TRESSAN
A Franconville, ce mercredi.
Vous n'avez pas , mon cher et aimable voisin , entendu parler de moi depuis long-temps , et ce n'est pas ma faute. Je ne suis de retour que d'hier au soir à mon hermitage j je n'ai pu m'échapper plus tôt aux bontés du Palais-Royal , et à l'amitié de quelques sociétés. Mon voyage d'Argenteuil a bien animé le désir que j'ai de profiter de la vôtre : madame de Tressan pense de même , et madame Palisssot a bien fait notre conquête. Quiconque aimera l'esprit et
les grâces naturelles, lui rendra le même hommage. Madame votre fille , votre aimable amie , votre enfant , tout cela forme un groupe que l'Albane se plairait à peindre, et qui vous fait jouir d'un bonheur pur que je A'^oudrais souvent partager.
Mes chevaux se reposent aujourd'hui ; demain ils seraient à vos ordres , si madame Palissot me donnait ceux que nous désirons : si vous pouvez quitter un jour votre immense parc pour venir dans mon hermitage, nous en serons bien reconnaissants. .
J'ai rendu un bon service ^ l'Académie : c'était à moi à tirer les officiers qui iront complimenter le roi après les couches de la reine, et j'ai écrit à M. le duc de Nivernois qu'une des Muses avait conduit ma main pour le nommer directeur, et que je les en S(|upçonnais toutes : il m'a fait une réponse charmante.
J'ai promis de dîner samedi prochain au Palais-Royal. Eh ! qui pourrait manquer de parole à la meilleure et la plus aimable des princesses? Je n'ai donc que demain et vendredi à rester ici : si vous pouvez m'accorder l'un de ces deux jours , je vous prie en grâce d'engager M. de Ptosset de venir avec vous ; et si vous avez quelqu'ami chez vous , amenez-le en une maison où vous êtes le maître.
J'ai vu M. Pissot pour mon grand ouvrage sur l'Electricité ; il m'a répondu en Normand , et m'a remis au mois de janvier ou février pour l'imprimer ^ ce qui ne m'arrange point.
Il m'arrive l'aventure la plus fâcheuse. Vous savez que j'ai fait embarquer mon fils aîné sur le vaiss(^au du comte de Kerguelen , qui était muni de tous les passeports possibles des puissances maritimes, et même de l'amiraulé d'Angleterre; malgré cela , et contre le droit des gens , un corsaire anglais a pris son vaisseau le lendemain de sa
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sortie de Paîmbœuf , et l'a conduit à Kinsale en Irlande, On les a pillés et faits prisonniers. M. de Kergnelen m'écrit qu'il espère que milord Sandowich lui fera rendre* sa liberté. Mais , en attendant, mon pauvre fils crie , et nie prie de lui envoyer de l'argent. Je lue suis épuisé pour lui envoyer 7,200 livres à INantes. Si IM. Moutard voulait s'arranger avec moi , et me faire une avance, je Ini remettrais mon manuscrit, auquel je n'ai qu'un chapitre à augmenter^ mais je ne vaux rien pour le lui proposer, et ce ne serait que par la médiation d'un ami tel que vous, que je pourrais lui faire cette proposition. Yoyez s'il serait possible de lui en parler; mais ne faites à ce sujet que ce qui peut ne vous compromettre, ni moi non plus. Adieu , mon cher et aimable voisin : recevez les assurances de mon tendre et durable attachement ,
TRESSAN , lieutenant-général.
Plus de compliments entre nous, je vous en supplie. Je ne vaux pas Atticus , mais j'ai ses sentiments en vous écrivant.
Note relative à V article Voltaire, pa^e 435 , oïL elle est annoncée.
Ce qui donne infiniment de prix aux Lettres de Voltaire, qui ne sont ni ampoulées comme celles de Balzac , ni maniérées comme celles de Yoiture;, c'est non seulement l'esprit qui en fait le charme, mais le grand usage et l'excellent ton de bonne compagnie qu'elles respirent, et qu'il avaitpuisé à sa source dès sa première jeunesse: aussi M. de Laharpe , qui n'a pas à se féliciter des mêmes avantages,
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et à qui nous sommes loin de le reprocher , aurait-il dil s'abstenir de lui prêter , dans sa Correspondance russe , un esprit qui ne fut jamais le sien , et de le faire parler d'une manière entièrement opposée à son caractère. Il suppose, par exemple, que M. de Voltaire me dit, quand je lui portai la Dunciade , « que ce n'était pas assez d'être mé- » chant , mais qu'il fallait être gai ». i°. M. de Laharpe imagine ce qui n'est pas ; je n'ai jamais porté la Dunciade à M. de Voltaire : mais je lui en lus deux chants , le quatrième et le sixième , lorsqu'on imprimait l'ouvrage à Genève ; et non seulement il ne me dit que des choses agréables , mais il voulut que je lui fisse une seconde lecture du quatrième chant : voilà l'exacte vérité que j'ai dite ailleurs avec plus de détails.
2°. Ceux qui savent combien il mettait de grâces et de politesse dans l'accueil qu'il faisait aux gens de lettres, et surtout à ceux qui venaient de loin , uniquement pour voir en lui la merveille de l'Europe, ne reconnaîtront, dans le propos dur et grossier que lui prête M. de I^aharpc , que le style sans égard et sans mesure dont M. de Laharpe luimême avait malheureusement contracté l'habitude, et qui n'a jamais ressemblé à celui de Voltaire.
C'est ainsi que , dans cette même Correspondance russe, il a la bonté de me prêter une réponse que je ne lui ai pas faite , et dans laquelle , s'il voulait qu'on la crût vraie , il devait un peu moins négliger la vraisemblance. Il raconte que m'aj^ant demandé un jour ( ce qui n'eut pas été Irèspoli ) d'oii me venait la fureur d'insulter une foule de gens dont je n'avais point à me plaindre , je lui répondis qu'ennuyé et dégoûté de tout, j'étais dévoré de bile et d'humeur , au point qu'il me fallait un Poinsinet pour me faire rire; et il en conclut que je faisais une satire comme on prendune médecine. Je lui restitue cette; Saillie
d'imagination , à laquelle personne ne m'a reconnu; mais pour l'opposer à lui-même sans aucune fiction , et sans m'exposer de sa part à un desaveu , je me permettrai de rappeler ici la lettre qu'il me fit l'honneur de m'écrire à l'instant même où la Dimciade venait de paraître , et qui se trouve cite'e en entier parmi les pièces relatives à ce poème, à la fin de mon second volume. On y verra l'intérêt qu'il prenait à l'ouvrage , combien il en vantait la gaîté , et combien il semblait indigné qu'une douzaine de mauvais auteurs, qui nous avaient tant de fois ennuyés, ne nous permissent pas de nous en dédommager une seule fois , en riant à leurs dépens.
Je lui en opposerai une seconde qui n'est pas moins curieuse , sous un rapport différent , et qui confirmera le reproche qu'on lui a fait souvent, d'avoir deux poitls et deux mesures. La voici :
« Vous devez être persuadé , Monsieur , que je sais )) distinguer les éloges raisonnes et sentis que vous voulez » bien me donner, de la foule des compliments vagues et >' vulgaires que j'ai reçus et que je reçois. Vous entendez » mon langage et j'entends le vôtre , nous devons être « tranquilles tous deux. Vous devez être sur de mon es- » time autant que je suis flatté de la vôtre. C'est avec » plaisir que je trouve l'occasion de vous dire ici combien » je fais cas de l'esprit , de lagcitté et du style qui régnent » dans plusieurs de vos ouvrages. // est vrai que nous 5) avons embrassé tous deux un parti bien différent : mais » on peut se sauver dans toutes les sectes (i)^ et d'ai!-
(i) Remarquez (jiie M. de Laharpe se senaii dt-jh du mot propre en d^uuaac le nom de secte a la uouvelle pliilosopliie.
)) leurs nous ne serons jamais apostats (i) ni l'un ni )) Vautre, et nous n'en serons pas plus ennemis pour )) cela. »
Le reste de cette lettre est parfaitement indifFérent, et ne roule que sur le projet qu'avait M. de Laharpe, quoiqu'il fût devenu philosophe , de veuir me voir à la campagne.
Autre Note relative à la page 455 de l'article Voltaire.
' Datss une lettre que A^oltaire écrivait à M. de Cideville, et qui se trouve dans sa Correspondance ge'nérale , pag. 92 du 4^^ volume de notre édition de ses Œuvres , il parle de ce brouillard de philosophie qui commençait à se répandre sur notre horizon^ et par ce passage remai'quable , il prouve assez qu'il ne le voyait pas avec plaisir.
« On se mêle , dit-il , de raisonner ; le sentiment , 3) l'imagination et les grâces sont bannis. Un homme qui )) aurait vécu sous Louis XIY , et qui reviendrait axi » monde , ne reconnaîtrait plus les Français j il croirait » que les Allemands ont conquis ce pays-ci. Les belles- )) lettres périssent à vue d'œil. Ce n'est pas que je sois » fâché que la philosophie soit cultivée j mais je ne vou- » drais pas qu'elle devînt un tyran qui exclut tout le reste. » Elle n'est en France qu'une mode qui succède à d'au- )) très, et qui passera à son tour. »
(i) Il t'iait loin de prJvoir alors les impressions victorieuses de lu Grùce, et Tabjuraiion (ju'ii leraii un jour de ses anciens principes.
Anecdote importante sur la correspondance de M. DE Voltaire avec F Auteur.
M. AuGKR , conmi par un éloge de Boileau qui obtint, il y a quelques années , le prix de l'Académie Française, a donné , l'année dernière , un supplément , en deux volumes, aux Lettres de Voltaire, en promettant, dans un avis préliminaire, que son recueil ne contiendrait aucune des Lettres déjà publiéesdans l'édition de Rhell. Cependant les Lettres i64, 1^3 , i85 , 188 et 214 de son premier volume , s'y retrouvent , à quelque différence de date près , exactement les mêiues que dans cette édition. Je serais encore à portée d'indiquer plusieurs autres doubles emplois qui prouvent combien il est aisé de faire des volumes en donnant , comme neuf, ce qui est déjà dans toutes les bibliothèques.
Mais ce qui de sa part est bien plus inexcusable , -c'est d'avoir osé me faire , dans ce supplénaent , une esjièce d'imputation de faux , contre laquelle j'ai déjà rtJclamé (1). Voici le fait :
M. de Voltaire , m'écrivit , sous la date du 24 septembre , une lettre que j'ai constamment insérée dans la collection de mes œuvres , et qui se trouve dansTéditioa actuelle, tome-I'"" , page 461.
M. Auger, dans le premier volume de son supplément,
(i) \oycz le Courrier de rEurope el des Spectacles ^ du /j avril i8o8.
a donné , sous la date d'octobre , la même lettre accompagaée de la note siiivante :
« Cette lettre est aussi imprimée dans le recueil des
» œuvres de M. Palissot, malgré la prière que Voltaire lui
3) avait faite de ne point la publier. Nous la donnons ici,
» parce que la copie que nous en avons, écrite de la main
» du secrétaire deYoltaire, diffère beaucoup delà lettre
j) que M, Palissot a imprimée. Ce n^ était donc pas pour
>> rien que Voltaire fais ait faire ^ de sa correspondance
)) as'ec cet homme de lettres , des copies ne varietur. »
Si M. Auger eut pris la peine , comme la décence le lui prescrivait , de passer cliez moi avant de hasarder cette note injurieuse, je lui aurais montré l'original de la lettre qu'il me soupçonne d'avoir falsifiée. Cet original, timbré Genève , m'est adressé , rue Basse-du-Rçmpart , où je demeurais alors ^ il est daté de la main même de Voltaire , en tête de la première page , et dans ces termes : ^a château de Fernej- , par Genève , 24 septembre. Quoique le millésime n'y soit pas énoncé , la lettre est bien de 1760. Elle^est écrite par un secrétaire , mais terminée par six lignes de la propre main de Voltaire , et revêtue de la signature T^. Je l'ai publiée pendant la vie de ce grand liomme, ce qui est encore à remarquer ; je l'ai publiée , dis-je, telle qu'elle me fut adressée. La copie que M. Auger a imprimée, et qui en diffère , paraît donc pseudonvme j ou si elle est véritablement de la main d'un secrétaire de Voltaire , elle ne peut être que le projet de celle qui m'est parvenue , mais corrigée par Voltaire luimême , et parfaitement conforme aux éditions que j'en ai données. M. Auger s'est donc permis envers moi un procédé que je ne qualifie point ^ j'aime à croire qu'il se le reprochera.
Quant à la liberté que j'ai prise de publier les lettres de
Voltaire , elle m'était impérieusement commandée par la nécessité de me défendre , ainsi que je le lui mandai dans ma réponse. Pouvait-il d'ailleurs se plaindre sérieusement de la publicité que je leur avais donnée , lorsque lui-même avait permis qu'on les imprimât dans un recueil intitulé les Facéties Parisiennes , recueil qui ne méritait que son mépris ?