AUX FINÉRAILLES DE M. LAROMIGUIÈRE
AD NOM DC hk SECTION DE PBItOSOPHIfi,
Le U aoàt t837.
Pardonnez-moi, Messieurs, de vous retenir un moment encore sur les bords de ce tombeau ; mais la section de philosophie, qu'une plus étroite confraternité d'études unissait à celui que nous pleurons tous, a souhaité que sa douleur fût particulièrement marquée dans le deuil commun de l'Académie; et c'est en son nom que je vous demande la permission d ajouter quelques mots aui teachantes paroles que vous venez d'entendre.
Votre section de philosophie n'a pas été épargnée daas les pertes cruelles que vous aVez faites en si peu de traa|». Vous avez vu disparaître du milieu de vous presque a la fois les plus éclatantes lumières de l'Académie , el ces grands publicistes dont les noms demeureront a jamais dans l'histoire de la liberté et de la législation en Franee, et les hommes qui avaient su trouver une gloire diffiéreftie, mais égale, dans l'auslère étude de l'esprit humain. Quand Sieyes allait rejoindre Mirabeau, quand Rœderer allail retrouver et attendre ses immortels compagnons de l'Ass^ftblée constituante et du Conseil d'État de l'Empire, M. de
M. LAROMIGUJÈRE. 111
Tracy étail enievé à la philosophie, et voilà qu'aujourd'hui nous venons rendre les honneurs suprêmes à M. Laromiguière. Ainsi s'en vont peu à peu et tombent , pour ainsi dire, les uns sur les autres, les glorieux restes de la forte génération de 1789. mes confrères! et vous tous, vous surtout, jaunes gens, qui assistez à cette triste cérémonie, conservons pieusement ces nobles mémoires, et inclinonsnous avec respect devant les cercueils de ceux qui nous ont faits tout ce que nous sommes.
M. de Tracy et M. Laromiguière se succèdent dans la science comme ils se suivent dans la mort et dans vos regrets. Tous deux appartiennent à la même famille philosophique, et chacun d'eux pourtant a ses traits particuliers, lisse ressemblent beaucoup, ils diffèrent plus encore : l'un emporte avec lui la philosophie d'un grand siècle, l'autre commence celle de notre temps.
Le dix-huitième siècle avait établi et comme consacré la célèbre maxime : Il n'y a rien dans l*entendemetU qui n'y soit erUré par les sens. Ne pouvant donc inventer celte maxime après Condillac, il ne restait à M. de Tracy ^ que d'en tirer le système le plus régulier et le plus complet qu'elle eût encore produit entre les mains d'aucun philosophe; et c'est aussi ce qu'il a fait, avec une sévérité de méthode qui n'a été ni surpassée ni égalée. De là ce corps de doctrine où la netteté et la précision des détails le disputent à l'étroit enchaînement des parties, et dont l'unité fait la grandeur.
Mais quand un esprit de cette trempe s'applique à un système, il l'épuisé, et ne laisse guère a ceux qui viennent afH-ès lui que l'alternative de le répéter ou de s'en séparer.
' Sur M. deTi^«cy, vojr^a pins haut, p. 3.
M. Laromiguière sut trouver le secret d'être original sans abandonnner la philosophie de son illustre devancier. Comme M. de Tracy, il reconnaît, il proclame que les matériaux primitifs de toutes nos idées sont en effet dans les impressions sensibles. Ce principe est le lien fidèle qui rattache M. Laromiguière à M. de Tracy et à toute la philosophie du dix-huitième siècle. Mais si les sensations sont les indispensables matériaux de nos connaissances, pour les mettre en œuvre, pour convertir les sensations en idées, il faut un instrument différent des matériaux auxquels il s'applique, il faut une puissance indépendante des sensations sur lesquelles elle travaille, il faut une intelligence, il faut une âme. Oui, c'est Tâme, Messieurs, c'est l'activité, c'est l'énergie dont elle est douée, qui tire des sensations, en y ajoutant une empreinte particulière, toutes les notions primitives dont les développements et les combinaisons composeront toute la science humaine.
La réhabilitation de l'intelligence dans l'activité, dans l'indépendance, dans la dignité qui lui appartiennent, telle est l'œuvre à laquelle est attaché le nom de M. Laromiguière.
D'autres, peut-être, après lui, ont marché d'un pas plus hardi ou plus téméraire dans cette route une fois ouverte; mais on ne peut lui contester l'honneur d'y être entré le premier, d'avoir été le premier et le plus brillant interprète de la philosophie nouvelle, au moins dans l'enseignement public.
L'enseignement , ce mot ne vous rappelle-t-il pas la partie la plus populaire de la gloire de M. Laromiguière? beaux jours de la philosophie à l'École normale Pt à la Faculté des le! Ires de l'Académie d(» Paris, quand M. Laromiguière enseij^nait avec tant d'éclat et de charme dans cette même chaire où bientôt après M. Royer-