‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 62 sur 398 · LIVRE II. - LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE II. - LES ALLEMANDS

siégea inutilement Narbonne, entra dans Nîmes et essaya de brûler les Arènes qu’on avait changées en forteresse. On distingue encore sur les murs la trace de l’incendie.

[732-41] Maisce n’est pas du côtédu Midi qu’il dut avoir le plus d’affaires ; l'invasion germanique était bien plus à craindre que celle des Sarrasins. Ceux-ci étaient établis dans l'Espagne, et bientôt leurs divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les Allemands, étaient toujours appelés vers le Rhin par la richesse de la Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut que par une longue suite d’expéditions que Charles Martel parvint à les refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expéditions? Nous l'ignorons, mais tout porte à croire qu’il recrutait ses armées en Germanie. Il lui était facile d’attirer à lui des guerriers auxquels il distribuait les dépouilles des évéques et des ab-

Trans Francorum intus experditat

Isidor. Paceusis, ap. Scr. rcr. fr., II, 721 .

1 Chronic. Virdun.,ap. Scr. fr.,111. 304. TantA enira proluainuc thesaurum totius ærarii publici dilapidait» est, tanta dédit militibus, quos soldarios vocari mus obtinuil (soldant , soblurii ? on a vu que les dévoues de l’Aquitaine s'appelaient ainsi)... ut non ei sufleccrit thésaurus regni , non depnedalio urbium... non exspoliatio ccdetiarum et monasteriorum , non tribula provinrent m. Ansus est etiam , ubi h*e defeeerunt, terra* ecclesiarum diripere , et eas commilitonibus illis tradere , etc. — Frodoard , 1. II , c. 12 : ■ Quand Charles Martel eut défait ses ennemis , il chassa de son siège le pieux Rigobert , son parrain , qui l'avait tenu sur les saints fonts de baptême , et donna l'évêché de Reims à un nomme Milon , simple tonsuré, qui l'avait suivi à la guerre. Ce Charles Martel , né du concubinage d'une r«clave, comme on le lit dans les Annales des rois francs , plus audacieux que tous Ira rois ses prédécesseurs , donna non-seulemrnt l’évéché de Reims , mais encore beaucoup d’autres du royaume de France, à des laïques et A de* comtes; en sorte qu'il ôta tout pouvoir aux évéques sur les biens et les affaire* de l'Église. Mais tous 1rs maux qu’il avait faits & ce saint personnage et aux autres Églises de Jésus-Christ, par un juste jugement , le Seigneur les fil retomber sur sa téle; car oit lit dan* les écrits des Pères , que saint Eurhèrr , jadis évêque d’Orléans , dont le corps est déposé au monastère «le Saint-Trodon , s’étant mis un jour en prières, et absorbé dan* la méditation de* choses célestes , fut ravi dan* l’outre vie; et IA, par révélation du Seigneur, vit Charles tourmenté an plus bas des enfers. Comme il en demandait la cause A l'ange qui le conduisait . celui-ci répondit que. par la sentence des saints qui . nu futur jugement , tiendront la balance avec le Seigneur, il était condamné aux peines éternelles, pour avoir envahi leurs bien*. De retour en ce monde, saint Enchère s'empressa «le raconter ce qn’il avait vu, A saint

bcs de U Ncuslrie et de la Bourgogne Pour employer ces mêmes Germains contre les Germains leurs frères, il fallut les faire chrétiens. C’est ce qui explique comment Charles devint vers la fin l’ami des papes, et leur soutien contre les Lombards. Les missions pontificales créèrent dans la Germanie nne population chrétienne amie des Francs, et chaque peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta obstinément sur le sol de la patrie à l’étal primitif de tribu, tandis que la partie chrétienne fournil des bandes aux armées de Charles Martel, de Pépin et de Charlemagne.

L’instrument de cette grande révolution fut saint Boniface, l’apôtre de l'Allemagne. L’Église anglosaxonne, b laquelle il appartient, n’était pas comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une sœur, une égale decelle de Rome; c’était la fille des papes. Par cette Église, romaine d’esprit3, germanique

Boniface, que te saint -siège avait délégué en France pour y rétablir la discipline canonique , et à Fulrad , abbé de Saint- Denis, et premier chapelain du roi Pépin; leur donnant pour preuve de la vérité «le ce qu'il rapportait sur Charles Martel, que, s'ils allaient à son tombeau, ils n’y trouveraient point son corps. En effet , ceux-ci étant allés au lieu de la sépulture de Charles, ayant ouvert son tomWau . il en sortit un serpent ; et le tombeau fut trouvé vide, et noirci comme si le feu y avait pris. «

3 Acta 98. ord. 5. Ben., s*c. 111. Ce Pape Zacharie écrit A saint Boniface : Provincia in qui natas et nutritus es, quam et in gentem Anglorum et Saxonum in BritauniA insulù primi prædicatores ab aposlolicA sede missi, Augustinus , Laurent ius , J us tus et üonorius, iiovissimè vrrô tuis teraporibus Thcodorus, ex g rare» > latinus , arte philosophus et Alhenis eruditu* , Rom» nrdinatus, pallio sublimât»*, ad Britanniam przfatam trantmisRus, judicabat et gubernabat... — Ce Théodore , moine grec de Tarse en Cilicie, avait été envoyé pour remplir le «iége de Renlcrbury , par le pape Vitalieu; il était fort savant en astronomie, en musique . en métrique, en langue grecque et latine; il apporta un Homère et un saint Chrysostôme. Il était conduit par Adrien, moine napolitain, né en Afrique, non moins savant, et qui avait été deux fois en Fraucr. (Usquè hodiè supersunt de eorum discipulis , qui latinim gneeamque lmguam aequè ut propriam norunt. ) Sous eux , le moine norlhumbrien , Benedict Biscop, fit venir des artistes de France , et bAtit dans le Northumberland le monastère de Weremoulli . selon l'architecture romaine ; les murs étaient ornés de peintures achetées A Rome, et de vitres apportées «le France. Un maître rhanteur avait été appelé de Saint-Pierre de Rome. (Bcda,Hist. ahbat. Wiremuth. ) — Théodore et Adrien eurent pour élèves Alcuin et Aldlielm , parent «lu roi Ina, le premier Saxon qui ait écrit en latin, selon Cam- «len ; il chantait lui même ses ('nntîonrs Saroatar dan* les rues , b la populace. Goill. Malmeshury le qualifie :

«le langue, Rome eut prise sur la Germanie. Saint Colon) ban avait dédaigné de prêcher les Suèves. (.es Celtes , dans leur dur esprit d’opposition à la race germanique, ne pouvaient être les instruments de sa conversion. Un principe de rationalisme antihiérarchique, un esprit d'individualité , de division, dominait l'Église celtique. Il fallait un élément plus liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers venus des barbares. Il fallait leur prier du Christ au nom de Rome, ce grand nom qui, depuis tant de générations, remplissait leur oreille. Il fallait, pour convertir l'Allemagne, que le génie désintéressé de l'Allemagne elle-même 1 donnât au monde l'exemple de la soumission à la hiérarchie, et loi apprit à se résigner pour la seconde fois à la centralisation romaine.

Winfried (c’est le nom germanique de Boniface) se douua sans réserve aux papes, et, sous leurs auspices, se lança dans ce vaste monde païen de l'Allemagne, à travers les populations barbares. Il fut le Colomb et le Cortcz de ce monde inconnu, où il pénétrait sans autre arme que sa foi intrépide et le nom de Rome. Cet homme héroïque, passant tant de fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des nations; c'est par lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec les tribus germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la civilisation, attacha au sol ces tribus mobiles, et prépara à son insu la route aux armées de Charlemagne, comme les missionnaires du seizième siècle ouvrirent l’Amérique à celles de Charl» s-Ouinl. Il éleva sur le Rhin la métropole du christianisme allemand, l'Église de Mayence, l'Église de l'Empire, cl plus loin, Cologne, l'Église des reliques, la cité sainte des Pays- Bas. La jeune école de Fulde, fondée par lui au plus

u Ex acuminc Grxcum , ex nitore Romanum , ex pompa Anglum. » Wartoii. Diss. on the introd. of Icarning iuto Engl and, l, cxxii.

1 On pourrait s'étonner que l'exemple ail été donné par les Saxons, qui, sur le sol germanique, repoussèrent si longtemps le christianisme, et secouèrent les premiers le joug de Rome à la voix de Luther. Mais ces Saxons, transplantés dans la Bretague, avaient cessé «l'obéir aux descendants des Ases, pour suivre des chefs militaires; les nécessites «le leurs expéditions lointaines , les nouveautés de la conquête en avaient fait d'autres hommes, et c'était encore une conquête tentante pour ces nouveaux chrétiens , que la couvcrsiou de leur ancienne patrie.

2 Bonifac., episl. 105 : Dccrevimus in noslro syno- «iali cou venta et coulcssi su mus (idem calholicam et uni* 1 latent, et subjrctiouem Roruanæ ecclcsiæ , fine tenus i vit* noalne, velle scrvarc : sancto Pctro et vicario cjus : veile subjici... Metropolitanos pallia ab illâ sede qu.u- • rere : et per omnia . prxcepta Pétri canouice sequi de- ' siderare, ut inter oves sibt comm> iidatas numerrmur.

profond de la barbarie germanique, devint la lumière de l'Occident, et enseigna ses maîtres. Premier archevêque de Mayence, c’est du pape qu'il voulut tenir le gouvernement de ce nouveau monde chrétien qu’il avait créé. Par son serment, il se voue lui et scs successeurs au prince des apôtres,

> qui seul doit donner le pallium aux évêques 2. -> Cette soumission n'a rien de servile. Le bon Winfried demande au pape , dans sa simplicité, s'il est vrai que lui pape, il viole les canons, et tombe dans le péché de simonie s; il l'engage à faire cesser les cérémonies païennes que le peuple célèbre encore à Rome, au grand scaudale des Allemands. Mais le principal objet de sa haine, ce sont les Scols (nom commun des Écossais et Irlandais). Il condamne leur principe du mariage des prêtres. Il dénonce au pape, tantôt le fameux Virgile, évêque de Saltzburg 4, tantôt un prêtre nommé Samson qui supprime le baptême. Clément, autre Irlandais, et le Gaulois Adalbert, troublent aussi l'Église. Adalbcrt érige des oratoires et des croix près des fontaines (peut-être aux anciens autels druidiques); le peuple y court cl déserte les églises 5; cet Adalbcrt est si révéré qu'on se dispute comme des reliques ses ongles et scs cheveux. Autorise par une lettre qu’il a reçue de Jésus-Christ, il invoque des anges dont le nom est inconnu; il sait d’avance les péchés des hommes et n'écoule pas leur confession. Winfried, implacable ennemi de l'Église celtique, obtient de Üarloman cl Pépin qu'ils fassent enfermer Adalbcrt. Ce zèle âpre et farouche était au moins désintéressé. Après avoir fondé neuf évêchés et tant de monastères, au comble de sa gloire, à l'âge de soixante-treize ans, il résigna l'archevêché de Mayence à sou disciple Lullc, cl retourna simple

3 Le pape écrit S Boniface : Talia nobis à te referuulur, quasi nos corruptorcs si mus cauouum et patrum rescinder* traditionc» studcamiis ; ac per hoc (qunil absil) cum noslris clcricis in simoniacnm hxrcsim inctdamus, expetentes et acripicntcs ab il lis premia, quibus tribuiinus pallia. Scd horlamur, rarissime (rater, ut nobis deiucepa talc aliquid minime scribas... Acta SS. ord. S. Ben., sxc. 111, 75.

4 Acta SS. ord. S. Ben., sxc. III, 308-309 :

Protulit in lucem «jticm mater Hihernia primêm ,

Instituât , «locuit , nu tri vit.. . amavit.

C'cat celui qui afiirma le premier que la terre est ronde.

3 Saint Boniface écrit au pape Zacharie : Maximum milii labor fuit adversus duos luercticos pessimoi, ... «mus qui dicitur Adelbrrt , nationc Gallus, aller qui dicitur Ctcmcns, gcnerc Scotus. — Fccit quoque ( Adclbert) cruciculas et oralotiola in campis, et ad foules;... imgulas quoque et capillos dédit ad Imiiorificamlum rt porlandiimcuni reliquiiaS. Pétri principisapostolorum. Episl. 135.

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