LIVRE 11. — LES ALLEMANDS
Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central ' du roi, se trouvent également condamnes par ccs graves paroles. Ce roi, qui n’est rien dans l’Église, ne sera que plus faible en s’en séparant. Il peut disposer de quelques évêchés, humilier les évêques1, opposer le pape de Rouie au pape de Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu Lothaire II; il n’en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble quand il devient empereur. En 8715, la mort de son autre neveu, Louis IL laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. Il prévient à Rome les llls de Louis le Germanique, les gagne de vitesse 3, cl dérobe pour ainsi dire le litre d’empereur. Mais le jour même de Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque 3, son frère, maître un instant de la Neustric, triomphe lui aussi dans le propre palais de Charles ; le pauvre empereur s’enfuit d'Italie à l’approche d'un de ses neveux, et
| meurt de maladie dans un village des Alpes (877) 4.
Son fds, Louis le Règne, ne peut même conserver l’ombre de puissance qu’avait eue Charles le Chauve. L’Italie, la Lorraine, la Bretagne, la Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même de la France, il est obligé d’avouer aux prélats et aux grands, qu'il ne tient la couronne que de l’élection 5. Il vit peu, scs fils encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste jette en passant celle parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu’où la France était descendue : « Il bâtit un château de bois; mais il servit plutôt à fortifier les païens qu’à défendre les chrétiens, car ledit roi lie put trouver personne à qui en remettre la garde n
Louis eut pourtant, en 881 , un succès sur les Northmans de l’Escaut. Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe encore en langue germanique un chant qui fut composé à celle occasion 7. Mais ce revers ne les rendit que
ginquis parti bu s adjuvare non posait contra subilancos cl frequentes paganorum incursus, etc. Epist. llincm., ap. Scr. fr. VII, 540.
1 Annal. Berlin,, aun. 850. « Charles distribua aux Iniques certains monastères, qui n'claient jamais accordés qu'à des clercs. — Ann. 803 : L'abbaye de Saint- 1 Martin, qu'il avait dounéc déraisonnablement à son ! fils Hludowie, il la donua snos plus de raison à Hubert, clerc marié. » Pendant longtemps il avait laissé vacante la place d'abbé, et l’avait gardée à son profit. En 801, il en avait fait autant des abbayes de Saint-Quentin et | de Saint-Waast. — Ann. 870. Il récompensait , en leur 1 donnant (les abbayes, 1rs transfuges qui passaient dans son parti. — Ann. 8G5. « Il nomma de sa pleine autorité, avant que la cause eut été jugée, Vulfadc à l’archevêché de Bourges, etc., etc. — Frodoard., I. II , c. 17. Le Synode «le Troyes, qui avait désapprouvé la nomination de Vulfadc, envoyait au pape le compte rendu de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et brisa, pour la lire, les sceaux des archevêques , etc. — l'oy. aussi dans les Annales de Saint-Berlin, an 870, sa conduite dure et hautaine envers les évêques assemblés au concile «le Ponthion. — En 8G7, il avait exigé drs évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le payement d’un tribut aux Normands. Ann. Bertin. — Dans ces expéditions militaires, il se (il peu de scrupule de piller les églises. Ibid,, ann. 851. — On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi ( Lot bonus adverstïs Karolum occasionc suspecta: fidei queritur... Mtilto catholicx fidei contraria in regno Karli,ipso «]uoqne non nescio, concitanlur. Ibid., ann. 855). Nous le voyons même humilier l'archevêque de Reims , auquel il devait tout . en donnant la primalie S celui «le Sens.
— Ilincmar avait plusieurs cdtés faibles et vulnérables. D'une part il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs désapprouvaient la déposition. De l’autre, il s'élaitcompromisdansl'aflairedeGottcschalk, et par des procédés illégaux envers l'bérétiquc, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait aussi scs violences à l’égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon, jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la primalie de Reims.
3 Annal. F ii I < I . , ap. Scr. Ir., VII, 181. Quanta potuit velocitate Romain profcctus est.
3 Id.,ibid.DeItalià in Galliam rrdiens, novos et insolentes habitus assumpsissc perhibetur : nam talari dalmaticà indutus, et haltco desuprr accinctus peudente usque ad pedes, neenon capite involuto serico vclarnine, ac diademnte desuper impositn, dominicis et feslis diebnsad ecclesiam procedere solcbat... Græcasglorias optimas arbilrabatur...
4 ld., ibid., 183.— Suivant l’annaliste de Saint-Berlin (ibid., 134) , il fut empoisonné par un médecin juif. l'oy. aussi les Annales de Metz, ibid., 303.
5 Annal. Berlin., ap. Scr. fr. VIII, 37. Ego Ludovicus misericordià Domini Dei notlri et electione populi r«*x conslitutus... polliceor servaturum loges et slatuta populo, etc.
Md., ann. 881, ibid. ,35. Castcllum materif ligneA..., quod magis ad munimeii paganorum quâm ad auxilium christianorum factum fuit, quoniavn invenire non potuit cui illinl castellum ad custodiendum commitlere posset.
7 Scr. fr., IX, 90 :
Eincn Kuniiig weii ich, llcÎMct er Ludwig Der gerne Goll «licnet , ele.
Un chroniqueur, postérieur de «leux siècles, ne craint pas d'affirmer qu’Ettdrs, qui faisait la guerre pour
plus terribles. Leur cher Gotfricd épousa Gizla , tille de Lolhaire 11, se lit céder la Frise; cl quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au cœur mC’inc de l’Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui fallait Coblenlz et Andernach. Il eut une entrevue avec l’empereur dans une tic du Rhin. Là il clevail de nouvelles prétentions au nuin de son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s’unir aux Northmans de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par l'extinction de la branche française des Carloviugicns.
Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l’avénement du priuceallcmand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est empereur, roi de Germanie, d’Italie, de France. Magnifique dérision! Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils commencent à vouloir s’emparer des places fortes. Ils assiègent Paris avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée, n’avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, lits de Robert le Fort, révoque Gozlin, et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, ne se fussent jetés dedans, et ne l'eussent défendue avec un grand courage. Eudes osa meme en sortir pour implorer le secours de Charles le Gros. L’empereur vint en effet, mais il se contenta d’observer les barbares, et les détermina à laisser Paris, pour ravager la Bourgogne, qui méconnaissait encore son autorité (883-886). Cette lâche et perlide connivence déshonorait Charles le Gros.
C'est une chose à la fois triste cl comique, de voir les efforts du moine de Sainl-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les exagérations ne coûtent rien au bon inoine. Il lui conte que son aïeul Pépin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme auparavant Clotaire 11), (ua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut que
Louis, tua aux Normands cent mille hommes. Marianus Scotus, ap. Ser. fr., VIII.
« Mon. S. Gall.,1. II,©. 17.
* Id., ibid., c. 98. C’est ainsi qu’Daroun al Raschid met en pièces les armes que lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l’histoire de l’arc d'Ulysse dans l'Odyssée, de l’arc du roi d'Éthiopie dans Hérodote, etc.
5 Id., ibid., c. 90. Tscüm Bchemanus, Wilzoz et A\ aros in modum prati Si-carct, et in avicularum tnodum de haslili suspendent... aiehat : « Quid radii ranunculi
son épée 1 ; que le délionnaire fils de Charlemagne étonnait de sa force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs épées dans ses mains1. Il fait dire à un soldai de Charlemagne qu’il portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits oiseaux *. Il l’engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, à ne pas ménageries grands et les évêques. « Charlemagne ayant envoyé consulter un de ses fils qui s’était fait moine, sur la manière dont il fallait traiter les grands , on le trouva arrachant des orties et de mauvaises herbes : Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m’avez vu faire.... Son monastère fut détruit. Pour quelle rausc; cela n’est pas douteux. Mais je ne le dirai pas que je n’aie vu votre petit Bernard ceint d’une épée 4. »
Ce petit Bernard passait pour Üls naturel de l'empereur. Charles lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsque accusant sa femme devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il assurait « qu'il u'avait point connu l'impératrice, quoiqu’elle lui fût unie depuis dix ans en légitime mariage &. » Il n'y avail que trop d'apparence : l'empereur était impuissant comme l’Empire. L'infécondité de huit reines, la mort prématurée de six rois fi, prouve assez la dégénération de celle race : elle finit d’épuisement, comme celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France dédaigne d’obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles le Gros est déposé à la diète de Tribut*, en 887. Les divers royaumes qui composaient l’empire de Charlemagne, sont de nouveau séparés; et non -seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les simples seigneuries.
L’armée même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé l'hérédité des comtés ; celle des liefs existait déjà. Les comtes, jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires, chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée par la force des choses. Charles le Chauve avail au contraire défendu d’abord aux seigneurs de bâtir des châteaux , défense vainc cl coupable au milieu des ravages des North-
isti? Sept cm rel octo , vel ccrtè novem de illis hasti meft perforât os et nescio quid murmurantes, hue illncque port art* solebnm. «
4 Mon. S.Gall., i. II, c. 19. Quam aiitcà non solvao . quàm Bernadulum vestrum spatà fémur accincturn conspiciam.
6 Annal. Metens., ami. 887, ap. Ser. fr., VIII. — Gesta reg. Franc., ap. Scr. fr., IX, 47.
4 Je trouve cette observation dans l'Ilisloirc du Moyen Age de M. Drsmichcls (t. II, p. 379). Je ne poi» trop louer toute celle partie de son livre.