcel avait intérêt à les soutenir. C'était pourtant une hideuse alliance, que i celle de ces bêtes farouches. Les communes hésitaient. Senlis et Meaux les reçurent. Amiens leur envoya quelques hommes , mais les fil bientôt revenir*. Marcel, qui avait profite du soulèvement pour détruire plusieurs forteresses autour de Paris, se hasarda à leur envoyer du monde pour les aider à prendre le Marché de Meaux. D'abord le prévôt des monnaies leur conduisit cinq cents hommes, auxquels se joignirent trois cents autres sous la conduite d'un épicier de Paris.

La duchesse d'Orléans, la duchesse de Normandie, une foule de nobles dames, de demoiselles et

d’enfants, s’étaient jetées dans le Marché de Meaux, environné de la Marne. De là elles voyaient et entendaient les Jacques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient de peur. D'un moment à l’autre, elles pouvaient être forcées, massacrées. Heureusement il leur vint un secours inespéré. Le comte de I-'oix, et le captai de Buch (ce dernier au service des Anglais) revenaient de la croisade de | Prusse, avec quelques cavaliers. Ils apprirent à Châlons le danger de ces dames , et chevauchèrent : rapidement vers Meaux. Arrives dans le Marché : «Ils tirent ouvrir tout arrière, cl puis se mirent au-devant de ces vilains, noirs et petits et très-mal armés, et lancèrent à eux de leurs lances cl de leurs épées. Ceux qui éloient devant cl qui sentoient les horions reculèrent de hideur et lomboienl les uns sur les autres. Alors issirenl les gens d’armes hors des barrières et lesabaltoicntà grands monceaux et les luoient ainsi que bêles cl les rcboutèrent hors de la ville. Ils en mirent à lin plus de sept mille et boutèrent le feu eu la désordonnée ! ville de Meaux (9 juin 1358) »

! Les nobles firent partout main -basse sur les paysans, sans s’informer de la part qu'ils avaient prise à la Jacquerie ; « Et ils firent . dit un cotilem- ! porain , tant de mal au pays , qu'il n’y avait pas besoin que les Anglais vinssent pour la destruction du royaume. Ils n’auraient jamais pu faire ce que firent les nobles de France ,0. »

Ils voulaient traiter Senlis comme Meaux. Ils s’en firent ouvrir les portes, disant venir de la part j du régent , puis ils se mirent à crier : Ville prise !

ville gagnée. Mais ils trouvèrent tous les bourgeois 1 en armes, et même d’autres nobles qui défendaient la ville. On lança sur eux par la pente rapide de la grande rue, des charrettes qui les renversèrent. L’eau bouillante pleuvait des fenêtres. « Les uns s’enfuirent à Meaux conter leur déconfiture et se faire moquer; les autres qui restèrent sur la place, ne feront plus de mal aux gens de Senlis »

C’est un prodige qu’au milieu de cette dévasta-

1 Qu.-erentrs nobiles et eorum maneria cum uxoribus et liberis exstirparc... bornions nubiles suas v il i libidine opprimebanl. Coût . G. de Nangis, 1 19.

3 Ou Caille! , dans les Chroniques de France; Karlc dans le Continuateur de Nangis; Jacques Bonhomme, selon Froissart et l’auteur anonyme «le la première vie d’innocent VI : Et l'élurent le pire des mauvais , et ce roi on appeloit Jacques Bonhomme. Froissart, lit, 294.

3 Citron, de Saint-Denis, II, folio 249.

4 Froissart, III, 297.

3 Blanditiis advocavil. Contin. G. de Nangis, 110

* Vita prima lun. Vt,npud Baluz.,Pap. Aven., 1, 334.

7 Chateaubriand, Études hist. , édit. 1831, t. IV, p. 170 : ^ Nous avons encore les complaintes latines

que l'on chantait sur les malheurs de ces temps, et ce couplet :

Jacques Bonhomme,

Cesse*, cesses, (eu d’armes et piétons,

De piller et manger le Bonhomme,

Qui de longtemps Jacques Bonhomme Se nomme. »

Ce couplet est-il bien ancieu?— Pour les complaintes latines, royes Mt-tn,, collection Petitot, l. V, p. 181. s Chronique publiée par Sauvage, p. 190-7.

1 * Froi.s.i t, III, *19-309.

10 Conliii. G. de Nangis, 119;

11 Qui verô mortui remaiisi-runt,gcnti Silraneclensi I ainpliûs non nocrbnnt. Id., ibid.

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