‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 97 sur 398 · LIVRE III. - TABLEAU DE LA FRANCK · texte numérisé non relu

LIVRE III. - TABLEAU DE LA FRANCK

Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand malin d'Auray, la ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands monuments druidiques de Loc Maria Kerct de Carnac. Le premier de ces villages, à l’embouchure de la sale et fétide rivière d’Auray, arec ses (les du Morbihan, plus nombreuses qu’il n'y a de jours dans l’an, regarde par-dessus une petite baie la plage deQuiberon, de sinistre mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces eûtes la moitié de l’anncc. De mauvais ponts sur des marais , puis le bas et sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s’est religieusement conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même ne s’élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son œil oblique d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de chouans, que leur donnaient les bleus. Point de maisons sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes landes, tristement parées de bruyères roses cl de diverses plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette neige d'été , ces couleurs sans éclat et comme flétries d’avance, affligent l’œil plus qu'elles ne le récréent; comme celle couronne de paille et de fleurs dont se parc la folle A'Hamlet. En avançant vers Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs sont dressées d'elles - mêmes , les alignements de Carnac n'inspirent aucun étonnement. 11 en reste quelques centaines debout ; la plus haute a quatorze pieds '.

Le Morbihan est sombre d’aspect et de souvenirs; pays de vieilles haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de granit. Là, tout dure ; le temps y passe plus lentement. Les

pain (Cambry, 111,35. f'oy. aussi Depping., I, 76). — Jusqu’en 1788, à Lcsucven, on chantait solennellement, le premier jour de l’an : cut-na-nb (Cambry, II, 26).

— Dans l’Anjou , les enfants demandaient leurs étrennes, en criant : ma GuiLiANMr.u (Bodin, Recherches sur Saumur). — Dans le département de la Haute- Vienne , en criant : cui-cxb-lku. — Il y a peu d’années que dans les Orcadcs, la lianccc allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden (? Logan, 11,560). — La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du Dauphiné, selon M. Cbampollion-Figeac (sur les Dialectes du Dauphiné, p. 11). — Aux environs de Saumur, on allait , à la Trinité, voir paraître trois soleils.

— A la Saint-J eau, on allait voir danser le soleil levant. (Bodin , loco citalo). — Les Angevins appelaient le soleil, Seigneur, cl la lune, Dame (Idem , Recherches sur l’Anjou, 1, 86).

prêtres y sont très-forts. C’est pourtant une grave erreur de croire que ccs populations de l’ouest , bretonnes et vendéennes, soient profondément religieuses : dans plusieurs cantons de l’Ouest, le saint qui n’exauce pas les prières risque d’être vigoureusement fouetté 3. En Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un prêtre irlandais, qui se fait ami des Anglais, est bientôt chassé du pays s. Nulle Église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome que celle d’Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de sc soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dôle.

Les nobles, ainsi que les prêtres, sont chers à la Bretagne , à la Vendée , comme défenseurs des idées, des habitudes anciennes. La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus.rapprochée du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; quelquesuns sc croyaient descendus d’Arthur’ ou de la fée Morgane, et plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils s’asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe d’indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était inconnu : les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. Devant le plus fier des Rohan 4, il se seraient redressés en disant, comme ils font, d’un ton si grave : Me zo deuzar armoriq ; et moi aussi, je suis Breton. Un mot profond vient d’élrc dit sur la Vendée, et il s'applique aussi à la Bretagne : Ces populations sont au fond républicaines & ; républicanisme social, non politique.

Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la

1 Dans le magnifique ouvrage de M. 0'lliggins( Celtic Druids, in-4®, 1829), les dimensions sont fort exagérées ; il porte à vingt-quatre pieds la hauteur des principales pierres de Carnac.

a Dans la Cornouaille, sclou Cambry. — • Il leur est arrivé de même dans les guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment apres. Je garantis cette anecdote.

5 / oy. les esquisses de Shiel , dans l’éloquente traduction que deux dames en ont donnée en 1838, avec des additions considérables.

4 Ou connaît les prétentions de cette famille descendue des Mac Tiern de Léon. Au seizième siècle, ils avaient pris celte devise qui résume leur histoire : « Ilot je ne suis , prince ne daigne , Rohan je suie. *

* Témoignage de M. le capitaine Calleran, à la ronr d'assises «le Nantes, octobre 1832.

IGB HISTOIRE 1)K FRANCE.

plus obstinée de l'ancien monde, ait lait quelques efforts dans les derniers temps pour prolonger encore sa nationalité; elle l’a défendue de même au moyen âge. Pour que l’Anjou prévalut au douzième siècle sur la Bretagne, il a fallu que les Plaulagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et ducs de Normandie et d’Aquitaine. La Bretagne , pour leur échapper , s’est donnée à la France, mais il a fallu encore un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les Monlfort. Quand le mariage d’Anne avec Louis XII eut réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes ( la vieille devise du château des Bourbons (Qui qu'en grogne tel est mon plaisir ), alors commença la lutte legale des états, du parlement de Bennes, sa défense du droit coutumicrconlre ledroit romain, la guerredes privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique. Comprimée durement par Louis XIV *, | la résistance recommença sous Louis XV, et la Chalotais , dans un cachot de Brest , écrivit avec un cure -dent son courageux factum contre les jésuites.

Aujourd’hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute France. Le vieil idiome, miné | par l’infiltration continuelle de la langue française, , recule peu à peu *. I.C génie de l’improvisation poé- ; tique, qui a subsisté si longtemps chez les Celles d'Irlande et d'Ecosse, qui chez nos Bretons même n’est pas tout à fait éteint, devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, le hazvalan* chantait un couplet de sa composition; la jeune tille répondait quelques vers; aujourd’hui ce sont des formules apprises par cœur qu’ils dé- , hileiil *. Les essais, plus hardis qu'heureux des ! Bretons qui ont essayé de raviver, par la science, la nationalité de leur pays, n’ont été accueillis que par la risée. Moi-même j’ai vu à T’** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D”' (qu’ils ne connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six mille volumes dépareillés , le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, j sans soin lilial, sans famille, sc mourait de la lièvre

1 Daru, Histoire de Bretagne, t. II.

2 Foye* les Lettres de M*"» de Sévigné, 1675, de septembre en décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roues, pendus, envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.

* Selon M. de Romicu, sous-préfet de Quimpcrlé, on peut mesurer combien de lieues la langue bretonne perd dans un certain nnmhre d’années. Foy. aussi les ingénieux articles qu'il a insérés dans la Revue de Pari*.

4 Le bazvalan était celui qui sc chargeait de de- 1 2 * 4 mander les tilles en mariage. C'était le plus souvent ,

entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhylhme emphatique et monotone , qui , pourtant , n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur expirant d’une langue et d'une poésie expirantes.

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu’aux limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d’Angers; ou bien jusqu'au grand monument druidique do Saumur, le plus important peut-être qui reste aujourd'hui ; ou encore, jusqu'à Tours, la métropole ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.

Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et pins sage, mêlé d’opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour rompre la communication. A travers, passe la grande Loire, tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. Quel torrent ! écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, quel torrent révolutionnaire que cette Loire!

C’est à Saint-Florent, au lieu même où s’élève la colonne du Vendéen Boncbamps, qu'au neuvième siècle, le Breton Noménoé. vainqueur des Northmans , avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers l' Anjou, vers la France, qu’il regardait comme sa proie *. Mais l'Anjou devait l’emporter. La grande féodalité dominait chez cette population plus disciplinable ; la Bretagne, avec son innombrable petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La noire ville d'Angers porte, non - seulement dans son vaste château , et dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers armés de pied en cap : toutefois ses flèches boiteuses, l’une sculptée, l'autre nue, expriment suflUammenl la destinée incomplète de l’Anjou. Malgré sa belle pusitiou sur le triple fleuve de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distin-

un tailleur, qui se présentait arec un bas bleu et un blanc.

4 Ces faits, et plusieurs autres, m'ont été confirmés par M. le Lédan , libraire el antiquaire distingué de Morlaix. Je dois d'autres détails de mœurs à diverses personnes du pays. J'ai consulté, entre autres Bretons, M. de R. fils, d’une des familles les plus distinguées de Brest; j’ai toute conliancc dans la véracité de cet héroïque jeune homme.

6 l>. Morice , Preuves de l'Histoire de Bretagne, t. I , p. 378. Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en regard de la Bretagne.

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