RAYNOUARD (N
Son début dans la carrière dramatique n'est pas, comme nous l'avions nous-mêmes pensé d'après l'opinion commune, Vi ims^édie des l^enip/iers. 11 existc.it de lui un Caton d'U tique , imprimé à cette époque où la France, si cruellement oppriinée par des brigands obscurs quelle s était donné pour maîtres , portait à l'eNcès le délire de sa prétendis e liberté , et n'applaudissait que des maximes démagogiques. Le Caton de M. Raynouard ne lit pas cependant alors une grande fortune , et il en reste à peine aujourd'hui un faible souvenir. (Jette pièce en eifet était loin d'annoncer l'homme qui devait , peu d'années après , t bleuir sur la scène un succès très-brill:;nt, et mérité à bien des égards. Le talent poétique
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manquait absolument à la tragédie de Caton , et il s'annonce du moins par intervalles dans celle des Templiers , qiioiqu'en général le style en soit médiocre et dénué de couleur. Mais l'importance d'un fait très-intéressant par lui-même , et à qui rien ne ressemble dans lliistoire , éleva sans doute le talent du poète fort au dessus de ce que semblait promettre son premier essai. Ce n'est pas que , dans les Templiers , les personnages de Philippe-le-Bel , de Jeanne de Navarre , du chancelier Nogaret, et du connétable , n'ayent paru très-insipides : mais le caractère du grand-maître, Jacques de Molay, est très-noblement soutenu ; et l'idée seule d'avoir fait du jeune Marigny, à l'insu de son père , un chevalier du Temple , pénétré d'amour et de respect pour son ordre, dont son père est le plus implacable ennemi , nous paraît une invention fort heureuse , et qui devait assurer le succès de la pièce. On y trouve d^ailleurs , dans une scène entre Jacques de Molay et le jeune Marigny , un trait que la situation rend presque sublime , et qui a été parfaitement rendu par Saint-Prix , chargé du rôle du grand-maître. Enfin la pièce est terminée par un récit plein de chaleur : ainsi, malgré tous ses défauts , l'ouvrage n'est pas d'une- main vulgaire.
La médiocrité du style peut n'être pas sans remède , si M. Raynouard , qui paraît n'admirer que faiblement Racine , en comparaison de Cor-
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neilie , veut; cependant étudier im peu l'harmonie savante et îe coloris brillant du premier de ces poètes. Corneille sans doute a mérité Fadmiration de son siècle et du nôtre ; mais , comme Ta très-bien dit M. de Labarpe , un auteur médiocre le choisira toujours pour maitre de préférence à Racine , parce qu'il est bien plus aisé d'imiter son incorrection et les nombreux défauts qui tièncjjt à 1 âge où il a vécu , que la perfection désespérante de son rival. Racine n'est pas d'ailleurs , comme l'a dit M. R.aynouard dans son Discours académique , uniquement recommandable par la manière dont il a traité les passions tendres. Plusieurs scènes de 3Î ithridate ; le personnage entier d'Acomat dans la tragédie de Bajazet ; Britannicus , un de ses plus beaux ouvrages , prouvent qu'au moins il pouvait balancer Corneille , et , par son chef - d'œuvie à!Athalie , nous croyons qu'il l'a surpassé.
Nous parlons du Discouis académique de M. Raynouard , à qui , en eliet , l'Académie a ouvert ses portes pour la seule tragédie dts 'Templiers , tandis qu'elles restèrent fermées à Voltaire , après la Henriade , OEdipe , Bruliis y Zaïre, Alzire , la Mort de César, Mahomet „ Mërope , etc. , etc. Voilà ce que produisent la différence des temps et la décadence trop sensible des arts. Pour peu qu'elle continue, l'Académie finira par se donner des membres qui
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n'auront en que le mérite de se taire , et ce n'est pas ce qu'elle aura fait de plus maladroit.
REGNARD ( JEArs-FRANÇois ) , né à Paris en. 1647, mort en 1709. Le second de nos poètes Ccvaiques , dans l'opinion commune , mais placé à une distance prescjue infinie de Molière, quoiqu'il soit supérieur à la plupart de ceux qu'on regarde comme les successeurs de ce grand homme. On trouve chez lui plus que chez eux cette force comique si précieuse , et dont les exemples deviènent plus rares de jour en jour sur notre scène. L'eujoùnient, la plaisanterie, la gaîté dominent principalement dans ses ouvrages: mais dans la' comédie du Joueur, il s'est élevé au-dessus de lui-même ; et s il a défiguré cette pièce par les rôles très-inutiles et très-déplacés de la Comtesse et du Marquis , il en a peint le principal caractère comme il devait l'être. Ccpendantj aujourd'hui que toutes les bornes des arts çont confondues , on a osé dire , à l'occasion de je ne sais quel drame anglais transplanté sur notre scène , que Regnard n'avait qu'indiqué le sujet , et que le traducteur de la pièce anglaise l'avait rempli. Ce n'est pas un des moins absurdes jugements que le mauvais goût ait portés dans ce siècle , et rien ne serait plus facile à prouver. Le drame de Béverley ne nous présente qu'ua furieux qui doit avoir peu de modèles, même V. iQ
en Anglaterre, et que son caractère forcené conduirait infailliblement à Tyburn : la comédie de Regnard est , au contraire , la yraie peinture d'un Joueur tel que nos moeurs pouvaient en admettre la représentation. On voit dans le lointain, et pour ainsi dire dans la perspective théâtrale , qu'ayant commencé par être dupe, il pourrait finir par être fripon. C'est là que le poète doit l'abandonner. Si l'horoscope d'un pareil joueur vient à se remplir , il n'appai tiendra plus à la scène, mais aux tribunaux. Il suffit, pour la correction que la comédie peut se proposer, qu'on Tait représenté perdant sa maîtresse , déshérité et voisin des plus grands malheurs. Le personnage de 1^out-à-bas est placé , par le génie même, pour faire entrevoir à des spectateurs délicats jusqu'oii la passion du jeu peut conduire; et c'en est assez pour des Français. En un mot, la manie du Joueur de Regnard n'est qu'un vice que Thalie peut réprimer par le ridicule; et la hénésie monstrueuse de Béverley devient im crime que les lois seules doivent arrêter par la crainte des supplices. Ces observations peuvent s'étendre à la plupart de ces autres drames d'un genre horrible et sombre , dont on a dérobé , les sujets à la Tournelle pour, en infecter notre théâtre.
Peut-être nous objectera-t-on que le but des spectacles étant de donner aux hommes de grandes
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leçons , ce serait une inconséquence que cVeu exclure les tragédies bourgeoises , infiniment plus rapprochées de nos moeirs, et par conséquent plus utiles que les tragédies boinées uniquement à la classe des princes. Cette observalion spécieuse , et si souvent alléguée , n'a pu prévaloir encore sur la répugnance des gens de goût pour ces drames atroces. Essayons de prouver ( dussions-nous franchir un peu nos limites) que les motifs de cette répugnance sont fondés sur la raison même.
Que Sixte V , pour parvenir au pontificat ; que Cromwel , pour monter au trône , se pci*mètent tous les crimes de la politique et de l'ambition, ces crimes se concilient cependant avec une sorte d'élévation de sentiments qui en dirainue l'horreur. Ils conservent quelque chose d^imposant par la grandeur même des objets dont ces ambitieux sont occupés : aussi de pareils personnages ont-ils précisément le caractère qui convient à la dignité de la scène. Mais que , dans un l'ang inférieur , un bourgeois , pour supplanter son égal dans un petit emploi subalterne , ou même, si Ton veut, pour s'élever à une place de haute finance, se permète des crimes à peu près semblables , on ne voit plus que l'histoire abominable et dégoûtante d'un scélérat obscur, réservé pour la Grève , et qu'un spectacle atroce , indigne de la curiosité des honnêtes gens. Voilà ce quefei-
gnent de ne pas entendre les partisans de ces drames monstrueux dont on s'obstine à déshononer le théâtre.
Qu'on nous représente Caton s'immolant luimême pour ne pas survivre à la liberté de sa patrie , il ne peut en résulter aucun danger pour la société ; la situation de Caton est si différente de celle où se trouvent les spectateurs ; ce grand homme est si supérieur à notre vulgaire de la cour et de la ville , qu'assurément il ne viendra dans la pensée à personne d'attenter à sa vie pour imiter le héros d'Utique : mais qu'on nous présente un homme de notre sphère , se livrant aux mêmes excès de désespoir pour des maux que nous sommes tous dans l'habitude d'éprouver , alors vous verrez naître une foule de suicides ; cette fureur se répandra dans les conditions les plus communes j, et les moeurs de vos citoyens , de douces qu'elles étaient , pourront devenir féroces et cruelles. Nous osons dire que cet inconvénient , auquel peut-être on n'a point assez réfléchi , eût déjà mérité l'attention du gouvernement.
En voilà sans doute beaucoup trop sur une révolution que Regnard eût été bien éloigné de prévoir. Tant que nous conserverons le caractère français , il est à croire que le genre triste et sombre ne prévaudra pas sur la gaîté pleine de sel et de grâces de ce poète comique. Personne n'a écrit avec plus de verve et de saillie , et n'a
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fait un usage plus heureux du ridicule. On peut lui reprocher seulement de n'avoir observé que très-peu de caractères, de jouer trop souvent sur le mot , et d'alîier quelquefois la mauvaise à la bonne plaisanterie.
Toutes ses pièces d'intrigue , dans lesquelles il faut placer le Légataire au premier rang , sont dialoguées de la manière la plus vive , la plus naturelle, la plus piquante. Nous ne connaissons rien de plus gai que le Pœtour imprévu. Enfin , quoique Regnard n'ait pas embelli les Ménechines de Plante autant que Molière avait embelli les sujets de l^ Avare et à'Amphytrion , puisés dans la même source , il aura joui de 1 honneur d'être cité long-temps immédiatement après ce grand homme. 11 est possible , à la vérité, qu'il ne garde pas toujours ce même rang , parce qu'il n'a pas réimi au mérite de la gaîté les vues d'un observateur profond , et parce qu'il est trop peu philosophe pour un poète comique : mais il n'en, conservera pas moins une réputation très-distinguée.
Despréaux , à qui il était réservé d'être l'ami de tous les vrais talents , connut le prix de ceux de Regnard , qui lui dédia ses Ménechmes.
Les libraires , au lieu de grossir le recueil de ses OEuvres de quelques Satires assez froides , et dont on n'est pas certain qu'il soit l'auteur , auraient dû y ajouter les scènes ingénieuses et pi-
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qualités que Regnard avait données à rancien Théâtre Italien. Ce spectacle , aujourd'hui déshonoré par des farces si absurdes, méritait alors d'occuper des hommes célèbres. La liberté et la plaisanterie hardie qui y régnaient peuvent nous retracer quelque idée de la comédie antique et du genre d'Aristophane. Boileau appelait ce théâtre un grenier à sel , quoique lui-même , à l'occasion de sa Satire des femmes , n'y eût pas été ménagé ; et Racine voulait y faire représenter sa comédie des Plaideurs,
Une singularité digne d'attention dans la vie de Regnard , c'est qu'après avoir été long-temps esclave à Alger , il voyagea successivement dans toute l'Europe, et fut le premier Français' qui alla jusqu'en Laponie. Ayant remonté le fleuve Torno , et pénétré jusqu'à la njer Glaciale j il grava sur un rocher ces vers heureux :
Gallia nos genuit ; t^iclit n os ^frica ; Gangem Jlaiisintus , F.uropainque oculis lustiawirniis omneni. Casihus et variis acti , temlque lunriqiie , Hic tandem stetimus , noLis iibi ilejïiit oibis.
Regnard ne fut point de l'Académie Fran* çaise.
REGNIER ( Mathurin ) , né à Chartres en 1673 , mort en 161 3. Le précurseur de Boileau dans le genre satirique , qui lui a fait une très^ grande réputation. Il eut, comme ce dernier.
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l'avantage de voir beaucoup de ses vers devenir proverbes en naissant. Quoique son style ait vieilli , c'est encore, en son genre, un des meilleurs modèles que Ion puisse étudier. Il est plein de sens , d'énergie , de vigueur; et Boileau, qui jugeait si bien de la convenance des styles , ne put y ajouter que de la correction et, de l'élégance ; mais le poète moderne a d'ailleurs plus de gaîié , de finesse , de grâces , des tours plus variés , des railleries plus délicates , en un mot un sel plus attique , et surtout infiniment plus d'égard pour les bienséances.
Nous pensons , à la vérité , qu'il y aurait dans ce siècle un excès de rigueur à vouloir assujettir l'imagination de nos poètes à des lois trop austères, et à traiter de cyniques des peintures enjouées , telles que notre La Fontaine a pu s'en permettre d'après l'Arioste, et diaprés la plupart des écrivains les plus généralement estimés chez les nations voisines. Pourquoi nous donnerionsnous des entraves que des peuples plus religieux, plus sévères que nous , ne se sont point données? Loin de nous flfbt soupçon de vouloir encourager la licence : mais il nous semble que de tout temps une convention générale a permis à la poésie des libertés qu'elle interdit rigoureusement à la prose. La raison de cette différence est sensible. Tout ce qui est facilCiSans être agréable ne suppose aucun talent, et ne mérite
par conséquent aucune indulgence : or , quoi ds plus facile et de plus capable de révolter \es esprits délicats , que de braver la décence dans une langue qui est celle de tout le monde î Telle est sans doute la cause secrète du mépris public pour quelques ouvrages licencieux , comme les Bijoux Indiscrets , par exemple , tandis que l'Arioste , La Fontaine, et le petit nombre d'écrivains qui leur ressemblent , sont le charme des connaisseurs. C^est que la poésie s'adresse plus à l'imagination qu'aux sens, et qu'elle porte, si on l'ose dire , sa gaze avec elle. Les difficultés qu'elle est forcée de vaincre , le joug de la rime qu'elle doit porter sans gêne , en s'imposant toujours la nécessité du mot propre , le langage ligure qu'elle emploie , enfin la réunion des talents qu'elle suppose, sollicitent, en faveur du poète , l'indulgence de tous ceux qui , par leur état, ne sont point condamnés à l'hypocrisie. Que ^expression soit chaste, et jamais, aux yeux des gens du monde , l'écrivain n'aura péché contre les bienséances. Ce n'est donc pas pour les liber es qu'il a pu se permettre , xjue nous reprochons à Régnier d'avoir donné un mauvais exemple ; c'est au contraire parce que , sans ménagement pour ses lecteurs , il les a conduits dans des lieux de débauche ; c'est que , dans le style le plus familier , il a peint dos objets crapuleux, dégoûtants même pour quiconque a conservé
quelque pudeur ; c'est qu'enfin il n'est qu'ordulier dans quelques-unes de ses Satires , et qu'au lieu d'un coloris avoué des Muses , il n'a employé que des crayons grossiers dont la licence n'est rachetée par aucune grâce.
R.ESNEL (Fabbé Jean-Frais çois du ), de l'Académie Française et de celle des Inscriptions , né à Rouen en 1692 , mort à Paris en 176 1. Il a le premier traduit en vers V Essai sur l'Homme, et V Essai sur la critique de Pope , et ces deux traductions sont très-agréables. Nous savons que Voltaire , ami particulier de l'abbé du Resnel , l'avait fort encouragé à exercer ses talents sur ces deux ouvrages , et qu'il citait souvent avec complaisance le traducteur , quoiqu'il entendît très- bien l'original.
En effet, il est impossible de ne pas reconnaître dans l'abbé du Resnel un talent très-heureux pour la poésie didactique : on trouve chez lui sans doute , comme chez tous les traducteurs connus , des morceaux de choix qu'il a travaillés de préférence ; mais on voit partout un homme parfaitement instruit des deux langues, et qui le? possédait avec goût.
On lui a reproché de n'être pas toujours fidèle; c'est peut-être un défaut inévitable dans les traductions en vers ; mais il eût été juste de remar-
zBo MÉMOIRES
quer qu'il a prêté quelquefois de la noblesse c£ des grâces à son modèle.
Nous finissions cet article , lorsqu'on nous a fait lire la traduction en vers de V Essai sur V Homme , par M. Fontanes. En général , elle prouve beaucoup de talent , et nous convenons qu'elle est plus fidèle que celle de son prédécesseur : elle est aussi plus précise , plus nerveuse; mais elle nous semble plus sèche , plus martelée, plus tendue; et, sans vouloir donner notre goût pour loi , nous lui préférons celle de Tabbé du Resnel. Voyez l'article Foistakes.
RETZ ( J£AN-FRA^çoIS-PAlTL DE GoNDi , Cardinal de) , né en i6i,5 ; mort à Paris eu 167g. C'est peut-être Thomme le plus propre à établir la différence du caractère français au génie anglais. Né contemporain du fameux Olivier Cromwel, aussi ambitieux , aussi factieux que lui , mais, avec beaucoup plus d'esprit , infiniment moins profond et moins raisonné dans ses vues , il fit de la guerre civile une espèce de tracasserie, luie affaire de vanité plus que de combinaison , et n'employa de grands moyens que pour de petites choses : personnage plus inquiet , plus turbulent que dangereux, et , si on l'ose dire, plus fantastique que réel. Ses Mémoires sont écrits d'un style imposant, quoiqu'inégal , et ils immortaliseront la ridicule guerre de la Fronde , à peu
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près comme Boileau a immortalisé son Lutrin, Le plus bel éloge du cardinal de Retz est d'avoir su mourir en philosophe , après avoir vécu dans les convulsions de Fintrigue.
RISTEAU(Ma rie-Sophie), veuve de M. J. P. Cottin, né en lyyS, morte à Paris en 1807.
Nous réparons ici , sous le nom qu'elle portait étant fille, l'oubli c[ue nous avions fait, et que nous nous reprochons , de cette femme justement célèbre, que la. mort vient de nous enlever.
Quoique le genre des romans nous soit peu familier, nous avons lu avec trop de plaisir tous ceux de madame Cottin , pour ne pas rendre à sa mémoire tous les honneurs qui lui sont dus.
Malvinay Amélie IMansfieldy Mathilde, ou Mémoires tirés de F histoire des Croisades , sont des ouvrages charmants , et qui nous paraissent placer madame Cottin fort au-dessus de madame de Genlis , malgré son inépuisable fécondité :
On sait depuis long-temps f[iic sa fertile pliiiue Peut, tous les mois, sans peine, enfanter un volume.
Mais cet avantage , qui lui est commun avec le bienheureux Scudéri , ne peut pas balancer le mérite réel des ouvrages que nous venons de citer y et qui sont trop connus de tous nos lec-
leurs , pour ne pas nous disperlser d'en faire l'analyse.
Madame de Genlis a certainement été lue, et mérite de l'être par la facilité , l'élégance et la pureté de son style qui est du bon temps ; mais nous doutons qu'on soit tenté de la relire, non seulement parce qu'elle a trop abusé de sa plume , mais parce que dans la foule de ses productions il en est un assez grand nombre qu'elle aurait dû sacrifier pour sa gloire.
ISous avons relu, au contraire, et nous relirons plus d'une fois encore Ahina , Amélie Mansfield, et Mathilde qui respirent le plus vif et le plus tendre intérêt. La sensibilité, souvent exquise , de leur auteur, la chaleur élégante de son style annonçaient un talent très-supérieur au vain mérite d'une élégance froide qui n'est pas toujours incompatible avec l'ennui.
Aux trois romans dont nous avons donné les titres , nous pourrions ajouter Claire cFAlbe^ et Elisabeth , ou les Eocilés de Sibérie , qui contiènent aussi d'heureux détails, mais qui sont loin de la perfection des premiers. '
Madame Coltin était protestante; et la morale religieuse qu'elle a placée sans affectation dans ses ouvrages , nous paraît encore préférable à l'ostentation du zèle de madame de Genlis, qui lui a fait donner si plaisamment par Chénicr le nom de Genlis la sainte»
RIVAROL (N.), né à en 1704, enlevé aux lettres , à Berlin , par une mort prématurée, en 180 1.
L'édition complète de ses OEiwres , qui vient de paraître , a réveillé sur lui l'attention publique ; et de tous les journaux qui en ont rendu compte avec plus ou moins d^impartialité , celui qui a fait de l'auteur le portrait le plus fidèle , et qui nous a le mieux retracé ce qui restait de lui dans notre souvenir ( car nous l'avons connu personnellement ) , c'est celui dont nous empruntons cet éloge, qui n'a rien d'exagéré.
« La nature avait prodigué tous ses dons a. » Rivarol ; une taille élégante , la figure la plus » aimable , un son de voix plein d'accent et de » mélodie ; une physionomie où la vivacité et la » finesse n'excluaient pas la sensibilité; un esprit j) pénétrant , délicat , propre à tout ; de la jus- }) tesse dans le goût , de la solidité dans le rai- » sonnement , et le talent , la grâce , la séduc- » tion de la parole portée jusqu'au prestige : tel » était cet écrivain très-supérieur à ce que le )) vulgaire appelé un homme d'esprit. »
Voltaire , en le nommant le Français par excellence , l'avait caractérisé d'un seul trait ; et cependant ces perfections mêmes , et surtout le charme de sa conversation enchanteresse , paraissent avoir été l'écueil de sa gloire , ou du moins la cause qui ne lui a pas permis de s'élever
à la haute réputation que semblaient lui promettre tant de qtialités si brillantes et si rarement réunies. Fier des succès qu'il était sûr d'obtenir dans les salons , il négligea Ja gloire plus durable des travaux du cabinet , et n'y donna que les moments trop rares qu'il savait quelquefois dérober à sa paresse. Lui-même ne rougissait pas d'avouer cette indolence épicurienne qui était en eflet sa passion prédominante , et à laquelle on doit attribuer l'irrésolution continuelle et l'inconstance de son esprit. Flatté à l'excès de ses bormes fortunes de conversation qui ne lui coûtaient aucun effort , il justifia cette maxime si vraie et si heureusement exprimée dans une des Odes du poète Le Brun :
Cfux dont le prcscnt esl l'idole , JSc laissent point de souvenir ; Dans DU succès vain et frivole , Ils ont nsé leur avenir.
Il serait cependant trop injuste de penser que Rivarol ne laissera rien à la postérité.
Parmi les titres qui lui assurent l'honneur de se survivre , nous ne balançons pas à compter sa traduction de V Enfer du Dante , que Buffon , qui se connaissait si bien en style, regardait comme une espèce de création dans notre langue. Cette traduction , qui n'est pas toujours exacte , et qui ne pouvait l'être , puisqu'en Italie même , le Dante a besoin d'être éclairci par des
commentaires , prouve que Rivarol ne s'était pas borné à faire une étude très-approfondie de ce poète bizarre , original et souvent sublime, mais qu'il le connaissait mieux , et qu'il en possédait plus parfaitement la langue qu'aucun de ceux qui avaient osé le devancer , et qu'il a laissés loin de lui.
Nous ajouterons à ce premier titre son Discours sur ^universalité de la langue française , couronné par l'Académie de Berlin , et dont on peut comparer, sinon le mérite , du moins le succès à celui du célèbre Discours du philosophe de Genève sur les arts et les sciences.
Nous y joindrons plusieurs Lettres , qui sont de véritables ouvrages sur différents objets de Politique , de Grammaire et de Métaphysique , toutes remarquables par un style qui n'est pas toujours exempt de recherche et de néologisme, mais par des aperçus vraiment profonds sur des matières qu'on eût jugées inaccessibles à sa brillante imagination. Cette profondeur de vue nous a souvent fait regretter qu'un homme envers qui la nature avait été si libérale , n'eût rempli qu'imparfaitement la vocation qui l'appelait au rang des écrivains du premier ordre. Parmi ces Lettres , il en est deux adressées à M. Necker , à l'occasion du livre qu'il venait de publier sur V Importance des opinions religieuses. Dans la seconde de ces Lettres , où règne peut-être une
philosophie trop hardie , on voit combien Pauleur, qui s'est montré depuis si redoutable à nos philosophes modernes , eût été supérieur à la plupart d'entre eux , si les malheurs de la révolution , à laquelle il n'est que trop vrai qu'ils ont contribué, ne lui eussent fait sentir tout le danger de cette licence du raisonnement , lorsqu'elle n'est réprimée par aucun frein.
A ces titres vraiment honorables on ne peut se dispenser d'ajouter le Prospectus d'un nouveau Dictionnaire français , qu'il se croyait capable d'entreprendre, en se faisant illusion sur son insurmontable paresse , et dans lequel il a tracé le plan parfaitement bien conçu de cet ouvrage important qui manque à la Nation , et que l'Académie , qui n'aurait eu rien de mieux à faire , a laissé si loin de ce qu'il devrait être.
Il joignit à ce P rospectus un Discours sur la nature du langage , plein d'idées lumineuses , mais où l'on désirerait moins de divagation et plus de méthode. Ce Discours est suivi d'une récapitulation, dont les cinquante ou soixante dernières pages nous paraissent dignes de la plus sérieuse attention. Persuadé, comme le plus sage des philosophes (i), qu'il est des limites que la philosophie ne doit jamais franchir pour ne pas devenir •
(i) Bayle , voyez son article dans ces Mémoires, et son opinion si reniarc£uable sur les dangers de la pliiiosophie.
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funeste , il ose lui prescrire le terme où elle doit s'arrêter ; et ce qui doit surtout être médité par les bons esprits , il y prouve jusqu'à Févidence , du moins à ce qu'il nous semble , combien les religions , quoique plus ou moins dégradées par un mélange impur d'idées superstitieuses , dont aucune d'elles n'est entièrement exempte , importent.cependant à la stabilité des empires et au bonheur des nations.
C'est pourtant cet ouvrage , que nous regardons comme un de ceux qui ont fait le plus d'honneur à Rivarol , que madame de Genlis , dans le second volume des Soiwenirs de Félicie (i) , qualifie d'ouvrage détestable , et qui fut , ditelle , si mal reçu des Allemands , que l'auteur ne l'acheva pas.
Le peu d'accueil que les Allemands auraient fait à cet ouvrage ne prouverait rien contre son mérite; mais madame de Genlis ne pouvait ignorer que si l'auteur ne l'acheva pas , c'est qu'il fut prévenu par la mort ; et nous pensons que s'il
(i) Les Souvenirs de Félicie , ouvrage de Caillette, comme on l'eût appelé dans l'autre siècle. Le premier volume peut amuser quelques vieilles femmes , curieuses des anecdotes de leur temps , et à qui ces anecdotes rappèlent qu'elles ont existé. Le second volume est du plus mortel ennui. Les romans de madame de Genlis ( car il faut être juste ) iront plus loin que ses Souvenirs.
vivait , elle en eût parlé avec plus de réserve. Elle n'aurait pas oublié que Rivarol savait se venger ; et, en l'outrageant ainsi après sa mort , elle n'a fait que rappeler assez maladroitement à tout le monde qu'il avait pris plus d'une fois la liberté de se moquer d'elle.
Au reste , l'esprit de madame de Genlis n'est pas fort heureux lorsqu'elle veut s'ériger en juge, ce qui lui arrive trop souvent ; et, dans ce même volume de ses Souvenirs , qui sont loin de valoir ceux de madame de Caylus , elle en donne une prenve très-plaisante. A l'exemple et dans la manière d'un certain journaliste très-décrié, elle y critique dix a douze vers du premier acte de Zaïre , parmi lesquels il en est un qu'elle dénature; et, après ce tour de force, elle dit que Zaïre lui a toujours paru une pièce eoctravagante dhui bout à Vautre. Cependant , à deux pages de distance , elle avoue que le second acte est bien beau , et que, malgré beaucoup d'invraisemblances , qu^elle ne prouve pas , il règne un intérêt bien vif dans les trois derniers. On ne saurait mieux imiter son modèle. Notez qu'à l'égard de Voltaire , ainsi que nous l'avons remarqué à l'égard de Rivarol , madame de Genlis ne s'est permis ces espiègleries que lorsqu'elle était bien sûre de l'impunité.
Nous ne mettrons pas au rang des ouvrages qui honorent la mémoire de Rivarol quelques Satires
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ingénieuses , publiées dans sa jeunesse , entre autres son Petit Dictiowiaire des grands hommes , où il voulut imiter le titre de nos Petites Lettres sur de grands philosophes , et qu'une seule épigramme , variée à l'infini , rendit trèspiquant par la malignité de ses formes, mais dans lequel lui-même ne dut pas se pardonner deux ou trois injustices envers des hommes devenus depuis justement célèbres , et qu'il avait imprudemment attaqués. Cet ouvrage, plein de sel, devait nécessairement tomber par l'oubli même où sont tombés les noms bizarres , ridicules et grotesques des prétendus grands hommes qui les portaient. Quelques années ont suffi pour en éteindre complètement le souvenir. Si Boileau rendit la satire utile , et mérita le nom de a)engeur du goût, ce ne fut pas en immolant quelques victimes obscures , telles que Magnon , Du Souhait , Corbin et La Morlière , mais en attJiquant Chapelain qui avait usurpé une grande répntatiou, Scudéri qui avait osé critiquer le Cid, Pradon qui , soutenu par un duc de INevcrs et par une cabale de couriisans, avait éclipsé, un moment , un des chef-d'oenvres de Racine. Les sots , vraiment dangereux , qui commaîKlent la satire , et que , pour l'honneur des lettres , il est important de ne pas ménager, sont ceux qui ont ime apparence de talent , un peu d esprit et
beaucoup de manège. Ce sont les noms de cetie
espèce d'écrivains qui ont fait survivre la Dunciadeaux rumeurs qu'elle excita dans son origine.
Dans le dernier volume , qui sert de supplément à une compilation pleine d'ignorances et dB fautes grossières, intitulée Les Siècles littéraires de la France (i), oa trouve , sur la mort de Rivarol , une foule d'anecdotes fausses que nous sommes autorisés à démentir par le témoignage de M. Dampmartin , dont le nom est placé à son rang dans le premier volume de ces Mémoires. Voici ce que nous écrit à ce sujet cet homme respectable, entre les bras de qui Rivarol mourut à Berlin, et qui ne le perdit pas de vue dans ses derniers moments.
(( Le samedi-, 4 avril 1801 , Rivarol se sentit
(1) Dans cette compilation faite par un libraire imbccille , on met au nombre de ceux qui furent décapite's pendant la révolution le célèbre Moreau , mort en paix dans son lit, en i8o3 , comme nous l'avons dit à son article. On y parle d'un Boissy , connu par une Vie de Simonide , et l'on ignore que ce . Boissy était le fils du poète comique , à qui l'on doit le Français à Londres et les Dehors Trompeurs. On y trouve le nom d'un écrivain , nojumé Grandville, sans se douter que cet écrivain , mort Irès-jeune , était le frère du poète Le Brun. On y porte l'insolence du plagiat , jusqu'à copier mot à mot des pages entières , prises- dans des ouvrages bien antérieurs à cette compilation , sans que ces pages y soient distinguées par des guillemets , et sans en nommer les auteurs.
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w incommodé , et , le mardi suivant , ce qui » n'avait paru qu'un simple malaise , prit un » caractère très-grave. Le docteur Formey, fils w du secrétaire de l'Académie de Berlin , fut » appelé , et annonça une fluxion de poitrine » bilieuse. Dès cet instant, la tendre amitié que )) j'avais pour le malade me fit un devoir de ne )) plus le quitter.
» Il souffrit avec une constance admirable des » douleurs très-vives , et quelques momcuis de » repos luii rendaient de la sérénité. Jllori ami , i) me disait-il dans un de ces moments , malgré » les mauoc cruels que féproia'e, je ne puis haïr i) ce lit oh vous me 'vojez retenu , et qui a fait ï) long-temps le charme de ma vie. C'est au lit » que m' arrivaient y sa?is travail , mes idées les )) plus heureuses ; Fesprit venait toujours m'y » chercher , et je n'ai jamais couru après lui. » C'est dans un de ces moments de calme qu'il » se permit ce jeu de mots en parlant à son mé- )) decin : Ah ! docteur Formey , je crains bien » que vous Jie me déformiez !
» Le vendredi matin , son état parut donner » quelque lueur d'espérance ; mais le soir sa » tête s'embarrassa , et le lendemain , huitième » jour de la maladie , il ne lui restait d'autre » signe d'existence qu'une respiration pénible et )) convulsive.
« Dès la veille , deuîî personnes d'une grande
w considération , qui lui étaient tendrement alla- » clîées , avaient cru devoir apposer des scellés )) sur ses manuscrits et sur ses elïets les plus pré- )) cieux. Ce n'est pas que , dans sa douloureuse » situation , il eût éprouvé le plus léger besoin : )) ainsi rien de plus faux que cette prétendue » annonce qu'une princesse russe lit , dit-on , » insérer dans les papiers publics , et jOar laquelle )) elle s'engageait a payer ses dettes. Cette an- » nonce , peu décente , eût été d'autant moins » convenable, que cette princesse e.lle-même » et deux dames de sa société éta.ient alors » redevables à Rivarol d'environ quarante louis » pour des livres qu'il leur avait cédés. La mai- » son de campagne où l'on prétend (^u il fut » transporté ; le seigneur prussien qui lu i donna » des preuves d'amitié si touchantes ; les figues » atiiques et le nectar que , dans son délire, il » demandait avec tant d'instance, sont autant de » fables forgées à plaisir (i).
)) Tant que sa maladie dura , le comte d'T^n- » gestrum , envoyé de Suède; le major Gual- » tiéri , mort depuis ambassadeur de Prusse à la » cour d'Espagne , se conduisirent envers Rivarc d » avec autant de générosité que de délicatesse ,'
(i) Toutes ces fables sont rapportées dans la ridicule roinpilaiion dont nous parlons , et qui formerait à elle seule un voluiue de mensongssSmprime's.
» et moi qu'il avait honoré cionstamment de sa » confiance pendant son séjour à Berlin , je ne » ]e quittai qu'an moment où le prêtre qui lui >) rendait , à l'agonie , d'inutiles services , me » força de me retirer.
» Voilà , mon cher ami , le récit exact de la M mort de cet homme célèbre , qui n'a peut-être » pas atteint le haut degré de réputation auquel » il aurait pu s'élever , mais qui a prouvé, comme » vous le dites très-bien, par ce qu'il a fait, tout » ce qu'il eût été capable de faire. Recevez les » tendres assurances de mon ancienne et constante » amitié. »
ROBE DE BEAUVESET (N.), né à Vendôme en 1726 , mort en 1794* Nous avons dit, à l'article Le Mière , que les vers de cet écrivaia ressemblaient souvent à de la prose contournée avec effort , et à laquelle on aurait attaché des rimes comme par gageure ; sa poésie est cependant naturelle et mélodieuse , en comparaison de celle de Robe ; et nous ne concevons pas comment ce dernier a osé , dans une satire tudesque , lui reprocher son défaut d'harmonie. Les sons les plus durs , les plus bizarres , les plus discordants , ne donneraient qu'une taible idée du jargon barbare de ce prétendu poète , dont la muse d'ailleurs jie s'est guère exercée que sur des sujets immondes, et rendus plus
immondes encore par sa manière de les traiter. On peut en juger par son Débauché converti , pièce aiijoiird'hui méprisée dans les lieux même où elle prit naissance. La confusion et le repentir avaient jeté Fauteur dans le parti des convulsionnaires , et achevé d'aliéner sa raison. Une de ses manies favorites était d'annoncer aux Petites- Maisons l'arrivée prochaine du prophète Elie.
ROCHEFORT (Guillaume), de l'Académie des Inscriptions , ne à Lyon en lySi , mort en... La préface et les notes de sa traduction en vers de l'Iliade annonçaient un homme fortement pénétré des beautés d'Homère , et qui en avait fait une étude profonde. La traduction même , vjuoique très-éloignée de répendre à la majesté de l'original , méritait d'être encouragée. Il était en effet très-honorable pour M. de Rochefort d'avoir employé ses jeunes années à tenter une entreprise si vaste , et dans laquelle nous osons croire qu'il eût réussi , s'il n'eût regardé ce qu'il avait fait que comme un simple essai qui attendait de nouveaux soins, et peut-être le travail d'une partie de sa vie. Mais quelle gloire ne lui promettait pas un succès qui a été l'écueil de tant d'efforts ! Ce qui aurait dû l'exciter puissamment à prendre celle résolution courageuse , c'est que du moins il avait prouvé qu'une traduction de V Iliade n'était pas impossible, comuxe
La MoUe , incapable de la faire , avait voiiki le persuader ; c'est qu'il avait rendu avec du naturel , de la sensibilité , de la grâce même , plusieurs morceaux qui ne demandaient que celte espèce de mérite; c'est enfin parce qu'il s'était élevé quelquefois, dans des vers très-bien faits, à des beautés d'un ordre supérieur. Mais il eût fallu qu'il se défiât d'une facilité dangereuse , et qui dégénère trop fréquemment en mollesse ; qu'il tâchât d'égaler la précision de son original, et de donner à ses expressions plus d'énergie et de vigueur, sans blesser l'harmonie; qu'il fut, en un mot, plus souvent poète. Et comment se contenter de faibles équivalents, de tours prosaïques et communs, d'images à demi-crayonnées, lorsqu'on était pénétré, comme lui ^ du sublime d'Homère ?
M. de Rochefort avait non seulement fini sa traduction de l'Iliade , mais il publia , quelques allées après, celle de l'Odyssée. Ces deux grands ouvrages attestaient sa fécondité , mais justifiaient ce qu'il avait dit d'Homère dans son épigraphe : Hune qualem nequeo nionstrare , sed seniio tantiini,
ROCHON DE CHABANNES (Marc-Antoijne-Jacques), né en lySo, mort en 1800. Il a donné au Théâtre français la petite comédie à! Heureusement , d'après un petit conte de Mar-
HGS MÉMOIRES
montel, du même titre. Cette bagatelle réussit par le jeu plein de grâces de Mole. L'auteur, donna depuis la Matinée à la Mode, ou le Protecteur y en un acte, en prose; il était d\m esprit bien pauvre d'avoir cru remplir en un acte le riche sujet du Protecteur.
Rochon fit représenter au même théâtre une pastorale mêlée de chants et de danses, intitulée Hjlas. Cette pastorale, imitée de V Oracle et des Grâces de Saint-Foix , n'avait pas même le mérite de la délicatesse du style. (Jn fut étonné que la muse champêtre eût précisément fait choix du style graveleux. Ce fut apparemment pour s'égayer qu'un journaliste du temps , en rendant compte de cet ouvrage sans physionomie, accusa fauteur d'avoir trop imité la manière d^ Aristophane. Ce rapprochement étonna tout le monde, mais personne n'en dut être plus étonné que Rochon lui-même. Ce trait nous rappelé une bévue de Fréron , qui s'avisa de domier le ntan d'Anacréon à Vadé.
Avant que d'essayer ses talents au Théâtre de la nation, Rochon avait débuté à la Comédie italienne par le Deuil anglais, et à l'Opéra comique par une pièce intitrdée Les Filles. On ne peut, à 1 occasion de ce dernier ouvrage , se dispenser de faire remarquer l'esprit moutonnier de ces auteurs qui courent après tous les vaudevilles du moment. Saint-Foix venait de donner à la comédie
française une jolie biigatelle , dans le genre agréubie qui lui était propre, intitulée Les Hommes, Elle eut du succès. Quelques jours après, parurent les Femmes au Théâtre italien, et ensuite les Filles à FOpéra comique. On peut être sûr qu'à Paris un succès quelconque donne toujours lieu à une longue série de sottises.
Le même éciivain avait donné à l'Opéra le Seigneur bienfaisant , Alcindor , et les Prétendus ; il eut par conséquent l'honneur d'être joué à tous les théâtres; mais, à force d'avoir été profané , cet honneur avait cessé d'être une distinction. Sedaine , avec des talents très-médiocres , le petit Poinsinet même y était parvenu ; et, malgré cette singularité , aucun de ces messieurs ne laissera de souvenir.
ROGER ( François ) , né à Langres en 1776.
Une petite pièce , en un acte , intitulée Caroline ou le 7'rtZ>/e<7f/,parut, il y a quelques années, sur la scène française , et nous inspira le désir d'en connaître l'auteur. On nous nomma M.Roger, en ajoutant (ce que l'ouvrage même nous avait fait présumer) que c'était un jeune homme qui donnait son premier essai. La pièce, dont la représentation nous avait plu , ne nous fît pas moins de plaisir à la lecture. De la gaîté , du naturel , un style pur, des vers faciles , tout semblait annoncer , dans cette bagatelle ingénieuse , un talent naissant que
le public devait encourager, et qui se distinguerait un jour dans le genre de la comédie. Ces espérances ne se sont pas démenties. Une autre pièce , donnée depuis au même théâtre , sous le titre de LLJsx)cat y acheva de les confirmer, et prouva , dans le talent de l'auteur , un progrès sensible. Cette pièce , écrite en vers , comme la précédente, mais en trois actes , est du genre de la haute comédie ; le style en a la dignité , et les personnages y sont ce qu'ils doivent être d'après leurs caractères. Celui de V Avocat est plein de noblesse, et parfaitement soutenu. La jeune Cécile est très-intéressante ; enfin l'ouvrage a obtenu un plein succès , et en promet à l'auteur de plus grands , si Fesprit des affaires auxquelles il est maintenant appelé , comme membre du Corps Législatif, ne le rend pas infidèle à sa vocation dramatique.
En qualité de membre de la commission d'instruction publique pour les lycées et pour les écoles secondaires , il s'était déjà livré à différents travaux utiles, d'autant plus estimables, qu^ondoit les regarder comme un sacrifice fait à ses devoirs. En faveur des jeunes élèves, il a donné un choix fait avec goût , et proportionné à leur âge , des meilleures fables de La Fontaine , et un Théâtre classique , tous deux enrichis de notes où l'on ne trouve rien de superflu : mérite rare dans les ouvrages élémentaires , et qui n'en est que plus digne d'élos€>
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Le Théâtre classique est composé de trois tragédies, Esther, Athalie , Poljeiicte , et d'une . seule comédie , le Misantrope. Nous eussions désiré qu'à ces tragédies M. Roger eût ajouté Mërope f qui n'eut pas fait moins d'honneur à son choix. Le nom de Voltaire s'allie si naturellement à ceux de Corneille et de Racine, qu'on ne s'attendait pas à le voir oublié. Ce grand poète d'ailleurs, en publiant sa Mérope avec cette épigraphe aussi juste qu'heureuse :
Hoc legile austeri , crinien amoris abest,
semblait avoir indiqué lui-même cette tragédie comme un ouvrage destiné à devenir classique. Cette omission peut être réparée , et le sera sans doute dans une nouvelle édition. M. Roger sait trop combien la France s'honore du génie de Voltaire , pour ne pas nous savoir gré de cette remarque.
ROLLIN (Charles), né à Paris en 1661 , mort en 1740* Ancien recteur de l'Université de Paris , auteur de V Histoire Ancienne , du Traité des Etudes , etc. • •
Les jeunes gens ne puiseront jamais des leçons d'une morale plus saine et d'un goût plus épuré que dans les ouvrages de cet estimable écrivain. Formé lui-même sur les meilleurs modèles , il apprend à ne pas s'égarer , en préférant d^s
routes de caprice à celles qui nous ont été tracées par les grands hommes de 1 antiquité. Tant que ceux qui président à Téducation publique ne donneront pas eux-mêmes à leurs élèves d'autre guide que M. Rollin , on ne doit pas craindre pour les beaux arts une entière décadence.
Nous n'avons pas toujours parlé de cet auteur respectable avec autant de justice. Entraînés un moment, dans notre jeunesse, par cet esprit de mode pour lequel nous avons depuis conçu tant de mépris , éblouis par quelques réputations plus brillantes c[ue solides, nous avions dit, dans le Discours préliminaire d'une Histoire des premiers siècles de Pxorae , que M. Rollin avait peu de physionomie dans ses ouvrages. Il n'a point , sans doute j cette manière recherchée que chaque écrivain affecte aujourd hui dans riiilentiou de paraître original, ou du moins singulier. Il n'a point altéré le génie de la langue , pour lui donner dans sa prose un faux air d'enthousiasme, qui serait réprouvé , même dans la poésie. 11 ne se. distingue ni par un ton dogmatique, tranchant ou sentencieux, ni par une affectation puérile d'expressions nouvelles et de tours bizarres , ni enfin par ce jargon qui commence à se produire dans tous les genres , et à défigurer tous les styles. Il est quelquefois un peu négligé, un peu diffi-is , mais toujours pur , toujours clair , toujours élégant , et uc s'écaitant jamais de celle
noble simplicité, qui doit être le caractère de notre prose. Elle est devenue sauvage et barbare entre les mains de ceux qui ont voulu lui donner une sorte d'emphase et d'énergie outrée qu'elle ne comporte pas : c'est s'appauvrii- que de s'enrichir ainsi. Tout ce qui s'éloigne en vers du style de Boileau et de Racine, tout ce qui ne se rapproche poifit en prose de celui de Pascal ou de Bossuet, sera toujours désavoué par le goût. M. Rollin a principalement écrit pour les jeunes gens , et il a dû se proportionner à leur intelligence. On ne doit donc pas lui reprocher quelques réflexions qui paraissent un peu trop simples quand on est mûri par l'expérience. Il conservera toujours aux yeux de la postérité le caractère d'un écrivain sage , rempli de connaissances et de goût, et qui a fait passer jusque dans son style la douceur et l'aménité de ses moeurs. Ce caractère devient aujourd'hui d'autant plus remarquable , qu'il est plus rare d'en retrouver un exemple. Nous avons saisi avec empressement cette occasion de témoigner notre respect pour la mémoire de cet homme utile et justement célèbre.
RONSARD (Pierre de), né dans le Vendômois en iSaS, mort en i585. Poète français. Il eut de son vivant une si grande réputation, que mal écrire, c'était, selon un proverbe du temps,
donner des soufflets à Ronsard. 11 fut honoré des bienfaits et de la familiarité de plusieurs de nos rois. On a même conservé des vers que Charles IX lui adressa, et qui, à notre avis, sont d'une verve infiniment plus heureuse que les meilleurs vers de Ronsard. Cependant ce poète si célèbre avait pensé détruire le génie de notre langue, par la licence qu'il se dçnna d'y introduire une foule de mots purement grecs, qui rendent sa poésie presque toujours dure, bizarre et inintelligible. On peut en juger par cette épitaphe singulière , qu'il avait faite pour Marguerite de France et pour François 1" :
Ah I que Je suis marri que la muse françoise ]Sc peut dire ces mots comme fait la grégeoise , O'-ymore, Dyspomc, Olygochronien !
Certes , je les dirais du sang Vale'sien , etc.
Cette affectation ne venait que de son. érudition vraiment singulière , et dont il semblait vouloir faire parade. Mais il prétendait encore enrichir la langue d'une autre manière, en y faisant entrer indifféremment toutes les espèces de dialectes qui étaient alors et qu'on voit de nos jours en usage en France. « Il ne faut se soucier, » disait-il, si les vocables sont Gascons, Poite- » vins , Normands , Manceaux , Lyonnais , ou » d'autres pays. » C'était entreprendre d'ériger le jargon de ces différentes provinces eu autant de langues régulières; mais il ne prenait pas
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garde que ces dialectes bizarres ^ sans règle , sans principes , sans caractère , ne pouvaient former qu'un assemblage barbare , une confusion anarchique , et qu'enfin , par cette bigarrure étrange, il eût converti la langue française elle-même eu un pur jargon.
Ronsard avait d'ailleurs plusieurs des qualités qui font les grands poètes , une imagination vive, forte , hardie, de l'élévation dans l'esprit, et la connaissance des bonnes sources : mais son goût ne prit aucune supériorité sur son siècle , ou plutôt il manqua absolument de goût. Voulant tout régler, comme le dit Boileau , il brouilla tout, fit un art à sa mode ,
Et toutefois long-temps eut un heureux destin : Mais sa muse en français , parlant grec et latin , Vit, dans l'âge suivant, par un retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.
Ce fut , à ce que nous croyons , le premier de nos écrivains qui osa débuter dans la carrière de l'épopée, par son poème de la Franciade , qui est un de ses plus médiocres ouvrages. A l'exception du genre dramatique , il avait tenté tous les genres de poésie ; et l'universalité prétendue de ses talents augmenta encore sa réputation : mais cette universalité n'était qu''apparente , et la réalité de ce phénomène devait appartenir à notre siècle. Nous avons vu , dans Voltaire , l'homme universel qu'on avait cru voir faussement dans V. 1 8
ces comineiicements informes de notre llllérature.
ROSSET ( Pierre Fulcran de ) , conseiller à la cour des aides de Montpellier , mort en 1788. On ne peut lui disputer le mérite d'avoir donné , par son poème de V agriculture , le premier exemple d'un poème français purement géorgique, et d'avoir prouvé non seulement que ce genre n^est pas incompatible avec notre langue , comme le supposait un aveugle préjugé, mais qu'elle pouvait souvent en surmonter les difficultés d'une manière très-heureuse. Il est avéré que cet ouvrage était fait long-temps avant la traduction des Géorgiques de Virgile , par M. l'abbé de Lille , et avant le poème des Saisons de M. de Saint-Lambert : il est donc certain que Rosset a eu la gloire de se distinguer le premier dans cette carrière ingrate , et de tracer une route nouvelle à nos muses.
Il manque à ce premier essai , qui ne doit pas être jugé à la rigueur , beaucoup de grâces dont le sujet était susceptible , des épisodes qui auraient permis au poète de se montrer, et qui auraient jeté plus d'agrément, de variété et de vie sur la sécheresse des détails agronomiques Mais on y trouve fréquemment des morceaux trèsbien fails , et qui annonçaient dans l'auteur des talents d'autant plus rares , qu'ils étaient
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accompagnés de la plus grande modestie. Nous ne pouvons nous refuser à la satisfaction d'en citer un exemple qui paraît avoir échappé à l'attention de tous les rédacteurs des papiers publics ; il s'agit de la nécessité de cultiver des pé-pinières :
Que près de vos Jrirdins, do riches pc'pinièrcs (i) Leur assurent un jour des piaules héritières. Rcnaissanis de leurs fruits , les arbres h vos yeux Seuibient, vU'uiits encor , le.uit'ie dans ces lieux. Bientôt le jeune plant , doux espoir de sa race. Succède à SCS aïeux , croît et remplit leur place : Ainsi , près de ces murs (2) , où nos fiers vétérans , Outragés par le fer, ou courbés sous les ans, Appelés an repos après de longs services , Portent de leurs exploits les nobles cicatrices , Louis vient d'élever unasyle nouveau (3) , Heureuse pépinière, honorable berceau , Oii , d'une ligeanticfue et par l'iige flétrie , Croissent les rejetons, espoir delapatrie-
Cette comparaison nous paraît on ne peuÉ pas plus heureuse ; et nous regardons h la fois comme très-singulier et très-injuste que l'homme estimable à qui Ton ne peut contester l'honneur d'avoir étendu l'es bornes de notre langue par un ouvrage qu'on n'avait pas encore tenté , n'ait pas été admis, comme il le désirait, à l'Académie
(i) Poèuie de V Agriculture ^ chant III.
(2) Les Invalides.
(3j L'École Royale Militaire.
Française. L'âge irès-avancé qu'il avait quand iî publia son poème , était en sa faveur une recommandation de plus ; et TAcadémie , trop indulgente envers de jeunes écrivains qui pouvaient attendre leur tour , n'aurait pas dû s'exposer à ne jamais compter parmi ses membres un vieillard qui avait tant de droits à ses suffrages.
Nous savons que les Académies n'existent plus, du moins sous cette dénomination; mais, tant qu'il y aura des compagnies qui se croiront faites pour les remplacer , on ne peut trop les avertir que s'il est honteux pour elles de négliger une seule occasion d'enrichir leurs listes d'un nom fait pour les honorer , elles s'exposent à une ignominie bien plus grande , lorsqu'elles accueillent , avec trop de complaisance , de jeunes intrigans qui, n'ayant fait encore que des preuves de talents très-douteuses , n'en ont pas moins l'impudence de se mettre sur les rangs. Qu'en arrive-t-il ? Bientôt, par des ouvrages qui révèlent au grand jour toute leur médiocrité , ils deviènent les objets de la risée publique ; et la compagnie savante , humiliée de les avoir pour membres , expie par un long mépris le ridicule de son choix.
ROTROU ( Jean ) , né à Dreux en 1609, mort dans la même ville en i65o. Il eut assez de mérite pour inspirer de l'estime au grand Corneille, et pour n'être pas jaloux d'un pareil rival. Il fut
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lui-même assez grand pour refuser au cardinal de Richelieu , dont il était pensionnaire , et qu'il était si dangereux de désobliger, de se joindre aux détracteurs du Cid. Ce irait , la tragédie de Venceslas , et l'intrépidité avec laquelle Rotrou remplit ses devoirs dans sa patrie affligée d'une maladie contagieuse , rendront sa mémoire éternellement recommandable. 11 ne se croyait pas dispensé par ses talents de ce qu'il devait à son pays en qualité de citoyen; il avait pris une charge qui l'assujettissait à des fonctions pénibles, et qu'il conserva jusqu'à sa mort. On souhaiterait que nos poètes eussent le courage de limiter : ils éviteraient le reproche d'inutilité qu'on est toujours tenté de leur faire , surtout quand ils sont médiocres ; et s'ils ne pouvaient pas se dérober au ridicule, toujours armé contre les mauvais vers, ils pourraient du moins retrouver une aisance honnête , la considération , et quelquefois la gloire , dans l'exercice de leur état.
ROUSSEAU (Jean-Baptiste), né à Paris en 1669 , mort en 1740. Aucun poète , depuis Malherbe , n'a soutenu avec plus d'éclat le genre de l'Ode. Ce genre appartient à la haute poésie , il exige de l'inspiration ; mais on doit faire observer à ceux qui ont trop exagéré la réputation de Rousseau , que l'ode n'est pourtant que le premier des petits poèmes , et qu'il ne faut l'assi'-
SyS MÉMOIRES
miler ni à la tragédie ni à l^épopée : ce serait coraparer une sonate au magnifique opéra d'Aïces te (i).
Après Fode et la cantate , qui n'est elle-même qu'une ode combinée de manière à être mise en chant , le genre où Rousseau s'est le plus distingué , c'est i'épigramme. Le tour , comme Fa dit Boileau, en est très-borné, mais il est glorieux d'exceller même dans de petits ouvrages ; et Rousseau, qui a fait plus d'épigrammes qu'aucun autre de nos poètes , conservera l'honneur d'en rester le modèle. Finesse, naïveté, sel attique , enjoûment , précision, énergie, voilà le mérite que suppose ce genre qui paraît si limité; et ce qui confirme qu'il est une gloire peu commune réservée même aux petites choses.
Rousseau s'est exercé dans l'allégorie, genre froid , et qui trouve peu de lecteurs. 11 a fait aussi des épîtres très-inférieures à celles de Boileau , parce qu'elles sont remplies de recherche, de mots impropres ameiiés pour la richesse de la rime , et de figures bizarres et incohérentes. Cependant on sent toujours le poète dans les ouvrages même où Rousseau n'a point excellé , et l'on y trouve souvent des détails heureux où la raison est embellie par l'expression.
(i) Un des chef-d'œuvres du chevalier Gluck.
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Ce poète , qui n'aimait point Topera , voulut se hasarder sur la scène lyrique , et ce fut sans succès : il n''avait point la mollesse du genre. Il s'était essayé avec quelque bonheur dans la comédie ; on ne peut nier du moins que son Flatteur ne fut un caractère bien tracé. La pièce réussit en prose , et méritait cet encouragement : mais il voulut la mettre en vers , et il la gâta. Le vers de Rousseau, trop exact , et quelquefois pénible, n'avait ni le naturel , ni la facilité , ni l'enjoûraent , ni la grâce du vers comique.
II résulte de ces observations que Rousseau , sans avoir réussi dans tous les genres qu'il a tentés , doit être mis , dans quelques-uns , au rang des modèles ; ce qui suppose un très-grand talent. S'il a rarement atteint au sublime de la pensée, ila souvent , dans ses belles odes , le sublime de Fexpression.Personne n'a porté plus loin, le mécanisme heureux des vers ; mais il semble qu'il n'était pas né pour les ouvrages qui exigent une grande fécondité d idées et une vaste imagination , en un mot pour les ouvrages de longue haleine : aussi la réputation de Rousseau , pour avoir été trop exagérée , commence-t-elle à décroître un peu ; mais il en conservera toujours assez pour sa gloire.
Ce fut encore un de ces hommes que l'on se plaisait à élever pour abaisser Voltaire ; et sa mémoire , comme celle de beaucoup d'autres ^ a
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souffert de Finjustice du parallèle. Voltaire est de tous nos écrivains celui qui a embrassé le plus yasle horizon , et qui a le plus pensé. C'est ce que ces détracteurs aperçoivent enfin ; et quand le temps Faura réduit à ses justes bornes , il étonnera encore ^imagination par le nombre et la richesse de ses idées.
Il en coûta cher à Rousseau pour s'être abandonné au caractère caustique qu'il avait reçu de la nature. Boileau n'avait eu que l'enjoûment de la satire ; Rousseau en eut le fiel , et il fut persécuté. L'esprit de cabale et d'intrigue s'était perfectionné chez les écrivains médiocres , et leur avait donné des moyens de nuire inconnus jusqu'alors àleurs prédécesseurs. Quelques-uns d'eux, pour venger leur amour -propre humilié par les satires de Rousseau , imaginèrent de forger sous son nom des couplets scandaleux qui avaient le double but , et de l'écarter de l'Académie , et de le rendre odieux à la société. Cette trame affreuse réussit , et Rousseau fut l'innocente victime de cette détestable invention.
(^vie ceux qui oseraient croire encore que ce poète fut l'auteur de ces couplets , interrogent leur propre cœur , et qu'ils pèsent la persévérance généreuse avec laquelle Rousseau se refusa constamment à tous les moyens honteux de rentrer dans sa patrie. Qu'ils lisent ce qu^il écrivait avec tant d'énergie au baron de Bieteuil ; « Vous
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) savez quels sont mes sentiments, et que des ) grâces et des accommodements ne conviènent ) qu'à des fripons , et non à un honnête homme ) injustement opprimé. J'aimerais mieux être ) mort, que de sortir d'oppression par une honte ) qui serait irréparable.... J'aime bien la France , ) mais j'aime encore mieux mon honneur et la ) vérité. Quelque destinée que l'avenir me pré- ) pare , je dirai comme Philippe de Commines : ) Dieu m'afflige , il a ses raisons ; mais je pré- ) férerai toujours la condition d'être malheu- ) reux avec courage , à celle d'être heureux avec infamie. »
Que ces mêmes personnes , dont ici nous interrogeons le coeur, songent que Rousseau a tenu le même langage jusque dans ces moments terribles où l'homme, n'ayant plus rien à perdre, semble au-dessus de toute crainte et de tout déguisement ; qu entm ces mêmes personnes songent encore qu'un des plus irréconciliables ennemis de Rousseau , que Boindin , outragé lui-même dans les couplets , a protesté jusqu'à sa mort que Rousseau n'en était pas l'an leur ; et nous osons croire quenos lecteurs n'en seront pasmioius persuadés que nous.
Ce qui nous confirme encore dans cette opinion , c'est que ces couplets , si malignement vantés , ne sont en effet qu'un tissu d'injures grossières , presque dénuées d'esprit , et qu'on y
voit tout au plus une imi talion maladroite de cette siiîgulière richesse de rimes que Rousseau affectait quelquefois , et qu'il est sifacile de contrefaire.
La cause qui a pu jeter si long-temps du pyrrlionisme sur cette malheureuse histoire , il faut l'avouer, c'est que Rousseau , intérieurement convaincu de son innocence , mais effrayé des suites de l'accusationrépandue sourdement contre lui , eut l'imprudence de croire qu'il ne pouvait se laver du soupçon d^avoir fait les couplets , qu'en faisant connaître celui que , par un sentiment de persuasion intime , et des vraisemblances très-fortes, il avait lieu d'en regarder comme Fauteur. D'accusé il devint mal-à-propos accusateur ; il ne sentit point que les preuves légales lui manquaient; et, dans l'impossibilité où il se trouva de les fournir, il iut justement condamné , moins comme auteur des couplets, que parce qu'il avait employé des moyens illégitimes pour les attribuer au plus violent de ses ennemis , et àl'hommc qu'il soupçonnait le plus de les avoir faits.
Au reste, nous devons, àlagloire de Voltaire, reproduire ici ce témoignage de la justice qu'il rendit enfin à Rousseau après sa mort. Voici ce qu'il écrivit à M. de Ségui eu 174^ •'
K J'ai reçu , Monsieur , la lettre que vous )) m'avez fait Ihonneur de m'écrire, avec votre » projet de souscription pour les OEuvres du cé- )) îèbrc poète dont vous étiez l'ami. Je me mets
Sun I- A L I T T É R A T L' R Ti. 2.?xi
>i très-volontiers au rang des souscripteurs, quoi- » que j'aye été malheureusement au raug de ses )) enneuiis les plus déclarés. Je vous avouerai » même que cette inimitié pesait beaucoup h mon » cœur. Jai toujours pensé , j'ai dit , j'ai écrit » que les gens de lettres devraient être tous frères... » Il semblait aue la destinée, eji me conduisant » dans la ville où l'illustre et malheureux Rousn seau a lini ses jours , me ménageât une réconj) ciliation avec lui. L'espèce de maladie dont il » était accablé, m'a privé de celte consolation » que nous avions tous deux également souhai- )) tée. L'amour de la paix Teût emporté sur tous )) les sujets d'aigreur qu'on avait semés entre )) nous. Ses talents, ses malheurs , et ce que j'ai » oui dire ici de son caractère, ont banni de mon » coeur tout ressentiment, et n'ont laissé mes )) yeux ouverts qu'à son mérite. »
Si Voltaire, en parlant de ce grand poète, s'est depuis exprimé d'une manière moins décente , et moins honorable pour lui-même , cette variation ne peut être regardée que comme une inconsécpience qui ôte à son jugement sur Rousseau toute espèce d'autorité.
ROUSSEAU ( Jeain -Jacques ) , né à Genève en 17 12 , mort en 1778. C'est un des plus beaux génies de ce siècle , un homme d'un naturel peu vulgaire j n'aimant à ressembler à personne , et
inaiiifesiant peut-être un peu trop une sorte de singularité, soit dans sa conduite, soit dans ses. écrits, comme on n'a pas manqué de le lui reprocher. Mais , sans nous arrêter à ce qui n'est point du ressort de ces Mémoires , essayons d^apprécier cet auteur célèbre , en nous préservant à la fois d une critique outrée et d'une admiration fanatique.
De tous nos écrivains modernes , il est assurément un de ceux, qui pensent avec le plus de profondeur , dont les sentiments sont les plus mâles , les plus énergiques. La liberté, l'humanité , la patrie , la religion même , au moins la naturelle (exception rare en sa faveur) : voilà les grands objets qui ont allumé son enthousiasme, et qui font lire ses ouvrages avec tant de plaisir. On ne peut l'accuser, comme beaucoup d'autres, d'avoir souvent répété , avec une emphase étudiée , le mot imposant de "vertu , plutôt que d^en avoir inspiré le sentiment. Quand il parle de nos devoirs, des principes essentiels à notre bonheur, du respect que l'homme se doit à lui-même , et qu'il doit à ses semblables , c'est avec une abondance , un charme , une force qui ne sauraient venir que du coeur. On voit qu'il s'est nourri de bonne heure de la lecture des anciens auteurs grecs et romains. Ces vertus républicaines qu'ils nous ont dépeintes, le ravissent, le transportent, et paraissent souvent l'inspirer. Si son respect
pour eiles n'allait pas quelquefois jusqu'à l'excès, nous avons presque dit jusqu'à Tidolàtrie , on partagerait plus volontiers ce noble enthousiasme de l'auteur : mais , dominé par son imagination trop ardente, et par on ne sait quelle manie de n;baisser ses contemporains , il ne voit jamais dans ceux-ci que des pygmées, et dans les autres que des géants , par lesquels il semble vouloir nous humilier, et peut-être nous décourager.'
On ne peut nier que son Discours contre les Sciences, couronné par une savante académie , ne soit un chef-d'œuvre d'éloquence. Il n'a voulu ( a-t-on souvent^ répété à cet égard comme à bien d'autres ) que se jouer de sa plume et de ses lecteurs. Tel que certains sophistes de l'antiquité, il paraît se plaire à combattre toutes les opinions reçues , et à défendre les paradoxes les plus bizarres : mais nous croyons que souvent on a mal saisi sa pensée , et que souvent aussi la chaleur de la dispute Fa fait aller plus loin qu'il ne se l'était d'abord proposé.
Son Discours sur les causes de V Inégalité parmi les Hommes y et sur V Origine des Sociétés, a étonné, par la hardiesse, et, disons-le franchement , par la bizarrerie des idées. Il nous paraît que c'est pour avoir beaucoup trop élevé l'homme sauvage, et trop déprimé 1 homme social, qu'il s'éloigne ainsi en double sens de la vérité. En général; son système à cet égard re-
pose sur une base trop métaphysique , trop déliée* Quelquefois^ si l'on ose le dire, il se plaît à tourner la pyramide sur la pointe , et à faire des prodiges de force pour la maintenir ainsi dans un violent équilibre. Mais, comme l'a dit Boileau : rien n^est beau que le vrai. L'admiration qu'on accorde à des tours de force , est fatigante , pénible , et bientôt épuisée.
Les idées de M. Piousseau sur la politique devaient avoir naturellement beaucoup d'adversaires. Cette matière est si délicate, si compliquée, elle réveille tant de préjugés, tant de passions opposées ; il est si difficile de saisir ce juste milieu , ce point presque imperceptible , qui sépare un extrême de irautre; les grands aiment si fort à dominer, les petits aiment si fort Findépendance, que c'est principalement sur ces objets qu'il n'est guère de lecteurs assez exempts de tout motif secret de partialité, pour qu'on puisse prendre dans leurs jugements une entière confiance. Ce qui nous semble certain, c'est que M. Rousseau voit souvent les hommes trop en noir. Une santé délicate, un vif amour pour la vertu , une imagination forte et quelquefois sombre, une sensibilité exquise, mais exigeante et ombrageuse , quelques injustices , quelques persécutions qu'il a essuyées , tout cela, joint à î'ojgueil du génie , lui a fait juger les hommes avec une excessive rigueur. Il a cru voir ce qu'ils
devraient être ; il s'est indigné de ce qu'ils sont, et souvent de ce qu'il les a crus. Il ne s'est pas toujours rappelé que les hommes , comme il Fa dit lui-même , étant plus faibles que médians , l'indulgence est la première vertu du sage. Quoi qu'il en soit, rien n'est plus désolant que le tableau que fait M. Rousseau des horreurs de la société. On ne peut imaginer des couleurs plus sombres. Il ne tient pas à l'auteur que nous ne soyions persuadés que les hommes ne sont que des bêtes féroces, destinées a s'entre-déchirer mutuellement. C'est là de l'excès, sans doute. Avouons-le cependant ; si ce tableau est infidèle, ce n'est guère que parce que le peintre ne présente que le côté sinistre , tandis qu'il laisse dans l'ombre le côté consolant et favorable.
Le roman à'Héloïse a fait beaucoup de bruit. On pourrait presque lui appliquer ce qu'on disait du Cid , que c'était un excellent ouvrage , dont on avait fait d'excellentes critiques. L'intrigue nous a paru mal conduite, l'ordonnance mauvaise. Les personnages sont trop uniformes, trop guindés , trop exagérés , quoique Fauteur ait voulu les représenter dans la belle nature. Le costume y est blessé sans cesse. C'est toujours M. Rousseau qui parle par la bouche de ses acteurs. Il a beau chercher à se mettre à leur place , à se plier à leur génie , à leur condition , à leur sexe , c'est uu grand homme qui ^ bien
qu'il se baisse, est souvent plus grand qu'il ne faut pour la vi aisemblance. Quelle lettre , par exemple, que celle de Julie sur les duels et sur l'adultère ! quoi de plus admirable en un sens, et de plus déplacé dans un autre ! Le personnage de Saint-Preux , à quelques endroits près , est faible et peu intéressant. Celui de Volmar est violent, c est -à- dire peu naturel, et par conséquent contraint. Celui de Julie, qui aime tant à disserter, est un assemblage de tendresse , de grandeur d'âme , de piété et de coquetterie. Cet ensemble, il faut l'avouer, est défectueux.; mais malheur à celui qui ne sentirait que les défauts ! malheur à celui que les beautés de détail , dont abonde ce charmant ouvrage , ne transportent et n'affectent pas délicieusement , et qui ne s'attendrit pas pour les vertus , dans les admirables peintures que l'auteur en a su tracer ! Quelle différence entre la froide galanterie de la plupart de nos romans , et l'amour si vivement ressenti et exprimé par M. Rousseau ! Quel intervalle immense entre le feu du sentiment et les glaces du bel esprit ! Quelle âme , quellç véhémence n'a-t-il point fallu pour exprimer, avec tant de chaleur et d'énergie, les divers mouvements des passions qui nous agitent !
On sait avec combien d'ardeur le public a accueilli le Devin du Village , pastorale remplie de grâces , et digne de l'âge d'or ;, s'il eût
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existé. Rien de plus intéressant, de plus délicat , de plus naïf que les paroles et la musique de cet opéra. On n'a l'idée ni d'un coloris plus frais , ni d'un meilleur tou de simplicité champêtre. Combien de fois n'a-t-on pas répété ces jolies chausons : Tant qu'à mon Collin fai su plaire , etc. Je ^ais r^.voir ma charmante maitresse , etc. Voilà ce qui doit toujours charmer; voilà le langage qui va au coeur , parce qu'il en vient : langage bien préférable à ces petites bluettes frivoles , à ces pointes , en un mot à tous ces lieux communs doucereux et insipides, qui rendent nos chansons à la mode si puériles , si ridicules , si méprisables.
Quant au style et à la forme des ouvrages de M. Rousseau , ou peut dire en général que cet auteur a une manière qui est toute à lui. 11 paraît pourtant quelquefois, par une sorte de rudesse et d'àpreié affectée, mais énergique, tenir du goût de Montaigne , dont il est grand admirateur , et dont il a adopté et rajeuni plus d'opinions qu'on ne pense. Son style, d'ailleurs, se plie merveilleusement bien à tous les objets qu'il traite. Il est plus varié que celui de plusieurs écrivains célèbres, tour à tour nerveux, sublime, gracievix , délicat et p ithétique. On n a guère loué avec plus de finesse que M. Rousseau ; mais aussi l'on ne peut guère empL-yer une ironie plus amère ^ et une satire plus piquante que la V. 19
SgO MÉMOIRES
sienne. Quel nombre î qlielle cadence î quelle harmonie dans ses périodes ! quelle marche aisée , noble et soutenue ! avec quelle véhémence , et , si nous osons le dire, quelle tyrannie ne subjugue-t-il pas ses lecteurs ! Le premier effet qu^il produit sur eux est infailliblement de les séduire , de les entraîner par la magie de son style. Ce n'est qu'après l'impression affaiblie, que la réflexion le combat quelquefois; et, pour peu qu'elle s'éloigne, on revient encore à lui.
Mais ce qui nous paraît le distinguer principalement, c'est son caractère d'énergie. Quand il s'élève , ou contre le despotisme , ou contrç les préjugés et les vices de son siècle, c'est Périclès qui frappe et qui renverse; c'est Démosthène tonnant du haut de sa tribune. On voit qu'un sentiment profond et souvent amer le domine , et quil ne peut pardonner aux hommes les maux qu ils se font à eux-mêmes. Si vous en exceptez quelques hyperboles , qui ordinairement appartiènent -moins au fond qu'à la forme, sa morale est , à beaucoup d égards, vraie, sublime , favorable aux opprimés , inexorable aux oppresseurs, très-fine, très-intéressante dans les détails. C'est ce qui paraît surtout dans son Héloïse : c'est là qu'on voit combien il connaît les replis les plus cachés du cœur humain; et l'on peut lui appliquer en morale ce que disait Fon-
SUR LA LITTÉRATURE. » SQî
tenelle d'un célèbre naturaliste : « Il prend )) presque toujours la nature sur le fait. »
De tant d^auteurs qui ont tant écrit de choses Tagues et communes sur les femmes , qui ont fait de leur fausseté , de leur dissimulation , de leurs caprices , de la légèreté de leur caractère , «des petites ruses de leur amour-propre, tant de satires rebattues et souvent si peu réfléchies, il est certainement celui qui a le mieux saisi et apprécié ce sexe , qui a le mieux trouvé dans les différences naturelles la raison des différences morales. Voyez là-dessus les premières pages du quatrième volume d'Emile. Toute femme sincère ne pourra que se reconnaître au bien et au mal qu^il dit de son sexe. Au reste , cet ouvrage de M. Rousseau , sur l'éducation , renferme aussi des beautés sans nombre, des vues perçantes et hardies ; mais on y découvre toujours son secret penchant à s'éloigner de toutes les pratiques reçues. Généralement parlant, son système paraît assez bien calqué sur celui de la nature ; et c'est peut-être la principale raison qui le rend impraticable, quant à l'ensemble , dans l'état actuel des choses. On peut suivre pourtant, avec quelques modifications, la plupart des préceptes qu'il nous y donne ; et l'auteur aura toujours le mérite d'avoir réveillé les esprits de son siècle sur ce grand objet de l'éducation.
JX'oublioiis pas d'observer que la partie d'^m/Vf
OÙ l'on traite de la religion naturelle , est un des plus beaux morceaux de tout l'ouvrage. Il peut y avoir quelques écarts ; mais les grands principes y sont développés avec une force , une noblesse digne de Bossuet. On a surtout admiré, dans la profession de foi du vicaire savoyard , un portrait de Jésus-Christ fait de main de maître.. Heureux le peintre, si lui-même n'avait quelquefois défiguré ce portrait digne en quelque sorie de son 'modèle !
S'il peut nous être actuellement permis de relever quelques fautes dans le style de cet écrivain célèbre , nous remarquerons d'abord qu'à l'exemple d'Ovide, il ne sait pas toujours s'arrêter. Il tourmente sa pensée, en la présentant sous trop de faces. Il a des phrases parasites , cjui, prises à part, sont toujours belles, harmonieuses , bien cadencées , qui paraissent même renforcer quelquefois la pensée de l'auteur, mais de manière pourtant que la dernière phrase toute seule produirait peut-être autant et plus d'effet , en frappant un coup plus simple el plus rapide. Il n'est pas exempt d'expressions négligées , il en a même de triviales ; et c'est avec raison qu'on a remarqué celles-ci : « La » musique française ressemble à une vache qui » galope , ou à mie oie grasse qui veut voler. » Dans son Discours sur L'économie politique y où il parle de la proportion équitable qu'on devrait
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établir dans les impôts : « Un grand, dit-il, pré- » tendra qu'en égard à son rang , ce qui serait » superflu pour un homme inférieur est néces- » saire pour lui : mais c'est un mensonge (ajoute )) M. Rousseau ) ; car un grand a deux jambes , » ainsi qu'un bouvier , et n'a qu'un ventre non )) plus que lui.» Il est clair que, par ces tournures abjectes, l'intention de l'auteur est d'avilir les grandeurs de préjugé , et de rappeler nos idées à l'égalité primitive ; mais peut-être manque-t-il ainsi doublement son but : premièrement comme homme de goût , ensuite comme philosophe qui révolte trop , par sa manière , ceux qu'il voudrait réformer. Le vice , heurté de front, s'indigne et se roidit; pris de biais , il temporise, bat en retraite , et se rend quelquefois. Quoi qu'il en soit, M. Rousseau sacrifie souvent la précision au nombre et au rhythme ; au lieu que M. de Buffon , autre écrivdin justement célèbre , sait admirablement unir la précision avec riiarmonie. Un autre défaut que nous avons entendu reprocher encore au style de cet homme éloquent, c'est un peu de néologisme. Ce reproche n'est peut-être pas tout-à-fait sans fvjndement. Il nous semble cependant que c'est presque toujours si heureusement et avec tant de raison et de grâces, que cet auteur emploie des mots nouveaux, ou qu'il donne à des muts reçus des acceptions nouvelles , que nous ne savons trop si l'on peut le
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blâmer d\me hardiesse qui embellit et enrichit la langue. Cur ego , disait Horace , si linguani Catonis et Knni ditare valeo ^ etc. ?
Dans le fond , le langage n'est-il pas fait pour 1 homme , et non l'homme pour le langage? Voici , selon nous , les seules restrictions qu'il conviendrait de mettre à cette liberté pour éviter les abus. Jamais il ne faudrait employer uiie expression inusitée , que lorsqu'elle donne plus de force au discours, ou qu'elle peut servir à fixer une nuance délicate qui échapperait sans elle. 11 faudrait aussi que le sens en fût toujours t ès-clair; et^ au moyen de celte double précaution , il serait permis de braver quelquefois une exactitude trop pusillanime , qui ne peut que rétrécir et borner la carrière de l'art.- Il est vrai que peut-être le génie seul a le droit d'enfreindre heureusement certains usages , comme il n'appartenait qu'aux dictateurs romains défaire taire les lois, en quelques occasions, pour le bien même de ces lois et de la liberté. « Toutes les » fois , dit M. Rousseau, avec le ton dïndé- » pendance qu'on lui connaît , toutes les fois » qu'à l'aide d'un barbarisme ou d'un solécisme, >) je pourrai me faire mieux entendre, ne croyez » pas que j'hésite. » A notre avis il aura souvent raison (i).
(î) P^" DUS avons préféré l'article (ju'ou vient de Hre , à
SUR LA LITTÉRATURE. agS
ROY (Pierre-Charles), né à Paris en i683, mort eu 1764- Il joignit à des talents très-distingués ponr le genre de l'opéra nn talent dangereux, celui d'une satire souvent personnelle et araère , plus caractérisée par l'énergie que par les grâces. Nous ne chercherons point à le justifier d^ine licence que nous avons toujours condamnée. Nous devons dire seulement que ce tort du poète Roy fut peut -être le vice de son temps plutôt que celui de son coeur. Les fameux cou-
celui que nous avions fait nous-mêmes sur l'auteur célèbre qui en est l'objet. Cet article nous a paru très-intcressant , rempli d'observations également fines et judicieuses , qui supposent dans le rédaclenr beaucoup d'esprit , de sagacité et de talent. II nous a été envové par M. Piomilly, pasteur de l'église de Genève, le rnème qui a fourni à l'EnajcIopédic les articles Tolérance et Vertu. Il serait à souhaiter , pour l'honneur de cette collection , qu'elle eût eu un plus grand nouibre de coopcraleurs de son mérite, et surtout d'une modestie aussi rare.
Cet estimable écrivain a été enlevé aux lettres et à sa patrie, par une rworl prématurée, eu 1779- L'amitié dont il nous honorait , malgré ses liaisons avec quelques-uns de nos plus célèbres philosophes, prouve combien il était supérieur à tout esprit de parti.
Le pasteur Romilly était fils d'unhomme très-distingué dans son art , qui a donné à Diderot, avec le désintéressement le plus noble, tout ce qui concerne l'horlogerie dar s le Dictionnaire encyclopédique, et qui a été lui-iucaïc enlevé aux arts en 1796.
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plets , faussement attribués à Rousseau , et dans lesquels Roy lui-même fut assez vivement outragé (i), ces couplets , et la triste célébrité qu'ils eurent, excitèrent dans les esprits, au commencement de ce siècle, une fermentation générale, et les montèrent à ce ton acre d'une satire emportée et violente , si éloignée des jeux que notre Horace s'était permis dans le siècle précédent. , Depuis cette fatale époque , les rivalités entre les gens de lettres devinrent à la fois plus envenimées et plus cruelles. Cette maladie a continué jusqu'à nos jours : tellement que s'il existait un homme qui eût ramené la satire à ses vraies limites , et qui , en respectant les mœurs , la probité , l'honneur des écrivains les plus médiocres , ne se fût armé du ridicule qu'en faveur du goût et aux dépens de la vanité ; cet homme , loin d'être accusé de malignité , devrait être regardé comme le réformateur d'un abus odieux et barbare. Se fût-il même trompé dans quelques-uns de ses jugements , chose trèspossible et trcs-indifférente , on devrait , en ne lui faisant aucune grâce sur ses erreurs, et en usant envers lui des mêmes droits qu'il se serait arrogés sur les autres , imiter les égards qu'il
(l) Qa'ealends-ju? c'esi \e roitelet Qui fait plus de bruit cju'unc pie ; Mais p'us il force son sifflet.
Plus il semble avoir la pJpic , etc. , etc.
stjr la. littérature. 397
aurait eus pour eux, c'est-à-dire respecter ses mœurs en ne faisant point de quartier a son amour-propre.
Si le poète Roy se fût toujours contenu dans ces limites sévères que la décence prescrit à la satire , sa mémoire n'aurait aucun besoin d'apologie. Quelque délicate que soit la sensibilité des gens de lettres , et quelques moyens qu'ils emploient pour intéresser les gens du monde aux querelles de leur orgueil , tant qu'on respectera en eux les droits de l'homme et du citoyen , ils n'ont aucune protection à réclamer : leurs talents seuls doivent les défendre. ,
Qu'un artisan , au contraire ,
Ouvrier estimé dans nn art nécessaire ,
se trouve inquiété dans la paisible possession de son état, il a droit de se plaindre. D'après des statuts que la législation elle-même a prescrits , d'après des titres d'apprentissage suffisants et un examen dans lequel on ne peut supposer de prévarication, il doit exercer eu paix son métier; on ne pourrait, sans injustice, lui ôter les moyens de subsister dans une condition honnête, et d'ailleurs avouée par les lois. Il en devrait être de même de quiconque est aggrégé à un corps, après avoir rempli de certaines formalités établies par une administration S2ge. Nous voyons cependant tous les jours des médecins
s'accuser réciproquement d'ignorance dans des écrits publics , sans que personne s'en formalise. Il est pourtant vrai qu'un médecin ignorant serait non seulement un homme digne de mépris, mais un homme très-dangereux ; ei toutefois on ne se passionne jamais contre ce genre de querelles. Oïl a eu le bon esprit de concevoir qu'elles peuvent tourner à l'avantagé des sciences , et qu'il en est de ces orages parmi les savants , comme des troubles civils dans un Etat : Ex privatis odiis Rpspiihlica quandoqae crescit. Pourquoi donc des hommes raisonnables se passionneraient - ils davantage dans les querelles moins importantes des musiciens , des versificateurs , ou même des philosophes ?
Serait-ce donc un être si sacré qu'un écrivain, qui, souvent sans vocation , et toujours sans un examen préalable , a pris le mélier de bel esprit par le sentiment intime de son inutilité ? Nous le répétons encore , si l'écrivain dont nous parlons n'avait eu rien de plus grave à se reprocher, nous n'aurions pas même songé à le défendre. Les auteurs dont il se fût moqué le lui auraient bien rendu ; et au pis-aller, toutes ces guerres de plume sont bien indifférentes à la tranquillité publique.
On a recueilli en un volume la plupart de ses poésies ; elles ne paraissent pas^oir fait une grande fortune. En général , elles sont dures ,
froides et recherchées ; mais on sait par coeur phisieurs morceaux de ses opéras , et l'on n'a point oublié ces beaux vers qui commencent le prologue du ballet des Elémens ;
Les temps sont arrivés. Cessez, triste chaos , Parai sez , t'It'mcnts ; dieux , allez leur prescrire
Le mouvement et le repos.
Tenez-les renfermes chacun dans son empire. Coulez, ondes, coulez. Volez, rapides feux; Voile azuré des airs , embrassez la nature ; Terre, enfante des fruits, couvre-toi de verdure; Naissez , mortels , pour obéir aux dieux (i).
Dans ce même ballet, on est frappé de l'énergie du caractère d'Ixion, qui, menacé de la foudre par Jupiter, ose lui dire qu'il meurt du moins son rival.
L'opéra de Callirhoé nous paraît une véritable tragédie qui pourrait réussir à la simple lecture, et sans le secours du chant. Nous croyons qWArmide , Atjs , Roland, et Thésée, soutiendraient la même épreuve.
Le malheureux penchant du poète Roy pour la satire fut cruelleraentpnni ; on cro it même qu'il avança sa mort. Le comte de Clerraont , prince du sang, venait d'être admis à l'Académie Française, honneur que le poète avait long-temps et toujours inutilement brigué , quoiqu'il n'eu
(i) Cet article est tiré d'un éloge que nous avons fait de M. Pioy , dans !c Nécrologe de 1761.
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fût pas moins digne que beaucoup d'autres. Furieux de cette exclusion , il se permit contre le prince celte épigramme insolente :
Trente-neuf joints avec zéro, Si j'entends Lien mon nunn'ro , ■ K'ont jamais pu faire quarante :
D'où je conclus, troupe savante, Qu'ayant h vos côtés assis Clerraont, cette masse pesante , Ce digne parent de Louis , La place est encore vacante.
Un nègre du comte de Clermont fut chargé de la vengeance , et en abusa. Roy , brisé de coups, ne se releva qu'à peine pour aller mourir chez lui après quelques jours de souffrance.
Lorsqu'on réfléchit aux haines violentes occasionnées par la concurrence de quelques places vacantes à l'Académie, et qu'on se rappelle que le célèbre J. B. Rousseau en fut la malheureuse victime , on est étonné qu'une si chétive gloriole ait pu devenir l'objet d'une ambition si effrénée ; et l'on serait tenté de souhaiter qu'à l'exemple des Grecs et des Romains , qui n'ont jamais connu ces puériles distinctions, nous eussions eu la sagesse de n'eu pas vouloir.
ROZOÎS ou ROSOY ( Firmin du ) , né à Paris, et l'une des victimes de la révolution en Ï792. Le courage avec lequel il souffrit une mort injuste, prouve qu'une extrême médiocrité d'es-
SUR LA LITTÉRATURE. 5oi
prit n'est pas incompatible ayec une certaine dignité de caractère.
En qualité d'homme de lettres, nous ne l'eussions point placé dans ces Mémoires, quoiqu'il fût parvenu ( ce que nous aurions regardé comme impossible) à faire jouer au Théâtre de la Nation une tragédie de Packard III y qui n'eut et qui ue méritait aucun succès.
L'espèce d'obstination avec laquelle il semblait avoir pris à tâche de déshonorer la mémoire d'un héros cher aux Français , en le travestissant de la manière la plus ridicule dans deux mauvaises pièces qu'il donna successivement à la Comédie italienne : Tune appelée la Bataille d'Ivry , l'autre intitulée la Fiddiiction de Paris , sous Henri IV , lui valut, de la part de quelques plaisants du parterre , le nom de liawaillac second.
On a de lui quelques autres ouvrages. Le moins inconnu est un poème des Sens , dans lequel on lui reprocha d'avoir trop négligé le sens commun.
RULHIERE (Claude-Carlomais de), de l'Académie Française, mort en 1 79 1 , célèbre par une épître intitulée Les Disputes , dont le style familier, négligé, mais piquant, paraît s'approcher souvent du caractère desEp très d'Horace, et par quelques pièces fugitives, la phipart satiriques ^ et d'une verve en général très-heureuse.
Son Histoire de la Révolution de Russie n'a été publiée que depuis sa mort ; mais il la lisait en société , et nous Pavions entendue plus d'une fois avec le vif intérêt qu'elle inspirait alors. Rulliière, à l'époque même de cette révolution, était à Pétersbourg , et paraissait bien instruit de ses détails et de ses causes.
On a de lui des éclaircissements historiques sur la révocation de ledit de Nantes. Il a su découvrir , dans des sources ouvertes depuis longtemps à tout le monde, dans les Lettres de madame de Maintenon , par exemple , des faits intéressants et échappés jusqu'à présent à tous les yeux, et qui jèteut le plus grand jour sur lobjet de ses recherches. Mais ce qui attache principalement dans son livre , ce qui attendrit même sur le sort des rois , c'est de voir par combien d'artifices Louis XIV fut amené à des actes d'injustice et de violence qui n'étaient pas dans son caractère. Lui seul ignorait ce qui s'exécutait en son nom ; et sa réputation commençait à se flétrir eu Europe , avant que ce prince pût soupçonner l'abus qu'on faisait de sou pouvoir. Cette importante leçon donnée à tous les souverains , d heureux développements , des vues Unes qui s'allient quelquefois à des vues profondes, des rapprochements inattendus et bien saisis , voilà ce qui nous a frappés dans cet ouvrage ; et ce qui en fit le succès.
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On a donné récemment une édition posiluime de son Histoire de la Résolution de Pologne , ouvrage incomplet, qu'il n'avait pas eu le temps de finir ^ et qu'il eût certainement corrigé. Telle qu'elle est cependant, cette histoire nous confirme daus l'opinion avantageuse que nous avions conçue de son auteur , d'après ses éclaircissements historiques sur la révocation de l'Edit de Nantes , et nous croyons qu'il était appelé à ce genre d'écrire. Mais il avait puisé dans nos bureaux des affaires étrangères, à une époque malheureuse , humiliante même pour nous, ses renseignements sur la révolution de Pologne. C'était au moment où le ministère français , infidèle à ses traités avec cette république , et aux liaisons qu'il aurait dû conserver avec la Porte Ottomane/ avait abandonné honteusement la cause de ses alliés, et laissait acquérir , par ses fautes , à Fimpératrice de Russie Catherine II , et aux cabinets de Vienne et de Berlin, une prépondérance à laquelle il se sentait incapable de s'opposer : affront qui excitait sa jalousie qu'il ne savait pas même dissimuler.
L'histoire de Rulhière se ressent de l'humeur d'un ministère qui avait perdu , sur les affaires de l'Europe , toute son influence ; il y parle durement des puissances qui nous l'avaieiit ôlée ; il s'emporte même jusqu'à la satire , toutes les fois qu'il est question du dernier roi de Pologne, Stanislas Ponialowski^ prince plus malheureux.
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par les circonstances où il parvint au trône, que par Tincapacité que Rulhière lui attribue sans ménagement. Stanislas , à la figure la plus belle et la plus noble ( avantage imposant, et qui a son mérite même dans un roi ), joignait le caractère le plus aimable et des qualités vraiment digues de son rang, auxquelles il ne manqua , pour être généralement reconnues , que des temps plus favorables. Nous en parlons d'après des personnes capables de le juger , qui l'ont bien connu , et qui ont eu l'honneur de vivre dans sa familiarité. Nous osons ajouter que ses malheurs même commandaient à Rulhière d^en parleravec plus de décence.
Nous répétons que, mieux instruit, et à portée de puiser dans des sources plus pures , il eût sans doute corrigé son Histoire, qui, malgré ses fautes, nous paraît, à plusieurs égards, un monument précieux.
Le discours qu'il prononça le jour de sa réception à l'Académie Française, est du petit nombre de ceux que Ton distingue , et qui méritent de survivre à leur date.
RYER ( Pierre du ), de l'Académie Française , né à Paris en i6o5 , mort eu i658. Sa tragédie de Scéi'ole , qui le fera'toujours compter parmi les fondateurs de la scène française, prouve qu'il était né avec le génie dramatique ; mais l'excès
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du mallieur et de l'indigence nuisit à sa réputation et à ses talents. Le Penceslas de Rotrou , la Sophonîsbe de Mairet, et cette même tragédie de Scëvole , sont les trois seules pièces qui se soient soutenues jusqu'à nos jours , à quelque distance des chef-d'œuvres de Corneille, mais avec assez d'éclat pour que leurs auteurs partagent avec lui le nom de pères du théâtre.
SABATIER ( André-Hyacinthe), né h Cavaillon en 1726. On a de cet auteur un recueil de poésies dont la plus grande partie consiste en Odes. On voit, par sa préface et par ses dissertations répandues dans son recueil , qu'il a des opinions saines en matière de goût, et beaucoup de littérature.
On doit lui savoir gré de s'être élevé avec force contre ce déluge de poésies allemandes , dont les traducteurs , non moins allemands que lei||?s originaux, ne cessent de ncfus inonder.
S'il était permis d'en juger par ces traductions barbares, la poésie ne seiait aujourd'hui guère plus avancée en Allem^ingne qu'elle ne l'était en France du temps des Ronsard , des Garnier et des Jodelle. Exceptons toutefois, parmi ces muses germaniques , et le célèbre Gessner, qui paraît avoir tait une étude si heureuse des excellents V. 20
modèles de Tantiquité, et le savant Haller, qui a réellement honoré sa patrie , non seulement comme un très - bon poète , mais comme un vrai philosophe. Exceptons encore cet homme de génie (i) , déjà distingué à la suite de Melpomène , et qui a mérité, chez l'étranger même, le nom de fondateur de la tragédie allemande.
M. Sabatier a moins réussi en exemples qu'eu préceptes. Ses Odes ne sont guère que des amplifications incohérentes et ampoulées; et c'est de ce genre surtout que Despréaux voulait parler , quand il a dit :
11 n'est pas de degrc du médiocre au pire.
On nous apprend que M. Sabatier s'est dévoué à l'éducation de la j eunesse au collège de Touruon . Nous en félicitons ce collège. Il serait à désirer que beaucoup de nos auteurs renonçant à la m.aladie des prétentions , et au vain fanatisme d\me gloire qui leur échappe , eussent le courage de chercher, comme lui , à se rendre vraiment utiles à la patrie. Quelque ridicule qu'on ait jeté su^es prétendus pédants de collège , ils sont très-supérieurs à nos petits pédants du beau monde. Il vaut infiniment mieux former des citoyens , que de faire des contes moraux , des tragédies gothiques , des drames bourgeois, de tristes déclama-
(i) Le célèbre Klopslock.
SUR LA LITTÉRATURE. Soy
lions philosophiques, d'ennuyeux discours, et en général des ouvrages médiocres. Quiconque n'enrichit pas la littérature, l'appauvrit et la déshonore.
SABATIER (l'abbé Antoine), né à Castres. Auteur d'une compilation intitulée les Trois Siècles de notre Littérature , qui parut deux ans après ces Mémoires , qu'on y trouve cités , en effet, dès les premières pages.
On ne doitàce compilateur ni reconnaissance pour les éloges qu'on en a reçus , ni ressentiment pour les critiques qu'on peut en avoir essuyées, parce qu'il a distribué la louange et le blâme, sans avoir la moindre notion de la plupart dès écrivains dont il a parlé. L'auteur n'a visiblement pour objet , dans cette compilation injurieuse , que d'accuser d'irréligion et d'impiété une foule de gens de lettres qui auraient eu droit de se plaindre de cette diffamation , mais qui l'ont méprisée. Nous ne nous ferons pas un mérite de n'être jamais tombés dans ce genre abominable de délation. Si quelquefois nous avons cru devoir nous élever contre les excès d'une philosophie téméraire et dangereuse , nous défions du moins qu'on puisse trouver dans ces Mémoires , ni dans aucun de nos ouvrages , un seul écrivain attaqué sur sa religion ou sur ses mœurs. C'est entreprendre sur les lois, que d'oser s'arroger une pareille
3o8 MÉMOIRES
juridiction; c'est même s'écarter visiblement de leur esprit, car nous voyons tous les jours qu'elles se bornent à flétrir les ouvrages condamnables , sans les imputer aux auteurs qui ne les ont pas formellement avoués. Si l'indignation pouvait nous permettre de rire, nous rapprocherions ici quelques jugemens bien absurdes et bien contradictoires du compilateur dont nous parlons. On le verrait , par exemple , déchirer , par zèle pour les moeurs , sans doute , les romans de M. de Crébillon , n'attribuer leurs succès qu'à une licence cynique , les citer comme des ouvraç^es qui n'ont pas même le mérite du style , et qui ne sont faits que pour amuser l'oisiveté libertine des jeunes ofiiciers dans leur garnison : tandis C[ue le même compilateur fait les plus grands éloges des romans de l'abbé de Voisenon, qui certainement ne sont pas moins libres que les premiers , et dont la licence n'est pas , à beaucoup près, rachetée par les mêmes grâces.
« La connaissance du monde, dit-il, la facilité M à en saisir les ridicules, et l'art, plus piquant » encore, de les peindre agréablement, donnent » aux romans de M. l'abbé de Voisenon un mé- » rite qui les distingue de ces productions frivo- )) les , chjargées d'aventures et de sentiments paj) rasites rebattus cent fois, et toujours exprimés » d'une manière insipide ou bizarre » .Q uel style! mais ce n'est pas de sryle qu'il est question.
SUR LA LITTÉRATURE. 5og
Observez seulement que l'abbé de Voisenon était prêtre , que M. de Crébilion est un homme du monde ; et que si le zèle des nioeurs a pu faire paraître celiH-ci coupable aux yeux du rigide compilateur , l'autre aurait dû lui sembler, à plus forte raison , bien mioins digne de ménagement.
,Nous aurions à nous plaindre plus que personne de M. Tabbé Sabatier , qui n'a fait ses Trois Siècles que d'après nos Mémoires, presque toujours pillés etdéshonorés dans ce qu'il a dit d'un peu raisonnable. L'injure qu'il nous a faite en nous louant, n'est pas une satisfaction proportionnée au délit ; mais c'est précisément parce qu'il nous a donné de grands sujets de plainte , que nous n'en parlerons pas davantage. Tout ce que nous nous permettrons d'ajouter en faveur de quelques personnes qui ont cru trouver dans sa compilation un petit nombre d'articles mieux travaillés que les autres, c'est que ces articles ne sauraient être de la même main qui a rédigé le reste de l'ouvrage. Ils déposent eux-mêmes contre le compilateur maladroit , qui n'a pas compris qu'en les adoptant, il ne ferait que mieux sentir la médiocrité de ceux qui lui appartiènent incontestablement.
SAINT- ANGE (François de ), né à Blois en 1752. Dès sa plus tendre jeunesse, il avait donné
des preuves du talent qui l'appelait à faire des vers. Ses dispositions furent cultivées et encouragées par M. l'abbé De Lille , et ce fut le traducteur de Virgile qui lui conseilla de traduire Ovide.
Les premiers essais de sa traduction, la Fable de Vertumne et Pomone , et les Amours de Biblis , furent très -accueillis et le méritaient. M.. de Laharpe, qui travaillait alors au Mercure de France , les annonça de manière à exciter l'intérêt le plus vif pour le jeune auteur, et cette annonce ne lui fut pas infructueuse.
M. Turgot, frappé du mérite des vers, devint le bienfaiteur et l'ami du poète : on ne pouvait débuter dans le monde sous de plus Jaeureux auspices.
M. de Saint-Ange a terminé avec gloire cett^ difficile entreprise. Sa traduction a paru ; et, quoiqu'il ait substitué quelquefois à d'anciennes leçons qui nous semblaient très-heureuses, des corrections dans lesquelles nous ne trouvons pas la même grâce ; quoiqu'on puisse y remarquer des négligences, des fautes même assez graves, mais rachetées par cle. grandes bea.utés, et d'ailleurs fort excusables dans un ouvrage qui suppose à la fois tant de talent et de courage , cette tiaduction a conflrïné l'opinion avantageuse que nous en avioaS conçue dès son origine.
Kaus avons consigné depuis,. dan5 une des des feuilles ûu Journal de Paris , l'estime que
SUR LA LITTÉRATURE. 3ll
nous faisons et de l'ouvrage et de l'auteur : on nous pardoniieia de répéter ici ce qui ne fut de notre part qu'un acte de justice.
« Le Gouvernement ne manquera pas sans doute de récompenser d'une manière digne de lui un écrivain qui a tant de droits à ses bienfaits y un père de famille qui a sacrifié la plus grande partie de sa vie à un ouvrage qui manquait aux lettres ; et non moins remarquable par les difficultés qu'il offrait à vaincre , que par les beautés de tous les genres et de tous les styles qui s'y trouvent répandues.... En formant ce voeu , c'est le vœu unanime des gens de lettres que je me permets d'exprimer. En Angleterre , l'ouvrage de M. de Saint-Ange eût suffi à sa fortune. On sait du moins ce que valut à Pope sa belle traduction en vers de Vllliade dHomère : traduction moins difficile peut-être que celle des Mêtamorphases. »
L'auteur, que les difficultés n^ont point arrêté, a traduit, avec moins de succès , il y a quelques années , les Fastes d'Ovide ; sujet d'autant plus ingrat , que l'ouvrage est resté incomplet , soit qu'Ovide ne l'ait point achevé , soit que la suite en ait été perdue. Ce poème, dont il eût suffi de traduire quelques morceaux de choix , offre d'ailleurs une foule de détails rebelles à notre poésie ; et le mérite de la difficulté vaincue ,
Ciïl îiî É ST O I R E s
(juaiid il n'en résulte aucun agrément, n'était pas de nature à tenter M. de Saint-Ange. Les Fastes ne sont que le calendrier de Fanclenne Rome ; et quel attrait peut avoir pour nous ce Calendrier mis en rimes ?
Toujours fidèle au poète romain , la perse vélance de M. de Saint-Ange ne s'est point lassée ; et il vient de nous donner, avec plus de bonheur, la traduction de \ Art d' Aimer , dans laquelle ou reu^ouve souvent le traducteur des Métamorphoses, et le mérite très-rare d'avoir su rendre, en beaucoup de passages , non seulement avec fidélité , mais avec grâce , les attitudes variées d'Ovide , le plus fécond et le plus ingénieux des poètes.
Ajoutons à ces éloges que la justice nous a dictés, que M. de Saint- Ange , loin d'avoir été encouragé par des applaudissements de boudoir, ou par des suffrages de société , n'a pas même encore obtenu les frêles et vains honneurs d'un fauteuil académique, et qu'il n'a guère reçu dautre récompense de ses longs travaux , que des critiques plus ou moins injurieuses, qui heureusement n'ont pas refroidi son émulation.
SAINT- ÉVREMOND ( Charles de Saint- Deisis , seigneur de ) , né à Saint-Denis-Ie- Guast, en Normandie, en i6i3 , mort à Londres en 1705. Il eut quelques parties de l'esprit de
, Sur la LITTÉRA'TUP.E. 3i5
Voilure, perfectionné par des connaissances plus étendues , et par une teinte de philosophie assez analogue à celle de nos jours.
; C'était un homme de goût , lie avec des personnes illustres, qui écrivit poliment en prose, et très-médiocrement en vers. Il jugea , dès la tragédie A^ Alexandre , que Racine méritait d'être comparé à. Corneille ,* mais il eut toujours , en faveur de ce dernier , une prévention qui lui ferma les yeux sur toute l'éteudue du mérite de Racine , qu'il ne regaidait que comme un infiniment bel esprit.
On trouve dans les Œuvres de Saint - Evremond des réflexions fines sur l'histoire, des observations bien faites sur l'art du théâtre, et enfin quelques lettres agréables , la plupart adressées à la belle madame de Mazarin, réfugiée, comme lui, en Angleterre, et à la célèbre Ninon l'Enclos, qu'il appelait la moderne Léontium, et pour laquelle il fit ces vers heureux :
L'indulgente et sai^e nature A formé rame de Ninon [ -
De la volupté d'Epicure^ [j-^jj-i-^ +.
Et de !a vei lu de Caton.
Ce fut un des fruits des progrès de la raison en France , que d'avoir introduit , même à la cour, l'amour et le goût des lettres. Le siècle de Louis XiV offre , parmi les gens de qualité, beaucoup d'exemples de cette louable émulation,
3l4 MÉMOIRES
qui les porfait à signaler leurs noms par des talents agréables : un duc de La Rochofoucauld , par ses pensées fines , et quelquefois proiondes , sur le cœur de Fhomme , dont il a fait la saiire ; un duc de Nevers , dont nous avons parlé ; un Bussy , par ses lettres ingénieuses , quoique trop remplies d'égoïsme ; un La Fare , un Saint- Aulaire , si recommandables parles grâces de leur esprit; enfin , un Hamihon, écossais naturalisé parmi nous , et très-supérieur à Saiut-Evremont lui-même , par la légèreté de sa prose et Tagrément de ses vers.
SAINT-FOIX ( GERMAIN-FRANÇOIS-PoULLAIlNf
de), né à Rennes en 1705, mort à Paris en 1776. Esprit délicat et gracieux, qui s'est fait un genre particulier , et qui a enrichi nos différents spectacles de plusieurs petites pièces , qui forment des tableaux agréables dans le goût de FAlbane. On peut Yoir , dans les articles Autreau et La Font , qu'il avait eu quelques modèles ; mais ce genre n'en est pas moins à lui , parce qu'il Fa perfectionné , et qu'il a mérité d'avoir à son tour des imitateurs. Cependant , quoique ses petites pièces soient écrites avec beaucoup d'élégance et de naturel , il ne faut pas comparer ce genre facile à celui de la vraie comédie. M. de Saint- Foix ne s'est pas borné à ces ouvrages d'agrément; les premiers volumes de ses Essais sur Paris
sur. I.A LITTÉRATURE. 3l5
prouvent qu'il avait étudié notre histoire en philosophe. Ce littérateur estimable , cet écrivain si pur , n'a pas été de l'Académie Française.
SAINT-GELAIS (Mélin de), né à Angoulême en 1491 > mort à Paris en i558. Poète fiançais très-ingénieux /contemporain de Marot , et son ami, beaucoup plus instruit que ce dernier, et cependant n'ayant pas eu, comme lui, un caractère original qui lui ait mérité l'honneur d'être, en aucun genre, réputé modèle. C'est dans l'épigramme qu'il s'est le plus approché du génie de Marot j et il nous en est resté de lui quelquesunes qui méritaient de passer à la postérité. Le. nom d'Ovide français qu'on lui donna de soa temps , prouve qu'on a toujours abusé de la mattiie de faire. des parallèles. Quel trait de ressemblance pouvait . a^vp^r avec Ovide im. homme qui n'a écrit que des sonnets , des rondeaux , des di-) xains, des épigrammes , etc., etc. ? Son vrai mérite est qu'on ait retenu , jusqu'à nos jours , quel-» ques-uns de ses vers , tandis que nous avons de prétendus poètes , absoliunent morts de leur vivant, qui n'en sont pas moins orgueilleux, et qui , dans leur néant, se croyent très-Supérieurs à tous ces écrivains du seizième siècle , qu'ils n'ont jamais lus. S'ils dçiignaient cependant les lire , lisseraient effrayés de la multitude de leurs connaissances , et peut-être ils ça deviendraient plus
5l6 M É M O I îl E s
modestes. La plupart des poètes du temps de François I" , et Saint-Gelais lui-même , avaient étudié la philosophie, le droit, la théologie, les mathématiques. Ils joignaient à ces éludes celles des langues anciennes , et presque tous savaient encore l'italien , Tespagnol , etc. Il faut avouer qu'il y avait loin d'une pareille éducation à Torgueilleuse ignorance de nos petits pédants du beau monde , qui font des vers légers pour les dames de leurs cercles, qui se disent quelquefois philosophes pour se dispenser d'avoir une existence , et qui , sur de certains objets , dont ils n'ont pas même les premières idées , se permettent de par-' 1er d'une manière si leste , si tranchante et si dogmatique.
SAINT-HYACINTHE ( Thémiseul de ) , né à Orléans en 1684, mort en 1746. Ses voyages, qui paraissaient au-dessus de sa fortune , sa vie aventurière , et les différents noms qu'il prit successivement pour cacher son nom véritable (i)/ firent naître un soupçon fju'il ne cherchait pas à détruire. On le disait fils de Bossuet; et ses liaisons avec l'évêquede Troyes, neveu de ce prélat célèbre, semblaient appuyer ce soupçon peu vraisemblable d'ailleurs , et dont Voltaire luimême a reconnu la fausseté dans son Catalogue
''■{i). Son père se nommait Cordonnier.
SUR LA LITTÉRATURE. Siy
des écrivains français qui ont paru dans le siècle de Louis XIV. '
C^est à Saint-Hyacinlhe que Ton doit le Chefd'œuvre d'un Inconnu , et le Commentaire de Malhanasius sur ce Chef d'œuvre : critique a la fois ingénieuse et savante , mais trop longue, du pédantisme des commentateurs. Ycltaire , qui n'avait pas lieu d'aimer cet écrivain, prétend qu'il n'y fournit que h» chanson ; mais l'ouvrage , quoiqu'il ait eu beaucoup de succès , n'a j amais été réclamé par personne , et il est bien de Saint- Hyacinthe.
Ce qu'on ignore ( et ce que le hasard seul nous a fait découvrir ) , c'estqu'il parut, en 1 547, un Commentaire latin du Cantique des Cantiques , fait très-sérieuseme!U etde la meilleure foi du monde par un moine flamand nommé Titelman , et que ce Commentaire est évidemment la source , à la vérité très-cachée, où Mathanasius a puisé le sien. Une seule citation , qui pourra égayer les lecteurs , suffira pour en faire juger. Voici la manière naïve dont ce moine développe toutes les beautés qu'il croit apercevoir dans le premier verset du Cantique ; manière qu'il soutient jusqu'à la fin de l'ouvrage :
Osculetur me osculo oris sui. Spoiisa non dicit cujus osciilum desiderat , neque nomen exprîtnit , neque condi— tlonem describit ejtts à quo petit oscula, sed tantlnn et abxolutè osculetur me, inquit, Deindè non satis evat
5l8 MÉMOIRES
diceve osculetur me, ^ec/ osculetur me osculo. Neque hoc sufflciebat sed osc\x\eiuT me osculo oris sui. — Quid opus erat oris mendonem facere qiiUm non , nisi per os dari soleant oscula ? Arbitror ego , ad amoris expressîonem , postiilari osculu?n oris , qiioniam voluptati erat sponsœ rosei illius , mèllilissimique oris sui amabilis sponsi meminisse , etc.
Quiconque est un peu familier ayec le Chefd'oeuvre d'un Inconnu, reconnaîtra sur-le-champ la parfaite conformité des deux Commentaires. Cet çxemple confirme la vérité de l'ancien proverbe : Rien n'est nom^eau sous le soleil; et le temps, qui révèle tout, a souvent prouvé que bien des ouvrages, qui passaient pour originaux, n'étaient que des larcins plus ou moins adroitemen t déguisés.
Depuis le Chef-d'œuvre d'un Inconnu, Saint- Hyacinte n'a rien fait de remarquable. Son Apothéose du docteur Aristarchus Masso manque de sel; et l'on se souvient à peine qu'il ait fait quelques romans uès-médiocres.
SAINT-LAMBERT (Chakles-François de), de l'Académie Française , né à Nancy en 1717 , mort en i8o3.
Quoique nous n'ayions pas dissimulé dans nos éditions précédentes , qu'on reprochait à son \)oèm.e des Saisojis, non seulement de la froideur, mais le vice de l'ensemble , la monotonie des
SUR LA LITTÉRATURE. SlQ
épisodes, et d'autres défauts encore, que nous l'invitions à faire disparaître , cependant on nous a soupçonnes d'avoir moins consulté les lois de la critique , en jugeant l'ouvrage de M. de Saint- Lambert , que ce sentiment de faveur qui nous porte à Tindulgence envers nos compatriotes. Ce n'est point à nous de disputer contre l'opinion publique. Cependant nous redirons encore que le poème des Saisons n'est pas l'ouvrage d'une main vulgaire ; qu'on y trouve des détails trèsheureux , des peintures neuves , et qu'en général il est écrit avec beaucoup d'élégance. Nous répéterons que c'était une intention très-louable que de tâcher d'inspirer aux propriétaires opulents le désir d'habiter leurs terres pour y répandre la prospérité par leur présence , et pour s'y procurer un bonheur digne de l'homme en soulageant la misère des cultivateurs.
Nous avions observé combien M. de Saint- Lambert s'était compromis , en disant que , dans ses immortelles tragédies , Racine n'avait peint que les Juifs. Il ne s'est permis cet étrange paradoxe que pour sacrifier Racine à Voltaire , et il ne s'est point aperçu que cette adulation devenait révoltante , même pour l'auteur qu'il avait cru flatter.
Etait- il donc bien adroit de ne louer Voltaire qu'aux dépens de Racine ? Nous avons tâché de donner un autre exemple dans ces Mémoires, et
de rendre à cet homme célèbre la jusdce qu'il mérite , sans abaisser ses rivaux de gloire. Nous avons eu l'honneur de lui lire son article, et nous avons cru remarquer qu'il était infiniment plus touché de la manière libre et franche avec laquelle nous avons toujours parlé de lui , que de ces adulations excessives , plus capables de lui susciter de nouveaux ennemis , que d'ajouter le moindre éclat à sa réputation.
M. de Saint-Lambert ne s'était pas attiré moins de reproches pour avoir tenté d'armer l'autorité contre une critique modérée du poème des Saisons. Cette sensibilité ombrageuse , ces moyens violents n'étaient ni d'un homme supérieur ni d'un philosophe.
Quoi qu'il en soit , il lui reste le mérite réel de son ouvrage, peut-être un peu froid, un peu monotone , mais qui paraîtia toujours une production distinguée à ceux qui savent apprécier le mérite d'écrire en vers avec une correction et une élégance qui ne se démentent jamais. D'ailleurs , il était déjà connu par des pièces fugitives très-agréables , et qui lui avaient assuré la réputation d'un très-bel esprit.
L'âge n'avait pas éteint chez M. de Saint-Lambert le talent de la poésie. On le retrouve encore dans une pièce faite il y a quelques années, et qui a paru sous le titre des Consolations de la rieiliesse. Nous ne la connaissons que par un
SUR LA LITTÉRATURE. a2l
recueil souvent inexact , et dans lequel il s'est glissé une faute de français qui ne peut être de Tauteur :
Il condamne nos yeux k d'éternelles pleurs.
Pleurs sont masculins ; voyez ces vers de Zaïre :
Voila les premiers pleurs c[ul coulent de mes yeux; Mais ces pleurs sont cruels , et la mort va les suivre.
Cette faute sans doute , même en la supposant de l'auteur , ne suffirait pas pour déparer un ouvrage plein de sensibilité et d'images gracieuses, mais les éditeurs auraient dû la remarquer.
Après avoir commencé sa carrière en poète , M. de Saint-Lambert crut devoir la finir en philosophe par des écrits d'un genre plus sévère. Tel est , entre autres , le livre qu'il a intitulé Les Principes des Mœurs chez toutes les nations, ou Catéchisme universel*
Cet ouvrage , qui n'est pas toujours aussi moral que le promet son titre , mérite cependant, par l'importance de son objet, une attention particulière.
Son début est une Analyse de l'homme, qui ne présente guère que des idées communes ; mais , grâce au citoyen de Genève dont M. de Saint- Lambert , sans le citer jamais, et même en le traitant très-durement , a emprunté ce qu'on y trouve de mieux , l'analyse de la femme est beaucoup plus piquante. Elle est, en forme de dialogue,
entre le 4:>hilosophe Bernier et Ninon l'Enclos qui attend son amant Candale , mais qui , en attendant , veut bien s'amuser d'une conversation philosophique. On annonce Caudale, la conversation finit ; et Bernier , qui a de l'usage , se retire en confident discret.
A ces analyses succèdent une logique sou» la même forme de dialogue , ensuite des notions sur le bonheur et sur les passions , accompagnées de préceptes, et enfin un commentaire qui forme, à lui seul , la plus grande partie de l'ouvrage, ou plutôt qui est l'ouvrage même , dont tout ce qui précède ne paraît que l'introduction.
A l'exemple d'Helvétius, c'est sur l'intérêt personnel que M. de Saint-Lambert établit toute sa morale; il en fait même le principe de la vertu , lorsqu'il est convenablement dirigé. On voit que la reiigion est inutile à ce système; l'auteur cependant en admettrait l'utilité pour les femmes , mais sous la condition que la philosophie présiderait aux idées religieuses qu'on ferait entrer dans leur éducation.
Il est vrai qu'il accumule toutes ces assertions sans se donner la peine de les appuyer sur des preuves , et comme s'il était impossible de penser autrement que lui , lors même qu'il est en opposition avec des hommes tels que Pascal, Fé))élo!i , Montesquieu et J. J. Rousseau. 11 assure , par exemple , que la pudeur n'est pas ua-
SUR LA LITTÉRATURE. o23
turelle aux femmes , quoi qu'en ayent pu dire Montesquieu et le philosophe de Genève. Ou est étonné de son acharnement contre ce dernier écrivain qui lui a constamment témoigné de Tamitié , et qui en parle avec éloge jusque dans ses Confessions» Non seulement , ainsi que nous l'avons observé, il lui fuit, sans le citer , de fréquents larcins , mais il lui attribue des opinions qu'il n'a jamais eues ; il finit même , dans un chapitre sur l'ingratitude , à faire de lui , sous le nom de Cléon , le portrait le plus odieux (i).
(ij Cet emportement de M. de Saint-Lambert contre Rousseau , qui ne l'avait^amais offensé , prouve qu'à l'âge de quatre-vingts ans , il consei'vait encore ce caractère irascible qu'il avait manifesté avec tant de violence à l'occasion d'une critique de son poème des Saisons , que M. Clément s'était permise , et qu'on ne peut accuser d'aucun excès. On sait que, pour venger l'honneur de quelques héraisticlies de ce poème , il abusa de sou crédit jusqu'à solliciter des ordres de rigueur contre M. Clément j on sait qu'il eut le malheur de les obtenir , mais qu'ils furent bientôt révoqués par le magistrat qui s'était laissé surprendre , et qui se reprocha cette faiblesse.
Nous n'avons pas , comme M. de Saint-Lambert, l'honneur d'être comptés parmi les philosophes , et nous avons été long-temps poursuivis , non par des critiques , ni même par des satires , mais par une foule de libelles calomnieux, dont nous connaissions les auteurs , sans avoir Jamais importuné l'autorité de nos plaintes. Nous avons même gardé, envers nos plus violents <?nnemis , un caractère d'impar-
324 MÉMOI RES
11 prétend que, dès sa naissance, la philosophie dŒpicure fut très-utile au monde , et qu'elle le devient chaque jour davantage. Il ne craint pas plus de contredire Fabricius et Caton que Rousseau et Montesquieu : aussi ne regarde-t-il pas les Romains comme un peuple du premier ordre; il leur préfère les Arabes , quoiqu'ils ayent eu le fanatisme de religion et celui des conquêtes. Cette préférence qu'il accorde à un peuple fanatique paraîtra singulière à tous ceux qui connaissent son aversion pour le fanatisme : mais nous n'avons pas épuisé toutes les singularités de son ouvrage.
A l'entendre ( c'est en 1800 qu'il a publié son. Catéchisme) f nous vivions dans le meilleur, dans le plus heureux , dans le plus éclairé des siècles. Il assure qu'à cette époque fortunée, l'espèce humaine avait presque autant gagné par les moeurs que par les lumières ; et il ne craint pas de dire ailleurs qu'on voit de jour en jour les progrès de la bienveillance universelle ; et c'était lorsque la
tialité et de modération qui a fini par nous concilier la faveur publique. Si , dans quelques circonstances, nous avons cédé à la nécessité de nous défendre , nous n'avons opposé que le ridicule à la calomnie , ou , comme nous l'avons dit en plaisantant , des croquignoles à des coups de poignard. Les spectateurs ont ri quelquefois de ce genre de combat, et nous ne désirions pas d'autre vengeance.
nation, fatiguée de crimes et d'assassinats, commençait à peiiJC à respirer , c'était après les horreurs de la révolution, que M. de Saint-Lambert s'exprimait ainsi !
Le système total de cet étrange Catéchisme se réduit à peu près à ces principes : les vices et les vertus ne sont que des affaires de convention. Ce sont ces conventions et notre propre intérêt qui lorment notre conscience. L'homme soumis à la raison universelle est toujours heureux ; il n'est malheureux qu'en cessant de lui obéir. Dès-lors, pour arriverau bonheur, il faut cultiver sa raison: aussi ceux qui la cultivent le plus , c'est-k-dire les philosophes , sont-ils les plus heureux des hommes , et le siècle philosophique le plus heureux des siècles ?
Combien doivent donc gémir , sur notre malheureuse espèce , ceux qui , en adoptant les principes de M. de Saint-Lambert, voyent ces mêmes philosophes, si heureux selon lui , dans le plus heureux des siècles , maudire, presque d'un commun accord , leur funeste existence ! Ne sait-on pas que ce philosophe-roi , Fréderic-le-Grand , félicité du jour où il avait signé une paix glorieuse , comme du plus beau jour de sa vie , répondit que le plus beau jour de la vie était celui qui finissait nos misères en la terminant ? Madame Dudeffant qui , dans sa longue carrière , s'était tant abreuvée de philosophie , ne disait-
elle pas que le plus grand des malheurs était celui de naître ?
M. de Saint-Lambert s'est quelquefois permis des expressions beaucoup trop libres pour un sage, taudis que, dans des sujets à peu près correspondants , Rousseau n'en a jamais employé que de m.odestes. Le philosophe Bernier , par exemple, un peu déplacé dans le boudoir de Ninon, lui dit, en parlant des femmes , que peutêtre elles ne sont pas aussi sensibles que nous au plaisir de parcourir des formes rondes et polies , sur lesquelles nos mains et nos lèi^res se promèlient avec tant de délices.
■■ Quels que soient les vices de son système, on doit cependant reconnaître, pour ne pas être injuste , que presque tous les moyens que M. de Saint - Lambert imagine pour corriger dans les enfants chaque. défaut pris à part , sont heureusement choisis , et c[ue cette justesse d'aperçus si divers et si multipliés n'est pas d'un homme vulgaire. Nous pensons aussi que son style , quoique souvent prolixe , ne manque ni de clarté , ni d'élégance , ni de grâce. On voit quil avait vécu dans la meilleure compagnie , et qu'il était fait pour elle.
SAINT-PIERRE ( Jacques-Henri Bernardin DE ). Une imagination vive et brillante subjugue aisément celle des autres , soit en lui comman-
dant impérieusement , soit par le cbaime de séduction qu^elle sait répandre sur tout ce qu'elle colore ; c'est ce qui doit expliquer le succès de l'ouvrage de M. de Saint-Pierre , intitulé Les Etudes de la Nature, Rien ne paraît prouvé dans ce livre , mais tout y est supposé d'une manière si séduisante , que nous ne doutons pas que l'auteur , entraîné par sa propre imagination , n'ait commencé par se persuader à lui-même ce qu'il a dessein de persuader à ses lecteurs.
Il est vrai qu'en ne faisant que substituer de brillantes conjectures aux systèmes établis, il contrarie ouvertement , et les opinions reçues , et même ce qui passe pour démontré dans les sciences exactes ; mais il sait se prévaloir si adroitement des limites et de l'incertitvide de nos connaissances , cp-i'il ne peut manquer d'attirer à son parti tous ceux qui n'ont que des idées superficielles de l'histoire naturelle et de la physique. L'ouvrage de M. de Saint-Pierre a d'ailleurs un attrait bien puissant pour de certaines âmes : il faitaimerDieu et la religion; mais il esta craindre qu'en ne portant que sur des fondements ruineux, il ne nuise au but si respectable que l'auteur s'est proposé. L^imagination , une fois détrompée par le raisonnement , est capable de s'égarer d'autant plus , qu'elle s'aperçoit du piège dans lequel elle était tombée.
Quoi qu'il en soit , on ne peut disputer à l'au-
SiiS MÉMOIRES
teur uu assemblage de talents très-rares. Son style très-brillant , surtout dans les descriptions , se rapproche infiniment de celui du philosophe de Genève , et c'est la plus grande louange que nous puissions lui donner.
Paul et Virginie, et \3l Chaumière indienne, sont deux ouyrages du même auteur , connus de toute l'Europe , et qui confirment ce que nous venons de dire du charme et de la grâce de son style. Nous avouons que ces deux romans, si bien écrits , si intéressants , si agréables , nous paraissent très-supérieurs à de la physique romanesque.
SAlNT-RÉ AL ( l'abbé César de ) , né à Chambéry, mort en 1692. On a recueilli ses ouvrages, en six volumes , qu'on eût mieux fait de réduire en un seul; mais son Histoire delà Conjuration de Venise, sinon parla vérité, du moins par le charme delà narration, est un chef-d'œuvre qui hua mérité l'honneur d'être comparé à Salluste. Cet ouvrage , ses Discours sur l'usage de l'Histoire, et celui qu'il adresse à l'Electeur de Bavière sur la Valeur, sont tout ce qu'il y avait à conserver pour sa gloire.
Il avait cru plaire aux gens du monde , en donnant une Vie de Jésus-Christ , plus ornée que le récit de l'Évangile ; mais on y regrette ce caractère noble et simple , si bien senti et si heureusement développé par l'auteiu- d'Emile. C'est
ainsi que^dans la traduction en vers de V Imitation de Jésus- Christ parle grand Corneille, on regrette l'onction naïve de l'original. Ces ouvrages , faits pour parler au coeur , doivent rester dans leur simplicité touchante et majestueuse.
SAINT- VICTOR ( Jean-Baptiste de )
Son nom manquerait à des Mémoires où notre principal but est d'encourager l'émulation des jeunes écrivains qui , dans l'indigence actuelle de notre littérature , se distinguent encore par d'heureux essais. M. de Saint-Victor n'a donné jusqu'ici que deux poèmes, l'un intitulé r Espérance , l'autre le Voyage du Poète , et ces deux ouvrages nous paraissent annoncer des dispositions très-brillantes ; nous croyons même ne rien dire de trop en y ajoutant qu'on y découvre déjà des traits de maître. L'auteur a le mérite d'écrire en prose avec la même élégance qui nous a frappés dans ses vers. Le Discours , plein d'une modestie noble et courageuse , qui précède son poème de V Espérance , et les notes intéressantes qui le terminent , en sont la preuve. Nous l'invitons à cultiver des talents qui supposent d'excellentes études ,• à corriger dans ses poèmes de légères négligences qui lui sont échappées , et qu'on n'apercevrait pas dans des ouvrages de plus longue haleine ; enfin à ne pas suivre en tout le brillant écrivain qu'il
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paraît avoir choisi pour modèle. Si M. De Lille excelle dans li panie des détails , il serait dangereux de l'iiuiler dans la conception de ses sujets ; on y trouve d'admirables fragments, mais on y désirerait un ensemble.
SARR A SIN(Je A^-FRA^çoIs), né à Germanville, près de Caen, en i6o5 , mort en i6b^. Elève et imitateur de Voiture, bel esprit très-agréable dans la société et dans ses ouvrages.
Il y a des tours fort ingénieux , et des plaisanteries très-heureuses dans un poème satirique qu'il a fliit sous le titre du Dulot 'vaincu , ou la Défuite des Bouts-rimes. Boileau,dans sow Lutrin , et Pope dans sa Dwiciade , paraissent en avoir tiré quelque parti.
On trouve , dans soji Ode de Calliope sur la bataille de Lens , des strophes très-belles, et dignes de Malherbe , ce qui suppose à Sarrasin un enthousiasme que Voiture n'avait pas.
Les grands ne savent peut-être pas assez jusqu'où peut aller la sensibilité d'un homme de génie. Sarrasin mourut de chagrin pour avoir cru déplaire au prince de Conti , dont il était secrétaire ; et Racine depuis eut le même sort, persuadé qu'il avait eu le malheur d'indisposer Louis XIV contre lui.
Cette sensibilité prouve , quoi qu'en ait dit l'envie , qu'une àme recomiaissante et sublime se
ti'Oiive presque toujours alliée à des talents supérieui's. Hesnaut, Pélisson, La Fontaine, demeurèrent fidèles à Fouquet disgracié , tandis que tous ses favoris l'abandonnaient , ou même insultaient à son malheur , soit par cette indifférence froide que la philosophie appelé prudence , soit par ambition , soit enfin par lâcheté. Hesnaut osa venger Fouquet de la dureté de Colbert , par un sonnet qui honore la mémoire du poète , et qui a- passé à la postérité. Pélisson le défendit par son éloquence , comme Cicéron avait défendu Milon son ami. La Fontaine entreprit de fléchir Louis XIV. 11 eut le courage de lui présenter une Ode , dans laquelle on ne sait ce qu'on doit le plus admirer , ou de sa noble hardiesse , ou du sentiment généreux qui la lui dicta. Auparavant, il avait exhalé ses regrets dans une élégie que tous les poètes devraient savoir par cœur , et qui est pour eux, .en quelque sorte , un titre de noblesse.
SAURIN ( Bernard-Joseph ) , de l'Académie Française, né à Pai'is, mort en 1782. 11 a débuté par deux ouvrages aujourd'hui absolument igno-rés, la comédie des Rwaiioc y et la tragédie d'^ménophis.
Quoique ses tragédies de Spartacus et de Blanche et Guiscard ayenteu quelques représentations , elles ne sont guère plus connues ni plus dignes de l'être. 11 y a cependant quelques traits
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de force daus la première , et une sorte de grandeur dans le caractère de Spartacus , auquel tous les autres personnages de la pièce sont sacrifiés ; mais le style en est dur , prosaïque , incorrect et affligeant pour quiconque se connaît en poésie.
Les bienséances de la vérité et de l'histoire sont d^ailleurs violées dans cette pièce d\me manière bien étrange. Ceux qui ont quelque idée de la fierté romaine , et qui savent ce qu^était Crassus , le plus orgueilleux des Romains , ontils pu voir sans surprise cette fierté humiliée devant Spartacus? le consul de Rome, c'est-à-dire un des maîtres du monde , offrir non seulement à ce Spartacus le rang de sénateur, s'il veut consentir à la paix , mais sa propre fille ? Ont-ils pu s'accoutumer à voir la fille de ce consul amoureuse dans le camp de son f)ère ? Et de qui ? de ce même Spartacus : absurdité digne du reste , et qui achève de faire sentir le ridicule de l'ouvrage.
Crassus , en promettant le rang de sénateur , promet ce qu'il n'est pas en son pouvoir d'accorder , et ce que Spartacus n'aurait pas obtenu dans Rome en cendre. La promesse de la main de sa fille met le comble à son avilissement; etc'estainsi que Saurin savait garder les convenances!
Que diraient des spectateurs un peu instruits de nos moeurs et de notre histoire , si dans quelques siècles on représentait devant eux une tragédie où le maréchal de Villars , par exemple ^
traitant, dans les Cévennes , avec ce jeune calviniste , qui, de simple garçon boulanger, devenu par son courage général d'une petite armée qu'on s'était en vain efforcé de soumettre , lui proposerait , pour l'engager à la paix , le rang de duc et pair, et la main d'une Montmorency? Que penseraient d'un pareil délire, nous le répétons, des spectateurs a qui l'histoire de France serait un peu familière? Spartacus l'esclave, le vil gladiateur, comme l'appelé Racine, était cependant , aux yeux des Romains , très-inférieur aux prolétaires de la classe la plus abjecte. Il est vrai que , pour l'ennoblir , Saurin s'est avisé d'en faire le fils d'un roi des Gaules : expédient rare , et qui ajoute encore au merveilleux de cette burlesque intrigue. Voilà pourtant ou nous en sommes venus, ce que des spectateurs français applaudissent encore , et ce qu'on a comparé , de nos jours , aux pièces du bon temps de Corneille !
Aucun des ouvrages de Saurin n'a eu la fortune de Spartacus , si l'on en excepte Béverley , pièce non moins monstrueuse dans un autre genre, mais que «du moins il n'a fait que traduire.
La petite comédie des Mœurs du Temps y en un acte , en prose , écrite avec assez d'élégance et de grâces , ouvrit à l'auteur les portes de l'Académie Française. Cette savante compagnie lui témoigna , par ces paroles , l'estime qu'elle faisait de ce petit ouvrage : « Saxis doute nous ren-
w dons justice à ces comédies , que la pureté )) deTérence caractérise , et que le sel âcred'A- » ristophane (i) ne déshonora jamais, m
Voilà , selon toute apparence, la raison secrète pour laquelle Molière , Regnard , Dufresny , Le Sage , Piron, et quelques autres auteurs d'un sel un peu trop corrosif , n'ont point été de l'Académie , tandis que cet illustre corps s'est empressé d'accueillir les Boissy , les Voisenon , et Saurin lui-même. Ces derniers ont eu Favantage de n'employer qu'un sel plus doux , et d'une saveur précisément académique. C'était un avis pour les jeunes gens qui voudraient se ménager à la fois les faveurs de Tlialie et les honneurs du Louvre.
SAUVIGNY ( Edme ) , né , dit-on , en Bourgogne. Nous ignorons s'il est encore vivant.
Dans un grand nombre d'ouvrages de cet auteur , la plupart peu connus , on doit distinguer ceux qui ont été donnés à nos différents théâtres, et surtout à celui de la Nation. C'est pour ce dernier que , peu de temps après la comédie des Philosophes , M. de Sauvigny avait composé la tragédie de la Mort de Socrate, uniquement pour accabler d'injures , qui devaient retomber sur nous, le pauvre Aristophane, auteur d'une co-
(i) "N. B. Qu'alors on venait de jauer la comédie des Philosophes , à lac|uelle on voulait faire allusion.
médie des Nuées , à laquelle on affectait de comparer la nôtre. On nous accusait même d'avoir porté beaucoup plus loin la méchanceté : car enfin Aristophane n'avait joué que Socrale , tandis que nous nous étions permis de jouer en raasge , non seulement tous ceux qui s'étaient arrogé le nom de philosophes, mais la philosophie elle-même ; ce qui était une espèce de conspiration. La Mort de Socrate n'eut pns cependant tout le succès que méritait la bonne intention de l'auteur. Ce qu^ony remarqua de plus singulier , c'est que , dans la liste de ses personnages , il y avait un personnage muet , et c'était l'éloquent Platon.
L'enthousiasme soudain dont M. de Sauvigny s'était échauffé pour la philosophie était si factice, qu'en 1767 il avait çcrit, des philosophes en général , « qu'ils n'étaient que des charlatans et » des fanatiques, et que leurs ouvrages ne pou- » vaient servir que de trophées à l'iguorance » humaine. »
Le peu de profit que l'auteur avait tiré de sa course athénienne , lui fit naître l'idée d'aller tenter fortune au nord de l'Amérique , vers les bords de FOntario , dans le pays des Iroquois , tout près de la cataracte de Niagara. C'est là qu'il crut trouver le sujet d'une nouvelle tragédie , intiulée Hirza , ou les Illinois ; mais la poésie n'en parut guère moins sauvage que îelieu de la scène;
et, quoique, dans le cours de quelques représentations qu'obtint la pièce, Fauteur en eût changé trois ou quatre fois le dénoûment , le succès ne lui paya pas ses fi ais de voyage.
Un peu dégoûté de la carrière du théâtre, il imagina de descendre du style pompeux de Melpomène au style le plus naïf, dans un roman écrit en vieux langage , sous le titre des Amours innocents de Pierre le Long et de Blanche Bazu , auquel le public ne fit pas grand accueil. L'ouvrage ne parut guère moins innocent que les Amours, et fut bientôt oublié.
De ce ton de simplicité naïve ou niaise, il était difficile de passer au style piquant et malin qu'eût exigé le sujet du Persiffleur, mis en comédie par M. de Sauvigny, qui voulut tenter ce nouveau genre , et qui ne s'y montra pas plus appelé qu'à celui de la tragédie. On a vu des pièces , telles que la sienne , sans nœud , sans dénoûment , sans intrigue, se soutenir à la faveur de quelques scènes bien faites, ou du moins par quelques détails brillants , et c'est ce qui manquait complètement au Persiffleur : aussi M. de Sauvigny , dont l'esprit versatile se pliait facilement , comme on le voit , à tous les caractères , crut pouvoir tenter de nouveau la carrière tragique par une Gabrielle d^Estrées , qui ne fut pas très-heureuse , et par un Vasingthon , ou la Liberté du N ouveau-M'onde , qui , malgré le grand nom de Yasingihon , et le
SUR LA LITTÉRATURE. S5j
mot de liberté f qui était alors une espèce de talisman pour les Français, n'a pas laissé le moindre souYeuir,
M. de Sauvigny passe pour avoir été le premier instituteur littéraire de madame de Genlis. Il a de quoi se glorifier, s'il est vrai qu'il ait eu quelque part au développement et aux progrès de l'esprit de cette femme célèbre. La réputation de l'élève jète nécessairement du lustre sur celle de l'instituteur : 'roj^'ez l'article GE^LIS.
SCARRON(PAUL\né en 1698, mort en 1660.
Le premier qui ait fait parler aux muses le langage des halles. 11 a travesti Virgile , mais non avec le projet de le rendre ridicule : projet dont Marivaux eut le malheur d'être soupçonné, lorsqu'il se permit de travestir Homère et Télémaque. Le burlesque de Scarron est fort au dessous delà gaîté de Rabelais. Celui-ci est plaisant dans les choses, l'autre nel'estque dans les mots. Rabelais avait d'ailleurs une érudition immense, et Scarron n'avait que très-peu de littérature : aussi n'est-il rien resté de lui que son Roman Comique , ouvrage très- comique en effet et toujours digne de plaire à ce public choisi ,
Qui laisse à la province admirer le Typhon.
Mais ce qu'on n'a poijat assez remarqué k l'a-
vant;»ge de Scarron , c'est qu'il fut un des précurseurs du bon goût dans le genre de la comédie. Il eut le mérite de sentir que ni la fadeur des pastorales , ni le merveilleux des aventures romanesques, ne pouvaient y convenir ; et cette observation si vraie le rendit supérieur à tous les auteurs dramatiques de son temps : quelquefois môme il rencontra la gaîté du bon comique. 11 sut mettre de l'art et de la clarté dans ses expositions. On peut en juger par celle de Jodelet , maître tt 'valety qui est très-heureuse. Il est singulier que Scarron ait en c^uelque sorte ouvert la bonne route à Molière , et qu^il ait eu plus de goût que certains beaux expriis de nos jours , qui semblent s'être ligués tous pour ramener sur la scène la barbarie dont il l'avait purgée : mais on ne peut lui pardonner sa prédilection pour le genre burlesque , et Findécence trop souvent grossière de son style.
SCUDERY( George de ) , de l'Académie Française, n(^ au Havre-de-grâce en 1601 > mort en 1667. Un des plus féconds et des plus nlauvais écrivains de l'autre siècle , quoiqu'il y ait eu des portiers de comédie tués par l'alfluence du monde à la représentation d'une de ses pièces. C'était V Amour tyranaicfue y tiagédie qui eut un succès incroyable , à la faveur de quelques situations romanesques , tsi de quelques-unes de ces
SUR LÀ LITTÉRATURE. 55g
surprises de théâtre, que les Scudéry de nos jours essayent de remettre en faveur.
A l'humeur d'un capitan, l'auteur de V Amour tyrannique joignait une vanité qu'il ne décela jamais d'une manière plus plaisante , qu'en se taisant graver à la tête de cette pièce avec les attributs d'Apollon et de M^rs , et cette ridicule inscription :
Et poète et guerrier , Il aura du laurier.
Il osa être jaloux de Corneille , et ce fut lui qui déféra le Cid au jugement de l'Académie Française , qui depuis n'a jamais jugé un procès de cette importance. Boileaù vengea Corneille , en rendant le nom de Scudéry méprisable : mais le cardinal de Richelieu , qui n'était pas moins jaloux de la gloire du Cid, récompensa Scudéry, en lui donnant le gouvernement
De Notre-Dame de la Garde , Gouvernement commode et beau, A qui suffisait pour sa garde , U n Suisse avec sa hallebarde , Peint sifr la porte du château.
Capelle.
Scudéry dédia à la reine Christine son poème d'Alaric , si connu par ce début ridiculement fastueux :
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.
Il est singulier qu'alors l'épopée ; c'est-à-dire
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le chef-dœuvre de l'esprit humain » fut précisément en proie aux tentatives malheureuses des écrivains les plus médiocres. On pouvait compter autant de mauvais paèines épiques que nous avons vu depuis de fades héroides. C'est une preuve que les ridicules beaux esprits de l'autre siècle avaient cependant plus de connaissances et plus de nerf que nos petits écrivains doucereux et efféminés.
La soeur de Scudéry eut plus de réputation que son frère , et le méritait , non par ses énormes et fastidieux romans , mais par quelques éloges délicats de Louis XIV , par quelques vers heureux , et , si Ton veut , par un discours sur la Traie gloire , 'qui pourtant n'eut guère d'autre célébrité que de remporter le prix de 1' ^Lcadémie Française , pour être ensuite éternellement oublié. Mademoiselle de Scudéry mourut à Paris en 1701.
SÉDAINE ( Michel-Jèan ), né à Paris en 1719, mort en 1797, maître maçon, et auteur d'un recueil de poésies et de plusieurs opéras-bouftons. Il a mis à la tête de quelquesunes de ces bouffonneries, des préfaces de la plus grande prétention , et non moins ridiculement sérieuses que celles dont Poinsinet , son rival de gloire , enrichissait ses parades.
Du préau de la Foire, M. Sédaine fit tout-à-
Sur la littérature. Z^i
conp une apparition éclatante au Théâtre français , par la pièce du Philosophe sans le savoir, qui fut sifflée très-justement à la première représentation, en qualité de comédie, mais qui eut le lendemain un succès prodigieux en qualité de drame. Ce nom, qui autrefois signifiait généralement toute espèce d'action théâtrale , s'applique aujourd'hui plus particulièremeut à ces romans dialogues qui prétendent à l'intérêt ; il se donne encore aux tragédies que Diderot appelait domestiques ; et Sédaine en avait décoré aussi je ne sais quelle farce lugubre en ariettes et en prose , intitulée ; Le Déserteur,
Saurin , dans TE pitre qui précède sa traduction de Béverley , dit que le Philosophe sans le savoir est un drame très-original : nous n'appèlerons pas de sa décision. Si ce drame est en effet original , La Gageure , autre comédie du même auteur, ne l'est pas moins, sinon par l'in- Tention , que Scarron serait en droit de revendiquer en entier, du moius par un style dont personne, avant Sédaine , n avait eu le secret.
Qu'on nous permette ici une dernière digression sur les succès qu'obtiènent de nos jour^ au théâtre, ces mauvais romans pathétiques, dont nous avons déjà parlé tant de fois. Au jugement de leurs auteurs , ces succès semblent confirmés par les larmes qu'ils voyent répandre aux représentations. Ces messieurs ne se doutent pas en-
core que les mêmes marques de sensibilité n'annonceut pas toujours une impression semblable ; qu'il ne faut pas cumparer, par exemple, les pleurs que fait verser aux âmes délicates l'éloquente douleur de Phèdre , à l'attendrissement momentané que produit chez quelques lecteurs une situation intéressante quelconque, fût-elle amenée sans aucune vraisemblance, et présentée par l'écrivain le plus maladroit. On peut ressentir quelque émotion involontaire à certaines .aventures de la Paysanne pan'emw d\i chevalier de Mouhy ; et cette émotion n'a certainement rien de commun avec celle qu'on éprouve en lisant Clarissfi D'ailleurs , il est bien plus aisé encore d'intéresser au ihéâire qu'à une simple lecture : car lorsque les hommes sont rassemblés, ils ont tous., comme l'a très- judicieusement observé M. de Saint-Lambert , une secrète disposition à se. communiquer tous les mouvements qui les affectent. « Je ne sais quel enthousiasme, ))■ dit-il, passe rapidement de l'un à l'autre; et j) alors le philosophe le plus ferme est, du plus -» au moins , comme cet homme sensé , qui rou- » gissait de mêler ses larmes à celle d'un audi- » toire.que faisait pleurer un mauvais prédicateur. » 11 répétait souvent» : il ne sait ce qu'il dit, ;) il- ne sait ce qu'il dit, et n'en pleurait pas i) moins, m yojlk; le mot de l'énigme des grands succès
SUR LA LITTERATURE. ù/(3
, do.nl ces messieurs se vantent. En effet, il n'est pas impossible qu'entraînées par l'art des acteurs, quelques personnes raisoimables n'ayent pleuré , soit au Philosophe sans le savoir^ soit au Déserteur de Sédaine; mais à la réflexion, elles n'ont pas dû se sentir moins étonnées que ne l'est un homme d'esprit qui se surpiend à rire d'un mauvais jeu de mots, ou d'un pitoyable calembour.
Ce qui démontre ce que nous venons d'avancer, c'est que toutes ces pièces, si applaudies au théâtre , tombent réi^ulièrement à l'impression , pour ne se relever jamais ; et Sédaine, qui eut le bonheur de voir la plupart des siennes trèssuivies , n'obtint jamais un lecteur.
Ce n'est pas que cet auteur ne se soit prodigué, autant qu'il a pu , à tous les spectacles. Il a hasardé malheureusement, sur la scène lyrique, Aline ou la Reine de Golconde , d'après un tiès-joii conte de M. le chevalier de Boulllersl Jamais on n'a travesti d'une manière plus ridicule, et en si mauvais vers, un sujet charmant.
Depuis les dernières éditions de ces Mémoires , des succès toujours du même genre , des pièces toujours écrites dans la rnême langue, conduisirent Sédaine à l'Académie française.
Nous nous permettrons , en faveur de ceux qui n'ont aucune idée du style de cet écrivain, de
citer ce fragment , qui ressemble a mille autres dont nous avions le choix :
Je te méprise.
Et je te prise Comme une prise De tabac (i).
Otez au style de l'opéra de Tarare ce qu'il a de plus recherché et de plus pénible , on voit que les deux manières se rapprochent, et qu'il s'en faut de très-peu que Beaumarchais n'ait été , eu poésie , le digne émule de Sédaine. On ne peut nier cependant que ce dernier n'entendît trèsbien quelques effets de théâtre ; et l'étude qu'il en avait faite , perfectionnée par l'expérience , est ce qui contribua le plus à ses succès qui étonnent toujours lorsqu'on essaye de lire ses ouvrages. Mais Sédaine avait, dans la société, un mérite qui les lui faisait pardonner. Infiniment estimable dans sa conduite et dans ses mœurs, cher à ses amis , cher à sa famille , on ne pouvait lui reprocher que ses vers.
(0 En voici un autre en faveur de ceux que de pareils exemples peuvent amu3cr :
Un régiment , tambotir battant , Avec son patapatapan , Brise moins !e tympan Qu'une femme en furie Qui crie.
SEGRAIS (Jean-Renaud), de rAcadémie Française, né à Caen en 1625 , mort en lyoï. Il est demeuré le modèle d'un genre dans lequel il n'a pas eu de rivaux, celui de rÉglogue, parle seul mérite de n'avoir point fardé ses bergers, comme Fontenelle et La Motte ont fardé les leurs. Les autres ouvrages de Segrais sont médiocres, et en général c'est un écrivain qu'on ne lit guère.
SENECE ( Antoine Bauderon de ) , né à Mâcon en 1643 , mort en 17 57. Poète et littérateur estimable , mais qui n'a pas une célébrité proportionnée à son mérite; ce qui prouve que les réputations ont aussi leur destinée. Il est vrai qu'il n'a laissé qu\m petit nombre de pièces fugitives , défigurées par quelques négligences , mais pleines d'une imagination singulière , d'expressions souvent très-heureuses , de poésie enfin , et très-supérieures à tous les recueils des Benserade , des Segrais, des Pavillon, qui cependant sont plus connus que cet écrivain. Le conte du Kaïmac , et le poème intitulé les Trai^auoc d'Apollon^ auraient aujourd'hui beaucoup de succès , et le mériteraient mieux que cette foule de Fantaisies (i) prétendues poétiques, dont
( i) C'était le litre que Dorât avait donné à un recueil de SGS vers.
[S/fi M É M O I p. E s
nous sorames mondés. Mais du temps de Senecé , ]0n :n'avait point encore perfectionné l'art du manéi^e littéraire. Les vignettes, les estampes, les longues préfaces à prétentioP-S , étaient des ressources ignorées. En un mot , comme nous croyons Tayoir déjà dit , on ne savait point encore enfler de petites réputations par de grandes
intrigues.
Il était réservé à notre siècle d'épuiser toutes ces combinaisons de charlatanisme et d'orgueil ; et nous aurions peine à donner une juste idée du ridicule (jui en rejaillit sur notre littératme. Nous avons vu de fastueux discours préliminaires à la tête de quelques opéras*bouffons ou d'un petit recueil de romances : c'est à qui donnera le plus d'importance à son orviétan. Nous avons vu des auteurs tragiques emprunter , au contraire, le jargon des ruelles dans leurs préfaces , pour sVssurer les suffrages de quelques toilettes , ou de quelques boudoirs accrédités. On s'était moqué de Fontenelle , pour avoir comparé , dana un ouvrage de, physique , la'nuit a une beauté brune, et le jour à une beauté blonde ; et cJans l'avant-propos d'une pièce de théâtre , dont le sujet est romain , un auteur très-connu s'est permis d'écrire a qu'une tra- » gédie non représentée ressemblait tout au » plus à une belle femme en bonnet de. nuit ». Non, l'ancien hôtel de Rambouillet, nos ridi-
Cilles précieuses, nos lurliipins même, n'avaient pas porté si loin la déraison et le délire. Nous le répétons avec confiance , on finira par trouver un jour la Dunciade trop doucereuse, et nos Mémoires littéraires trop indulgents.
Nous croyons devoir observer , en finissant cet article, qu'un homme de goût, qui rassemblerait avec choix les poésies de Senecé , celles de Lainez et de quelques autres écrivains, qui n'ont fait, comme eux, qu'un petit nombre de pièces agréables, enrichirait, pour ainsi dire, notre littérature d'un bon poète de plus ; et que , par ce moyen , eu conserverait des ouvrages que leur forme fugitive expose à disparaitre, et qui sont digues de rester.
SEVIGNE ( Marie . de Rabutîn , marquise de), née en i6?.6, fnorte à Grignan en 1696. Voyez à l'article Genlis l'éloge de cette femme célèbre , qui n'a pas eu de rivale dans le talent d'écrire,^ et qui fut véritablement l'honneur de son sexe.
SIVRY (Louis PoiNsiNET DE ), lié à Versailles en 1753 . mort en 1804. Sa traduction en, vers des Odes dAnacréon , inconteslç<blement la meilleure qui existe, et sa tragédie de Briséis, dans laquelle, à l'aide d^une fiction qui n'a rien d'invraisemblable ni de forcé , il a su renfermer
presque toute l'action de l'Iliade , sont deux ouvrages qui lui font beaucoup d'honneur. Le style de sa tragédie , très-supérieur à celui de la plupart de nos pièces modernes , l'aconse rvée au théâtre, et assure à Fauteur une réputation qui subsistera plus long-temps que celle dont croient jouir quelques écrivains à prétentions plus hautairieV. 11 y a , dans Briséis , des vers qui sont évidemment de l'école de Racine, et que ce grand poète eût approuvés. Il y en a même , et peut-être un plus grand nombre encore , dans sa tragédie à^Ajaoc , moins heureuse que Briséis , par l'extrême simplicité de son sujet, qui ne promettait guère qu'une belle -scène : celle de la 'dispute des armes d'Achille, M. de Si^ry en a tiré tout le parti qu'on en pouvait espérer , et nous désirerions de revoir au théâtre cette pièce qu'il serait si facile de réduire à trois actes, sans lui rien faire perdre de ses véritables beautés.
M. de Sivry a eu le courage d'entreprendre , à lui seul , la traduction de Pline , et il a eu le mérite de l'achever. Il a traduit aussi en prose et en vers les comédies à^ Aristophane : mais après avoir cité ce qu'il nous parait avoir fait de mieux , nous nous croyons dispensés de parler de ceux de ses ouvrages qui ne supposent que du travail et de la patience.
- Le beau récit de sa tragédie de Briséis a été traduit, vers pour vers, en latin, par son fils.
jeune homme d'un esprit et d'un goût très-sains , qui a fait d'excellentes études , et à qui l'on ne peut reprocher que de porter beaucoup trop loin la modeste défiance qu'il a de lui-même.
SOLIGNAC ( Pierre-Joseph de la Pimpie , chevalier de), né à Montpellier en 1768 , mort àNancyen 1775, à près de quatre-vingt dix ans. Il eut l'honneur d'être attaché , pendant la plus grande partie de sa vie, au roi de Pologne, Stanislas , duc de Lorraine, en qualité de secrétaire de ses commandements , et de jouir de la faveur d'un prince qui ne l'accordait qu'au mérite et à la vertu.
On a de Solignac plusieurs volumes d'une Histoire générale de Pologne , qui font regretter qu'elle ne soit pas achevée. Le style en est peut-être un peu trop orné ; mais celte manière fleurie , qu'on eût taxée d'affectation dans un autre, ne supposait chez lui aucun apprêt, ni aucune recherche. Son esprit était , pour ainsi dire , naturellement académique , dans le sens à-la-fois désavantageux et favorable qu'on attache à ce mot : c'était peut-être une suite des liaisons qu'il avait eues , dans sa jeunesse , avec Fontenelle.
C'est lui qui a rédigé , au moins en partie , les ouvrages du roi de Pologne , connus sous îe titre du PlUlosophe bienfaisant. On a dû trou-
35o MÉMOIRES
ver, dans ses papiers, une Vie de ce prince, dont il est à souhaiter que le public ne soit pas privé. Personne n'avait été plus à portée d'étudier le caractère de Stanislas , et de mieux peindre à la postérité cette âme royale et citoyenne. Personne d'ailleurs n'était , par ses vertus , plus rapproché de son auguste modèle.
Nous confirmons ici ce qu'on lit à son article , dans le Nécrologe de 1774» comme une vérité qui nous est personnelle et glorieuse. Nous lui devons, en effet, une éternelle recoiinaissance des services qu'il voulut bien nous rendre auprès du roi de Pologne , lorsqu'à l'occasion de la comédie du Cercle f il s'éleva contre nous, à la cour de Lunéville, une persécution d'une espèce si nouvelle , tramée par des philosophes.
STAEL-HOLSTEIN ( Madame te) fille de M. Necker.
Aucune séduction n'aura de part à ce que nous allons dire de cette dame que nous n'avons pas riîonneurde connaître, et que nous croyons même n'avoir jamais vue : mais nous venons de relire son livre intitulé De la Littérature considérée sous ses rapports avec les institutions sociales : ouvrage dont le titre seul annonce une grande et importante conception.
Nous avons laissé entrevoir ailleurs (1) que
(1) A l'article Foivtajnes,
nous n'étions pas persuadés de cette perfectibilité indéfinie, à laquelle madame de Staël yeut que l'espèce humaine soit appelée. Les traces qu'elle croit en aperce\oir depuis les Grecs jusqu'à nous , ne nous ont point paru aussi concluantes qu'elle l'imagine avec infiniment d'esprit : mais nous pensons qu'elle-même est une preuve irès-brillanle de la perfectibilité de son sexe.
Une seule femme à qui la nature accorda , dans le siècle de Louis XIV, un esprit original, qui ne s'est montré qu'une fois , comme celui de ~ La Fontaine, a laissé, par de simples lettres , un immortel souvenir , sans chercher un moment k s'élever au-dessus d'un sexe dont elle possédait éminemment toutes les grâces. Le mérite de madame de Staël est d'un autre eenre. Nos souvenirs ne nous rappèlent aucune femme qui ait allié, comme ''elle, à des connaissances qui étonnent par leur variété et par leur étendue, un plus gand caractère de peusée. Il est peu d'hommes, à ce qu'il nous semble^ qui n'eussent le droit de s'enorgueillir d'avoir fait son livre. Le style , si l'on en excepte un petit nombre de traits où la recherche se fait sentir et nuit à la clarté, est toujours proponicnué à la grandeur des objets qu'elle traite ; il est même une observation qui s'est constamment offerte à nous en lisant son ouvrage : c'est que, si l'on faisait un recueil des pensées détachées qu'on pourrait
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en extraire, et qui mériteraient d'être remarquées, aucun recueil de ce genre ne serait plus abondant et plus riche ; et si les bornes de ces Mémoires nous permettaient d'en citer quelques exemples , nous ne serions embarrassés que du choix.
Le roman de Delphine, dont tout le monde parle , et qu'à peine nous avons eu le temps de lire quand cet article allait être mis sous presse, nous a singulièrement attachés , et nous paraît une production d'un ordre supérieur. Ce n'est pas que le caractère des deux principaux personnages ne nous ait semblé d'un contraste trop recherché, quelquefois même trop loin de la nature pour être vraisemblable. La catastrophe d'ailleurs ( nous ne balançons pas à le dire ) a diminué sensiblement notre plaisir : mais l'ouvrage , qu'une seule lecture très-rapide ne peut nous mettre encore à portée de juger , est f empli de détails qui nous confirment dans la haute opinion que nous nous sommes formée de l'esprit et des talents de son auteur ; et s'il est quelque ouvrage du même genre dont il nous ail paru se rapprocher beaucoup , peut-être un peu trop , c'est VHéloise de Rousseau. Ce rapprochement peut, à quelques égards, être un reproche , et n'en est pas moins un éloge.
Nous avons été étonnés de lire , dans une feuille du jour , que ce roman est un palais de
fée , dont les murs sont de diamants , mais où Ton ne trouve pas une chaise. Madame de Staël a dû rire , sans doute , d'un galimatias aussi étrange , et qui devient à la mode dans quelques journaux. Nous qui avons vu des temps où personne n'écrivait ainsi , nous ne pouvons que plaindre un écrivain qui a le mallieur de prendre ce jargon insignifiant pour de l'esprit.
Si , en parlant d'un ouvrage dont les défauts nous paraissent couverts de tant de beautés , nous nous permettions quelques remarques minutieuses , nous inviterions madame de Staël à ne pas employer , sans nécessité , de nouveaux mots, tel (j\vi inoffenswe y indélicat, indélicatesse , intempestive même , qui n'est pas encore assez autorisé. Elle a trop de mérite pour chercher à se distinguer par ces affectations. La " langue de Pascal , de Bossuet , de Fénélon , de Racine, doit lui suffire ; et cette langue si belle et si noble , cette langue avec laquelle on peut tout dire, ne tarderait pas à s'altérer, si l'usage s'introduisait de l'appauvrir ainsi en croyant l'enrichir. Rousseau de Genève a donné quelques exemples de cette affectation , mais ce n'est pas en cela qu'il faut l'imiter.
Nous félicitons madame de Staël d'avoir encouru la disgrâce de quelques journalistes accoutumés à ne respecter aucune bienséance. Il fut un temps où , même dans cette classe" d'écrit- , v. 23
vains , on connaissait mieux les égards qu'on doit à son sexe , et les lois de l'urbanité française.
On a reproché durement à cette dame d'avoir blessé quelques usages de la religion catholique , qui lui ont paru superstitieux , et qui , d'ailleurs , ne tiènent pas essentiellement au dogme : on a oublié que madame de Staël est née protestante ; et que , sous ce rapport, ses opinions ne pouvaient pas être les nôtres.
Ceux qui l'ont accusé d'avoir blessé la morale, ou d'autres objets non moins respectables , n'ont fait ( d'après l'exemple que les délateurs en ont donné de tout temps ) qu'abuser de quelques passages isolés de ce qui les précède et de ce qui les suit, et interprétés à leur manière, c'est-àdire avec perfidie.
Madame de Staël n'espérait pas , sans doute , recueillir de si bonne heure les fruits amers d'une grande célébrité. Une femme vulgaire eût éié plus ménagée, mais c'est en homme qu'on la traite. Les ennemis que paraît lui avoir faits son ouvrage , et l'indécente animosité avec laquelle ils en parlent, prouvent qu'ils reconnaissent en elle une supériorité de talent qu'on n'attendait pas de son sexe ; et c^est, à notre avis , Thommage le plus flatteur que la haine pouvait lui rendre.
Depuis Delphine, madame de Staël a publié un nouvel ouvrage qui n'est pas précisément un
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roman , quoiqu'elle y ait attaché une intrigue d'amour, et qui est intitulé : Corinne ou l'Italie, Considéré comme roman, la fable en serait la partie lapins faible; et nous n'avons jamais conçu par quelle fatalité cette Corinne , qui réunit tous les talents et toutes les grâces , s'enflamme de la passion la plus vive pour un Anglais qui n'a rien de fort aimable, et dont le caractère forme avec le sien un contraste si discordant, qu'il doit exclure entre eux toute sympathie. Quoi qu'il eu soit, Corinne devient la victime de cette passion malheureuse ; elle en perd la raison et la vie, sans exciter un grand intérêt.
Mais, sous son principal aspect, ce même ouvrage nous paraît la plus curieuse , la plus savante et la plus agréable description qui ait paru non seulement de Tltalie, mais de tous les beaux " monuments qu'elle possède , et'qui perpétuent , chez cette nation vive et passionnée, l'espèce d'idolâtrie qu'elle conserve pour les arts.
Ceux qui peuvent ignorer à quel degré madame de Staël est instruite, l'étonnante variété de ses connaissances , l'usage cju^elle a des langues , même savantes , enhn combien elle est supérieure , nous ne disons pas seulement au vulgaire des femmes, mais à la plupart de celles à qui l'on accorde le plus d'esprit , s'en convaincront en lisant cet ouvrage , quoiqu'il ne soit pas exempt de défauts qui le déparent; défauts
qu'on a déjà remarqués dans quelques autrééP productioiiS de celte femme célèbre, et dont nous doutons qu'elle se corrige , parce qu'ils paraissent tenir à une manière de sentir qui lui est particulière.
Jamais l'imagination de madame de Staël ne nous a paiu plus brillante que dans cet ouvrage, et peut-être n'a-t-elle jamais écrit de plus belles pages ; mais , soit parce qu'elle semble n'écrire que par inspiration , soit parce qu'il n'est pas en son pouvoir de modérer son enthousiasme , le style en est quelquefois ou trop tendu , ou trop exalté. Non contente de se montrer supérieure à son sexe, on voit qu'elle aspire à rivaliser avec le nôtre, et elle ne s'aperçoit pas qu'alors elle perd en grâce ce qu'elle croit gagner en énergie, et que s'élever ainsi c'est descendre. Boileau a dit que , dans l'Ode , un beau désordre est souvent un effet de l'art , et l'on serait tenté de croire que madune de Staël voudrait introduire ce genre de beauté dans la prose, où nous le croyong déplacé.
STOUPE ( Jean-Georgî:s-A]ntoine) , né à Paris en 106, mort en 1808 : distingué dans le petit nombre des imprimeurs qui ont conservé à l'art typograpliique son ancienne dignité (i). Cet
(1) Il a même fait clans cet art d'excellents élèves, parmi lesfj;uels on distingue le célèbre Cropelet.
SUR LÀ LITTÉRATURE. SSy
art , aujourd'hui si dégénéré , cl presque relégué dans la classe des professions purement nîécaniques , exigeait, dans son origiiie , des connaisgances regardées alors comme indispensables; et M. Stoupe , que nous avons parùculièrement connu , et pour qui nous avions beaucoup d'estime , possédait au moins tou les celles que peut donner une éducation soignée. Ce n est pas cependant à ce titre seul que nous le plaçons dans ces Mémoires. Nous avons vu de lui un yjCtit ouvrage très-bien fait, dans lequel il démontrait le charlatanisme des prétendus inventeuis des éditions stéréotypes qui , loin de pouvoir être considérées comme un progrès de l'nrt, n'ont fait que le ramener à son enfance , et qui ne fourniront à ceux qui se vantent de les avoir imaginées, qu'une spéculation infructueuse. Il n'entrait dans cette opinion de M. Stoupe aucun sentiment d'intérêt personnel , et bien moins encore de jalousie. L'amour d'un art que les Akie, les Etienne, les Elzévir , ]es Vascos.m avaient porté à xm si haut degré de perfection, et d nt il serait à souhaiter que le Gouvernement voulût réhabiliter l'honneur, cet amour si natiuel pour un art qu'on a soi-même exercé, fut le seul motif qui déter* mina M. Stoupe à s^'élever contre ce charlatanisme , et ses raisons nous ont paru convaincantes. C'était d'ailleurs un homme d'un très-grand sens , d'une probité et d'une intégrité rares , et
qui avait rempli long-temps , avec Testime publique , les fonctions de juge au tribunal de la juridiction consulaire. Nous avons connu peu d'hommes plus instruits de tout ce qui a rapport aux matières commerciales , et nous croyons qu'on l'eut consulté très-utilement sur les lois qu'il était question d'établir pour la prospérité du commerce.
SURVILLE ( Marguerite - Eléonore - Clo- TILDE de)*, née, dit-on, dans le quinzième siècle.
On a publié, sous le nom de cette femme , un petit volume de Poésies , en style gaulois , qu'on lui attribue , quoiqu'il soit très-douteux qu'elle ait jamais existé.
Ce roman ( car c'en est un ) est appuyé, dans une longue Prélace qui précède ces Poésies , sur une foule de probabilités capables de faire quelque illusion , présentées avec beaucoup d'art , et qui avaient séduit en effet un assez grand nombre de lecteurs. Cette Préface est bien écrite ; elle fait honneur à son auteur que personne encore n'a deviné avec certitude ; mais les Poésies ont démenti le roman , et l'on n'y croit plus.
Il V a évidemment dans ces Poésies , et notamment dans l'héroïde qui commence le volume , des allusions aux derniers troubles de la France, et dont il n'est pas difficile , quelque soin qu'on
SL'R LA LITTÉRATURE. Sog
ait pris de les déguiser , de reconnaître la véritable, époque.
Deux pièces charmantes de Voltaire , celle des Vous et des Tu , et le conle qu'il a intitulé les Trois manières y s'y trouvent du moins en germe, tellement qu'on pourrait croire que les Poésies de Clotilde sont la source où Voltaire les a pui- ^ isées , tandis que nous croyons an contraire que c'est Clotilde qui les a dérobées à Voltaire.
Enfin le mélange des rimes masculines et féminines est observé régulièrement dans les vers; et l'on sait qu'au temps de Marot, postérieur de plusieurs années à l'époque où l'on suppose qu'a vécu Clotilde, ce mélange n^était pas encore familier à nos poètes.
Nous n'aurions pas entretenu le public de cette fable, si d'ailleurs ces Poésies n'étaient pas d'une singularité remarquable. Elles décèlent non seulement un auteur très-instruit du langage et des formes poétiques de ces temps reculés , mais un talent qui n'est pas vulgaire. H y a dans ce recueil plusieurs pièces d'une imagination brillante, d'un sentiment délicat , et d'une naïveté exquise. U Elégie cl HéloïsG , les vers de Rosalyne à Coridon , ceux que Clotilde adresse à son premierné , enfin la plupart des rondeaux fourniraient une fouie de preuves du mérite de ce joli recueil, qui aura beaucoup d'attraits pour tous ceux qui, à travers le langage suranné que l'auteur a su très-
5Go MÉMOIRES
habilement contrefaire , sauront y démêler ce beau naturel devenu si rare dans nos poètes , et •qui ne sera jamais sans prix aux yeux des Trais connaisseurs.
THEOPHILE , né dans l'Agénois en 1690 , mort à Paris en 1626. Ce poète n'était dépourvu ni d'imagination ni de génie ; mais il écrivait avant le temps où le goût s'est perfectionné. On n'a retenu de sa tragédie de Prranie et Thishé.t que ces deux vers éternellement ridicules :
Le voila ce poiçnard , qui du sang de son maître S'est souille làcliemcnl : il en rougit, le traître!
Rien n'est plus froid que cette pensée, qui fut cependant trcs-applaudie, parce qu'alors on avait la fureur des pointes et des jeux de mots. Corneille lui-même, qui, le premier, en a purgé le théâtre, en a laissé, dans les ouvrages de sa jeunesse, un nombre assez grand pour rendre Théophile excusable. Ce poète , dont il n'est resté que très-peu de vers , avait souvent d'heureuses saillies , et s'était fait beaucoup d'amis , par le seul mérite de l'esprit de société, moins commun de son temps que de nos jours ; mais il eut aussi des ennemis bien cruels , bien i.mplacables. Le plus dangereux fut le jésuiie
Garasse, qui épuisa contre lui l'injure et la calomnie , qui parvint à le faire enfermer , pendant deux ans, dans le cachot de Ravaillac , et qui enfin l'eût fait brûler , si le duc de Montmorency n'eût donné un asyle dans son hôtel à ce poète infortuné, qui mourut à Fâge de trente-six ans, "victime du fanatisme. Le prétexte de Garasse était de venger la religion : mais quel étrange zèle que celui qui se permet des délations et le mensonge î On ne peut lire , sans être attendri , les apologies que Théophile écrivit pour se justifier; et c'est à titre de malheureux célèbre, que nous lui donnons une place dans ces Mémoire?. Peut-être s'était-il rendu coupable de quelque imprudence ; mais rien ne fut prouvé contre lui. Il trouva des amis et des défenseurs parmi des gens qu'on ne pouvait soupçonner de favoriser l'irréligion. Sa jeunesse, d'ailleurs, aurait dû lui servir d'excuse ; et, coupable ou non, il intéressera toujours par ses malheurs , tandis que la mémoire de ses persécuteurs demeurera flétrie dans l'opinion publique.
THOMAS ( A]NTOT?iE ), de l'Académie Française , ancien professeur au collège de Beau tais , né aux environs de Clermout en Auvergne, mort en lySS. Il s'était d'abord signalé contre la nouvelle philosophie et les prétendus espritsforts, qui voulaient alors donner le ton à la nalioiij,
o62 MÉMOIRES
en sapant à la fois tous les fondements de Taïuorite et de la morale. Son zèle l'avait même emporté trop loin , et jusqu'à lui faire méconnaître les beautés du poème de Voltaire sur la loi naturelle , ouvrage dont il a parlé avec assez de mépris.
Cet auteur s'est ensuite renfermé dans le genre des panégyriques. Si l'éloquence n'est qu'une convulsion perpétuelle ; si l'enflure de Bréboeuf peut s'appliquer avec succès à la prose; si les maximes, les sentences, les réflexions multipliées jusqu'au dégoût , peuvent devenir les ornements naturels du discours; enfin, si un style toujours tendu , toujours guindé , doit prévaloir sur la simplicité majestueuse du style de Bossuet, Thomas doit, sans contredit, être regardé comme un des plus rares modèles de ce nouvel art de parler. Nous croyons que c'est à lui qu'on a voulu faire allusion dans ces vers d'une satire connue ;
D'iia fatras emplialiquc un autre enlLint sa voix , ^^icnt rc'gen ter les grands, les ministres, lesrois-, Et dans l' Académie , empesé pe'dagogue , Voit , malgré d'Olivet , son faux sublime en vogue.
Ce fatras emphatique et ce faux sublime nous semblent j en effet, caractériser très-bien le style hydropique et boursouflé de cet ancien professeur.
Un des derniers ouvrages de cet écrivain est
une compilation galante eu faveur des clames , pour leur prouver , par une foule d'autorités , que, leur organisation ne différant point de la nôtre , elles peuvent, aussi bien que nous , prétendre à tous les genres de gloire. La manière de Fauteur paraît un peu moins laborieuse dans cette bagatelle que dans ses autres productions ; mais le projet qu'il a eu de plaire aux dames , lui a fait contracter je ne sais quelle afféterie de style, qui n'est point de son caractère, et qui tient d'ailleurs de fort près au néologisme. On voit qu'il ne sait pas tenir un juste milieu. Peut-être un degré de feu de plus ou de moins en eût fait un bon orateur ou un grand poète.
Depuis les premières éditions de ces Mémoires, on a beaucoup vanté un Eloge de Marcyiurèle , du même auteur, qui est en effet l'ouvrage où il s'est le plus rapproché du ton simple de la nature, en conservant la dignité du style oratoire : mais le bruit j^me qu'on a fait de cet éloge , aononce assez combien la véritable éloquence est devenue rare et combien elle a dégénéré.
Nous n'ignorons pas que cet article a paru trop sévère ; et ce n'est qu'après avoir relu avec une nouvelle attention l'entière collection des OEuvres de cet écrivain, que nous nous sommes déterminés à le laisser subsister, en avouant toutefois qu'il est susceptible de quelque modification.
Nous reconnaissons , par exemple, que si Thomas est fort loin rFêtre un modèle de stvle , on ne peut lui refuser le mérite de penser avec force , souvent même avec profondeur. Quoiqu'eii général sa manière soit pénible, laborieuse , chargée d'emphase, et qu'on soit presque toujours tenté de lui dire avec Horace :
JSeqne sëmper arcinn lèndil JÎ polio ,
il est cependant de ses ouvxages où ces défc^ius se font moins sentir , et où l'on voit qu'il avait làthc de s'en corriger. Tels sont, entre autres, parmi ses éloges, ceux de Dugay-Trouin, de Descartes , du Dauphin de France , et surtout celui de Marc-Aurèle. Ce genre d'ouvrage était celui qu'il paraissait affectionner le plus ; il aimait à louer les grandes venus , parce qu'il en avait le modèle dans son propre coeur; et cVst à ce sentiment respectable qu'on doit attribuer les morceaux vraiment élo^ients qui se trouvent quelquefois dans ceux Hr ses éloges que nous approuvons le moins , et où la gèjie de l'enfantement se fait le plus remarquer. En apprenant que non seulement il regardait Diderot comme un des émules de Buffon , mais qu il lui accordait une sorte de Y^icéminence sur cet écrivain célèbre, on ne sera pas surpris que lui-même ait mis si peu de naturel dans sa manière d'écrire.
S'il y a , comme nous l'avons dit , de Tafféterie dans son Essai sur le caractère , les mœurs et l'esprit des femmes, dans les différents siècles, son Essai sur les Eloges lui fit beaucoup d'honneur, et nous semble, sous tous les rapports, une de ses meilleures productions. Ses vers ont le défaut de sa prose. Il y en a de très-beaux dans son Epître au peuple, qu'on peut regarder cependant comme un des ouvrages où commençaient à se développer les germes de la révolution. On trouve aussi de très-beaux morceaux dans son poème delà Pétréide : mais l'affeclalion , l'enflure , et , si nous osons le dire , le travail du marteau , se font trop sentir dans sa poésie. La Pétréide , d'ailleurs , qu'il n'a point achevée , ne promettait qu'un ouvrage mal ordonné, et souvent de l'ennui. Peut-être les meilleurs vers de l'auteur sont ceux où il a lutté contre Juvénal dans ce portrait de Messaline :
Quand de Claude assoupi la nuit ferme les yeux ,
D'un obscur vêtement sa femme enveloppée, .
Scnle avec une esclave , et dans l'ombre ccliapp«e,
Pre'fère a ce palais, tout plein de ses aïeux ,
Des plus viles Plirynés le repaire odieux.
Pour y mieux avilir le rang qu'elle piofaue, •
Elle emprunte à dessein un uom de coiinisaue-,
Son nom est Lysisca : ces exécrables murs ,
La lampe suspendue à leurs dômes obscurs ,
Des plus affreux plaisirs la trace encore rt'ccnte ,
RiQn ne peut rc'primer l'ardeur qui la tourmcata.
Un lit dur et grossier charme plus ses regards
Que l'oreiller de pourpre où dorment les Césars.
Tous ceux que dans son antre appelé la nnit sombre ^
Son regard les invite, et n'en craint pas le nombre.
Son sein nu , haletant , qu'attache un réseau d'or,
Les délie , et triomphe , et les défie encor.
C'est là que dévouée à d'infâmes caresses.
Des muletiers de Rome épuisant les tendresses,
IVoble Briteunicus, sur un lit effronté ,
Elle étale î« leurs yetix les flancs qui l'ont porté l
L'aurore enfin parait, et sa main adultère
Des faveurs de la nuit réclame le salaire.
Elle quitte à regret ces immondes parvis^
Ses sens sont fatigués et non pas assouvis.
Elle rentre au palais hideuse, échevelée,
Elle rentre , et l'odeur autour d'elle exhalée
Va sous le dais sacré du lit des empereurs.
Révéler de sa nuit les lubriques fureurs (t).
Ce tableau d'un genre qu'on pourrait accuser de licence , et qui ne paraissait pas susceptible d'être rendu dans notre poésie , est un exemple de difliculté vaincue qui honore le talent du traducteur. Il prouve que notre langue n'aurait ni moins d'expression ni moins d'énergie que la latine , et que les affreuses vérités de Juvénal , comme Boileau les appelé , ne perdraient
(f^ Un journaliste , qui paraît bien instruit , vient d'annoncer que ces vers, attribués jusqu'ici faussement à M. Thomas, sont de M. Fontanes. Nous en sommes fâchés pour M. Thomas qui n'en a pas fait de meilleurs, et nous en félicitons M. Fontanes , à qui l'on en doit beaucoup d'autres qui n'o'Jt pas moins de mérite.
SUR LA LITTÉRATURE. Pi^y
rien dans la traduction d'un poète qui saurait se pénétrer du génie de son modèle.
Si quelque chose pouvait confirmer F^dée que nous avons donnée des vices du style qui déparent souvent les ouvrages de Thomas, ce seraient les lettres qu'il écrivait àmaclameNecker, et que M. Necker a maladroitement insérées dans les mélanges extraits des manuscrits de cette dame , qui ne valaient pas trop la peine d'être publiés. On y voit, jusque dans la familiarité d'une correspondance épistolaire , combien Thomas était loin de la nature. Madame Necker elle-même , quoique son amie, le sentait si bien qu'elle disait de lui : « Sa physionomie exagère toujours a ses expressions , ses expressions exagèrent ses » idées , et ses idées exagèrent ses sentiments ». Cet aperçu ne manque ni de justesse ni de finesse ; il nous retrace à peu près ce que nous avons toujours pensé de Fécrivain qu'elle a voulu peindre; et s'il ne justifie pas entièrement la sévérité de notre ancien article , il nous autorise à le conserver.
THOU ( Jacqdes- Auguste de ), né à Paris en i553, mort en 1617. Le modèle des historiens français, quoique , par un usage familier de son temps, il ait mieux aimé écrire eu latin que dans notre langue , qui était encore trop agreste et trop sauvage. Le caractère de cet historien a
rendu son nom respectable à toute l'Europe. Oïl voit qu'il était ennemi des factieux , des persécuteurs , et de tous ces attentats sacrés qu'un faux zèle sétait permis dans les deux religions qui divisaient la France lorsqu'il écrivit. Mais il faut se défier de la traduction française qu'on a faite de son histoire : non seulement elle est infidèle par plusieurs contre-sens ; mais comme on a supprimé toutes les autorités dont s'appuyait M. de ïhou , et qu'il avait eu soin de citer à la marge, il arrive souvent 'qu'on affirme , daprès lui , des choses que lui-même n'affirmait pas , et qu'il ne rapportait que sur le témoignage d'autrui. Cette liberté qu'on a prise est inexcusable, et devrait être corrigée dans les nouvelles éditions.
TITON DU TILLET ( Evrard ) , né à Paris en 1677 , mort dans la même ville en 1762. Son nom doit se trouver dans tous les répertoires de littérature , et devait honorer la liste de toutes les académies. Aucun citoyen n'a témoi^ué plus de respect et d'amour pour les gens de lettres , et n'a plus sacrifié à leur gloire. Dans une situation à peine au-dessus de l'aisance , il avait fait construire en bronze un monument consacré a la mémoire du beau siècle de Louis XIV, et des hommes célèbres qui l'ont illustré. La description en est assez connue ; mais il brûlait d'exécuter en grand ce que la médiocriié de sa fortune
ne lui avait permis d'exécuter qu'en petit, et il s'occupa de ce projet patriotique pendant une partie de sa vie. Les Anglais lui auraient érigé à lui-même une statue : mais son zèle ne lui valut guère que le stérile honneur d'être placé dans un fauteuil , toutes les fois qu'il assistait aux séances publiques de l'Académie, qui se fut honorée davantage en inscrivant dans ses fastes un nom aussi respectable.
On a reproché à M. du Tillet d'avoir associé dans son Parnasse, aux grands hommes du siècle de Louis XIV , quelques écrivains trop peu dignes de cette distinction. On connaît Tépigramme de Voltaire :
Dépcclicz-vous , monsieur Titon , Enrichissez voire Helicou; Placez-y sur un piédestal Sainl-DiditT, Danchet et Kajal; Qu'on voie armes da même arcliei Saint-Didier, Nadal et Danchet; Et couverts du même laurier, Danchet, Kadal et Saint-Didier. ,
Mais cette epigramme, originale par sa tournure, était, dans le fond, très-injuste. Ce monument était composé de figures en pied, réservées aux véritables hommes de génie à qui la nation devait sa gloire , et de quelques autres figures, en médailles seulement, destinées à des écrivains d'un talent moins supérieur, mais réellement estimables. Rien , à ce qu'il nous semble, V, 24
ne caractérisait mieux Fesprit de justice et de bienveillance dont le fondateur du Parnasse français était animé pour les gens de lettres. Voltaire luimême n'a-t-il pas placé dans le Temple du Goût quelques personnages d'un ordre inférieur à celui des Corneille , des Racine , des Molière , des La Fontaine , des Boileau? Pourquoi n'en serait-il pas de ce Temple comme du Paradis ? Midtce sunt niansiones in domo patris iiiei : il est vrai pourtant qu'il n'y faudrait pas admettre la médiocrités
TOUSSAINT ( François-Vincent) , né à Paris en 17 16, mort à Berlin en 1772. Après avoir commencé sa carrière par des hymnes latines à la louange du bienheureux Paris , ce qui prouve que sa jeunesse n'avait pas été exempte d'une sorte de fanatisme , un fanatisme d'une autre espèce le jeta dans le parti philosophique.
Son livre des Mœurs étonna par des principes hardis auxquels on n'était point encore accoutumé ; mais comme certaines vérités morales y sont présentées avec le sentiment de la conviction ; comme le dogme sacré d'un Dieu rémunérateur et vengeur y est respectueusement conservé, et qu'eu général on y reconnaît toutes les obligations imposées à î homme par la loi naturelle J ce livre, appuyé du moins sur les principes du pur théisme, ne ferait plus fortune au-
SUR LA LITTÉRATURE. oyi
jourd'hui parmi nos philosophes. On sait que la plupart de ces messieurs ont enfin secoué le joug de toutes ces vérités importunes , et que leur licence s'est égarée dans le plus absurde pyrrhonisme : aussi le livre des Mœurs y précisément parce qu'il contient d'estimable , est-il relégué , pour ainsi dire , par nos esprits forts , dans la classe des livres de dévotion, et traité par eux avec le même mépris.
Nous approuvons, au contraire, le respect que Tauteur a conservé pour quelques vérités fondamentales. Son ouvrage, d'ailleurs, est recommandable du côté du style ; mais nous sommes fâchés , pour l'honneur de la philosophie , qui semblait alors n'avoir pas encore tout - à - fait abjuré le langage des bienséances , d'y trouver quelques propositions mal sonnantes , telles que celles-ci : « Un fils ne doit aucune reconnais- )) sance à son père de lui avoir donné le jour.... » L'amour filial est susceptible de dispense.... Le )) seul moyen de s'affi-anchir des besoins, est de » les satisfaire. »
Ces propositions , où la philosophie commençait à lever le masque, nous rappèleut un mot de la courtisane Glycère au philosophe Stilpon. Ce dernier lui reprochait de corrompre la jeunesse : (c Cela peut être , lui répondit la courtisane , » mais , vous autres philosophes , on vous re- » proche précisément la même chose , conve-
Sys mémoire!
w nez-en de bonne foi : Eh ! qu'importe , après M tout, par qui se dérange votre jeunesse , par » une courtisane , ou par un philosophe ? » Ce mot piquant, qui nous a été conservé par Athénée , prouve que ce n'est pas de nos jours seulement que la philosophie s'est rendue suspecte de dépraver les mœurs ; et, à juger du caractère de la courtisane par cette saillie, nous croyons qu'elle était de meilleure compagnie cpie ces pédants à la mode , qui ne cessent de nous étourdir de leurs fastidieuses déclamations.
Malgré la douceur apparente de Son caractère, Toussaint avait sa bonne dose de l'ctrgueil, du fiel et de l'intolérance des adeptes de la nouvelle philosophie. Dans un ouvmge qu'il a intitulé Eclaircissement sur le L,i(^re des mœurs , tout en disant <ju'il naime à parler de personne , qu'il est rempli d' humanité , et d'une sensibilité si tendre qu'il n'égorgerait pas un poulet , voici la manière honnête et modérée dont il s'exprime sur l'auteur de la comédie des Philosophes : y> Il regarde comme flétris tous ceux qui le » voyent ou tous ceux qu'il aime ». Il lappèle fourbe , sycophante , calomniateur , boute-feu , Erostrate, enfin Catilina de la république littéraire , dont il voudrait, ajoutie-t-il , se faire passer pour le Tullius.
Eh quoi ! doucereux Toussaint , c'est ainsi que vous prétendiez justifier ce caractère de
SUR LA LITTÉRATURE. SyS
boiihammie, cette Liiraanlté, cette sensibilité tendre que TOUS vous attiibuez dans votre livi e ! Ne voyez-vous pas que , sous la peau de mouioii qui vous couvre , vous laissez maladroitement apercevoir qui vous êtes ?
TRENEUIL (Joseph de) , né à Cahors en 1776; auteur dVn Poème élégiaque, intitulé les Tombeaux de Vahhaye royale de Saint-Denis. Cet hommage rendu aux cendres de nos anciens rois,, indignement 'profanées dans ces jours de terreur qui désolèrent la France, honore à la fois l'âme sensible et le talent très-distingué de M. de Tréneuil.
Dans un Discours prononcé par l'écnyain célèbre qui présidait au Corps Législatif (i) , nous avons lu cette phrase éloquente que l'admiration a gravée dans notre souvenir : a Malheur à moi si » je foulais aux pieds la grandeur abattue ! Plus )) j'ai de plaisir à contempler tous ces rayor.s de M gloire qui descendent sur le berceau d'une )) dynastie nouvelle , moins je veux insulter aux » derniers moments des dynasties mourantes. Je )) respecte la majesté royale jusque dans ses hu- )) miliations ; et, même quand elle n'est plus, il w reste je ne sais quoi d'aug.uste et de vénérable w dans ses débris. »
C'est ce même sentiment qui animait M. de
Tiéneuil dans 1 hommage noble et courageux qu'il a rendu à ces Tombeaux remplacés aujourd'hui par des chapelles expiatoires que le héros de la France , à qui rien de grand ne peut échapper en aucun genre de gloire , a fait élever dans le même temple où la fureur révolutionnaire avait exercé ses ravages.
Si la phrase de M. Fontanes, que nous venons de citer , nous rappelé l'éloquence de Bossuet , nous croyons aussi en retrouver la trace dans le poème de M. de Tréneuil , dont nous avons sous les yeux la troisième édition.
D'autres Elégies du même genre , telles que la Nuit du 20 janvier , V Orpheline du Temple^ la Captivité de Pie VI , dont l'auteur a bien voulu nous confier quelques fragments , ne lui feront pas moins d'honneur. Egales au moins par le style aux Tombeaux de Saint-Denis , elles nous ont paru l'emporter par le pathétique.
Dans ces Poèmes qui nous retracent d^effrayants -souvenirs , la Muse de l'élégie , forcée de franchir ses limites , a souvent emprunté l'accent de Melpomène , et peut-être, en inspirant plus de terreur , a-t-elle fait verser moins de larmes. Mais, dans une pièce plus touchante , adressée à la princesse Amélie, sur lliéroïsme de s«ypiété fraternelle envers son frère qui fut une des victimes de la révolution, cette Muse a repris son véritable accent , et ne s'est jamais montrée sous
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des formes plus intéressantes 11 ne s'agit plus dans cette pièce ni des calamités du trône, ni des ombres royales outragées dans leur dernier asyle. Elle ne met sous les yeux qu'une sœur inconsolable qui gémit sur la cendre d\m frère qu'elle a tendrement aimé. C'est enfin l'élégie telle que Boileau nous la représente dans ces beaux vers de VArt Poétique.
La plaintive élégie , en longs habits de deuil , Sait , les cheveux épars , gémir sur un cercueil.
On trouve, dans la même pièce, les noms de quelques personnages célèbres, que leur innocence ni leurs vertus n'ont pu garantir de la fureur révolutionnaire , et qui ont donné lieu h un monument consacré à la douleur de leurs familles : monument auguste où se renouvèlent tous les ans des cérémonies expiatoires et religieuses.
Une nouvelle édition de ce^ bel ouvrage vient de paraître, et nous la croyons très-supérieure à la première (i). Nous ne pouvons trop inviter
(2) L'auteur a réuni , dans celte éditiou , en y ajoutant de nouvelles beautés , les Torriheaux de Saint-Denis. Il y a joint aussi une traduction en vers d'une scène charmante de V Aminte du Tasse , où l'on voit que sa muse qu'on eût été tenté de croire uniquement dévouée aux chants lugubres , n'est pas moins propre à traiter avecsuccès des sujets agréables.
M. de Tréneuil à rassembler , .dans une même collection , toutes les élégies héroïques dont il a bien voulu nous indiquer les sujets; elles formeront un recueil sans modèle encore dans notre langue , et qui prouvera ce que lui a dit Ihomme le plus capable d'apprécier son talent, parce qu'il est lui-mcme un écrivain d'un très-grand mérite , que ce sont les beaux sentiments qui font les beaux vers.
TRESSAN ( Louis-EnsABCTH de Lavercne , comte DE )? né au Mans en 1705, mort en 1782 ; connu par de jolis vers , et par son goût éclairé pour l'histoire naturelle. Mais ce qui lui assure a la considération publique plus de droits que ses ouvrages , c'est l'exemple unique qu'il a donné à tous les gens de lettres, en réparant, avec autant de noblesse que de courage , une injustice qu'il avait commise , à l'instigation de quelques philosophes, envers Fauteur de ces Mémoires. Ce dernier , dans une comédie qui fut représentée à Nancy, le jour d'une cérémonie à jamais mémorable, s'était permis quelques plaisanteries , non contre la personne , mais contre les paradoxes du citoyen de Genève. Ces mêmes philosophes , qui déchirent aujourd'hui scandaleusement cet écrivain célèbre , depuis qu'en leur témoignant son mépris, il a mortifié leur amourïijopre , paraisscient alors animés pour lui de l'eu-
(lioiisksme le plus violent. Le comte deTressan , livré à leurs séductions, et entraîné par cet esprit de société dont il est si difficile de se défendre , adressa au roi de Pologne , un Mémoire dans lequel il traita d'attentat la liberté que l'auteur de cette comédie avait prise , et demandait vengeance au nom de Rousseau et de la philosophie. Ce Mémoire n'eut point d'effet. L'auteur de la comédie se contenta, pour sa défense, de publier ses Petites Lettres sur de grands Philosophes : et quelque temps après, il fit son apologie au théâtre même , par cette pièce si connue , qui sembla déconcerter enfin les ennemis de sa tranq illité et de la raison. Le succès de cet ouvrage lui donna la confiance de l'adresser au comte de Tressan, qui ouvrit alors les yeux sur les séductions qui avaient pu l'égarer, et qui nous en témoigna noblement son repentir.
Dans une lettre remplie des assurances les plus flatteuses de son estime, non seulement il avoue qu'il ne s'est montré qu'à regret dans une affaire dont le souvenir l'afflige, mais il ajoute : a Je n'ai » su que trop tard bien des choses qui se sont » passées, et qui vous ont justement an;mé à dé- » fendre une cause que tout homme qui pense se n ferait honneur de soutenir, m
Touchés, comme nous devions l'être, d'un procédé si rare , la reconnaissance nous fit wn devoir de le publier ; mais avec quelle indigna-
tion le comte de Tressan ne dut-il pas apprendi:e que , pour se yenger de sou abandon , les mêmes philosophes avaient osé , dans un recoin de leur Encyclopédie , insérer sous son nom un article Parade y rempli d'indécence , d^injures grossières , de mensonges et d'absurdités ? On renouvelait dans cet article , avec une espèce de fureur, toutes les calomnies que la haine philosophique avait répandues dans une foule de libelles méprisés , pendant qu'on jouait la comédie des Philosophes y et long-temps' encore après cette époque.
Ces messieurs s'étaient flattés, sans doute, que cet article, enseveh dans l'immensité de leurs volumes , échapperait à tous les yeux : car avec quelle apparence pouvaient-ils penser qu'on prêterait , siu- leur parole, au comte de Tressan , un procédé de cette nature ? Comment persuader qu'un homme de son rang se serait abaissé jusqu'à écrire sur les parades , et jusqu'à composer l'article le plus abject de leur DictionnairePhe comte de Tressan pouvait-il même être censé savoir ce que c'est qu'une parade? Et n'était-il pas fort étrange que , dans le prétendu dépôt des connaissances humaines , on eût consacré plusieurs pages à disserter gravement sur un genre de polissonnerie réservé aux tréteaux pour l'amusement de la livrée ?
Ces messieurs s'étaient donc imaginé que celte
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indignité resterait dans les ténèbres. Cependant leur propre expérience devrait leur avoir appris que tout se découvre.
Le public, judicieux e impartial, sentira la nécessité où nous étions de nous étendre ici malgré nous. Il faUait justifier, et le comte de Tressan , et nous-mêmes. Il fallait surtout apprendre aux honnêtes gens l'existence d'un libelle qu'ils auraient été si loin de soupçonner dans une compilation prétendue philosophique. Cette indécence n'est pas la seule que renferme ce Dictionnaire ; et les personnes qui se piquent de justice, sont actuellement à portée de connaître toute la vérité de ce vers de la comédie des Philosophes :
Ce sont eux que l'on doit nominer persécuteurs.
On vient d^mnoncer une édition complète des ouvrages du comte de Tressan , en douze volumes. Douze volumes ! c'est beaucoup.
Nous invitons les éditeurs à faire disparaître de la traduction de VArioste quelques inexactitudes fort étranges. Pour n'en citer qu'un exemple , le traducteur, dans une des stances du dixième chant (i), a pris un serpent pour une biche. Qu'il ait pu se tromper sur la signification du mot hisciuy ce n'est pas ce qui nous étonne ;
(i) La Stance io5.
mais que le sens de la phrase ne Fait point éclairé,
c'est ce que nous avens peine à concevoir.
Actuellement qu'on ne doit plus d^autre égard à la mémoire du comte de Tressan, que de ne pas blesser la vérité, en parlant de lui avec une entière franchise, nous dirons qu'il est une nouvelle prouve de ce que nous avons déjà dit à l'article du duc DE NiVERisois , qui lui était très-supérieur en mérite : « Les gens du monde qui se » mêlent d'écrire, ne s'élèvent jamais, dans les i) Lettres , au rang de ceux qui les cultivent par >j état » Les douze volumes du comte de Tressan ne feraient qu'une réputation bien mince à un littérateur caché dans la foule. Malgré la dignité de caractère que supposait le préjugé dans, les hommes de sa naissance, le comte de Tressan n'en avait aucune , ou plutôt il manquait absolument de caractère. Le seul désir violent qu'il eût, était de jouer un personnage dans les Lettres, et d'arriver à l'Académie Française, dans laquelle il ne fut admis qu'après vingt refus , et dans ses dernières années. Cette chétive ambition l'eût rendu capable de tontes les manœuvres de la plus basse intrigue (i). Il était parvenu à faire oublier des
fi) Si quelque chose pouvait paraître invraisemblable dans les faiblesses humaines , la conduite à la fois déplorable et ridicule que tint avec nous le comte deTressan, en offrirait un exemple très-curieux par sa singularité même.
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couplels très-mordants qu'il s'était permis contre plusieurs personnes de la cour, et qui étaient vé-
On a recueilli , dans les Œuvres posthumes ded'vVlembert, imprimées chez Pougens en 1799 , des Lettres de ce pauvre comte , par lesquelles il s'efforce de désavouer «elle que nous avons citée , et qu'il nous écrivit en 1763. Ce fut , selon lui , une espèce de violence que lui fit le roi de Pologne en notre faveur. Son embarras perce à chaque ligne dans ce désaveu. Ce qu'on y voit de plus clair, c'est la crainte qu'il a que cette malheureuse lettre , en indisposant contre lui les philosophes, ne lui ferme les portes de l'Académie. Il en témoigne le plus humble repentir 3 et, pour en prouver la sincérité , il nous accable d'injures à notre insu : car on imagine bien que nous n'étions pas dans le secret de cette correspondance. Pour mieux Jouer son rôle , non seulement il assure qu'il a déjà rompu tout commerce avec nous , mais qu'il est même tout prêt à se reconnaître publiquement pour l'auteur de ce ridicule article Parade^ dont nous avons parlé, et qu'on n'a pas rougi d'insérer dans l'Encyclopédie.
Eh bien ! à cette époque-là même , ou du moins peu de temps après , le comte de Tressan , jusqu'aux derniers moments de sa vie , nous faisait les protestations d'amitié les plus tendres. Guéri de sa frayeur , parce qu'enfin il était parvenu à l'Académie , il ne cessait de nous écrire, en nous priant toujours d'oublier le passé. C'étaient de sa part les invitations les plus pressantes, au nom de sa femme et au sien , de réunir nos petits ménages. IN ous et uos amis , nous devions regarder sa retraite de Franconville comme la nôtre; et, pour nous en donner l'exemple, tous deux nous faisaient l'honneur de venir dîner famiiié-
ritablenient ce qu'il avait fait de mieux , parce qu'il était né avec un esprit très-caustique, quoi-
rement avec nons dans notre hermitage d'Argenteuil , dont ils paraissaient plus épris que nous-mêmes. La confiance du comte n'avait plus de bornes; elle allait jusqu'à nous faire part de ses chagrins domestiques , en nous demandant de petits services , que nous étions charmés de pouvoir lui rendre. Il est vrai que nous ignorions , et que , sans le Recueil de Pougens , nous ignorerions encore le double personnage qu'avait joué le comte de Tressan : mais nous avons du moins conservé les lettres qui attestent la vérité de tousles faits qu'on vient de lirej et, quoique, par elles-mêmes , elles n'ayént rien de fort intéressant , on les trouvera cependant , comme pièces justificatives , à la fin de ce volume. Le contraste singulier qu'elles présenteront avec celles que Pougens a recueillies, quoiqu'elles n'en valussent guère la peine, dans les (Euvres posthumes de d'Alembert , sera très-piquant pour ceux qui seront curieux de les comparer. Au reste , si la singularité même du contraste faisait naître quelques soupçons sur la réalité des lettres qui sont entre nos mains , et que nous avons fait voir à plusieurs de nos amis , nous nous engageons , au premier signe d'incrédulité , à en déposer les originaux à la Bibliothèque Mazarine , où tout le monde en pourra juger par ses yeux.
Ces anecdotes ont leur prix dans des Mémoires qui doivent servir à l'Histoire de notre Littérature. Elles prouvent l'esprit qui régnait au dix-huitième siècle, la frayeur qu'on avait des philosophes , et les ménagements qu'on était forcé d'avoir avec eux . quand on avait la petite ambition de prétendre à des gi'àccs dont leur crédit les avait rendus maîtres.
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qu'il s'efforçât de le déguiser sous une apparence doucereuse. M. de Boufflers , qui le connaissait très-bien, le désignait plaisamment sous remblême d'une guêpe qui se noie dans du miel.
TRISTAN L'HERMITE (François), de l'Académie Française, né à Soliers, dans la pro- Tince de la Marche, en 1601, mort à Paris en i655. Sa Mariamne dut sa grande réputation aux talents du célèbre comédien Mondori, et au rare mérite qu'elle avait pour le temps. Jean-Baptiste Rousseau ne dédaigna point de la retoucher en 1725, quoiqu'il fût persuadé que le sujet en était malheureux.
On a de Tristan beaucoup d'autres ouvrages dramatiques qui sont tombés dans l'oubli. 11 balança, comme Mairet et Scudéry, la réputation naissante de Corneille, qui ne trouva parmi les poètes ses contemporains que le seul Rotrou qui rendît justice à ses talents , parce que lui-même en avait de supérieurs. L'auteur de Venceslas devait être l'ami de Corneille ; et Marmontel aurait dû se dispenser de. profaner cette belle tragédie, en essayant de la rejeunir.
TRUBLET (l'abbé Nicolas-Charles-Joseph de la Flourie ) , de F Académie Française , ne à Saint-Malo en 1697, mort en 1770. Semblable à ces satellites destinés à suivre invariablement le
cours d^uie grande planète, à laquelle ils sont subordonnés , IM. l'abbé Trublet passa la meilleure partie de sa vie dans une respectueuse contemplation entre MM. de Fontenelle et de La Motte. Il les commentait de leur vivant, et les commentait encore long-temps après leur mort.
Celte assiduité et la longue persévérance de ses sollications lui ouvrirent enfin les portes du Lycée académique, ces portes demeurées inexorables au seul abbé Le Blanc.
On pourra prendre, daus une des lettres de M. Fabbé Trublet sur M. de La Motte , une idée de sa manière d'écrire : « Je perds, disait-il, dans » M. de La Motte, un homme qui m'aimait. Je » crois dire ceci sans orijueil. J'aimais M. de La » Motte plus que je ne puis vous dire, plus que je » ne croyais l'aimer; et quand on aime à un cer- » tain point, on ne tire pas vanité d'être aimé. »
C'est jouer sur le mot aimer ^ que de le répéter ainsi cinq ou six fois en trois lignes. La petite maxime énigmatiquequi termine cette phrase, ne nous paraît d'ailleurs qu'une froide subtilité*
Nous tombons sur tm autre passage dont nous ne sommes pas plus contents : « La nature dit à » chaque homme, en le formant : Soyez cela^ » et ne soyez pas autre chose , si vous voulez )) être quelque chose. Elle avait dit à M. de La a Motte : 6'ojez ce que vous voudrez. La rcglG
» de suivre son talent n'était pas faite pour lui ; » elle l'eut obligé à tout, et ainsi à l'impossible.» Si ce n'est pas là le jargon de Marivaux , renouvelé des Précieuses , nous sommes fort trompés.
Ce n'est que jeu de mots, qu^affcctation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nalurc-
La longue Lettre de Tabbé Trublet , qui sert d'introduction à la dernière édition des OEuvres de La Motte , ne doit élre lue qu'avec une extrême défiance. 11 tâche d'y fortifier, autant qu'il le peut , tous les paradoxes de cet écrivain , l'homme de France qui eut le plus d'esprit et le moins de goût. L'abbé Trublet vante beaucoup les Odes de ce poète , parce qu'elles lui paraissent très-riches de pensées. Il nous semble au contraire que cette morgue sentencieuse est précisément ce qui les rend mauvaises. C'est par les sentiments et les images que la poésie doit surtout attacher ; il faut y joindre l'harmonie pour le charme de l'oreille : mais rien ne sied moins au genre lyrique que cet appareil doctoral qui se fait sentir dans toutes les Odes et jusque dans les Fables de La Motte. Jamais il ne quitte la fourrure , et à force de vouloir instruire , il néglige trop les moyens de plaire. Ce fut très-mal à propos qu'il donna le nom à! Odes à des Traités de morale en rimes , écrits sans aucune inspiration ^
et toujours dépourvus d'hamionie. La Molle a dit dans son style dur, guindé et bizarre:
Les vers sont enfants de la lyre, 11 faut les chanter, non les lire ;
et de pareils vers n'étaient faits ni pour être lus ni pour être chantés.
Sa prose a plus d'élégante et de correction ; mais par malheur on ne connaît guère de lui que des Dissertations relatives à ses propres ouvrages , et dans lesquelles il ne cesse de tendre des pièges au goût de ses lecteurs. On n'a point oublié l'étrange manie qui lui prit tout-à-coup contre les vers , et le désir qu'il eut d'introduire l'usage d'écrire en prose les tragédies et même les odes ; cette seule manie prouve assez qu'il n'était pas poète.
Nous convenons qu'aujourd'hui la plupart de nos tragédies nouvelles nous feraient désirer qu'elles fussent en prose , parce que rien n'est au-dessous des vers médiocres ; mais quand on a sous les ye,ux les belles tragédies de Racine , et qu'on est à portée de juger combien , entre les mains du génie, l'art des vers ajoute à la plus belle prose , on ne conçoit pas qu'il existe des hommes assez mal organisés pour être insensibles au charme d'une pareille poésie.
Que l'on écrive, si l'on veut , des tragédies en prose ; mais que du moins on ait la bonne foi de
convenir que c'est par le seul désespoir d'atteindre à cette perfection que Voltaire même n'a point égalée. La Motte , à qui la nature avait refusé le talent des vers , ressemblait un peu au renard de la fable (i). 11 cliercbait à faire illusion par le mérite qu'il avait, et à décrier celui qu'il n'avait pas. Comme en effet il écrivait agréablement en prose, il s'efforçait de faire valoir la prose aux dépens xie la poésie ; mais personne ne fut la dupe de son manège.
Gâté par les paradoxes de son auteur chéri , l'abbé Trublet prétend que notre meilleur prosateur est beaucoup plus près de la perfection que notre meilleur poète ; mais qu'en savait-il ? Il faut , pour juger les poètes , avoir du moins quelque étincelle du feu divin qui les anime. Racine est-il donc plus éloigné de la perfection de l'art des vers , que Bossuet ou Pascal de celle de la prose ?
Le même ajoute qu'à l'exception de Voltaire, nos meilleurs poètes n'ont écrit en prose que très-médiocrement , et que Racine lui-même ne mérite, à cet égard, aucune distinction, parce qu'il n'a fait en prose que de petits ouvrages. L'abbé Trublet ne s'est pas douté que Racine
( I ) Messcr HouJart , peut-être , on vous croirait ; Mais , par malheur , vous n'avez pas de queue. J -B. Rousseau.
était précisément l'homme à qui la nature avait dit : i^oj^ez ce que 'vous 'voudrez , et qu'il eût certainement acquis tous les genres de gloire auxquels il eût voulu prétendre.
Lorsque cet écrivain se trompe ainsi sur un homme aussi supérieur que Racine, lorsqu'on le voit semer , à chaque ligne , les opinions les plus bizarres, on ne doit pas être étonné quand il ajoute que la plus grande louange qu'on pût donner à des vers, serait de dire qu'ils valent de la prose, mais qu'il ri' en connaît pas qui arent ce mérite. Apparemment il en exceptait au moins ceux de La Motte, puisqu'il l'appelé un de ncs plus grands poètes : mais c'est trop s'arrêter sur des paradoxes si étranges.
Il paraît que l'abbé Trublet, si sa bonhommie et sa médiocrité ne lui en eussent souvent épargnéle chagrin, eûtété très-sensible à la critique. 11 regardait, comme uîie grosse injure , le titre d'un livre fait par madame Dacier pour défendre Homère qu'elle entendait parfaitement, contre La Motte qui le critiquait sans l'entendre , et qui le travestissait en mauvais vers. Ce livre est intitulé: Des causes de la corruption du goût , et nous ne voyons pas trop en quoi ce titre était si coupable ; mais il suflisait que La Motte fût attaqué dans l'ouvrage, pour que l'abbé Trublet n'y vît que des blasphèmes.
Il avait travaillé long-temps au Journal des
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Savants sans beaucoup de succès , comme on peut le préjuger d'après ses étranges opinions en littérature. Mais sur la fin de sa vie, les railleries que Voltaire et les philosophes ne lui épargnaient pas, lui firent naître le projet de fonder un journal chrétien dont le principal objet était de défendre périodiquement la religion contre les sophismes des incrédules. Malheureusement l'exécution ne répondit pas au mérite de l'intention , et ce journal ne survécut pas à son fondateur. De nos jours , quelques folliculaires dont le zèle ne se manifeste que par Finsulte et la calomnie, s'étaient proposé de le faire revivre, mais le mépris public les écrase. L'abbé Trublet du moins avait des moeurs , et s'il n'a jamais eu parmi les gens de lettres qu'un rang très-médiocre, il a toujours conservé ce que n'obtiendront pas ceux qui se flattaient de le remplacer, la réputation d\m fort honnête homme.
TRUFFER ( Jean ), né dans le département de la Manche en 1746» professeur de belleslettres au ci-devant collège d'Harcomt, et depuis au Lycée Charlemai^ne.
Il s'est rendu, pendant plus de trente ans, utileà l'instruction publique en formant à la fois, par ses leçons et par s^n exemple , des hommes instruits et de vertueux citoyens.
Au moment où le gouvernement organise une
Sqô mémoires
nouvelle université , dans laquelle sans doute iî ne sera pas oublié , il vient de publier , en deux Tolumes, dédiés à M. le prince de Bénévent, les harangues de Cicéron contre Verres, intitulées des Statues et des Supplices,
Dans une langue telle que la nôtre, à laquelle il reste encore, quelque perfectionnée qu'elle nous paraisse , un grand nombre de mots dont la désinence sourde atteste trop sensiblement la barbare origine, surchargée d'ailleurs d'articles et de verbes auxiliaires , on ne pouvait attendre ni la majesté du style de Cicéron , ni ces périodes si nombreuses qui, dans le plus beau siècle delà république romaine , ajoutaient au charme de son éloquence celui d'une harmonie inconnue avant lui, et qui ne s'est retrouvée depuis dans aucun autre orateur. On doit donc pardonner à M. Truffer de n'avoir pas fait ce que notre langue lui rendait impossible , surtout s'il s'est montré supérieur à beaucoup d'égards pour la fidélité du sens, souvent même pour l'élégance, a la plupart des traducteurs qui l'ont devancé.
On ne cite plus guère l'abbé d'Olivet, malgré l'espèce de culte qu'il rendait à Cicéron ; mais , de nos jours, M. Clément a essayé de traduire, dans les harangues contre Verres , celle qui est intitulée des Supplices , et on lui a reproché de nombreux contre-sens. M. de la Harpe qui, dans son Cours de Littérature , a traduit aussi quçl-
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ques fragments des mêmes harangues et des Galilinaires , a essuyé les mêmes reproches ; et l'on sait que, dans cet ouvrage, d'ailleurs très-estimable , les traductions sont en général ce qu'on a trouvé de plus faible : or , dans cette partie essentielle , on ne peut contester à M. Truffer le mérite d'une fidélité beaucoup plus exacte, et dans la partie du style, il ne nous paraît inférieur à aucun d'eux ; il a donc fait un ouvrage qui justifie complètement la réputation qu'il s'est acquise comme professeur, et qu'on doit regarder comme un service rendu à l'instruction publiqvie. Ceux qui voudront le juger quand il écrit d'après lui-même, liront avec intérêt ses discours préliminaires, et les notes saTantes qui prouvent avec quelle attention il a étudié son modèle ; ils liront surtout, avec le même plaisir que nous, dans son hommage à M. le prince de Bénévent , l'éloge aussi noble que juste qu'il lui adresse sur son goût éclairé pour les arts (i), et sur la bienveillance dont il les honore.
(i) Les différents Mémoires que ce Prince a lus , soit à la Convention, soit à l'Institut national , et qui sont insérés dans les recueils de cette compagnie , attestent à la fois son amour pour les lettres , et la réputation à laquelle il était capable de s'élever dans cette seule carrière. On distinguera surtout , parmi ces Mémoires , celui qui avait pour objet l'instruction publique : ouvrage éloquent sans
URFE (Honoré d'), comte de Châteaimeuf,, né à IVÏciiseiJle en 1667 , mort à Villefranche en 1625. Aucun livre n'a eu plus de succès que son roman de VAstrée , qui a fourni quelques proverbes à notre langue , et différents sujets à Taiguille et au pinceau , mais qui est enfin tombé dans un oubli assez général , comme tous les ouvrages qui naissent avant que le génie d'une langue et le goût d^une nation soient parvenus à une certaine maturité. Ce qu'on n'a point assez observé, c'est que le succès même de cette pastorale est précisément ce qui nous a empêchés de réussir dans le genre de TEglogue. Les prétendus bergers de d'Urfé ne sont pas moins fardés que ceu:?^ de nos opéras. C'est une métaphysique amoureuse (dont le modèle n'était alors que dans le caractère français) qui est Téternel aliment de leurs insipides conversations; et c'est malheureusement h leur école que s'étaient formés les bergers de Fonienelle et de La Motte : aussi le genre pastoral est-il un de ceux où nous nous sommes le plus ridiculement écartés de la nature.
prestige , et qui ne Joli sa force qu'à la raison même. Le ge'nie supérieur que le même prince a déployé dans sa carlière polifi(jne; est, connu de toute î'Euro2>e.
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VADE (Jean-Joseph), né en 1720, mort en 1759. Voltaire , par une de ces plaisanteries dont il abusait, et qui semblaient peu convenables à sa dignité , s'est permis de mettre ce nom obscur à la tête de quelques-uns de ses ouvrages. C'est ce qui peut nous excuser de pnrler d'un homme qui n'a guèi-e écrit que dans le genre grivois et dans le style des halles. C'est un burlesque Irès-inférieur à celai de Scarron ; et Boileau , qui ne pouvait souffrir qu'on lui parlât de ce dernier poète , parce que son nom , disait-il , lui rappelait toujours le souvenir de quelque sottise , aurait eu bien plus d'antipathie encore pour celui de Vadé.
Quelques personnes, disposées à tolérer ce mauvais genre , prétendent que la poésie peut avoir ses Téniers comme la peinture. Nous croyons qu'elles se trompent, et rien ne prouve mieux, à notre avis , la vanité des comparaisons. La tête d'un paysan flamand , pleine d'énergie et d'expression , peut fournir à un artiste le sujet d une excellente étude ; son but est rempli s'il a parfaitement imité la nature. L'inégalité des conditions disparaît aux yeux d'un grand peintre ; et l'homme , quel qu'il soit , est toujours un modèle digne de ses pinceaux;
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mais quel est le mérite de copier Fesprit, les moeurs et le jargon des halles ? il faut avouer du moins que ces peintures grossières ne seraient faites que pour y être exposées , puisqu'elles ne trouveraient que là des spectateurs capables de bien sentir la vérité de l'imitation.
Vadé cependant n'était pas dépourvu de quelque esprit naturel. Un petit nombre de couplets assez piquants , et quelques parodies agréables , prouvent qu'il aurait pu réussir quelquefois à divertir les honnêtes gens.
VARILLAS ( Antoine ) , né dans la Haute- Marche en 1624, mort en 1696. Historien peu estimé , parce qu'il s'est donné dans l'histoire les mêmes libertés qu'on pourrait se permettre dans un' roman. Ses narrations , cependant , sont trèsagréables , et il avait l'art de distribuer ses matières avec beaucoup d'intelligence. Ce qui doit lui servir de quelque recommandation aux yeux de la postérité , c'est d'avoir eu l'abbé de Saint- Réal pour élève.
VARVILLE ( Jean-Pierre-Brissot de) , né à Chartres en 1764, mort victime de la révolution en 1795. Très-jeune encore, cet écrivain annonçait , en matièie d'administration , des idées fortes , des vues profondes , et ses premiers essais semblaieut déjà mériter l'attention
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dés hommes d'état. Il avait lait en société avec Clavière , un des plus éclairés et des plus estimables citoyens de Genève , un ouvrage intitulé De la France et des Etats-Unis y où il prouvait aux deux nations Tintérêt commun qui les rapproche , et le besoin qu'elles auraient de se lier par les noeuds d'un commerce réciproque. Nous connaissions de Varville d'autres écrits du même genre, et nous étions surpris qu'on pût réunir, à son âge , une si grande étendue de connaissances politiques , à une maturité de jugement qui semblait n'appartenir qu'à une plus grande expérience.
Montesquieu , en dirigeant tous les esprits du côté des objets importants de la législation et delà politique , a préparé la révolution qui doit insensiblement faire baisser les arts d^agrément dans l'opinion publique. Ces grands objets , il faut en convenir , intéressaient par leur utilité toutes les classes des citoyens, et rendaient inévitable celte révolution , amenée d'ailleurs par l'impérieuse nécessité des circonstances. Il faut que dans les Lettres , ainsi que dans le cercle de l'année , la saison des fruits remplace celle des fleurs. A leur tour, ces nouvelles idées, en augmentant le trésor des connaissances humaines , feront circuler dans la littérature de nouvelles richesses dont nos neveux pourront jouir : mais les bouleversements que l'introduction de ces nouveaux principes ne
pouvait manquer de produire , nous ont fart payer bien cher les avantages qu'ils semblent promettre aux races fiitures. Le malheureux Varville en fut lui-même la victime.
■ VAUGELAS (Claude-Favre, seigneur de), de l'Académie Française , né à Bourg en Bresse en 1645, mort en i65o. L'un des grammairiens qui a le plus contribué à polir notre langue , et dont les remarques subsistent encore , et ont servi de base à ceux qui ont eu sur la grammaire des idées bien plus profondes , depuis le docteur Arnauld jusqu'au célèbre du Marsais.
Vaugelas eut un mérite plus grand. Sa traduction de Quinte-Curce, très-estimée encore de nos jours , parut près de dix ans avant les fameuses Lettres provinciales , et on y trouve peu de tours, peu d'expressions qui ayent vieilli. Cet ouvrage étonna Balzac , et lut le premier qu'on ait vu en France , écrit avec une pureté continue. Vaugelas était fils d'un juriconsulte laborieux et célèbre.
VELLY (labbé Paul-Fraî\çois) , né en Champagne en 171 1 , mort à Paris en lySg. Il a su, dans son Histoire de France , dédiée à M. de Machault, alors contrôleur-général , débrouiller avec succès, et d'une manière très-intéressante, le chaos de nos premières races. Il a eu le mérite de profiter un des premiers des nouvelles lumières.
que Voltaire a portées sur le genre bisiorique. 11 remonte à la source de nos mœurs, de nos usages, de nos lois : enfin , ce n'est pas seulement l'histoire du trône qu'il nous a donnée , mais celle de la nation. Son style pourrait être plus soigné , ses recherches plus exactes , sa ciiiique plus profonde. Peut-être aurait-on lieu de lui reprocher aussi de s'être un peu iTop livré à l'esprit de système. Il écrivait dans le temps où Ton exigeait du clergé la déclaration de ses biens , opération sur laquelle il ne nous appartient pas de prononcer (i); mais il nous semble qu'entraîné par les circonstances, l'abbé de Velly dissimule souvent les privilèges de ce corps avec une affectation trop marquée, et qu'en général il ne laisse échapper aucune occasion de leur porter quelque atteinte. Il était cependant trop éclairé pour ne pas sentir que ces anciens privilèges des grands corps, dont l'origine se confond avec celle de nos monarchies, doivent être d'autant plus respectés qu'ils sont , en quelque sorte , le dernier .asyle de nos libertés mourantes , et l'unique barrière qu'elles puissent opposer aux volontés capricieuses du despotisme. 11 est sans doute du devoir d'un historien de discuter les faits , et de
(i) La révolution a prononcé , mais Vellj écrivait sous la monarchie , et il fallait partir des principes qui , dans cet ordie de choses, passaient pour des vérités fondameutales.
SgS MÉMOIRES
distinguer avec soiu les droits qui ont leur source dans une possession légitime, des privilèges usurpés dont il ne peut résulter que des abus. Mais son obligation la plus essentielle est de n'épouser aucun système, et, s'il est possible, de ne se déclarer pour aucun parti. Quiconque ne sera pas conduit par cette sage impartialité , s'expose , en traitant l'histoire , à faire naître dans le sein de l'Etat des disputes qui , lorsqu'elles ne sont pas méprisées, peuvent devenir dangereuses, et quelquefois dégénérer en troubles civils.
VERDIER ( Madame Susanne de ) , née à rvîmes en 174^.
Le véritable talent de la poésie a toujours été très-rare chez les femmes , et parmi nos Muses françaises , une seule , madame Deshoulières , a laissé unRecueil qu'il faudrait abréger, mais qui a franchi les limites d'un siècle, et qui passera vraisemblablement à la postérité. Elle est restée modèle dans un genre délicat et gracieux , et nous ne lui connaissons jusqu'à présent , dans l'idylle, aucune rivale. On a retenu et l'on cite souvent plusieurs de ses vers ; et quoique de nos jours beaucoup de femmes ayent pai'u se croire appelées à la poésie , et qu'elles en ayent même tenté les genres les plus élevés , aucune d'elles , à ce qu'il nous semblé , n'a partagé cet honneur avec madame Deshoulières. Nous connaissons cepen-
SUR LA LITTÉRATURE. Zgg
dant une Muse modeste , retirée dans la province , où elle remplit à la fois tous les devoirs essentiels de son sexe , de manière à s'attirer le respect de tous ceux qui ont l'honneur d'éne admis dans sa familiarité , et qui , par un seul Essai que le hasard a rendu public , mais qui n'est pas assez généralement répandu, a prouvé, dans un sujet traité aussi par madame Deshoulières , qu'elle pouvait à la fois s'élever au dessus d'elle, et qu'elle possédait à un degré plus éminent le talent des vers. Cette Muse est madame de Verdier , dont nous craignons d'offenser la modestie en lui consacrant cet article , mais que nous sommes sûrs de rendre intéressant à tous nos lecteurs , en leur remettant sous les yeux la pièce dont nous parlons , et à laquelle M. de la Harpe a rendu le même hommage que nous. Le sujet de cette pièce est la fontaine de Vaucluse, et la voici , telle que nous la rappelé un anciea souvenir :
Ce n'est pas seulemeot sur des rives fertiles Que la nature plaît h. notre œil enchante ;
Dans les climats les plus stériles Elle nous force encor d'admirer sa beauté. Tempe nous attendrit , Vaucluse nous e'tonne; Vaucluse, horrible asjle oii Flore ni Pomoue N'ont jamais prodigue leurs louchantes faveurs. Sous la voûte d'un roc , dont la masse tranquille Oppose k l'aquilon un rempart immobile >
Dans un majestueux repos , Habite de ces bords la Naïade sauvage ;
Son front n'est pas orne de f'exibles roseaux ,
Et la pureté de ses eaui Est le seul ornement qui pare son rivage.
J'ai vu ses flots tumultueux S'échapper de son atitvc en torrents écumeux ;
J'ai YU ses ondes jaillissantes , Se brisant , h grand bruit, sur des rochers affreux, Pre'cipiter leur cours vers des plaines riantes , Qu'un ciel plus favorable éclaire de ses feux. L'écho gémit au loin; Philomèle craintive
Fuit , et n'ose sur cette rive
Faire entendre ses doux accents.
L'oiseau seul de Pallas , dans ses cavernes sombres , Confond pendant la nuit, avec l'horreur des ombres,
L'horreur de ses lugubres chants.
Déesse de ces bords , ma timide ignorance Is'ose lever sur vous des regards indiscrets ; Je ne veux point sonder les abîmes secrets Où de l'astre du jour vous bravez la puissance ,
Lorsque sa brûlante influence Desséche votre lit , ainsi que nos guérets ; Je ne demande point par quel heureux mystère , Chaque printemps vous voit plus belle que jamais,
Tandis qu'au départ de Cérès Vous nous offrez à peine une onde salutaire. Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentiments
Qui calment l'iiorrcur de mes sens.
Quoi ! ces tristes déserts, ces arides montagnes ,
L'aspect affreux de ces campagnes , Devraient-ils inspirer de si doux mouvcmenis? Ah ! sans doute, l'amour y fait briller encore Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure
Le plus fidèle des amants.
Pétrarque, auprès de vous , soupira son raart^ re.
Pétrarque y chantait sur sa lyre
Sa flamme et ses tendres souhaits ; Et tandis que les cris d'ur.e amante trahie ,
~ Ou la voix de la perfidie.
Fatiguent nos coteaux, remplisseat nos forêts.
Du seiu de vos grottes profondes
L'e'cho ne répondit jamais Qu'aux accents d'un amour aussi pur que vos ondes. Trop heureux les amants, l'un de l'autre enchauie's,
Qui , snr ces rocLers ccarte's, Feraient revivre encor cette tendresse extrême,
Et , dans une douce langueur , OubliL-s des humains , qu'ils oubliraient de même,
# Suffiraient seuls à leur bonheur ! Mais , he'las ! il n'est plus de chaînes aussi belles : Fe'trarque dans sa tombe enferma les amours. Nymphes, qui répe'tiez ses chansons immortelles , Vous voyez , tous les ans , la saison des beaux jours
Vous porter des ondes nouvelles.
Les siècles ont fini leur cours, Et n'ont point ramené des cœurs aussi fidèles. Ah .' conservez du moins les sacrés monuments
Qu'il a laissés sur vos rivages; Ces chiffres , de ses feux respectables garants , Ces murs qu'il habitait, ces murs sur qui le temps
IN 'osa consommer ses outrages.
Surtout , que vos déserts , témoins de ses transports, Ne recèlent jamais l'audace ou l'imposture ; Et si quelque infidèle ose souiller ces bords, Que votre seul aspect confonde le parjure,
El fasse naître ses remords.
Nous savons que madame de Verdier a traité depuis un plus grand sujet , sous le titre des Géorgiques du Midi. Les vers à soie et l'olivier, qui sont une des grandes richesses de ce climat fortuné, kii ont fourni la matière de deux chants. Nous sommes même assez heureux pour en posséder quelques vers, retenus de mémoire , et qui nous ont été confiés à l'insu de Fauteur. Nous cous permettrions de les citer ^ si nous v. 26
n'étions arrêtés par la crainte d'être accusés d'nn abus de confiance. Peut-être même , séparés de ce qui les précède et de ce qui les suit , ces vers, hors de leur cadre , n'auraient-ils pas tout l'attrait qu'ils ont dans leur ensemble , et c'est une raison de plus qui nous condamne au sileuce : mais nous désirons et nous espérons que madame de Verdier cédera bientôt aux voeux de ses amis , et à l'impatience du public empressé de jouir de ce bel onvraee.
VERGIER (Jacques), né à Lyon en 1667, raort à Paris en 1720. Imitateur naturel, mais faible, des contes de La Fontaine, et plus libre que son modèle. Ce poète était de très-bonne compagnie. Souvent animé par le vin et par le plaisir, il faisait à table des parodies très-piquantes des meilleurs airs de nos anciens opéras ; et le célèbre Rousseau témoigne , dans ses lettres , beaucoup d'estime pour le naturel , la facilité et la grâce qui régnent dans la plupart de ses saillies. Vergier , comme le dit le même Rousseau , était un philosophe aimable, un homme de société , qui avait de l'agrément et de l'atticisme dans l'esprit, sans aucun mélange de misantropie ni d'amertume. Sa mort tragique donna lieu à d'étranges soupçons ; mais il est avéré qu'il fut assassiné par des voleurs de la troupe de Carlouche , qui n'avaient que leur brigandage pour motif.
VERNES (Jacob) y né en 1728, mort en 178... Pasteur de Téglise de Genève, le même à qui nous avions adressé la première édition de ces Mémoires. Mais alors nous ne connaissions pas un très-bon ouvrage qu'il était près de publier, sons le titre de Confidences phiiosophiques.
Cet ouvrage est divisé par lettres. Celles qui terminent le volume , et Tidce générale du livre, nous ont paru un badinage digne de Swift. La nouvelle philosophie y est écrasée sous le ridicule de ses propres maximes mises en action , et rapportées avec la plus scrupuleuse fidélité.
Si le style d'un étranger pouvait être celui de Pascal , ce livre , mieux fondé en preuves que les Lettres provinciales , n'eût pas été moins redoutable aux philosophes du jour, que celles-ci ne le furent aux Jésuites. L'ouvrage venait à peine de se répandre, qu'il a été traduit en Allemagne et en Angleterre.
L'auteur , qui nous honorait de son amitié , était également éloigné des erreurs de la superstition et des principes dangereux du philosophisme.
VERNET (Jacob), pasteur et professeur à Genève, né dans cette ville en 1698, mort en 17... L'un des hommes les plus modestes, et en même temps un des plus judicieux critiques , et des plus savants littérateurs qui ayent honoré sa
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patrie. Ce n'est point à nous de le juger comme théologien; nous nous contenterons de dire que, dans toutes les églises protestantes , il a la réputation d'être un de ceux qui a le mieux saisi, dans le Christianisme, cette simplicité sublime dont Rousseau a fait un si bel *éloge , et qui a su le présenter sous le point de vue le plus propre à le faire aimer.
Ses Dialogues Socratiques sont écrits avec une pureté remarquable dans un étranger, et remplis d'intérêt. Cette marche de Socrate , qui s'adapte si bien à l'instruction , y est fidèlement suivie. On sait que ce philosophe , par une suite de questions proposées avec art , cherchait à conduire insensiblement, et comme d'eux-mêmes, ses disciples à la vérité : telle est, dans l'ouvrage estimable dont nous parlons, la méthode du professeur genevois.
Ses Lettres critiques , sous le nom d'un Voyageur Anglais ^ ne lui firent pas' moins d'honneur. Elles semblent justifier et étendre l'idée que nous avions donnée nous-mêmes de la nouvelle philosophie , quelques années auparavant , dans nos Petites Lettres sur de grands philosophes. Nous sentons tout le prix de ce rapport, et nous reconnaissons que le pasteur Vernet a développé dans cet ouvrage, avec beaucoup de finesse, le manège de ces mêmes philosophes, la guerre ouverte^ ou maladroitement cachée,
SUR LA LITTÉRATURE. zjo^
qu'ils faisaient à tous les principes de la morale , leur fanatisme d'incrédulité porté jusque sur l'existence de l'Etre Suprême, leur vaine ostentation de sagesse en détruisant tout, enfin leur despotisme littéraire , qui commençait pourtant à décliner , parce qu'ils avaient alarmé tous les Gouvernements par le ton d'audace qu'ils avaient substitué par degrés à celui de la séduction.
On trouve , dans ces mêmes Lettres , un tableau plein d'énergie et de vigueur des anciens abus de la politique ultramontaine, de cette politique tantôt souple, tantôt impérieuse, et toujours profonde, par laquelle, dans de certaines circonstances , la cour de Rome s'était arrogé un pouvoir plus absolu que celui des anciens Césars. Il ne manquait à la célébrité de cet ouvrage , C{ue de s'accroître encore par les injures de la secte philosophique. Le caractère orgueilleux et violent de ces prétendus sages fut loin de se démentir : ils n'opposèrent aux armes de la raison f[ue leurs calomnies accoutumées; etd'Alembert fut un de ceux qui se déchaînèrent avec le jjlus d'emportement contre l'homme respectable qui ne sortit jamais, à leur égard, de son caractère de modération.
Il est à souhaiter que le peu d'affiliés qu'ils conservent encore , se désabusent enfin d'une méthode qui rendrait la vérité même exécrable, si par hasard elle se révélait à quelques-uns d^eux ,
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C'est dans un mouvement d'indignation pareil al! nôtre , que Téloquent citoyen de Genève s'est écrié avec sa véhémence ordinaire : « Oui, si » pour être philosophe , il faut noircir la repu- » tation de mes semblables, publier aux yeux de » l'univers des choses qui devraient rester ense- » velies dans un éternel silence , tramer et con- » duire de sourds complots , y présider ; en un » mot , si pour être philosophe, il faut renoncer » à l'humanité , à la justice , à la bonne foi , je )) renonce à la philosophie et à la dénomination )) de philosophe, etfen laisse le titre à tant de » fourbes dignes de le porter. »
Le pasteur Vernet dut être bien consolé des injures de nos sophistes, par l'accueil distingué que lui firent, en Italie, des hommes du premier mérite et de la plus grande considération , tels que les cardinaux de Polignac , Alberoni , Corsini, monté depuis au trône de l'église, le marquis Scipion Maftei, etc. etc. Il ne fut pas accueilli moins honorablement en France par le célèbre Dom Montfaucon , le Père le Courayer, Fabbé de Saint-Pierre, Fontenelle, et par Voltaire lui-même, qui n'aurait pas dû l'oublier, et que d'Alembert entraîna dans ses injustices.
Ce fut à Rome que le président de Montesquieu prit une confiance en lui, qui ne s'est jamais démentie. Il lui adressa, plusieurs années après, son manuscrit de V Esprit des Lois; et la pre-
mîère édition de cet excellent ouvrage est due aux soins du professeur de Genève.
On trouve , au sujet de cette édition, plusieurs méprises fort étranges dans un recueil de prétendues Lettres familières du Président de Montesquieu , publiées par l'abbé de Guasco. Selon lui, ce fut un nommé Sarrasin, résident de Genève à Paris, qui remit à l'imprimeur Barillot le manuscrit de V Esprit des Lois , et le professeur Vernet, qui se chargea de présider à l'édition, «e permit d'y changer quelques mots qu'il ne croyait pas français , parce qu'ils n'étaient pas du français de Genève : ce qui donna (dit l'abbé de Guasco) beaucoup d'humeur à Montesquieu.
Ces petits détails contiènent autant d'erreurs que de mots. Il n'y eut jamais de résident de Genève en France , nommé Sarrasin. Ce fut IM. Mussard, un des conseillers d'état de la république , qui fut chargé du manuscrit , non pour le remettre à Barillot, que l'auteur de V Esprit des Lois ne connaissait point , mais pour être rendu à Vernet. Il est faux que ce dernier se soit permis de corriger la moindre chose au style de Montesquieu , quoique celui-ci l'eût autorisé à lui faire librement les observations qu'il croirait convenables. Vernet usa quelquefois de cette permission, non sur des mots, mais sur des choses : cependant rien ne fut imprimé que de l'aveu et sur les ordres de l'auteur. Loin
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d'aToir essuyé de sa part aucun reproche , Vernet n'en reçut que des remercîments que nous avons vus. Enfin Barillot fit à Genève une seconde édition du même livre , et Montesquieu n'y fit rien changer : preuve évidente qu'il était content de la première.
Les moindres particularités sur un ouvrage tel que V Esprit des Lois, ont leur prix; et nous avons cru ne pas déplaire aux amateurs des lettres , en nous arrêtant un moment sur ces détails, qui servent d'ailleurs à prouver le peu de confiance que méritent certaines anecdotes littéraires publiées avec autant d'indiscrétion que de légèreté. La méfiance que nous inspirèrent , dès quelles parurent, les Lettres de l'abbé de G.uasco , nous fit prendre à Genève tous ces renseignements , dont nous attestons la vérité.
INous terminerons cet article , en restituant à Vernet une petite pièce très-ingénieuse, qui a été attribuée , dans plusieurs Dictionnaires, tantôt à M. l'évêque de Rochester , tantôt à M. de Boze, secrétaire de FAcadémie des Belles-Lettres : c'est Fépitaphe du fameux père Hardouin , jésuite , que sa brièveté et l'infidélité des copies qu'on en a faites , nous engagent à transcrire ici :
Hic j'acet hontinum TiapeidoîoTecreç , ISatione Gallus , religioiie jesuita.
Orbis litterati porientum , Docte fehricitàns ,
s LU LA LITTÉRATURE. 4*^9
^nliquitcitis cullor , iJeni aUjne ileprœdator , Coinincnla inaïuUla ingUnns somiiimùt, Scepliciim piè egit CreduUtalc puer , j4udacid jiwenis , Delinis sencx , Verho dicam : Hic jacet Harduinus.
VERTOT (l'abbé Reine Aubert de), né à Beimetot en Normandie en i655, mort à Paris en 1755. Ses B.e\'olu lions de Portugal, celles de Suède, et surtout ses Révolutions romaines, font regretter qu'il n'ait pas écrit Ihiçtoire de la nation. Il était digne de cette glorieuse et difficile entreprise. Son style a la majesté, l'élégance l'agrément et le feu nécessaires à un excellent historien. Le seul reproche qu'on ait à lui faire , c'est d'avoir embelli quelquefois ses récits aux dépens de la vérité; mais il ne la défigure ni par le goût puéril des antithèses , ni par une vaine ostentation de maximes sentencieuses et philosophiques , ni enfin par cette manière d'écrire tranchante, brusque et hachée, qui réunit l'obscurité à la sécheresse , et qui est aussi fatigante pour le lecteur, que contraire à la dignité de l'histoire.
VIGEE(Louis-Guillaume-Bernard-Tîtien]\e), né à Paris en 17..., frère de la célèbre madame Le Brun, appelée par la nature à peindre les grâces d'après elle-même , et l'une des premières
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femmes qui se soit élevée en France , au rang de nos plus habiles peintres. La même émulation a fait désirer à son frère d'obtenir un nom parmi les gens de lettres ; mais il se borna trop longtemps à imiter le ton leste et Taccent petit-maître de Dorât , qu'il a conservé jusque dans un âge où ce ton devient d'autant plus déplacé qu'il n'existe plus de petits-maîtres , pas même de ceux que Gresset appelait plaisamment les ^vétérans de la fatuité»
Cependant, un peu désabusé de Dorât et de son persifflage , M. Vigée, dans une Epître légère adressée à mademoiselle Contât , et dans quelques autres pièces du même genre, sembla se décider pour une manière plus noble , et donner la préférence à celle de Gresset; mais s'il est aisé de contrefaire l'affectation verbeuse , négligée et quelquefois un peu traînante de cet aimable poète, il faudrait, pour l'imiter avec succès, avoir reçu de la nature ces grâces qui lui assurent un rang si distingué parmi nos plus agréables écrivains ; et malheureusement ces grâces ne s'acquièrent pas.
Mais, si l'on en juge par un de ses derniers ouvrages , M. Vigée nous paraît enfin avoir découvert le modèle le plus analogue à son génie et qui devait le premier s'offrir à sa pensée. Cet ouvrage, original jusque dans son titre, et l'un des plus curieux que nous comiaissioi^, est une
StJR LA LITTÉRATURE. 4^^
Épître à la Mort. Quelques fragments que nous allons en citer , ne laisseront ancun doute sur l'heureux modèle qui a fixé le dernier choix de M. Vigée. 11 s'agit du moment redoutable où V airain retentissant sonnera son heure dernière, et voici comme il embellit , comme il égayé un sujet en apparence si lugubre : Viens, dit-il, à la mort.
Viens me trouver , mais sans façon , Mais sans avis préliminaire :
Surtout point de triste émissaire Qui puisse troubler ma raison.
Je sais très-bien yue d'ordinaire Tu traites par ambassadeur; C'est la fièvre , c'est la douleur Qui doivent entamer l'affaire; Mais au jour indiqué pour moi Marche sans train et sans escorte ; Si ces dames sont avec toi , Laisse ces dames à la porte.
11 lui prescrit ensuite le costume galant qu'elle doit prendre pour ne pas lui déplaire ; on remarquera qu'il n'oublie rien dans la toilette de la Mort :
C'est toi seule que je veux voir , Non pas dans un sombre équipage , Le front couvert d'un grand drap noir, La faulx en main pour tout bagage ; Fi donc : tu me dégoûterais De faire avec toi le voyage.
D'un myrte enlacé de cyprès 'Que ton front se pare et s'ombrage .' Tu songeras h ton corsage.
4l^ MÉMOIRES
Comme j'aime assez l'embonpoint ,
Un double lin en étalage
Me présente, malgré ton âge,
Un peu tle ce que tu n'as point.
Achevant la métamorphose, *
Un ruban caresse ton sein ,
Et sous un j,'î<nt couleur de rose.
Tu prends soin de cacher ta main,
Te voilà vraiment attrayante.
On t'annonce, je t'attendais;
Tu me souris, et je te fais
Une révéïenco dé<;cnle.
Les compliments ne sont pas longs.
— Bonjour, Monsieur. — Bonjour. Madame.
— Voulez-vous? — De toute mon ùme.
Tu prends mon bras, et nous partons.
Ecrire ainsi , ce n'est plus imiter; c'est lutter de génie avec son original ; c'est se naettre au moins à son niveau , et devenir en quelque sorte son ménechme. Nous avouons que, depuis le sonnet adressé à la princesse Uranie contre son ingrate de fièvre ( modèle évident de cette charmante pièce ) , nous n'avons rien lu de plus ingénieux ; et, sans la crainte d'être soupçonnés d'adulation , nous ajouterions que la nouvelle épître nous parait infiniment supérieure à l'ancien sonnet.
VILLETTE ( Charles de ) , né à Paris en lySô, mort en lygS, l'un des législateurs de la Convention nationale ; ce qui étonna beaucoup , même dans mi temps où l'on ne devait plus s'étonner de rieii.
Son esprit dépendait en grande partie de celui de ses secrétaires : aussi n'en montra-l-il jamais davantage que lorsque M. Guyétand (i), qui aurait pu faire du sien un meilleur usage, voulut bien en faire avec lui une affaire de société en se mettant à ses gages. Ce u^est pas que Villette n'eût par lui-même la mesure de talent nécessaire pour écrire quelquefois de jolies lettres et pour faire de ces peiils vers qu'on appelé du jour , parce qu'ils n'ont jamais de lendemain : mais il aimait à s'en épargner le travail, et s'accommodait volontiers de l'esprit qu'on voulait bien lui prêter. Il était même si peu délicat sur cette matière , qu'il ne se fit aucun scrupule d'insérer , dans le recueil de ses oeuvres , une traduction en vers d'une partie du seizième livre de l'Iliade,
(i) On a de M. Guyétand un petit volume de vers , dans lequel on en trouve beaucoup qu'il aurait dû sacrifier, mais quelques-uns de fort agréables. Ce qu'il y a de mieux dans ce volume , ce sont deux pièces , l'une intitulée le Génie vengé , et l'autre le Doute. Elles prouvent que la fortune , en le réduisant à l'emploi de secrétaire du marquis de Yillette , et ù la nécessité de lui prêter souvent son esprit , ne l'a pas traité selon son mérite. M. Guyétand est du Mont-Jura j et les deux Lettres en prose de Yillette sur quelques liommes célèbres de ce département , auxquelles on ne peut douter que M. Guyétand n'ait eu part , aous ont toujours paru les deux meilleures de son Recueil.
4l4 MÉMOIRES
que Voltaire lui avait confiée dans une toute autre intention.
Voltaire âgé alors de quatre-vingt-quatre ans , mais ne prévoyant pas sa fin prochaine , et toujours insatiable de renommée , Voltaire , chez qui le génie n^excluait aucune faiblesse , avait conçu le projet bizarre de faire concourir cette pièce à l'un des prix que TAcadémie devait distribuer en 1778 , c'est-à-dire Funnée même où il mourut. Cette anecdote singulière n'a été connue que par la Gazette russe de M. de la Harpe , à qui Villette en avait fait imprudemment la confidence. Nous disons imprudemment , car il nous semble que, par plus d'une raison de bienséance, M. de la Harpe n^aurait pas du se permettre d'en abuser. 11 le devait par égard et par reconnaissance pour la mémoire de Voltaire son bienfaiteur, sentiment dont la dévotion ne dispense pas. Il devait surtout insister moins sur la médiocrité de cet ouvrage , dans lequel on retrouve encore ( quoi qu'il en dise ) quelques traces du génie de Voltaire, et qui, tout faible qu'il est, nous paraît valoir beaucoup mieux que plusieurs ouvrages de M. de la Harpe. Ne devait-il pas d'ailleurs quelques ménagements à Villette lui-même qui avait fait , à sa louange , d'assez jolis vers que M. de la Harpe ne dédaigna pas d'envoyer à Pélersbourg , comme une preuve des hommages quon lui rendait dans sa patrie, et auxquels il
SUR LA LITTÉRATLRF.. 4^5
répondit par des vers que Villette ne dut pas trouver moins flatteurs? Or n'était-ce pas les démentir d'une manière bien cruelle que d'apprendre à tout le public qu'en insérant dans le recueil de ses œuvres la pièce de Voltaire , Villette n'avait fait qu'imiter le ridicule du geai qui se pare des plumes du paon ?
Malheureusement, en se mettant au nombre des détracteurs de Boileau , Villette se couvrit encore d'un ridicule plus impardonnable.
Dans le volume de lettres et de petits vers de société, qu'il a intitulé, non pas Opuscules , mais OEupres du marquis de Villette , après quelques hommages rendus, par pudeur sans doute, aux talents supérieurs de cet illustie écrivain : « Pour- » quoi, dit-il, n'avons-nous pas de lui une seule » églogue, une élégie, une scène tragique, comi- » que ou lyrique?... Pourquoi nous parler harmo- » nieusement du Triolet, de la Ballade, du Ron- » deau (i), déjà passés de mode, et nous donner » une description technique des rigoureuses lois » du Sonnet, de cet heureux Phénix (2), dont i) la perfection même serait si puérile et si fasti-
(i) Pourquoi? parce qu'alors ils étaient encore en faveur, et qu'ils n'ont cessé d'y être que long-temps après.
(2) Pourquoi? parce que , du temps de Boileau même , deux sonnets , l'un de Voiture , l'autre de Benserade , avaient partagé la ville et la cour.
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)) dieuse?... Pourquoi ne trouve-t-on jamais chez » lui im seul vers de dix syllabes? Pourquoi n'a- )) t-il pas employé quelquefois les rimes redou- M blées qui marquent rabonduuce? les vers mêlés )) qui vièuent d'eux-mêmes (i)? et surtout ceux » de huit syllabes, dont on a fait depuis un si bel » usage, etc., etc. ? »
Cette plaisante manière d'accuser Boileau d'impuissance par ce qu'il n'a pas fait, est peutêtre ce qui caractérise le mieux la nullité littéraire du pauvre Villette. Que penserait-on d'un critique qui eût accusé Virgile de stérilité , sous prétexte qu'il n'avait fait que des vers hexamètres; qu'on ne connaissait de lui ni Odes , ni Elégies , ni même de ces jolis vers phaleuques si heureusement employés par d'autres poètes? Villette (qu'on nous pardonne celte expression) n'était pas dénué d'une certahie dose d'esprit en petite monnaie; mais c'était de sa part une témérité bien inexcusable , que d'oser entrer en Iicq avec un homme tel que Boileau. Peut-être n'eût-il pas eu de lui - même cette ridicule présomption , quelque naturelle qu'elle soit à la médiocrité : mais, à force d'adulation, il était parvenu à se faire remarquer de Voltaire; et, soit reconnais-
(i) r>ous ne connaissoni pas ces vers mêlés f/ui viènent d'eux-mêmes , et dont apparemment Villelle seul avait le secret.
SUR LA LITTÊR AT C RE. /^if
sance ou faiblesse, Voltaire, à son tour, avait cru lui devoir quelques éloges. Sa tête n'était pas à répreuve d\me pareille séduction. Toutes ses idées se confondirent au point que d'adulateur il osa s'ériger en juge, et nous venons de voir comment il jugeait. Le génie de Voltaire qu'il n'était point à portée de mesurer, avait certainement plus d'étendue que celui de Eoileau, personne n'est assez injuste pour en douter : mais Boileau n'en était pas moins un de ces hommes très-supérieurs qu'il n'est pas donné à tout le monde d'apprécier, et dont Villette ne devait se permettre de parler qu'avec res[)ect.
Sa malveillance pour Boileau donna lieu à mie anecdote assez curieuse. Par une singulière méprise , à la tète de son Discours historique sur le règne de Charles V, roi de France ( ouvrage irès-médiocre ), il aA^ait mis pour épigraphe, sous le nom de Voltaire , ce vers de Boileau :
Ou peut cire héros fans ravager la terre ,
vers non seulement très-beau, mais d'autant plus remarquable , qu'il contient une leçon hardie donnée par le poète à Louis XIV, qui paraissait ne connaître d autre gloire que celle de la guerre. Quelque envie qu'eût Villette de flatter Voltaire exclusivement , il reconnut sa méprise , et la corrigea dans une édition postérieure : mais la première subsiste, et nous l'avosis sous les yeux, V. 27
4l8 MÉMOIRES
yOISENON (l'abbé Claude-Henri de Fusée de) , de rAcadémie Française, né au château de Voisenon, près de Melun, en 1708, mort eu
Son esprit était plutôt celui que donne Fusage du monde, que Fesprii solide et cultivé d'un homme de lettres. Des saillies, des gentillesses, des mignardises , un ton goguenard et souvent précieux, tel était dans la société le mérite essentiel de l'abbé de Voisenon.
On a de lui des romans, des comédies, quelques poésies fugitives ; mais sa réputation littéraire n'était pas moins fluette que sa complexion , et ressemblait parfaitement à sa petite santé.
On lui attribuait, pendant sa vie , tout ce que Favart faisait de meilleur : ce qui prouve combien, en matière de style, le nombre des bons juges est encore borné. 11 ne faut que lire ses ouvrages avec quelque attention , pour voir que rien n'était plus opposé au caractère de son esprit que les grâces naïves, et qu^il ne les connut jamais. C'est pourtant ce genre de mérite qui distingue particulièrement les jolies pièces de Favart. Ce dernier peut tomber quelquefois dans le fade, mais non dans le précieux. L'abbé de Voisenon, au contraire, ne savait pas être naturel, et nç disait rien sans fine^e : il est vrai qu'il ne disait guère que de pciils mois et de petite^ choses.
VOITURE (ViiscENT), derAcaaémie Française , né à Amiens en 1 698 , mon à Paris en 1 648. On recommande encore anx jeunes gens Ja lecture des Lettres de Voiture, sans penser qu'il n'est pas d'ouvra.ge plus capable de leur gâter le goût. Elles étincèlent, à la vérité, de traits d'esprit; mais en général elles sont défigurées par des pointes et des jeux de mots continuels. On devrait du moins en faire un choix ; et en effet on pourrait en trouver une vingtaine, qui seraient dignes de servir de modèle à l'enjouement et à la familiarité épistolaires.
Boileau avait dit, étant jeune, qu'à moins d'êu'e au rang d'Horace ou de Voiture , on rampait dans la fange avec l'abbé de Pure. Mais dans l'âge de la maturité , il caractérisa mieux ce bel esprit par ces vers adressés à l'Equivoque :
Le lecteur ne sait plus admirer dans Voilure
De ton froid jeu de mots l'iusipidc figure.
C'est a regret cju'on voit cet auteur si cli.irniant ,
Et pour raille beaux traits vantés si justement ,
Chez toi toujours cherchant quelque finesse aiguë , /
Présenter au lecteur sa pensée ambiguë :
Et souvent du faux sens d'un proverbe affecté ,
Faire de son discours la piquanie beauté.
On trouve dans Voiture quelques poésies de très-bon goût, entre autres, une Epître pleine de grâces, adressée au grand Condé. On y remarque surtout avec plaisir cette familiarité décente et noble qu'un homme de lettres, qui a de
Tiisage , peut prendre , même avec un grand prince. Depuis Voiture , personne n'a mieux saisi ces convenances délicates que Voltaire.
La pompe funèbre de Voiture , ouvrage de Sarrasin , mêlé de prose et de vers , est digne encore d'être lue par les gens de goût. Sarrasin était en état d'apprécier tout le mérite de Voiture, qui n'était pas précisément un homme de génie , mais un très-bel esprit.
VOLNEY ( N. ) , né à ' . . . .
Deux ouvrages d'un très-grand mérite lui ont fait une juste réputation, celui qui est intitulé Les Huines f ou Méditations sur les révolutions des Empires , et son Voyage en Syrie et en Egypte ^ tous deux remarquables parles traits d'éloquence et par les vues philosophiques dont ils sont remplis. La nécessité de la tolérance religieuse , reconnue aujourdhui par tous les esprits éclairés , est établie , dans le premier de ces ouvrages, de manière à braver toutes les attaques de l'hypocrisie et du fanatisme , et les droits imprescriptibles des peuples n'y sont pas défendus avec moins de chaleur. Mais ce qui se refuse à l'ana^ lyse , et ce qu'il faut chercher dans l'ouvrage même , ce sont les réflexions profondes qu'inspire à l'auteur la destruction de tant d'Empires, k qui leur puissance colossale semblait promettre mie éternelle durée, et qui n'eu ont pns moins
SUTi LA LITTÉRATURE. 4^1
obéi à celte loi de la nature qui veut que tout périsse. Les ruines qui attestent encore leur an- /cienne existence, et qui seront elles-mêmes détruites par le temps, étaient, comme l'annonce le litre du livre , le principal objet des recherches de M. de Volney; et ces majestneux débris sont peut-être le sujet le plus intéressant et le plus sublime que puisse offrir l'histoire aux méditations des lecteurs.
Lorsque , dans ce même ouvrage , l'auteur parle de la diversité des opinions religieuses , si opposées en apparence , quoiqu'elles semblent toutes dérivées d'une même source, on s'aperçoit que le livre de V Origine des cultes , quoique encore inédit, lui était très-familier; et le savant auteur de ce livre dut s'applaudir sans doute de voir l'usage qu'en avait su faire M. de Volney, et combien il était impatient que le public en eût du moins un premier aperçu.
Mais c'est à son Voyage en Syrie et en Egyptey dont il a paru plusieurs éditions toutes rapidement enlevées , que M. de Volney doit surtout la célébrité de son nom. Il a vu lui-même , en observateur profond , ces deux pays ; la Syrie qu'il a parcourue librement dans toute sa longueur, pendant une année entière, après huit mois de séjour qu'ail avait fait chez les Druses dans un de leurs couvents , et qu'il avait employés à s'instruire à fond de la langue arabe : préliminaire
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indispeiisable pour voyager avec fruit chez im peuple dont cette langue est l'idiome naturel.
Quant à FEgypte , oii l'on est arrêté par de continuels obstacles lorsqu'on veut en parcourir l'intérieur , il n'y fit qu'une résidence de sept mois , qu'il passa au Caire ; et cependant les détails qu'il a donnés sur cette fameuse contrée ne sont pas moins exacts que ceux qu'il a donnés sur la Syrie. C'est du moins ce qui a été unanimement reconnu par nos braves , et par les savants qui les avaient accompagnés lors de l'expédition d'Egypte. Un si glorieux témoignage prouve bien que M. de Volney n'a pas voyagé en homme vulgaire.
On voit, parles idées générales qu'il nous en. donne, l'étude approfondie qu'il a faite de cette contrée autrefois si florissante , mais si différente aujourd'hui de ce qu'elle fut dans les jours de sa gloire. Son climat , le cours du Nil , et l'époque de ses débordements ; la véritable situation du Delta, les arts , les mœurs, le commerce, les forces militaires actuelles de l'Egypte, rien n'est oublié, et l'on reconnaît partout l'observateur le mieux instruit et le plus digne d'instruire.
Il divise en quatre races principales les peuples qui habitent mainteiKUit ce pays , enlevé dépuis vingt-trois siècles à ses propriétaires naturels , et successivement envahi par les Perses , les Macédoniens , les Rom;ii)is , les Grecs, les Arabes ,
SUR LA. LITTÉRATURE. /\l'S
les Géorgiens, et eniiii par les Ottomans. D'après les observations qu'il a faites sur les Coplites (une des principales races par qui l'Egypte est actuellement habitée ) , il établit', par une conjecture savante et qu'il porte au plus haut degré de probabilité, que ces Cophtes qui ont tous un ton de couleur jaunâtre et fumeux , c[ui ne peut être ni îrrec ni arabe , un nez écrasé , la lèvre grosse , en un mot une vraie figure de mulâtre , sont ce qui reste des Egyptiens primitifs, lesquels étaient, comme tous les naturels de l'Alrique , de véritables nègres , mais dont le sang , allié depuis plusieurs siècles à celui des Grecs et des Romains, a dû perdre Tintensité de sa première couleur, et conserver cependant l'empreinte de son moule original.
« Quel sujet de méditation ( ajoute alors Fau- » leur) que de voir la barbarie et l'ignorance ac- » tuelles des Cophtes , issues de l'alliance du )) génie profoud des Egyptiens , et de l'esprit » brillant des Grecs î de penser que cette race » d'homme noirs, aujourd'hui notre esclave et )) l'objet de nos mépris , est celîe-là même à qui n r.ous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à )) l'usage de la parole (i) ! d'imaginer enfin que
(l) IJ' usage de la parole est un peu fort; mais on sait que la philosophie a son enthousiasme , et qu'elle se permet quelquefois d'exagcrer.
)) c'est au milieu des peuples qui se disent les plus )) amis de la liberté et de l'humanité, que l'on a » sanctionné le plus barbare des esclavages, et » mis en problème si les hommes noirs ont une )) intelligence de l'espèce des hommes blancs î »
L'auteur a porté le même esprit d'observation, .dans sa description de la Syrie. Il fait connaître à fond l'état physique de cette province turque, sa statistique , son gouvernement , qui est un pur despotisme militaire , les habitudes et le caractère des habitans , leur culte, leur agriculture, kur commerce , leurs arts d'où sont bannies la peinture , la sculpture , la gravure et la foule d'étals qui en dépendent, parce que la religion de Mahomet défend toute image , comme les défendaient parmi nous les Iconoclastes.
Un des chapitres les plus curieux de cette descr iptioii de la Syrie est celui où M. de Volney, d'après l'anglais Robert Vocd et le chevalier Dakins son compaiiiute , fait le tableau des ruines de Palmyre , si long-temps ignorées , et qui n'ont été découvertes qu'en 1691 ; cette ville autrefois si considérable, si. populeuse , si riche en monuments, si commeicaute , et dont les débris sont aujourd'hui couchés dans la vaste plaine où elle excitait l'admiraiion de tous les étrangers : plaine quin'est plus maintenant qu'un triste désert abandonné à quelques Arabes. Si l'on vient à réliéchir qu'une destinée toute semblable est infail-
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liblement réservée aux plus belles villes de notre Europe , oli ! s'ccrie M. de Volney , que toutes ces cités opulentes sont peu de chose ! Quelle haute leçon que les ruines de cette célèbre Palmyre !
Le style de l'auteur, a quelques négligences près , nous a paru ce qu'il doit être , simple quand les objets donl*il parle n'exigent que cette simplicité , élevé lorsqu'il le faut. Un morceau sur les fameuses pyramides , anciens tombeaux, à ce qu'on présume , des rois d'Egypte , donnera une idée de sa manière d'écrire. Indépendamment du mérite de l'élocution , ce morceau nous paraît d'un citoyen vertueux qui s'indigne avec raison contre les despotes qui ont écrasé leurs peuples pour construire ces monstrueux ouvrages.
« La main du temps , et plus encore celle des » hommes qui ont ravagé tous les monuments, de » l'antiquité , n'ont rien pu jusqu'à présent contre » les pyramides. La solidité de leur construc- » tion et l'énormité de leur masse , les ont ga- )) ranties de toute atteinte, et semblent leur assu- )) rer une durée éternelle. Les voyageurs en par- » lent tous avec enthousiasme , et cet enthou- )) siasme n'est point exagéré. On commence à y> voir ces montagnes factices dix lieues avant d'y » arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure w qu'on s'en approche ; on en est encore à une
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» lieue , et déjà elles dominent leîiemenl sur la >) tète , qu'on croit être à leurs pieds ; enfin )> l'on y touche , et rien ne peut exprimer la >) variété des sensations qu'on y éprouve. La » hauteur de leur sommet , la rapidité de leur » pente, l'ampleur de leur surface , le poids de » leur assiette , la mémoire des temps qu'elles j) rappèlent , le calcul du' travail qu'elles ont » coûté , l'idée que ces immenses rochers sont n l'ouvrage de l'homme si petit et si faible qui )) rampe à leurs pieds, tout saisit à la fois le cœur » et l'esprit d'étonnement , de terreur, d'humi- » liation, d'admiration, de respect: mais, il faut » l'avouer , un autre sentiment succède à ce » premier transport. Après avoir pris une si >* grande opinion de la puissance de Ihomme , » quand on vient à méditer l'objet de son em- >) ploi , on ne jète plus qu'un œil de regret sur » son ouvrage ; on s'afflige de penser que , pour » construire un vain tombeau , il a fallu tour- » menter vingt ans une nation entière ; on gémit » sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont » du coûter les corvées onéreuses et du trans- » port, et de la coupe , et de l'entassement de )) tant de matériaux. On s'indigne contre l'exlra- » vagance des despotes qui ont commandé ces >) barbares ouvrages ; ce sentiment revient plus » d'une fois en parcourant les monuments de » l'Egypte; ces labyrinthes ; ces temples , ces
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» pyramides , dans leur massive siructure , altes- » tent bien moins le génie d'un peuple bpulent » et ami des arts , que la servitude d'une nation » tourmentée par le caprice de ses maîtres, j) Alors on pardonne à l'avarice qui , violant ')) leurs tombeaux , a frustré leur espoir. On en » accorde moins de pitié à ces ruines ; et, tandis » que Tamateur des arts s'indigne, dans Alexan- » drie , de voir scier les colonnes des palais » pour en faire des meules de moulin , le phi^ )) losophe , après cette première émotion que M cause la perte de toute belle chose , ne peut » s'empêcher de sourire à la justice secrète du j) sort, qui rend au peuple ce qui lui coûta tant )) de peines , et qui soumet à\scs plus humbles » besoins l'orgueil d'un luxe inutile. ^)
VOLTAIRE (i) (Marie-François À ROUET DE,), de l'Académie Française, né à Paris le 'j.o février 1694. Le plus beau génie qui existe actuellement en Europe. Cet illustre écrivain s'est
(i) L'auteur composa cet article à Genève en 1771 , et le lut, quelques jours après, à cet illustre écrivain. Par un sentiîxient de respect pour sa mémoire, il a voulu que cet article fût conservé tel qu'il était alors , et tel qu'on l'a vu dans les précédentes éditions. U Eloge historique de Volftoire, qu'il a fait dépuis , et qui a été traduit en plusieurs langues , est le premier qui parut après la mort de ce grandi liojumej ou sait qu'il mourut le 3o mai 1778.
plaint tant de fois de la hardiesse des faussaires qui ou j^ osé lui attribuer des productions indignes de lui, que, dans la crainte de mériter de sa part les mêmes reproches , nous commençons par déclarer que nous ne reconnaissons pour ses ouvrages que ceux qui portent véritablement son nom , et qu'il a formellement avoués : c'en est bien assez pour sa gloire.
Les nations voisines s'enorgueillissaient de leurs poèmes épiques, tandis que nous n'avions rien à leur opposer eu ce genre. Voltaire a vengé l'honneur de la France par son immortelle Henriade. Nous nous sommes élevés trop souvent contre la manie des parallèles, pour comparer ce poème , ni à ceux d'Homère et de Virgile, ni à ceux du Tasse et de Milton. Cette fureur.de comparer ce qui n'est susceptible d'aucune comparaison , est un abus de l'esprit , qui n'a guère donné que des résultats ridicules.
Henri IV n'a rien de commun ni avec Achille, ni avec Enée. Le merveilleux que pouvait fournir la mythologie antique , et dont on pouvait orner des sujets fabuleux , n'est plus le même qui conviendrait aujourd'hui. Usages, mœurs, coutumes , religion , tout a changé. 11 suffit , pour l'honneur de Voltaire , qu'il ait traité son sujet aussi bien qu'il pouvait le faire dans les circonstances où il a écrit ; et du moins , avant de le juger, il faudrait peser les difficultés qu'il avait ù
vaincre , soit dans le génie de la langue , soit dans le caractère de la nation à qni il a voulu plaire , soit enfin dans le choix qu'il a fait d'un héros réel , et pour ainsi dire contemporain de son poème. Alors peut-être on senth-ait que Voltaire . ayant lutté glorieusement , avec des armes inégales , contre les plus grands maîtres de l'Epopée, on ne peut, sans injustice, le placer au-dessous d^eux; et l'on n'aurait pas la faiblesse de disputer contre la gloire de la patrie , en cherchant à lui dérober la sienne. On sait que cet illustre poète ne s'est pas acquis moins d'honneur dans la carrière de l'Arioste, que dans celle du Tasse, et cette riche fécondité a peu d'exemples , même parmi les anciens.
La perte des Corneille et des Racine semblait irréparable pour la scène française. Volaire fit, à dix-neuf ans , sa tragédie d'GEd/'pe, et ces grands hommes eurent un successeur. Aucun début ne mérita plus d'attention. Il était réservé à cet écrivain célèbre de parvenir toul-à-coup à la maturité du génie. Quand , après avoir hi une des plus belles pièces de Racine , on passe sans intervalle aux trois derniers actes de la tragédie à'OEdipe , on croirait n'avoir pas changé d'auteur. Nous ne pouvons donner à Voltaire une plus grande louange, et il esc le seul poète qui Tait méritée.
Son Théâtre paraît l'emporter, par la variété,
sur tous ceux que nous connaissons. On trouve, dans le style de Briitus et de la Mort de César , la manière de Corneille perfectionnée. Celle de Racine ne pouvait être qu'égalée. La muse tragique n'inspira rien à Crébillon de plus mâle et de plus tenible que le quatrième acte de Mahomet. Semblable à cet ordre d'architecture qui emprunte les beautés de tous les autres , et qui est lui-même un ordre à part, Voltaire s'est approprié les genres différents des poètes qui l'ont devancé; mais il ne doit qu'à lui seul cette belle tragédie de Mahomet , dont nous parlions , et son cbef-d'oeuvre à'Ahire.
Ce qui distingue leplus particulièrement encore les ouvrages dramatiques de Voltaire ( et nous ne parlons ici que de l'élite de ses pièces), ce sont les grandes vues morales et les sentiments d'humanité dont ils sont remplis. L'auteur a senti que c'était donner au théâtre un nouveau degré d'importance et d'utilité ; mais il a su presque toujours s'arrêter où il le fallait ; et il s'est bien gardé d'affaiblir , par des tirades ambitieuses et par des déclamations d'une philosophie sèche et aride , Fintérêt pressant qui résulte des situations vives où il place ses personnages. Cette sobriété, dictée par le goût , se manifeste encore dans cet appareil de spectacle, dont il a le premier constamment orné la scène. Il a su le ménager de manière que cet appareil n'est qr.'nn accessoire à Fart, et, que le
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tableau n'est jamais sacrifié à la bordure. C'est en quoi ses imitateurs ont bien prouvé qu'ils ne deiinaient pas sou génie. Ils ont fini par nous donner , au lieu de tragédies, d'ennuyeux sermons philosophiques , et par nous faire voir au théâtre , comme Voltaire lui-même l'a dit très-plaisamment, la rareté , la curiosité.
Qui croirait qu'ayant épuisé tant de genres de gloire, le même homme dût s'attendre encore à de nouveaux lauriers dans la carrière de 1 histoire? Ce sera, sans doute, une circonstance de la vie de Voltaire, digne de Fattention de la postérité , qu'après avoir célébré Henri IV en poète , il ait eu l'avantage d'être l'historien de Louis XIV, celui Charles XI I et de Pierre-le-Grand. On doit d'ailleurs à cet auteur célèbre de nouvelles vues sur l'histoire , qu'il a eu la satisfaction de voir adopter par les écrivains qiù, de nos jours, se sont le plus distingués en ce genre d'écrire. C'est moins 1 histoire particulière des souverains que l'on nous donne aujourdhni, que celle des nar tiens, de leur caractère, de leurs moeurs, de leurs usages , et surtout celle de l'esprit humain. Ce sont ces vues , véritablement philosophiques, qui ont dirigé Voltaire clans son Essai sur F Histoire générale , ouvrage qui n'est pas exempt de fautes, sans doute, mais très-digne de la grande réputation de son auteur. N'oublions pas qu'aucun homme de lettres n'a possédé ,
comme lui , le double talent d'écrire en prose et en vers , avec une égale supériorité. Racine , celui de nos poètes dont la gloire ne vieillira jamais, est le seul peut-être qui eût partagé avec lui ce mérite, s'il nous eût laissé plus d'ouvrages en prose.
Personne n'a excellé, comme Voltaire, dans l'art de cacher une philosophie souvent profonde , sons des fictions ingénieuses et riantes , qui forment une classe particulière de romans, dont le modèle n'e^cistait pas avant lui. Ses Mélanges de Littérature joignent à une variété de connaissances qui étonne, le mérite de plaire , et sont écrits avec cette clarté continue,ce coloris brillant, cette magie séduisante, qui caractérisent la plupart de ses ouvrages, et qui nous ont rendus, avec raison , si difficiles sur les productions des autres.
Toutes ses pièces fugitives sont charmantes , et d'une poésie très-supérieure à celle des Chapelle et des Chaulieu , dont il semble que la réputation avait été un peu exagérée. Aucun poète n'a porté plus loin que Voltaire la finesse, la plaisanterie , et quelquefois la véhémence et l'àcreté de la suire, en affectant toujours , avec assez d'adresse peut-être , de blâmer le genre satirique. Mais , quoi qu'il en ait dit, on n'enregardera pas moins comme un des traits dominants de son caractère, le penchant à la satire, annoncé par sa phvsioiiomie, et confirmé d'ailleurs par une
grande partie de ses ouvrages. Enfin, ce génie singulier réunit à lui seul ce qui suifirait pour assurer à beaucoup d écrivains une célébrité durable ; et peut-être dans uu avenir éloigné, croira-t-on qu'il y a eu plusieurs Voltaire, comme on a cru , dans les temps postérieurs à ^antiquité , qu'il y avait eu plusieurs Hercule. Il n'y a pas jusqu'aux lettres familières de ce grand poète , quoiqu'il en ait écrit une prodigieuse quantité , qui ne méritent d'être recueillies (i); et il n'est point d'auteur qui ne se fût acquis , par elles seules , une réptUation distiiiguée.
Les philosophes de nos jours n'ont pas manqué de vouloir attirer à leur parti un homme d^un mérite si STipérieur. Ce sont des corsaires , ccmme nous l'avons dit à Voltaire lui-même , qui ont cru se rendre imposants en arborant un pavillon respectable. Tous ont affecté de parler, r<près lui , de tolérance et d'humanité ; mais les convulsions de leur style décèlent la fausseté de leur enthousiasme, au lieu que celui de Voltaire paraît être dans son cœur. Il faut aimer ces vertus ; il fait mieux, il en a montré l'exemple. Les secours généreux qu'il a donnés aux familles des Calas et des Sirven , sont un monument de gloire qu'il s'est
(i) On trouvera sur ces lettres , k la fin de ce volume, une note qui mérite d'être connue de tous ceux qui ont lu la Correspondance russe de M. de Laliarpe.
érigé dans toute l'Europe, et qui peut-être ne l'honore pas moins que ses immortels ouvrages.
Quels que soient d'ailleurs les sentiments philosophiques de cet écrivain fameux, son respect pour le dogme d'un dieu rémunérateur et vengeur, son attachement à la religion naturelle se manifestentpartout.il a fait même, dans sa Henriade , dans Zaïre , et surtout dans Alzire , les éloges les moins suspects du christianisme.Toutes les vertus morales de Zamore ne sont-elles pas en un instant éclipsées par la mort chrétienne de Gusman? Le même Zamore a-t-il donc un caractère aussi sublime que celui d'Alvarès ? Si M. de Voltaire avait le malheur de douter d'une religion , dont lui-même a si parfaitement connu l'esprit, il ne faudrait le combattre qu'avec ses propres armes , et que lui répéter ces beaux vers :
Des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance, Et le mien , quand ton bras vient de ra'assassiuer , M'ordonne de te plaindre , et de te pardonner.
Que ces nouveaux philosophes qui ont sapé les fondements de cette divine morale, cessent donc de regarder Voltaire comme leur chef, et que ce grand homme n'ait pas la faiblesse de se croire intéressé à prendre leur querelle (i).
(i) Yoltaire , il faut en convenir , eut à la fois la fai-
Nous le lui avons dit , il doit ressembler au Jupiter d'Homère f et n'épouser dans la littérature aucune faction. Il doit songer surtout que sa réputation est très - indépendante des suffrages de ces philosophes ; que, loin d'en augmenter, elle pourrait même en être affaiblie; et qu^enfin il jouissait déjà d'une gloire colossale , tandis que la plupart de ces Pygmées philosophiques, indignes de servir de piédestal à sa statue , étaient absolument ignorés.
Si l'on voulait apprécier Voltaire avec une entière exactitude , il faudrait Fanalyser successivement dans les différents genres qu'il a traités ; étudier l'homme et Tauteur; découvrir en lui le principe de celte émulation infatigable , la source de sa vaste renommée ; peser les avantages et les inconvénients qui ont pu résulter de ce même principe , et de l'inconcevable facilité de son. génie ; observer les contrastes de son caractère et de son esprit, le suivre enfin dans tous ses
blesse de les croire utiles à sa gloire , et le tort de prendre trop souvent leur querelle , sans les estimer au fond du cœur. Nous en avons la preuve dans une lettre qu'il nous écrivit , et que nous avons citée à l'article Duclos, tome I"^ de ces Mémoires , page Ç)5 ^ mais on en trouvera de nouvelles preuves dans une Note placée à la fin eu présent volume , et surtout dans l'éloge singulier qu'il a fait du cardinalDubois. ^o^rez cet éloge, p. 32i de notre I"" tome.
progrès, et déterminer ses limites* Il faudrait se défendre également de l'enthousiasme et de la jalousie , distinguer les richesses qui ne sont qu'à lui , de celles qu'il a naturalisées , pour ainsi dire , avec son propre fonds ; décomposer ses meilleures pièces de théâtre , et comparer les moyens dramatiques dont il s'est servi , soit pour établir ses plans , soit pour amener ses situations , aux moyens que Corneille et Racine avaient employés avant lui. Nous sentons combien il serait honorable de résoudre tous ces grands problèmes ; mais ce travail demanderait beaucoup plus d'étendue que n'en permettent les bornes de ces Mémoires (i).
Puisse cet écrivain célèbre jouir encore longtemps de toute sa renommée ! On ne saurait
(i) C'est ce que dès-lors rauteur se proposait de faire, et ce qu'il a fait , du moins en partie , dans l'édition complète et commentée des Œuvres de Yoltaire , qu'il a donnée en cinquante-cinq volumes. Cette édition, inférieure, parle luxe des caractères , à celle de Beaumarchais , a sur elle, d'ailleurs , l'avantage de contenir beaucoup moins de fautes , et , comme le Prospectus le démontre , d'être mieux distribuée. L'auteur la commença en 1792, à une époque ou il eût été plus prudent de se laisser oublier, et dans les temps les plus orageux de la révolution ; elle fut cependant achevée dans le cours de 1797 , grâce au zèle de M. Stoupe, imprimeur, rue de la Harpe, chez c[ui elle se débitait.
penser qu'avec douleur au vide immense que laisserait sa perte dans l'empire des arts ; et l'on est indigné d'avance de l'orgueilleux acharnement avec lequel de petits despotes littéraires oseraient se disputer les débris de sa monarchie ;
Soldats sous Alexandre , et rois après sa mort.
Voltaire , Ariémiie^
XIMENEZ ( ArGusTiN-LoTJis , marquis de), né à Paris en 1726. Ce fut, comme nous l'avons dit à l'article Saint-Evremont, une des singularités remarquables du siècle de Louis XIV, que d'avoir inspiré le goût des lettres h celte même noblesse qui s "était lait jusqu'alors un ridicule honneur de les mépriser. Digne rejeton de ce beau siècle , M. le marquis de Ximénez , non seulement a brigué la gloire des succès du théâtre, mais on a de lui plusieurs ouvrages en vers qui ont mérité l'accueil des gens de goût. Il en est même que , par une espèce d'adcprion très-honorable , Voltaire a fait placer à côté des siens dans quelques-unes de ses éditions : témoignage d'estime qu'il a renouvelé depuis en faveur de M. de Rulhière.
Qui pouvait, en effet, mieux que ce grand poète , sentir le mérite de ces beaux vers :
Il est des rois i-ans force et nt's pour l'indolence, Que la mollesse endort, q^ue l'intéïèt encense^
Fantômes élèves sur un trône avili.
Ils passent comme un songe et tombent dans l'oubli.
Sous ces règnes de deuil , le mérite inutile
Langnit, décoi*agé , dans un obscur asyle,
Et des hommes divins y vivent inconnus ,
Mais laissent, en mourant , un nom qui ne meurt plus.
Illustres mallieureux ! vos ombres consolées
Abandonnent aux rois l'orgueil de-; mausolées;
La mort j fou!..- aux pieds le faste qui les suit.
Votre enipire commence où leur règne est détruit!
Ces vers faisaient partie d'un discours qui concourut, en 1760, pour prix d'Académie ; prix qui ne fut point adjugé , quoique Voltaire regardât l'ouvrage comme un des milleures qui eût jamais été présenté à ce concours, où depuis nous avons vu couronner tant de sottises.
M. de Ximénez avait aux yeux de l'Académie un double tort, le mérite même de sa pièce, et la profession publique qu'il a toujours faite de son respect pour Boilcau. C'est une des raisons , sans doute, qui lui a couslamment fermé les portes de ce lycée , devenues d'un accès si facile pour tant d'autres. En effet, depuis que cette compagnie a permis qu'on lui adressât des vers , dans lesquels on osait dire que Boileau n'était qu'un écrivain sans feu , sans verve et sans fécondité, on conçoit avec quelle répugnance elle aurait vu dans un de ses fauteuils un admirateur de ce grand poète : mais nous croyons que M. le marquis de Ximénez n'attachait à cette frivole distinction que l'importance qu'elle mérite, et qu'il était bien convaincu
SUR LA LITTÉRATURE. /^^5g
que de toutes les vanités humaines , il n'en est guère de plus ridicule et de plus chétive qu'un fauteuil académique. 11 a consigné son mépris pour cette gloriole dans ces -vers pleins de sel et de grâces :
Moi . qui par Ja louante un moment t'gare. Avalant le poison qu'elle avait prcparé , Crus pouvoir, comme un autre , t'mule de Liuièrc, Me glisser dans la foule au-dessous de Le Mière , Aux honneurs du fauteuil me traîner k pas lents, Et de quelques pavots couvrir mes cheveux blancs.
Des vers d'un aussi bon genre, son discours intitulé De l'Influence de Boileau sur V esprit de son siècle , discours aussi bien écrit que bien pensé, sont pour M. le marquis de Ximénez des litres de gloire qui ont un peu plus de réalité , et qui certainement doivent le flatter bien davantage que les vains honneurs des académies.
YVON ( l'abbé N. ). Théologien philosophe, autant que ces deux mots peuvent s'allier ; soupçonné faussement d'avoir eu part à la fameuse thèse de l'abbé de Prades , et l'un des coopérateurs de la première édition de V Encylopédie r titre plus que suffisant pour le rendre suspect k ses supérieurs ecclésiastiques, quoique les articles qu'il fournit à ce Dictionnaire (i) n'eussent rien
(i) Les articles Ame , Aihée , Dieu , eic.
d'incompatible avec le véritable esprit de la religion. Mais il était tolérant , ce que les théologiens ne pardonnent guère , et même il ne concevait pas qu'on pût être à la fois intolérant et chrétien. La seule parabole du Samaritain et du Lévite , qui est , en effet, une des plus sublimes leçons que nous ait données l'Evangile, lui paraissait un argument invincible en faveur de la tolérance.
Nous l'avons connu particulièrement, et c'était de très-bonne foi qu'il déplorait les nombreux abus que la superstition et le faux zèle ont trop sonvent introduits dans l'Eglise, pour laquelle il était d'ailleurs pénétré de respect. Mais ce qu'il voyait dans la religion de plus auguste, ce que même il en regardait comme l'essence ( et nous eu convenions avec lui), c'est sa morale bienfaisante qui, loin de diviser les hommes et de les armer les uns contre les autres , ne tend qu'à les rapprocher tous en leur inspirant une mutuelle bienveillance. Cependant, pour se dérober lui-même aux persécutions, il fut obligé de faire à ses supérieurs quelques sacrifices de complaisance. Il écrivit , entre autres, quinze lettres au philosophe de Genève , en réponse h celle que ce philosophe avait adressée à l'archevêque de Paris , sous le titre singulier de Jf^an- Jacques Piousseau à Chrlsloplie de Beaiunant. Ces qr.inze lettres prouveut combien 1 abbé Yvon avait senti la dil-
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ficultc de faire une bonne réponse à une lettre qui nous a toujours paru ce que le raisonnement a de plus nerveux, fortifié par ce que l'éloquence a de plus entraînant. Le grand nombre des réponses n'a servi qu'à les faire oublier, et l'ouvrage de Rousseau subsistera tant qu'il restera quelque souvenir de la langue française.
ZALKIND-HOURWITZ, né en Pologne, et le premier juif que nous connaissions qui ait remporté un prix à une de nos sociétés littéraires. L'objet de son discours couronné, en 178g, par l'académie de Metz , était de prouver qu'il y avait des moyens de rendre, en France , les Juifs plus utiles et plus heureux.
On lui doit un autre ouvrage moins connu qu'il ne devrait Fétre : c'est le projet d'une méthode , ou plutôt d'une espèce de langage de convention, qui nous a paru plus simple , et non moins ingénieux que la Pas/graphie , par lequel il pourrait s'établir entre toutes les nations , quoiqu'elles n'entendent pas réciproquement leurs langues , une correspondance facile. On conçoit assez tous les avantages qui résulteraient de cette communication d'idées : ce serait une véritable langue universelle , que Léibnitz ava'it inutilement cherchée, et l'un des plus importaals services qu'on pût rendre aux horikimes.
M. Hourwitz est malheiireiisementaffligé d\ine surdité qui rend toute conversation avec lui trèspénible ; mais c'est à la fois un homme très-savant et de beaucoup d'esprit. Il est attaché, comme interprète, à la bibliothèque nationale. Un autre juif avait occupé celle place avant lui (i) , et méritait bien de laisser un plus long souvenir. Ce juif, que nous avons parfaitement connu , et dont on ne trouve le nom dans aucun dictionnaire , est le premier qui ait fait voir à l'Académie des Sciences (2) et à la cour de Versailles le phénomène , aujourd'hui si vanté , de faire parler les sourds-muets. Tous les journaux du temps retentirent des différents essais qu'il fit dans cet art , et des progrès de ses élèves. Il a donc été le précurseur des prétendues découvertes des abbés de l'EpéeetSicard : cependant sa mémoire est presque oubliée. C'est que, par l'empire que les prêtres ont sur l'opinion, ils savent exciter un enthousiasme permanent , tandis qu'un pauvre juif, qui n'a ni preneurs ni intrigue, se perd bientôt dans la foule. Peut-être même trouve-
(1) II se nommait Péreyra , était espagnol d'origine , et l'un des hommes les plus sociables et les plus doux.
(2) Wojez le Mémoire lu par Péreyra à cette Académie , Je 11 juin 174g, et le rapport fait sur ce Mémoire par Dorlous de Mairan , BufFon et Ferrein , le 2 juillet suivant. Ce rapport est plein d'éloges. T'^ojez aussi, sur le mcuic ©T.jet , les Mcrcurcs de France , de mars et avril 1760.
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ra-t-on singulier que nous réclamions en sa faveur un avantage de primauté qui lui appartient incontestablement : cet avantage n^empêche pas que nous ne rendions d'ailleurs à ses successeurs toute la justice qu ils ont méritée par leur zèle et par leurs talents : mais eux-mêmes n'auraieni-ils pas dû laisser tomber quelques rayons de leur gloiresur Thonnête homme qui les avait devancés?
Article oublié page 394.
VANNOZ ( Philippi>'e de ) , née à Nancy en 17...., son nom de famille était mademoiselle de Sivry.
Madame de Vannoz, à peine sorlie de l'enfance , s'était déjà fait connaître par de trèsjolis vers , et des littérateurs distingués s'étaient empressés d'accueillir cette jeune muse aussi aimable que précoce. M. le duc de Nivernois et M. de Laharpe lui adressèrent des hommages poétiques : nous nous rappelons ceux de M. de Nivernois :
De votre esprit naissant j'adiuire les primeurs, Mais il s't'puisera s'il enfante sans cesse. Hùtez-vous lentement : malheur à qui se presse ! Gardez pour l'avenir encore quelques fleurs ,
L'csprii et l'amour ont leur âgé :
Penser trop tôt , aimer trop lard ,
Jeune Sivry serait peu sage.
Soit que mademoiselle de Sivry trouvant ce
conseil judicieux , se fut dès-lors déterminée à s^ conformer , soit que parvenue bientôt à Fâge où Ja modestie se développe , la sienue ait redouté l'éclat des succès littéraires , elle s'en tint à ses premiers essais , ou du moins évita de mettre le public dans la confidence de ses productions. Près de vingt années s'étaient écoulées sans qu'elle eût rien fait paraître , lorsque sa sensibilité , noblement excitée par les outrages faits aux tombes royales de l'abbaye de Saint-Denis , lui inspira une Elégie qui n'honore pas moins ses talents que son cœur. Animée du même sentiment , mais non du même enthousiasme et de la même verve qui nous a si vivement frappés dans l'ouvrage de M. de Tréneuil sur le môme sujet, elle a su cependant intéresser ses lecteurs par un plan simple et très-heureusement conçu, par une délicatesse d'expression et de pensée souvent remarquable , par des vers d'une élégance harmonieuse, en un mot par des grâces qui paraissent tenir à son sexe. Nous l'invitons seulement à faire disparaître d'un ouvrage qui lui fait beaucoup d'honneur quelques mots impropres et quelques négligences que son excellent goût lui indiquera facilement si elle veut bien s'en occuper, et nous osons lui promettre qu'en effaçant ces taches légères , son Elégie , déjà précieuse à ceux tjui savent juger , réunira les suffrages des comiaissems les plus difficiles.
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PIÈCES JUSTIFICx\TIVES DE L^ARTICLE TRESSAN.
A Fianconville, ce dimanche.
HÉLAS î Monsieur , depuis huit jours je suis en l'air, et je n'en ai passé aucuti sans aller à Saint-Leu. Madame la duchesse de Chartres n'en partira que mardi , et je donne ces deux derniers jours à mon attachement pour les anciens maîtres de ma famille , et aux charmes que madame la duchesse de Chartres répaud dans la société par sa bonté , son égalité , et ce désir de plaire si rare , et qui ferait aimer la plus simple particulière.
Mardi , madame de Cavanac , l'abbé de Bourbon , deux abbés aimables et pleins d'esprit , qui lui sont attachés , viènent dîner chez moi : s'il vous était possible de venir dîner avec eux , je serais enchanté de procurer à l'abbé de Bourbon , que j'aime de tout mon cœur, une connaissance dont lui et ceux qui sont avec lui sentiraient tout le prix. Ils iront coucher à Ponloise, chez madame la comtesse de Chàteaumorau , et reviendront peut-être dès le mercredi coucher chez moi , pour y passer le jeudi franc.
C'est avec bien de la peine , Monsieur , que madame de Tressan et moi nous sommes forcés de remettre à la semaine prochaine une partie aussi agréable pour nous. J'irai samedi à Paris ; j'en reviendrai le lundi après l'Académie , et je reviendrai par Argenteuil , pour rendre mes respects à vos dames , et leur demander le jour oti j'aurai
le lîlaisir de former l'union de deux petits ménages , que
tout mi' fait désirer de voir dans une union durable.
Après la générosité complète de ne plus rappeler un temps oii je me suis laissé tonneler , comme un homme qui n'avait pas encore eu le temps de vous apprécier , et qui n'avait pas encore assez joui du plaisir de vous lire et de vous entendre , j'espère vous prouver , tout le reste de mes jours, le prix que je mets à l'honneur de votre amitié, et le désir que j'ai de la mériter : vous possédez un anneau de Salomon , qui vous met bien à l'abri des astuces des mauvais génies , et je serai enchanté de rendre hommage aux deux Péris qui embellissent votre vie.
Grand merci , mon aimable voisin , des deux superbes fruits que vous avez la bonté de m'envoyer : j'en conserverai précieusement la graine 3 on doit cultiver sans cesse les dons qu'on reçoit de vous.
J'ai l'honneur d'être, avec un attachement inviolable ,
MoNSIE U R,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,
TPiESS AN , Ueulenant-généraî.
J'espère que madame Palissot voudra bien donner ses ordres pour les fleurs , les plantes et les héliotropes qui pourront parer et parfumer son agréable demeure.
A Paris , ce lundi 20.
Il m'est impossible, Monsieur et cher voisin , d'avoir l'honneur de vous aller voir aujourd'hui , étant obligé de coucher à Paris ; je ne retourne que demain à Franconville : mais , mercredi sans faute, madame de Tressan et moi nous irons à Argenteuii , et d'assez bonne heure pour
jouir à notre aise du plaisir d'être avec vous. Je vous prie en grâce de faire milie excuses à madame Palissot sur ce que je n'ai pas l'honneur de lui rendre mes respects avant celui de dîner chez elle. On n'est jamais son maître , même étant vieux. C'est M. Garât qui a remporté le prix d'éloquence ; M. de Lacretelle , jeune avocat , a remporté le second; et deux particuliers , qui ne veulent pas être connus , ont remis chacun 600 livres à M. d'Alembcrt, pour le second prix , dont la valeur égalera celui du premier.
On lira , dans la séance publique , quelques passages d'une Epître en vers , qui , cependant, a été jugée assez sévèrement pour ne pas remporter le prix. Je n'ose offrir des billets pour le panégyrique et pour la séance , à celui qui , depuis long-temps , devrait en donner j; cependant je suis à ses ordres.
J'ai l'honneur d'être , avec tout l'attachement possible ,
Monsieur,
Votre très-hurabla et très-obéissant serviteur,