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SAIT DE LA FRANCK. |tj:>
de Brest ; c’est la limite extrême, la pointe, la proue de l’ancien monde. Là , les deux cunerais sont on face, la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à quatrevingts pieds ; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les soeurs sont en prière 7. Et même dans les moments de trêve, quand l'Occan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir en soi : J'ristis usque ad mortem ?
C’est qu’en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La nature est atroce, l’hoinmc est alroce, et ils semblent s'entendre. Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, hommes, femmes et enfants; ils tombent sur celle curée. N'espérez pas arrêter ces loups; ils pilleraient tranquillement sous le feu de la gendarmerie8. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache, promenant à scs cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit ! On en a vu qui, pour arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient le doigt avec les dénis 9.
L'homme est dur sur cette côLe. Fils maudit de la création, vrai Caïn, pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par les écueils attirer le varech flollanl qui doit engraisser son champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l’homme ? L’cpargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Baz, aux rochers rouges où s'abîme Y enfer de Plogoff, à côlé de la Baie des Trépassés, où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles? C’est un proverbe breton : « Nul n’a passé » le Raz sans mal ou sans frayeur. <• Et encore : « Se- » courez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon
vingt-huit bâtiments par an sur nos câtes occidentales, de Dunkerque à Saint-Jean «le Luz. Discours de M. Arago, Moniteur, 25 mars 1833.
6 Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.
7 G t# la ns . goflans .
Ha menés -mou» nns maris , uot amants.
8 Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent envisager le bris comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible droit de bris était , comme on sait , l'un des privilèges féodaux les plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait , en parlant d'un écueil : J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des rois.
* Je rapporte celte tradition du pays sans la garantir. Il est superflu d'ajouter que la trace de ces mœurs barbares disparait chaque jour.
» vaisseau est si petit, et la mer est si grand»* 1 * ! » Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie, peu de religion ; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut l’apôtre de Batz en 1048 3. Dans les Iles de Sein, de Ratz, d'Ouessanl, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent éteints : plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les démarches pour leur mariage s. La femme y travaille plus que l'homme, et dans les Iles d’Ouessant, elle y est plus grande et plus forte. C’est qu'elle cultive la terre : lui, il reste assis au bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altèrent, et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d’une étrange petitesse dans ces Iles.
Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à cette hauteur de trois cents pieds, d’où nous voyons sept lieues de côtes. C’est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce que vous apercevez par-delà la baie des Trépassés, est l'Ilc de Sein, triste banc de sable ; sans arbres et presque sans abri ; quelques familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les [ ans, sauvent des naufragés. Celle Ile était la demeure des vierges sacrées qui donnaient aux Celles ; beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et meurtrière orgie; cl les navigateurs entendaient avec effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares 4 *. Celte Ile, dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen 1 âge. Son tombeau est de l’autre côté de la Breta- ; gne, dans la forêt de Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l’a enchanté. Tous ces rochers | que vous voyez, ce sont des villes englouties; c’est | Douarnenez, c'est Is, la Sodoine bretonne; ces deux j corbeaux, qui vouL toujours volant lourdement au
1 Voyage de Cambry, t. II, p. 241-367.
3 Cambry , t. I , p, 100. Je n'ai pas ici d'autre garant. Pour tous les autres faits que j'emprunte h cet agréable ouvrage , ils m'out été confirmes par des hommes du pays.
5 Cambry, t. II , p. 77. — Tolland's I.etters , p. 2-3. i Dans les llébridcs , et autres Iles , l'homme prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui couvrnait pas , il la cédait à un autre ( Martin'* litbudea , etc. ). Naguère encore, le paysan qui voulait se marier, demandait femme au lord de Barra , qui régnait dans ces îles depuis trente-cinq générations. Solin, c. 22, assure déjà que le roi dea Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.
4 Toy. livre II ,c.2.
» Cambry, t. II, p. 253-264.
• f'ojf. les figures dans fourrage de 11. de Frémin-
▼ille, cl dans le Cours d'Autiquités monumentales de
rivage, ne sont rien autre que les âmes du roi Grallon et de sa fille: et ces sifflements, qu’on croirait ceux de la tempête, sont les crierien, ombres des naufragés qui demandent la sépulture6.
A Lanvau, près Brest, s’élève, comme la borne du continent, une grande pierre brute. De là jusqu’à Lorient, et de Lorient à Oui héron et Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez marcher un quart d’heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments informesqu’on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la roule dans des landes couvertes de houx cl de chargions. Ce sont de grosses pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. Qu’on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, quoi qu’on ail dit. Mais l'impression eu est triste, ils ont quelque chose de singulièrement rude et rebutant. Un croit sentir dans ce premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul signe, si ce n’est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria Ker, encore si peu distincts, qu’on est tenté de les prendre pour des accidents naturels6. Si vous interrogez les gens du pays, ils répondront brièvement que ce sont les maisons des Torrigans, des Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, cl vous forcent de danser avec eux jusqu’à ce que vous en mouriez de fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en lilant, ont apporté ces rocs dans leur tablier 7. Ces pierres éparses sont toute une noce pélriliéc. line pierre isolée, vers Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la lune *.
la France, tic M. de Cnumont, secrétaire de la société des antiquaires de Normandie. Ce savant a, le premier, appliqué nnc critique sévère à cette partie de l'archéologie nationale.
7 C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou. Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.
* Cet astre est toujours redoutable aux populations celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence ; ■ Tu nous trouves hicu , laissc-nous bien. • Quand elle se lève , ils se mettent à genoux , et disent un Paître t un Art (Cambry, t. III, p. 35). Dans | plusieurs lieux, ils l'appellent Notre Dame. D'autres se découvrent quand l'étoile de Venus se lève ( Cambry , I, 103).
— Le respect des lacs et des fontaiucs s'est aussi conservé : ils y apportent h certain jour du beurre et du