‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 80 sur 398 · LIVRE 11. - LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE 11. - LES ALLEMANDS

comme guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de leurs ravages, furent moins inspirées pas le fanatisme odinique, que par la vengeance du serf et la rage de l’apostat.

Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu leur opposer à l’embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent les barbares et les prirent pour auxiliaires. Lejeune Pépin s’en servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leurs secours en adorant leurs dieux. Us prirent les faubourgs de Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux ’, saccagèrent Bayonne et d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes , les torrents du Midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les fleuves d’Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et dans l'Elbe.

[830-88] Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut obtenu du pieux Louis une province pour un baptême ( 836) *, ils vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser, pour avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les néophytes qui se présentaient. A mesure qu’on leur refusa le sacrement dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus furieux. Dès que leurs dragon», leurs serpenté 3 sillonnaient les fleuves ; dès que le cor d'ivoire 4 retentissait sur les rives, personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à l’abbaye

j voisine , chassant vile les troupeaux ; à peine en prenait-on le temps. Vils troupeaux eux-mêmes ,

, sans force, sans unité, sans direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des saints. ; Mais les reliques n’arrêtaient pas les barbares. Ils semblaient au contraire acharnés â violer les sanc* i luaires les plus révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-dcs-Prés à Paris, une foule d'autres monastères. L'cflroi était si grand qu'on n'osait plus récolter. On vit les hommes < mêler la terre à la farine. Les forêts s’épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de trois cents loups3 courut l'Aquitaine, sans que personne pût : l’arrêter. Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.

Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction , sans asile. Tout au plus , ils envoyaient quelques serfs armés à Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, négocier, mais de loin, avec eux , leur demander pour combien de livres d’argent ils voudraient quitter telle province ou rendre tel abbé captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de l’abbé de Saint-Denis 6.

Ces barbares désolèrent le Nord , tandis que des Sarrasins infestaient le Midi 7 ; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs incursions. Il me

par se mettre au service de ceux qui se vouaient i un brigandage continuel pour procurer des vivres au reste de la nation, et que l’on appelait la flotte (flotta).»

1 Frngm. hist. Armorie., ap. Scr. fr., VU , ad ami. 843. — Annal. Berlin., ibid.. ad ann. 848, 855.

3 Thegan., c. 33, ap. Scr. fr., VI, 80... Quem imperalor elevavit de fonte baptismatis... Tune magiinm partem Frisonum dédit ci. Aslronom., c. 40, ibid., 107. — Egiuh., Annal., ibid., 187. — Annal. Berlin., ann. 870. • Cependant furent baptisés quelques Normands, amenés pour cela A l’empereur, par Hugues, abbé et marquis ; ayant reçu des présents, ils s’en retournèrent vers 1rs leurs ; et, après le baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant , en Normands et comme des païens. »

3 Ils appelaient ainsi leurs barques , drakan, snekkaru.

4 Le cor d’ivoire joue un grand râle dans les légendes relatives aux Normands, par exemple dans la légende bretonne de Saint-Florent : • Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent... Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies sauvages qui s’y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore A Nantes... Lorsque le chef le vit venir A lui arec des présents, il sc leva aussitôt et quitta son siège, et ap-

pliqua ses livres sur ses livres; car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il donna au moine un cor d’ivoire , appelé le Cor des tonnerres, ajoutant que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce cor, et qu*il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son pourrait être entendu des pirates. « D. Morice, Preuves de l’IIist. de Bretagne, p. 110. Tum Guallo mouachus apud S. Florenlium dirigitur. .. pustquam monasteriura sultin- I ravit, illius cryptas lAm silvaticis scroiis quAm illarum lurlibus plenas evacuavil... Dein... llastcnsem ad Normannorum duccm... adliûc morantem in urbe Namncticâ... Quem ut dux ad sc cum douis agnovit advenisse, protinûs surgit relictà sede , orique illius os suum oepit imponere. Eleuim utcumque Christiauus dicitur fuisse... Tubarn eburneam tonitruum uuucupatam dédit monacho , baec illi addens , ut suis in prardam exeuntibus eà buccinaret, et ncquaquam de suo timidus esset, ubicumque A pnedatoribus audiri posset.

3 Annal. Bertin., ann. 846.

3 Note des éditeurs des Historiens de France , t. VII, p. 73. — Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois, et finit par être réduit en cendres. Annal. Bertin., ibid., 79. Chronic. Nortmanni*. ibid., 53.

7 Nulle part les incursions des Sarrasins dans le midi

suffit d’en distinguer les trois périodes principales : celle des incursions proprement dites, celle des stations, celle des établissements fixes. Les stations des Norlhmcn étaient généralement dans des Iles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de 1a Loire; celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde Fraisnct) en Provence, et à Saint-Maurice en Valais ; telle était l'audace de ces pirates, qu'ils avaient osé s'écarter ainsi de In mer , cl s'établir au sein même des Alpes, aux défilés où se croisent les principales roules de l'Europe. Les Sarrasins n’eurent d’établissements importants qu'en Sicile. Les Northmans, plus disciplinablcs, finirent par adopter le christianisme , cl s'établirent sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé de leur nom, Normandie.

Quelques textes des annales de Saint-Berlin suffiront pour faire connaître l'audace des Norlhmcn, l’impuissance et l'humiliation du roi et des évêques , leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares, ou pour les opposer les uns aux autres.

« En 866, il fut convenu que tous les serfs pris parles Normands, qui viendraient à s’enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu’un des Normands était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie. »

« En 861 , les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de Térouannc. revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles, remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiègent les Northmans dans le château qu’ils avaient construit en file dite d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour les donner aux assiégeants à titre de loyer, cinq mille livres d’argent, avec une quantité considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin qu'il ne fut pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à Mchun-sur- Loire, cl y reçut le comte Robert avec les honneurs convenus. Gunlfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait reçu Robert, l’abandonnèrent cependant, eux avec leurs compagnons, selon l'inconstance ordinaire de leur race cl leurs habitudes natives, et se joignirent à Salomon, duc des Bretons. Un autre parti de Danois entra par la Seine, avec soixante navires, dans la rivière d’ilières, arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus afTreuse misère . donnent aux assié-

de la France ti’outétc énumérées et décrites avec plus de science et de talent que dans l’Itistoiredu Moyen Age, de M. Desmichcls, t. II (1831).

1 Et vos ergà sol is orationibus vestris regnutn con- Irà Norroantm* et alins impotentes defendite, et nos-

géants six mille livres , tant or qu’argent, et se joignent à eux. »

« En 869, Louis, fils de Louis , roi de Germanie.

| se prenant à faire la guerre avec les Saxons contre 1 les Wcnèdcs qui sont dans le pays des Saxons , remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux partis. En revenant de là , Roland , archevêque d’Arles, qui (non pas les mains vides), avait obtenu de l’empereur Louis cl d’ingclbcrge l'abbaye de Saint-Césairc . éleva dans l’tlc de la Camargue . de tous cêlés extrêmement riche , où sont la plupart des biens de cette abbaye , et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d’avoir un port , une forteresse seulement de terre . et construite à la hâte; apprenant l’arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, débarqués à ce château , y tuèrent plus de trois cents des siens, et lui-même fut pris , conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres d’argent , cent cinquante manteaux , cent cinquante grandes épées et cent cinquante esclaves, sans compter cc qui se donna de gré à gré. Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu’il ne pouvait demeurer plus longtemps , et que si on voulait le ravoir, il fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon , cc qui fut fait : cl les Sarrasins , ayant tout reçu , assirent l’évéquc dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre; mais quand ceux qui l'avaient j racheté voulurent lui parler et le féliciter, ils trouvèrent qu’il était mort. Ils remportèrent avec un grand deuil, et l'enscvclircnt, le 22 septembre, dans le sépulcre qu'il s’était fait préparer lui-méme. n Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre et gouverner la France.

; En 870, le chef de l'Église gallicane, l'archevêque | de Reims, Hincmar écrivait au pape ce pénible aveu : « Voici les plaintes que le peuple élève con- : tre nous : Cessez de vous charger de notre défense, contentez-vous d’y aider de vos prières, si vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur apostolique de rte pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin, nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des païens »

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