‹ Œuvres de M. PalissotChapitre 2 sur 11 · Y. II · texte numérisé non relu

Y. II

celte action , si légitime et si raisonnable , a été généralement décriée , « c'est qu'elle ne fut faite » qu'à demi ; au lieu que si l'on eût fait main- >•> basse sur tous les hérétiques , il n'en resterait » maintenant aucun , au moins en France , pour » la blâmer ».

Voilà riiomme que les philosophes auraient dû livrer à l'exécration publique , et non pas l'abbé de Caveirac , dont nous avons prouvé l'innocence. Mais dans ce même livre sur les Coups d'Etat y Naudé se montre assez ouvertement le précurseur de la nouvelle philosophie , comme on peut en juger par ces phrases très - hardies pour son temps. « Nous voyons que tous les an- )) ciens législateurs, voulant autoriser, affermir » et bien fonder leurs lois, n'ont point eu de )) riieilleur moyen de le faire ^ qu'en publiant et » faisant croire , avec toute l'industrie possible , » qu'ils les avaient reçues de quelques divinités ; h Zoroastre d'Oromasis , Trismégiste de Mer- » cure , Zamolxis de Vesta , Charondas de Sa- ;) turne , Minos de Jupiter , Lycurgue d'' Apollon, » Draco et Solon de Minerve , Numa de la nym- » phe Egérie , Mahomet de l'ange Gabriel ; et » Moïse , le plus sage de tous , nous décrit en » l'Exode comme il reçut la sienne immédiate- » ment de Dieu )>. Quelques lignes après , il loue Cardan d'avoir conseillé aux princes de s'appuyer de la religion , (( comme firent autrefois , dit-il ,

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v) et très-heureusement , David , Numa et Ves- » pasien >">.

Moïse et David , placés aussi légèrement parmi les politiques qui se sont fait de la religion un appui purement humain , indiquent assez quelle était la façon de penser de Naudé ; et sans doute c'est ce qui lui a fait trouver grâce aux yeux de nos philosophes pour son apologie de la Saint- Barthélemi. Leur silence à son égard , et les injures qu'ils ont dites à l'abbé de Caveirac , sont du moins une preuve qu'ils ne se font pas un. scrupule de varier leur poids et leur mesure au gré de leurs passions.

NICOLE ( Pierre ) , né à Chartres en 1626, mort à Paris en iGqS. L'un des meilleurs esprits du siècle de Louis XïV , et Tun des plus estimables écrivains de Port-Royal. Il est principalement connu par ses Essais de Morale , ouvrage Utile et plein de salidité et de raison. C'est le caractère dominant des écrits de cet auteur ; mais, comme il s'adresse rarement à l'imagination , comme il s'attache plus aux preuves qu'a l'agrément , son style , quoique très-cFair, très-pur^ très-exact, fatigue un peu par sa monotonie ; il paraît trop froid et trop didactique. On dévore les Essais de Montagne , malgré la vétusté de lera: style ; on quitte ceux de Nicole sans peine , et l'on y revient sans empressement. Rien n^

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prouve mieux que la raison, pour plaire, a besoin détre assaisonnée de sel et de grâces , et d'une certaine dose d'imagination.

NIVERNOIS (Louis-Jules-Ma.nciim, duc de) de l'Académie Française et de celle des Belles- Lettres , né à Paris en 17 16, mort en 1798. 11 eut des droits à ces deux Académies par un esprit très-brillant par lui-même , cultivé d'ailleurs avec soin , et embelli par les grâces du grand monde.

Quoique , peu d'années avant sa mort , il ait publié huit volumes de prose et de vers , dont on n'a jamais douté qu'il ne fut bien certainement l'auteur , ses talents étaient plutôt des talents de société fort aimables , que des talents faits pour donner un rang parmi les gens de lettres. Cependant le commerce qu'il entretint constamment avec nos écrivains les plus célèbres , sa passion pour les arts portée beaucoup plus loin qu'elle ne l'était ordinairement dans les personnes de sa naissance , la douceur de ses mœurs , ragrén.ient et la facilité de son caractère , durent lui concilier, et lui concilièrent en effet, non seulement l'estime de ses amis, mais l'estime publique dont il a joui pendant une vie très-longue , et qui ne fut troublée que dans les orages de la révolution, auxquels il eut le bonheur d'échapper.

De tous ses ouvrages de poésie , ses fables paraissaient être Fobjet de sa prédilection ; mais il

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avait précisément tout ce C[ui est inconciliable avec le naturel exquis réservé jusqu'à présent au seul Lafontaine. Trop de reclierclie , de finesse , et quelquefois d'afféterie , trop de ce bel esprit qui exclut souvent le bon esprit , et aucune naïveté , voilà ce qui rend pénible la lecture de ces fables. Quelques-unes d'elles ne sont pas moins ingénieuses que celles de La Motte ; mais , comme les siennes, elles amènent bientôt l'ennui.

Dans un recueil de lettres de ce prétendu chevalier d'Eou , qui n'était bien réellement qu'une femme, quoique , en France , en Russie , en Angleterre , et même dans nos armées , elle eût réussi à se faire passer pour un homme , on trouve quelques lettres du duc de Nivernois à cette aventurière , dont apparemment il connaissait le sexe, et qu'il finit ordinairement par cette-formule : Je baise vos jolies petites oreilles. Ce ton de mignardise et d'afféterie pouvait être excusable dans une lettre , mais on est affligé d'en retrouver cjuelque trace dans d'autres ouvrages de l'auteur. L'esprit de cour , qui se permettait quelquefois de pareilles fadeurs , cachait alors au duc de Nivernois combien elles y étaient déplacées.

Il a essayé de traduire en vers différents morceaux de Virgile , d'Horace , de Tibulle , d'Ovide , de l'Arioste , de Milton ; mais il n'avait pas cet heureux mécanisme de versification dont

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M. l'abbé de LiJIe s'est réservé le secret, et qui s'applique également à tout ce qu'il entreprend de traduire. Un homme du monde , quelque esprit qu'il ait ( et il était difficile d'en avoir plus que le duc de Nivernois ) , ne s'élève jamais , dans les arts , au ranj^ de ceux qui les cultivent par état , du moins n'en connaissons - nous en France aucun exemple : le livre du duc de la Rochefoucault, qui n'est qu'un recueil de pensées détacliées , et rentrant toutes un peu les unes dans les autres , ne fait pas une exception.

Quelques jolies chansons , qui n'ont cependant ni le sel ni la verve des chansons de Collé , quelques romances , et surtout la pièce de vers intitulée les Souvenirs , les P^egrets et les Ressources d'un Octogénaire , nous paraissent ce que le duc de Nivernois a fait de plus aimable en poésie. 11 y a même du sentiment dahs les vers qui terminent cette dernière pièce , et dans l'envoi que l'auteur adresse à l'amitié.

De ses ouvrages en prose , celui que nous avons toujours distingué, et qui nous a paru prouver le plus de goût, ce sont ses Réfleocions critiques sur le ^énie cU Horace , de Despréaux , et de J. B. Rousseau. Malgré la contagion du mauvais exemple que commençaient à donner quelques gens de lettres , il rend , à Despréaux surtout et à Rousseau , une justice que l'on affecte aujourd'hui de leur refuser, même dans des poétiques ;

et c'est en quelque sorte associer son nom à celui de ces écrivains célèbres , que de sentir si vivement leurs beautés.

Le duc de Nivernois nous semble , à cet égai'd , d'autant plus digne d'éloges , qu'il avait à combattre , non seulement les préjugés de nos beaux esprits, mais encore un sentiment d'aversion pour le genre satirique qu'il ne dissimule pas , et qui tenait sans doute à l'aménité de son caractère. C'est apparemment par une suite de cette antipathie , qu'il appelait les épigrammes de Rousseau des traits oh V esprit se pare des défauts du cœur. Nous croyons ce jugement trop rigoureux ; nous croyons que le duc de Nivernois ne se rappelait point assez que ce grand poète , victime de la haine et de la persécution , n'a employé le ridicule qu'à se venger de l'injustice. Il oubliait que des épigrammes qui ne tombent que sur des productions littéraires , n'annoncent souvent que la gaîté de l'esprit, et non la dépravation du cœur, comme les libelles calomnieux ; qu'il y a toujours quelque mérite à venger le goût par une raillerie fine et ingénieuse ; et que même si quelque chose est capable de faire pardonner l'essor d'un méchant livre , c'est le bon mot dont il a fourni l'occasion.

Le mérite des Réjleocions du duc de Nivernois ne se borne pas à l'analyse fine et raisonnée qu'il y fait de ces trois poètes ; il ti^aduit Horace , sinon

en poète , du moins avec assez de grâce , comme on peut en juger par ce morceau tiré de la seizième Ode du livre III :

Un clair ruisseau , de peliis bois ,

Une fraîche et tendre prairie»

Me font un trésor que les rois

Ne pourraient voir qu'avec envie.

Je préfère l'obscurité

Qui suit la médiocrité ,

A l'éclat qui suit la puissance :

Le riche est au sein des plaisirs

Moins heureux par la jouissance,

Que nia'heureux par ses désirs. ,

Je n'ai point cr's riches habits Qu'ayec orgueil Piutus étale ; Kivinsiares, ni mets exquis Kc couvrent ma table frugale; Mais dans ma doi;ce pauvreté.

De la dure nécessité J'ignoie. l'affligeante peine- Je jonis d'un (ie^u'u heureux :

Et n'ai-je pas toujours Mécène , Si je voulaii fi>rmer des voeux?

Le talent de la poésie pouvait être regardé comme héréditaire dans la maison de Fauteur. On a retenu les vers satiriques et pleins d'énergie que fit son aïeul contre le fameux abbé de Rancé , réformateur de la Trappe. Il est à regretter seulement que des séductions de société ayent é£;aré le duc de iSevers dans le parti opposé à Despréaux et à Racine , et que , par un sentiment de faiblesse pour madame DesLoulières , il se soit abaissé jusqu'à protéger Pradon.

NOGARET ( Félix ) , né h Versailles en 1 740, et qu'il ne faut pas confondre avec un volumineux compilateur nommé Nongaret, qui n'a rien produit que de très-médiocre , et dont nous ne révélons qu'à regret l'obscure existence,

M. Nogaret , connu par des Contes joyeux , par quelques Odes vraiment anacréontiques , et par beaucoup d'autres ouvrages d'une singularité quelquefois bizarre, mais originale, et que cette originalité même distingue avantageusement des écrits vulgaires , joint aux agréments de son esprit des moeurs très-douces et très-aimables.

Quoiqu'il n'ait travaillé que rarement dans le genre sérieux , on s'aperçoit , même dans ses ouvrages badins, qu'il a fait de très-bonnes études ; et parmi nos écrivains à hautes prétentions , nous en connaissons peu à qui les meilleurs poètes de l'antiquité soient plus familiers. 11 en est encore moins d'aussi bien versés que lui dans l'Histoire naturelle , dont il s'est occupé avec une attention plus suivie qu'on ne pourrait le présumer, d'après le genre d'ouvrages auquel il s'est le plus constamment adonné. Ce goût pour l'Histoire naturelle et pour les connaissances qui y conduisent, le rendit agréable à MM. de Buffon et de Montucla , et lui valut encore l'amitié du Nestor des /"Naturalistes, le respectable Adanson (i). 11 eut

M. Adacson , vrai philosophe , et par conséquent digne

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aussi des relations avec Voltaire, et ces liaisons^ honorables sont des témoignages de la justice qu'on rendait à son amour pour les arts et à la gaîté piquante de son esprit.

11 a traduit , ou, pour mieux dire , il a recomposé à sa manière cet Aristenète grec, qui n'était plus guère connu que de nos hellénistes, et^dont nous avait un peu dégoûtés la mauvaise traduction qu'en a donnée Le Sage. C'est lui enfin qui Ta ressuscité en l'embellissant. 11 s'est procuré , par cette imitation ingénieuse , des lecteurs de tous les âges. La jeunesse aime tout ce qui respire le plaisir; Tâge mûr, tout ce qui réveille des sensations voluptueuses ; la vieillesse même retrouve dans cet ouvrage des souvenirs agréables , et on serait tenté d'appliquer à Fauteur ces vers de J. B. Rousseau , en substituant son nom à celui de Marot :

De Proméihee hommes sont t-mancs.

Et de Félix joyeux contes sont nés.

Mais de durs pédants, qui se croyent obligés par état d'aboyer contre la volupté en se pardonnant la débauche , lui ont fait de ces amusements une espèce de crime ; et l'indignation qu'ils nous

à tous égards de l'estime publique , vient d'achever sa longue carrière , et a laissé des regrets à tous ceux qui l'onè connu.

SUR LA LITTÉRATURE. IJl

iirent éprouver , nous dicta ces yers que nous lui adressâmes :

Qne CCS rianis tableaux , peut-être un peu trop nus ^ Dérobes par ta muse aux boudoirs de Venus ; Que ta prose et tes vers tour à tour me séduisent ! Je les lis et relis , en dépit des cagots : Mais ne soi» pas choqué si cagots eu médisent , Car tu sais que , toujours , ce fut l'instinct des sots De se venger ainsi de ceux qui les méprisent,

M. de Parny , sans doute par le même sentiment, lui adressa aussi cette jolie pièce :

Le véritable Aristenètc

Esquissa de maigres tableaux;

Vos heureux et libres pinceaux

Achèvent son œuvre imparfaite.

On assure qu'aux sombres bords

Il profite de cette aubaine •,

Car d'un auteur l'ombre un peu vaine

Cherche encor l'encens chez les morts.

Et votre Grec, je le paiie.

Sur vos dons. gardant le secret ,

D'un air modeste s'approprie

Les compliments que l'on vous fait.

Nous nous félicitons d'avoir pensé comme M. de Parny , dont le suffrage plus flatteur que le nôtre a dû consoler l'auteur des injures de l'li7pocrisie.

Différents morceaux d'Horace et d'Ovide, heureusement traduits par M. Nogaret , et surtout une épîlre sur la Lumière , qu'il a composée récemment , et qui lui fait beaucoup d'honneur ,

prouvent que son talent ne se bornait pas aux contes facétieux et aux tableaux erotiques.

ou VET ( l'abbé Josepii-Thoulier d') de l'Académie Française , né à Salins en 1682 , mort à Paris en 1768. L'un des meilleurs et des plus fameux grammairiens de ce siècle, et l'un des écrivains qui se sont opposés le plus constamment aux ravages du néologisme et du mauvais goût.

Ses remarques sur lés tragédies de Racine prouvent qu'on peut connaître parfaitement la langue , et ignorer quelquefois les privilèges de la poésie. 11 est le premier qui ait remarqué et déterminé notre prosodie française. 11 a traduit plusieurs ouvrages de Cicéron, et il était digne de les traduire.

Il est rare que les poètes soient mieux disposés en faveur des grammairiens que des géomètres. C'est ce que prouve l'épigramme suivante de Piron , contre l'abbé d'Olivet ; mais on sent bien que ce n'est pas sur une plaisanterie qu'on doit juger dun homme de mérite :

Ci gît maître Jobclin , Suppôt (lu pays laiiii , Juré peseur de diphlongue ,

su Pi LA LITTERATURE. 17J)

Rigoureux au dernier point Sur la virgule et le point, La svUabc brève et longue.

Sur l'accent grave et l'aigu, Sur le tirct-coniigu , L'u voyelle et l'ji consonne.

Ce cliarme c[ui l'enflamma Fut sa passion mignonne ; Son huile il y ronsonuna ; Du reste , il n'aiuia personne , Personne aussi ne l'aima.

ORLÉANS ( Pierre- Joseph d' ) , jésuite > né à Bourges en 1641, mort en 1698. Son Histoire des révolutions cV Angleterre , très- intéressante par le choix clu sujet , serait un modèle en son genre , si rautcur s'e'tait arrêté au règne :de Henri VIIÏ. Depuis cette époque, son état ne lui a plus permis d'être impartial; et c'est une nouvelle preuve que l'histoire ne doit pas être écrite par un homme qui ait des préjugés de corps à ménager. Le Père d'Orléans a travaillé avec moins de succès aux Piévolutioiisd' Espagne, Ce n'est pas que la narration n'en soit très-agréable ; mais l'Espagne a été moins léConde que l'Angleterre en grandes révolutions, et par conséquent le sujet était moins heureux et moins riche. Le Père d'Orléans a publié aussi les Vies de plusieurs Jésuites , celle du Père Coton, entrç autres. On imat^ne bien que ce n'est point par de . pareils ouvrages qu'il faudrait juger de son talent pour l'histoire. L'iucouvéiiicnt de ces Yies d'hom-

mes obscurs et faits pour l'être, qui n'ont dû qu'à de petites intrigues une célébrité passagère, capable d'intéresser tout au plus la société dont ils étaient membres, c'est de surcharger les bibliothèques d'une foule de livres inutiles. Cette vicieuse abondance deviendra tôt ou tard plus fimeste qu'on ne le croit à la Littérature. Elle fait regretter le temps où l'on n'imprimait point, et où rien n'était conservé que ce qui méritait de l'être.

PALISSOT (Charles), né à Nancy en lySo, auteur de la comédie des Philosophes , de quelques autres pièces de théâtre , et du poème de la Dimdade, Ses amis prétendent qu'eu lisant ses ouvrages, ou s'aperçoit qu'il à fait une éludé assez heureuse d'Aristophane , de Lucien , de Molière , de Boileau , ec en général des bonâ modèles. Mais ses ennemis assurent que c'est un homme sans foi, sans probité, sans religion, sans moeurs, une âme sombre et dévorée de fiel , un banqueroutier, un- voleur, un ingrat, un f(^urbe, un traître , un méchant , un flatteur , un envieux, un calomniateur, un hypocrite , un scélérat, etc., etc», etc. (i); et ils en donnent pour

(i) Quelq^ues amateurs ont conservé tous ces libelles j

preuves sa comédie des Philosophes , représentée de l'aveu du Gouvernement en 1760, et son poème de la Dunciade , dans lequel , témérairement et malicieusemest, il a osé se moquer des vers ou de la prose de plusieurs beaux esprits infiniment utiles à l'Etat et au bon ordre de l'univers.

Nous ne savons trop dans quelle classe de démonstration il faut placer ce genre de preuves. Le plus sûr , à notre avis , serait d'en faire des articles de foi , si Ton ne craignait d'en dégoûter les philosophes.

Au reste , la nature ayant épuisé son pouvoir à forger un monstre moral tel que P"*^**, il est de la plus grande probabilité qu'elle en a fait en même temps un monstre physique. C'est pourquoi nous assurons avec un degré de certitude qui approche de l'évidence , que cet auteur, selon toutes les lois de Tanalogie , est infailliblement louche , borgne , bossu , boiteux ; qu'il a d'ailleurs des griffes de tigre , des défenses de sangher , des ailes de chauve-souris , la physionomie d'un oifieau de proie ; et qu'on doit lui trouver à l'extrémité du coccis, une queue de singe, qui dénote

ils y ont joint les gravures Jiffamatoires et les chansons des rues que les philosophes payaient et faisaient chanter : ce qui forme une collection très-piquante^ et, comme «n peut s'en douter , pleine de goût.

lyÔ M É M O I 11 E s

lisiblement son origine iufernale : ce qu! il fallait démontrer (i).

Anecdotes curieuses sur la personne et sur quelques ouvrages de Fauteur.

La comédie des Philosophes , comme Ta supposé la calomnie la pins maladroite , n'était pas dirigée contre la philosophie. Les premières lignes de la préface , et plusieurs Yers de la

(i) Cet article , qui n'était au fond qu'un jîrécis fidèle des emportements que la vengeance philosophique se permit contre l'auteur , parut de ce ton de plaisanterie originale que les Anglais caractérisent parle mot humour , qui n'a pas d'équivalent dans notre langue , et dont personne , cliez eux , n'a donné plus d'exemples que le célèbre Swift, C'est ce qui nous a déterminés à le conserver : mais, sur noire invitation, l'Autenr a bien voulu nous adresser une notice plus sérieuse, dans laquelle il rend compte , avec la plus exacte vérité , des motifs qui l'engagèrent à composer cette fameuse comédie , dont la maladresse de ses ennemis n'a pas moins contribué , dit-il , à perpétuer le souvenir que l'ouvrage même y auquel il faut bien accorder quelque mérite , mais qui eut demandé la main de Molière. Telle est la réponse qu'il nous fait en nous envoyant sa notice : c'est en abrégé l'histoire de la pièce , celle des suites qu'elle eut , et dont les traces subsistent encore après plus lie quarante ans. Elle révèle des faits ignorés , et ne pouvait être placée plus convenablement qu'ici. ( IS'ote des Éditeurs. )

SUR LA LITTÉRATURE. ïjy

^lèce mé'iie le prouvent assez. Mais parmi ceux qui proiiuiaient le nom de philosophe en se l'arrogeant exclusivement, j'avais de violents ennemis dont la haine s'était manifestée quelques années auparavant; et mon intention, je Favoue, était à la fois d'iiumilier leur orgueil et de faire connaître tout le danger de leurs principes.

Diderot était celui que j'avais principalement en vue. Rousseau, de Genève , qu'on m'a tant accusé d'avoir mis en scène , était au contraire loué dans la pièce , et le peu de raillerie cjue je m'étais permis sur quelques-uns de ses paradoxes était alors d'autant plus excusable , cfu'il n'avait fait encore ni Emile , ni la Nouvelle- Iléloïse , ni le Contrat Social y en un mot aucun des ouvrages qui lui ont acquis depuis une réputation brillante , mais à laquelle il se mê'a un peu d'enthousiasme , et qui , mise par le temps à sa juste valeur , déclinera nécessairement de quelques degrés. Il est pour elle une épreuve redoutable qu'elle n'a point encore subie; et c'est Je moment où cet écrivain célèbre , mais trop souA^ent en contradiction avec luimême , sera jugé d'après cette mesure invariable et sans appel , fixée par Boileau ;

Rien n'csl beau que le vrai.

Quoi qu'il en soit , Voltaire qui ne l'aimait pas , et d'Alembcn surtout , à qui sa réputatioa

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naissante causait déjà de l'ombrage , se divertirent à lui appliquer le personnage de la pièce qui , sous le nom de Crispin , ne désignait évidemment qu'un valet- secrétaire , que le hasard pouvait avoir placé auprès de Rousseau , et qui , en faisant l'éloge de ce philosophe , se vante en effet de lui avoir servi de copiste. Enfin , quoique dans la préface de l'ouvrage je me fusse appuyé de l'autorité de Rousseau lui-même , qui n'était pas moins que moi l'ennemi déclaré des imposteurs de philosophie (i) , la malignité de Voltaire prévalut , et l'on feignit de croire que , sous le manteau de Crispin, c'était bien réellemeilt le philosophe de Genève que j'avais représenté marchant à quatre pattes , et qu'en m'applaudissant, tout Paris était devenu mon compHce. Quand on supposerait l'accusation aussi vraie qu^elle est absurde et fausse , il eût encore été ridicule de m'en faire un crime , comme j'osai le dire à Chaumette , lorsque , dans un réquisitoire équivalent à un arrêt de mort , ce magistrat de ce qu'on nommait alors la comnume de Paris, m'accusa devant elle f)^ anti-civisme , parce que,

(i) Cela est si vrai , que si l'on rendait au théâtre cette pièce qui aurait tant de droits d'y reparaître , j'exigerais que ces vers y fussent ajoutés à la place que j'indiquerais :

Rousseau , dt'sabusé de leur perfide accueil , De sa uiiMe éiofjiicnce écrasa leur orgueil.

StJR LA LïTtÊRATURE. ly^

trente ans avant qu'il ne fût question en France du mot de civisme , je m'étais permis le sacri- Sége de faire marclier à quatre pattes , en plein théâtre , le philosophe par excellence , l'iramorlel Rousseau.

Que Rousseau soit un homme divin, ou même tm dieu (répondis-je à cet énergumène), je suis loin de m'opposer à cette apothéose : mais , je vous le demande , serait-ce une raison de lue sacrifier des victimes humaines ?

Quel que fiit l'esprit de vertige dont alors la commune de Paris paraissait frappée , cette réponse , non moins mesurée que courageuse , trouva grâce devant elle , et désarma Chaumette lui-même : ce qui pourtant n'empêcha pas que cette scène de démence ne se renouvelât quelque temps après pour m'écarter de l'Institut. Cette compagnie , lorsque j'étais allé me réfugier à Mantes contre la proscription qui menaçait les ci-devant nobles , m'avait fait l'honneur , sans aucune sollicitation de ma part , et même à mon insu, de me choisir pour un de ses associés , et ne voulut pins m 'adopter pour un de ses membres quand je fus de retour à Paris : espèce de contradiction très-plaisante, mais fondée encore sur la vieille histoire du philosophe à qualre pattes , oubliée apparemment , ou méprisée , comme elle devait l'être, quand l'Institut m'avait honoré de son premier choix , mais dont on eut-

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soin de réveiiler le souvenir avec fureur , pour épargner à quelques prétendus philosophes la douleur de m'avoir pour collègue.

J'étais , je l'avoue , indigné depuis long-temps des maximes licencieuses et subversives de toute morale , répandues dans une foule d'écrits qu'on nommait philosophiques , et qui me semblaient menacer l'avenir de la France de quelque orage sinistre. On dira peut-être que c'était voir de loin; mais l'expérience a prouvé si j'avais bien ou mal vu. L'idée de livrer cette licence au ridicule du théâtre s'était déjà plus d'une fois offerte à ma pensée, lorsqu'une cause, légère eu apparence , acheva de me déterminer ; et ce n'est pas la seule petite cause qui ait arhené de grands résultats.

Diderot fit, contre moi et contre deux femmes du premier rang, à qui j'avais les plus grandes obligations , deux mauvaises Satires en prose , ornées d'une épigraphe latine d'une impudence cynique. Cette injure ajoutée aux mouvements d'indignation qui se réveillaient chez moi à chaque nouvelle scène de scandale que donnaient nos prétendus sages , me fit prendre enfin mon parti, et la comédie des Philosophes fut bientôt achevée. Mais, en soumettant cette pièce au public , c'était à la fois m'imposer la loi la plus sévère de respecter les bienséances , et de n'op- ;^oser à mes ennemis que les armes d'une plai-

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Santerle autorisée de tout temps au tliéâtie , et non celles dont Tusage leur était devenu si familier dans leurs libelles.

La pièce parut donc ; et non seulement la secte en masse, mais les individus se regardèrent tous comme personnellement outragés. Ceux d'entre eux qu'un sentiment de curiosité, qu'ils n'avaient pu vaincre , attirait au spectacle , se comparaient eux-mêmes à ces criminels qui , avant de subir leur sort , montaient à rbôiel-de- "ville ; et c'est à d'Alembert qu'appartient l'iionneur de cette comparaison. La maladresse avec laquelle ils parurent tous se reconnaître dans les traits les plus piquants de l'ouvrage, acheva de prouver au public que je les avais peints trèsressemblants ; et lorsqu'ensuiie ils feignirent de ne voir dans la pièce qu'un outrage fait à la philosophie, etque,parune maladresse plus grande, ils n'employèrent pour la venger que les injures les plus grossières et les calomnies les plus atroces , Paris , complètement désabusé , ne vit plus: en eux que de méprisables charlatans.

Le duc deChoiseul, alarmé de l'esprit de cette secte , dont il entrevoyait aussi tout le danger , avait été un des plus ardents protecteurs de la pièce. Lui-même Favait lue à la favorite (i) ,

(i) La marquise de Pompadour.

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sans laquelle rien ne se décidait à Versailles , et avait donné Tordre au vieux Crébilîon, alors censeiu' du théâtre , de n'y rien supprimer.

Tous les papiers du temps ont attesté le succès de cette comédie, jouée d'abord trois jours de suite (ce qui était sans exemple) avec une affluence f|ui se renouvela constamment aux représentations suivantes. Les prétendus [ibilosophes poussèrent les hauts cris , et , qui le croirait? parvinrent, k force d'intrigues, à réconcilier leur parti avec le duc de Choiseul, qui avait à la fois de la grandeur et de la faiblesse. 11 méditait , à cette époque même, l'expulsion des jésuil^es et l'anéantissement de leur société ; et on lui fît craindre davoir en même temps pour ennemis ]es soi - disant philosophes et les soi - disant jésuites.

La secte représentée par Voltaire, qui n'aurait pas dû se confondre avec sa livrée , comme je le lui ai dit à lui-même , et par l'archevêque de Toulouse, Brienne , qui était aux ordres de d'Alembert , traita avec le duc de Choiseul de puissance à puissance ; et le principal article du traité fut cjue la comédie des FîiilosopJies , malgré son brillant succès, et toute la faveur du dauphin , fds de Louis XV, qui aimait l'ouvrage et l'auteur, ne serait pas représentée à la cour, qu'elle cesserait même de l'être à Paris , et qu'à l'avenir enfin le théâtre me serait fermé.

En conséquence la comédie du Satirique ou de r Homme dangereux , qui avait pensé être jouée en fraude du traité , parce qu'on la croyait faite contre moi , mais dont je finis par être soupçonné, grâce à l'indiscrétion de quelques comédiens qui crurent y reconnaître mou style-, fut défendue le jour même où sa première représentation était affichée ; et Targent des loges , qui toutes avaient été retenues trois semaines d'avance , fut restitué au public.

La même défense eut lieu pour la comédie des Courtisanes , sous prétexte de rindécence du sujet , quoiqu'elle eût été lue chez M. de Maurepas , en présence de sa femme , de madame la maréchale de Mouchy, dont on connaissait la délicatesse morale , de M. Fabbé de Pvadonvilliers , de M. l'archevêque de Bourges , et de mademoiselle de Pontchartrain. Tous parurent étonnés que j'eusse pu mettre autant de décence dans un sujet qui en promettait si peu; tous m'en firent des compliments : mais le prétexte de l'indécence avait été suggéré ; il était évidemment faux , car je n'ai pas fait de pièce d'une utilité morale plus sensible. Le seul personnage du philosophe Sophanès , qui avait plus d'un modèle connu , fut le motif secret de la défense.

Ces deux pièces furent enfin jouées ; mais lorsque l'une et l'autre avaient eu plusieurs éditions , et par conséquent n'avaient plus l'attrait de la

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nouveauté ; cependant elles occupèrent la nouvelle salle du Théâtre Français (i) qui venait de s'ouvrir au faubourg Saint-Germain, pendant toute une saison. Mule fut admirable dans le personnaee cie THomme dangereux, et mademoiselle Coiitat n'a jaitiais été plus applaudie que dans cpiui de Rosalie : rôle où elle développa, pour la première fois , tout le charme de ses talenîs dsns la comédie des Courtisanes,

Ce double succès dut me consoler sans doute ; mais on ne peut se faire une idée du découragement absolu que tant de persécutions m'avaient causé. Elles me forcèrent d'abandonner , pendant près de vingt ans , une carrière que j'aimais , et dans laquelle j'aurais pu me promettre quelque gloire , si elle ne m'eût pas été si long-temps et si impitoyablement fermée. Cette vengeance n'était pas plus de la philosophie que les injures dont on hi'avait accablé dans un déluge de libelles , mais elle était très-digne des tartuffes de morale que j'avais démasqués , et qui ne rougirent pas de se montrer plus violents que les tartuffes de religion ne l'avaient été du temps de Molière.

(i) La salle qui s'est appelée depuis rOdeon, et qu'un incendie a détruite en partie : c'était la plus belle salle de spectacle de Paris , et elle méritait d'ctrc réparée.

SUR LA LITTÉRATURE. l85

Ce précis ; que je me devais à moi-même , dont la plupart des laits étaient connus , et dont le public est à portée de juger l'exacte vérité , appartient incontestablement a l'Iiistoire de la littérature , et , sous ce rapport , il devait entrer dans ces Mémoires. Il prouve que , malgré les dégoûts dont on n'a cessé de m'abreuver , ma carrière dramatique n'a pas été, à beaucoup près, sans éclat, quoique , par une intention maligne et basse , certaines gens affectent de répéter tous les jours que depuis la Métromanie et le Méchant ( que personne n'estime plus que moi) , la Muse comique est constamment demeurée veuve. Hélas ! personne encore ne reconnaît plus que moi que depuis Molière il ne lui est resté que de bien faibles appuis; cependant, parmi ceux qui , dans le siècle qui vient de finir , ont fait de temps en temps quelque apparition chez elle, peut-être n'étais-je pas fait pour être passé si légèrement sous silence. Ces Messieurs se flatteraient-ils donc de faire oublier jusqu'à mou existence ? La comédie des' Philosophes , ou même la Dunciade pourraient leur en inspirer le désir ; mais auraient-ils donc cru si facile d'anéantir des ouvrages qui ont fait un peu plus de bruit que les leurs , des faits aussi connus que ceux que je viens de citer , l'opinion publique enfin , et tous les répertoires du temps ? C'est à quoi leur malveillance ne parviendra ja-

l86 MÉMOIRES

mais ; et ce qui les irrite le plus, c'est qu'ils n'en peuvent douter.

Je sais combien , par sa fidélité même , ce précis va préparer de matière à la gaîté de certains journaiistes; il faut que tout le monde vive: mais les vrais juges des arts , c'est-à-dire ceux qui savent les juger avec impartialité , auront plus d'indulgence. Ils n'ignorent pas qu'il y a beaucoup plus d'orgueil dans une modestie de parade cjui n'en impose h personne , que dans la franchise avec laquelle un homme qui en a bien acheté le droit par soixante années de travaux , peut parlée de lui-même une fois en sa vie.

Ce même précis prouve d'ailleurs le peu de liberté dont jouissaient les gens de lettres dans l'ancien régime, et ne contribueia pas à le faire regretter ; mais ce que je désire principalement que l'on y remarque , c'est l'esprit intolérant et persécuteur d'une secte qui ne cessait de prêcher la tolérance.

PANNARD ( Charles -François ) , né aux environs de Chartres en 1699, mort en 1760. Chansonnier agréable , et dont il est resté quelques Vaudevilles excellents. Les noms de Blot, de Marigny, de Collé, de Pannard , etc. , etc. , rappèleront toujours le bon temps de la gaîté française.

SUR LA. LITTÉRATL'PiE. 187

PARiNY (N. le cLevalier de) , poète aimable et plein de grâces , qui a fait beaucoup de Ters faciles, naturels , voluptueux, comme on en faisait dans le bon temps, et qui n^est jamais tombé dans cette afféterie ,, ce persifflage , ce jargon tant reproché à M. Dorât et à ses élèves. Nous disons ses élèves ; car M. Dorât , comme nous l'avons déjà observé, a eu l'honneur de faire secte , et de fonder parmi nous une espèce d'école.

Chapelle , Chaulieu, la Fare ont de nos jours encore quelques imitateurs qui forment du moins une école de goût. Messieurs Léonard , Bertin et surtout M. de Parny , se sont distingués avec plus ou moins d'éclat sur leurs traces , et nous rappèlent souvent leur délicatesse, leur facilité, leur abandon , enfin le ton de bonne compagnie qui les caractérise.

Nous n'assignerons pas à chacun de ces Messieurs , comme on l'a fait dans le Mercure , les noms de Tibulle , de Catulle, de Properce; nos yeux ne sont ni assez pénétrants ni assez exercés pour classer ainsi les talents , et pour saisir des traits de comparaison où nous n'en voyons aucune à faire. Ce Tibulle , entre autres, qu'Horace appelait le censeur de ses vers; ce Tibulle, modèle d'un goût exquis , à qui Pon donnait îe nom de culte Tibulle , nom qui dans notre langue ne pourrait s'appliquer mieux qu'à Racine , aurait

iSS M É 31 O I R E s

lieu d^être un peu surpris de se Toir si fréquemment comparé à tant de monde. Ceux qui distribuaient ainsi les réputations dans les journaux , nous permettront de leur faire observer qu'il ne faut jamais abuser des comparaisons.

M. de Parny a été moins heureux lorsqu'il a voulu passer la mesure de son talent , et tenter des ouvrages qui demandaient plus d'haleine. Nous n'en citerons pour exemple que son Poème des Piose-croijc y où l'on retrouve bien à la vérité, dans quelques détails , son heureux talent pour les vers , mais dont il est à la fois très-difficile d'achever la lecture, et même de deviner le sujet à travers le désordre et la confusion qui en font une espèce d'énigme. Nous avouons à regret que ce Poème a porté quelque atteinte à la réputation de M, de Parny ; mais il conservera celle qu'il a fondée sur de meilleurs titres , et c'en est assez pour sa gloire.

PARSEVAL DE Grandmaison ( François- AcGusTE ) , né à .... •

Lorsque , après un siècle de gloire , qu'on regardera toujours comme l'âge d'or de notre littérature , toutes les formes de style avouées du bon goût et de la raison commencent à s'épuiser, la manie d'innover , pour paraître original , ne tarde pas à s'établir. Alors le style devient maniéré ou violent; et même convulsif; le néolo-

SUR LA LITTÉRATURE. î^g

gisme s'introduit , et la langue se dénature en perdant ce caractère de simplicité noble , et de vérité qui en faisait tout le charme. Alors une précision sèche , ou , ce qui est plus vicieux encore, l'affectation et l'enflure prènent la place du gracieux et du naturel , et le dégoût des bons modèles achève de ramener tous les arts à la barbarie. La perfection de Racine est regardée comme une élégance froide qui ne lui permet pas de s'élever au sublime ; on accuse Boileau, le poète de la raison, et le législateur du goût, de manquer de philosophie ; le sel de Molière ne paraît plus assez fin ; la Henriade , dit-on , avait été beaucoup trop admirée à sa naissance , quoique dénuée de chaleur ; et la prose même , si elle ne brûle pas le papier ^ n'est plus que la langue du peuple.

Au milieu de cette anarchie , quelques bons esprits , peu remarqués d'abord , mais fidèles au bon sens et à l'ancien goût^ conservent avec soin ces formes élégantes et pures où rien n'est excessif, et où l'art se cache sous ce beau naturel dont l'idée même avait disparu , et leur style est accusé de pâleur. Telles sont les réflexions que nous a fait naître la lecture d\m ouvrage intitulé Les Amours épiques ^ auquel on ne peut donner le nom de poème , mais où l'inspiration qui caractérise les vrais poètes se manifeste souvent, et prouve un talent peu commun. L'auteur , M. Par-

igO K É M O I II E s

seval , a réuni dans ce singulier ouvrage les di- Ters épisodes que les plus célèbres poètes épiques ont consacrés à Taraour, et atâché de les enchaîner entre eux de manière à en former un ensem^ blc régulier; mais le lien qui les enchaîne nous a paru trop mince et d'une invention trop médiocre pourqu^il puisse enrésulter ce que M. Parseval a regardé comme un ensemble. Les sujets resteront divisés , mais l'exécution lui fait honneur. Il ne traduit pas servilement , il imite avec un succès qui n'^est pas toujours égal : car peuton se flatter d'atteindre , sans descendre souvent, au sublime d'Homère et à la perfection de Virgile ? Mais on voit du moins qu'il a fait une élude heureuse de ces grands modèles , et que , s'il nVst donné à personne de s'en approprier toutes les beautés , M. Parseval en est vivement pénétré , et, dans plusieurs détails, parvient à s'en emparer en vrai poète.

Il nous paraît lutter avec plus d'égalité et un bonheur plus soutenu contre les poètes modernes; et le tableau charmant des Amours d/ Adam et d'Ei^e, pour n'en citer qu'un exemple, est, si nous l'osons dire , supérieur à celui de Mil ton même. Ce morceau est enchanteur ; il y règne un charme de volupté d'autant plus piquant, que cette volupté est embellie par la pudeur et par l'innocence. Lui seul justifierait les éloges que nous donnons à l'auteur, et qu'il doit à l'impres-

SUR LA LITTÉRATURE. jgi

sioii profonde que fit sur nous , dès sa première édition , cet ouvrage qu'il a bien perfectionné dans la secondes Nous l'invitons à revenir avec une attention plus sévère encore sur ce même ouvrage qui forme un tout d'environ six mille vers, et par conséquent d'une importance assez grande pour en faire le principal appui de sa réputation. La manière dont il a su l'épurer et l'embellir dans sa nouvelle édition , nous assure qu'il profitera d'un petit nombre de critiques judicieuses qu'on en a faites , mais qui n'ont pas affaibli l'idée avantageuse qu'une lecture réfléchie nous en a donnée.

Que , jeune encore , il respecte dans Voltaire, malgré les imperfections de la Ilenriade , le sceptre de l'épopée française , et qu'il ne croye pas avoir caractérisé ce grand homme dans ces deux vers trop au dessous de leur sujet :

Et le brillant Voltaire, au mobile talent, Trop It'gcr quelquefois , toujours etinceUmt.

Qu'il pardonne enfin ces conseils à l'intérêt qu'il nous inspire.

A l'exemple des anciens , l'auteur a , pour ainsi dire , daté son ouvrage par ces vers heureux qui indiquent la brillante époque où il l'a commencé :

Ainsi Je répétais, vers IVté de mes jours,

Des poètes fameux les cliams remplis d'amours ( i ) ,

'i) Les lecteurs remarf|«eronl aussi Lieu fjue nous ,

192 MÉHOIHES

Tandis qa'aux bords du Kil, le liéros de la France,

Des Manielucks ailiers foudroyaii la puissance ,

Apprivoisait l'orgueil de ce fleuve indompié.

Et pri'parait au loin son immortalité. ^ ,

Que dis-je? à ses travaux j'associai moi-même

Mon nom qui se parait de sa gloire suprême ;

Dans mon timide vol il daigna m'cnhardir;

A mes premiers accents je le vis applaudir.

Hclas ! pourquoi faïu-il que ma muse cphcmère

Ne puisse h cet Achille offrir un autre Homcre?

Je dirais ses exploits; et mon rnpide essor

Mais d'Icare toiybé craignons le irisle sort. Qu'un autre ose vanter , en des vers dignes d'elles , D' Arcole et de Lodi les palmes immortelles ; Qu'il ose , par le feu d'un prophétique vers , Foudroyer Albion et lui ravir les uicrs; ^ Moi , du jeune héros que chérit la victoire, En d'informes essais défigurant la gloire , A peine ai-je esquissé ses plus faibles rayons; J'hésite, je m'effraye, et brise mes crayons.

PASCAL (Blaise ) , né à Clerraont en Aiiver* gne en iÔ25, mort à Paris en 1662. L'un des plus

dans ces vers, quelques négligences qui n'échapperont pas à l'auteur lui-même , lorsqu'il mettra la dernière main à son ouvrage j les chants remplis d'amours sont une expression faible et prosaïque. L'Egypte a été subjuguée trop souvent pour que le mot indompté jouisse s'appliquer au ]Vil • mais en général le ton de ces vers est très-noble; ils rappèlent d'ailleurs de glorieux souvenirs qui se lient à l'état de splendeur oii la France est aujourd'hui portée , et qu'aucun Français n'eût osé prévoir. M, Parseval , en les consacrant dans son poème , acquittait, pour ainsi dire, ime dette nationale envers le jeune héros qui commençait alors une carrière seiuée depuis de tant de merveilles.

SUR LA LITTÉRATURE. IqS

illustres écrivains du siècle de Louis XIV. On sait qu'à l'âge de douze ans , par la seule force de son génie , il parvint à découvrir sans maître , et à démontrer les trente-deux premières propositions d'Euclide. Ce prodige s'est à peu près renouvelé depuis dans MM. de l'Hôpital et Clairaut. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que Pascal , quoique né avec une vocation si décidée pour la géométrie , fut en même temps un très-bel esprit et un homme de génie. Il ne se trompa, en matière de goût, que sur la seule poésie , dont, malgré ses rares talents , il ne se formait aucune idée. A la vérité, il mourut avant que les satires de Boileau , les tragédies de Racine, et les chef-d'oeuvres de Molière et de La Fontaine eussent paru : ce qui le rend infiniment plus excusable que ceux de nos philosophes modernes qui se sont exposés de nos jours à déraisonner sur la poésie, faute de la connaître.

Un prodige de Pascal, plus grand que celui de quelques propositions de mathématiques devinées à douze ans , c'est l'excellent ouvrage des Lettres Provinciales , modèle à la fois de la plaisanterie la plus délicate et de l'éloquence la plus véhémente ; écrit avec tant de pureté , qu'on doit attribuer au seul Pascal l'honneur d'avoir fixé la langue , surtout si l'on considère que ces Lettres sont de l'année i656, et antérieures de huit ans à la première ti'agédie de Racine.

Ces fameuses Lettres subsisteront toujours , quoique, dans le moment où nous écrivons, l'ordre des Jésuites paraisse éteint. Les esprits superficiels , qui n'y verraient qu'un vaudeville du temps , se tromperaient d'autant plus , qu'un chef-d'oeuvre d'éloquence est de tous les âges. Pascal ne s'arrêta pas , dans son sujet, aux faibles nuances dont se serait contenté un écrivain qui n'eût été qu'ingénieux. Mais ayant saisi en homme de génie tous les traits qui devaient imprimer un caractère de vie à son tableau , il a immortalisé ce qui n'eût été que passager sans lui ; et, dans les révolutions du temps, les Jésuites peut-être seront moins connus par euxmêmes que par les Provinciales. C'est ainsi qu'Eschine nous est encore présent dans la belle harangue que prononça Démostlicne contre lui , et que les sophistes d'Athènes sont, pour ainsi dire , encore sous nos yeux dans l'excellente comédie des Nuées.

Les Pensées de Pascal sur la religion, quoique le mérite en soit inégal , renferment de grandes beautés ; mais il y aurait de la mauvaise foi à les juger toutes à la rigueur, attendu qu'elles sont moins un ouvrage fini, que le projet d'un ouvrage.

Pascal ne fut point de l'Académie Française.

PASTORET ( N. DE ) , de l'Académie des Inscriptions , né à Marseille en 17^6. Il est peu

SUR LÀ LITTÉRATURE. igS

de bons esprits qui ^ dans leur première jeunesse,n'ayent voulu s'essayer dans Fart des vers. Nous en avons vu de M. Pastoret , qui annonçaient les plus heureuses dispositions; mais sans doute il a cru la poésie inconciliable avec les fonctions sérieuses de la magistrature. Né pour honorer rétat quelconque qu'il eût embrassé, et honorant le sien en effet, il n'a pu cependant ( et nous l'en félicitons ) lui faire le sacrifice entier de sa passion pouv les Lettres. Très-jeune encore, il avait enrichi déjà les Mémoires de son académie de plusieurs dissertations savantes. L'ouvrage qu'il a intitulé De Zoroastre , Confucius et Mahomet comparés comme sectaires , législateurs et mora-' listes^ et qui a remporté le prix de l'Académie des Inscriptions, est, sous ces rapports, un ouvrage très-estimable.

On a de lui , sous le titre Des Lois pénales , tin écrit publié peu de temps après, et qui ne lui fait pas moins d'honneur. Cet ouvrage , dans lequel l'auteur nous paraît avoir approfondi ce que Bécaria n'a fait qu'effleurer daus son traité des Délits et des Peines , mérite , de la part de ceux que le gouvernement a chaigés de nous donner \\i\ Code criminel , une attention particulière.

Nous avons moins suivi la carrière politique de M. Pastoret , que les commencements de sa carrière littéraire, qui nous avaient vivement intéressés ; mais ou assure qu'il a porté dans les

igS MÉMOIRES

affaires publiques le même esprit de sagesse et de maturité qui nous a paru caractériser ses ouvrages. Telle est du moins Fopinion générale qu'il a donnée de lui, et que nous en avions conçue nous-mêmes.

PATU ( Claude-pierre ) , né à Paris en 1726, mort en lySy. La mort prématurée de ce jeune homme estimable doit être regardée comme un malheur pour la littérature. Il avait cultivé, par rétude approfondie de plusieurs langues , les heureuses dispositions que la naturelui avaitdonnées ; et personne n'était plus capable que lui de se faire une réputation brillante , soit par sa prose , soit par ses vers.

Sa comédie des Adieux du Goût fut très-accueillie du public, et le méritait par les heureux détails dont elle est remplie. Il publia , deux ans après , une traduction élégante et fidèle de plusieurs petites pièces du théâtre anglais , et entre autres du célèbre opéra du Gueux. Ce recueil a fourni à M. Sédaine un de ses meilleurs ouvrages , et à M. Collé l'idée de la pièce intéressante qu'il a donnée sous le titre de la Partie de chasse de Henri IV.

Plein de ce noble enthousiasme qu'inspire , surtout aux jeunes gens , un homme de génie , M. Patu fit avec nous , en lySô, le voyage de Genève ; pour y rendre à M. de Voltaire l'hom-

mage que lui devaient tous les gens de lettres. Nous avons sous les yeux plusieurs témoignages des sentiments dont l'honorait cet illustre écrivain, et de l'opinion avantageuse qu'il avait de ses talents. M. Patu joignait en effet à un esprit supérieur les principes et l'amour du bon goût; et, sans doute , il eût retardé la décadence dont notre littérature était déjà menacée. 11 avait vu ^ec douleur les commencements de cette secte impérieuse et hautaine , qui, sous le masque de la philosophie, prétendait exclusivement à la considération, se croyait la dispensatrice de la gloire , et se proposait enfin d'asservir la république des lettres aux caprices de ses prosélytes. 11 semblait prévoir leur audace, leur jalousie , leur manège, leur intolérance : aussi nous écrivait-il alors , dans la juste indignation qu'il en ressentait : Initium sapientice , timor philosophorum,

PAVILLON (Etienne) , de l'Académie Française , né à Paris en i632, inort 1706. 11 y a de la délicatesse et du naturel dans ses petites poésies , qui lui donnèrent une réputation assez biea acquise encore pour son temps ; mais un poète, qui n'aurait aujourd'hui que de pareils titres de célébrité , ne serait guère connu que par le Mercure , s'il n'était pas très-riche , et s'il n'avait pas une bonne table. Le règne des Bouquets , des JjMadrigaux , des Epithalaraes , est à peu près

passé comme celui des Triolets et des Ballade5. Les Fantaisies passeront à leur tour.

PÉLOUX DE CLAIRFONTAINE (Pierre- André), néà Paris en 1727. Ployez, àson sujet, notre article LUGE DE LANCIVAL. Ajoutez iseulement qu'il a lait une seconde tragédie , intitulée Busiris y qui n'a été ni imprimée ni représentée , mais dont sa famille a le manuscrit.

PELLEGRIN ( l'abbé Simon-Joseph ) , né h Marseille en 1 665, mort à Paris en 174^. La pauvreté le rendit ridicule. Un comédien osa le jouer en plein théâtre , et railler uniquement sa misère, sans que le public se soit soulevé contre cette indécence inhumaine. L'abbé Pellegrin , homme doux, simple, modeste et honnête, avait le malheur de travailler pour vivre , et pour faire subsister une famille nombreuse, à laquelle il sacrifiait souvent son propre nécessaire. Ses vertus ne le sauvèrent pas du mépris ; cependant on ne doit pas oublier qu'il a fait la tragédie de Pélopëe , ouvrage qui ferait beaucoup d'honneur à ceux de nos modernes qui affichent le plus de préteiuions ; l'opéra de Jephté , supérieur à cette tragédie , et la comédie du Nouveau- Monde..

PELLISSG^" (Paul ) , né à Beziers en 1624 , mort à Versailles en 1675. Ce ne sont ni ses vers.

galants, ni ses ouvrages de controverse, ni son Histoire de l'Académie Française, trop défigurée par des noms obscurs , ni enfin son Histoire de la Conquête de la Franclie-Comté, quoique trèsbien écrite , qui lui assureront une réputation immortelle ; mais c'est le courage et l'éloquence qu'il déploya , du fond de la Bastille , en faveur de Fouquet, malheureux et prisonnier comme lui. Les Mémoires qu'il fit pour la défense de cet illustre infortmié , sont du genre des beaux plaidoyers de Cicéron , comme l'a judicieuse^ ment observé Voltaire, et ne méritent p^s moins de célébrité. -1- -jl"

Pellisson était né protestant; et si Ton en croit les écrivains de cette communion , il crut devoir faire aux bienfaits de Louis XIV le sacrifice d'une religion que ce prince n'aimait pas,. et qu'il était résolu de proscrire. Mais , est-ce donc l'intrépide défenseur de Fouquet , à qui l'on pourrait supposer une pareille politique ? Peut-être donna-t-il lieu à ces conjectures malignes , par l'espèce de passion qu'il témoigna pour le rôle de convertisseur , dans le temps de la révocation de l'édit de Nantes , et surtout par le malheur qu'il eut de mourir sans sacrements ; malheur attesté par l'épigrarame suivante :

Ne jugeons jamais d'une vie Que son flambleau ne soit éteint ; Pellisson est mort en impie , Et La Fontaine comme un saint.

Mais les épigrammes ne prouvent rien ; et nous répétons encore qu'il n'est pas vraisemblable que le même homme qui avait annoncé un si grand caractère dans la défense de Foùquet, eût été capable des ménagements politiques que lui prête la malignité. 11 est vrai que , dans le cœur humain, les contradictions se concilient, et que souvent les extrêmes se touchent.

PERRAULT(Charles), de l'Académie Française , né en 1626, mort en lyoS. Il a contribué à l'établissement de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, sous la protection de Colbert. Il a fait pour les enfants de petits contes pleins de naturel, qui plaisent d'autant plus à cet âge, qu'ils ne sont ni philosophiques ni moraux. Mais il ne devait pas mettre en vers ennuyeux celui de Peaud'Ane, et partir de là surtout, pour écrire contre Homère et Virgile. Il n'entendait certainement pas le premier de ces poètes : aussi Boileau , dans la dispute qu'il eut avec Perrault sur Homère , n'eut besoin, pour triompher, que de relever les bévues continuelles de son adversaire. C'est dans un poème sur le siècle de Louis-le- Grand , publié en 1G87 > ^"^ l'auteur àePeau-d' Ane ewiveprit , pour la première fois , de rabaisser l'auteur de l'Iliade. Ce poème commençait ainsi :

La docte antiquité fuj toujours veneraHp; '1i' ne ia iiouvc pas cependant aJorabI«

Sm LA LITTÉRATURE. 20Ï

L'homme qui écrivait de ce style n'était pas né pour sentir les beautés d'Homère.

Perrault a eu pour partisans les philosophes Fontenelle , Terrasson , La Motte et Boindin ; mais son paradoxe eut pour ennemis le grand Condé , Boileau, Racine et tous les gens de goût. C'est un préjugé bien fâcheux contre l'opinion favorable au parti des modernes , qu'elle ait toujours été méprisée par les seuls hommes qui fussent capables de balancer la gloire des anciens ^ cependant cette opinion bizarre est encore favorisée de nos jours par l'orgueil philosophique.

Onalu avec surprise, à l'article Encyclopédie du. Dictionnaire encyclopédique, qu'aucun homme de lettres du siècle de Louis XIV ( que Diderot, auteur de cet article, appelé le siècle pusillanime du goût) n'eût été digne de fournira cette fameuse compilation une page qu'on daignât lire aujourd'hui. 11 n'en excepte que Perrault , et les philosophes dont nous venons de parler.

L'auteur de cette singulière assertion a-t-ildonc pu la hasarder sérieusement , surtout dans le même article où nous avons vu qu'il avait fait une peinture si fidèle de la monstrueuse difformité de cette même compilation (i) ? Quoi ! Corneille n'aurait pas été digne de fournir sur la tragédie , Molière sur la comédie, Boileau sur la poétique,

(') Vorez l'article Diderot.

La Fontaine sur la fable , Rousseau sur l'cde , La Bruyère sur les mœurs, Bossuet sur l'éloquence , une page que l'on daignât lire aujourd'hui ! Et cette gloire, refusée à de si grands hommes , aurait été précisément réservée aux auteurs des Bijoux indiscrets , à^ Annette et Liibin , de Grigri, de la Vision , et à la foule de nos compilateurs philosophes !

JlisiinfteneaUs , amici.

Nous avouons que, dans cet immense Alphabet des connaissances humaines , en vingt volumes in-folio, il se trouve un fragment de Montesquieu, des articles de Voltaire, de d' Alembert, de Rousseau, et de quelques autres hommes célèbres, ainsi que plusieurs morceaux fournis par des artistes éclairés. Mais pourquoi cent auteurs du premier mérite ont-ils mieux aimé tenir au siècle pusillanime du goût , que de coopérer à ce grand dictionnaire ?

Pourquoi a-t-on annoncé comme le plus beau monument du siècle, comme un monument de génie , mie masse indigeste à laquelle tant d'écrivains distingués n'ont pas même daigné fournir un article ?

Pourquoi assujettir au ridicule désordre d^une nomenclature alphabétique toutes les sciences et tous les arts, de manière que, parla multitude de renvois qu'entraîne nécessairement cette mé-

thode , OU plutôt ce défaut de méthode , il faut parcourii' les vingt énormes volumes pour savoir précisément comment se fait une aiguille ?

Pourquoi s'être flatté d'avoir donné la description fidèle de tous les arts , pour avoir semé çà et là quelques notices imparfaites et superficielles, tandis que TAcadémie des Sciences , si respectable à toute l'Europe, s'occupe , depuis environ un siècle , à donner celte même description dans un ordre bien plus convenable , et qu'elle n'a pu remplir encore à cet égard qu'une faible partie de ses engagements ?

Pourquoi tant de larcins déguisés sous le nom d'articles ? pourquoi tant de paradoxes dangereux sous le nom de vérités utiles? pourquoi tant d'erreurs de géographie , d'histoire , de morale , de goût , qui dupent à chaque moment la confiance ou la curiosité du lecteur? pourquoi tant d'impertinences érigées en préceptes , surtout en matière de littérature ? pourquoi , comme Voltaire en convient lui-même, tant de déclamations p)uériles et de lieux communs insipides ?...(i). Mais les pourquoi ne finiraient jamais.

PETIT-RA.DEL( Louis-Charles), né à Paris en 1757.

Dans notre édition précédente , nous avions

(i) Voltaire , Siècle de Louis XI K,

annoncé les savantes conjectures de M. Radeî y fondées sur les découvertes qu^il a faites en Italie de plusieurs monuments dWchitecture militaire, dont la construction irrégulière et bizarre remonte évidemment à des siècles plus éloignés que celle de tous les monuments connus. Cette construction qui appartient exclusivement à ces édifices , et que les anciens ont caractérisée sous les noms d'ouvrages , de murs , de remparts des Cyclopes, semble prouver l'existence d'un peuple fort antérieur , non seulement aux Etrusques , mais à toutes les nations qui , dans l'opinion vulgaire, ont habité primitivement l'Italie. L^Institut de France , à qui M. Radel fit part de ses découvertes , était le seul juge capable d'en apprécier le mérite ; et, d'après différents Mémoires que cette compagnie savante jugea dignes de son attention , l'auteur fut appelé luimême au rang de ses juges. Cette distinction , qu'il était loin d'espérer , et l'avantage qu'il eut de se concilier si promptement les suffrages des anciens membres de l'Académie des Inscriptions, annonçaient déjà l'estime qu'on y faisait de ces découvertes , et présageaient le jugement favorable que celte Académie vient d'en porter dans le rapport qu'elle en a fait à Sa Majesté Impériale ; rapport dont nous joignons ici Texlrait:

«M.Petit-Radelalepremierconçul'idéeclefaire M distinguer, dans les diverses constructions ou

SUR LA LITTÉRATURE. 2o5

» plutôt SLibslruclions des murs antiques , quelles i) sont les parties anciennement ruinées qu'on doit M re£5arder comme appartenant aux époques des >) fondations primitives de ces villes. Parlant j), du principe que des constructions, faites dans )) des systèmes absolument opposés et exclusifs, » doivent appartenir à des colonies différentes , » il montre que ces ruines formées de blocs en w polyèdres irrégiiliers eis^ms ciment, attribuées )) jusqu'alors par tous les antiquaires, soit auxl » Romains , soit même aux Golhs et aux Sar- » rasins , sont les mêmes constructions Cyclo- » péennes qui ont été décrites par les écrivains )) grecs , et dont l'origine remonte incontesta- » blement à la pins haute antiquité : d'où il » conclut que , ces constructions étant sem- » blables et dans les assises inférieures des murs » des plus anciennes villes de la Grèce et dans » celles des murs des plus anciennes bourgades )) de l'Ilalie , il doit s'ensuivre que plusieurs de )) ces monuments furent l'ouvrage des antiques » dynasties auxquelles les anciennes traditions, » recueillies par Denis d'Halicarnasse , attribuent » la civilisation primitive de ces contrées. Sans M prononcer sur le degré de certitude des opi- » nions proposées par l'auteur , nous disons )) qu'on ne peut les taxer d'être fondées sur des » suppositions gratuites , et que la manière dont » ilenvisage l'ensemble de l'histoire des temps n héroïques s'accorde irès-bien avec ce que

2o6 MÉMOIRE^

)) nous en connaissions déjà , et avec les nou-' » veaux points de vue qu'il présente , à l'aide » d'une critique ingénieuse dont il ne doit les » élémens à aucun auteur ancien ni moderne. »

Appuyées sur des preuves très-fortes ( comme l'examen sévère que nous en avons fait nous en a convaincus ) , les opinions de M. Radel sortent de la classe des conjecturesoiinousles avions d'abord placées , et deviènent des découvertes d'autant plus précieuses , qu'elles nous promettent une introduction toute nouvelle à l'ancienne histoire de l'Italie et de la Grèce. Leur importance prend même chaque jour , si nous l'osons dire , un caractère phis solennel par le mouvement de curiosité qu'elles excitent en Europe. Déjà l'Angleterre , l'Allemagne, et Rome elle-même , commencent à s'occuper de cette route ignorée jusqu'ici, et que M. Radel \ient d'ouvrir. On va même jusqu'à publier , avant lui , des ouvrages qui pourraient lui faire disputer ses découvertes , si les journaux français et étrangers n'eussent pas, en les annonçant , fixé leur date de manière à prévenir tous les doutes.

Autant les recherches des antiquaires méritent peu d'attention , lorsqu'elles ne portent que sur des objets d'une curiosité vaine, et dont il ne peut naître aucun résultat, autant elles nous paraissent respectables lorsqu'elles tendent à agrandir la science et à donner une nouvelle faca à l'histoire du monde.

Nous nous souvenons d'avoir écrit , dans notre jeunesse , une Histoire des premiers siècles de Rome, quelques années après que M. de Pouilly eut répandu sur ces premiers siècles le scepticisme de ses paradoxes. Ils ont été renouvelés depuis dans un ouvrage, d'ailleurs très-estimable, de M. Lévesque, ouvrage dont nous avons oublié de parler à son article, et qui n'a rien changé à notre opinion sur le degré de certitude que méritent ces faits historiques. On peut voir, dans le Discours préliminaire de notre histoire de ces premiers siècles , combien nous étions loin de partager le pyrrhonisme de M. de Pouilly, dont le savant abbé Salliernous paraît avoir démontré l'exagération, et que nous persistons à regarder comme insoutenable. Nous aimions , dans nos premières années , ce genre d'études ; et, quoique parvenus au déclin de notre carrière, nous avouons que nous serions très-flattés de voir la réalité historique des anciens rois de la Grèce mieux établie encore que celle des premiers rois de Rome , par les découvertes d'un écrivain qui nous intéresse à plus d'un titre (i).

(i) M. Petit-Radel , nomme Conservateur de la Bibliothèque Mazarine par Sa Majesté Impériale qui a bien voulu nous en confier l'administration , est à la fois notre collègue et notre beau-frère. Il appartient à une famille respectable qui compte encore parmi ses membres uu architecte célèbre et un savant médecin , et à laquelle BOUS nous sommes allies en épousant le- :' sœur.

Indépendamment du nouveau jour que M. Radel se propose de répandre sur IHistoire dans un ouvrage déjà fort avancé , et qui a dû lui coûter de longs travaux , il a rédigé , dans le style lapidaire des anciens, les fastes du héros de la France; composition unique en son genre, et dont les journalisies n'ont point parlé apparemment par le peu d'habitude qu'ils ont de ce style : mais, dans le rapport de l'Institut que nous avons cité , et sans doute d'après le jugement qu'en a porté le Vatron (i) de Rome moderne, ces inscriptions ont été jugées dignes du bon siècle.

L'auteur a préféré avec raison, et par le conseil du magistrat éclairé qui préside au département de la Seine , la langue latine qui est encore la langue universelle de l'Europe , à noire propre langue embarrassée d'articles qui ne lui permettent ni la même énergie ni la même précision. Les inscriptions de l'histoire sont moins faites pour le peuple que pour les hommes instruits ; celte raison seule nous paraîtrait prépondérante en faveur de la préférence que mérite la langue latine. Nous savons que c'était Topinion du célèbre Mirabeau, et qu'elle devait par conséquent être adoptée par un magistrat qui s'honore d'avoir été son ami , et qui méritait d'en être aimé.

(0 M. Yiscontt.

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Picard ( Louis-Betsoit ) , né a Paris en 1 769. Il était, comme Molière, à la têie d'une troupe de comédiens qu'il alimentait de ses ouvrages. Que ce rapprochement n'effarouche pas , nous ne comparons que les situations et non les talents. Mais s'il reste à Paris un théâtre où l'on ait encore le plaisir de rire de bon coeur et à bon titre, et qui ait conservé quelque trace de l'esprit et de la gaîlé de l'ancien temps , nous ne balançons pas à citer celui de Picard. Il y a non seulement d'heureuses saillies, mais des scènes- fort agréables dans la plupart de ses pièces. Il en est quelques-unes , telles que le Collatéral, les Conjec-turcs , la Petite Ville, qui avaient fait juger qu'en certaines parties (ce qui ne seraitpas de nos jours un faible mérite) l'auteur pourrait rivaliser avec Dancourt. Mais il en est d'autres d\m genre et d'un ton plus élevés, dans lesquelles même il entre quelques intentions philosophiques , V Entrée dans le monde , p^r exemple , et les 31arionnettes y malgré la singularité du litre , qui prouvent, à ce qu'il nous semble, qu'en abusant un peu moins de son excessive fécondité ,^ en mettant plus de soin et de sévérité dans la composition et dans le style de ses pièces, et surtout en se réduisant à la prose, Fauteur pourrait s'élever jusqu'à la vraie comédie. C'est à quoi nous l'invitons , s'il veut remplir la vocation qu'il nous paraît avoir reçue de la nature.

Au talent facile dont il a donné tant de preuves, il joignait le mérite d'être sur la scène un acteur d'une vérité d'autant plus piquante, cm'il ne la déshonorait par aucune charge.

PIEYRE ( N. ) , né à Nîmes. Sa comédie de V Ecole des Pères , nous paraît un ouvrage plein de mérite. Ce n'est point , à la vérité , une comédie dans le genre de Molière ; mais depuis les meilleures pièces de la Chaussée, c'est ce qye nous avons vu de plus estimable dans ce genre moral. Peut-être, comme elle est envers , désirerait-on qu'elle fût écrite avsc plus de verve , mais elle ne peut l'être du moins avec plus de raison. Nul abus d'esprit , nulle affectation dans le style , une morale pure et sévère , telle qu'elle est indispensable au théâtre , mais sans aucune exagération ; ce qui nous semble très-digne d'éloge.

Dans quelques-uns de ces mauvais ouvrages , auxquels on a donné le nom de drames , et qui ont éteint la bonne comédie , on a vu des têtes ridiculement exaltées nous accabler de leurs, déclamations philosophiques. M. Pieyre n'a rien de commun avec ces prédicateurs énergumènes ; il se tient dans ce juste milieu qui caractérise une tête saine et bien organisée. Son personnage de père nous a paru aussi bien tracé qu'il pût l'être, et depuis long-temps on n'avait vu sur la scène française un ouvrage plus complètement estimable.

Tous ceux qui ont tu cette comédie dans sa nouveauté, regretteront long-temps la figure charmante et Fingénuité noble de mademoiselle Olivier dans le personnage de Rosalie. Cette jeune actrice , qui réunissait là décence aux grâces, fut enlevée aux voeux du public, par une mort prématurée , à l'époque même du succès de l'Ecole des Pères.

Depuis cette comédie , M. Pieyre a fait imprimer la Maison de U Oncle , en cinq actes et en vers, dans laquelle on ne retrouve aucune trace du talent que Tauteur paraissait annoncer dans son premier ouvrage. 11 est doue vrai que le mérite d'un premier essai n'est pas toujours un sûr garant de l'avenir d'un jeune écrivain , et qu'il faut se défier des espérances trop légèrement conçues. Voyez l'article Collin-d'Harleville.

P1R0N( Alexis) , né à Dijon en 1689, "lort à Paris en 1773. La Métronianie , quelques épigrammes excellentes , et un petit nombre de pièces fugitives dans lesquelles il a montré un esprit' original et un vrai talent , soiVt ses titres de gloire^ et ce qui portera son nom à la postérité. Tout cela formerait à peine un volume ; et des éditeurs indiscrets ont publié les oeuvres de ce poète en sept gros tomes qui sont restés chez les libraires.

Ce n'est pas qu'à la rigueur on ne pût admettre encore dans ce recueil la tragédie de Giistaue ,

qui s*est maintenue au théâtre , non par le style , mais parla force des situations , et celle de Cartes (i) f en faveur d'une très-belle scène, défigurée cependant quelquefois par des vers bizarres. Que l'on y eût joint encore, si on le voulait, la comédie des Fi/s Ingrats , que nous avons vu remettre sans aucun succès, le tout n'eût formé que deux petits volumes , d'un mérite très-inégal; mais c'en était bien assez pom' des éditeurs jaloux de sa gloire.

Nous sommes sévères à regret, mais on nous pardonnera cette sévérité si l'on pense que, pendant la vie dé Piron , on l'opposa souvent à Voltaire, comme un rival qui le surpassait en génie,

(i) Dans celte tragédie de Cortès , Piron eut la maladresse de vouloir faire porter sur les conquérants espagnols l'intérêt de sa pièce , en avili.'^.sant les malheureux Mexicains. Voltaire s'était bien gardé de faire une pareille faute en traitant le sujet d'^/z^'/e. Piron, d'ailleurs, eu dégradant le caractère de Montézume , jusqu'au point de le rendre méprisable , n'a pas, à beaucoup près, relevé celui de Cortès : il en a fait une espèce de chevalier errant, qui n'a cherché un nouveau monde, et ne s'est signalé par des exploits inouis , que pour plaire à une froide Elvire à laquelle on ne prend aucun intérêt. L'auteur n'a pas senti que cet amour ne pouvait qui2 dégrader Cortès lui-même. Son héroïsme n'est plus que le délire d'une passion extravagante , et l'on ne voit plus en lui qu'un brigand d'Europe , excité par un sentiment romanesque à la destruction de tout un peuple.

SUR LA LITTÉRATURE. 2l3

et que Piroii lui-même eut la maladresse de laisser entrevoir qu'il le croyait.

Cet écrivain a toujours été reconnu pour lui homme d'un talent original et de beaucoup d'esprit. Nous-mêmes nous avons cru caractériser assez heureusement sa Méiromanie par ce vers :

Ciief-d'œuvre oii Tart s'approclia du génie.

Nous croyons qu'il n'a fait que s'en approcher, parce qu'en effet presque tous les caractères de cette comédie si piquante , et si vivement dialoguée , ne sont pas dans la nature. Où trouverait-on, excepté dans les Visionnaires de Desmarets , un fou de l'espèce de Francaleu , un homme qui a la manie de faire des vers et qui convient lui-même que la rime et la raison n'}^ sont pas trop exactes , un homme qui s'accroche aux passants pour trouver , dit-il , un auditeur bénévole ou non, dut-ii ronfler debout? où trouverait-on une servante qui s'exprimât aussi poétiquement et avec autant de verve que Lisette , un valet, non moins poète, etfamiliarisé avec le style figuré, au point de dire , en parlant de son maître :

Je n'poncls de sa barcjuc en dépit de Neptune?

Nous nous rappelons d'avoir été , dans notre jeunesse , un des plus passionnés admirateurs de la Métromanie. L'extrême difficulté que l'auteur avait dû vaincre , pour remplir cinq actes avec un sujet qui semblait offrir si peu de matière ,

Sl/j. MEMOIRES

était surtout ce qui nous frappait : mais alors noiiS n'avions point assez médité l'art de Molière, et nous n'avions pas assez présent le sujetbeaucoup plus ingrat des Femmes savantes , dont il a fait ime de ses meilleures comédies. Elle ne pouvait devenir ce qu'elle est que dans les mains d'un aussi grand maître ; et ce qui laÉtend vraiment étonnante , c'est que Molière ne trouve ses ressources que dans son génie. Quelque stérile que paraisse son sujet, il s'y renferme uniquement , il en tire toutes ses situations et tous les traits comiques dont il sait l'enrichir. L'abondance de Piron n'est au contraire qu'un effort d'esprit ; la plupart des situations de la Métromanie pourraient s'appliquer à toute autre pièce ; à quelques égards enfin cette charmante comédie n'est qu'un prestige. Cependant elle est si riche en détails heureux, elle étincèle de traits si piquants , on y trouve tant de scènes ingénieusemeut amenées, que , malgré ses fautes , elle passera toujours pour un des plus brillants ouvrages de ce siècle , et qui suffirait seul à la gloire de Piron.

Telle est, dans l'opinion publiqi-e ,1a prépondérance d'un seul ouvrage de génie sur une foule d'écrits estimables d'ailleurs, mais relégués dans la classe des productions commîmes. Dès qu'une fois une nation est enrichie de plusieurs chefd'oevres , tout écrivain qui ne se sera point élevé sensiblement au dessus de son siècle, nepeut plus

SUIl LA LITTÉRATURE. 2l5

espérer que des succès médiocres. Il faut ou se frayer des routes nouvelles , ou du raoins ajouter quelque degré de perfection à des genres déjà connus , pour laisser de soi un long souvenir. Mais comment se flatter d"y réussir , lorsque tous les genres semblent épuisés? C'est là précisément le triomphe de la difficulté vaincue.

Il est vrai qu'alors un seul ouvrage d'un grand caractère peut immortaliser son auteur. Nous voyons que cet honneur n'est pas toujours acheté par de gros volumes. Anacréon , avec quelques odes charmantes, mais d'un genre original , qui conserve encore le nom du poète ; Tibulle et Catulle , avec im petit nombre de vers heureux ; Chapelle, peut-être , avec son seul P~orage ',Viron, avec sa. Jkfétromajiie , perceront plus loin, dans l'avenir , que beaucoup d'auteurs plus féconds , à qui cependant on ne pourrait refuser , sans injustice , un rang distingué parmi les beaux, esprits de leur temps.

Si Fou est jaloux de prévenir en quelque sorte les jugements futurs, et de se former par avance quelque idée de ce petit nombre d'ouvrages privilégiés qu'on voit encore paraître à la suite d'un siècle de gloire , et qui porteront infailliblement à la postérité les noms de leurs auteurs , il ne faut qu'interroger les passions mêmes des artistes ou des gens de lettres. Toute production, contre laquelle ils se seront soulevés avec le plus de

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