LIVRE IL — LES ALLEMANDS. III
la royauté, fût devenu clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban ajouta : Il dédaigne l'honneur d’être clerc; ch bien! il le sera malgré lui \ «
Ce passage nous rend sensible l’une des principales différences que présentent la première et la seconde race. Les Mérovingiens entrent dans l’Église malgré eux, les Carlovingiens volontairement. La tige de cette dernière famille est l’évéque de Metz, Arnulf, qui a son fils Chlodulf pour successeur dans cet évêché. Le frère d'ArnuIf est abbé de Bobbio ; son petit-fils est saint Wandrille. Toute celte famille est étroitement unie avec saint Léger. Le frère de Pépin le Bref, Carlomun , se fait moine au mont Cassin; ses autres frères sont archevêque de Rouen , abbé de Saint-Denis. tas cousins de Charlemagne, Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frère de Louis le Débonnaire, Drogon, est évêque de Metz, trois autres de ses frères sont moines ou clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume de Toulouse, est cousin et tuteur du Ois aîné de Charlemagne. Ce caractère ecclésiastique des Carlovingiens explique assez leur étroite union avec le pape, et leur prédilection pour l’ordre de saint Benoit.
Arnulf était né, dit-on, d’un père aquitain et d’une mère suève*. Cet Aquitain, nommé Ansbert, aurait appartenu à la famille des Ferreoli , et eût etc gendre de Clotaire Ier. Cette généalogie semble avoir été fabriquée pour rattacher les Carlovingiens d’un côté à la dynastie mérovingienne, de l’autre à la maison la plus illustre de la Gaule romaine1 * 3. Quoi qu'il en soit, je croirais aisément, d'après les
1 Aiebant euim numquàm se audiisse Merovingum, ni regnu sublimation, voluntariuro clericum fuisse. Detestantibus ergo omnibus... • Vita S. Columb., in actis ord. S. Ben., sac. H, p. 27.
* Acta SS. ord. S. Ben., sæc. II. — Dans une vie de saint Arnoul, par un certain Umno, qui prétend écrire par ordre de Charlemagne, il est dit : Carolus... cui fucrat Iritavus Arnolfus. — ... regem Chlntarium ; cujus filiam, Bhlithildrm nominc, Ansbertus, vir aquitanicus præpotens diviüis et genere , in matrimonium accepit, de quA Burtgisum genuit , palretn B. hujus Arnulfi. — Et plus loin : Natus est B. Arnulfus aquitanico pâtre ; SueviA matre in Castro Lacensi (A Lay, diocèse de Tulle ), in comitatu Calvimontensi.
3 l'oy. Lefebvre, Disquisit., et Valois, rerum. fr., lib. VIII et XVII. Ou trouve dans l'ancienne vie de saint Ferreol : Sanctus Ferreolus nationc Narbonensis ànobiiissimisparentibusoriginem dnxit; hujus genitor Auspcrtus, ex magno senatorum genere prosapiam nobilitatis dcducetis , accepit Chlotarii regis Francorum liliam, vocabulo Blitil. — Le moine Ægidius, dans scs additions A l'histoire des évéques d'L'lrvcht . composée
par l'nbbé Harigère. dit que Bodrgisilcnu Boggis . (ils
fréquents mariages des familles oslrasienncs et aquitaniques 4, que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d’un mélange de ces races.
Celte maison épiscopale de Metz 4 réunissait deux avantages qui devaient lui assurer la royauté. D'une part, clic tenait étroitement à l'Église; de l’autre, elle était établie dans la contrée la plus germanique de la Gaule. Tout d’ailleurs la favorisait, La royauté était réduite à rien , les hommes libres diminuaient de nombre chaque jour. Les grands seuls, leudes cl évéques, se fortifiaient et s’affermissaient. Le pouvoir devait passer à celui qui réunirait les caractères de grand proprietaire et de chef des leudes. Il fallait de plus que tout cela se rencontrât dans une grande famille épiscopale, dans une famille ostrasienne, c'est-à-dire amie de l’Église, amie des barbares. L'Église, qui avait appelé les Francs de Clovis contre les Golhs, devait favoriser les Ostrasicns contre la Neuslric, lorsque celle-ci, sous un Ébroin, organisait un pouvoir laïque, rival de celui du clergé.
[687-714] La bataille de Tcstry, celle victoire des grands sur l’autorité royale, ou du moins sur le nom du roi, ne 6t qu’achever, proclamer, légitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un jugement de Dieu contre l’unité de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et Bourgogne, cessa d'èlrc France, ci nous voyons bientôt ces contrées désignées , sous Charles Martel, comme pays romains; il pénétra , disent les chroniques, jusqu'en Bourgogne. A l’est et au nord, les ducs allemands, les Frisons, les Saxons, Suèves, Bavarois, n'avaient nulle raison de sc soumettre au duc des Ostrasiens qui peut-être
d'Anspert, possédait cinq duchés en Aquitaine. D’après cette généalogie , les guerres de Charles Martel et d’Eudes, de Pépin et d’Uunald, auraient été des guerres de parents.
* ê'oy. l'importante charte de 845 (Hist. du Lang.,!, preuves, p. 85, et notes, p.688). Les ducs d'Aquitaine, Boggis et Bertrand, épousèrent les ostrasiennes Ode et Bliigberte. Eudes, fils de Boggis, épousa l’ostrasienue Walirude. Ces mariages donuèreut occasion A saint Hubert , frère d’Eudes, de s’établir en Ostrasie , sous la protection de Pépin , et d'y fonder l'évêché de Liège.
4 La maison carlovingiennc donne trois évéques de Metz eu un siècle et demi, Arnulf, Chrodulfet Drogon. Les évéques étant souvent mariés avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans peine leur siège à leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires prétendaient héréditairement A l’évêché de Clermont. Grégoire de Tours dit au sujet d’un homme qui voulait le supplanter. • Il ne savait pas, le misérable, qu'excepté cinq, tons les évéques qui avaient occupé le siège de Tours , étaient alliés de parenté A notre famille. » (L. V,c. 50, ap. Scr. fr.. Il, 204. )
n'eùl pas vaincu sans eux. Par sa victoire même Pépin se trouva seul. Il sc hâta de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au parti d'Ébroin, qui n’était autre que celui de l'unité de la Gaule; il ül épouser à son iils une matrone puissante , veuve du dernier maire , cl chère au parti des hommes libres *. Au dehors, il essaya de ramener à la domination des Francs les tribus germaniques qui s'en étaient affranchies , les Frisons au nord , au midi les Suèves. Mais ses tentatives étaient loin de pouvoir rétablir l'unité. Ce fut bien pis à sa mort; son successeur dans la mairie fut son pelit-Uls Theobald , sous sa veuve Pleclrude. Le roi Dagobert 111, encore enfant, se trouva soumis à un maire enfant, cl tous deux à une femme. Les Ncustriens s'affranchirent sans peine. Ce fut à qui attaquerait l’Oslrasie ainsi désarmée : les Frisons, les Neustrieus la ravagèrent, les Saxons coururent toutes scs possessions en Allemagne.
(7 1 8] Les üstrasiens, foulés par toutes les nations, laissèrent là Pleclrude et son Üls. Ils tirèrent de prison un vaillant bâtard de Pépin, Cari, surnommé Marteau. Pépin n'avait rien laissé à celui-ci. C'était uncbranche maudite, odieuse à l'Église, souillée du sang d'un martyr. Saint Lambert, évéque de Liège, avait un jour, à la table royale, exprimé son mépris pour Àlpaïdc, la mère de Cari, la concubine de Pépin; le frère d'Alpaïde força la maison épiscopale , et tua l'évéque en prières. Grimoald , üls et héritier de Pépin , étant allé eu pèlerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tué, sans doute par les amis d'Alpaïde. Cari lui-inéme se signala comme ennemi de l'Église. Son surnom païen de Marteau me ferait volontiers douter s’il était chrétien. On sait que le marteau est l’attribut de Thor, le signe de l'association païenne, celui de la propriété, de la couquéte barbare. Celte circonstance expliquerait comment un empire , épuisé sous les régnes précédents, fournit tout à coup tant de soldats et contre les Saxons et contre les Sarrasins. Ces mêmes hommes, attirés dans les armées de Cari
1 Annal. Net., apud Script, fr., Il, 68t.
3 A eu croire quelques auteurs, la France, à cette époque, eût pensé devenir païenne. — Bonifac., epiat. 52, ami. 742 : Franci euim , ut scuiores dicunt, plus quàm per letnpus lxxx annorum synodum non feceruut, uec arcliiepiscopum habuerunl , ucc ccclesûc canonica jura alicubi fundahaul vel renovabaul. — Uincmar, epist. 6, c. 10. Tempore Caroli principes... iu Gernunicis et Bclgicis ac Galiicauis pruvinciis omuis rcligio Cliristianitalis peiiê fuit aboli ta, ità ut... multijàm in orieutalibus regiotubus idola adurarcul et siue baptisant menèrent,
3 En 725, ils prirent Carcassonne , reçurent Niincs à
composition , et détruisirent Autun (Chrouic. Mois-
par l’appât des biens de l'Église qu'il leur prodigua, purent adopter peu à peu la croyance de leur nouvelle patrie , et préparèrent une génération de soldats pour Pépin le Bref et Charlemagne. Dans celte famille toute ecclésiastique des Carlo vingiens. le bâtard, le proscrit Cari , ou Charles Martel, offre une physionomie à part et très- peu chrétienne 1 * 3.
[717] D’abord les Neustriens, battus par I ui à Viney près de Cambrai , appelèrent à leur aide les Aquitains qui , depuis la dissolution de l’empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur duc, s'avança jusqu'à Soissous, s’unit aux Neustriens qui n’en furent pas moins vaincus. Peutêtre eùl-il continué la guerre avec avantage, mais il avait alors un ennemi derrière lui. Les Sarrasins, maîtres de l'Espagne , s étaient emparés du Languedoc. De la ville romaine et gothique de Narbonne, occupée par eux, leur innombrable cavalerie se lançait audacieusement vers le Nord , jusqu’en Poitou, jusqu'en Bourgogne 3, confiante dans sa légèreté , et dans la vigueur infatigable de ses chevaux africains. La célérité prodigieuse de ces brigands . qui voltigeaient partout , semblait les multiplier; ils commençaient» passer en plus grand nombre : un craignait que, selon leur usage, après avoir fait un désert d’une partie des contrées du Midi, ils ne finissent par s'y établir. Eudes, défait une fois par eux, s'adressa aux Francs eux-roénies; une rencontre eut lieu près de Poitiers entre les rapides cavaliers de l’Afrique et les lourds bataillons des Francs (733). Les premiers, après avoir éprouve qu’ils ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa masse, se retirèrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes pureul-ils éprouver, c’est ce qu’on ne saurait dire. Celle rencontre suieunellc des hommes du Nord et du Midi a frappé l'imagination des chroniqueurs de l’époque ; ils ont supposé que ce choc de deux races travail pu avoir lieu qu’avec un immense massacre 4. Charles Martel poussa jusqu’en Languedoc , il as-
Mac., ap. Scr. fr., I1.G35). Eu 751, ils brûlèrent l'église de Saint-Hilaire de Poitiers (Frcdegari coutiu., ibid.» 454. - Gecta reg. fr., ibid., 574).
4 Selon Paul Diacre (1. VI), les Sarrasins perdireul trois cent soixante-quiuxe mille hommes. Isidore de Iléjà a raconté oette guerre vingt-deux ans après U bataille, dans un latiu barbare. Une partie de son récit est eu rimes, ou plutût en assonances. (Ou retrouve l'assonauce dans la chanson des habitants de Modène, composée vert 024) :
Ahdirraman multitudine replets m Sui exercilùa protpicient terrain ,
Montana Vaceorum diarcans ,
Kt fretOM et plann percalran»,