LIVRE IX. — L'ANGLETERRE. L'ÉTAT. L’ÉGLISE. A/.1NC0LRT. IMS
était d’autant plus impatient de porter la couronne à son tour, qu'il avait, par une victoire, raffermi cette couronne sur la tête de son père. Lui aussi, il traitait avec les Français *, mais à part et pour son compte.
Ce jeune Ucnri plaisait au peuple. C’était une svelte et élégante ligure, comme on les trouve volontiers dans les nobles familles anglaises. C'était un infatigable fox-hunier , si leste qu’il pouvait , disait-on, chasser le daim à pied3. Il avait fait longtemps les petites cl rudes guerres des Galles , la chasse aux hommes.
Il se lia aux mécontents, se faulila parmi les loilards, courant leurs réunions nocturnes, dans les champs 8, dans les hôtelleries. Il se fit l’ami de leur chef, du brave et dangereux Oldcastlc , celui même que Shakspeare , ennemi des sectaires de tout âge 4, a malicieusement transformé dans l'ignoble Falslaff. Le père n’ignorait rien, liais, enfermer son fils , c’eût été se déclarer contre les lollards, dont il voulait justement se rapprocher à celle époque. Cependant, ce roi, malade, lépreux, chaque jour plus solitaire cl plus irritable, pouvait être jeté par ses craintes dans quelque résolution violente. Son fils cherchait à le rassurer par une affectation de vices et de désordres, par des folies de jeunesse, adroitement calculées. On dit qu’un jour il se présenta devant son père couvert d'un habit de salin tout percé d'œillets, où les aiguilles tenaient encore par leur fil; il s’agenouilla devant lui, lui présenta un poignard pour qu'il l’en perçât, s’il pouvait avoir quelque défiance d'un jeune fol, si ridiculement habillé s.
Quoi qu'il en soit de cette histoire, le roi ne put s’empêcher de faire comme s'il se fiait à lui. Pour lui donner patience, il consentit à ce qu'il entrât au conseil. Mais ce u’élail pas encore assez. Le jour de sa mort, comme il ouvrait les yeux après
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une courte léthargie, il vit l’héritier qui mettait la ’ main sur la couronne, posée (selon l'usage) sur un coussin près du lit du roi. Il l'arrêta , avec celle froide et triste parole : « Beau fils , quel droit y « avez-vous? Votre père u’y eut pas droit8. »
Dans les derniers temps qui précédèrent sou avènement, Henri V avait tenu une conduite double, qui donnait de l’espoir aux deux partis. D’un côté, il resta étroitement lié avec Oldcastle 7, avec les lollards. De l'autre, il se déclara l’ami de l’Église établie, et c’est sans doute comme tel qu’il finit par présider le conseil. A peine roi, il cessa de ménager les Lollards; il rompit avec ses amis. 11 devint l’homme de l’Église, le prince selon le cœur de ! Dieu; il prit la gravité ecclésiastique, «au point,
| dit le moine hisLorien, qu’il eut servi d’exemple aux prêtres même •. »
D'abord , il accorda des lois terribles aux seigneurs laïques et ecclésiastiques, ordonnant aux justices de paix de poursuivre les serviteurs et gens de travail, qui fuyuient de comté en comté *. Une \ inquisition régulière fut organisée contre l'hérésie, j i.e chancelier, le trésorier, les juges, etc., devaient, en entrant en charge, jurer de faire toute diligence pour rechercher et détruire les hérétiques. En même temps le primat d'Angleterre enjoignait aux évêques et archidiacres, de s’enquérir au moins deux fois par an des personnes suspectes d'hérésies, d’exiger dans chaque commune que trois hommes respectables déclarassent sous serment s'ils connaissaient des hérétiques, des gens qui différassent îles autres dans leur vie et habitudes, des gens qui tolérassent ou reçussent les suspects, des gens qui possédassent des livres dangereux en langue anglaise, etc.
Le roi, s’associant aux sévérités de l'Église, abandonna lui-même son vieil ami Oldcaslle à l’archcvcque de Cantorbéry ,0. Des processions eurent
aucune dans Us fils; tant, l'espoir une fois conçu. il est diflicite d'attendre! » Velleius Patercnlos.
1 Le fils négociait avec le parti de Bourgogne, tandis . que le père se rapprochait du parti d'Orléans. Le Titas Xivius a donc tort d'ajouter : Bonà venii patris. Turner, vol. 11 , p. 57ü , 380. I oy. aussi le conseil que lui aurait donné son oncle le cardinal contre son père. Id., ibid., p. 501.
3 Id., ibid., p. 474, d'après Titus Livius et Elmliam.
3 C'était comme nos écoles buissonnières du seizième siècle.
4 11 est dit toutefois dans Henri V que Falstaff parlait : Contre la prostituée de Babylone. — Shakspeare a fait de rares allusions aux puritains naissants, toutes malveillantes, f'oy. entre autres celle qui se trouve dansTwelÛh night, act. 111, scène?. — Quant à FalstalT, j'aurai occasion d'y revenir.
* Lingard pense qu'on a eu tort d'élever des doute* sur la vérité de ce fait, rapporté par un témoin oculaire.
* Le roi lui demauda pourquoi il emportait sa couronne, et le prince lui dit : » Monseigneur, voici en présence ceux qui m'a voient donné h entendre et affirmé que vous estiez trépassé ; et pour ce que je suis roire fils ainé... Monstrclct, t. II, p. 455, liv. I, cb. 107.
7 Tellement que l'archevêque de Cantorbéry hésitait à l'attaquer, le croyant encore ami du roi. Walsiugham, p. 583.
8 Rrpetilè mulatus est in virum alterum..., cajus , mores et gestus oraui couditioni , tàm religiosorum
‘ quam laicorum, in exempta fucrt\ Id., ibid.
9 Statut?* of the real ni, vol. If, p. 170.
10 L'examen d'OIdcasflc par l'archevêque est très- 1 curieux dans l'histoire du moine Wnlsiugliatn ; il est
lieu par ordre du roi , pour chanter les litanies , | avant les exécutions
L'Église frappait, et elle tremblait. Les lollards avaient affiché qu’ils étaient cent mille en armes.
Ils devaient se réunir au champ de Saint-Gilles, le lendemain de l'Épiphanie. Le roi y alla de nuit, et les attendit avec des troupes ; mais ils n’acceplèrenl pas la bataille.
Ce champion de l’Église n’avait pas seulement contre lui les ennemis de l’Église; il avait les siens encore, comme Lancastre, comme usurpateur. Les uns s’obstinaient à croire que Richard 11 n’était pas mort. Les autres disaient que l’héritier légitime était le comte de March ; et ils disaient vrai. Scrop lui-niéme, le principal conseiller de Henri, le confident, V homme du cœur, conspira avec deux autres en faveur du comte de March.
A cette fermentation intérieure, il n’y avait qu’un remède, la guerre. Le 16 avril 1411$, Henri avait annoncé au parlement qu’il ferait une des- 1 centc en France. Le 29 , il ordonna à tous les seigneurs de se tenir prêts. Le 28 mai, prétendant ! une invasion imminente des Français, il écrivit à l’archevêque de Cantorbéry et aux autres prélats , d 'organiser les gens d' Église pour ta défense du royaume *. Trois semaines après, il ordonna aux chevaliers et écuyers de passer en revue les hommes capables de porter les armes , de les diviser par compagnies. L’affaire de Scrop le retardait, mais il complétait ses préparatifs s. 11 animait le peuple contre les Français, en faisant courir le bruit que c’étaient eux qui payaient des traîtres, qui avaient gagné Scrop, pour déchirer, ruiner le pays 4.
Henri envoya en France deux ambassades coup I
sur coup, disant qu’il était roi de France, mais qu’il voulait bien attendre la mort du roi, et en attendant épouser sa fille, avec toutes les provinces cédées par le traité de Breligny; c’était une terrible dot; mais il lui fallait eucorc la Normandie, c’està-dire le moyen de prendre le reste. Une grande ambassade * vint en réponse lui offrir, au lieu de la Normandie, le Limousin, en portant la dot de la princesse jusqu'à 850,000 écus d’or. Alors le roi d’Angleterre demanda que celte somme fut payée comptant. Cette vaine négociation dura trois mois [13 avril-28 juillet], autant que les préparatifs de Henri. Tout étant prêt, il fil donner des présents considérables aux ambassadeurs cl les reuvoya, leur disant qu’il allait les suivre.
Tout le monde en Angleterre avait besoin de la guerre. Le roi en avail besoin. La branche ainée avait eu ses batailles de Crécy cl de Poitiers. La cadeltc ne pouvait sc légitimer que par une bataille.
L’Église en avail besoin , d'abord pour détacher des lollards une foule de gens misérables qui n’étaient lollards que faute d’être soldats. Ensuite, tandis qu’on pillerait la France, on ne songerait pas à piller l'Église; la terrible questioo de sécularisation serait ajournée.
Quoi de plus digne aussi de la respectable Église d'Angleterre et qui pût lui faire plus d'honneur, que de réformer cette France schismatique , de la châtier fraternellement, de lui faire sentir la verge de Dieu? Ce jeune roi si dévoué, si pieux, ce David de l'Église établie, était visiblement l'instrument prédestiné d'une si belle justice.
Tout était difficile avant cette résolution ; tout devint facile. Henri, sûr de sa force, essaya de calmer les haines, en faisant réparation au passé.
impossible de tuer avec plus de sensibilité; le juge s’attendrit, il plenre; on le plaindrait volontiers plus que la victime : Dominus Cantuariensis gratiosè se obtulit et paratuin fore promisit ad absolvendum eum; sed ille... petere noluit... Cui compatiens dominus Gant, dixit : Caveatis... Unde dominus Cant. sibi compatiens... Cui archiepiscopus afiabililer et sua vi ter... Consequcnter dominus Cant. suavi et môdesto modo rogavit... Quibus dictis dominas Cant. flebili vuitu cum alloquebatur... Ergo, cura magna cordis amaritudinc, processit ad prolalionem scntenlia:. Walsingham, p. 384.
1 Elmham célébré en prose et en vers les exécutions et les processions. Rege jubeutc... Rrgia mens gaudet. Turner, vol. III, p. 142.
2 De arraiationc cleri : Frompti tint ad resistendum contra malitiam itiimicorum regni , ecclcsirc , etc. Rymer, 3* éd., vol. IV, pars I, p. 123 ; 28 mai 1413.
8 Traité pour avoir des vaisseaux de Hollande, 18 mars 1415. Presse des navires, 11 avril; des armu-
riers ( opéra ri i s arcunm, etc., làm ittlra libertatee quam extra), le 20 ; presse des matelots, le 5 mai ; recherche de charrettes, le tO ; achat de clous et de fers de chevaux, le 25 ; achat de bœufs et vaches, le 4 juiiv; ordre de cuire du pain et brasser de la bière , le 27 mai ; presse des maçons, charpentiers, serruriers, etc. — 5 juin , négociations avec le Gallois Ovrcn Glcndour; 24 juillet, testament du roi; défense de la frontière d'Écosse; négociations avec l'Aragon, avec le duc de Bretagne, arec le duc de Bourgogne, 10 août ; Bedford nommé gardien de l'Angleterre, 11 août ; au maire «le Londres, 12. etc. Rymer, I. IV. pars î, p. 100-140.
4 Wulsingliam y croit (p. 380). Mais Turner voit | très-bien que ce u'était qu’un faux bruit, tome 11, j p. 305.
8 Jamais le roi de Frauce u’avait envoyé h celui d'Angleterre une ambassade aussi solennelle ; il y avait j douze ambassadeurs, et leur suite se composait de cinq i cent quatre- vingt -douze personnes. Rymer, vol. IV.
! pars II, p. 3. 15 april.