LIVRE II. — LES ALLEMANDS
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Les difficultés de lout genre que présentait , en 987, une quatrième restauration des Carlovingicns, effrayèrent les princes d'Allemagne ; ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles, frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté de l'Empire. Réduit à la faible assistance de scs partisans de l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place, jusqu’au moment où il fut trahi cl livré par l’un des siens. Hugues Capet le fil emprisonner dans la Tour d’Orléans, où il mourut. Ses deux fils Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après la mort de leur père , trouvèrent un asile en Allemagne, où se conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.
« Quoique le nouveau roi fût issu d’une famille germanique, l'absence de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine apres la troisième génération, le désignaient comme candidat à la race indigène dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de l'Empire.
» L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale, d'une bien autre importance que celui de la seconde ; c’est, à proprement parler, la lin du règne des Franks et la substitution d'une royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, notre histoire devient simple ; c'est toujours le même peuple, qu’on suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans les mœurs et la civilisation.
L’identité nationale est le fondement sur lequel repose , depuis tant de siècles, f unité de dynastie. Un singulier pressentiment de cette longue succession de rois parait avoir saisi l'esprit du peuple à l’avénement de la troisième race. Le bruit courut qu’en 981, saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de Paris, venait de faire transférer les rclij ques, lui était apparu en songe et lui avait dit : A cause de ce que tu as fait , toi et tes descendants vous serez rois jusqu’à la septième génération, c’est-à-dire à perpétuité *. »
Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans exception , même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise cause, et l’accusent de trahison contre son seigneur et de révolte contre les décrets de l'Église 1 * 3. C'était une opinion répandue parmi les gens de condition inférieure , que la nouvelle famille régnante sortait de la classe plébéienne; et celte opinion, qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause3. »
L’avénement d’une dynastie nouvelle fut à peine remarqué dans les provinces éloignées4. Qu’impor- I tait aux seigneurs de Gascogne , de Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine le titre de roi , s'appelait Charles ou Hugues Capet ?
Pendant longtemps le roi n’aura guère plus d’importance qu’un duc ou un comte ordinaire. C’est quelque chose cependant qu'il soit au moins l'égal des grands vassaux , que la royauté soit descendue de la montagne de Laon, et sortie de la tutelle de ] l’archevcque de Reims5. Les derniers Carlovin-
1 Chron. Sithiens., ap. Scr. fr., X, 208.
1 Acta SS. ord. S. Bened., sec. V, p. 557.
5 Raoul Glnbcr , moine de Cluny , mort en 1048 , se contente de dire : «.Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand , et petit-fils de Robert le Fort ; mais j’ai différé de rapporter son origine, parce qu’en remontant plus haut , elle est fort obscure. ■ L. I , c. 2 , ap. Scr. fr., X. Dante a reproduit l'opinion populaire qui faisait descendre les Capets d'un boucher de Paris.
Di me sou nati i Filippi i Luigi ,
Per eui novcllamente è Francia retta.
Figliulol fui d'un beccario di Parigi ,
Qu an «lo li régi anticlii venner mono.
Tutti fuor ch'un reoduto in panni bigi.
Dante, Purgatorio, c. XX, v. 49.
4 Un moine de Maillezais ( Poitou ), dit dans sa chronique (ap. Scr. fr., X, 182) : ... Rt-gnare Francis rex
Robcrlus ferebatur. — Le duc d’Aquitaine, c'était alors (101(1) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d’Arles pour suzerain. / oy. la Chronique de Ditmar, I. VII, ap. Scr. fr., X, 152-3.
3 Déjà Charles le Chauve , dans la première époque de son règne , ne voyait que par les yeux d'Hincmar. u Non solum de rebus ecclesiasticis... etc. «(Frodoard., liv. 111, c. 18). Ce fut encore Uincmar quidirigea Louis le Bègue ( llincm. epist., ap. Scr. fr., IX, 354 ) , et qui fit roi Louis lit, comme il s’en vantait lui-même (f'oyea plus haut). — Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le Simple en bas Age. Il le couronna en 893, à l'Age de quatorze ans, traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi en 898 ( Chron. Sitliien se, ap. Scr. fr., IX, 72. Frodoard.,1. IV. e. 3, c. 5). — Après lui , Hérivée ramena à Charles le Simple, en 920 , ses vassaux révoltés , et raffermit sa royauté chancelante (Chron. Tur., ap. Scr. tr., IX, 50. Frodoard., 1. IV, c. 15). Seul il vint le défendre avec ses hommes, contre l'invasion des Hongrois (Frodoard., 1. IV, c. 14). — Louis d'Outremcr fit la guerre A Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui accorda le droit de battre monnaie. ( Alberic., ap. Scr. fr., IX, 65. Frodoard., I. IV, 26, sqq. )
HISTOIRE DK FRANCE.
giens avaient suuvcut lutté avec peine contre les moindres barons. Les Capots sont de puissants seigneurs, capables de faire tôle par leurs propres forces au comte d’Anjou, au cointede Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. A chaque avènement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de Bourgogne, et dcLothaire le titre de duc d’Aquitaine.
Dans rabaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens , la royauté n'était plus qu'un nom , un souvenir bien près d’être éteint ; transférée aux Capcls, c'est une espérance , un droit vivant, qui sommeille, il est vrai; mais qui, en temps utile , va peu à peu se réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La propriété cl l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et refleurir.
Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avéncment de la nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000 approche , la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la fin du inonde. En effet un inonde y finit. Portons nos regards en arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.
Dans le premier, les races sont venues se déposer l’une sur l'autre , et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes, se sont places les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.
Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à s'asseoir. La France voudrait devenir un inonde social, mais l'organisation d'un (cl monde suppose la fixité et l’ordre. I.a fixité, rattachement au sol, à la propriété, celle condition impossible à remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles , elle l'est à peine sous les Carlovingiens ; elle ne le sera complètement que par la féodalité.
L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est qu’il était tout matériel , tout extérieur , c'est qu’il cachait le désordre profond , la discorde obstinée d’éléments hétérogènes qui se trouvaient unis par force. Diversité de races , de langues et d'esprits , défaut de communication , ignorance mutuelle , antipathies instinctives; voilà ce que eachait celle magnifique
; et trompeuse unité de l'administration romaine.
plus ou moins reproduite par Charlemagne. « Mor- | tua quin eliam jungehat corpora vivis , tormenti genus. » C'était une torture que cet accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples s’efforcèrent de s'arracher de l'Empire.
La matière veut la dispersion, l'esprit veut l’u- | nilc. La matière, essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité matérielle, est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L’esprit seul a droit d'unir; seul, il comprend, il embrasse. et pour tout dire, il aime. Comme l'a dit si bien la métaphysique chrétienne : L’unité implique la Puissance, l’Amour et l’Esprit.
L'unité devait recommencer par l'esprit , par l’Église. Mais pour donner l’unité, l'Église cllcméme doit devenir une. l/arislocratie épiscopale a échoué dans l’organisation du inonde carlovingicn. Il faut qu'elle s'humilie, cette aristocratie ! impuissante, qu’elle apprenne à connaître la subordination , qu’elle accepte la hiérarchie, qu'elle devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la dispersion matérielle, apparaîtra l’invisible unité des intelligences, l’unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et forte, tandis que le pompeux mensonge de l’unité impériale ne contenait que l’anarchie.
En attendant que l’esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d’en haut, la matière s’en va et se dissipe vers les quatre vents du inonde. La division se subdivise, le grain de sable aspire à l’atome. Us s'abjurent et sc maudissent, ils ne veulent plus sc connaître. Chacun dît: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s’isolant. Celui-ci perche avec l’aigle, l’autre se retranche derrière le torrent. I/homme ne sait bientôt plus s’il existe un monde au delà de son canton, de sa vallée. Il prend racine, il s’incorpore à la terre, « I‘cs, modo tain velox, pigris radicibus hærel. n Naguère, il sc classait, il se jugeait par la ! loi propre à sa race , salique ou bavaroise , bourguignonne, lombarde ou gothique. I/hommc était une personne, la loi était personnelle. Aujourd'hui l'homme s'csl fait terre, la loi est territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.
A celle époque, la nature sc charge de régler les affaires des hommes. Ils combattent, mais clic fait les partages. D'aliord. elle s’essaye, cl sur l’empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins I de Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône,
; du Rhône, voilà quatre royaumes. Il n'y manque ! plus que les noms; vous les ap|>ellcrcz, si vous le 1 voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Rour