‹ Œuvres de M. PalissotChapitre 1 sur 11 · Oeuvres de M. Palissot · texte numérisé non relu

Oeuvres de M. Palissot

x^E BPiUN (Ponce- Denis Ecouchard), né à Paris en 172g, mort en 1807. L^Ode française , même entre les mains de Malherbe et de Jean- Baptiste Rousseau , n'avait pas acquis toute l'élévation dont elle est susceptible. M. Le Brun, dans la plupart des siennes , nous paraît s'être approché beaucoup plus du caractère de l'Ode antique. L'inspiration et l'enthousiasme doivent être , comme on le sait , le caractère essentiel de ce genre de poésie , et M. Le Brun avait certainement l'une et l'autre à un degré très-éminent.

Sa manière est en général si brillante que quelques critiques Font accusé d'avoir mis trop de luxe dans sa richesse , et d'avoir sacrifié l& naturel, qui est le vrai charme du style, à uno.

vaine recherche d'ostentation et de magnificence» 11 est dans l'art d'écrire un secret peu connu des écrivains vulgaires , et que personne ne posséda mieux que M. Le Brun ; c'est celui de former des alHances heureuses entre des mots qui ne semblaient pas faits pour se rapprocher. Ces alliances, ménagées avec le goût qui doit toujours y présider , produisent un effet d'autant plus piquant , qu'elles sont moins prévues , et l'on conçoit non seulement l'éclat qui en rejaillit sur le style, mais combien elles contribuent à enrichir la langue , en lui fournissant de nouvelles expressions qu'on a cru ne pouvoir mieux caractériser qu'en leur donnant le nom à' expressions trouvées. IMais ces même#alliances, quand on s'en permet un usage trop fréquent, peuvent n'être pas toujours également heureuses ; il peut même s'en trouver de bizarres qui , si elles échappaient à la critique , appuyées de l'exemple et du nom d'un écrivain célèbre , pourraient , au lieu d'enrichir la langue, finir par la dénaturer ; et l'on reproche à M. Le Brun de ne s'en êt^e pas toujours garanti.

Il est possible encore que la crainte de tomber dans quelques familiaiités de style que la poésie doit surtout éviter dans le genre de l'Ode , lui ait fait hasarder quelques figures trop ambitieuses , trop excessives , et qu'une critique sage doit désapprouver; mais lorsque ces fautes sont rares et qu'elles sont couvertes par des beautés d'un

ordre supérieur et par des iraifô de génie qui décèlent à chaque instant le grand poète, la critique, en se permettant de les relever , ne saurait être ni trop décente ni trop circonspecte.

Nous nous félicitons d'avoir annoncé les premiers , et lorsque M. Le Brun semblait encore se cacher à la renommée , son poème de la Nature, que nous legardons comme un de ses plus beaux ouvrages. Cependant l\ ne l'a point achevé, et nous croyons qu'il s'est aperçu trop tard que le plan qu'il avait adopté ne comportait pas l'unité d'un poème régulier. 11 l'avait divisé en quatre chants : la Vie champêtre , la Liberté , le Génie et l'Amour. Nous avons vu les deux premiers presque finis ; Je troisième l'était complètement , mais l'auteur ne nous a jamais lu qu'un très-petit nombre de fragments du dernier , et nous soupçonnons qu'il l'avait abandonné. Il ne nous a pas confié son secret , mais nous croyons l'avoir pénétré ; et nous pensons que M. Le Brun, très -jeune encore , ayant coijçu son plan , qui eût demandé une méditation plus mûre , s'est aperçu, à mesure qu'il l'exécutait, que sa division ne remplissait pas l'étendue de son sujet. En effet im poème, intitulé de laNature , présentait, à ce qu'il nous semble, 'quelque chose de trop indéterminé et de trop vaste , pour se réduire aux quatre cliants que nous venons d'indiquer. Ces chants, d'ailleurs, ne nous paraissent pas aToir

entre eux une liaison assez intime pour qu^il en résulte un ensemble, et nous les regardons plutôt comme quatre poèmes séparés , que comme un tout parfaitement assorti ; mais quelle élévation, quelle pompe, quelle richesse de poésie !

Nous l'avons toujours pensé, le génie de M. Le Brun ne sera ni apprécié, ni même connu , que lorsque le public jouira de la totalité de ses ouvrages ; et nous ne concevons pas par quelle insouciance , malgré nos invitations réitérées , il a négligé si long-temps de les rassembler» C'est un soin qui devait l'intéresser d^autant plus , que sa collection pourra perdre beaucoup de son prix si elle est abandonnée à des éditeurs d'un goût peu sûr , et qui ne sauraient pas en écarter ce qui pourrait nuire à la réputation de l'auteur. Ses ouvrages, dont la plupart nous sont connus, ne sont pas tous d'un égal mérite , il en est même qui donneraient de son caractère moral une idée défavorable , tels que la plupart de ceux qu'il s'est permis sous le titre d'Odes républicaines, et dans lesquelles il n'a été retenu par aucun frein. Ces ouvrages , dont le génie même de l'auteur n'excuserait pas la licence, ne prouvent que le délire des opinions qui régnaient alors, et nous pensons qu'ils doivent être sacrifiés sans ménagement.

A l'exception de la poésie dramatique , il n'est guère de genres que M. Le Brun n'ait embrassés avec succès. Nous connaissons de lui de belles

Epîtres et beaucoup d'Epigrammes d'un excellent sel. Peut-être même est-il remarquable que nos deux poètes lyriques, Jean-Baptiste Rousseau et M. Le Brun, soient précisément les deux auteurs qui ayent le mieux réussi dans ce dernier genre , où Boileau , quoiqu'éminemment satirique , n'a jamais eu qu'un succès médiocre.

A ces titres qui assurent à M. Le Brun un rang très -élevé parmi nos meilleurs écrivains, nous ne pouvons nous dispenser d'en ajouter un dont nous avons souvent parlé , mais dont le souvenir est trop précieux pour ne pas le rappeler encore. On sait que c'est à lui qu'une petite nièce du grand Corneille ( i ) fut redevable des bienfaits de Vol-

(i) M. Le Brun ignorait, et Voltaire lui-même ignora long-temps qu'il existait une petite-fille de Corneille, non moins malheureuse, et qui aurait eu des droits j)lus légitimes à ses bienfaits. Le vertueux Malesherbes , instruit de son infortune, avait pris pour elle le tendre intérêt et les soins d'un père, lorsqu'il fut enlevé à la patrie par un de ces assassinats révolutionnaires dont on voudrait pouvoir éteindre jusqu'au souvenir. C'est un des crimes dont ]a nation a le plus gémi ^ et par une suite de cette abominable proscription, l'héritière du nom de Corneille retomba dans un malheur plus grand , puisqu'elle avait son bienfaiteur à regretter: mais le gouvernement réparateur, à qui nous devons les beaux jours qui recommencent à luire pour nous et le brillant avenir qu'ils nous annoncent, fera sans doute ce que Malesherbes se promettait dç

taire. Touché de son extrême infortune et rempli de celte noble confiance que prend une âme d'un grand caractère dans une âme qu'elle suppose de la même trempe, M. Le Brun adressa à l'auteur de Mérope et d'Alzire , en faveur de cette illustre infortunée, une Ode qui respirait et qui commandait Fenthousiasme. Il le sommait , au nom de sa gloire, de se charger du sort de mademoiselle Corneille, et il devait être Lien sur que sa confiance ne serait pas trompée.

LE BRUN (N.) , né à Vire en Normandie, et aujourd'hui archi- trésorier de l'Empire, après s'être illustré dans nos assemblées législatives par une foule de rapports sur les objets d'administration les plus importants. Tous étaient remarquables moins encore par leur sagesse et par leur éloquente précision , que par la modestie avec laquelle il les prononçait, tandis que ses collègues , au nombre desquels nous avons eu l'honneur d'être admis , l'écoutaient avec une

faire, et n'abandonuera pas les rejetons' directs d'une si belle lige.

La pre'diction , que nous osions nous permettre dans notre précédente édition , vient de s'acconiplir. Le héros de la France , qui ne laisse échapper aucune occasion de gloire, n'a pas été vainement imploré par la petite-fille du grand Corneille. Non seulement elle en a reçu des secours, mais il a placé deux de ses neveux , l'un au Ivcée de Mar-: scille , Tautre à celui de Versailles. , -

attention qui tenait a la fois de Feslinie qu'on avait pour sa personne et du respect qu'on devait à ses talents.

On lui est redevable de la meilleure traduction de la Jérusalem délivrée , qui ait encore paru ; elle a le mérite de la fidélité , de l'élégance , de l'harmonie , et la lecture n'en est pas moins agréable que celle de l'original.

La traduction qu'il a faite de V Iliade d'Homère est aussi très-estimée , quoiqu'elle nous semble n'avoir pas conservé au poète grec ce charme de naïveté qu'il a su mêler au sublime de sa poésie.

Aurait-il donc été moins frappé que nous de ce genre de mérite auquel Horace semble faire allusion quand il appelé Homère le bon Homère , ainsi que nous disons le bon La Fontaine , et qui fait pardonner à ce grand poète ses instants de sommeil ? Il n'y a pas d'ailleurs de comparaison à faire entre cette traduction et celles de madame Dacier et de M. Bitaubé. Les beautés poétiques y sont rendues par un pinceau plus fier et plus noble , et nous ont toujours fait désirer que l'auteur complète , en publiant sa traduction de l'Odyssée, le plaisir que nous a fait celle de llîiade.

L'étude approfondie CLu'il a faite des langues savantes n'a pas peu contribué à la manière pure et correcte dont il écrit dans la nôtre. On connaissait de lui, sur des objets de législation, longtemps avaj^t le changement d'état, différents ou-

vrages consacrés par l'estime publique, et jugés dignes d'être cités comme modèles.

LE FEVRE (Tatskegui), néàCaen en i6i5, mort en 1672, père de madame Dacier, qui ne. fut pas moins savante que lui, et peut-être la seule de nos femmes célèbres à qui l'on n'a jamais disputé ses ouvrages. On a de Le Fèvre d'excellentes notes sur différents auteurs grecs et latins, qui le rangent dans la classe de nos meilleurs scoliastes ; mais ce qui l'honore davantage, c'est d'avoir dédié à Pélisson , pendant sa disgrâce , s,on Commentaire sur Lucrèce. Pélisson avait donné l'exemple d'une pareille générosité par la fidélité qu'il conserva pour le malheureux Fouquet ; et ce qui rend ces traits de courage plus remarquables , c'est qu'ils ont été communs parmi les gens de lettres. On en trouverait de semblables dans la Vie de Boileau , de La Fontaine , de Molière , de Scudéri même. Rien ne doit plus humilier les ennemis de la littérature ^ et ne prouve mieux que le sentiment qui fait aimer la gloire , est à la fois la source des grands talents et des grandes vertus. Voyez l'article Sarrasin.

LE FRANC DE POMPIGNAN (Jean- Jacques), de l'Académie Française , né à Montauban en 170g, mort en 1784. Il a fait, comme Roiisseau , des Odes sacrées , dans l^uelles on

trouve de belles strophes, mais peu d'inspiration, et par conséquent il est resté dans ce genre audessous de son modèle. L'ode qu'il a faite sur la mort de ce poète célèbre , est une de celles qui l'en approcherait le plus ; cependant elle nous paraît manquer encore de cet enthousiasme qui est à la poésie lyrique le feu sacré dont Prométhée anima Pandore. Rousseau lui-même ne l'eut pas toujours; aussi croyons-nous qu'avant M. Le Brun, l'Ode, comme nous l'avons dit à son article, n'avait point encore acquis dans notre langue toute l'élévation dont elle est susceptible ; en un mot, les mouveipents rapides et passionnés de l'Ode antique.

La tragédie de Didon s'est conservée au théâtre par le mérite d'un style pur , élégant , et qui présente quelquefois des beautés dignes d'un élève de Racine. Ce mérite est devenu si rare , qu'il a suffi pour distinguer Pompignan du vulgaire des poètes; et parmi les pièces du second ordre, il en est véritablement îrès-peu que l'on pût comparer à Didon.

Les éditeurs qui ont recueilli ses ouvrages, auraient dû se dispenser d'imprimer sa traduction en vers des Géorgiques. Elle avait eu de la réputation tant qu'elle était restée dans son portefeuille, et avant que celle de M. l'abbé de Lille parût. Mais la iraductiou en prose qu'il a faite des tragédies d'Eschjle , manquait à notre littéra- Uire, et prouve que Pompignan avait étudié les

modèles de Tart en homme digne de les imiter. II avait eu malheureusement des panégyristes indiscrets dont les éloges maladroits pouvaient lui faire plus de tort que cette foule de traits satriques échappés contre lui à la vengeance de Voltaire. Ces traits décelaient trop visiblement la passion, et Ton savait d'ailleurs combien Voltaii^e se permettait d'abuser du ridicule. Malgré les sarcarmes* de Tun et les adulations des autres , Porapignan était un littérateur infiniment estimable , et il en conservera la réputation.

LE GOUVE (G.), né à Paris. La traduction française du poème allemand de Gessner , intitulé la Mortd'Ahel, lui fit naître l'idée de traiter, sous le nom de tragédie , ce sujet intéressant qui remonte aux premiers jours du monde , et pour qui cette singularité même est. une espèce de mérite. A l'exception de la forme dramatique qui appartient à M. Le Gouvé, tout est emprunté du poème de Gessner, jusqu'aux moindres détails qui ïi'^bnt coûté à l'auteur que la peine de les mettre en vers ; mais il a su leur donner l'élégante simplicité qui convenait au sujet; et cette pièce , regardée comme un ouvrage d'un caractère à part, eiit un succès qui l'a conservé'e jusqu'à présent au théâtre : nous croyons même que , dans le genre dramatique, elle est encore ce que l'auteur a'^'fait de mieux.

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Epicharis , ou la Mort de Néron , qii^il a donnée depuis , nous parut un choix malheureux. L^époque de la révolution , en nous familiarisant avec des spectacles atroces, avait affaibli en nous le sentiment délicat des convenances; et Néron complètement avili , Néron parvenu au dernier degré de la scélératesse , et se frappant d'une main tremblante pour éviter l'affront de se voir traîner vivant aux gémonies , était uu spectacle que les circonstances seules pouvaient rendre supportables. Ce n'était pas ainsi que , dans le siècle du génie , Racine avait présenté Néron dans BritannicLis. Il l'avait peint ( et c'était vm trait de maître ) flottant encore entre le vice et la vertu ; et son goût exquis avait rejeté en partie, sur le personnage de Narcisse, l'atrocité de son premier crime. C'est tout ce que lui permettaient les bienséances dans un siècle où Louis XIV luimême donnait l'exemple de les respecter : cependant le nom seul de Néron fit quelque tort à cebel ouvrage; et, quoiqu'il soit un des chef-d'oeuvres de Racine , il n^obtint pas d'-abord le succès qu'il méritait.

Mais le vice du sujet n'est pas le seul défaut d'Epicharis. Au lieu du poète Lucain qui n'y produit aucun effet , et qui n'a rien de tragique , le personnage de Sénèque était celui qui devait s'offrir le plus naturellement à la pensée de l'auteur. Ce personnage vraiment digne de la tra-

gédie, en fournissant à M. Le Gouvédes beaîités d'un ordre supérieur , pouvait couvrir , en quelque sorte , le vice de son sujet. L'idée d'introduire pour la première fois sur la scène un poète célèbre , fut sans doute le motif qui décida sa préférence pour Lucain; il crut y voir une nouveauté piquante, et ce n'était au fond qu'une idée de jeune homme.

Malgré ces défauts, Epicharis fut accueillie et devait Têtre , sinon par estime pour l'ouvrage , du moins en faveur de quelques détails qui commandaient l'indulgence. Quoique le style n'en fût pas éminemment tragique , il ne manquait cependant ni d'élégance ni de noblesse ; et les remords de Néron , en rappelant peut-être un peu trop ceux de Charles IX , dont la mémoire était toute récente , parurent tracés d une manière assez énergique. La pièce enfin n'excluait pas encore toute espérance. Mais ni les tragédies de Laurence et de Quintus Fabius , oubliées depuis long-temps , ni surtout celle à'Etéocle, ne firent apercevoir de progrès. L'auteur ne se douta paj? que les malheurs d'OEdipe et de sa famille n'étaient pas moins usés au théâtre que ceux de la famille d'Agamemnon , et que tout ce qui tient h la guerre de Troye. C'était d'ailleurs de sa part une témérité trop grande que d'oser lutter contre les Frères ennemis de Racine. 11 est bien vrai que cette tragédie, qui fui le premier essai

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de ce grand poète, est fort éloignée de la perfection de ses autres ouvrages : mais^ n'eût-elle que la scène d'entrevue d'Étéocle et de Polinice, en présence de Jocaste , au quatrième acte , et le magnifique récit qui termine la pièce , c'en était assez pour que M. Le Gouvé dût s'interdire un sujet qui, en le supposant mieux traité, dans quelques-unes de ses parties, qu'il n'avait pa. l'être par l'inexpérience du jeune Racine, ne lui laissait que l'espérance d'en éviter les défauts, sans qu'il osât se promettre d'atteindre à ses beautés. Quel est en effet le poète pour qui Racine, faible encore, ne serait pas un prédécesseur trèsdangereux? Voltaire lui-même ne se permit qu'une seule fois de lutter avec lui dans un sujet à peu près semblable , et l'on sait k quelle distance Zulime est de BajazeU

On voit que, dans la carrière du théâtre , M. Le Gouvé ne paraît pas appelé à de grands succès ; et ce n'est que lorsqu'il a connu la véritable mesure de son talent , qu'il a commencé de jouir de quelque réputation parmi les gens de lettres. Il a donné, presque sans intervalles, plusieurs petits poèmes, tels que les Souvenirs, la Mélancolie , la Sépulture , tous remarquables par une élégance assez rare ; et si l'invention n'en est pas très-heureuse, on ne peut nier du moins que ces différents ouvrages pris ensemble , en y ajoutant le poème qu'il a intitulé le Mérite dès Femmes,

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ne lui assignent une prééminence honorable sut un grand nombre de nos littérateurs actuels.

L'objet de ce dernier poème nous en fit présager le succès. L'auteur, en se déclarant ouYertement le chevalier d'un sexe à qui Ton est toujours sûr de plaire par le courage , s'était proposé de le venger des emportements satiriques de Juvénal et des plaisanteries de Boileau. Rassuré par ladresse qu'il avait mise dans le choix de son sujet, et fier d'ailleurs de l'appui que cette belle moitié du genre humain ne manquerait pas de lui prêter, il osa se mesurer contre ces redoutables athlètes , et l'on imagine bien que la reconnaissance des femmes concourut de tout son pouvoir au succès de l'ouvrage qui fut en effet très-accueilli. Ce n'est pas que l'ordonnance en fut encore très-remarquable , mais le sujet plus heureux, et plus susceptible de grâces, qu'aucun de ceux qu'il eut traités jusqu'alors, lui fournit des détails plus variés, plus agréables, et son style parut avoir acquis une élégance plus soutenue.

Les éditions tirées , il est vrai , à très-petit nombre , mais souvent renouvelées , qu'il en fit répandre , et le soin qu'il prit de les corriger , témoignèrent assez qu'il regardait ce poème comme son ouvrage de prédilection. Ce sentiment nous paraît juste. L'ouvrage annonce véritablement des progrès qui en font espérer de plus

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grands , et c^est avec celui qu'il a donné sous le titre des Souvenirs , ce qu'il a écrit de plus soigné. Nous eussions désiré seulement que, dans la liste des femmes célèbres qu'il nous recommande d'admirer, il n'eût pas oublié le nom de madame de Sévigné. Ce nom , à ce qu'il nous semble , eût jeté plus d'éclat sur sa liste que ceux de mesdames Beaufort , Vernier, Dufresnoy, Pipelet et Guichelin, qui peuvent mériter ses éloges, mais que nous n'avons pas Fhonneur de connaître.

Nous savons que, dans son Traité de la Littérature, M. Clément, en rendant compte, avec sa sévérité ordinaire , du poème dont nous parlons , reproche à son auteur de n'avoir qu'une sensibilité factice qui se décèle , selon lui , par des apostrophes et des exagérations trop fréquentes. Il ne fait pas plus de grâce aux Vers pleins de négligences , dit-il , et d'une faiblesse trop souvent prosaïque. C'est ce qu'il essaie de prouver par de nombreuses citations qui ne justilient pas toujours , à notre avis , l'extrême rigueur de ses remarques. M. LeGouvé profitera sans doute de ce qui peut s'y trouver de judicieux : c'est à quoi nous croyons devoir l'inviter par le sentiment que nous avons de son mérite.

Nous nous permettons de Tinviter aussi, par le même sentiment, à se défier de ses réminiscences; et, s'il ne veut pas rester dans la classe

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vulgaire des imiiateurs , à se passionner beaucoup moins pour ceux de nos poètes modernes qu^il paraît affectionner le plus ; mais à étudier de préférence les anciens qu^il a peut-être un peu trop négligés , et qui sont les vrais modèles de la grande et belle nature.

Que , surtout , il ne se laisse pas égarer sur le choix des moyens qui paraissent conduire à la célébrité. Il en est un dangereux , qui facilite en apparence les succès, mais qui ne produit qu'une célébrité factice, toujours accompagnée dmquiétude , et qui meurt sans laisser de souvenirs. M. Le Gouvé nous paraît en droit de s^en promettre une plus durable. Son style , en général , correct, facile, et d'une harmonie , sinon trèssavante , du moins peu commune , lui assure déjà , parmi nos versificateurs actuels , un rang distingué , et qui peut le devenir encore plus , s'il a le courage de se renfermer dans les bornes de son talent , et de ne plus prétendre aux succès du théâtre. C'est a« genre tempéré que son émulation doit se restreindre ; et véritablement le seul de ses ouvrages dramatiques , auquel on accorde encore quelque estime, et qui fut son premier essai, annonçait assez que s'il était capable de s'élever à une élégante simplicité dans un sujet qui demandait peu de verve, la force tragique lui manquait essentiellement. Il vient d'en donner une triste et dernière preuve dans sa uagédie de

îa Mort d! Henri IV : sujet impraticable , car quel intérêt peut produire l'assassinat du meilleur des rois ? assassinat , d'ailleurs , aussi mal coucerté dans le projet qu'atroce dans Fexécution, tramé sans motif par un courtisan perfide dans le palais même de ce prince, et presque sous ses yeux. Aucun Français (et il n'en est pas chez qui le seul nom de Henri ne réveille un sentiment de respect et d'amour) n'eût imaginé que, sur le théâtre de la nation, quelque dégénéré qu'il puisse être , on eût représenté impunément, et sans exciter de murmures , une pièce où l'on ne retrouve aucun trait de la physionomie de ce grand roi. C'est pourtant ce que nous avons vu ; et ce qui n'est pas moins singulier, c'est le nom même de Henri IV qui a servi à l'auteur de sauvegarde contre les sifflets. Le public de Paris n'a remarqué ni l'attitude plus que bourgeoise , ni la nullité de caractère, ni la conduite imprévoyante que M. Le Gouvé a prêtée à ce prince dans tout le cours de l'ouvrage ; il n'a vu que ce nom devenu sacré pour lui par une vénération d'habitude.

En terminant cet article, jugé trop rigoureux sans doute par les amis de l'auteur , mais dont nous avons été forcés de modifier quelques expressions , parce que le public le trouvait trop indulgent, le sentiment des convenances ne nous permet pas de dissimuler que nous avons vu avec

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peine, sur les affiches de nos spectacles, le nom cle M. Le Gouvé , annoncé comme instituteur d'une jeune actrice qui semblait , à la vérité , promettre quelque talent, mais à qui cette proclamation inusitée , osons dire même peu décente , n'a pas été, jusqu'ici, d'une utilité trèssensible. On sait que Racine avait donné des leçons à la célèbre Chanmeslé ; mais il n'eût jamais souffert que son nom fût affiché dans les rues à côté du sien , ni qu'on lui fît l'injure de l'annoncer comme un maître de déclamation. Le siècle de Louis XIV ne fut celui du génie que parce qu'il était en même temps celui des bienséances.

LE MIÈRE (Antoine-Marin), de l'Académie Française, né à Paris en lySS, mort en 1795. Quoique dur, sec et recherché dans ses vers, il en faisait quelquefois de très-heureux , mais en trop petit nombre pour se faire pardonner la longue persévérance avec laquelle il fatigua le public de ses pièces de théâtre.

Toutes ses études dramatiques semblaient n'avoir eu pour objet que l'effet de la pantomime , et la perspective de la scène. C'est , de toutes les parties de l'art , celle qu'il possédait le mieux ; et la nature paraissait en avoir fait un décorateur plutôt qu'un poète ; cependant il péchait moins par le fond des pensées que par la bizarrerie de

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Vexpression. Ses vers ressemblaient trop à de la prose contournée avec effort, et à laquelle on aurait attaché des rimes , comme par gageure : on peut s'en former une idée par ces lignes prises au hasard dans sa tragédie de Guillaume Tell :

, Hâte-toi; fiùs marcher sous liiVerje conduite, f^érs les dwers châteaux , notre inlru'pide élite, Tandis qn'at-'ec V acincr , moi j'irai sur le lac , Dans l'ombre de ia nuit , m'emparer de Kusnac.

En veut-on de plus bizarres encore , tirés de la même pièce ?

Je pars , j'erre en ces rocs où partout se hérisse Cette chaîne de monts qui couronne la Suisse.

Ses Pièces fugitives joignaient à cette singulière mélodie une originalité plus étrange encore , et dont lui seul avait le secret. 11 croyait , par exemple, louer la célèbre mademoiselle Dangeville , en lui disant :

Ta folâtre féerie accordait des cerveaux Les chanterelles élastiques.

Quelque invraisemblables que ces citations puissent paraître , nous prions les lecteurs de croire qu'il n'entre ici de notre part ni la moindre infidélité ni la plus légère altération.

Un peu revenu de la manie du théâtre et de ces petits vers duriusculcs , Fauteur voulut se signaler dans une autre carrière. 11 entreprit de chanter l'art de peindre ; d'après les poèmes de

Dufresuoy et de l'abbé de Marsy. Ce sujet était beau sans doute ; et Le Mière observa même , dans sa préface , qu'il était très-supérieur à celui de V Art poétique. C'était un engagement qu'il prenait avec le public de s'égaler au moins à Boileau , d'autant plus que son poème avait été très-fastueusement annoncé par des admirateurs maladroits ou malveillants. L'ouvrage parut enfin, et l'on y retrouve cette harmonie familière à l'auteur dont nous avions peut-être un peu trop prodigué les exemples dans nos précédentes éditions. Le style de ce poème est au style de Boileau ce que seraient aux sons d'une flûte douce le brait importun d'une scie , ou les aigres frottements d'une lime qui mord l'acier, en faisant frissonner l'oreille.

Tout le monde connaît ce vers que son originalité seule a fait retenir, et qu'on ne croirait pas de notre langue , pour peu qu'on mît de rapidité à le prononcer : «

Opéra sur roulette, et qu'on porte à dos d'homme.

11 en est un plus étrange encore , et qui mettrait en défaut l'articulation la plus excercée :

' Peins d'Assas , monlrc en lui huit efforts he'roï«]aes.

Mais ce qui n'est pas moins étonnant que ces vers , c'est qu'il est arrivé à l'auteur d'en faire

d'excellents , et qui seraient avoués de nos meilleurs poètes.

Nous ne citerons pas ce vers isolé :,

Le trident de Neptune est le sceptre du monde,

que peut-être on a trop vanté , et qui prouverait seulement qu'il n'est pas d'écrivain si médiocre à qui le hasard ne puisse procurer une bonne fortune ; mais il n'eu est pas de même d'une suite de vers bien faits , heureusement enchaînés l'un à l'autre , et qui supposent nécessairement du talent : or on en trouve de ce genre , en petit nombre il est vrai , mais assez pour étonner, dans les plus mauvais ouvrages de Le Mière. Boileau lui-même , qui savait apprécier mieux que personne le mérite des difficultés vaincues , n'eût-il pas applaudi ce morceau brillant sur V Anatomîe , que tout le monde a remarqué dans le Poème de la Peintiirel ii'eûtil pas été frappé de cette ingénieuse fiction du même ouvrage, si bien imaginée, et si bien rendue dans ces vers pleins d'harmonie ?

Il est une stupide et lourde Déiie ;

Le Thraolus autrefois fut par elle habité :

L'Ignorance est son nom ; la Paresse pesante

L'enfanta sans douleur aux bords d'une eau dormante , etc.

Trouverait-on dans beaucoup de nos tragédies modernes , des vers d'une expression plus gracieuse à la fois et plus touchante que ces veis

qu'on pourrait croire de Racine , et que nous n'avons jamais entendus sans plaisir dans la Veuve du Malabar?

Elle va donc mourir ; lielas ! que je la plains ! Brillante encor d'attraits , et dans la fluur de Tàge , Ah ! qu'il est douloureux d'exercer ce courage , Et d'éteindre au tombeau des jours remplis d'appas , Que la nature encor ne redemandait pas !

Enfin n'est-ce pas l'inspiration la plus heureuse qui a dicté à JLe Mière , dans son poème des Fastes , cette charmante description d'un clair de li^ne ?

Mais de Diane au ciel l'astre vient de paraître ;

Qu'il luit paisiblement sur ce séjour champêtre !

J'éloigne tes pavots , Morphée , et laisse-moi

Contempler ce bel astre aussi calme que toi ,

Cette voûte des cioux mélancolique et pure ,

Ce demi-jour si doux levé sur la nature ,

Ces sphères qui, roulant dans l'espace des cieux ,

Semblent y ralentir leur cours silencieux;

Du disque de Phébé la lumière argentée ,

En rayons iremblotians sous ces eaux répétée ,

Ou qui jète en ce bois, k travers les rameaux.

Une clarté douteuse et des jours inégaux ;

Des différents objets la couleur affaiblie ,

Tout repose la vue et l'âme recueillie.

Reine des Nuits , l'amant devant toi vient rêver ,

Le sage réfléchir, le savant observer :

Il tarde au voyageur, dans une nuit obscure ,

Que ton pâle flambeau se lève et le rassure.

Le ciel d'où tu me luis est le sacré Vallon,

Et je sens que Diane est la sœur d'Apollon.

• On a peine à concevoir que cette suite de vers heureux soit du même homme qui s'en est permis

de si barbares ou de si grotesques. C^est même à rei^ret que nous croyons y remarquer une inconvenance. L'auteur, dajis Tavant-dernier vers, paraît se représenter le ciel comme un vallon , et il n'a pas senti combien ces deux images étaient inconciliables. M. Le Brun, qui en a jugé comme nous , a pris la peine de corriger cette faute en changeant ainsi le vers défectueux :

L'asyle oîi tu me luis est le sacre Vallon, Et je sens que Diane , etc.

Cette leçon ne laisse rien à désirer dans ce morceau plein d'élégance et de grâce.

On serait tenté de croire que le hasard seul avait part à ces beautés qui se trouvent semées de loin en loin dans les ouvrages de Le Mière : car, sMl en eût eu le sentiment, lui-même n'eût pu s'empêcher d'être frappé du contraste qu'elles présentent avec le style dont il avait contracté la malheureuse habitude. Quoi qu'il en soit, nous lui devions la justice de les faire remarquer comme des exceptions heureuses, qu'on chercherait vainement dans certains poètes qui se croyaient infiniment supérieurs à Le Mière, et dont la petite réputation s'éteindra peut-être avant la sienne. Il avait du moins le mérite de racheter, dans sa vie privée, par des qualités très-estimables, les bizarreries de son esprit. Observez encore à son avantage que ce qui n'est que bizarre n'exclut pas

toujours le génie, et que Boileau préférait la burlesque audace de Bergerac aux yers glacés de quelques poètes de son temps qui , tout fiers de leur élégante médiocrité, s'érigeaient peut-être en législateurs du goût.

LE MOINE ( Pierre ) , jésuite , né à Chauxnout en Bassigny en 1602 , mort à Paris en 1672. Son poème de Saint Louis , dont Boileau n'a cru devoir dire ni bien ni mal , prouve qu'il était né avec de grandes dispositions pour la poésie ; et peut-être ne lui a-t-il manqua, pour atteindre à la perfection de son art, que d'avoir écrit dans un siècle qui lui eût présenté des modèles de goût. Mais ce poème est tombé , parce que l'auteur n'a pas su régler son imagination , et qu^il lie s'est pas conformé à ce précepte d'Horace :

Et quœ

Desperat tracUita nilescerc passe , relinquit.

\\ n'est point de petits détails que la poésie ne puisse ennoblir sans doute , mais elle rejeté ceux qui sont ingrats ; et vouloir tout peindre , est aussi rebutant que de vouloir tout dire.

LEONARD (Nicolas-Germain), né à la Guadeloupe en 1744? niort à Nantes en 1795. L'un des premiers écrivains qui ait introduit, ou qui ait tenté de remettre en faveur dans notre poésie

le genre descriptif dont on a tant abusé de nos jours, et qui commence à devenir un peu fastidieux à force d'avoir été prodigué. Mais c'est au genre de Tidylle que Léonard semblait appelé par un goût prédominant , et dans lequel nous osons croire qu'il s'est montré très-supérieur, et comme poète et comme peintre , à madame Deshoullères, dont la réputation nous a toujours paru fort exagérée. En effet , dans des vers non moins faciles, mais plus élégants , plus riches d'images, et d'une hai^monie plus variée que ceux de cette dame , il a su prêter des couleurs et de la vie à ce qu'elle n'exprimait que d'une manière presque toujours faible ou commune , et dans un style beaucoup trop rapproché de la prose.

L'idylle n'est pas cependant le seul genre où cet aimable écrivain se soit exercé. On a de lui différents ouvrages qui prouvent qu'il avait à la fois le mérite de bien choisir ses modèles et le talent de les imiter. Thomson et Gessner parmi les modernes; chez les anciens, Anacréon, Catulle, Horace, Tibulle, Virgile même, paraissent lui avoir servi de maîtres ; et c^est en se pénétrant fortement de leurs beautés qu'avec un talent inférieur dans l'art des vers à celui de Colardeau , il réussit , dans la seule occasion qui put s'offrir de les comparer, non seulement à soutenir contre lui une lutte glorieuse, mais à lui en disputer l'avantage , et peut-être à le rem-

porter. Tous deux avaient formé le projet de mettre eu vers le Temple de Gnide de Montesquieu. Ce projet pouvait être mal conçu; mais enfin tous deux y travaillèrent en concurrence , et les deux ouvrages parurent presque simultanément.

La différence de leur manière est remarquable, et se fait sentir jusque dans le choix du rhytlime que l'un et l'autre adoptèrent. Colardeau , dans son imitation, plus libre que fidèle, employa la sévérité du vers alexandrin , moins convenable, à ce qu'il nous semble , au ton gracieux de l'original , que le vers de dix syllabes , ou les vers mêlés , choisis de préférence par Léonard , et qui d'ailleurs se conciliaient mieux avec le naturel, la simplicité élégante, en un mot avec les formes habituelles de son style. A notre avis , il paraît avoir mérité le prix de cette espèce de concours ; et si sa versification est en général moins savante que celle de Colardeau, si même son rang n'est pas très-élevé dans la classe des poètes qui se sont distingués par leurs talents , il est du moins du nombre de ceux dont on a retenu des vers cités avec éloge dans tous les ÎDons recueils ; et l'on ne peut lui disputer le titre d'écrivain très-agréable en plus d'un genre.

C'est k son neveu, M. Campenon , jeune homme d'une modestie rare , et déjà connu trèsavantageusement dans les Lettres , que l'on doit

su H LA littératuhe. 27

la première édition des OEuvres de Léonard , et nous apprenons qu'il en prépare incessamment une nouvelle. On lui doit aussi celle des Œuvres choisies de Clément Marot, précédée d'un Discours non moins curieux que bien écrit : mais c'est de lui-même que nous l'invitons maintenant à s'occuper, -en secondant par le travail les heureuses dispositions qu'il a reçues de la nature. 11 en avait déjà donné des preuves par différents petits ouvrages qui nous l'avaient fait distinguer; mais il a bien voulu nous lire plusieurs fragments d'un poème champêtre plein d'images agréables', et dans lequel nous avons cru reconnaître l'élégance , la facilité, la grâce, et , si nous l'osons dire, l'accent naïf des meilleures productions de son. cincle. Tel fut du moins le jugement que nous en portâmes alors , et que nous aimons à lui rappeler comme un motif d'émulation. Autant nous nous sommes permis de sévérité dans ces Mémoires contre la médiocrité orgueilleuse , autant nous nous plaisons à encourager le mérite modeste et les jeunes talents qui n'employent, pour se faire valoir, ni les ruses du manège, ni les bassesses de l'intrigue,

LE SAGE ( Alain-René) , né à Vannes en Bretagne en 1668 , mort à Boulogne-sur-mer en 1747? auteur du meilleur de nos romans, car Télémaque n'en est pas un. Cet homme esli-

mable n^ayant eu ni fortune , ni cabale, ni manège, a été honteusement négligé par tous les biographes. Les Anglais qui , surtout dans le genre des romans , paraissent n'être sensibles qu'à l'imitation vraie de la nature , et qui en cela sont trèsraisonnables , font de Gilblas la plus grande estime. Cet ouvrage , comme on l'a dit ailleurs , est peut-être supérieur au roman de Don Quichotte , qui n'est qu'une satire , à la vérité trèsingénieuse , d'un ridicule particulier à la nation espagnole : ce ridicule n'existant plus , Don Quichotte perd nécessairement beaucoup de son mérite , et Gilblas demeurera toujours.

Aucune des aventures de ce livre n'est audessus de la sphère des événements communs. Ce n'est point une accumulation triste et sombre de faits tragiques amenés sans vraisemblance , et d'incidents merveilleux, tels que la vie des aventuriers les plus romanesques en fournirait à peine quelques exemples ; c'est la peinture la plus fidèle et la plus naïve deFhomme pris dans toutes les conditions. On se fait illusion , en lisant ce roman, au point de croire en reconnaître tous les personnages : Molière lui-même , s'il eût fait un roman , n'en eût pas fait un plus vrai.

Ce qui ajoute encore à la gloire de Le Sage , c'est qu'il a donné au théâtre l'excellente comédie de Turcaret. Quoique la plupart des financiers de nos jours ne ressemblent plus entière-

ment aux modèles que Le Sage avait sous les yeux , cependant tant qu'il y aura des parvenus insolents , dont les richesses auront achevé de corrompre les moeurs ; tant que l'on verra des coquettes rusées mettre sans pudeur à contribution l'imbécille et vaine opulence, cette pièce subsistera comme un des plus beaux monuments dont notre scène comique ait à se glorifier.

Cette comédie fit beaucoup de bruit avant que d'être jouée , et donna lieu à une anecdote que nous rapporterons avec d'autant plus de plaisir , qu'elle prouve que Le Sage avait un grand caractère, qualité qui accompagne presque toujours le vrai talent. Les financiers tentèrent toutes sortes de moyens pour empêcher la représentation de Turcaret. Madame la ^princesse de Bouillon , qui avait-chez elle un bureau d'esprit , fît offrir à Le Sage sa protection contre leur cabale, et lui fit demander une lecture de sa pièce.

L'auteur alla prendre son jour , et la supplia de vouloir bien lui faire la grâce de rassembler son. monde avant midi , attendu qu'il ne lui était pas possible de lire après dîner. La demande était trop juste pour être refusée ;'mais un accident imprévu empêcha l'auteur d'être exact. Il ne put arriver qu'un heure plus tard. Un procès , fort important pour lui, se jugeait ce jour-ia même , et il eut le malheur de le perdre. En arrivant chez la princesse , il raconta sa disgrâce,

5o MÉMOIRES

et se confondit en excuses. On les reçut avec hauteur. On lui dit qu'aucune raison ne pouvait justifier l'indécence de faire attendre si longtemps Le Sage interrompit cette leçon

pleine d'aigreur, en disant à la princesse : « Ma- » dame , je vous ai fait perdre une heure; je )) vais vous la faire regagner , car je vous jure, y> avec tout le respect que je vous dois , que je )> n'aurai point l'honneur de vous lire ma pièce ». Il lui fit une profonde révérence , et se retira. On courut après lui , mais il ne voulut jamais rentrer.

On sait que Turcaret est resté au théâtre ; la petite comédie de Crispin rival de soji maître, ne lui est pas inférieure en son genre. Regnard n'a rien produit de plus gai ; et il nous semble que cette pièce charmante devrait être le plus sûr contre-poison de ces dolentes rapsodies qui ont rendu notre scène si méconnaissable. Le Sage avait parfaitement senti que le théâtre n'est point une chaire , qu'il ne faut pas y prêcher fastidieusement une morale froide, monotone et inanimée ; mais que l'art , comme l'a dit un de nos poètes, consiste ànous instruire par gracieux préceptes , et pav sermons de joie antidotes. C'était ainsi du moins que , dans le style un peu bizarre de ses épîtres , J. B. Rousseau définissait la comédie , et c'est en effet ce qu'elle doit être.

Un mérite qui distinguera toujours Le Sage parmi les auteurs dramatiques , c'est la vérité de

SUR LA HTTÉP..ATURE. 3l

son dialogue. Jamais on n'y trouve une plaisanterie, un trait qui ne soit amené par le sujet même. Jamais l'auteur n'abandonne la scène pour courir après une épigramme , ou une saillie déplacée. Personne, en ce genre, ne s^est plus approché de Molière.

On doit encore à la gaîté de cet écrivain l'origine de la comédie en .vaudevilles , reste précieux de la bonne plaisanterie française, auquel on a substitué , de nos jours , de tristes opérasbouffons et de honteuses parades, comme si, dans tous les genres, on eût conspiré pour avilir le goût de la nation.

Le Sage ne fut point de TAcademie; et c'est une singularité remarquable , que cette exclusion semble avoir été précisément réservée à nos meilleurs auteurs comiques.

LEULIETTE (N. ). Forcé, par la profession et par la mauvaise fortune de son père , à consacrer les premières années de sa jeunesse à l'état de serrurier , une vocation impérieuse l'appelait en même temps aux lettres. Privé de tous les secours qui lui auraient facilité les moyens de s'instruire^ il fut réduit à se passer de maître, et renouvela en quelque sorte l'exemple de ce forgeron flamand dont l'amour ht un peintre célèbre , et de qui l'on a dit :

Connubialis arnor de Mukibrefecit j^pelhm.

Les progrès de M. Leuliette animé par la seule passion de l'étude , furent très-rapides. En peu d'années , les langues grecque , latine , anglaise lui devinrent familières > et, à l'époque des troubles qui agitèrent la France , il parut de lui une Réponse pleine de chaleur à un Discours de M. de Lalli , fait en faveur des émigrés , sans en. excepter ceux qui , devenus infidèles à leur patrie , s'étaient cru le droit de s'armer contre elle. Autant M. Leuliette se montrait inexorable à l'égard de ces derniers , autant il déploya d'intérêt et de sensibilité en prenant la défense des familles malheureuses qui n'avaient fui que pour se dérober à la fureur de l'esprit de parti qui faisait alors de la France une arène sanglante. A cette époque douloureuse , qu'on ne se rappelé qu'avec effroi , nous n'avons rien lu qui nous ait causé une émotion plus vive que cet éloquent plaidoyer en faveur de l'innocence.

Dans les jours de calme et de gloire qui suivirent ces désastres , et que nous devons au héros qui nous a sauvés , l'Institut national proposa , pour sujet de prix , \ Influence qu'avait eue sur V Europe la réformation de Luther. M. Leuliette, alors désigné pour remplir la place de professeur de belles-lettres au L-ycée de Versailles , traita ce sujet moins complètement, à quelques égards, que M. de Villers qui obtint le prix , mais dont le Discours^ très -inférieur par l'éloquence à

celui de M. Leulietie , fit généralement regretter que , pour cette importante question , FInstitut national n^eût à décerner qu'un seul prix. A la justesse , à la profondeur , à la rapidité de son. coup-d'oeil , l'auteur sut réunir un style dont la trace, perdue depuis long-temps > ije pouvait Se retrouver que par Fétude constante des plus grands ■ inaitres de l'art oratoire. t.'

Nous apprenons avec douleur, en terminant cet article , que M. Leuliette , victime d'un de ces accidents que la multitude el la rapidité inconsidérée des voitures rendent à Paris beaucou}). trop fréquents , vient de mourir ; et sa mort , affligeante pour ses amis , est une perte réelle pour la littérature.

LEVESQUE (Pjerre-Charles) , né à Paris en 1756. Quoiqu'il ait donné deux ouvrages très-, estimables, l'Homme m.ofalexVjrlom.me pensant^ sa modestie a retardé sa réputation. Enhardis par cette modestie même , des pirates de philosophie ont mis à contribution le premier de ces ouvrages de la manière la plus -audacieuse (i). Ils s'étaient flattés sans doute de n'être pas découverts ; mais la maladresse aveclaquelle ils ont tâché de déguiser leurs larcins , en lui dérobant

Cl) VojQz l'article Rayivai,.

des pages entières , a décelé la source où ils avaient puisé.

Il était de la destinée de M. Lévesque d^avoir à se plaindre des plagiaires. On lui doit une histoire complète de Russie, ouvrage qui manquait à l'Europe. Elle venait à peine de paraîU'e , qu'il se répandit un Prospectus qui annonçait la même Histoire par M.Leclerc. On s'attendait à de nouveaux détails ; mais on vit avec étonnement, à la publication du premier volume , que ce qui appartient véritablement à l'Histoire de Russie ne composait que la plus faible partie de l'ouvrage; on vit avec plus de surprise encore que cette partie n'était qu'un extrait de l'ouvrage de M. Lévesque , et n'offrait aucun nouveau fait , aucune nouvelle circonstance , quoique les originaux en eussent fourni un grand nombre , si l'auteur les eût consultés.

C'est ce qui n'est pas échappé au savant bénédictin Don Clément , auteur de V^rt de 'vérifierles dates, (( C'est, dit-il, en parlant de M. Lé- » vesque , à la peine qu'a prise cet estimable his- » torien , que notre littérature est redevable de >) cette nouvelle lumière. Nous lui devons nous- )) mêmes presque tous les changements que nous )) avons faits (dans une seconde édition) à notre » chronologie historique de la Russie. M. Leclerc, » qui a écrit après M. Lévesque , nous a appris » par son exemple à marcher sur les pas d'un si

» bon guide , dont il ne s'écarte guère , etc. ».

Cependant M. Leclerc , en suivant fidèlement, pour ne pas dire servilement , les pas de M, Lévesque, s'est permis souvent de l'insulter. Si des reproches publics l'ont empêché de continuer à le copier depuis la fin du seizième siècle, il s'égare alors en prenant pour guide , jusqu'au règne de Pierre-Ie-Grand , des livres français oubliés , et qui méritent de l'être.

Sans avoir fait une étude particulière de l'Histoire du Nord , nous avons une preuve que , pour cette période , M. Lévesque a choisi les meilleures autorités : c'est que M. Coxe s'est parfaitement rencontré avec lui lorsqu'il a eu occasion, dans ses voyages au nord de l'Europe , de rapporter les mêmes faits ; et l'on sait que M. Coxe était guidé par le savant Muller, de l'Académie de Pétersbourg, l'homme qui a le mieux connu les archives et l'histoire de Russie.

C'est à M. Lévesque que nous sommes redevables de plusieurs remarques curieuses et intéressantes dont il a bien voulu enrichir le volume intitulé Histoire de Russie, sous Pierre-le-Grand^ dans notre édition commentée de Voltaire ; et c'est encore un des avantages qui distinguent éminemment cette édition de toutes celles qui l'ont précédée. D'après des renseignements peu fidèles qui avaient été donnés à Voltaire par ordre de l'impératrice Elisabeth; il s'était souvent trompé

dans le cours de cette histoire, et M. Lévesqne indique non seulement ces erreurs , mais il les corrige, eu conservant toujours envers l'auteur la circonspection décente dont la critique ne doit jamais s'écarter envers un homme supérieur.

M. Lévesque a publié depuis un morceau considérable de l'Histoire de France sous les cinq premiers Valois , c'est-à-dire, depuis le règne de Philippe de Valois jusqu'à la mort de Charles VII. Cet ouvrage est surtout remarquable par une introduction remplie de recherches curieuses, dans laquelle l'auteur suit les révolutions et les progrès de la monarchie, depuis le règne de Pépin jusqu'à la mort de Charles-le-Bel. Cette introduction prouverait ^eule^ combien il est appelé au genre historique. 11 y réfute des erreurs accréditées, et nous connaissons peu d'ouvrages écrits avec plus de raison, de sagesse et de vérité. ;^i

LEVESQUE ( mademoiselle Rose ) , aujourd'hui madame de Pétigny, hlle du précédent, née à Paris en 1768. A quinze ou seize aws au plus , elle avait donné un petit recueil intitulé Idylles ou Contes champêtres.

Ce recueil; ^ comme nous eûmes occasion de le dire dans ujie lettre adressée aux auteurs du Journal de Paris , respirait la candeur et la douce sensibilité du premier âge. Jamais enfant n'avait présenté aux muses des prémices plus aimables.

SUR LA LITTÉRATURE. Sy

Elle a donné depuis d'autres ouvrages de ce genre agréable auquel les femmes sembleraient appelées de préférence à tout autre, et qui n'ont pas démenti l'opinion avantageuse qu^elle avait donnée de ses talents.

L'HOPITAL (Michel de ) , né à Aigue-Perse en Auvergne en i5o5, mort à sa campagne de Vignay en Beauce en i5j5. Chancelier de France , et l'un des plus grands hommes de son temps. D'une naissance obscure, et dans unsiècle où la nation ne rassembla jamais plus de grands caractères, il parvint, comme Cicéron, à la première dignité de la magistrature , et il s'y conduisit avec la fermeté de Caton.

Tant qu'il conserva sa place , il retarda les malheurs de la France ; et il lui aurait épargné les horreurs des guerres civiles qui la désolèrent, si la faction des Guises n'avait prévalu sur la sagesse de ses conseils. Ce grand nom rrfenquait aux anciennes éditions de nos Mémoires ; l'homme d'état ne devait point nous dérober l'homme de lettres , et L'Hôpital fut un de ceux qui les cultivèrent avec le plus d'éclat. Ses poésies latines ( car alors on n'écrivait guère que dans cette langue) respirentrenlhousiasme d'ime âme forte et intrépide , et ce mérite nous les a conservées.

Le caractère de ce vertueux chancelier nous paraît avoir été très-bien saisi par l'auteur de la

tragédie de Charles IX ; nous le regardons même comme mi des plus beaux ornements de cette pièce.

Il est remarquable que les trois personnages les plus éminenis en vertu et les plus éclairés de ce siècle , L^Hopital , le président de Thou , et Fra-Paolo , penchaient vers les opinions des protestants : ce fait seul prouverait à quel excès avaient été portés les scandales de l'ancienne église.

LINGUET ( Simon -NICOLAS- Henri ), né à Reims en 17 36. Ecrivain non moins célèbre par les^ orages de sa vie que par ses talents. On.lui a reproché Famour des paradoxes; et véritablement, dans son livre de la Théorie des Lois ci^'Iles , et dans la plupart de ses ouvrages , il semblait avoir un secret penchant à s'éloigner des idées reçues ; mais la considération qu'il s'était acquise méritait du moins que l'on suspendît son jugement sur quelques opinions qui peut-être ne passent pour vraies que parce qu'elles n'ont jamais été suffisament approfondies.

Il nous semble que , la plupart des objets pouvant être considérés sous des aspects absolument opposés , ce serait une témérité que de donner légèrement le nom de paradoxe à tout ce qui contrarie les notions communes. La liberté , par exemple , est le plus grand des biens, sans doute.

SUR LA LITTÉRATURE. 5g

€t la servitude le plus grand des maux ; mais il est permis d'examiner si ce qu'on nomme liberté, dans l'état actuel des sociétés , n'est pas un avantage souvent funeste , et si la servitude, modifiée par la bonté d'un maître , et par l'intérêt qu'il a de conserver son esclave , ne présenterait pas une situation plus heureuse qu'une liberté illusoire, dont l'effet est presque toujours de faire périr de misère l'infortuné qui la possède.

En fixant ainsi l'état de la question, on pourra juger si Linguet s'est trompé ou non dans sa Théorie des Lois , en paraissant préférer la servitude de l'esclave à la liberté du manoeuvre. Il est vrai que, dans ses Annales politiques et littéraires , ouvrage auquel nous reviendrons à la fin de cet article, il serait plus difficile de le justifier du goût dont on l'accusait pour les paralogismes.

Tout le monde sait avec quel succès il avait déployé ses talents dans la carrière du barreau , et l'étrange révolution qui lui fit perdre son état, malgré le voeu d une grande partie du public. On peut, sur cet événement singulier, consulter nos éditions précédentes. L'empressement qui nous fit choisir, pour nous déclarer en sa faveur , le moment même où Forage excité contre lui paraissait le plus violent, n'est pas une faible preuve de notre impartialité. Nos lecteurs y reconnaîtront ce caractère de justice qui nous a

4o MÉMOIRES

toujours soulevés contre toute apparence de persécution.

Lors de la retraite de cet écrivain hors de France , nous ne devons pas dissimuler que ses partisans même furent fatigués de la profusion de ses apologies. On eût désiré que, dans l'amertume de ses plaintes , il n'eût pas confondu trop souvent le style de Faudace et celui du vrai courage. Quiconque en effet se propose d'intéresser le public à ses malheurs , doit craindre surtout d'exciter des soupçons , et de justifier par un style trop violent les emportements de ses ennemis : mais ces détails sont étrangers à ces Mémoires , et ne nous empêchent pas de reconnaître que Linguet n'eût beaucoup de talent.

Ce n'est pas que sa manière d'écrire nous paraisse , à beaucoup près , exempte de défauts , et que nous approuvions les métaphores dures et excessives (i) , qu'il prodigue trop souvent dans

(i) Exemple pris au hasard de ces singulières me'taphores : « Les variations dans le prix du pain , sont une » vérole politique qui ronge l'Etat dans toutes ses parties » nobles. Les approvisionnements d'oidonnance sont le )) mercure secourable qui peut le guérir : mais, avant que )) de l'employer , il faut le modifier par une manipulation )) très-aisée. Si on le donne tout crud, on fera enfler le » malade ; mais après la préparation on lui rendra une )) santé inaltérable. »

Linguet, Lettres sur la Théorie des Lois.

Ses ouvi^ages. Cette abondance vicieuse suppose à la vérité de Fesprit , mais n'en est pas moins UQ abus d'esprit dont il est étonnant qu'on n'aperçoive pas le ridicule.

Ce que nous disons ici, nous l'avions dit lorsque Linguet vivait ; et nous terminions son article ^ comme nous allons le finir , en lui remettant , en quelque sorte, sous les yeux la liste de ses étranges paradoxes.

i< Quoique portés à nous défier un peu des opi- :» nions populaires , il en est que nous sommes y) forcés de respecter, et M. Linguet voudra i) bien nous dispenser d'adopter une foule d'idées )) nouvelles qu'il a répandues depuis quelque » temps dans ses Annales politiques , de ma- » nière à étonner les têtes les plus froides.

w 11 nous permettra de conserver nos préju- » gés d'estime et d'admiration pour Horace.

» Nous nous garderons bien de dire , à son » exemple, en parlant d'un des chcf-d'œuvres de » notre langue , les presque défuntes Lettres pro- » vînciales ; ces Lettres , avant de mourir , enter- » lieront encore bien des réputations.

i( Nous n'établirons aucune parité entre 1'^- )) mile du fameux citoyen de Genève et l'ouvrage j) de ténèbres intitulé Système de la Nature : » il est trop évident que celui-ci contient le poi- » son dont l'autre est manifestement l'antidote.

)) Nous respecterons les réputations affermies

» du chancelier de L'Hôpital et du président de )) Montesquieu ; et si nous avions le projet d'a- » baisser celle de d'Alembert , nous aurions du )) moins la prudence de ne pas lui disputer , en )) géométrie, une réputation contre laquelle per- }) sonne n'a réclamé.

» Après avoir flatté M. de Voltaire pendant sa » vie, nous ne passerions pas tout-à-coup , envers » ce grand homme, de l'adulation à l'irrévérence.

» Quand le nom du grand Corneille n'aurait » pour nous qu'une importance très-légère , nous » croirions cependant lui devoir assez d'égards » pour ne pas dire ouvertement que Rodogune » est une des plus mauvaises pièces du théâtre.

)) Nous éviterions par prudence de faire un )) aveu trop naïf de quelques-uns de nos senti- )) ments, et dédire, par exemple, qu'un scé- » lérat qui n'aurait pas plus d'adresse que le Tar- » tuffe de Molière , ne serait pas un homme très- )) dangereux.

•» Si le déplorable état de notre littérature nous )) réduisait à parler malgré nous des zoïles ignorés )) qui ont entrepris de faire revivre la très-défunte » Année littéraire , nous ne nous moquerions pas » du public assez ouvertement pour les placer )) dans la classe des gens de lettres qui honorent » la nation. Nous ne sacrifierions point à ces )) hommes obscurs des écrivains du premier mé- » rite , quand même ces écrivains seraient atteints

>) et convaincus de philosophie , parce qu'il se » pourrait à la rigueur qu'un philosophe , dans )) l'acception la moins favorable du mot , eût ;, aux » égards qu'on doit aux talents , des droits mieux » fondés que certains anti-philosophes turbulents » et fanatiques.

» Si quelques magistrats , sur Tayis de leurs » confesseurs , ont eu le malheur de donner , dans » des temps de barbarie, quelques exemples d'in- » tolérance , ces exemples très - rares ne nous » serviraient pas de prétextes pour attribuer au » corps entier de la magistrature , ni les assassii) nats de l'inquisition , ni le massacre de la Saint- » Barthélemi , ni cette foule de proscriptions re- » ligieuses qui ont désolé la terre depuis quinze » siècles ; mais nous en laisserons le mérite aux » pieux instigateurs de ces meurtres , qui n'ont j) jamais eu l'intention de les désavouer , et à ceux )) qui , s'ils en étaient les maîtres , sembleraient » tentés de renouveler ces scènes d'horreur et » de démence.

» Sur la foi de quelques anecdotes visiblement » conlrouvées, nous ne chercherions pas à jeter )) des ridicules sur des écrivains très-estimables , )i tels que l'auteur du Traité des Délits et des j) Peines , ouvrage couronné , non par l'Acadé- » mie , mais par la Société économique de Berne , » qui a fait le même honneur aux Entretiens de » Phocion de M. l'abbé de Mably . Nous respecte-

}) rions ce monument de bienfaisance envers les » hommes , et nous permettrions à l'Italie de s'en- }) orgueillir d'avoir produit un ouvrage qui a déjà ^> contribué à la réforme du Code criminel dans » une grande partie de l'Europe.

)) L'envie de nous singulariser ne nous ferait » pas hasarder des parallèles trop choquants , ni » comparer , par exemple , le vertueux Sully à a Fabbé Terray.

)) Comme le ressentiment le plus juste doit » avoir ses bornes , nous nous garderions bien de » confondre, ainsi que l'a fait M. Linguet , dans » ses invectives amères contre l'ordre des avo- » cats, ceux qui honorent véritablement cette )) profession , avec ceux qui pourraient en être » l'opprobre par l'abus de leurs talents ; et le » même sentiment de vénération qui nous ferait » invoquer, dans nos apologies , le nom de Fo- » rateur romain , nous accoutumerait aussi à ne )) prononcer qu'avec respect celui de Gerbier.

» Pour ne pas grossir sans nécessité la liste déjà » trop nombreuse des fléaux de la providence , » nous n'ajouterions pas aux ravages réels de la » guerre , de la peste et de la famine , les pré- » tendues dévastations occasionnées par l'agriii culture. D'ailleurs , le poison lent du pain » n'ayant point encore altéré nos organes d'une » manière sensible, nous regarderions comme un » parti trop violent de proposer tout-à-coup aux

SUR I-A llTTÉRATURE. ^^

» nations qui cultivent le blé , de le changer pour « du gland , ou de devenir herbivores , du moins » tant que la salubrité de ce nouveau régime ne » nous sera pas pas rigoureusement démontrée. » Enfin , nous croirions devoir préférer le mé- » rite , peut-être obscur , de n^écrire que des « choses, vraies et utiles , à la manie plus bril- » lante , mais an fond peu glorieuse , de ne dire » que des choses fort extraordinaires. » - Tels étaient à la lettre , et sans aucune exagération , les paradoxes bizarres que Linguet avait accumulés dans ses annales et dans plusieurs de ses ouvrages. On sait quelle a été sa fin tragique- 11 est mort en 1794 ? sur le même échafaud où fut versé le sang de tant d'illustres victimes de l'anarchie qui régnait alors ; mais , s'il a partagé l'honneur du même supplice , il n'avait pas , à beaucoup près , dans l'opinion publique, la même considération. Il n'en a pas moins de droits à l'intérêt que doit inspirer le malheur. Il fut jugé par cet affreux tribunal révolutionnaire qui , dédaignant jusqu'à l'apparence des formes légales , ne permettait aux accusés de se défendre , ni par eux-mêmes , ni par un défenseur de leur choix , et se faisait un jeu barbare de motiver ses arrêts de mort sur de prétendus soupçons dont il connaissait parfaitement la fausseté et l'absurdité.

LONGEPIERRE ( Hilaire-Bernard de ) , né

à Dijon eu i65g , mort en 1721. Sa tragédie de M^dée a fait oublier celle de Corneille , à l'exception du fameux Moi , que Ton n'oubliera jamais , et de plusieurs vers dignes d'accompagner ce trait sublime ; mais , lorsqu'il fit sa Médée , Corneille n'en était qu'à son aurore.

Voltaire a profité , dans son Oreste , de !'£"lectre de Longepierre , ou plutôt ayant puisé dans la même source que lui , c'est-à-dire , dans Sophocle , il n'est pas surprenant qu'il y ait quelque ressemblance , non dans le style , mais dans le plan des deux pièces. Longepierre avait le mérite rare de bien connaître les anciens , mais il sentait mieux leurs beautés qu'il ne savait les rendre. On peut en juger par ses traductions d'Anacréon , de Sapho , de Théocrite , de Moschus, de Bion , écrites en vers durs et faibles , souvent même ridicules , et par cette épigramme de Rousseau , un peu exagérée , comme le sont toutes les épigrammes :

Longepierre le translateur.

De l'antiquité zélateur,

Imite les premiers fidèles

Qui combattaient jusc£u'au trépas

Pour des vérités immortelles

Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.

Longepierre les comprenait , il en apercevait même tout le mérite ,• mais le génie et Fexpression lui manquaient.

LUCE DE LANCIVAL ( N.)- Ce n'est pas sous le rapport des talents distingués qui l'ont rendu célèbre , en qualité de professeur de belles lettres, au Lycée impérial, ni môme d'après ce qu'il a pu mériter d'estime par les différents ouvrages en Ters qu'il a publiés jusqu'ici , que nous allons le considérer , mais seulement comme écrivain dramatique ; et nous commençons par avouer que ses premiers essais en ce genre ne promettaient pas -sa tragédie dJ Hector.

Au moment même où nous en parlons , elle jouit d'un succès de représentation très-brillant, et qui ne permet pas de douter que , du moins en quelques parties , elle n'ait un mérite d'exécution qui justifie ces applaudissements. Mais il en est d'autres contre lesquelles la critique s'est élevée avec tant d'unanimité qu'on ne peut la soupçonner ni d'injustice ni de malveillance.

Parmi les papiers publics qui ont rendu compte de cette pièce , aucun , à ce qu'il nous semble , n'en a parlé avec plus de sagesse et de goût que le Mercure de France. En rele\ant les défauts, il a soin de faire valoir les beautés ; et d'après son opinion qui est aussi la nôtre, c'est principalement au personnage d'Hector, et au grand intérêt qu'il répand sur la pièce , qu'elle est redevable de son succès. On sent combien ce caractère héroïque a dû plaire à l'époque glorieuse où la valeur qui a relevé les deslins de la France , est

mise, au rang qu'elle mérite par le héros qui en est le plus beau modèle.

Le sujet à' Hector avait été traité , il y a près de cinquante ans , par un jeune homme qu^une mort prématurée a depuis enlevé aux lettres, et qui avait été long-temps notre ami. Sa pièce , refusée d'abord en cinq actes , que Textrême simplicité du sujet ne paraissait pas comporter, et réduite à trois par notre conseil , fut accueillie des comédiens avec la plus grande faveur ; elle était même à la veille d'être représentée, lorsqu'un homme de la haute finance , puissant par son crédit , voulut forcer l'auteur , employé alors dans ses bureaux , à donner le rùle dV^/zdromaque à une actrice très-médîoci'^, mais qui était sa maîtresse. L'auteur eut la noble fierté de se refuser à cette basse complaisance qui aurait d'ailleurs été funeste à sa pièce , et le financier lui ôta son emploi.

Cette tragédie , écrite avec élégance , conduiteavec sagesse, eût infailliblement réussi dans un temps où, plus rapprochés des bons modèles, nous sentions le mérite de cette belle simplicité qui n'est plus de mode aujourd'hui , mais dont , pour l'honneur du théâtre, il faudrait peut-être rappeler le souvenir. Cette pièce même , qui ne nuirait pas au Ijrillant succès de M. de Lancival , pourrait en donner le moyen; et notre théâtre, comme celui des Grecs, offre plusieurs sujets

que différents auteurs ont traités, chacun a. leur manière , et qui toutes ont i éussi. La tragédie de M. de Clair-Fontaine ( c'est Je nom de l'auteur dont nous parlons ) a des droits incontestables à la représentation , puisqu'elle a été mise sur le répertoire de la comédie, et qu'elle est devenue la propriété de sa famille : ce serait donc , de la part des comédiens , un acte de justice de la représenter , et nous estimons assez M. de Lancival pour ne pas douter qu'il ne saisit avec empressement l'occasion d'ajouter un nouvel éclat à sa gloire en favorisant la demande de cette famille, d'ailleurs peu fortunée.

Récompensé magnifiquement et de sa pièce et des services qu'il a rendus et qu'il continue de rendre à l'instruction publique, il est digne de donner ce noble exemple qui est de notre part le voeu d'une ancienne amitié pour M. de Clair-Fontaine , dont le nom même , par une espèce de fatalité, avait été oublié jusqu'ici dans les Annales de la Littérature.

MABLY ( l'abbé Bonnot de ) , né à Grenoble en 1709, mort h Paris en 1786 , frère de l'abbé de Condillac , auteur de plusieurs écrits trèsestimés sur la politique , l'histoire et la morale. C'est dans ses Entretiens de Phocion^ que Mar-

montel a puisé tout ce qu'il a fait dire de plus raisonnable k son Bélîsaire ; mais ce qui est trèsbien placé dans le premier de ces ouvrages , devient froid et ennuyeux dans le roman de IVIarmontel , parce qu'il est construit sur un mauvais plan , ou plutôt parce qu'il en est absolument dénué; ce qui n'a pas empêché quelques enthousiastes de la nouvelle philosophie d'oser comparer cette production éphémère à l'immortel ouvrage de Tëlëmaque.

La Société économique de Berne , quoique l'abbé de Mably n'eût point brigué cette palme académique , adjugea aux Entretiens de Phocion le prix qu'elle est en usage de distribuer annuellement. Elle a fait depuis le même honneur au Traité^ du marquis Beccaria, sur les Délits et les Peines. Ces deux écrits étaient dignes de cette distinction , et la Société de Berne a donné un exemple que les autres Académies devraient imiter.

Dans ses Observations profondes sur l'Histoire de la Grèce et sur les Romains , dans celles qu'il a données sur l'Histoire de France ; enfin , dans son livre intitulé De la Législation , l'abbé de Mably a prouvé , non seulement qu'il était un des hommes les mieux instruits du droit public des nations anciennes et modernes , mais qu'il pouvait être lui-même un législateur. 11 est vrai que, digne émule des Lycurgue et des Solon, ses lois

SUR LA LITTÉRATURE. 5l

auraient pu ne pas convenir à des nations dégradées et corrompues , teiles que la plupart des peuples de notre Europe , mais a de nouvelles colonies qu'il eût formées au bonheur et à la vertu.

Dans un Eloge consacré à sa mémoire par M. Lévesque , et qui a partagé eu 1787 le prixi extraordinaije proposé par l'Académie des Inscriptions, voici le portrait qu'il nous a tracé de cet homme vertueux , et ce portrait est ressemblant :

« Si parmi nous il était singulier , ce n'est pas )) qu'il affectât de l'être , c'est que son caractère , » son esprit , sa façon de penser , ses vertus , » n'étaient pas de notre siècle; c'est qu'il s'était » formé sur des modèles qui ne sont pas les nô- Yi très. Dans les beaux jours d'Athènes , il aurait » été confondu dans la foule des citoyens esti- )) mables , parce que tous lui auraient ressemblé. )) Dans les beaux jours de Sparte , il aurait été » encore moins remarqué ; parmi nous , il était M comme ces figures antiques , dont la sage attij) tude et la sévère beauté contrastent avec les « statues maniérées des modernes. »

Après l'avoir justifié aiilsi du reproche de singularité , M. Lévesque ne le justifie pas moins heureusement de l'entêtement dont on l'accusait- « Il est bien aisé , dit-il , de n'avoir pas d'entê- )) tement , quand ou n'a jamais réfléchi ; quand )) on adopte aujourd'hui les pensées de l'un pour

)) les changer demain contre celles de l'autre ; » quand on n'a de couleur que celle des objets » dont on s'approche ; quand on parle sans idées, M et seulecaent pour ne pas garder le silence ; a quand sans cesse on dément ses discours par » sa conduite , et ses opinions d'un instant par i) celles de l'instant suivant ; quand on est prêt à « penser comme tout le monde , parce qu'en effet » ou ne pense jamais. »

Le dernier ouvrage de l'abbé de Mably , intitulé De la Manière d^ écrire V Histoire , contient encore d'excellents principes et des Tues dignes de lui ; mais on est affligé d'y trouver quelques jugements particuliers qui lui avaient été dictés par cette humeur injuste et chagrine qu'on ne peut s'empêcher de regarder comme* un des malheurs de la vieillesse. Ce philosophe austère et rigide ne put pardonner à Voltaire cette plaisanterie qui lui était échappée à l'occasion d'un ouvrage de M. Clément :

Dont l'tcrit froid el lourd, déjà mis en oubli , Ne fut jamais prôné <jue par l'abbé Mably.

Il est donc vrai que la philosophie n'offre point de remède contre l'amour-propre.

MAILLET ( N. DE ) , consul au Grand-Caire, •né en Lorraine en 1669, mort à Marseille en 17 38. C'est l'auteux de l'ouvrage intitulé Telliamedf qui

n'est que l'anagramme de son nom. Ce livre est un système sur l'origine du globe , dédié par l'auteur même à Cyrano de Bergerac , et qui est en effet plein de visions amusantes dans le goût du Voyage de la Lune de ce dernier ; mais de^Maillet écrit d'un style sérieux que Bergerac se fût bien gardé d'employer.

Buffon n'a pas dédaigné d'adopter, en y faisant quelques changements , la partie de ce système qui concerne la formation de la terre. L'auteur la suppose sortie du sein des eaux , et regarde les plus hautes montagnes comme un effet des courants de la mer. II y a des vraisemblances heureuses en faveur de cette hypothèse , mais elle est combattue par une foule de raisonnements qui ne permettent pas de la reconnaître encore pour une vérité physique. On a comparé de tout temps les systèmes à la poésie ,• ce n'est , de part et d'autre , qu'un pays de fictions.

La partie la plus chimérique de l'ouvrage de Telliamed , est celle qui donne au genre humain des poissons pour ancêtres. Tout le monde s^est moqué de cette folie ; mais comme on écrit beaucoup, et qu'on se dispense volontiers de lire , personne n'avait encore observé qu'elle n'a pas même le mérite d'être originale. Le passage suivant, emprunté des Dialogues sceptiques de La Motte le Vayer , sous le nom d'Oratius TuberOy va prouver que cette idée bizarre de Telliamed

ne lui a pas coulé de grands efforts d'imaglnatior# « Je ne puis me retenir de vous expliquer ici )) la pensée d'un des plus sublimes et métapliy- » siqnes esprits de ce temps, qui s'était persuadé » que le genre humain était originaire de quel- » c[ues triions et femmes marines ; soit qu'il eût » égard à l'opinion de Thaïes , qui tenait l'eau )) pour le seul élément de toutes choses ; soit )) qu'il regardât les cataclismes et déluges uni- )) Tersels , après lesquels ne restant plus que les » animaux aquatiques , il crut que par succession j) de temps ils se faisaient amphibies , et puis » après terrestres tout-à-fait : son opinion se trou- 3) vaut aussi fort autorisée de celle des Egyptiens, » dans Diodore Sicilien, qui tenaient l'homme , » lacustre animal et paLudihiis cognatuni , ex )) natiirœ quantitate ac leuore conjectantes , et » (judd humîdo niagis quàni sicco nutrimento » indigeat, »

Voilà bien le système , ou plutôt le soilge de Telliamed. Consultez aussi l'ouvrage de M. du Tens , intitulé Recherches sur les Découvertes attribuées aux Modernes , et vous verrez qu'en physique les plagiaires ne sont pas moins communs qu'en littérature.

MAIMBOURG ( Louis ) , jésuite , né à Nancy en 1610, mort eu 1G86, historien déclamateur et prédicateur bouffon. C'est de lui que Molière

disait h. ceux qui lui reprochaient d'avoir usurpé les droits de la chaire dans sa comédie du 7 «rtuffe , qu'on pouvait bien lui permettre de faire des sermons , puisqu'on ne se scandalisait pas des farces du Père Maimbourg.

La déclamation n'est pas le seul vice de ses histoires; elles manquent de discernement, d'exactitude, de vérité, et l'esprit de parti s'y fait sentir jusqu'au ridicule. On lui a reproché ses portraits dans le goût des romans , mais il a donné des atteintes plus graves à la dignité de l'Histoire. On sait que , dans sa Clélie , mademoiselle de Scudéry s'amusait à peindre , sous des noms romains, les bourgeois de son quartier. Ce qu'elle faisait par flatterie , le Père Maimbourg le faisait par malignité. Il traçait de fantaisie les caractères de quelques anciens personnages , de manière qu'on pût y reconnaître ceux de ses contemporains qu'il se proposait de flétrir. C'est ainsi , par exemple , que , sous les traits d'Arnaud de Bresse , on voit clairement qu'il voulait désigner le célèbre Antoine Arnaud , docteur de Sorbonne ; et son propre confrère , le jésuite Bouhours , sous ceux du grammairien George de Trébisonde. Cependant ces témérités mêmes, son imagination ardente , et quelques agréments dans sou style , quoique ses périodes fussent d'une longueur démesurée, lui firent de son temps quelque réputation ; mais ce qui le rend odieux , c'est

qu'il est à la fois violent et adulateur. Il se déchaîne avec fureur contre les écrivains de Port- Royal , forcés , par ses emportements , à ne pas lui épargner les ridicules , tandis qu'il se brouille avec Rome , quoique jésuite, pour faire sa cour à Louis XiV à l'occasion du droit de régale. 11 applaudit , par le même motif, à la révocation de l'Edit de Nantes , et aux persécutions qui en furent la suite. 11 cherche du moins à les pallier , et se rend , par cette conduite , doublement méprisable. Voyez la critique que Bayle a faite de «on Histoire du Calvinisme ; le caractère de cet historien s'y trouve parfaitement bien développé.

MAIRET ( Jeais ) , né à Besançon en 1609 , mort en 1760. 11 a précédé Rotrou , Scudéry , Corneille et du Ryer. Sa Silvie fut une des premières pièces qui donna de la réputation à notre théâtre. Sa tragédie de Sophonishe eut un brillant succès , et elle le méritait pour le temps ; mais il devjnt jaloux de Corneille , dès que ce grand homme eut fait le Cid,

MALFILATRE ( N. ) , né à Caen en lySS , mort en lyôc). Jeune poète enlevé trop tôt à la littérature , et qui donnait les plus grandes espérances. M. de Lauraguais , à qui la nation doit le plaisir de voir représenter les chef-d 'oeuvres de la scène sur un théâtre débarrassé de spectateurs ,

le même qui allie l'amour des lettres h la passion des sciences , encouragea Malfilâtre par ses bienfaits ; mais il ne put le dérober entièrement à Tascendant de sa mauvaise fortune. Les infirmités accablèrent avant le temps ce jeune auteur , de qui nous n'avons qu'une ode , un poème intitulé Narcissf^, et plusieurs fragments d'une traduction en vers des Gëorgiques de Virgile , dont il s'occupait, et qui annonçaient un talent supérieur.

A la rigueur , son poème de Nai^cisse^ ne peut être regardé comme un bon ouvrage; la fiction en est froide et embarrassée. En un mot , considéré dans son ensemble , Horace en eût dit infelioc operis summa ; mais on y trouve très - fréquemment des détails de la plus heureuse poésie.

On ne saurait trop regretter un jeune homme qui promettait un si bel avenir. Dans les morceaux qu'il a traduits des Gëorgiques , il ne cherchait ni à prêter de l'esprit à Virgile , ni à tailler ses diamants à facettes pour leur donner plus d^éclât, mais aux dépens de leur valeur. On voit qu'il s'était pénétré des sentiments de son modèle , qu'il en sentait vivement toutes les beautés , et que personne n'était plus capable de les faire revivre dùus notre langue.

Il est singulier que , parmi ses compatriotes qui auraient dû se montrer plus jaloux d'honorer sa mémoire , ceux qui possèdent la totalité de ses manuscrits n'ayent pas mis plus de zèle k la

publier. Une édition élégante et soignée de Malfilâtre ne produirait qu'un très - petit volume ; mais ce que nous connaissons de ses ouvrages en rendrait le recueil très-précieux à tous les lecteurs que les prestiges du mauvais goût n'ont point égarés , et qui conservent encore le sentiment de la belle nature.

MALHERBE ( François de ) , né à Caen en i556 , mort à Paris en 1628. Il a fixé les lois de la poésie française , et il est resté le modèle de tous ceux qui ont écrit en vers après lui. Il est le premier qui ait élevé le génie de la langue jusqu'au sublime , et personne ne Ta surpassé en harmonie. Le genre de l'Ode est celui dans lequel il s'est le plus distingué. On croit voir cependant qu'il maîtrisait son enthousiasme plutôt qu'il n'en était dominé , et peut-être fut-il moins embrasé du feu du génie , que dirigé dans ses travaux par uû goût exquis , une oreille infiniment sévère ^ et le talent le plus heureux. On peut se faire une idée de Félégance et de la pureté de son style , dans un temps où la langue était encore si loin d'être perfectionnée , par cette stance harmonieuse qu'on croirait du beau siècle de notre littérature :

Amour a cela de Neptune , Que toujours à quelque iafortunc 11 faul s'y tenir prépare.

àeS itifidèles flots ne sont point sans orages;

SUR LA LITTÉRATURE. Sq

Aux jours les plus sereins on y fait des naufrages ; Et, même dans le port , on est mal assuré.

Malherbe conserva son talent jusque dans Tàge où les meilleurs esprits commencent à décliner. Une de ses plus belles Odes est celle qu^il adressa à Louis XIII , lorsque ce prince allait assiéger la Rochelle , et chasser les Anglais qui étaient descendus dans l'Ile de Ré. C^est là , qu'animé encore par le sentiment de son ancienne force , il parle de lui-même avec cette noble confiance :

Je suis vaincu du temps, Je cède b ses outrages; Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, A de quoi te'moigner en ses derniers ouvrages Sa première vigueur.

Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore , Non loin de mon berceau commencèrent leur cours; Je les possédai jeune et les possède encore A la fin de mes jours.

Le mérite d'exprimer des idées communes d'une manière neuve et sublime étant sans doute celui qui caractérise le plus un grand poète , nous nous permettrons de rapporter encore ces vers de Malherbe que tout le monde connaît , et qui pourtant n'ont rien perdu de leur fraîcheur €t de leur beauté. L'auteur avait à rendre cette pensée vulgaire , que les hommes naissent tous également dévoués à la mort :

Le pauvre, en sa cabane , où le chaume le convrc,

Est sujet à SCS lois; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre ,

ly'ca défend pas nos rois.

6o MÉMOIRES

MALLEBRANCHE ( Nicolas ) , prêtre de l'Oratoire , de FAcadémie des Sciences , et qui eût mérité d'être aussi de l'Académie Française , né à Paris en i658, mort en 17 15. C'est un philosophe respectable à jamais , malgré ses erreurs , et que personne ne doit attaquer sans ménagement , parce qu'il est très - supérieur à ceux qui combattent aujourd'hui ses systèmes. S'il s'est trompé sur l'origine de nos idées , ses songes du moins ont quelque chose de majestueux et de sublime. Cette matière d'ailleurs étant de nature à n'être jamais parfaitement éclaircie, aucune opinion ne mérite une prélérence exclusive sur la sienne.

S'il n''est pas vrai, comme le pensait le Père Mallebranche, que nous voyons tout en Dieu, il est impossible au moins , dans la profonde ignorance où nous serons toujours de l'origine de nos idées , d'imaginer un sentiment plus vraisemblable que celui qui semble exprimé dans ces paroles d'un ancien poète : In Deo^vwîmus , movemur et sumus. En effet, comme l'a dit Voltaire , quel serait l'inconvénient de croire que c'est Dieu qui nous donne toutes nos idées ? et ce sentiment ne rentrerait-il pas dans le système du Père Mallebranche ?

Le nom de cet oratorien célèbre, ceux de Descaries son maître , de Gassendi , de Bayle , et quelques autres que nous avons déjà cités y

SUR LA LITTÉIIAT CllE. 6l

prouvent combien la vanité de notre siècle lui en impose dans ses prétentions exclusives à la philosophie. Nous insistons sur cette vérité, parce qu'on se permet de décrier tous les jours le beau siècle de Louis XIV , sous le faux prétexte que l'esprit philosophique lui était pour ainsi dire étranger. Nous avons lu même avec surprise , dans un de nos derniers Mercures , l'analyse d'un mauvais ouvrage , où l'on essaie de réduire à deux auteurs 'seulement cette foule de grands écrivains qui ont fait à ce même siècle un honneur immortel. On n'y donne qu'à Molière et à La Fontaine la qualité de poètes philosophes. Cette démence est à peine croyable ; mais elle est vraie, et nous en rougissons. Eh quoi ! Corneille, Racine, Boileau lui-même, n'ont - ils donc pas mJs dans leurs ouvrages toute la philosophie dont ils étaient susceptibles? En demander davantage , ne serait - ce pas souhaiter qu'au lieu de leurs tragédies ou de leurs poèmes , ils n'eussent fait que des traités de morale ou de métaphysique ? Encore douterions-nous que. dans ces traités il pût se trouver uue connaissance du cœur humain aussi philosophiquement profonde que dans le seul personnage de Phèdre. Ce n'est qu'à regret que nous relevons de pareilles absurdités; mais on les entend répéter si -Souvent qu'il n'est pas possible de se renfermer toujours dans le silence et dans le mépris. Loin

02 M É lyi O I R E S

d'acccrder à notre siècle une injuste préférence sur ]e siècle passé , nous pensons que le Père MallebrancLe , qui a donné lieu à cette digression , est lui seul très-supérieur h cette multitude de philosophes qu'on entend Tanter aujourd'hui, et parmi lesquels cependant il en est quelques-uns de justement célèbres. Le livre de la PiechercJie de la ^vérité paraîtra toujours admirable , malgré ses erreurs^ à ceux qui seront en état de l'approfondir. L'esprit humain n'a pris nulle part un vol plus élevé. Le stvle en est noble et pur, sans ornements recherchés, sans faux enthousiasme , sans exclamations d'énergumènes ; et, quoique commandé par une imagination forte et brillante, le Père Mallebrauche a su la maîtriser de manière à ne se permettre jamais aucune de ces exagérations emphatiques qu'on voudrait nous donner pour du sublime. Ce grand homme d^iilleurs eut daus sa vie privée le vrai caractère du génie, l'extrême simplicité.

MANGENOT (l'abbé Louis), chanoine du Temple, dans le temps où ce Temple était le rendez-vous de la meilleure compagnie , né à Paris en 1694, mort en 1768. Il était neveu de Palaprat, célèbre pour avoir travaillé longtemps en société avec Brueys qui avait plus de talent que lui,. et à qui nous devons la comédie du Grondeur, et quelques autres pièces

SUR LA LITTÉRATLRE. 65

restées au théâtre , quoiqu'elles nayent pas le même mérite.

L'abbé Mangenot avait le goût de la poésie , mais il n'a traité que de peùls sujets , et sou genre éîait la délicatesse. Ses premiers essais le firent accueillir de cette bonne compagnie du Temple, dont il était environné; mais son ca-^ ractère , ennemi de toute dépendance , et naturellement porté à une misantropie un peu cynique, ne lui permit pas de s'assujettir long-temps .aux égards nécessaires pour se maintenir auprès d'elle. Bientôt il prit le parti de la retraite, et n'en fut peut-être que plus heureux.

Celui de ses ouvrages qui lui fait le plus d'honneur, est une Eglogae qui a paru dans tous les recueils de poésies publiés de son temps , et qui commence par ces vers ;

Au déclin d'un beau jour , une jeune bergère Échappée ii la fin aux regards de sa mère , etc.

Nous connaissons beaucoup d'écrivains plus laborieux et plus féconds que l'abbé Mangenot , et dont les vers magnifiquement imprimés, ornés de belles gravures , et défiant en quelque sorte l'oubli sous ce pompeux appareil , n'iront pas aussi loin que cette Eglogue. Elle remporta le prix des jeux floraux à Toulouse , et ce fut le célèbre Jean-Baptiste Rousseau qui le pressent» Jui-même à l'auteur, en présence de Palaprat,

64 3IÉMOIIIES

charmé de ménager au jeune poète un encouragement si flatteur.

De jolies chansons , dont la plupart ont été recueillies dans V Anthologie française, quelques épigrammes, une épitaphe badine qu'il avait iaite pour lui-même , sont tout ce qui nous est resté de l'abbé Mangenot , qui paraît n'avoir pas laissé de manuscrits. Nous nous rappelons cependant qu'il nous avait lu quelques pièces, une Epître , entre autres, sur la Volupté , pleine d'images riantes , et qui méritait d'être conservée.

Les maximes épicuriennes qu^il avait puisées dans les sociétés du Temple où il avait passé sa première jeunesse , composaient toute sa philosophie. Nous l'avons vu mourant , avec une apparence de tranquillité dont peu d'hommes sont capables dans cette dernière scène de la vie. 11 nous disait de la mort ce qu'il en avait dit dans une de ses chansons :

Elle n'est rien tant <jue nous sommes ; Quand elle est , nous ne sommes plus ;

paroles qui semblaient lui prêter de la fo^ce , et qu'il répéta plus d'une fois jusqu'à son entière défaillance-

MARIVAUX ( PlEIlUE CaRLET DE CHAMBLAlIf

DE ), de l'Académie Française , né à Paris en i688 , mort en 1765. Auteur d'un grand nombre

de romans et de comédies. On avait parlé, dans les premières éditions de la Dunciade , du jargon de cet écrivain. En voici quelques exemples pris au hasard dans ses Œuvres. « Laissez-moi rêver » à cela, il me faut un peu de loisir pour m^a- » juster avec mon coeur : il me chicane , et je j) Yais lâcher de l'accoutumer à la fati^ue.

» La nature fait souvent de ces tricheries- là ; )) elle enterre je ne sais combien de belles âmes » sous des visages communs; on n'y connaît rien: » et puis , qnand ces gens-la viènent à se ma- » nifester, vous voyez des vertus qui sortent » de dessous terre.

» Le sentiment est l'utile enjolivé de Thonw néte, etc. » Ce jargon , dans le temps , s'appelait du marivaudage. Malgré cette-affectation, peu de personnes ont eu plus d'esprit que M. de Marivaux, mais il s'est dé!]guré par un style entortillé et précieux , comme une jolie femme se défigure par des mines.

Le talent qu'il avait cependant pour la comédie , et pour saisir la vraie nature dans cjuelques-uns de ses romans , mérite une attention, particulière. Aucun auteur n'a peint avec plus de vérité l'amour-propre des femmes. Cette passion prédomine en elles sur l'amour même ; et c'est ce que M. de Marivaux a parfaitement saisi dans leur caractère. On n'en trouve pas moins, dans la plupart de ses pièces ; des scènes où ce V. 5

qu'on appelle le sentiment est rendu avec la dernière délicatesse ; mais en général il y mettait trop de métaphysique ; et c'est à ce défaut que nous avions fait allusion , dans ces vers de la comédie des lenteurs :

Une métaphysique où le jargon domine, Souvent imperceptiLle à force d'être fine.

On a observé que les fables des comédies de M. de Marivaux étaient plutôt des fables de romans que de comédies. En effet, pour que l'action de ces pièces pût se passer naturellement^ il faudrait lui supposer une durée de plusieurs mois ; et pourtant l'auteur trouve moyen de resserrer cette action dans l'espace de vingt-quatre heures , avec une sorte de vraisemblance.

11 paraît bien singidier que , dans la Surprise de l'Amour^ par exemple, des gens parviènent à s'aimer à la fureur dans le court intervalle d'une journée. 11 est vrai qu'ils se connaissaient auparavant ; mais que dans les Fausses Confidences y une jeune veuve très-riche voye , pour la première f^is de sa vie , un avocat sans biens , dont elle fait sou intendant à midi, et qu'à six heures du soir elle en soit éprise au point de Tépouser malgré sa mère , avec laquelle elle se brouille pour ce mariage; enfin que l'auteur ait la magie de faire trouver cet événement tout simple, ce ne peut être que l'effet d'un talent singulier que personne n'a porié plus loin que M. de Mari-

vaux. Disons mieux ; cet art n'est qu'à lui ; lui seul a eu le secret de ces gradations de sentiments, de ces scènes heureusemenL filées , qui lui tenaient lieu a'incidenis pour soutenir sou action. Ce n'éiait point la sans doute le vrai genre de la comédie, mais c'était un genre personnel à l'auteur , un genre qui a su plaire , et qui d'ailleurs ne sera pas contagieux , parce que M. de Marivaux avait un tour d'esprit original, qui ne sera peut-être donné à personne.

C'est à la finesse extrême de ses observations , à la profonde connaissance qu'il avait du coeur des témmes , à l'analyse exacte qu'il avait su faire de leurs mouvements les plus cachés , qu'il a été ledevable de ses succès. En un mot, la vérité qui ne meurt jamais, comme nous l'avons déjà dit, fera vivre , malgré tous leurs dél'wuts , la plupart de ses romans et de ses comédies ; et Marivaux sera toujours cité parmi les peintres de la nature : mais il ne faut pas même songer à imiter sa manière.

MARMONTEL ( Jeain-François ), de l'Académie Française , né à Bord dans le Limousin en 1719, mort en 1799.

Ses meilleurs amis conviènent qu'il n'était pas né pour la poésie. C'est ce que Boileau disait de Chapelain :

11 se tue à rimer j <jue n'ecrit-il en prose ?

Sa tragédie de Denis le tyran parut néanmoins annoncer quelques tarenis à ceux qui ne l'examinèrent point assez pour y découvrir le germe de tous les défauts que l'on a depuis reprochés à l'auteur. Sa versification dure et ampoulée , ses maximes répandues sans ménagement et sans choix , ses fréquentes déclamations , toujours mises à la place du sentiment dans les scènes les plus susceptibles d'intérêt ; toutes ces fautes de goût étaient déjà très-remarquables aux yeux des connaisseurs , dans Denis le tyran. Elles devinrent plus sensibles dans Aristom'ene. Cléopdtre parut fort inférieure à ces deux pièces ; les Héraclides baissèrent encore. Enfin le malheureux succès d'Egyptiis , qui fut à peine achevé , l'obligea de renoncer pour jamais à la tragédie.

Il avait essayé le genre de l'opéra , et l'on se souvient encore de ces vers plaisants du ballet àiAcante et Céphise.

Tout rend hommage A ce Dieu puissant.' Le papillon volage.

Le lion rugissant , Le rossignol , etc.

Assurément ce n'est pas là le style de Quinaiilt. Ce dernier avait trop de goût pour accoupler ainsi les lions rugissants et les papillons volages. Aussi le public, accoutumé à la douce mélodie du chantre d'Armide , ne put-il se prêter à la versification roide et âpre deMarmontel.

SUR LA LITTÉRATURE. Cg

Ce qui paraîtra inconcevable , c'est qu'après avoir fait rire le public à la tragédie , cet auteur ait entrepris de le faire pleurer à l'opéra bouffon. C'est ce qu'on a vu dans le Sylvain , roman usé quant au fond , trivial quant à la forme , et qui n'a dû une apparence de réussite qu^à la musique charmante de M. Grétry. On sait d'ailleurs que tous ces opéras bouffons ne sont lus que parles acteurs qui s'en dispenseraient encore très-volontiers , s'ils n'étaient obligés d'étudier leurs rôles.

Jusqu'ici la réputation de Marmonlel paraît donc n'avoir pris un peu de consistance que dans ce qu'il a écrit en prose , c'est-à-dire dans sa Poetique , sa Traduction de Lucain , ses Contes moraux , et son roman de Bélisaire.

Sa Poétique , comme on l'a dit ailleurs, est un recueil d'hérésies en matière de goût , qu'il avait déjà insérées par lambeaux dans le Dictionnaire encyclopédique. C'estdans cette PoeY/^z/e étrange que Boileau , Racine etïk>nsseau sont traités avec dénigrement ; qu'Aristophane est comparé à Catilina et à Narcisse; et qu'on accuse Virgile d'avoir comparé Turniis à un âne , comparaison qui ne se trouve point dans Virgile. y

Depuis que Marmontel voit dans ce grand poète des choses qui n'y sont pas , il n'est pas étonnant qu^ille mette fort au dessous de Lueain. Cependant il a mal justifié sa passion pour la Pharsale , en la traduisant en prose ampoulée.

Ce n'était pas le moyen de la faire paraître supérieure à 1 Enéide.

Les amis de Marmontel abandonnent encore , sans trop de résistance, sa Poétique et sa Traduction de Liicain; il ne lui reste donc que ses Contes et ce fameux roman de B élis aire , auquel on a essayé de donner tant d éclat.

Quant aux contes, nous remarquerons, i** que ce ne sont que des contes; 2° que ce ne sont que des contes en prose ; 3° qu'il y a plus de grâces dans ceux de La Fontaine , plus d'esprit dans ceux d'Hamilton , plus de philosophie dans ceux de Voltaire, peut-être même plus de naturel dans ceux de Perrault ; car enfin La Fontaine a dit :

Si Peau d' Ane m'était conté , J'\ prendrais un plaisir extrême.

Et nous douions que ce poète , ami de la délicatesse et de la naïveté , en eût dit autant du Mari Sylphe , de Toutou rien, des Mariages Samnitesyy et des (^hiatre Flacons.

D'ailîeurF, en supposant (ce qu'onestbien éloigné de vouloir disputer ) que les Contes de Marm^ntel soient en ettet d'assez heureuses bagatelles , que le style en soit correct , quoique pes.nt , sintout quand 1 auteur veut être léger, est-il doiîc permis à des Français, enrichis de tant de merveilles liltéiaires , de se passionner pour de minces historiettes ^ dont le foûds même n ap-

partient pas à Marmontel ? Qui ne sait que dans Zadig , Bahoiic , Memnon, qui ne sont pourtant qu'une très - faible partie de la gloire de Voltaire , on trouve et cent t'ois plus de vues philosophiques et morales , et cent fois plus d'ixnagination, et des détails beaucoup plus piquants, plus neufs , plus variés , que dans tous ces petits romans bourgeois et pédantesques , sr.r lesquels on affecte de se récrier? Par quel singulier caprice nous arriverait-il donc d'attacher tant de valeur à de médiocres esquisses , tandis que nous avons sous les yeux , dans le mcrae genre, des tableaux peints par de grands maîtres.

Nous savons qu'il est encore des gens qui capitulent assez facilement sur le mérite des Contes moraux, mais qui se sont tellement arrangés pour admirer Marmontel , qu'ils mettent du moins son Bélisaire infiniment au dessus de Téletuaque. Nous en appelons à tout homme qui se vantera d'avoir pu lire dune haleine ce petit romyn composé de dix-sept dissertations , enchamées l'une à l'autre , comme ces conversations d Ariste et d'Eugène, sur le goût , qui se passent au bord de la mer , et que le révérend père Bouhours a rédigées par chapitres. Que cet homme, quel qu'il soit ,nous dise avec vcîité s'il n'a pas .éié vingt fois sur le point de s'endormir aux tristes ei longues homélies philosophiques de l'aveugle Bélisaire. Exceptons toutefois les trois ou quatre

premiers chapitres de ce roman moral , qu'on peut lire sans doute avec assez de plaisir, mais qui ne rendent que plus sensible l'ennui que fait éprouver la suite de l'ouvrage.

Le quinzième chapitre que l'on a tant vanté ( et icinous interrogeons la bonne foi de ceux qui ont fait semblant de Tadmirer ) n'est qu'une répétition fastidieuse de ce qu'on a lu et relu dans des ouvrages très-supérieurs. Nous avons de Bayle un Traité de la tolérance , qui est un chef-d'œuvre de savoir et de raisonnement.

Nous en avons un plus moderne , moins fort peut-être de raisonnement, mais écrit d'un style que Bayle n'avait pas , et que nous regardons comme un des meilleurs ouvrages de Voltaire. Enfin celte doctrine de ia tolérance n'a-t-elle pas encore été exprimée eu traits de feu par l'éloquent citoyen de Genève ? D'où nous viendrait donc l'ivresse qu'on voudrait nous inspirer pour ce quinzième chapitre?

Observons encore q«ie , quand même Marmontel" eût mérité c{uelque célébrité par ses écrits en prose, par sa persévérance opiniâtre à braver la critique , et par sa littérature, qui véritablement n'est p.s commune, il aurait compromis toute sa gloire, en disant que Boiieau est un écrivain sans feu, sans verve éf sans fécondité (i) , et en se

(i) Yoyez l'article Cotin dans nos Mémoires sur la Littérature.

SUR LA LITTERATURE. yS

permettant une foule de paradoxes non moins révoltants.

Ce qu'on pourrait reprocher de plus grave à Marmontel , maintenant qu'on ne doit plus à sa mémoire que la vérité, c*est d'avoir été un des premiers qui ait compromis la dignité de l'homme de lettres, en- se mettant aux pieds des hommes de finance chez lesquels il était admis, et en leur prodiguant des adulations qu'on ne se serait pas permises dans leur antichambre. Nous l'avons vu distribuer lui-même des rafraîchissements dans la salle de spectacle du fastueux La Popelinière. Ce financier avait l'habitude de marier tous les ans quelques filles , en les gratifiant d'une dot légère ; et à une de ces fêtes , nous avons entendu Marmontel lui adresser cet impromptu , lait d'avance peut-être, et remarquable seulement par l'excès du ridicule qui Ta gravé dans notre souvenir. A la suite d'une comparaison très - indécente , et dans laquelle Dieu même était dégradé de la manière la plus étrange en faveur de La Popelinière, le poète adulateur ajoutait :

Ce Dieu nous donna l'être Et puis nous planta Ih.

Si c'est un don de naître , Le beau don que voilà !

L'ami chez qui nous sommes , Est bien plus généreux ; S'il fait naître des hommes , C'est pour les rendre heureux.

Le hasard nous rendit témoins de cette fête ,

74 IM É M O I R E s

et nous ne savions trop de quel côté était la plus grande bassesse; du côté du financier qui rece- Tait cette louange , et qui vraisemblablement la payait ; du côté du poète qui se permettait , en si mauvais vers, un si plat blasphème , ou de celui des convives qui applaudissaient.

Ce serait mal excuser Marmoiitel que de dire qu'il était pauvre. La pauvreté ne s'ennoblit que lorsqu'elle est fière et décente ; mais rien ne la dégrade autant que les complais ;nces serviles dont il ne rougissait pas de donner ^exemple.

Ce ton d'ailleurs était devenu chez lui un ton d'habitude, même eu moins bonne compagnie. C'est ainsi que , long-temps après, et dans un âge où ce mauvais ton devenait encore plus déplacé, il chanta la célèbre mademoiselle Guimard , à l'occasion de quelques aumônes qu'elle avait faites dans un hiver rigoureux. En l'appelant dans une é\)ilve jeune et belle damnée, en lui rappelant tous ses jolis péchés , et en l'exhortant à en faire de nouveaux , il lui sacrifia, non pas tout- 'à-fait Dieu , comme à La Popelinière, mais tous les saints du calendrier ; et cette légèreté antireligieuse , quoique les vers n'en fusssent £;uère meilleurs que ceux qu'on vient de lire, fut, comme on l'imagine bien, très-applaudie dans les coulisses de l'opéra.

Quelques années avant la mort de cet écrivain , une société de libraires a rassemblé, en dix-huit

volumes , la collection complète de ses ouvrages.

En parlant, dans notre édition précédente, de la collection beaucoup trop complète des œuvres de Marmontel , nous ignorions qu'il en eût supprimé cette poétique étrange à laquelle nous avions fait allusion dans ces vers de la Dunciade,

Si de nos jours nn code poétique, Par son volume étonna la critique , Et réglant tout en dépit de Boileau , De l'art des vers fit un art tout nouveau.

Cette espèce de désaveu d'un ouvrage rempli de paradoxes , et dans lequel , par une singulière distraction , il avait prêté à Virgile une comparaison incompatible avec le génie de sa langue (i) , pouvait être regardé comme une rétractation qui lui eût fait honneur , et que nous aurions eu tort de passer sous silence. On sait avec quel mépris il avait parlé de Racine et de Boileau , dans plusieurs ouvrages de sa jeunesse ; mépris dont on apercevait encore les traces dans sa Poétique , et que M. de Laharpe n'a pas dissimulé dans son Cours de IJ Itéra tare ; mais en assurant qu'il s'en était guéri avec le temps, quoique jamais la guérison n'ait été portée au

(i) La comparaison de Turiuis à un âne, dont nous avons déjà parlé , comparaison qui n'est pas de Virgile, et (jue sa langue ne lui permettait pas.

yô MÉMOIRES

point de bien sentir ni Vun ni Vautre de ces deux grands maîtres (i). Quelque tardive et quelque imparfaite que fut cette résipiscence , nous lui enfaisions cependant, sur la foi de M. de Laharpe , une sorte de mérite ; mais , à notre grand étcnnement, nous avons retrouvé dans ses Eléments de LAltérature presque toutes les erreurs qui déshonoraient sa Poétique , et un redoublement de haine contre Boileau. Quelques citations vont prouver que nous n'exagérons pas. « Quoique je sois bien sûr, dit- il (2) , d'avoir » contre moi tout le bas peuple de la littérature, » j'aurai le courage d'avancer que Boileau , à » qui la versification et la langue sont en partie » redevables de leur pureté, Boileau , l'un des » hommes de son siècle , qui avait le plus étudié )) les anciens , et qui possédait le mieux l'art de

(1) Voyez le Cours de Littérature de Laharpe, tom. 12 , pag. 4^8 et 4^9; l'article est très-curieux.

(2) Eléments de -littérature de Marinontel , article Critique. Racine , Rollin , Voltaire , Jean-Baptiste Rousseau, et de nos jours Laharpe , Chéuier , Daunou , et tant d'autres admirateurs constants du génie de Boileau , n'étaient donc , aux yeux de Marmontel , que le bas peuple de la littérature. La classe qui lui paraissait la plus élevée, et à laquelle sans doute il était jaloux d'appartenir , n'a jamais été si nombreuse. Elle datait de Pradon et de Cotin du vivant de Boileau , et ne compte plus guère aujourd'hui que MM. de Cubiëre et Mercier.

a mettre leurs beautés en œuvre , Boileau , sur » les choses de sentiment et de génie, n'a jamais )) bien jugé que par comparaison. De là vient )) qu'il a rendu justice à Racine , heureux imita- » teur d'Euripide ; cpi'il a méprisé Quinault , et » loué froidement Corneille , qui ne ressem- » blaient à rien(i); sans parler du Tasse qu'il » ne connaissait pas , ou qu'il n'a jamais bien. )) senti. Et comment Boileau , qui a si peu ima- » giné (2), aurait-il été un bon juge duns la partie )) de l'imagination? Comment aurait- il été un » vrai connaisseur dans la partie du pathétique ,

(1) Quinault et Corneille , voilà un singulier assemblage! Quinault et Corneille qui ne ressemblent à rien, voilà un plaisant éloge! Boileau n'a loué Corneille que froidement : et ces vers que tout le monde sait par cœur j et qui respirent l'admiration et l'enthousiasme :

Ea vain contre le Cid un ministre se ligue , etc. ,

étaient-ils donc une si froide louange î

(2) Eih quoi I ni le Lutrin , ce poème oîi l'imagination a tout créé , et qu'on serait tenté de croire impossible s'il n'existait pas , ni cet Art poétique , admiré chez l'étranger même comme un des clicf-d'œuvres de notre langue , ni cette ëpître sur le Passage du Rk^n , qui nous donna le premier et le plus beau modèle de la majesté du style épique , n'offraient donc à l'organe dépravé de Marmontel que le talent presque nul d'un écrivain sans feu , sans verve et sans fécondité ? Et il osait se croire poète I

» lui à qui il n'est jamais échappé un trait de » sentiment (i) ? »

Observez que , dans ce passage , Marmontel n^affecte de donner quelques louanges à Boileau que pour les démentir ensuite l'une après l'autre. Ici , par exemple , il sembl ait lui accorder le mérite d'avoir su mieux que personne mettre en œuvre les beautés des anciens ; et ailleurs il s'écrie : » Quel avantage que celui d'Horace sur Boi- )) leau , son faible et froid copiste ! Quelle pliilo- » Sophie dans l'un, quelle abondance de pensées ! » Et dans l'autre quelle stérilité dans les sujets >i les plus riches ! combien peu de profondeur » dans ses vues et d'imagination dans ses plans ! )) ( Eléments de Littérature , article Aiscieiss ) ».

Dans le premier passage , il avouait du moins ( et reloge était mince ) que la versiGcaii^jn lui devait en partie sa pureté ; mais à l'article Distique , il fait entendre que Boileau avait con-

(i) Il est faux qu'on ne trouve aucune trace de sentiment clans les ouvrages de Boileau , quand le sujet-en est susceptible. Sa belle épitre à Racine suffirait pour le prouver. Peut-on la lire et ne pas être vivement é;uu de cette amitié noble et courageuse qui consola si souvent Racine du froid accueil que fit le public à quelques-uns de ses chef-d'œuvrcs , et des cabales jalouses qui osaient lui disputer la scène .^ Veut-on connaître le poète à qui il n'est jamais échappé un trait de sentiment ? que l'on essaie de lireles t ragédies de Marmontel.

tracté la mauvaise habitude de ne faire ses vers que par distique ; ce qui est , selon lui , une manière fati£:;ante à la longue, et qui rend le style lâche et diffus. « La grande manière de versifier » n'appartient , à ce qu'il ajoute , qu'à Corne ille , )j Racine (i) et Voltaire ; en un mot h tous ceux » dont les idées ont coulé à pleine source. Les w autres ont produit les leurs, pour ainsi dire , » goutte à goutte , et leur style est comme un » filet d'eau souvent assez pure , mais qui tarit w à chaque instant.

Parle- t-il des belles épîtres de Boileau ? « Eq » général , dit-il , les défauts dominants de ces » Epîtres , sont la sécheresse et la stérilité , des >) plaisanteries parasites , des vues courtes , et '» de petits desseins. On lui a appliqué ce vers :

Dans son génie étroit il est toujours captif.

j) Une des choses qui le flattait le plus , était d'a- » voir exprimé poétiquement sa perruque (2) ;).

(i) Racine avait donc enfin trouvé grâce à ses jxux. Ce n'était plus ce polisson dont il arrachait les œuvres des mains de madame Denis , et pour lequel son mépris , comme l'atteste M. de Laharpe , était beaucoup plus grand qu'il n'osait le montrer dans ses écrits.

(2) On sait que c'est un des secrets communs à tous les grands poètes que de savoir exprimer noblement de petits détails : mais il est absurde de dire que Boileau attachait assez d'importance à cette difficulté vaincue, pour s'en applaudir autant que Marmontel le suppose par une exa-

8o MÉMOIRES

Il lui refuse à Farticle Makotique , jusqu'à l'organe sans lequel on ne peut sentir les beautés simples et touchantes. Que n'expliquait-il donc comment Boileau, de qui Racine s'honorait d'être l'élève , avait pu se pénétrer si vivement des beautés simples et touchantes , dont personne plus que Racine n'a laissé de modèles.

A l'article Satire , il prétend que Boileau n'affectait l'humeur âpre et sévère que pour être un flatteur plus adroit ; mais qu'il lui manquait les deux éléments du génie , la sensibilité et la chaleur.

Enfin , à l'article Poétique , pour achever de détrôner l'homme dont Voltaire , dans le Temple du goût , a dit avec tant de justice :

La régnait Despréaux , leur maître en l'art dV'crire.

Ilassure que la plupart de ses leçons devinrent inutiles dès que le goût du public fut formé ; mais une triste expérience n'a-t-elle pas prouvé quil était très-possible que ce goût se déformât? et les leçons de Boileau ne sont-elles pas devenues plus nécessaires que jamais ?

Cet étrange acharnement contre la mémoire d'un écrivain qui a fait taut d'honneur à la France,

gération maligne empruntée de d'Alembert. Celait V^rt poétique , le Lutrin , ses belles Epîtres qui n'ont point encore été égalées , et quelques-unes de ses satires qui pouvaient donner à Boileau un juste orgueil.

SUR LA LITTÉRATURE. 8l

ne siippose-t-il pas dans Marmoutel la conscience qu'il avait de sa propre médiocrité ? Tel est du moins le sentiment que Voltaire attribuait , sans restriction , à tous les détracteurs de ce grand poète. » Ils n'en parlent , dit-il, avec cette fu- » reur , que parce qu'ils sentent que si M. Des- » préaux les eût connus , il les aurait méprisés » autant qu'ils le méritent. »

Marmontel ne laisse échapper d'ailleurs aucune occasion de se déchaîner avec la même violence contre la satire, qui lui avait fait à la vérité quelques blessures , et que la Dunciade n'avait pas dû réconcilier avec le genre. On voit que c'est le principe secret de sa haine pour Boileau , tandis qu'il ose dire de Scarron que c'était un des hommes de son temps qui avaient le plus dégoût, et que son burlesque doit plaire aux esprits même les plus difficiles (i). Il se passionne en faveur de ce poète bouffon , au point d'en citer plusieurs vers , ceux-ci entre autres :

La béquille de Priamns,

Le livre de ses Oremus ,

Ou almanacli fait par Cassaudre ^

Ou l'on ne pouvait rien cnumlre.

(i) C'est à la fin du dernier tome de ses Eléments de Littérature , article Burlesque, que Marmontel déshonore ainsi son jugement , et qu'il prodigue les citations avec une complaisance qui étonne.

Et ce portrait de Didon , qui lui paraît apparemment un morceau de choix :

C'ctuit une grosse dondon , Grasse, vigoureuse, bien saine.

Un peu camuse à l'africaine , Mais agréable au dernier point.

En bonne foi, l'homme qui n^a rien cité de Boileau que pour le censurer , et qui se montrait si indulgent envers Scarrou, était- il en droit de se plaindre que la satire eût pris sa revanche (i).

Nous avons dit cependant , et l'impartialité nous fait un devoir de répéter , que la littérature de Marmontel n'était pas vulgaire ; à l'exception des erreurs que nous venons de relever dans son livre , et qui nous paraissent inexcusables , on y trouve des articles vraiment dignes d'éloges et

(i) Par une suite de son aversion pour les épigrammes et pour tout ce qui tient au genre satirique , Marmontel avait le goût complètement émoussé en matière de plaisanterie. Le même sentiment qui le passionnait pour Scarron , lui faisait trouver du charme dans cette prétendue anecdote , qui lui paraît aussi rare que plaisante : « Des chasseurs affamés n'avaient pour leur dîner que des >» côtelettes très-dures ; c'est ici , dit l'un d'eux, le com- >> bat des Yoraces contre les Coriaces, » Citée à une table d'hôte , cette saillie de cabaret pourrait surprendre un sourire; mais on ne l'attendait guère dans des Eléments (le Ultérature. ( "Voyez l'article Allusion , oii cette auecdotese trouve , tom. i , pag. i4a.)

qui supposent de très-bonnes études. Tels sont la plupart de ceux qui ont la musique pour objet; et c'estmêmeune singularité remarquable, qu'un écrivain, si mal servi par la nature pour juger de l'harmonie des vers, en ait été , en quelque sorte, dédommagé par une oreille qui pourrait passer pour savante dans un art qu'il n'avait pas exercé, mais dont il a pronvé qu^il avait le sentiment à un degré peu commun.

En général le ton de l'ouvrage est plus modeste, moins impérieux , moins tranchant, que celui du Cours de littérature de M. de Laharpe y mais le goût de M. de Laharpe est beaucoup plus sûr. Quoi qu'il en soit, il peut être lu avec fruit par nos jeunes littérateurs; ils y puiseront des lumières utiles à leurs progrès , étant avertis surtout que l'auteur ne mérite pas toujours une entière confiance.

Des OEui^res posthumes de JlIarmonteL

Nous avons parcouru ( car nous n'avons pas eu le courage de lire en entier) les quatre volumes qui viènent d'être publiés sous ce titre , et dont les trois premiers ne sont que les Mémoires de sa vie. Trois volumes sur la Vie privée d'un homme de lettres qui n'eut jamais une très-grande célébrité , tandis que dans Plutarque les Vies d'A^ lexandre et de César occupent à peine deux cents pages ; voilà d'abord ce qui peut étonner. Mais comment les éditeurs de ces Mémoires se sont-ils

permis d'y conserver une foule de détails niais , qui n'apparliènent qu'à son enfance, et dont nous n'allons citer quelques traits que parce qu'il faut bien eu donner une idée.

Quel besoin avions-nous de cette longue énumération de ses déjeuners ,de ces galettes toutes brûlantes , humectées d'un excellent beurre , et de ces châtaignes savoureuses , qui faisaient palpiter de joie le coeur de la petite famille , lorsqu'elle entendait bouillonner Veau du raase destiné à les cuire ? Que nous ioaportent ces réveillons de la nuit de Noël , préparés avec tant de mystère par sa bonne aïeule , pendant qu'on était à la messe , le potage awr choux verts , le boudin , la saucisse , l'andouille , le morceau de petit salé le plus 'vermeil , les gâteaux , les bei" gnets de pomme au saindoux , et les acclamations de surprise que causait , au retour de la messe , la magnificence imprévue de la bonne grand'mère? quel intérêt pouvaient inspirer des puérilités de ce genre ? Les lecteurs étaient-ils bien curieux d'apprendre que Marmontel courut le danger de recevoir le fouet en seconde et en rhétorique , et l'heureux stratagème par lequel il vint à bout de se dérober à cette correction qui n'avait pas pour lui le même charme que pour

Rousseau de Genève (i"^

(i) Yovpz la confidence naïve et un peu cynique de ce singulier goût daus les Confessions de Rousseau.

L'importance qu'il semble attacher à ces niaiseries , le plaisir qu'il a l'air cle prendre à s'en rappeler le souvenir , enfin la complaisance avec laquelle il les raconte , n'annoncent que trop , dès le début de ces Mémoires, l'amour propre qui les a portés à trois volumes , et qui ne se dément jamais dans le cours de l'ouvrage.

Si , pour excuser cette intempérance d.e parler de soi-même , on assure que Marmontel ne les avait composés que pour Tinstruction de ses enfants, quelle était donc la nécessité de les rendre publics ? Les liaisons de Marmontel avec une demoiselle Verrière , courtisane célèbre alors, et ses amours, qu'il appelé lui-même une de ses plus déplorables folies, pour une autre courtisane nommée Navarre, étaient-ils d'ailleurs un tableau bien moral à mettre sous les yeux de ses enfants ?

Disons la vérité sans l'affaiblir par de vajns ménagements ; Marmontel ne fit ces Mémoires que pour y rappeler le souvenir de ses malheureuses tragédies oubliées depuis si long-temps , et dont M. de Laharpe , quoique réconcilié avec lui, dans les dernières années de sa vie , n'a parlé dans son Cours de Littérature que pour en faire sentir le ridicule (i).

(i) Voyez tome 12 du Cours de Littérature de M. de Laharpe le dédain avec lequel il y parle de Denys le tyrau^ d'Aristomène , de Cléopâtre , etc.

L'esprit que Marmoutel a fait à loisir , dans plusieurs endroits de ses Mémoires , pour se donner le ton d'un homme aimable , et même d'un homme à bons mois, n'était pas, à beaucoup près, celui qu'il portait dans la société. Presque étranger à la haute classe de la bonne compagnie où nous ne l'avons jamais rencontré , il n'était guère admis que dans des maisons de finance ; et l'excessive adulation à laquelle il savait se plier dans ces maisons opulentes , comme on en peut juger par le fait que nous avons cité plus haut , et qui se passa chez La Popelinière , prouve assez qu'il n'y jouissait pas de cette grande considération dont il paraît se flatter dans son livre. Nous avons été plus d'une fois à portée d'observer que, loin d'avoir dans le monde ce qu'on appelait usage , il avait conservé dans toute sa lourdeur l'accent et la prononciation de sa province ; et sans lui contester l'esprit et les connaissances , qu'il avait réellement à un degré peu commun , nous ne pouvons dissimuler que sa conversation n'était pas d'un homme qui eut l'habitude de sacrifier aux Grâces.

Mais ce qui nous a véritablement révoltés dans ses Mémoires , c'est la légèreté ( pour ne pas nous servir du mot propre , qui serait plus dur) avec laquelle il s'est permis de parler du cardinal de Bernis qu'il appelé un fat , et de M. de Pompignan qui lui était très-supérieur en litté-

SUR LA LITTÉRATURE. Sj

rature , et qu'il ose traiter d'insolent. Nous nous garderons bien de lui faire un reproche du hasard qui , d'après les préjugés du temps , Favait fait naître à une si grande distance de ces deux hommes célèbres , et surtout du premier ; mais il est difficile de n'être pas étonné qu'à l'égard de l'un et de l'autre, il ait pu violer ainsi tout ce que lui prescrivait la décence.

Malgré l'aversion , beaucoup trop exagérée pour être vraie , qu'il ne cesse de témoigner pour la satire dans ses Eléments de Littérature , ses Mémoires prouvent qu'il s'était familiarisé avec elle , et même au point d'en passer les limites. Telle est , pour en donner un exemple, la peinture qu'il tait d'un conseil assemblé chez mademoiselle Clairon , pour juger sa tragédie de Denys le tyran-, u Voici, dit-il, comment il était )) composé. C'était ce d'Argental , l'âme damnée » de Voltaire, et l'ennemi de tous les talents qui » menaçaient de réussir ; cétait l'abbé de Chau- » velin, le dénonciateur des jésuites , et à qui ce )) rôle odieux donna quelque célébrité ; c'était » ce comte de Praslin qui , comme d'Argental , » n'existait que dans les coulisses , avant que le « duc de Choiseul, son cousin , eût donné l'im- )) portance de l'ambassade et du ministère à sa » triste inutilité ; c^était enfin ce vilain marquis )) de Thibouville , distingué parmi les infâmes , w par l'impudence du plus sale des vices et les

» rafinements d'un luxe dégoûtant de mollesse et » de vanité. Le seul mérite de cet homme abreuvé )) de lionte , était de réciter des vers d'une voix » éteinte et cassée , et avec une afféterie qui se '» ressentait de ses moeurs, n

Tous ces messieurs sont morts , à la vérité , et Marmontel n'eut osé les peindre ainsi de leur vivant. Nous ignorons si les portraits ressemblent; mais , quoique le» originaux n'existent plus , il peut leur rester des parents qui seraient justement indignés de la licence du peintre , et qui auraient le droit d'en demander vengeance. Quoi! Marmontel ne pouvait souffrir qu'on se moquât de ses vers , et il se permettait de diffamer ! Nous aimons à croire que son intention n'était pas que ces Mémoires devinssent publics ; mais comment excuser les éditeurs ?

Au reste, quoique nous n'ayious dissimulé aucune des erreurs de goût dans lesquelles il est évidemment tombé , nous finissons par convenir que , dans la disette où nous sommes , et qui menace de s'accroître , loin d'être un auteur à dédaigner, on lui trouverait difficilement beaucoup de rivaux en mérite. Ce n'est pas dire cependant, à l'exemple de quelques journalistes qui croient de bonne foi distribuer la gloire , que Marmontel fut un littérateur du premier ordre. Peut-on donner ce nom à l'auteur de cinq ou six mauvaises tragédies , que les comédiens n'ont jamais osé

SUR LA LITTÉRATURE. Scj

reprendre , clans le cours de sa longue carrière , à l'homme qui commença par mépriser Racine , qui conserva toute sa vie ce sentiment pour Boileau , et qui parut lui préférer Scarron ? C'est ce qui nous semble très-douteux , et ce que nous laissons à décider à nos lecteurs.

MAROT (Clément), né à Cahors en 149^, mort à Turin en i544. Le modèle d'une certaine naïveté fine et piquante que l'on appelé encore de son nom le genre marotique. Sa charmante épîlre à François 1" , dans laquelle il se plaint d'un valet

Sentant la hart de cent pas k la ronde, Au demeurant le meilleur fils du monde,

qui lui avait dérobé son argent ; quelques épigrammes qui n'ont point été surpassées , quelques contes joyeux , quelques jolies chansons , lui ont fait un nom immortel.

La manière qu'il a choisie a paru tellement convenable aux ouvrages de ce genre , que Voiture, La Fontaine, Rousseau, et quelques-uns de nos poètes célèbres, n'ont pas dédaigné de l'emprunter. Nous croyons cependant, avec Voltaire , que ce serait un défaut de goût que de l'employer dans des ouvrages plus sérieux. C'est travestir Minerve que de lui donner la marotte de Momus.

90 MÉMOIÏIES

Il semblerait que le poète dont nous parlons , enjoué, badin, et quelquefois licencieux à l'excès, n^aurait guère du s'attendre à devenir un des fondateurs de la liturgie des églises protestantes. Sa traduction des Psaumes , continuée par Théodore de Bèze, a été chantée long-temps dans tous les temples de la réforme de Calvin. On ne sentait point assez , dans cet âge encore grossier, l'étrange disparate du flageolet de Marot et de la harpe de David.

MARSAIS (César du), né à Marseille en 1696, mort à Paris en 17 56. 11 a prouvé , par les articles de grammaire qu'il a fournis à l'Encyclopédie, et par son excellent Traité des Tropes , que la grammaire est une véritable science ; que la philosophie a présidé plus qu'on ne le croit à l'art de la parole , et qu'on peut en établir les règles , non sur des décisions de caprice , mais sur les lois immuables du raisonnement.

M. du Marsais était d'ailleurs un homme vertueux, un philosophe-pratique , qui a passé une longue vie dans un état voisin de l'indigence , et qui ne s'est jamais avili pour améliorer sa fortune.

Cet excellent grammairien ne fut pas de l'Académie Française.

MASSÎEU ( Jean-Baptiste), de l'Académie de Rouen, né à Pontoise en 1745- Sa traduc-

SUR LA LTTÉRATURE. gi

tîon des Dialogues de Lucien nous a paru trèssupérieure à celle de d'Ablancourc. Il a donné depuis la traduction complète des ouvrages de cet auteur , qui s'est moqué avec tant de sel et de grâces des philosophes de son temps. Un auteur tel que Lucien, mis à la portée de tout le monde, était peut-être un excellent préservatif contre ce débordement de prétendus philosophes qui menaçait de nous inonder; et, sous ce rapport , Ja traduction élégante et fidèle de M. Massieu pouvait être regardée comme un à-propos très-heureux.

MASSILLON ( Jean-Baptiste ) , évêque de Clermont, de FAcadémie Française, prédicateur célèbre , né à Hières en i663 , mort en 1 744*

Il n'atteignit point à la hauteur de Bossuet ; il raisonna moins que Bourdaloue ; mais il eut avec Fénélon une ressemblance de caractère qu'on n'a point assez remarquée. Il en eut 1 âme douce et tendre, et cette onction, le plus puissant ressort de l'éloquence, parce qu'elle s'adresse directement au coeur, et que c'est lui surtout qu'il est important d'émouvoir. L'austérité du raisonnement qui s'appuie uniquement. sur des preuves, et qui en est quelquefois prodigue , participe toujours un peu des subtilités de la dialectique, ou du moins il en est suspect, il semble même provoquer l'esprit de dispute ; tandis que , par

Tattrait de la sensibilité vivement émue, Tonclion se rend maîtresse des cœurs , et , d'autant plus puissante qu'elle n'a pas la prétention de les subjuguer , les amène sans violence à la conviction. Telle fut l'arme victorieuse avec laquelle Massillon sut opérer des prodiges dont Bossuet lui-même eût été jaloux : tel fut l'effet qu'il produisit dans son Sermon du petit nombre des élus ; effet attesté par Voltaire, et qui se renouvelé par le simple récit qu'il en fait, licite le morceau le plus admiré de ce fameux discours ; et lorsqu'il eu a fait sentir toute la magnificence , il l'appela un des plus beaux morceaux d^éloquence qu'on puisse lire chez les nations ant^iènes et modernes ; et il ajoute que le reste du discours n'est pas audessous de cet endroit si saillant, mais que de pareils chef-d'oeuvres sont très-rares.

11 est, du même orateur , un autre Sermon qui ne nous paraît pas moins admirable , c'est celui du pécheur mourant; et nous finirions volontiers par souhaiter, comme Voltaire, à l'endroit même que nous venons de citer (i) , « que les prédica- » leurs qui ne peuvent imiter ces grands mow dèles , les apprènent par cœur, et les débitent » à leur auditoire; s'ils ont le talent de la décla- » mation, ils feraient beaucoup mieux que de

(i) Tome 41 de notre e'dition de Voltaire ( Questions sur V Encjclopêdie ) , article Éloquence , pag. 62 et 65.

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» prêcher dans un style languissant des chpses >) aussi rebattues qu'inutiles. »

Mais ce qui distingue surtout le ministère sacré de Massillon , le service le plus important que ce grand homme ( car il est temps de lui donner le nom qui lui est dû ) rendit non seulement à sa patrie, inais à tous les peuples, ce sont les vérités utiles et les leçons pleines de sagesse qu'il fit entendre au jeune Louis XV, dans ces dix sermons qui ont été recueillis sous le titre de son Petit Carême , et qui devraient servir d'instruction à tous les enfants des rois. C'est le cours le plus complet de morale que nous connaissions , et d'autant plus précieux qu'il est embelli de tous les charmes de la diction la plus séduisante. Tout y est proportionné à Fàge du jeune prince ; et cependant il n'est point d'homme à qui cet excellent ouvrage ne présente les seules règles de conduite qu'il aurait intérêt de suivre , non seulement dans l'espérance d'une féciîité lointaine dont il pourrait u'êtie que faiblement ému , en raison de son éloignement même ou de son incertitude, mais pour assurer le bonheur de chaqtie époque de sa vie.

Nous croyons ce livre traduit en toutes les langues , nous le désirons du moins ; mais ce qui serait d'un intérêt général pour toutes \es nations, c'est qu'il fut employé de préférence à tout autre, ijans l'éducation de ceux qui doivent un jour le>

gouverner. Ils y apprendraient à se défendre et d'eux-mêmes et des pièges que l'adulation ne cessera de leur tendre ; et s'il arrivait que dans les orages de leurs passions ils eussent le malheur d'en perdre de vue les principes, ils en conserveraient du moins une empreinte capable de les ramener tôt ou tard à la vertu , et qui ne s'efîàcerait jamais de manière à ôter à leurs sujets Tespérance consolante d'un meilleur avenir.

Il est dans la vie de Massillon une singularité remarquable, échappée jusqu'à présent à tous ceux qui ont parlé de cet orateur célèbre : c'est la conformité qu'il eut, à l'entrée de sa carrière, avec un de nos plus grands poètes. Avant lui , Bossuet , Fénélon , Bourdaloue , s'étaient fait admirer dans la chaire ; et l'éloquence sacrée semblait, après de si brillants modèles, ne pouvoir plus^ue décroître. C'est ainsi qu'après Corneille , Racine et Crébillon , Voltaire osa tenter de nouveaux succès dans une carrière toute tracée par leur génie , et qui paraissait épuisée. Nous savons que, pour rabaisser sa gloire , l'envie ne manqua pas de profiter de cette circonstance, en disant qu'il devait tout à ses prédécesseurs , qu'il n'eût rien été par lui-même, et qu'il n'avait eu que le iaible mérite d'obtenir , à la faveur de son bel esprit, quelques succès devenus faciles' par les grands modèles qu'il avait sous les yeux. Mais, comme nous l'avons dit ailleurs j c'est, au

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contraire , le haut degré de perfection où l'art semblait avoir été porté par de pareils maîtres , qui redouble notre admiration pour l'homme qui parvint a se montrer leur égal dans une carrière qu'on pouvait regarder comme fermée. C'est alors en effet qu'il devient plus difficile , même au génie, de s'ouvrir des routes nouvelles , de s'établir un caractère à part, enfin de rivaliser de gloire avec des modèles qu'on devait désespérer d'atteindre. Il en fut de l'orateur chrétien comme du poète philosophe ; et la comparaison s'applique ici d'elle-même.

Nous savons qu'elle ne manquera pas d'effaroujcher quelques âmes timorées , ou qui feindront de l'être , et qui nous reprocheront d'assimiler ainsi le profane au sacré, et le génie apostolique de Massillon à celui d'un écrivain qui montra toujours peu de respect pour les opinions religieuses. Mais si, malgré la différence de leurs sentiments , personne ne fut , plus que Voltaire , l'admirateur de Massillon, si les ouvrages de ce dernier (son Petit Carême entre autres) étaient, comme l'ont attesté plusieurs témoins, et comme nous l'avons vu nous-mêmes, le livre qu'il tenait constamment à la portée de sa main et qu'il ne cessait de citer comme un des ouvrages les plus parfaits qu'il connût , cet hommage n'autorise-til pas , du moins à quelques égards , la comparaison que nons nous sommes permise? Ne tourne-

t-e]le pas même , osons le dire, à l'avantage de la religion ? car enfin que pouvait admirer Voltaire dans l'ouvrage dont il faisait tant d'estime, sinon la morale pure qu'il présente partout avec un charme inexprimable ? et cette morale n^était-elle pas celle de l'évangile ? Voltaire, avec tout son génie, n'était-il donc pas très-inconséquent de dédaigner la source où l'orateur avait puisé ces vérités touchantes , auxquelles il n'avait prêté que la magie d'un style enchanteur ?

Outre les dons de l'éloquence , la nature avait prodigué à Massillon tout ce qui peut en assurer le triomphe , la physionomie la plus imposante et l'action la plus majestueuse. Le célèbre Baron , l'acteur le plus parfait dont le théâtre français ait conservé le souvenir , eut le désir de l'entendre, et dit à un autre acteur que le même sentiment de curiosité avait conduit à l'église : « Mon ami, » voilà un véritable orateur ; nous ne sommes )) que des comédiens. »

La vie de Massillon fut parfaitement conforme à ses principes. 11 n'eut à se reprocher qu'une faute qui prouve combien l'air de la cour peut être contagieux pour la vertu même; il eut la faiblesse , dans la craime de déplaire au régent, de prêter son ministère au licencieux Dubois, et de le sacrer archevêque de Cambrai.

MAURY ( Jean-Siffre^ ) ; de l'Académie

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Française , né à Valras , dans le comtat Venais- Sin, en 174^, aujourd'hui cardinal, et revêtu à Rome de cette éininente dignité par le pape Pie VI , qui voulut récompenser le zèle qu'il avait témoigné à notre assemblée constituante, pour les intérêts du clergé. Son livre sur VElo- Cjuence de la chaire et du barreau est écrit avec autant de sagesse que de goût. Ses Discours sacrés, et surtout son Pariégyricjue de saint Pincent de Paul f prouvent qu'il n'est pas moins heureux à donner des exemples, qu'à rappeler les vrais principes. Personne n'a parlé de Bossuet plus dignement , sans être injuste envers Fénélon. 11 faut consulter l'ouvrage même , et Toir avec quelle force l'auteur s'élève contre la fausse chaleur et les déclamations convulsives de nos charlatans d'éloquence : « Veux-tu savoir, )) dit-il, ce qui est froid? c'est tout ce qui est » exagéré. »

On sait avec quelle fermeté courageuse et toujours soutenue (ce qui est au moins digne d'éloge), il se comporta dans notre assemblée constituante. On sait qu'après Mirabeau , à qui l'on ne put comparer personne à la tribune , il fut un de ceux qui s'y distinguèrent le plus, et que, forcé par les orages de la révolution à chercher ailleurs une patrie , il partit pour Rome , et n'en revint qu'à l'époque heureuse qui rendit à la France toute sa gloire , et au trône toute sa majesté. V. 7

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Accueilli alors , comme il devait Têtre , par l'Institut national qui s'empressa de lui rendre la place qu'il avait occupée à l'Académie Française, il y prononça un discours annoncé trop longtemps d'avance , et dans lequel il parut avoir consacré trop de pages à l'éloge de l'abbé de Radonviliiers, qu^on pouvait caractériser en une phrase. Ce tort, peut-être exagéré, pouvait se pardonner à l'amitié : mais on retrouva toute son éloquence dans Téloge de l'Empereur, et c'est ce qu'on devait attendre du talent de l'orateur et de la richesse du sujet. Nous apprenons, et nous en félicitons le public, qu'on prépare actuellelement une édition complète de ses ouvrages.

MAYNARD (François), de l'Académie Française , élève de Malherbe , né à Toulouse en 1682, mort en 1646. Ses vers, toujours dénués d'inversion , ont en général trop de monotonie et trop peu d'élévation , mais ce fut un écrivain naturel, facile et correct, qui avait certainement plus de droits aux bontés du cardinal de Richelieu que les Boisrobert, les Colletet, et beaucoup d'autres poètes ses contemporains , qui ne le valaient pas. Les sonnets chagrins de Maynard contre ce même cardinal, sont peut-" être ce qu'il a fait de mieux.

MÉHÉGAJV (Guillaume-Alexandre de), né dans les Cévcnues en 1721 , mort à Paris en

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1766. Cet écrivain , si Ton ne s'en rapportait qu'aux jugements des journalistes de son temps, ne serait guère connu que par leurs injures ; c'était cependant un homme de beaucoup d'esprit, un homme d'une élocution facile et brillante , dont la conversation charmait, quoiqu'elle eût quelquefois l'apprêt d'une composition soignée. 11 a donné d ailleurs un Tableau de Vhistoire moderne, qu'aucun de ses critiques n'était capable de faire , et qui suppose dans le peintre une main qui savait réunir l'élégance à la précision.

MENAGE (Gilles), né à Angers en i6i5, mort à Paris en 1692. Il a fait des vers grecs, latins , français , et italiens ; mais c'est dans cette dernière langue qu'il a le plus réussi. Ses Poésies italiennes le firent recevoir de l'Académie délia Crusca.

Il sentait dans les autres le ridicule du pédantisme dont il était lui-même un peu entiché : on en a la preuve dans sa Métamorphose du pédant Montmaur en perroquet.

C'est Ménage que Molière joua dans la comédie des Femmes savantes , sous le nom de Vadius : mais il eut le bon esprit de ne pas s'offenser de cette liberté du théâtre. Lui-même avait été satirique avec succès dans sa requête des Dictionnaires ; et personne n'était plus pénétré que lui de la nécessité de cette satire utile, qui^

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en respectant les mœurs, répand un juste ridicule sur de mauvais écrivains , dont les succès découragent quelquefois les vrais talents, et déshonorent le goût du public. Molière, peut-être, aurait dû répargner, d'autant plus que Ménage eut le mérite de sentir le premier le génie naissant de ce grand poète comique. On sait qu'il dit à Chapelain , en sortant d'une représentation des Précieuses ridicules : « Nous adorions , vous et i) moi, toutes les sottises qui viènent d^ètre si •» bien critiquées. Croyez-moi., il nous faudra » brûler ce que nous avons adoré.... » Cet éloge en renfermait un bien remarquable de la liberté courageuse avec laquelle Molière avait osé jouer tout l'hôtel de Rambouillet. On voit aussi par là quelle influence heureuse une seule bonne comédie peut avoir sur les moeurs d'une nation.

Au reste, Ménage était un savant très-estimable. Il était bien nécessaire , surtout dans ces commencements de la littérature, qu'il y eût de pareils érudiis. C'est à leurs travaux qu'on doit la lumière pure dont nous jouissons , et qui ne tardera pas à s'éteindre , précisément parce qu'on a voulu réduire en almanachs et en dictionnaires très-imparfaits toutes les connaissances humaines.

La reine Christine honora Ménage de ses bontés pendant le séjour qu'elle fit en France. Cette princesse, qui aimait les sciences, ne put s'empêcher de distinguer un homme à qui notre

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langue doit beaucoup, quoiqu'il n'ait pas été de l'Académie Française. Le savant La Monnoye n'a pas jugé au dessous de lui de donner une édition soignée du Menagiana , dans lequel on trouve beancoup de choses curieuses.

MERCIER (Louis-Sébastien), né à Paris en 1740. On a lu, dans une feuille du Journal de Paris , une lettre de M. Mercier , dans laquelle il fait un grand éloge de la comédie allemande. Il félicite les Allemands d'avoir rejeté les règles si chères à notre nation; ces règles qui, selon lui , nous assujettissent et nous resserrent dans le cercle le plus étroit. Il les félicite svutout de jouer Shakespear tout pur, et traduit littéralement. Il a vu, dit-il, une pièce de Schiller coupée en sept actes, dont la représentation dure quatre heures, et qui ne paraît pas longue. Il se flatte qu'un jour nos petites conventions tliéâtrales disparaîtront peu à peu, et feront place à la manière grande, simple, naturelle, qui vivifie le théâtre de nos voisins.

Cette conspiration contre les chef-d'oeuvres de notre siècle , en faveur de la manière allemande ou anglaise , a eu pour chefs MM. le Tourneiu-, de Cathuéland et de Rutlidge. Ces messieurs ont travaillé en société à la traduction du théâtre de Shakespear, et l'on sait qu'il est ordinaire aux traducteurs de se passionner pour l'écrivain qu'ils traduisent. On a vu d'excellents esprits porter

cette manie jusqu'à l'enthousiasme , et M. îe Tourneur, écrivain très-estimable, en est luimême un exemple.

A ces messieurs se sont affiliés des conjurés d'un ordre très-inférieur. Nous les nommons selon le rang de leur réputation : M. Mercier, M. Rétif de la Bretonne, et M. de Cubière. Voici le raisonnement secret de ces messieurs. S'il était possible de ramener le chaos où la lumière a brillé; si nous pouvions accoutumer les Français au mépris de leur propre langue, leur faire secouer le joug des règles, des bienséances, de la raison , du goût , de la poésie même , enfin les reploîTger dans la barbarie , qui sait si nos ouvrages n'obtiendraient pas quelque réputation? Il paraîtrait flatteur à ces écrivains de détrôner Corneille, Racine, Boileau, Molière , etc. , et d'établir le siège de leur académie à Bedlam.

Les projets de ces messieurs peuvent se réaliser, car il en est des nations comme des hommes : elles ont leurs beaux jours et leur caducité ; mais alors la France , après avoir été l'honneur de l'Europe , serait arrivée au dernier terme de sa décadence.

Ceci nous rappelé un apologue du poète Saadi:

« Des cygnes régnaient dans une île peuplée » d'oiseaux. Leur voix mélodieuse, leur blanw cheur éclatante avaient réuni tous les suffrages » en leur faveur, lorsqu'une espèce inconnue

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» dans l'île, des corbeaux venus du nord, jaloux » de leur plumage d'argent , commencèrent à » former contre eux une cabale d'abord impuisi) santé. L'harmonie du chant des cygnes fut i) traitée par eux de monotonie ; la blancheur ne » leur semblait qu'une couleur fade et insipide. » Insensiblement le parti des corbeaux devint w une faction dominante ; la dynastie des cj^gnes » disparut, et le goût de la nation changea du a blanc au noir. »

M. Mercier qui paraît se complaire dans la singularité de ses opinions , sans prendre garde au ridicule où il s'expose, et au soupçon de démence que ce travers , porté à l'excès , peut faire naître, ne se borne plus à décrier Racine et Boileau , dont il ne parle qu'avec le plus froid mépris ; mais il conspire à la fois contre tous les noms célèbres , contre Voltaire ( i ) ,

(i) Dans un discours que prononça M. Mercier , !e 18 floréal an 4 j Hon pas aux Petites-Maisons , comme on pourrait le croire , mais à la tribune du Corps législatif dont il était membre , il fut le précurseur de tout ce qu'on a dit de plus insensé contre la mémoire de Voltaire, après avoir donné à ce grand homme, pendant sa vie, et même depuis sa mort , les plus grands éloges : mais ces contradictions étonnèrent peu dans un écrivain qui , par la manie de paraître singulier , s'est fait un jeu de se contredire. Voltaire fut vengé , comme il devait l'être , par un homme de beaucoup d'esprit qui ne voulut pas se nommer, et qui, k cette époque, adressa au Journal de

qui ne lui paraît qu'un Tieil enfant j, c'est-à-dire à peu près un sot, contre Descartes et Newton, centre Locke, et même contre les peintres. Leurs

Paris plusieurs lettres que la force de la vérité rendit éloquentes. Voyez les feuilles de ce journal du 26 floréal, et des 16, 17 et 18 prairial de la même année.

Nous connaissons l'auteur de ces lettres , et nous nous permettons de le nommer avec d'autant plus de plaisir qu'il nous honore de son amitié : c'est M. Gobet, avocat très - instruit , et homme de lettres non moins éclairé, quoique sa modestie en refuse le titre. Il a un frère qui réside en province , animé de la même passion pour les lettres , et du goût le plus délicat et le plus pur , à qui nous devons aussi ce faible tribut de notre estime.

Non seulemejît M. Gobet vengea, comme nous l'avons dit, la mémoire de Voltaire des injures de M. Mercier, mais il a déployé le même zèle , la même éloquence , le même courage contre le rédacteur de l'article Spectacle, dans le feuilleton du Journal de l'Empire (*) , qui ne cesse d'outrager la cendre d'un des hommes dont le nom Sfera toujours cher aux Français , et qui a rempli de sa gloire tout le dernier siècle. Pour couvrir ce journaliste d'un ridicule ineffaçable, M. Gobet n'a eu besoin que de rapprocher les contradictions de ses différents jugements sur Yoltaire : contradictions à peine croyables j car , d'un Xeuillelon à l'autre , il loue et déchire alternativement les mêmes ouvrages, en homme qui a perdu le sentiment de toute pudeur.

(*) ^ *'3'C2 '"^ Courrier de l'Europe et des Spectacles des aS et a6 mai i8o8. Vo)cz aussi Mérope vengée , par le même auteur. Cet excellent écrit a été' recueilli dans les Quatre Saisions du Parnassç, •*<>]\unç de l'Eté , 1806.

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chef-d'oeuvres n'offrent à ses yeux que de puérils prestiges dont il n'est jamais la dupe ; il n'y voit toujours qu^une toile plate , étendue sur un châssis, et barbouillée de couleurs. 11 est donc bien dif-, ficile de plaire à M. Mercier ? Point du tout , il a déclaré son goût : le génie original et créateur de M. Rétif de la Bretonne est, après lui-même, ce qu'il admire le plus. Il faut le féliciter d'un choix qui lui donne une assurance si entière de n'avoir jamais de rivaux.

MEZERAY (François Eudes de) , de TAcadémie Française, né près de Falaise en 1610, mort en 168S. Malgré la rudesse de son style , c'est encore de tous nos historiens celui qui a le plus de caractère , et dont la lecture fait le plus de plaisir, quand une fois on a surmonté une première impression défavorable. Ses réflexions hardies sur l'origine des impôts , et sur les exactions des geus de finances , déplurent à Colbert qui lui lit ôter sa pension : c'était déclarer qu'on ne voulait pour historiens que de vils esclaves. On n'a point assez reproché cette dureté kla mémoire de Colbert ; il nous semble qu'aujourd'hui notre administration plus éclairée ne se permettrait pas une pareille injustice.

Le Traité de Mézeray sur Uongîne des Français supposait une connaissance profor.de de noire histoire; c'était enfin un homme digne du

genre qu'il avait choisi , et à qui il ne manqua que cet esprit vraiment philosophique qui afait autant de bien aux lettres , que l'abus de la philosophie leur a fait de mal, depuis les réputations usurpées de quelques charlatans.

IMICHAUD ( Joseph ). Dans la préface trèsbien écrite d'un Poème en trois champs , intitulé le Printemps cVun proscrit , l'auteur a exprimé ce sentiment noble qui suffisait pour jeter beaucoup d'intérêt et sur lui-même et sur son ouvrage : « J'ai été long - temps persécuté ; je » déclare ici que je n'ai conservé de ressenti- » ment contre personne , et j'ose croire que j) personne n'en conserve contre moi. » Cependant nous avons sous les yeux ( et nous le disons à regret) une Satire (i) , signée de sou nom, dans laquelle l'auteur s'est permis , contre un homme d'un grand talent, des traits qui passent les bornes du genre , et pareils en violence à ceux que ce même homme a repoussés victorieusement dans une belle Epître sur la Calomnie (i).

L'esprit qui régnait à cette malheureuse époque , où les accusations et les délations les plus

(i) Sous le litre de P élite dispute entre deux grands hommes , imprimée eu l'an 5.

(2) Voyez dans le premier volume de ces Mémoires l'arlicle Marie-Joseph Chènizr.

odieuses se renouvelaient sans cesse contre les meilleurs citoyens, peut servir d'excuse à M. Michaud, s'il est véritablement l'auteur de cette Satire. Trompé sans doute pardes bruits imposteurs qui sem})l. lient acquérir quelque crédit à force d'être répétés, il a prouvé depuis combien il est étranger à tout esprit de parti.

Son Poème , un peu monotone peut-être , défaut difficile à éviter dans un ouvrage presque toujours descriptif, mais qui du moins a le mérite d'être très-coui t, nous paraît d'un style pur, élégant , h;u'monieux , quelquefois un peu faible d'expression ; mais il y règne, à travers une foule d'images riantes , une mélancolie douce et tendre qui annonce une sensibilité rare , dont nous sentons d'autant plus le prix qu'elle est le caractère dominant de l'ouvrage , et vraiment un don de la nature.

A la suite dune cinquième édition qui vient de paraître, et qui prouve le succès de cePoeme, M. Micliaud a publié, sur V Enîh^emejit de Proserpine , un nouveau Poème , imité dans quelques détiils , mais avec une sage réser\e , de celui de Claudien sur le même sujet. Dans l'A- "vertisscment qui le précède , il ne balance pas à couvenir de la défaveur attachée maintenant aux sujets mythologiques. « Je sais, dit- il, qu'on est las i) de parler de Jupiter, de Neptune , de Pluton, » et des autres dieux de la fable : mais il m'a

w semblé que, lorsque les fictions puisées dans la » mythologie exprimaient des passions, des sen- » timents , elles avaient moins vieilli , et qu'on » pouvait encore les employer. » Il développe ensuite cette pensée de manière à faire adopter son opinion par tous les esprits qui savent s'élever au dessus des idées communes.

Il nous paraît avoir prouvé beaucoup de goût en s'éloignant , dans ce sujet gracieux et touchant, des couleurs exagérées et du style emphatique de Claudien : mais , par un style plus ferme et plus soutenu que ne Test en général celui du Printemps d\in proscrit , il a , si nous l'osons dire , prouvé un talent d un tout autre essor , quoiqu'il n'ait donné à ce nouvel ouvrage que le titre modeste ô' Essai ; cet Essai noxxs fait attendre avec impatience les Suppléments qu'il se propose d'}'^ ajouter.

Cette dernière édition , très-soignée dans toutes ses parties , est terminée par une Lettre sur les préjugés y qui suppose un excellent esprit , et que nous regardons comme im service essentiel rendu à la saine morale.

MILLEVOYE ( Charles) , né à Nous

avons déploré trop souvent l'indigence actuelle de notre littérature , pour ne pas encourager les brillantes dispositions de ce jeune auteur , honoré déjà de plusieurs prix qui lui ont été dé-

Sun LA LITTERATURE. lOQ

cernés par rAcadémie Française, ou par d'autres Sociétés savantes.

Nous avons sous les yeux son Discows en vers sur V indépendance de l'homme de lettres , discours qui lui valut un de ces prix. C'était le sujet proposé , et la dignité de l'homnie de lettres eût été peut-être d'un meilleur choix que sa ])Yètendue indépendance : car il n'existe sur la terre aucun état qui ne dépende plus ou moins d\me infinité de circonstances auxquelles tous les hommes sont et doivent être subordonnés.

Quoi qu'il en soit , pour donner une idée de l'élégance et de la noblesse du style de M. Millevoye , nous nous permettrons d'en citer ce morceau. L'homme de lettres , dit-il ,

Ifi] 'Libre î» la cour des rois, soumis, mais sans bassesse. S'incline devant eux et jamais ne s'abaisse. Si le crime puissant veut contraindre sa \oix. A chanter l'injustice et le mépris des loii , Ferme, et se reposant sur sa vertu rigide , 11 oppose au pouvoir un silence intrépide ; D'un généreux transport son grand cœur animé, Quel que soit l'oppresseur , protège l'opprimé , tt demeurant fidèle au parti qu'il embrasse. Partage noblement une noble disgrâce.

Quand Fouquet de Louis eut perdu la faveur, La Fontaine resta l'ami de son malheur. D'un cœur naïf et pur déployant l'énergie, 11 fit sur son destin soupirer l'élégie, Et laissant les flatteurs à leur vulg.iire efiroi , Il chanta son ami , même devant son rci : Dévoùmcnt vertueux , témérité sublime!

Il y aurait aussi de très-beaux vers à citer de gon

Discours sur le Voyageur, couronné pari' Académie qui en avait proposé le sujet, mais que nous croyons inférieur à celui de M. Victorin Fabre , comme nous l'avons dit dans notre premier volume , à l'article de ce jeune poète.

Au reste , M.Millevoyevient de réunir dans un Recueil, aux. différentes palmes académiques qu'il a remportées et qui sont pour lui des titres d honneur, d'autres ouvrages que nous avons lus avec intérêt , et parmi lesquels nous avons distingué la pièce intitulée Vlni'ention poétique , pièce qu'une Académie de province a jugée digne d'un prix , et qui eût mérité à Paris la même faveur. Celle à laquelle il a donné le titre des Jalousies littéraires annonce une âme trop noble pouréprouver jamais le tourment de l'envie , mais un talent qui peut un jour Fexciter et qui osera le braver. Ce Recueil enfin prouve qu il sait varier ses tons ; et s'il n'est pas toujours égal , la plupart des pièces qu'il renferme doivent le rendre précieux à tous ceux qui ne désespèrent point encore de la gloire de notre littérature , et qui s'intéressent à tout ce qui peut donner l'espoir de la voir renaître.

Dans une nouvelle édition de ce même Recueil, qui vient de paraître en deux petits volumes , l'auteur a fait insérer un Poème de sa première jeunesse , intitulé V Amour maternel, qu'il a revu et corrigé avec un soin qui nous le

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ferait regarder comme son ouvrage de prédilection. Ce Poème, dont qiielc^ues détails sembleraient exiger plus de développements , mais écrit avec beaucoup de pureté , d'élégance et de grâces, rempli d'ailleurs de traits qui annoncent une sensibilité rare , est, à notre avis , ce que M. Millevoye a produit jusqu'ici de plus parfait, et ce qui honore le plus son talent ; c^est , en un mot, à ce genre d'ouvrage qu'une vocation prédominante nous paraît l'appeler de préférence.

Nous savons cependant qu'il s'apprête à tenter la cari ière du théâtre ; on nous a dit même qu'il avait choisi, pour son début dans la tragédie, le sujet deSaiil. S'il nous eût fait l'honneur de nous consulter , peut-être l'aurions-nous détourné de ce choix : mais qui peut prévoir lés ressources que le sujet , en apparence le plus ingrat , peut offrir au talent, et le parti qu il est capable d'en tirer ? C'est ici qu'il faut se défendre de toute prévention, et ne hasarder aucune conjecture.

MILLOT (l'abbé Claude-François-Xavier), de l'Académie Française,Dé à Besançon en 1726, homme vraiment précieux dans le genre de l'histoire , et dont nous nous reprochons de n'avoir pas encore parlé.

On a de lui des Eléments de l'histoire de France , depuis Clovis jusqu'à Louis XV ; des Eléments de l'histoire d'Angleterre , depuis sou

origine sons les Romains , jusqu'à Georges II ; enfin des Eléments cThistoire universelle. Ce sont d'excellents abrégés qui tiènent plus qu'ils ne semblent promettre , et que nous regardons tous comme classiques : du moins n'en connaissons-nous pas de mieux faits.

On lui a reproché de la philosophie , parce qu'il n'était ni stupidement crédule , ni superstitieux , ni fanatique. C'est même lui que le satirique Gilbert croyait avoir désigné par ce mauvais vers :

Monsieur l'abbé se rit des feux du purgutoire.

Le dé vol Gilbert , qui n'en riait pas , mais qui les bravait en se permettant de méchantes satires , nous paraît bien plus coupable.

L'abbé Milîot était aussi loin des extravagances prétendues philosophiques , que des absurdités d'une fausse théologie. Né doux, tolérant, et plus circonspect que passionné, il a écrit d'un style noble et pur , mais un peu dénué de chaleur, ce qu'il croyait vrai ; et c'est en effet à celte sage circonspection qu'on reconnaît l'impartialité qui doit être le principal mérite de l'historien.

MIRABEAU ( Gabriel- Victor -RiQUETTi , comte de) , né en 1749? mort en 1791.

La partie la plus brillante de sa vie, l'éclat avec lequel il ouvrit la scène de la révolution , ses succès à la tribune par une éloquence dont, avant

lui, la France n'avait pas vu d'exemple, sa carrière politique enfin, sont des objets absolument étran- £;ers à ces Mémoires , et que nous nous sommes promis de ne pas traiter. Nous ne le considérons que comme homme de lettres , d'un talent trèsrare, quoicjue son style fiit souvent taché du néologisme, et c|ue dans ses meilleurs ouvrages on remarque des inégalités qui ne permettent pas de le placer dans la classe de nos ^écrivains du premier rang. Mais son génie était bien supérieur a ses ouvrages ; et ce cjui lui manque du côté de la perfection du style, ne vient que de ce qu'il n'avait jamais prévu ni dû prévoir qu'il serait obligé dose faire une ressource de sa plume. Né avec ce qu'on appelait nn grand nom, et avec les espérances d'une haute fortune, la violence de ses passions l'entraîna dans des erreurs cju'il fallut expier, et qui le réduisirent au besoin d'écrire, souvent même avec une précipitaiion que nécessitaient les circonslances , et qui ne lui laissait pas le temps de polir ses ouvrages. 11 écrivit donc avant de s'être mis à portée d'observer qu'au don. de la pensée , qu'il possédait à un degré très-éminent, il fallait joindre le mérite de Texpressicn, de l'élégance, de la clarté, de la méthode, en un mot, de tout ce qui constitue Fart très-difficile de bien écrire. Abandonné à son seul génie, il est peu de ses ouvrages où l'on ne trouve des pages très - éloquentes , souvent même des traits de Y. 8 '

Il4 MÉMOIRES

maître ; et celle de ses productions que nous mettons au premier rang, est le livre qu'il fit dans la prison de Vincennes , contre l'abus des lettres de cachet. Plusieurs morceaux de ce livre semblent écrits avec le burin de Tacite.

C'est dans cette prison que Mirabeau, passionnément amoureux de Sophie Le INIonnier, lui écrivit ces lettres que Manuel a recueillies , et dans lesquelles il en est plusieurs dont l'expression brûlante pourrait être compai^ée à ce que l'on admire le plus daiis les Lettres de la Jiouçelle Héloïse.

Il' en est une de IVIirabeau à son père, dans le même recueil, qui ne méritait pas moins d'être conservée , et qui nous a paru un chef-d'œuvre.

Ce lut au moment où sa captivité finissait ( et nous aimons à nous retracer ce souvenir) qu'informé que nous avions conçu le projet de donner deVoltaire tmfliédition commentée, il nous adressa deux lettres que nous avons toujours gardées comme. im témoignage très-flatteur de son estime pour nous, estime dont il ne cessa de nous donner des preuves, même dans les temps orageux de la révolution.

Nous nous permettons de consigner ici ces lettres qui soutinrent notre émulation dans une époque où non seulement il eût été prudent, mais nécessaire de se laisser oublier. Troublés dans uotre entreprise par une fuule de contre -temps

SUR LA LITTÉRATURE. Il5

que nous n'avions pu prévoir, ce ne fut que dans les jours de la plus forte terreur qu'il nous fnt possible de hasarder la première livraison de notre travail sur Voltaire; et c'est ce même travail qui nous adoucit l'effroi des proscriptions dont nous étions menacés.

C'était alors un besoin pour nous que de ra-^ nimer notre courage en relisant ces lettres de Mirabeau , quoiqu'elles nous laissassent au fond du coeur un sentiment plein d'amertume. Il n"élait plus cet homme qui nous avait accoutumés , tant qu'il vécut, à ne pas désespérer de la patrie, à qui nous nous étions surtout proposé déplaire, et dont le suffrage eût été pour nous la plus flatteuse des récompenses : mais du moins nous jouissons encore de ses lettres ; et harcelés , comme nous l'avons été si long -temps, par les libelles injurieux que se permit contre nous^^^;;^^" et que se permet encore, après plus de quara^^te * --/f^

ans, la vengeance des Tartuffes de philosophijé^ • ^ v il peut nous être permis de nous en distraire i% ' .^ ' /^ moment par les marques d'estime que nous don- '* , Afcrc, nait un homme qu'on n'accusera pas , malgré les '-'N^?^

excès où l'emportèrent quelquefois ses passions, d'avoir été Fennemi de la vraie philosophie.

Première lettre de JMiraheau à V auteur.

J'apprends , Monsieur , à la campagno où je suis venu raccommoder ma &aiile , et ouMiei* r.'tgilalion l'cs villes ,

Il6 K È ÎI O I R E s

que votre Edition de Voltaire va paraître. J'ai toujours pensé , depuis que j'ai su que vous travailliez à un Com* mentaire de ce grand homme , que votre ouvrage mériterait de beaucoup la préférence sur tous ceux qui auraient le même poète pour objet, parce que vous seul peut-être réunissez les lumières et le courage nécessaires pour .énoncer et respecter la vérité , dans l'examen des trop nombreux ouvrages d'un écrivain si inégal et si infatigîible. Je prends donc la liberté de vous demander dans quel temps précis , et sous quelles conditions doit paraître votre édition. Celui de mes amis que j'avais chargé dfi prendre ces informations , ne m'en a pas donné de satisfaisantes, quoiqu'il ait l'iionneur de vous connaître , et l'ai espéré que vous pardonneriez à un amateur des lettres une question que je vous prie de regarder comme une preuve de l'admiration sincère que j'ai pour vos talents , de l'estime respectueuse que je vous crois due, et aves laquelle j'ai l'honneur d'être ,

jM G N s I E u R ,

Votre très-huiïible et très-obéissant serviteur , Le comte de Mirabeau , fils.

Au Blgnon , par Egreville , 17 juin 1781.

Seconde lettre du même au même»

Je n'ai jamais regardé , Monsieur , le Prospectus de ^I. de Beaumarchais , que comme un charlatanisme que lilus ou moins de succès rendrait plus ou moins coupable; et j'ai toujours vu en vous le vengeur du bon goût, le seul soutien du théâtre comique , ou plutôt le seul que j'aurais cru capable d'en être le restaurateur , et le littérateur du goût le plus sain , le plus épuré , du jugement

1,0 plus droit , du talent le plus caractérisé qui nous ait été donné dans les Jours de décadence de notre littérature , oii je crois encore qu'après M. de Voltaire, vous êtes le seul qui ayiez porté au même degré l'art infiniment difficile de bien écrire en prose et en vers.

Vous pouvez, d'ai^rès cette profession de foi , juger. Monsieur , si j'ai jamais pu mettre en parallèle voire édition de Voltaire et celle que nous promet Beaumarchais avec les caractères de Baskerville , qui ne valent pas mieux que plusieurs autres.

Je suis très-reconnaissant de l'offre que vous voulez Lien me faire du Prospectus , que je lirai avec autant d'intérêt que tout ce que vous écrivez. Si vous voulez bien l'adresser à M. de J^itri, coiiunis au bureau des finances , près le contrôle général , première enveloppe ; et la seconde cachetée d'un simple pain , pour le comte de Mi— rabeau, il me parviendra sûrement et sous contre-seing.

Si je puis vous être de quelque utilité, Monsieur, je vous prie de m'employer avec confiance , et j'en serai reconnaissant. Ce ne sont point là de vaines formules toiles que le monde les tolère et les nécessite peut-être ; c'est l'expression fidèle des sentiments d'estime respectueuse que m'ont inspirés vos ouvrages , dont on nie plutôt la moralité que le talent, et que j'estime autant pour l'une que pour l'autre de ces qualités.

J'ai l'honneur d'être ,

Monsieur ,

Votre tres-humble et très-obéissant serviteur ,

Le comte de Mirabeau fils.

Au Bignon . par Égrcville ,. 4 j'iillet 17S i.

Il8 IMÉ MOIRES

MOLIÈRE (Jean - Baptiste Poqlelin de) , né à Paris en 1620, mon en iGyS. Le premier des poètes comiques anciens et modernes. L'extrême liberté d'Aristopliaiie ne convenait guère qu'à un Etat démocratique. Les bous mots de Piaule se ressentaient un peu de la grossièreté de son siècle. Térence ne fut guère qu'un traducteur élégant : le seul Molière posa d'une main courageuse les bornes que doit avoir la véritable comédie, dans une monarchie gouvernée par les bienséances et par les mœurs.

On sent bien que , d'après les limites que nous nous sommes imposées , nous ne pouvons nous permettre ici que quelque traits rapides et peu approfondis sur le caractère de ce grand poète.

Le premier secret de Part de Molière fut, sans doute , de peindre les hommes qu'il voyait, bravant à la fois l'audace des applications et les vains murmures de ceux dont il représentait naïvement les ridicules, et même les vices.

Il est courageux , mais il est nécessaire de répéter ce que nous avons dit ailleurs, qu'il ne peut exister de bonne comédie, si l'on retranche au poète la liberté de s'emparer de tous les ridicules qui appartiènent de droit à son art. L^homme métaphysique n'est qu'une spéculation vaine, aussi étrangère à la ppésie qu'à la peinture. Ce sont les individus pris dans la société qui doivent servir de modèles à la comédie»

SLR. LA LITTÉRATURE. IIQ

Seulement on exige cle Fauteur qu^il tâche de masquer son secret , en accumulant sur un seul personnage les traits dérobés à plusieurs : de manière que l'ensemble de ces traits réunis ne désigne plus tel ou tel homme en particulier , mais frappe à peu près sur toute Fespèce des caractères vicieux que le poète s'est proposé de peindre. C'est ainsi qu'Appelle forma sa Vénus , non d'après un seul modèle, mais en empruntant de différentes beautés ce que chacune d'elles pouvait lui fournir de plus parfait.

On doit avouer que cette loi imposée au poète comique , a tourné quelquefois au profit du génie; cependant Molière , à l'exemple d'' Aristophane , s'éleva souvent au - dessus de cette contrainte. Encouragé par Louis XIV , il osa franchir une loi dont l'observation superstitieuse eût gêné son essor : car le génie ne peut s'immoler toujours aux règles pusillanimes que lui-même n'a pas dictées , et qui ne sont en effet que des bienséances de pure convention.

On sait à combien de gens ressemblait son Tartuffe ; on connaît même l'homme en place accusé , par la voix publique , d'avoir servi de modèle à ce personnage hardi. Molière n^eut pas moins le courage de déclafer à Louis XIV qu'il fallait ou lui permettre le Tartuffe , ou qu'il renonçât désormais à la comédie.

On sait que presque toutes les anecdotes de

la cour et de la ville , dès qu'elles lui semblaient convenir à son art , venaient se placer tour à tour dans ses pièces immortelles , qui n'en avaient que plus de mérite pour les spectateurs , charmés de retrouver sur le théâtre les scènes de ridicule que les originaux de Molière avaient données dans la société.

On sait, par exemple, que le trait de Bertrand de Sotenville , qui eut le crédit de vendre tout son bien pour faire le voyage d'outre-mer , fut appliqué à M. de la Feuillade , qui avait dérangé sa fortune pour mener au siège de Candie trois cents gentilshommes équipés à ses dépens.

On sait que l'impertinent chasseur de ♦la comédie des Fâclieuoc n'était autre que le maiquis de Soyecourt.

On sait cjue ce Gros-Pierre , qui prit le nom pompeux de M, De Lille, désignait Thomas Corneille , qui s'avisa de quitter le beau nom de Corneille, en effet très-dangereux pour lui, pour prendre le nom de M. De Lille.

On sait que , dans la pièce des Femmes savantes ^ Cotin , Ménage, madame Dacier , et tout Fliôlel de Rambouillet, furent joués. On sait même crue madame de Rambouillet, qui était à la première représentation de cette comédie , dit en sortant à Méuage : « Quoi! Monsieur, vous » souffririez que cet impertinent de Molière j) nous joue de la sorte ? n Et que celui-ci eut

)) le bon esprit de répondre : » Madame , j'ai vu » la pièce ; elle est parfaitement belle , et l'on )) n'y pent trouver rien à redire ni a critiquer. »

On sait qu'on croyait M. de Montausier luimême caractérisé dans quelques-unes des brusqueries du Misantrope.

On sait que , dans V Amour-médecin, les quatre premiers médecins de la cour , messieurs Desfougerais , Esprit , Guenaud et d'Aquin , furent représentés naïvement sous les noms de messieurs Desfonandrès , Bahis , Macroton et Tomes ; noms comiques, qui avaient été fournis à Molière par son ami Despréaux , et qui servaient à désigner plus particulièrement encore ces mêmes médecins. Tous ces noms étaient dérivés du grec. Celui de Desfonandrès , qui veut dire tueur d^hommes, s'iippliquait à M. Desfougerais; celui de Bahis, à M. Esprit, affligé d'un bredouiilement glapissant etrisible; celui de Macroton, à M. Guenaud, à cause de son parler lent et désagréable ; enfin celui de Tomes , à M. d'Aquin, partisan fanatique de la saignée. 11 ne faut pas oublier que, pour rendre la plaisanterie plus agréable à toute la cour , les acteurs , chargés de ces rôles , les représentèrent avec des masques que Molière avait fait faire exprès , et C[ui imitaient parfaitement la figure de ces messieurs : c'était véritablement la comédie ^Aristophane.

On sait que toute la pièce du Mariage forcé

n'avait pour base que le mariage en effet un peu forcé du comte de Grammont avec mademoiselle Hamillon.

On sait que le nom de Tartuffe même , qui s'était appelé d'abord Panulplie , avait été fourni à Molière par une anecdote plaisante , arrivée à la table d'un ecclésiastique (i) du premier rang ; et que les interrogations que fait en latin M. Bobinet à son élève, dans la comtesse d'Escarbagnas, faisaient allusion aussi à une autre anecdote du temps.

Cette liberté de ne laisser échapper aucun des traits comiques que lui fournissait la société, fut pour Molière une source inépuisable d'excellentes plaisanteries. En vain on criait à la satire, comme si la comédie pouvait être autre chose que l'imitation et par conséquent la satire des mœurs ; Molière avait l'avantage de vivre dans un siècle plein de nerf et de courage , fertile en âmes fortes et vigoureuses , à qui les vaines clameurs de l'envie étaient peu capables d'en imposer. Ceux qui présidaient alors au Gouver'nement, avaient eu le mérite de sentir qu'un excellent poète comique , avec les seules armes du ridicule , pouvait avoir sur les moeurs de toute la nation l'influence la plus utile ; maintenir une balance à peu près égale entre les différentes con-

(i) Voyez la 77e de Nino7i l'Enclos , par M. Bret.

ditloiîs de l'état : balance qui importe beaucoup plus qu'on ne le croit à la tranquillité d'une monarchie ; réprimer à propos l'orgueil ou l'ambition de certains ordres de citoyens qui peuvent devenir dangereux , en s'arrogeant inçensiblemeut des prérogatives qui ne leur appartiennent pas, et qui n'étaient point à craindre lorsqu'ils se trouvaient confondus dans la classe des citoyens dont il était permis de rire. On ferait un volume sur l'utilité dont pourrait éti e un homme tel C[ue Molière à une administration éclairée.

L'esprit juste et naturel de Louis XIV semblait lui avoir révélé une partie de ces grandes vues. Souvent ce prince , près de qui la fortune avait placé Molière ( cuxonstance nécessaire peut-être au repos de ce grand poète), daignait lui indiquer lui-même les ridicules qui pouvaient être échappés à son pinceau. Aussi trouverait-on dans ses comédies, plutôt que dans notre Histoire, le vrai caractère de la nation ; et c'est là ce que des commentateurs , qui auraient quelque talent , devraient surtout y chercher. Mais que pour la gloire de Molière et de la France , ce commentaire , digne de nos plumes les plus savantes, ne soit jamais livré à des mains profanes !

La seule comédie du Tartuffe , qui n'avait eu de modèle chez aucune nation , soit par la hardiesse de sou sujet, soit par les difficultés qu'il offrait à vaincre ; soit par les fuicsses de l'art que

l'on Y découvre h chaque scèue , soit enfiji par 1 histoire de la persécution momentanée que cette pièce attira sm' l'auteur, peut donner lieu à plus de remarques utiles que tout le reste de nos théâtres pris ensemble.

Au reste, en démontrant, comme nous le faisions à Finstant, la nécessité des personnalités dans la comédie , nous n'avons pas prétendu alarmer les citoyens , mais seulement indiquer au Gouvernement une de ses ressources, pour faire tomber sans violence des abus que les lois n'ont pu prévoir, ou qu'elles ne peuvent réprimer, C^est à lui de saisir ce juste milieu, quij en accordant aux arts toute la liberté qui leur est due , empêche cette même liberté de dégénérer en licence. C'est à lui enfin de savoir employer le ridicule comme un supplément à l'insuffisance des lois.

Que les citoyens d'ailleurs soient sans inquiétude. Nous l'avons déjà dit quelque part : des ridicules communs et vulgaires , tels que la plupart de ceux qu'on aperçoit , ne méritent pas même un coup-d'ceil d'un poète comique, bien loin de pouvoir servir à la correction des mœurs, et à l'amusement d'une nation vive et brillante. Les vrais originaux sont très-rares; et il y a bien des gens qui ont la fulle vanité de se croire des personnages digues de la scène , dont l'auteur le plus satirique tranquilliserait bien l'esprit, s'il

était à portée de leur dire ce qu'il pense de leurs àmcsnulles et sans physionomie. Tous les portraits ne sont pas faits pour être exposés au Salon , et tous les caractères ne sont pas dignes du théâtre. Observons encore qu'il n'est pas possible de bien peindre un personnage vicieux , ou seulement ridicule , sans qu'on lui trouve dans le monde une infinité de copies. Souvent le véritable original qui a servi de modèle au poète , échappe à l'application , tandis qu'elle va se partager sur des gens auxquels l'autcu^- n'avait jamais pensé, et dont même il ne soupçonnait pas Texisience avant, qu'elle lui fût révélée par la malignité des spectateurs. Or , toute application ainsi divisée cesse par-là mcrae d'être une personnalité offensante. Nous garantissons la justesse de cette observation, d'après l'expérience que nous ea avons faite nous-mêmes plus d'une fois , et surtout à l'occasion de la comédie des Philosophes y s'il est permis de rappeler aucune comédie quand on parle de Molière.

Une des lois que se prescrivit encore ce grand homme , et qui ne contribua pas moins que sa liberté courageuse à la perfection de son art, ce fut de choisir constamment ses personnages dans la vie commune , qui est la plus propre à fournir à la scène des ridicules saillants , et qui ont précisément la charge du théâtre. On sait qu'il ne dérogea à cette règle qu<^ dans la comédie du Mi^

santrope y le seul des caractères qu'il ait traités que le peuple ne devait pas lui fournir. IVIais nous avons développé ailleurs celte idée (i); et depuis, quelques écrivains célèbres nous ont fait riionneur de l'adopter.

Nous avions fait sentir aussi l'avantage qu'avait eu Molière d'employer , dans ses comédies , beaucoup de traits d'une plaisanterie naïve , tels que ces ingénuités si piquantes à! Agnes , dans V Ecole des Femmes ^ qui blesseraient aujourd'hui la délicatesse hypocrite de nos oreilles, tandis que nous allons tous les jours nous dédommager à des spectacles forains , libres jusqu'à l'indécence, de ces entraves qu'une vaine affectation de pudeur a doilnées au théâtre de la nation, sous prétexte de l'épurer. Celte conduite n'a que l'apparence d'une contradiction , et ne paraîtra pas étonnante à quiconque aura observé que plus on a de morale en paroles, moins on a de moeurs en réalité.

Nous ne pouvons nous refuser à l'idée de considérer un moment Molière comme un législateur qui exerça sur les Français une sorte de magistrature, d'autant plus puissante, qu'il ne l'exerça que par son génie , et que rien à l'exté-

(i) Voyez le Dl;;cours préliminaire de la comédie des Tuteurs,

SUR LA LITTERATURE. joj

rieur ne décelait au vulgaire le secret de son administration.

Il naquit dans les circonstances les plu^ heureuses où il pouvait naître , sous un priiice qui le protégea contre les ennemis que devaient nécessairement lui donner et le genre et la supériorilé de ses talents. On trouve, dans un Mémoire que lui adressa Molière en faveur d'un rnédecin, des traces précieuses de la familiarité à laquelle ce Monarc|ue, quoique fastueux , daignait admettre ceux de ses sujets qui illustraient sou règne.

Le goût des amusements nobles, et ces fêtes ingénieuses et brillantes ^ qui faisaient de la cour de Louis XIV le rendez-vous des étrangers et Fadmiration de l'Europe ; l'esprit de gaîté alors généralement répandu , par une suite de la considération et de la prospérité dont jouissait la nation ; cet esprit de gaîté , que la manie pliiloisophique a depuis desséché dans sa fleur , lorsque , las , pour ainsi dire , d'être Français , quel- Cjues raisonneurs mélancoliques ont voulu nous livrer au délire sombre des idées anglaises; enfin l'émulation entretenue sans cesse par le concours d'une foule d'excellents esprits , que la nature sembla prodiguer dans ce beau siècle : toutes ces circonstances réunies , contribuèrent à donner à la France un homme tel que Molière.

Quel assemblage heureux d'événements né- 'cGssaires , peut-être , au développement d'un

pareil génie , tandis que , pour Tarreter dans son essor, il ne faudrait, de nos jours, qu'un Trissotin ^n faveur dans quelques bureaux d'esprit , qu'un ZiOïle en place, enfin qu'un seul homme puissant , trop peu sensible à la gluire , ou trop faible pour accorder au mérite persécuté une protection courageuse !

Il résulte , de ce petit nombre d'observations jetées à la hâte dans un sujet si riche , que personne ne porta dans le coeur humain un coupd'oeil plus sûr et plus profond que ce poète, qui est en même temps le plus grand philosophe dont la nation ait k s'enorguellir. Non seulement il semble avoir épuisé toutes les sources du rire, et les différents caractères dont il s'est emparé , mais encore ceux mêmes qu'il n'a fait c|u'effleurer dans quelques scènes de ses pièces inimitables. Il y a tel sujet de comédie que peut-être on n'osera jamais tenter, uniquement parce que Molière eu a crayonné les premiers traits; et c'est, en ce sens , l'homme qui a fait le plus de larcins k la postérité. Qui oserait, par exemple., traiter le sujet du Railleur y après la scène de Clitandre et de Trissotin dans les Femmes savantes?

Toutes les innovations que l'on s'est permises depuis ce grand homme , sous prétexte de réformer ou d'ennoblir le genre, n'ont tourné q»'à la ruine de la vraie comédie. Les uns ont eru imiter la naturC; en saisissaiit quelcjues détails mi-

nutieux des usages de la vie commune. Ils ont cru mettre de la vérité dans leurs pièces , en rendant avec fidélité les décorations d'un appartement , ou de petites attitudes domestiques , dont ils ont eu soin de noter ennuyeusement la pantomime dans leurs drames. Toutes ces puérilités à prétention indignent les vrais connaisseurs , et font même une secrète pitié à ceux qui feignent , le plus de les admirer.

D'autres , au lieu de peindre les hommes tels qu'ils sont , nous ont donné des romans qu'on pourrait tout au plus regarder comme des exceptions aux évéuemenis ordinaires de la vie, et comme les aventures bizarres de quelques individus de notre espèce. En établissant sur des événements peu vraisemblables un intérêt chimérique , ils ont prétendu remplacer le peintre des ridicules , et l'historien des mœurs ; mais , malgré leurs efforts , tous ces écrivains à la mode ne nous ont appris qu'à regretter Molière davantage.

On a reproché à ce grand homme ses sorties fréquentes contre la médecine, qu'il parut en effet attaquer avec une sorte d'affectation dans plusieurs de ses comédies : mais ce reproche n'est pas mieux fondé que celui qui a été renouvelé tant de fois contre nous par ceux qui nous accusent d'avoir joué la philosophie dans la comédie des Philosophes, C'était dç l'ignorance barbare;

iZo MÉMOIRES

cUj pédaiiiisme , et des préieniions orgueilleuses de la plupart des médecins de son temps , que Molière s'était moqué avec justice; et, sous ce rapport , loin de décrier la médecine , il ne voulait, au contraire, que lépurer du charlatanisme quiJa déshonorait. Ce futlà sa véritable intention, et l'un de ses plus beaux succès, attesté par les progrès que la médecine a faits de nos jours. C'est par lui qu'au lieu des Diafoirus et des Purgoa , qu'il a fait disparaître, nous voyons des médecins , non seulement très-instruits , mais qu'on peut mettre au rang de nos meilleurs écrivains. On n'a point oublié le style élégant et fleuri , souvent même éloquent de Vicq-d'Azir. Nous avons sous les yeux, Cabanis appelé à tous les succès , dans quelque genre qu'il eût voulu choisir (i), et qui, dans un ouvrage de physio-

(i) Dans des essais de traduction en vers de pkisieurs morceaux d'Komëre , qui ont paru à la suite de la première édition du Poème des Mois , du célèbre et mall.eureux Pioucher , M. Cabanis avait donné des preuves d'un talent qui semblait l'appeler impérieusement à la poésie. Il a fait depuis son étude principale de la médecine ; et Mirabeau , qui n'eut pas d'ami plus cher et plus tendre, Mirabeau, dans celte maladie qui devint , pour la France et pour l'Europe , un objet d'intéiêt public , n'eut de confiance qu'en ses soins , qui malheureusement furent infructueux.

Quant à celui de ses ouvrages dont nous venons de parler, il nous paraît surpasser tout ce que nous connaissions

SUR LA LITTÉRATURE. iSï

logie , intllulé Rapport du physique et du moral de l'homme, vient de prouver que les idées de la métaphysique la plus abstraite peuvent s'allier à rimagination la plus brillante. Que ne doit-oii pas se promettre, dans la même science, de la maturité du jeune Alibert, son ami, que nous invitons seulement à mettre un peu plus de sévérité dans sa manière d'écrire en y prodiguant moins les ornements , mais qui a déjà mérité qu'on dise de lui ce que disait Voltaire du célèbre Sylva :

Il sait l'art de guérir autant que l'art de plaire.

!1 est d'autres noms encore que la voix publique proclame assez pour nous dispenser de les citer; et c'est au génie de Molière, c'est au ridicule

de lui jusqu'à présent : il est; difficile du moiiis d'allier .i un caractère plus aimable , el à une modestie qui embellif. tout, plus de talents que n'en prouve ce même ouvrage. Nous avouons cependant que les connaissances profondes qu'il y dévelojjpe sur le physique de l'homme , n'ont pu nous faire illusion sur l'identité qu'il suppose entre nos facultés intellectuelles j nos sentiments moraux , et ce même physique. Dans celte partie de son système , il nous paraît avoir adopté les hypothèses hardies qui furent reprochées justement à Helvétius ; et nous serions tentés de lui appliquer ce que Rousseau disait à ce philosophe en le réfutant : Ton génie dément tes principes.

Nous étions occupés à revoir cet article , où nous croyons n'avoir rien à changer , quoiqu'on viène de nous apprendre la mort prématurée de M. Cabanis.

l32 MÉMOIRES

qu'il a jeté sur les travers de rancienue médecine , que la France doit cette nouvelle gloire.

On reprochait aussi à ce poète si favorisé de la nature , comme on ose aujourd'hui même le reprocher au grand Corneille , quelques incorrections qui n'appartiènent qu'au temps où. ils ont vécu , mais rachetées dans Corneille par tant de traits sublimes, et dans Molière par ces couleurs si vraies , et cette force d'expression qu'il allie partout à une facilité dont personne , mieux que Boileau , ne paraît avoir senti tout le mérite. Malheur aux écrivains froids, qui, plus frappés de quelques fautes de détail qu'on peut trouver, sans doute, dans le style de Molière, que des beautés dont il étincèle, croiraient que, même en cette partie , il existe un meilleur modèle ! Qu'ils indiquent, s'ils le peuvent, un poète comique dont on ait retenu plus de traits , dont plus de vers soient demeurés proverbes ; qu'ils tâchent enfin d'opposer au Misantrope quelques pièces de nos jours dont le coloris soit plus vrai, plus naturel , plus brillant- Mais c'est l'art du dialogue surtout qui a donné le plus de vie aux comédies de Molière, et qui paraît aujourd'hui le plus négligé. Ce mérite si rare , et l'extrême simplicité des plans dans les pièces de caractère ( simplicité dont ce grand, poète lui-même n'avait senti toute la nécessité que vers le milieu de sa carrière ) , sont les seuls •

SUR LA LITTÉRATURE. l35

indices auxquels le public éclairé pourrait reconnaître ceux qui seraient véritablement appelés à tenir quelque rang parmi ses successeurs.

Molière ne fut point de l'Académie Française. On nous répondra qu'il était comédien. Nous le savons ; et ce serait un reproche à faire à la mémoire de Louis XIV , que de ne l'avoir point obligé de quitter le théâtre. Ce grand homme , qui ne fut jamais qu'un acteur assez médiocre, débarrassé des soins de sa troupe, n'eut pas manqué d'augmenter le nombre de ses chef-d'oeuvres, et de fournir à la scène de nouveaux modèles. Quelle irréparable perte que celle du temps de Molière 1

Nous ne pouvons mieux teiminer cet article que par un trait qu'on nous avait contesté, mais que dé nouvelles recherches nous ont paru trop bien établir pour qu'on puisse le révoquer ea doute. Louis XIV eut la curiosité louable d'apprendre par qui son règne avait été le plus illustré. « Quel est l'homme de mon siècle dont » le génie vous ait paru le plus remarquable ( de- » manda un jour ce prince à l'ami de Racine , » au célèbre Despréaux)? C'est Molière, ré- » pondit ce judicieux critique )>; et la postérité seml^le confirmer sa décision. Racine a eu dans Voltaire un rival de gloire , du moins en quelques parties de son art; on n'eu connaît point k Molière.

l34 .; MÉMOIRES

MOLLEVAUT (Charles-Louis) , né àNancy en 1777. Il nous est doux d'avoir à célébrer un jeune compatriote qui a déjà mérité plus que des encouragemenis. Nous nous sommes fait , de tous les temps , dans noire longue carrière , un de- Toir d'encourager , dès leurs premiers essais, l'émulation des jeunes auteurs qui nous donnaient des espérances , et ce devoir nous devient plus cher à mesure que nous approchons du terme de la vie. Nous aimons à nous flatter que les lettres qui ont fait si long-temps nos délices, reprendront l'éclat qu'elles semblent avoir perdu ; et parmi ceux que nous croyons appelés à les faire refleurir, M. Mollevaut , par sa jeunesse et par ses bonnes études, nous paraît digne d'être distingué.

11 a csé, pour son coup d'essai, traduire Tibulle en vers, et publier une édition qui annonçait déjà une heureuse facilité , quoiqu'elle fût déparée par plusieurs négligences que la critique lui a reprochées. Mais , docile à la censure ( ce qui est un mérite peu commun) , il en donna , quelque temps après, une édition beaucoup plus soignée , dans laquelle presque toutes ces fautes avaient disparu, et qu'on peut regarder comme un nouvel ouvrage. On y trouve le poète romain traduit avec une fidélité d'autant plus remarquable , que , loin de les exclure , elles se rapprochent souvent des grâces de son modèle. On ne peut cependant se dissimuler que , par la différence du génie des

SUR L 4 LITTÉRATURE. î55

deux langues , récrivain français ne se trouve, en plus d'une occasion , et j)lus fréquemment que ne le souhaiteraient ses lecteuis , forcé de sacrifier des beautés qu'il regrette autant qîi^eux sans dcute , mais quil remplace quelquefuis par d'heureux équivalents qui compcnseiit ]es sacrifices. Alors du moins 1^/ùuIie ne paraît perdre que ce qu'il était peut-être impossible de conserver ; et M. Mollevaut, trop modeste j)Our essayer de se soustraire à la sévérité des connaisseurs, leur a facilité lui-même le moyen le plus prompt de le juger , en faisant imprimer le texte latin k coté de son icxte.

Nous nous dispenserons de citer , par le grand nombre de citations agréables que sa traduction pourrait nous fournir. Les Elégies adressées à Délie , à Némésis , celle intitulée V Inauguration , et qui est une des plus belles , perdraient trop à n'être citées que par fragments. Enfin 'Tihulle nous paraît traduit autant qu'il peut l'être, et certainement beaucoup mieux qu'il ne l'avait été jusqu'ici. C'est un titre honorable qui assure à M. Mollevaut l'estime éclairée des gens de lettres , et que personne ne peut lui contester.

Il est d'une singularité remarquable que notre dix-huitième siècle ait produit, soit en vers, soit en prose, des traductions très-supérieures à celles qui avaient eu le plus de réputation dans le siècle de Louis XiV; infiniment plus fécond eu hommt^s

de génie. On peiit^ après MM. de Lille et Saînt- Ani^e,en compter plusieurs autres que nous avons déjà citées à Farticle d'ABLArs court. Il faudrait y ajouter la traduction de Perse par Sélis , celle des Eglogues de Vigile par M. Tissot (i) ; et dans cette liste vraiment recommandable , on ne pourrait se dispenser de comprendre le traducteur de Tibulle.

Mais si nous avons , sous ce rapport , un avantage réel sur le siècle de Louis XIV, gardons-nous bien de nous en prévaloir avec orgueil. Ce beau siècle, comme nous l'avons observé , était celui du génie , et le génie préfère la gloire de créer au mérite de traduire.

MOIN'GAULT ( Nicolas-Hubert de ) , de l'Académie Française et de celle des Inscriptions , né à Paris en 1674, mort en 1746. Il a enrichi les Mémoires de l'Académie des Inscriptions de plusieurs dissertations intéressantes. Sa

(ï) Les Ég'ogues sont peut-être l'ouvrage de Virgile Je pîus difficile à traduire , du moins dans plusieurs de'tails , dont M. Tissot n'a pas toujours surmonté la difficulté' 3 ce (jui n'empêche pas que sa traduction ne l'emporte sur toutes celles que nous connaissons du même ouvrage, et qu'elle n'annonce pour les vers une heureuse facilite'. Il a traduit pareillement en vers les Baisers de Jean Second, et , à ce qu'il nous semble, avec un succès plus e'gal : mais on sent la prodigieuse distance qu'il y a de Jean Second àYirgile.

traduction d'Hérodien et celle des Lettres de Cicéron à Atticus sont fort estimées : les notes savantes dont il les a enrichies ne le sont pas moins. L'abbé de Mongault joignait le goût à l'érudition ; et il a d'autant mieux mérité des lettres , que l'on conçoit à peine qu'au milieu des embarras de ses différentes places, il ait eu le temps de les cultiver.

MONTAIGNE ( Michel-Eyquem de ), né dans le Périgord, au château de Montaigne, en i558, mort en 1592. Philosophe très-hardi pour son temps, très-sceptique, mais dont le pyrrhonisme s'arrêta cependant au doute raisonnable. Ses Essais sont encore entre les mains de tout le monde. C'est surtout dans les ouvrages du célèbre citoyen de Genève qu'on peut apprendre à les estimer. On sera surpris de l'usage heureux qu'il a fait de cette source , quoiqu'il semblât qu'elle dût être tarie depuis long-temps par les richesses qu'elle a fournies à nos philosophes les plus distingués. Rousseau, après eux, a trouvé moyen d'y en puiser de nouvelles ; mais , à leur exemple, il se les est souvent appropriées sans en faire hommage à Montaigne.

La philosophie de ce dernier n'a rien d'aride , et n'est altérée par aucun mélange de pédantisme. Montaigne est un homme du monde, qui, eu s'observant lui-même, et en osant ne rien dissi-

l58 MÉMOIRES

muler de ses observations, a fait, sans paraître y penser, le portrait le plus naïf et le plus fidèle de l'espèce humiiiie. Ses coîdeurs sont vives, animées, pleines d*énerc,ie. U s'empare de l'imagination de ses lecteurs , de manière que , malgré les tours vicieux et irréguliers du langage de son temps , et les défauts pai liculiers de son style , c'est un de ces auteurs que Ton ne quitte jamais sans peine , et auquel on revient toujours avec un nouveau plaisir. On trouve dans ses Essais ime foule d'expressions qui ont vieilli, mais que l'on regrète par la singulière vigueur qu'elles empruntent de l'art avec lequel il a su les employer. On sent cpa'on ne pourrait l'épurer sans l'affaiblir; et enfin on lui pardonne tout, parce qu'il est un de ces hommes rares qui ont réuni au plus haut degré le talent de plaire et le mérite d'instruire.

Son scepticisme, qui serait pour la plupart des hommes un état de trouble et d'anxiété , était pour Montaigne , d'après ses expressions mêmes, un oreiller sur lequel il reposait mollement sa tête. Ce scepticisme prenait sa source dans son imagination trop féconde. Elle était pour sa raison, dit ingénieusement Marnioniel , ce cju'est pour les yeux un cristal à plusieurs tacettes , qui rend douteux l'objet véiitable k force de le multiplier.

Deux siècles de tjLûre semblaient avoir mis

SUR LÀ LITTÉRATURE. l5g

Monlaii^ne à Tcbii de toute injure : cependant, si Sa réputation pouvait être flétrie, elle le serait p^ir luîe édition stéréotype de ses Essais y que M. Waigeou vient de faire paraître.

Sur la foi de quelques notes marginales écrites , à ce quïl prétend , de la m:iin de Montaigne, sur un exemplaire de l'édition que Montaigne lui-même en donna eu i588, M. Naigeon s'est arrogé le droit d'altérer un texte cju'il devait respecter , et qui, depuis plus d'un siècle, n'avait éprouvé aucune espèce d'altération ; ce qui nous semble d'une témérité impardonnable.

Quand ces prétendues notes marginales seraient authentiques ( et nous sommes loin de le penser), il paraît certain que l'auteur les avait mises an rebut, puisqu'il n'en existait aucune trace dans la copie trouvée après sa mort eu 1 592 ; copie où les Essais étaient augmentés d'un tiers, et d'après laquelle mademoiselle de Gournay , héritière de ses papiers, et que Montaigne appelait sa fille d'alliance , publia l'édition qui depuis a servi de modèle à toutes les autres.

M. Naigeon avait pu , sans conséquence , et , sans qu'on y prît trop garde, se charger de la collection des oeuvres de Diderot , la perler à quinze gros volumes qu^on n'achète guère, et qu^on lit encore moins : mais Montaigne était un tout autre homme que Diderot, et ne devait pas s'attendre à voir ses idées associées à celles de

î4o MÉMOIRES

M. Naigeon , qui prend beaucoup trop souvent la liberté de le commenter.

Qui reconnaîtrait ce philosophe dans l'étrange expédient que lui prête son nouvel éditeur pour corriger un enfant qui ne s'occuperait que de bagatelles , au lieu de prêter une attention sérieuse aux leçons de son précepteur? Il faudrait, selon Montaigne travesti par M. Naigeon , que le précepteur, s'il est sans témoins , étranglât cet enfant , ou que , fût-il fils d'un duc , on le fît pâtissier dans quelque bonne ville. Etrangler est une manière de corriger un peu dure ; et nous doutons qu'après avoir lu ce passage, aucun père fût tenté de confier à M. Naigeon l'éducation de son fils.

Mais que penserait Montaigne de cette substance renfermée dans notre tête , et qu'on ne connaît pas encore , à ce que prétend M. Naigeon , mais dont V idiosyncrasie nous porte plus ou moins fortement à l'ordre ou au desordre? Il faut convenir qu'à côté de ce galimatias , Diderot paraîtrait un ange de lumière.

O M. Naigeon ! nous ignorons parfaitement, aussi bien que vous > quelle est l'étrange substance qui se trouve renfermée dans votre cerveau : mais s'il vous arrivait de mourir aux Petites-Maisons, ce qui ne nous surprendrait pas, il serait curieux d'en connaître l'idiosyncrasie : dans le cas oti ses méninges ne seraient pas à l'épreuve

SUR LA LITTÉRATURE. j/^i

du scalpel , vous fourniriez à Tanatomie de merveilleuses découvertes , dont vous lui faites naître Favant-goût, et qu'elle attend avec la plus vive impatience.

MONTESQUIEU (Charles de Secondât de), de l'Académie Française, né en 1689, mort en 1755. Ses Lettres Persannes ne sont pas un ouvrage de pure plaisanterie, comme l'a dit mi écrivain célèbre (i). Montesquieu y traite souvent les objets les plus graves avec cette hardiesse et cette profondeur qui ont caractérisé depuis l'immortel ouvrage de V Esprit des lois.

Cette dernière production est nn monument de génie, et non pas un recueil d'épigrammes, ainsi que l'a avancé trop légèrement l'auteur (2) d'une lettre adressée au savant abbé d'Olivet. L'admiration de l'Europe semble avoir imposé silence aux détracteurs de Montesquieu. Sa philosophie a éclairé le monde. Il n'a eu pour ennemis que des fanatiques obscurs , qui le critiquaient sans l'entendre , et qu'il a rendus ridicules à jamais, quand il a daigné leur répondre. Mais s^il eut des censeurs téméraires , il faut convenir aussi qu'il a eu une foule d'imitateurs médiocres , qui

(1) Voltaire.

(2) Yoltaire encore, qui n'a guère fait, il faut l'avouer, contre V Esprit des lois , que des objectious peu dignes de lui.

semblent n'avoir usurpé le nom de philosophes que pour nous dégoûter de la philosophie.

La postérité trouvera sans doute singulier que le Temple de Gnide, cette production légère d'une imagination voluptueuse et riante, ait été construit par la même main qui avait tracé, avec l'énergie de Tacite, le Tableau intéressant et lapide des Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, et qui depuis éleva l'immense édifice de V Esprit des lois»

La grande réputation de cet ouvrage, qui a été (car il faut être juste) très-bien analjsé par d'Alembert, l'exposa, comme nous l'avons dit, aux jugements précipites de l'ignorance et de l'envie. La saine critique n'est venue qu'après j et sans rien diminuer du respect qu'on doit à la mémoire de Montesquieu, elle a trouvé dans son livre quelques citations , quelques fuis et quelques principes hasardés. L'auteur semble souvent avoir tiré de certains usages particuliers des conséquences trop générales. Il a été trompé par des voyageurs, et ne s'est point assez défié de toutes les sources qui lui ont fourni des autorités pour appuyer son système. Il a puisé dans Bodin sa distinction des gouvernements et de leur esprit. Enfin il est difficile de croire que Montesquieu ait employé autant d'années qu'il le dit, à méditer ce grand ouvrage qui paraît, en beaucoup d'endroits ; un élan du génie; plutôt que le fruit

SUR LA LITTÉRATURE. i^.^

d'une méditation lente et réfléchie. Quoi qu'il en soit , il n'est pas donné à tout le monde de se tromper comme lui , et ses fautes même décèlent toujours un grand maître. Le plus court de ses chapitres vaut souvent mieux que bien des livres composés par des esprits plus méthodiques.

Cet excellent ouvrage a eu ses inconvénients comme toutes les choses humaines, en rendant, si nous lésons dire, la politique trop populaire, et en mettant de petits esprits à portée de déraisonner sur les différentes formes des gouvernements , sur le commerce, sur les finances, en un mot sur tons les objets d'adminisir;)tion publique. De là cette foule d'écrivains qui, de leur grenier , nous donnaient des principes de législation , et ces ckibs précurseurs de tant d'événements sinistres , où se formaient ces orateurs qu'on a vus monter depuis aux suprêmes magistratures. La plupart, trop ineptes pour gouverner avec sagesse l'intérieur de leurs maisons , se crurent, par une inspiration soudaine, capables de gouverner l'Etat , et mirent en deuil toute la France. C'est à cet abus qui commençait à naître , et dont nous étions loin de prévoir les suites fatales, que nous fîmes allusion, il y a plus de trente ans , dan.s ces veis devenus prophétiques :

Tant d'avis partagés donnent peu de lumières , Et je ris quand je vois tous ces nouveaux Solons Dans l'axt de gouverner nQus donner des leçons.

l44 MÉMOIRES

Peut-être il fut un temps où cette maladie Eût fourni le sujet de quelque comédie : Au fond, il n'en est pas qui me parût meilleur , Et je l'appèlerais Crispin législateur,

L'Homme dangereux , Com. acte ii , scène v.

Montesquieu, Bossuet, Fénélon et quelques autres hommes de cette classe supérieure , ne paraissent pas avoir rendu à notre poésie toute la justice qu'elle mérite. Peut-être n'ont-ils pu lui pardonner les essais malheureux qu'ils avaient faits en ce genre ; et véritablement on aurait dû, pour leur gloire , avoir l'attention de les supprimer. Les petites faiblesses des grands hommes ne tirent point à conséquence pour eux : mais il arrive que des singes s^étudient à les contrefaire ; et c'est de là que nous vient cette foule d'esprits secs et froids qui se liguent aujourd'hui contre le plus beau des arts. Ce sont (ies eunuques qui se vengent de leur impuissance , en décriant le plaisir qu'ils ne peuvent connaître.

MONTFLEURY (Antoine- Jacob), né à Paris en 1640, mort en i683. Comédien et auteur comique , assez gai quelquefois , mais presque toujours licencieux. On voulut l'opposer à Molière , à peu près comme on avait opposé Pradon à Racine ; et l'on affecta de représenter, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, la Femme juge et partie, pendant qu'on donnait /<? Tartuffe au théâtre de Molière. La pièce de Monitleury

SUR LA LITTÉRATURE. l/^^

se soutint avec un succès égal. Tout ce qui était alors cour et peuple , n'était pas à portée de mesurer l'intervalle immense qui séparait ces deux hommes. ïl y a des chei-d^ oeuvres avec lesquels il faut, pour ainsi dire, que Fesprit humain ait le temps de se familiariser, et le Tartuffe était de cette classe.

MOREA.U (Jacob-Nicolas), historiographe de France après Duclos, et digne de lui succéder, né à Saint-Florentin en 17 17, mort en paix à Chambourci , près Saint Germain-en-Laye , le 2g juin i8o3, et non décapité le 24 mars 1794^ comme on l'a imprimé dans les Siècles Littéraires de la France , compilation pleine de fautes grossières et de plagiats impudents.

Il fut mi des premiers qui s'aperçut , comme nous , du ridicule et du danger de la secte prétendue philosophique qui cominençait à se former ; et presque en même temps que nos Petites Lettres sur de grands Philosophes , parurent ses Mémoires pour servir à l'Histoire des CacouacSy ouvrage d'une singularité piquante et d'un trèsbon sel , mais devenu fort rare , et qui devrait être réimprimé.

M. Moreau était très-instruit des intérêts politiques des différents cabinets de l'Europe , et son Observateur hollandais commença en ce genre sa réputation. Il connaissait aussi très-bien les Y. 10

Trais pi'inclpes de la Constitution française , coraiii,e il Ta prouvé par son ouvrage intitulé Principes de morale politique et du droit public , ou Discours sur V Histoire de France , et par celui qui a pour titre Exposition et Défense de la Monarchie jî/rançaise. Ces ouvrages ont perdu de leui- utilité pai- Tordre de choses qui a pris la place de l'ancien régime , et mis un terme aux malheurs de la nation, mais ils seront toujours très-curieuji: comme monuments historiques ; et nous avons peu d'auteurs qui ayent mieux connu les bonnes sources , et qui ayent montré plus de discernement, de sagesse et même de goût, qu'il n'en a montré dans ses écrits. Son livre , intitulé les Devoirs d'un Prince réduits à un seul principe, serait digne d'entrer dans l'éducation de tous ceux que la fortune appelé à gouverner : mais le mérite de M. Moreau était fait pour être méconnu dans un temps où se préparaient les orages que devaient produire la corruption des moeurs et la licence de la pensée : aussi fut-il exposé souvent aux critiques les plus envenimées et les plus injustes. C'est un honneur qu'il a partagé avec nous , et qui eut à peu près la même cause, luts Mémoires pour seivir à r Histoire des Cacouacs ne parurent pas moins criminels à de certains yeux , que \es Petites Lettres sur de grands Philosophes , et la comédie qui en fut la suite.

«UR LA LITTÉRATURE. l/^J

Cet estimable écrivain ne s'était pas borné à ces travaux sérieux : nous connaissons de lui des vers de société très-agréables, et de jolies chansons que les amateurs ont conservées.

M. Moreau n'a laissé qu'une fille qui lui a donné les plus tendres soins , et digne par sa piété filiale d'être elle-même une heureuse mère de famille.

MORELLET (Fabbé André), né à Lyon.

Pour se donner une existence dans la littérature, il se jeta d'abord dans le parti philosophique , auquel il se dévoua, comme les Codi-us et les Dccius se dévouèrent pour leur patrie. Cet abbé n'est dépourvu ni de connaissances, ni d'esprit, ni même d'une sorte de dialectique , hibernoise à la vérité, et mêlée de sôphismes. Il écrit avec assez de correction et de chaleur ; mais il manque d'élégance et de grâces, et la dureté du pédantisme semble se rapprocher davantage de son naturel.

On lui attribue le libelle intitulé la Vision de Charles P (i), lé plus violent de tous ceux

(i) Nous nous permettons (et pour cause) d'en donner ici un écharltillon : . . '

« Et les honnêtes gens demanderont qui tu es , et ce que » tu Taisais avant de faire ta pièce des Philosophes. Et » ou leur racontera comment tu es natif de Nancy, et « comment tu as fait de bonne heure de petits ouvrages

ï48 MÉMOIRES

qui parurent cojitre nous , à Toccasion de la comédie des Philosophes , et des notes malignes

» et de gratides friponneries , et comment lu as fait des » satires contre des personnes qui te recevaient chez » elles , et comment tu as volé tes associés , — et com- « nient tu as volé une caisse qui t'était confiée, et com- » ment tu as fait banqueroute , et comment tu as fait de ta » maison un mauvais lieu, et comment, etc. , etc., etc. »

Nous ne réveillons à regret le souvenir de ces gentillesses , que parce que nous en trouvons l'éloge dans la Gazette russe de M. de Laliarpe, tom. i , -p. i8i et 182.

)) L'abbé Morellet, dit-il , est un très-bon littérateur. — ^ » Une des premières productions qui le firent connaître V fut la Vision de Palissot , dans le temps de la comédie 3) des Philosophes. C'est à la vérité une plaisanterie qui î) n'était pas originale , puisque le Petit Prophète de » Grimm en avait donné l'idée; mais l'ouvrage était j) picjiiant, ingénieux , et ilj a peu de meilleures pièces H dans le genre polémique . »

Voilà les modèles de goût , de bienséance et de moeurs , que M, de Laharpe , alors philosophe, mettait sous les Yeux de l'Altesse impériale , à qui sa Lettre est adressée. Ce qui nous étonne , c'est de les retrouver dans M. de Laharpe devenu dévot; car tout le monde sait que ce fut très-peu de temps avant sarnort qu'il publia les premiers volumes de la Gazette russe. Il faut croire , ou que sa piété n'avait pas éclairé son goût, ou que son attachement à ses anciens principes l'emportait souvent sur sa piété encore .chancelante. La grâce ne détruit pas tout-à-coup, dans les nouveaux convertis, le sentiment qui les ramène à leurs vieilles habitudes; c'est du moins ce que M. de Laharpe a prouvé par la fréquence de ses rechutes , et nous prions Dieu de les lui pardonner.

sur la Prière universelle ^ imitée de l'auglais de Pope , par M. de Pompigiian , qui tiènent aussi de fort près au genre des libelles.

M. Tabbé Morellet a fait de son esprit un usage plus convenable, en traduisant de l'italien le Traité des Délits et des Peines , ouvrage fait pour adoucir les hommes, et qui peut contribuer, en leur inspirant plus d'indulgence les uns envers les autres , à les rendre meilleurs et plus heureux.

Cet écrivain fera certainement beaucoup mieux de traduire ou de composer, s'il le peut, des livres utiles , que de déshonorer ses talents par des satires calomnieuses.

Nous souhaitons beaucoup de prospérité à soa> Dictionnaire du Commerce. Nous aurions voulu seulement ne pas lire , dans le Prospectus qu'il en a publié, qu'on peut considérer Targent comme un mouton abstrait. Ce jargon pédantesque et métaphysique n'est pas le style propre à des dictionnaires; et lorsqu'on écrit pour des commerçants , il faudrait du moins que la philosophie daignât se rendre intelligible.

Chénier a dit plaisamment de M, l'abbé Morellet , dans une de ses satires :

Morellet , dont l'esprit trop souvent se repose, Enfant de soixante ans gui promet quelque chose-

Et ce qui nous paraît justifier cette plaisanterie.

l5o MÉMOIRES

c'est que, depuis quelques années, on n'avait vu de cet écrivain que d'insipides traductions de ces mauvais romans dont l'Angleterre nous inonde. Le Merveilleux n'en est pas moins absurde, mais il est beaucoup moins amusant que celui des Mille et une Nuits. Ce n'est pas que l'auteur de ces traductions fût incapable de faire quelque chose de mieux. Les libelles qu'il a faits contre nous ne nous dispensent pas d'être justes à son égard. Il est le premier qui se soit révolté contre le mauvais goût ou la mauvaise foi des admirateurs d'Atala , dont il a fait sentir le ridicule dans une critique pleine de finesse ; et à l'occasion du projet de continuer le Dictionnaire de V Aca- 41 demie Française , annoncé par l'Institut national, il a prouvé par d'excellentes raisons que cette compagnie savante ne jouissait pas encore , dans Fopinion publique, d'un assez haut degré de confiance pour se charger avec succès d'une tâche aussi difficile.

Il faut lire la brochure même de M. l'abbé Morellet, pour juger avec quelle justesse de goût^ et sans rien se permettre d'offensant contre l'Institut national , il prouve son opinion , qui est aussi la nôtre. Mais ce qu'il y prouve encore mieux, c'est qu'il est un de ces grammairiens très-instruits qui s'élèvent au-dessus de la lettre en faveur de l'esprit; et que si l'on s'occupait en effet d'achever et de perfectionner le Die-

s C 14 LA LITTÉRATURE. 1 5 I

ttonnaire de l'Académie y personne ne serait plus digne que lui d'être un des coopérateurs de ce grand ouYrage.

MOUHY (Charles DE Fiel X, cbeyalier de), né à Metz en 1J02, mort en 1784' C^est un des plus riches modèles qui exisie du style plat et du genre niais. Depuis la Paysanne parvenue jusqu'à son dernier ouvrage, intitulé îes Dangers ■des Spectacles y il a donné au public, qui "ne s'en doute pas, environ Quatre-vingts volumes de romans , où la langue n'est pas mieux traitée que le sens commim.

Dans Fim de ces romans (1), l'auteur introduit à la comédie son héroïne , qîù se fait nommer CQux des spectateurs qui Uit paraissent les plus remarquables, il en est un surtout qui excite vivement sa curiosité : « Quel est , dît-elle , en » indiquant dtt doigt le personnage, quel est cet » homme qui vient de s'asseoir, qui n'est pas w beau, mais qui a Faii' si noble ? » C'est le chevalier de Mouhy , répond l'auteur du livre, qui a pris plaisir à se T^ïnàvo; ainsi lui-même , dans un portrait assez fidèle, à Fair noble près , dont sa figure était le plus parfait contraste.

On ignore ce que peut être devenue cette

(1) Les Mémoires <îe mademoiseile de Moras. Cette demoiselle n'était pas un persoiinage supposé.

foule de romans. On assure qu^ils ont disparu dans nos colonies , où ils faisaient les délices des nègres qui travaillaient à nos manufactures.

C'est cependant le même écrivain qui eut le premier Fidée utile de donner , par ordi^e alphabétique, une liste assez exacte de toutes nos pièces de théâtre, avec les noms de leurs auteurs, et ceux des acteurs dont la mémoire s'est conservée depuis l'origine de nos spectacles. C'est sous le titre de Tablettes dramatiques que cet ouvrage parut pour la première fois ; il reparut bientôt après sous celui de Dictionnaire , et l'on n'y trouva de trop que les remarques de l'auteur. D'autres écrivains le continuèrent, ou même le rellrent en entier sur de nouveaux plans ; mais la primauté appartient incontestablement à Mouhy ; et son ouvrage n'est devenu inutile qu'après les Anecdotes dramatiques de l'abbé de La Porte , qui valeut mieux , et qui l'ont fait oublier.

NAIGEON (N. ) Nous avons déjà parlé de cet écrivain à ^article Montaigive ; mais , peu familiarisés avec ses ouvrages , nous n'en avions parlé qu'en passant. Nos lecteurs jugeront, comme nous , qu'il méritait bien un article à part.

Ce qui nous paraît le caractériser essentielle-

SUR LA LITTÉRATURE. l55

ment , c'est une force d'esprit qui n'apparticut qu'à lui seul , et qui le distingue d'autant plus du vulgaire des philosophes , qu'il ne capitule avec aucun préjugé. Voltaire , qui n'a jamais pu s'affranchir d'un certain respect pour quelques idées morales, et entre autres pour le dogme de l'existence d'un Dieu rémunérateur et vengeur , ne différait guère , aux yeux de M. Naigeon , d'un superstitieux capucin. Quelques citations prises au hasard dans les nombreux articles dont il a enrichi V Encyclopédie méthodique , et qu'il a signés de son nom , prouveront combien nous sommes loin d'exagérer; et, pour en faciliter la recherche , nous aurons soin , non seulement d'indiquer les volumes et les pages où elles se trouvent , mais de distinguer, par des caractères italiques , les propres paroles de l'auteur , ce qui attestera notre exactitude.

Il est, comme on le sait, peu de nos philosophes qui n^ayent parlé du christianisme d'une manière plus ou moins dédaigneuse ; mais M. Naigeon ne se borne pas au dédain. Les noms des Pascal , des Arnaud , des Fénélon , des Bossuet y dès Massillon , ne lui en imposent point; et , pour citer des personnages moins graves , qu'il ne jugerait pas plus dignes d'exception , en vain deux de nos plus grands poètes , Racine et J. B. Rousseau^ ont-ils tiré des Prophètes et des Cantiques juifs des beautés du premier ordre, et qu'on regardait

l54 MÉMOIRES

comme sublimes ; tous ayaient le malheur d'être chrétiens, ou la faiblesse de vouloir le paraître ; et M. Naîgeon ne voit , dans le christianisme , qu'une maladie qui s'attaque spécialement au cerveau , et qui fait à peu près , sur tous les croyants , l'effet de la coupe de Circé. On pourrait nous soupçonner d'exagération , il faut l'écouter luimême.

Il ne connaît qu'mi seul grand homme , véritablement tel , que le christianisme ait enlevé aux sciences , et dont il ait paralysé tout-a-coup la raison et le génie. Ce grand homme est Pascal , et cette fatale influence du christianisme sûr sa raison doit causer d'autant plus de regrets , que , selon M. Naigeon , Pascal , dans le siècle d'Enclide y d'Apollonius ou d' Archimede ( c'est-àdire Pascal né payen ) , aurait non seulement inventé la nouvelle analyse , simplifié et perfectionné les méthodes , mais se serait élevé en même temps aux concepts les plus hardis , aux résultats les plus importants de la philosophie rationnelle. Il n'en eût pas été de même de Bossuet, d'Arnaud , de Nicole (i) , et de beaucoup d'autres écrivains qui leur ressemblent ; quand môme ils auraient précédé l'établissement du christianisme , M. Naigeon , qui ne voit en eux

(i) >ï. Naigeon leur associe Clarke , Ditton et Cudvorth , dont il parle avec le même mépris.

SUR LA. LITTÉRATUnE. 1 55

que des sophistes plus ou moins habiles et de grands diseurs d^ inutiles fadaises , assure qu'ils n' auraient fait que reproduire , à la honte de la raison humaine , les ergoteries et les ^vaines subtilités de la secte de Mégare , et des Scolastiques , autre espèce de fous encore plus tristes,

( Discours préliminaire du premier tome de la Philosophie ancienne et moderne dans V Encyclopédie méthodique , pages iv et v ).

Cette pernicieuse influence du christianisme sur le cerveau paraît , à M. Naigeon , si incontestable , qu'il ne cesse d'en citer des exemples. Toutes les fois , dit - il , que Bacon parle du christianisme , V homme de génie disparaît , et Von ne 'voit plus quun 'vieil enfant qui répète , avec une confiance aveugle , les contes absurdes dont sa nourrice Va bercé, U étude de la philosophie avance et mûrit la raison; celle de la religion la recule , l'obscurcit , et reporte bientôt V homme fait et du sens le plus droit à V état d'enfance et d'imbécillité (i).

( Même tome , page 54o , article Bacon ).

D'après les principes de M. Naigeon , il n'est

(i) On peut remarquer ici une petite contradiction de l'auleur. Il ne connaissait , avait-il dit , qu'un seul grand homme ( et c'était Pascal ) , dont le christianisme eût paralysé tout-à-coup le génie, et voilà qu'il en dit autant de Bacon .

l56 MÉMOIRES

pas surprenant qu'il ait conçu , et de la religion chrétienne , et de toute autre religion , une idée si défavorable. Selon lui , Campanella , que quelques personnes avaient mal-à-propos soupçonné d'athéisme , n^ avait pas assez d'étoffe pour être athée ; car il Jie faut pas croire , dit-il , cjue tout le monde puisse se mettre au niveau de cette opinion , c'est au contraire celle d^un très-petit nombre d^ hommes ; au lieu que la superstition , étant à la portée de tous les esprits , doit, par cela même , être très-commune. En effet , pour avoir ce qu'on appelé de la religion , // ne faut ni instruction , ni lumières , ni raisonnement ; il suffit d'être paresseux , ignorant et crédule , et tous les hommes le sont plus ou moins : mais , pour être athée comme H obbes y Spinosa, Bajle y Dumarsais , Helvétius , Diderot {i) , et quelques

(i) Nous nous garderons bien d'imiter la licence hardie de M. Naigeon , et de faire l'injure à tous ceux dont il parle ici de les regard^rsur sa parole comme autant d'athées; niais il nous est démontré que Bayle ne l'était pas. Nous nous contenterons d'en donner pour preuve et de répéter ici par convenance ce passage si remarquable , que nous avons cité à son article , et dans lequel ce grand homme s'explique avec tant de franchise sur la vanité et le danger d'une certaine philosophie :

«( Il n'y a personne , dit-il , qui , en se servant de sa râi- >> son, n'ait besoin de l'assistance de Dieu; car, sans » cela , c'est un guide qui s'égare ; et l'on peut comparer « la philosophie à ces poudres si corrosives , qu'après

SUR LA LITTÉRATURE. l5j

autres 1 il faut açoir beaucoup ohseri^é , beaucoup réfléchi ; il faut joindre , a des connaissances trèsétendues dans plusieurs sciences difficiles , une certaine force de tête , qui n'est au fond , comme je V ai prouvé ailleurs , que celle de tout le système organique.

( Même tome , article Campanella, page 607 ).

La prédilection marquée de M. Naigeoii pour tous ceux qui ont eu le mérite de s'élever à ce haut degré de philosophie , va même jusqu'à lui faire perdre tout siang-froid lorsqu'il s'agit de les venger. Voyez , h. V article Vanini , avec quelle éloquence il foudroie l'historien Gramond qui , en parlant de ce philosophe , l'avait accusé , sinon d'avoir abjuré son athéisme , du moins de l'avoir dissimulé devant ses juges. D'où le sais^tu , s'écrie M. Naigeon? Qui te l'a dit, béte féroce que tu es ?

Mais, tout ce que nous venons de citer ne donnerait qu'une idée fort incomplète de la philoso^ phie transcendante de M. Naigeon ; et , pour le connaître tout entier , il faut lire , dans la même

» avoir consumé Içs çh,airs mortes d'une plaie , elles roiî- )) géraient la cliair vive , carieraient les os et jjerceraieut M jusqu'aux moelles. » La philosophie réfute d'abord

LES ERREURS ; MAIS SI ON NE l'aRRETE POINT LA , ELLE ATTAQUE LES VERITES; ET QUAND ON LA LAISSE FAIRE A SA FANTAISIE , ELLE VA SI LOIN Qu'eLLE NE SAIT PLUS OU EtiLE E&T , ET NE TBOUVS PLUS OU s'aSSEOIR.

l58 MÉMOIRES

Encyclopédie méthodique , tome 3 , de la Phi-losophie ancienne et moderne , page 259 , le magnifique éloge qu'il a consacré à la mémoire du curé Mesher. C''est là que sa philosophie se manifeste dans tout son éclat , et qu'il donne le noble exemple d'une hardiesse de pensée qui n'est retenue par aucun frein , et qui ose tout dire parce qu'elle ose tout braver.

(( Tout ce que je pourrais extraire , dit-il , du » testament de ce digne prêtre , ne serait ni » aussi instructif ni d'une utilité aussi générale » que la conclusion ou les deriiières lignes de )) l'ouvrage », Elles ne présentent pas seulement un des résultats les plus importants qu'on puisse tirer de F étude de la philosophie ; dest encore , sous tous les rapports , le "vœu d'un vrai philosophe y et qui a bien connu le seul moyen de tarir partout y en un moment , la source de la plupart des mauoc qui affligent depuis si long-temps l'espèce humaine, (c Je voudrais , dit-il , et ce sera » le dernier comme le plus ardent de mes souhaits, i) je voudrais que le dernier des rois fut étranglé » avec les boyaux du dernier prêtre ». On écrira dix mille ans y si Von veut y sur ce sujet , continue M. Naigeon , 7nais on ne produira jamais une pensée plus profonde , plus fortement conçue y et dont le tour et V expreàsion ajent plus de vivacité y de précision et d'énergie,

M. Naigeon écrivait ces choses étranges , et

SUR LA LITTÉRATURE. igo

eu méditait de nouvelles du même genre à peu près dans le même temps où M. de Laharpe essayait de foudroyer cette philosophie anti-chrétienne qu'il avait solennellement abjurée. Ce contraste donna lieu à une petite pièce peu connue , intitulée les Deux Missionnaires , dont nous n'approuvons pas la double malignité , mais dont le sel est très-piquant. Nous doutons qu'elle ait été imprimée -, la voici :

Or, connaissez-vous en France Certain couple sauvageon , Prisant peu la lok'rance , Mesiieurs Laharpe et Naigeon.

Entre eux il s'élève nn schisme , L'un e'iant grave docteur.

Ferré sur le catéchisme , L'autre athée inquisiteur.

Tous deux braillent comme pies ; Déistes ne sont leurs saints ; Laliarpe les nomme impies, Naigeon les dit capucins.

A ces oracles suprêmes, Bonnes gens , soyez soumis; Nul n'aura d'esprit qu'enx-raémcs , Ils n'ont point d'autres amis.

Leur éloquence modeste Amollit les cœurs de fer : Laharpe a le feu céleste.

Et Naigeon le feu d'enfer.

Partout ces deux Prométhées Vont créant mortels nouveaux; Laharpe f lit les athées , Et Naigeon fait les dévots.

l6o MÉMOIRES

Oij eût souhaité à M. de Laharpe une conversion plus humaine et plus douce ; on souhaiterait à M. Naigeou un athéisme plus mitigé.

NAUDE ( Gabriel ) , né à Paris en 1600 , mort en i655. Nous avons dit , à V article Caveirac , qu'en effet il s'est trouvé un Français capable d'être ouvertement l'apologiste de la Saint-Barthélemi. C'est ce même îNaudé qui ose s'exprimer ainsi dans son livre intitulé Considérations politiques sur les coups cVEtat : ■

(( Certes , pour moi , encore que la Saint-Bar- >) thélemi soit à cette heure également condamnée » par les protestants et par les catholiques , et » que M. de Thou ait rapporté l'opinion que son )) père et lui en avaient, par ces vers de Stace ,

Occiflat iUa dies cci'o , neii postera credant Sœciila. ]\'os certè laccamus , et ohruta muttd Wocte tegi pvopnœ patiamur crimina gentis.

» je ne craindrai point toutefois de dire que ce

» fut une action très -juste C'est une grande

» lâcheté , ce me semlDle , à tant d'historiens

w français , d'avoir abandonné la cause du roi

» Charles IX, et de n'avoir montré le juste sujet

» qu'il avait eu de se défaire de l'amiral et de

» ses complices Il convenait d'imiter les chi-

» rurgiens experts qui , pendant que la veine est

» ouverte , tirent du sang jusqu'aux défaillances ,

SUR LA LITIÉ RATURE. l6î

» pour nettoyer les corps cacoçhyiiçies de leurs » mauvaises humeurs «. .-.b +r;

11 répond à ceux pour qui cetie journée sanglante est un objet d'horreur, ^r' 'que 'les habi- » tants de Césarée tuèrent quatre-vingt mille juifs )) en un jour ; qu'il eu mourut un -million deux » cent quarante mille en sept ans dans la Judée ; » que César se vante , dans Pline , d'avoir fait » mourir un millioa cent quatre-vingt-douze mille » hommes en ses guerres étrangères, et Pomj) pée encore davantage ; que Quintus Fabius )) envoya en l'autre monde des colonies de cent » mille Gaulois , Caïus Marins de deux cent mille )) Ciuibres , Charles Martel de trois ceiit mille » Teutons ; que deux mille chevaliers romains )) et trois cents sénateurs furent immolés à la pasj) sion du triumvirat , quatre légions entières à >r celle de Sylla , quarante mille Romains à celle » de Mithridate ; que Seriipronius Gracclius ruina )) trois cents villes en Espagne , et lés Espagnols )j toutes celles du Nouveau-Moude avec plus de n sept ou huit millions d'habitants. » Et de celte longue énumération d'attentats , cet orateur du méiirtre conclut « que la Saint-Barthélemi ayant » été la plus nécessaire et la plusi juste de ces » proscriptions , il y a de quoi s'étonner qu'elle » n'ait pas été plus grande ».

11 ajoute , avec une barbarie absurde , que si

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