‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 18 sur 66 · M.. LAROMIGUIÈRE · texte numérisé non relu

M.. LAROMIGUIÈRE

Collard devait enseigner, à son tour, avec tant d'autorité et d'élévation ! C'est là, Messieurs, c'est à l'École normale et à la Faculté des lettres, dans les premières années du dix-neuvième siècle, entre 1810 et 1815 qu'a été fondée la philosophie nouvelle. Depuis, à une auti*e tribune, la France a souvent entendu et elle entendra longtemps encore, je l'espère, la forte parole, la dialectique austère et pourtant si vive de M. Royer-Collard. Mais qui nous rendra désormais l'éloquence de celui que va recouvrir cette tombe? Qui nous rendra ces improvisations dont le style le plus heureux n'offre encore qu'une image affaiblie, ces incomparables leçons où dans une clarté suprême s'unissaient sans effort les grâces de Montaigne, la sagesse de Locke, et quelquefois aussi la suavité de Fénelon? M. Laromiguière éclairait, charmait, entraînait. Sa parole exerçait une fascination véritable. J'ai vu des hommes vieillis dans ces méditations s'imaginer, en entendant M. Laromiguière, que leur esprit s'ouvrait pour la première fois à la lumière, tandis qu'à côté d'eux les plus simples, trompés par cette lucidité merveilleuse, croyaient comprendre parfaitement les plus profonds mystères de la métaphysique.

Si un petit nombre d'entre vous ont assisté aux triomphes du professeur, du moins vous avez tous connu l'homme, et l'aménité de son commerce a pu vous donner quelque idée du charme de sa parole. La bonté de M. Laromiguière était proverbiale. Il aimait tendrement les hommes, et surtout la jeunesse; mais il n'aimait pas moins l'étude et la retraite, et il s'y complaisait. Sa vie a traversé, innocente et paisible, les orageuses vicissitudes de notre époque, et il s'est éteint plein de jours, au sein de la vénération publique, en possession d'une belle et pure renommée.

Adieu, 6 le plus indulgent des hommes! ô le plus aimable des philosophes I Tant que le goût de la saine philosophie et de la vraie sagesse dureront parmi nous, à l'Académie, à la Faculté des lettres, à l'École normale, ton nom ne sera jamais prononcé qu'avec respect et avec amour ; et s'il est permis à celui qui porte ici la parole de laisser paraître un moment son émotion personnelle dans l'expression de la douleur des autres, ô toi que, depuis vingt-cinq années, je suis accoutumé à nommer mon maître, ô mon bon, mon vénéré maître, mon vieil ami, cher Laromiguière, tes leçons, ta douce sagesse, ton amitié me seront toujours présentes, et ton souvenir fera toujours battre mon cœur, comme au premier jour où je t'entendis, et comme à cette heure fatale où ta main mourante serra la mienne une dernière fois !

Académk des sciences morales et politiques.

Séance du 97 juiUet 1S44.

« Messieurs, je regrette de ne m'ôtre pas trouvé ici au commencement de la séance, pour avoir le plaisir et l'honneur de présenter moi-même à l'Académie la nouvelle ■édition de l'ouvrage de M. Laromiguière. M. Charles Dupin m'a prévenu, mais il me permettra d'ajouter quelques mots à ce qu'il a dit.

Naguère, dans une occasion douloureuse, sur la tombe de M. Jouffroy ^, j'appelais les Leçons de philosophie un livre consacré. En voici, en effet, une sixième édition, succès bien rare pour un ouvrage de métaphysique ; et on ne peut soupçonner aucun charlatanisme, puisque cette édi-

' Plus bas^ p. 196.

M. LAR0MI6UIÈRE. fift

Uon parait longtemps après la mort de Fauteur. Elle mérite bien le titre qu'elle porte d'édition Tenue et augmentée. Elle s'est accrue de plusieurs écrits qui avaient paru à différentes époques de la vie de M. Laromipière; je citerai le plus remarquable, les Paradoxes de CœidiUac, vrai tour de force de dialectique et de langage. Je veux encore signaler quelques pages entièrement inédites sur le génie philosophique.

Ce sont là de précieux ornements de l'édition nouvelle ; elle a d'ailleurs été revue avec un soin pieux et sévère par un ami de M. Larojniguière, bien fait pour le comprendre, et môme au besoin pour le suppléer. Cet ami n'a pas voulu ôtre nommé, et je dois ici garder son secret; mais il ne m'est pas interdit d'exprimer le Aàsir qu'une modestie injuste ne condamne pas toujours à l'obscurité une âme élevée, un esprit ferme et sain, une plume élégante.

J'ai profité de cette occasion pour relire les Leçoiu de Philosophie. Cette lecture nouvelle n'a point, je l'avoue, dissipé les doutes que j'avais autrefois exprimés ^ sur l'exactitude de la brillante analyse, qui met entre nos différentes facultés un parallélisme si commode, assigne trois facultés à l'entendement, trois également à la volonté, et nous peint la vélocité comme le dernier degré et la dernière forme du désir. Mais je n'ai pas pris la parole pour renouveler et défendre les dissentiments qui, de bonne heure, m'éloignèrent de la doctrine d'un des hommes les meilleurs que j'ai connus, qui fut un de mes premiers maîtres, et qui est toujours resté mon ami. Non, j'ai pris la parole, parce que j'éprouvais le besoin de vous

*' me série, Fragfmenfs philosophiques y t. iv, Philosophie contemporaine, p. 938-979.

dire ce que j'ai ressenti en relisant, après trente années, ces leçons que j'ai eu le bonheur d'entendre de la bouche même de M. Laromiguière en 1811 et 181^. Elles ont décidé de ma carrière, et je leur rapporte une fidèle reconnaissance.

L'édition nouvelle m'a rendu toutes les impressions de ma jeunesse : j'y ai retrouvé M. Laromiguière tout entier. C'est bien là -cette méthode heureuse, cette exposition lucide, celte modération constante qui, même au sein d'un système très-arrêté, fuit les extrémités systématiques, et se complaît à se frayer une route, à chercher une sorte de juste-milieu entre les écoles opposées qui nous divisent, celle de Condiliac et de M. de Tracy, et celle de leurs récents adversaires; cette doctrine ingénieuse, dont on peut contester la vérité sur plusieurs points, mais qu'il est impossible de ne pas reconnaître toujours tempérée et toujours lionnête, ennemie de tout excès, de tout esprit de secte attirant, et pour ainsi dire séduisant au culte de la vérité, de la raison, de la vertu ; ce style enfin que tout le monde a loué, incomparable mélange de simplicité et de grâce!

Je suis heureux d'avoir pu appeler sur ce beau livre et sur M. Laromiguière un honneur nouveau et particulier. Vous savez que l'enseignement de la philosophie est dirigé dans les écoles nationales par une liste d'ouvrages classiques qui seuls sont prescrits ou recominandés ^ Elle contient tous les grands monuments et tous les grands noms qui ont reçu la consécration du temps. Ai-je besoin de dire qu'aucun de mes ouvrages n'a jamais eu la j)rétention et que j'ai toujours décliné pour eux l'honneur d'être admis en une telle compagnie? Cette liste semblait fermée

' Voyez notre Défense de ^Université et de laphilosophiey p. 184.

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