CHAPITRE IV
CHARI.KS V. 1364-1380. — RXPILMO* PE* ANGLAIS.
Le jeune roi était né vieux. Il avait de bonne heure beaucoup vu , beaucoup souffert. De sa personne, il était faible et malade. Tel royaume, tel j roi. On disait que Charles le Mauvais l'avait empoi- 1 sonné; il en était resté pâle, cl avait une main enflée, ce qui l'empêchait de tenir la lance. Il ne I chevauchait guère, mais plutôt se tenait à Vinccn- I nés , à son hôtel de Saint-Paul, à sa royale librairie du Louvre. Il lisait, il oyait les habiles, il avisait froidement. On l'appela le Sage, c’est -à - dire le lettré, le clerc, ou bien encore l’avisé, l’astucieux. Voilà le premier roi moderne, un roi assis, comme | IVfligie royale est sur les sceaux. Jusque-là ou se ;
1 11 confirma le don que son père avait fait de la Bourgogne à Philippe le Hardi. Froissarl, IV, ch. 405, p. Ml.
5 On a élevé un monument sur la lande de Mi -Voie, peèa Ploermel, pour perpétuer le souvenir de cet événement. l'oy . le pnifmr publié par M. de Fréminvillr, en 1810, et par M. Crapelet, en 1827. J'ny. aussi M. de Roujoux, Qist. de Bretagne, III, 381. — La douleur de Bra unis noir , lorsqu’il rencontra les paysans bretons traînes en esclavage par les Anglais, est exprimée avec une louchante naïveté :
Il vit peiner chétif*, dont il eut grand' pitié.
L’un «toit en nn ceps cl li autre ferré,...
(loin nie vaches et bœufs que l'on mène au marché.
Quand Keaumaaoir le* vit, du cœur a soupiré!
Bcaumanoir, s'en plaignant & l’Anglais Bemborough, en reçoit la réponse suivante :
Risumaner, taisiez- vous; de ce n’est plus parlé,
Montfort si sera duc de la noble duché,
De Nante à Pontorson, et même à Sainl-Mahé.
Édouard sera roy de France, couronné.
Et Bcaumanoir, selon le poète, lui répond humblement .*
Songiez un autre songe, eestuv est mal songié;
Car jamais par tel voie n'en aurez demi pic.
Au commeuccmcul de la bataille, l'Anglais crie à Bcaumanoir : m
Rcndv-loi tôt, Remimanoir, je ne l'occira y mic.
figurait qu’un roi devait monter à cheval. Philippe le Bel lui-méme. avec son chancelier Pierre Flotte, était allé se faire battre à Court rai. Charles V combattit mieux de sa chaise. Conquérant dans sa chambre, entre scs procureurs, ses juifs et ses 1 astrologues, il délit les fameux chevaliers, et les ! compagnies encore plus redoutables. De la même plume, il signa les traités qui ruinaient l’Anglais, I et minuta les pamphletsqui devaient ruiner le pape,
! livrer au roi les biens (l’Église.
Ce médecin malade du royaume, avait à le guérir de trois maux, dont le moindre semblait mortel : l'Anglais, le Navarrais, les compagnies. 11 se débarrassa du premier, comme on l'a vu, en le soûlant d'or, en patientant . jusqu’à ce qu’il fût assez fort. Le Navarrais fut battu , puis payé, éloigné; on lui lilespérer Montpellier. Les compagnies s'écoulèrent vers l'Espagne
Charles V s'aida d'abord de ses frères ; il leur conlia les provinces les plus excentriques, le Languedoc au duc d’Anjou, la Bourgogne à Philippe le Hardi '. Il ne s’occupa que du centre. Mais il lui fallait un bras, une épée. Il n'y avait guère alors d'esprit militaire que parmi les Bretons et les Gascons. On célébrait le combat des Trente, où les Bretons avaient vaincu les Anglais 3. Le roi s’attacha un brave Breton de Dinan , le sire Bertrand Duguesclin *, qu’il avait vu lui-méme au siège de
Mais je feray de toi hiau prisent à ina mic;
Car je lui ai promis el ne veux meolir mie,
Que ce soir le mettrai dans sa chambre jolie (honnête).
Et Bea u manoir répond : Je te Ir surenvie!
... De soeur et de sang la terre rotoyn
Bcaumanoir, demandant à boire , reçoit de Geoffroy Dubois la fameuse réponse ;
Bois Ion sang, Bcaumanoir, ta soif se passera !
L’hisloirc, dit le poète, en fut écrite, et peinte en lappichiei :
Par l retous les Étals qui sont de ci la mer;
Et s'en est eshatlu maint gentil chevalier.
Et mainte noble dame à la bouche jolie.
Or priez, et Jésus, et Michel, et Marie,
Que Dieu leur soit en aide et diles-en, Amen.
9 En ce temps s'armoit et étoit toujours armé François , un chevalier de Brrtagne qui s’appeloit messire Bertrand Duguesclin. Froiss., IV, ch. 481 , p. 179. — Duguesclin est nommé dans les actes Glrcquin , Gléaquiu, Glaysquin, Glrsquin, Clcyquin, Claikin, etc. Ceci le désignerait pour vrai Breton de race. Il se croyait lui-méme descendu d’un roi more, Ilakim, retiré en Bretagne, qui chassé du pays par Charlemagne, aurait laissé dans la tour de Glay son fils que Charles fit baptiser. Le connétable voulait, après la guerre de Castille, passer en Afrique et conquérir Bougie, (foy. le ms. de la biblioth. du roi : Conquête de la Bret. Armorique, faite par le preux Charlemagne sur ung payen nommé Aquin, qui l’avoiat usurpé, e te.. n«*35, 35Gdu P. Lflung.)
SM
Melun 1 * , et qui combattait pour la France depuis 1357.
La vie de ce fameux chef de compagnies qui délivra la France des compagnies et des Anglais, a été chantée, c'est-à-dire gâtée et obscurcie, dans une sorte d’épopée chevaleresque que l’on composa probablement pour ranimer l’esprit militaire de la noblesse3. Nos histoires de Duguesclin ne sont guère que des traductions en prose decctle épopée. Il n’est pas facile dcdégagcrdccclte poésie ce qu’elle présente de sérieux , de vraiment historique. Nous en croirons volontiers le poème et les romans en tout ce qui rapproche du caractère bien connu des Bretons. Nous pourrons les croire encore-dans les aveux qu’ils font contre leur héros. Ils avouent d’abord qu’il était laid : « De moyenne stature , le visage brun, le nez camus, les yeux verts, large d'épaules, longs bras et petites mains9. » Ils disent qu'il était dès son enfance mauvais garçon, « rude, malicieux et divers en rouraige, » qu'il assemblait les enfants , les partageait en troupes, qu’il battait et blessait les autres. Il fut quelque temps enfermé par son père. Cependant une religieuse avait prédit de bonne heure que cet enfant serait un fameux chevalier. Il fut encore encouragé par les prédictionsd'u ne ccr laine demoiselle Tiphaincque les Bretons croyaient sorcière, et que plus tard il épousa. Cet intraitable batailleur était pourtant, comme sont volontiers les Bretons, bon enfant et prodigue, souvent riche, souvent ruiné, donnant parfois tout ce qu’il avait pour racheter ses hommes; mais en revanche avide et pillard , rude en guerre et sans quartier. Comme les autres capitaines de ce temps, il préférait la ruse à tout autre moyen de vaincre, cl restait toujours libre de sa parole et de sa foi. Avant la bataille, il était homme de lactique, de ressource cl d'engin subtil. Il savait prévoir cl pour-
1 F rois*., IV, ch. 481, p. 170, et Vie de Duguesclin , publiée par Mesnard, ch. 8, p. 67, et ch. 10, p. 83.
t Cita t|ui le mitl on rime fnst Cuveliers El pour l'amour «lu prince qui «le Dieu soit saiiTr,
Afin qu'on n'ruit pat le» bons fais oubliés Du vaillant conneslable qui tant fut redoubler.
En a fait les beaux vers noblement ordrne*.
(Ms. delà Bibl. royale, n*7294.)
M. Macé, professeur d'histoire, a donné une notice intéressante sur cet important manuscrit dans l'Annuaire de Dinan, 1835.
* Mais l'enfant dont je dis cl dont je vois pariant ,
Je croîs qui! not si lait de Hcsoes à Disnant.
Camus esloit et noir, malotru cl massant (7).
Li pèro et la mère si le broient tant...
(Ms. de la Bibl. royale, n°7224.)
é'oy. aussi la chronique en prose, réimprimée par M. Francisque Michel.
voir. Mais une fois qu'il y était , la tète bretonne reparaissait, il plongeait dans la mêlée, et si loin qu’il ne pouvait pas toujours s'en retirer. Deux fois il fut pris et paya rançon.
La première affaire pour le nouveau roi, c'était de redevenir maître du cours de la Seine. Mantes et Mculan étaient au roi de Navarre ; Roucicaut cl Duguesclin les prirent par une insigne perfidie 4 * *. Les deux villes payèrent tout le mal que les Navarrais avaient fait aux Parisiens. Les bourgeois curent la satisfaction d’en voir pendre vingt- huit à Paris *.
Les Navarrais, fortifiés d’Anglais et de Gascons sous le captai de Buch, voulaient se venger, et faire quelque chose pour empêcher le roi d’aller à Reims. Duguesclin vint bientôt au-devant avec une bonne troupe de Français, de Bretons, et aussi de Gascons *. Le captai recula vers Evreux. Il s’arrêta à Cocherel , sur un monticule ; mais Duguesclin eut l’adresse de lui ôter l'avantage du terrain. Il sonna la retraite, et fit semblant de fuir. Le captai ne put empêcher scs Anglais de descendre ; ils étaient trop fiers pour écouler un général gascon, quoique grand seigneur et de la maison de Foix. Il fallut qu'il obéit à ses soldats, et les suivit en plaine. Alors Duguesclin fit volte-face; les Gascons qu’il avait de son côté, avaient fait, à trente, la partie d'enlever le captai du milieu de ses troupes7. Lesaulres chefs navarrais furent tués, la bataille gagnée8.
Gagnée le 16 mai, clic fut connue le 18 à Reims, la veille même du sacre; belle ètrenne de la nouvelle royauté. Charles V donna à Duguesclin une récompense telle, que jamais roi n’en avait donné : un établissement de prince, le comté même de Longueville, héritage du frère du roi de Navarre*. En même temps , il faisait couper la tète au sire de
4 Et tantôt sc saisirent «les portes et se mirent A crier Saint-Yves Gtirsclin, et commencèrent à tuer et à découper ces gens. Froiss., IV, ch. 482, p. 182-3.
9 Contiu. G. de Naugis, p. 133, col. 3.
b Par le cap Saint-Antoine. Gascons contre Gascons s’éprouveront. Froiss., IV, ch. 485, p. 195.
7 Si ordonnons que nous mettions h cheval trente des nôtres...; et de fait ils prendront ledit captai et trousseront et l'emporteront entre eux. IdM ibid., ch. 488, p. 201.
* Si y furent grand temps sur un état que de crier Notre-Dame- Auxerre, et de faire pour ce jour leur souverain le comte d’Auxerre... Si y fut avisé et regardé pour meilleur chevalier de la place et qui plus s'étoit combattu de la main... messin* Bertrand Dugu«*sclm. Si fut ordonné de commun accord que on crieroit Not rej)arat‘ Guesclin. Id.t ibid., p. 302-5.
* l.es lettres Hp donation sont du 37 mai 1304. Du-