AU NOM DE LA SECTION DE PHILOSOPHIE
Le 14 Dovembre 1842.
Oui, la mort a des rigueurs particulières pour la section de philosophie. Qui nous eût dit que cette année, avant d'être terminée, lui enlèverait trois de ses membres, et que je serais condamné à venir ici, dans un intervalle de quelques mois, adresser un dernier adku à un disciple si cher et à un maître vénéré? La tombe de M. Joulfr^^, celle de M. Edwards sont à peine fermées, et nous voilà autour du cercueil de M. de Gérando. Nous perdons aujourd'hui notre doyen et notre guide, toute la compagnie une de ses lumières, une de ses plus vieilles et de ses plus pures renommées.
Membre déjà célèbre de l'ancienne Académie, M. de Gérando était un des pères de la nouvelle. Il y donnait la main à deux générations, à deux époques, comme dans la science il était le lien de deux grandes philosophies, immortelles dans leurs principes, incompatibles seulement-
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par leurs excès : Tune qui s'appelle la philosophie de Texpérience, Tautre celle de la raison, toutes deux se rele^ vaut de noms diverseiaent glorieux : eelle-ei d'Aristote, de Bacon et de Locke ; celle-là de Platon et de notre Descartes. M. de Gérando dut à la première les brillants succès de sa jeunesse ' ; et sans là désavouer jamais, à mesure qu'il avança dans la vie , il se rapprocha de la seconde.
L'Histoi/re comparée des systèmes de pkilosophiey dans les deux éditions qui en parurent à vingt ans d'intervalle ^, marque excellemment le progrès toujours mesuré de Tesprit de M. de Gérando. C'était en 1804 une idée heureuse et nouvelle d'appeler l'histoire au secours de la science, d'interroger les deux grandes écoles rivales au profit delà
' M. de Gérando se fit connaître d'abord par un mémoire qu'il composa étant simple soldat (grenadier à cheval) dans l'armée de Masséna, sur la question proposée pour la seconde fois, en l'an Vl, par 1* Académie des sciences morales et politiques : Déterminer Vinfiueneedes signes sur la formation des idées. M. de Gérando reçut la nouvelle qu'il avait remporté le prix quelques jours après la bataille de Zurich, à laquelle il avait pris part. Ce mémoire est le fond de l'ouvrage : Des signes et de Vari de penser, considérés dans leurs rapports mutuels. (Paris, 1800, 4 vol. in-S».)— Il remporta un autre prix à l'Académie de Berlin sur la question de la Génération des connaissances. Le méQM>ire couroDné est devenu VHistoire comparés des systèmes de philosophie, relativement cmx principes des conwssances humaines. (Paris, 1804, 3 vol. in-S®.) Cet ouvrage a été traduit en allemand par Tennemann (Marb., 1806-7).
' Histoire comparée des syttèmes de philosophie, deuxième édition, Paris, tSSîet ISSa, 4 vol. Tn-S«. Cette édition n^est point terminée ; elle devait comprendre encore quatre volumes. Le manuscrit du cinquième a été sous nos yeux il y a déjà bien des années. Les quatre premiers volumes embrassent l'antiquité et le moyen âge ; le cinquième était eoisacré à la philosophie de la renaissance. — On dit que M. de Gérando, entre autres manuscrits, laisse un traité inachevé de V Existence de Dieu.
la vérité, et de dresser Tinventaire impartial de l'héritage qu'elles lèguent au dix-neuvième siècle. Le temps emportera peut-être quelques parties de ce bel ouvrage, mais la pensée première en demeurera, et conservera le nom de M. de Gérando^
Noublions pas ici un autre livre d'un caractère différent, d'un mérite au moins égal, ce livre du Perfectior^ nmwnt moral et de Véducation de soi-même ^ où parvenu au seuil de la vieillesse, M. de Gérando reporte ses regards sur la route qu'il a suivie, et nous enseigne avec une autorité pleine de charme le grand art de la vertu, car c'est un art aussi, qui a ses règles et ses pratiques, qui demande sans doute une nature heureuse, mais surtout de généreux efforts, un exercice modéré mais soutenu. Le dessein et toute la conduite de cet écrit est vraiment admirable. Resserrez un peu ces riches développements, donnez à ce style élégant et facile un peu plus de sobriété et de force, et cet ouvrage, digne de Socrate ou de Franklin, sera l'un des meilleurs et des plus bienfaisants de notre siècle.
La bienfaisance. Messieurs, la bienfaisance sous toute ses formes, dans ses applications les plus hautes ou les plus humbles, tel était l'objet constant de M. de Gérando. Il le poursuivait avec une ardeur infatigable. C'était la seule passion que sa sagesse eût peine à contenir et à gouverner. Elle se répandait par toutes les voies, trouvant en elle, comme le véritable amour, des ressources infinies, se prodiguant sans jamais s'épuiser, et, à mesure qu'elle
' Voyez ime appréciation plus étendue des deux éditions de cet ouvrage, ni< série, t. iv, Philosophie contemporaine, p. 980.
'Paris, 1895, 9 vol. in-8(>; traduit en allemand par Scbelle, Halle, t898-99.
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donnait, aspiranl à donner davantage. Quel est Fauteur de ce touchant écrit ' où une expérience consommée enseigne aux maîtres des plus petites écoles la dignité et aussi les devoirs pénibles de leur utile profession ? Est-ce un homme dont la vie ait été exclusivement vouée au saint ministère de l'éducation du peuple ? Est-ce Pestalozzi ? Est-ce le Père Girard? Quel est encore celui qui, servant de guide à la Charité, l'a conduite dans la demeure du pauvre, et l'a faite ingénieuse à surprendre toutes les misères pour la rendre habile à les soulager ^ ? Qui, parmi nous, avec une énergie plus persuasive, a demandé à la charité publique et privée de mesurer les heures de travail des enfants, employés dans nos manufactures, sur leur âge et sur leurs forces, et d'accorder au moins à la culture de leur âme quelques instants d'une journée jusqu'alors dévorée par un labeur sans relâche ?
Mais je m'arrête, dans l'impuissance d'indiquer même tous les côtés de la vie de M. de Gérando par lesquels il nous appartient. J'ai écarté en lui le secrétaire ou le président de tant de sociétés utiles, l'administrateur de plusieurs grands établissements, le professeur qui a fondé l'enseignement du droit administratif en France, raiicioii secrétaire général du ministère de l'intérieur, l'un des vice-présidents du conseil d'Etat, le pair de France; je n'ai dû considérer dans M. de Gérando que le membre de notre Académie, et il m'échappe encore de toutes parts par la multitude de ses écrits et de ses services. En voyant ces députations des plus grands corps, ce concours de tant de personnes de toute condition, je me demande si les fu-
' Cours normal des instituteurs primaires, ou Directions relatives à Véducaiion physique, morale et intellectuelle dans les écoles primaires, 1839.
' Le Visiteur du pauvre, iSSO, troisième édition, 1896. IH. 8
Dérailles de plusieurs citoyens illustres se sont donné ren* dez-vous dans cette enceinte. Non, ce sont les funérailles d'un seul homme, mais d'un homme à qui rien d'humain n'était étranger. vous qui ne voulez voir dans la philosophie que le mal qu'elle peut faire en s'^rant, venez apprendre ici quel dévouement peut inspirer aussi cette religion de la raison et du cœur !
Adorateur de Dieu, ami des hommes, M. de Gérando a passé sur la terre en faisant du bien, et il s'est éteint doucement, satisfait de sa destinée, regardant avec une modeste assurance les souvenirs de sa longue vie, et rempli des meilleures espérances. La section de philosophie perd en lui le. seul nom illustre qui lui restât de tant de noms illustres : elle n'est plus composée que d'hommes nouveaux. Mais leur fidélité à ces mémoires vénérées les soutiendra, et ils penseront souvent à M. de Gérando pour affermir et animer en eux le sentiment de la dignité de la philosophie, et s'efforcer sans cesse de représenter en leurs travaux les deux qualités du vrai philosophe : l'indépendance et la modération.