‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 14 sur 66 · AUX FUNÉRAILLES DE M. LARAUZA · texte numérisé non relu

AUX FUNÉRAILLES DE M. LARAUZA

ANCIEN MAITRE DE œNrÊBENCES A L'ÉCOLE NORMALE,

Xe 30 septembre 1895.

Ce n'est pas la première fois que la mort frappe un élève de rÉcole normale, mais on peut dire (fue jamais elle ne choisit dans ses rangs une victime plus pure et plus irréprochable. Plus tard un autre que moi, surmontant sa douleur, nous entretiendra dignement de celui qu'il a plus particulièrement connu et aimé. Invité à le suppléer en cette triste circonstance, je ne veux qu'acquitter ici en peu de mots la dette commune envers le bon et parfait camarade que nous allons quitter pour toujours.

Plusieurs d'entre nous se rappellent encore les brillants succès du jeune Larauza au lycée Napoléon, et vous savez tous quelle estime et quelle affection ses talents et son caractère lui concilièrent à l'École normale. Déjà M. Larauza était chrétien rigide envers lui-même, doux et facile pour les autres, austère dans ses principes et serein jusqu'à la gaieté la plus aimable, grâce à la candeur de son âme et à la vivacité de son imagination. Déjà il mettait dans tous

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ses travaux ce 2êle opihiâtré de la vérité et cette sagacité rare qui peu à peu le conduisaient à des résultats inattendus. Il tnontra successivement ces belles ({balités dans les différents postes qui lui furent confiés; et après plusieurs années d'un enseignement honorable à Montpellier et à Alençon, il vint de bonne heure les rapporter à TÉcole normale où il trouva l'occasion de les accroître et de les développer. Chargé de renseignement approfondi des langues anciennes, M. Larauza rencontra .ces questions de grammaire générale qui couvrent les questions les plus épineuses de la métaphysique. Il ne traversa pas ces graves matières sans y laisser des traces lumineuses de sa patience et de sa pénétration, et nous avons eu entre les mains plus d'une dissertation dirigée avec un esprit d'analyse qui prouve une tète pensante.

Ces occupations sévères avaient jusqu'alors contenu sans l'étouffer l'instinct secret qui portait M. Larauza vers des régions plus poétiques. La suppression de l'École normale en 1822, en lui faisant un loisir forcé, lui donna le temps d'allier à ses travaux littéraires des études de musique et d'harmonie qu'il poursuivit avec sa patience accoutumée, et où les plus rapides progrès, récompensant bientôt ses efforts, permirent à cette âme pure et tendre d'exhaler en chants mélodieux l'ardente sensibilité qu'il réprimait dans ses mœurs et dans sa conduite. Pourquoi n'est-il pas resté parmi nous à cultiver doucement ces heureux talents? Mais la passion de s'instruire l'entraîne en Italie. Le besoin de tout voir, et de tout bien voir en peu de temps, lui. fait braver les plus rudes fatiguesi. Un problème d'érudition le retient des mois entiers autour de ces routes des Alpes, escarpées et couvertes de neige, qui se disputent l'honneur d'avoir servi de passage à Annibal. Il croit, après tant d'autres, avoir résolu le célèbre

problème. Il revient, mais déjà tout blanchi et portant dans son sein des germes destructeurs. A peine de retour, il se livre à un travail excessif, et compose en quelques mois un volume entier, monument de labeur, de bonne foi, de sagacité et d'exactitude. Enfin son travail est achevé ; il va être admis à l'honneur de le lire devant une savante compagnie ' ; il ne s'agit plus que de choisir le jour; tout est prêt; il n'y a pas deux semaines encore, je m'entretenais avec lui de ses prochains succès, de la carrière qu'ils allaient lui ouvrir; et le voilà aujourd'hui étendu sans vie, foudroyé par une maladie terrible et à jamais enlevé au bonheur et à la gloire! Voilà donc où viennent aboutir tant de nobles efforts, tant de douces vertus, tant de science et d'innocence ! La mort vient nous chercher dans un cabinet paisible comme au milieu des hasards. Celui qui pour suivre une étoile aventureuse se jette dans les tempêtes de la vie, au risque d'y être brisé mille fois, a quelquefois traversé l'orage et regagné le port ; et toi, pauvre jeune homme , sans avoir quitté le rivage, sans avoir connu ce monde, ni ses biens, ni ses maux, ni l'inquiétude de ses espérances , ni la misère de ses promesses, tu tombes à la fleur de l'âge comme affaissé sur toi-même I

Et toi qu'il m'est impossible de séparer de ton ami, toi qui remplissais son âme comme il remplissait la tienne , mon cher Viguier, à Dieu ne plaise que je cherche à te consoler I Après une si longue absence, tu le revois un jour, et il t'échappe sans retour ! La perte que tu fais est amère, inattendue, irréparable. Elle doit être et profondément et éternellement ressentie. Mais que la volonté et l'exemple de Larauza te soutiennent. Sa première loi fut

' L'Académie des inscriptions et belles-lettres.

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(le bien faire, vis pour bien faire aussi. 11 faut supporter Texistence alors même qu'elle est flétrie, s'attacher à cette vie que Ton méprise parce qu'on peut y être utile encore, et on peut toujours Têtre ; on le peut puisqu'on le doit. Supporte donc avec force et douceur le malheur que Dieu t'envoie pour t'éprouver, non pour t'accabler.

Et vous, Messieurs, nous surtout élèves de l'École normale, en quittant notre digne et excellent camarade, promettons-lui de l'imiter dans ses mœurs, dans ses fortes croyances, dans son zèle pour la science et dans cette fraternité d'âme qui l'unissait à chacun de nous. Débris de jour en jour plus rares d'une école qui eût pu être grande et qui voulut être utile, puisque son nom seul nous reste, soutenons-le par notre union, par notre constance , par notre dévouement à tout ce qui est bien. Si nous ne pouvons changer la destinée, élevonsnous au-dessus d'elle par notre courage. Disputons à la mort et à l'injustice des hommes le souvenir de notre école bien-aimée. Sa gloire ne peut plus être dans le nombre de ses enfants, mais dans les travaux et les vertus de ceux qui lui restent. Sous tous les rapports, nous ne pouvons prendre un meilleur modèle que l'homme vertueux et aimable auquel nous allons dire le dernier adieu. Pour moi, qui m'étonne d'être encore debout sur tant de tombes qui m'appellent, puissé-je à la fin de ma carrière ne pas paraître indigne d'avoir été un de ses amis!

Adieu, mon cher Larauza, nous te remettons avec conliance entre les mains de Dieu ^ !

' Voyez sur M. Larauza une excellente notice de M. Viguier en tête du mémoire posthume intitulé : Histoire critique du passage des Alpes par Annibal^ in-S^, 1826.

DISCOURS

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