‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 355 sur 398 · LIVRE IX. - L'ANGLETERRE. L'ÉTAT. L ÉGI.ISE. - AZINCOURT · texte numérisé non relu

LIVRE IX. - L'ANGLETERRE. L'ÉTAT. L ÉGI.ISE. - AZINCOURT

se voyait toujours à la veille d’être dépouillée , ruinée.

La maison cadette de Lancastre unit pour la première fois les deux intérêts en péril ; elle associa le roi et l’Église. Ce fut sa légitimité, le secret de son prodigieux succès. Il faut indiquer, rapidement du moins, la longue, oblique et souterraine route par où elle chemina.

Le cadet hait laine, c’est la règle *, mais nulle part plus respectueusement qu’en Angleterre, plus sournoisement a. Aujourd'hui , il va chercher fortune, le monde loi est ouvert, l'industrie, la mer, les Indes; au moyen âge, il restait souvent, rampait devant l'alné, conspirait1 * * * 5 *.

Les Gis cadets d’Édouard III, Clarence, Lancastre , York, Glocester, titrés de noms sonores et vides 4, avaient vu avec désespoir l'aîné, l’héritier, régner déjà, du vivant de leur père, comme duc d’Aquitaine. Il fallait que ces cadets périssent, ou régnassent aussi. Clarence alla aux aventures en Italie, et il y mourut. Glocester troubla l’Angleterre. jusqu’à ce que son neveu le fit étrangler. Lancastre sc Gt appeler roi de Castille, envahit l'Espagne et échoua; puis la France, et il échoua encore 5. Alors il se retourna du côte de l’Angleterre.

Le moment était favorable pour lui. Le mécontentement était au comble. Depuis les victoires de Crécy et de Poitiers, l’Angleterre s'élail méconnue; ce peuple laborieux , distrait une fois de sa tâche naturelle, l'accumulation de la richesse et le progrès des garanties, était sorti de son caractère; il ne rêvait que conquêtes, tributs de l'étranger, exemption d’impôt. Le riche fonds de mauvaise humeur dont la nature les a doués, fermentait à merveille. Ils s'en prenaient au roi , aux grands ,

1 Bien entendu, là où il y a privilège pour l’aînë.

7 Ceci est moins vrai depuis que l'Angleterre a créé une immense propriété mobilière , qui se partage selon l’équité. La propriété territoriale reste assujettie aux lois du moyen Age. Le 13 avril 1830 , M. Ewart voulait présenter un bill statuant que, au moins dans les successions ab intestat , les propriétés foncières seraient partagées également entre les enfants; sir John Rassel a parlé contre, et la motion a été rejetée A une forte majorité. — Au reste, le droit d'ainesse est dans les

moeurs, dans les idées même du peuple. J’ai cité! ce sujet une anecdote très -curieuse (livre 1 , p. 59,

noteâ).— Dès que le père s’enrichit, sa première pen-

sée est : Faire un ainé. A quoi réplique tout bas la

pensée du cadet : Être indépendant, aroir une honnête suffisance ( to be indépendant, to hâve a compétence).

Ces deux mots sont le dialogue tacite de la famille anglaise.

8 Rapprocher l'histoire des trois Glocester, du frère

' à tous ceux qui faisaient la guerre en France;

c’étaient des traîtres , des lâches. Les cocknex • de i Londres, dans leur arrière-boutique, trouvaient fort mal qu’on ne leur gagnât pas tous les jours des batailles de Poitiers. « O richesse, richesse, dit une ballade anglaise, réveillc-toi donc, reviens dans ce pays *! » Cette tendre invocation à l’argent était le cri national.

La France ne rapportant pins rien, il fallut bien que, dans leur idée fixe de ne rien payer, ils regardassent où ils prendraient. Tous les yeux se tournèrent vers l'Eglise. Mais l’Église aussi avait son principe immuable , le premier article de son credo : De ne rien donner. A toute demande, clic répondait froidement : « L’Église est trop pauvre 7 8. »

Cette pauvre Église ne donnant rien , on songeait à lui enlever tout. L’homme du roi, Wicleff •, y poussait; les lollards aussi . par en bas, obscurément et dans le peuple. Lancastre en fit d’abord autant ; c’était alors le grand chemin de la popularité.

J’ai dit ailleurs comment les choses tournèrent, comment ce grand mouvement entraînant le peuple, et jusqu’aux serfs, toute propriété sc trouva en péril , non plus seulement la propriété ecclésiastique; comment le jeune Richard II dispersa les serfs, en leur promettant qu’ils seraient affranchis. Lorsque ceux-ci furent désarmés, et qu’on les ! pendait par centaines, le roi déclara pourtant que si les prélats, les lords et les communes confir- I triaient l’affranchissement , il le sanctionnerait. A I quoi ils répondirent unanimement : « Plutôt mou- ! rir tous en un jour9. » Richard n’insista pas; mais l’audacieuse et révolutionnaire parole qui lui était 1 échappée, ne fut jamais oubliée des propriétaires,

du prince Noir, du frère de Henri V et du frère d’fedouard IV.

4 Art de vérifier les dates, Angleterre, Édouard 111, | ami. 1369.

* En 1373. Walsingham, p. 187.

* Awake, wealtb, and walk in this région!... Ballade citée par Turner, t. III, p. 100. — La foi des Anglais dans la toute-puissance de l’argent est naïvement ex-

! primée dans les dernières paroles du cardinal Winchester, il disait en mourant : Comment est - il donc possible que je meure, étant si riche? Quoi ! l’argent ne peut donc rien à cela? Id., ibid., p. 53.

7 Walsingham, p. 17, 104.

8 Lewis, Life of Wicleff, p. 55. Richard II prit Wicleff pour son chapelain, f 'oy. dans Walsingham la grande scène où Wicleff est soutenu par les princes et les grands contre l’évéque et le peuple de Londres.

* Turner, vol. II, p. 964. Hallaro comprend ce mol I autrement, t. II, p. 435, de la traduction française.

des madrés de serfs, barons, évêques, abbés. Dès ce j jour, Richard dul périr. Dès lors aussi, Lancastre dut être le candidat de l'aristocratie et de l’Église. :

Il semble qu’il ait préparé patiemment son suc- ! cès. Des bruits furent semés, qui le désignaient. | Une fois, c’était un prisonnier français qui aurait 1 * dit : ii Ah ! li vous aviez pour roi le duc de Lancastre, les Français n’oseraient plus infester vos côtes. >• On faisait circuler d’abbaye en abbaye, et partout, au moyen des frères, une chronique qui attribuait au duc je ne sais quel droit de succession à la couronne , du chef d’un fils d’Édouard Iw. ITu ' carme accusa hardiment le duc de Laeastre de conspirer la mort de Richard ; Lancaslre nia , obtint que son accusateur serait provisoirement remis à la garde de lord Holland, et, la veille du jour où | l’imputation devait être examinée, le carme fut | trouvé mort *.

Richard travailla lui-mème pour Lancastre. 11 s’entoura de petites gens, il fatigua les propriétaires d’emprunts, de vexations; enfin, il commit le grand crime qui a perdu tant de rois d’Angle- j terre*, il se maria en France. Il n’y avait qu’un point difficile pour Lancastre et son fils Derby, c'était de se décider entre les deux grands partis , entre l’Église établie et les novateurs. Richard rendit h Derby le service de l’exiler; c'était le dis- ' penser de choisir. De loin , il devint la pensée de ! tous; chacun le désira, le croyant pour soi.

La chose radre, l’archevêque de Cantorbéry alla chercher Derby en France3. Celui-ci débarqua, déclarant humblement qu’il ne réclamait rien que le bien de son père. On a vu comment il se trouva forcé de régner. Alors il prit son parti nettement.

1 Turner, vol. II, p. 280.

3 Henri It, Jean, Édouard II, Richard II, Henri VI, Charles I«.

3 II avait été banni par Richard II et son temporel confisqué. Lingard, The HistoryofEngland, Richard II, anu. 1597.

4 f'og. plus haut , p. 022 , note 4. — Henri IV, inti- 1 raeraent uni aux évéques d’Angleterre, commença son règne par leur donner des armes contre les trois genres d’ennemis qu’ils avaient k craindre : 1» contre le pape, contre l'invasion dn clergé étranger; 2» contre les

moine $ (les moines achetaient des bulles du pape pour se dispenser de payer la dîme aux évéques); 5« contre j les hérétiques. Statu tes of the rcslm (1816), vol. II,

4 Les diocésains peuvent faire arrêter ceux qui prêchent ou enseignent sans leur autorisation et les faire bnller, en lieu apparent et élevé : « In eminenti loco comburi faeiant. • — • Aud them before the peoplc in an higtl place do to be burnt. •< Ibid., p. 127-128.

• Turner, vol. III, p. 154, note. Je ne puis retrouver la date du statut qui régla ainsi oe partage. Je :

Au grand étonnement des novateurs, parmi lesquels il avait été élevé à Oxford, Henri IV se déclara le champion de l’Église établie : « Mes prédécesseurs. dit-il aux prélats, vous appelaient pour vous demander de l’argent. Moi, je viens vous voir pour réclamer vos prières. Je maintiendrai les libertés de l’Église ; je détruirai , selon mon pouvoir , les hérésies et les hérélique.s 4 * *. »

Il y eut un compromis amical entre le roi et l'Église. Elle le sacra, l’oignit. Lui, il lui livra ses ennemis. Les adversaires des prêtres furent livrés aux prêtres, pour être jugés, brûlés b. Tout le monde y trouvait son compte. Les biens des iollards étaient confisqués ; un tiers revenait au juge ecclésiastique, un tiers au roi. Le dernier tiers était donné aux communes où l’on trouverait des hérétiques; c’était un moyen ingénieux de prévenir leur résistance, de les allécher à la délation *.

Les prélats, les barons, n’avaient mis leur homme sur le trône , que pour régner eux-mêmes. Cette royauté qu’ils lui avaient donnée en gros, ils la lui reprirent en détail. Non contents de faire les lois , ils s’emparèrent indirectement de l’administration. Ils finirent par nommer au roi une sorte de conseil de tutelle, sans loquet il ne pouvait rien faire7. Il regretta alors d’avoir livré les Iollards; il essaya de soustraire aux prêtres le jugement des gens de ce parti. Il songeait, comme Richard II, i chercher un appui chez l’étranger; il vonlait marier son fils en France.

Mais son fils même n’était pas sûr. On a remarqué. non sans apparence de raison, qu’en Angleterre les aînés aiment moins leurs pères8; avant d'élrc fils, ils sont héritiers. Le fils de Lancastre

vois seulement ( par Lyndewoode , cité dans Turner), qu’en 1430, il n’en était plus ainsi; tout revenait au roi.

7 Os conditions étaient plus humiliantes qu'aucune de celles qui avalent été imposées a Richard II. Il devait prendre seize conseillers, se laisser guider uniquement par leurs avis, etc.

8 Cette observation est d'an écrivain qui ordinairement juge favorablement le caractère anglais : « Le droit de primogéniture met de la rudesse dans les rapports du père au fils aîné. Celui-ci s'habilne à se considérer comme indépendant -, ce qu'il reçoit de ses parents est à ses yeux une dette plos qu'un bienfait. La mort d’un père, celle d'un frère ainé , dont on attend l'héritage, sont sur la scène anglaise l’objet de plaisanteries que l'on applaudit et qui chez nous révolteraient le public. * M, de Staël, t. III, p. 85. Je souhaite que le sage et froid observateur se soit trompé. Opendant je ne puis m'cmpécher de rapprocher de ceci le mot de l'historien romain dans son tableau des proscriptions:

* U y eut beaucoup de fidélité dans les épouses, assez dans les affranchis . quelque peu chez les esclaves .

Page 1