DISCOURS BE RÉCEPTION Â L* ACADÉMIE
eux. Dans ce grand mouvement, chaque progrès de la science, chaque généralisation nouvelle est l'ouvrage de quelque homme de génie qui y attache son nom en caractères impérissables. La suite de ces grands noms est l'histoire même de la science. Ordinairement il faut bien des siècles, bien des hommes de génie pour porter une science à quelque perfection. Voyez celle du mou* vement : combien de temps ne lui a-t-il pas fallu pour arriver à un certain nombre de lois générales ? Appuyé sur deux mille an^ de travaux accumulés, Kepler n'avait pu s'élever plus haut : il a fallu un siècle entier, le renouvelment de la géométrie et Newton pour généraliser les lois de Kepler; et il a fallu un siècle encore et Laplace pour gé* néraliser en quelque sorte la loi de Newton , l'étendre à tous, les corps célestes et à tous les temps. Voici maintenant un autre phénomène, presque aussi universel que le mouvement, qui accompagne partout la lumière et pénètre dans des régions où la lumière ne peut le suivre, qui se joue à la fois dans les champs illimités de l'espace et se mêle à tout sous nos yeux, qui produit la vie à tous ses degrés et sous toutes ses formes , remplit et anime l'univers comme le mouvement le mesure. Chose admirable-l ce phénomène était à peine étudié, il y a un demisiècle; et quand Laplace achevait la Mécanique céleste^ à peine quelques observateurs en avaient fait le sujet d'expériences ingénieuses qui , même entre les mains les plus habiles, n'avaient pu rendre ce qu'elles ne renfermaient pas, des lois générales , une théorie , une science. Parmi tous les grands géomètres et les grands physiciens qui, d'un bout de rEuro{)e à l'autre, se disputaient alors les secrets de la nature, pas un n'avait su appliquer le calcul à ce phénomène. Il semble donc qu'il lui faudra bien du temps, selon la marche ordinaire de l'esprit humain, pour donner
naissance à une science digne de s'asseoir parmi oelles qui font l'orgueil de notre siècle. Il n'en sera point ainsi. Un homme parait tout à coup qui fait à lui seul 4)lus d'observations que tous ses devanciers ensemble , et traverse le premier âge de la science, celui de l'expérience ; et qui non-seulement commence le second âge de la science, celui de l'application du calcul -à l'expérience, mais, dérobant à l'avenir ses perfectionnements, développe, agrandit, assure la science qu'il a fondée, et en fait sortir, avec les applications les plus ingénieuses et leç plus utiles au commerce de la vie, les lumières les plus inattendues et les plus vastes sur le système du monde. Ce phénomène si important et si longtemps négligé, devenu tout à coup la matière d'une théorie complète, d'une science trèsavancée, c'est. Messieurs, le phénomène de la chaleur; et M. Fourier est l'homme auquel le xix° siècle doit cette science nouvelle.
Sans chercher à vous donner ici la moindre idée de la théorie de la chaleur S il in^ suffira de vous rappeler que la grandeur de ses résultats n'a pas été plus contestée que leur exactitude, et qu'au jugement de l'Europe savante la nouveauté de l'analyse sur laquelle ils reposent est égale à sa perfection. M. Fourier se présente donc avec le signe évident du vrai génie : il est inventeur. Supposez l'histoire la plus librégée des sciences physiques et mathématiques où il n'y aurait place que pour les plus grandes découvertes, la théorie mathématique de la chaleur soutiendrait le nom de M. Fourier parmi le petit nombre de noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. M. Fourier y serait à côté de ses deux grands contemporains. Lagrange et Laplace. Lagrange est comme le dieu de Tana-
' Voyez plus bas, p. 91, la note huitième sur la théorie de la chaleur.
DISCOURS DE RÉCEPTiœf A L'AGADÉMIE. 1
lyse; il réunit en lui l'invention , la fécondité, la siiDpIi«« cité, la facilité, j'allais dire la- grâce. Les beaux calcula s'échappent de son esprit comme les beaux vers de la bouche d'Homère. Mais des hauteurs où il règne, il abaisse à peine ses regards sur la nature. Laplace, au contraire, n'emploie guère l'analyse que pour arriver à la découverte ou à la démonstration de quelque loi naturelle : il appar*tient à l'école de Newton et de Galilée comm^ Lagrange à celle d'Euler et de Leibnitz. S'il n'a pas découvert le système du monde, il a su trouver dans les conditions môme de son existence le secret et la garantie de son éternelle durée. Avec moins de grandeur, M. Fourier a plus ^ (l'originalilé peut-être; car il n'a pas seulement perfectionné une science, il en a inventé une, et en même temps il l'a presque achevée. Et il n'avait pas devant lui plusieurs générations d'hommes supérieurs, Newton à leur tête : il est en quelque sorte le Newton de cette iq^portapte partie du système du monde.
Ne serait-il pas naturel de croire que l'auteur d'aussi grands travaux n'a pu les accomplir qu'à l'aide des circonstances les plus heureuses, dans le sein d'une paix profonde, et en leur consacrant, sans distraction et sans réserve, tous les jours d'une longue vie? Un étranger qui se trouverait dans cette enceinte serait fort étonné d'apprendre que le rival de Lagrange et de Laplacp a consqfné ses meilleures années dans les orages de la vie politique ou dans les affaires; que la fortune l'a jeté à travers les scènes les plus mémorables delà révolution et de l'empire; e) que sa vie en elle-même, et sans les découvertes qui rendent son nom immortel, est encore une des destinées les plus intéressantes, les plus remplies et les plus utiles de notre âge.
Élevé à l'école militaire d'Auxerre que dirigeait l'ordre
savant et édaîré de Saint-Benoît, sans fortune et sans ambition, passionné de bonne heure pour les mathématiques, plein de reconnaissance pour les maîtres qui avaient formé son enfance et lui montraient parmi eux un avenir indépendant et tranquille, peu s'en fallut que M. Fourier ne se fît aussi Bénédictin' : et sans les événements qui survinrent, très-probablement sa paisible destinée se serait écoulée dans une modeste cellule; il n'eût jamais eu d'autre théâtre que l'école de sa ville natale, et ses courses dans le monde se seraient bornées à quelques voyages d'Auxerre à Paris, pour communiquer à l'Académie des sciences des mémoires d'algèbre. Mais la révolution française en décida autrement, et renversa tout le plan de sa vie. M. Fourier salua la révolution avec espérance; il l'embrassa avec amour, lorsqu'elle était noble et pure ; et quand plus tard, condamnée, pour se défendre, à une dévorante énergie, elle devint coupable et malheureuse, il ne crut pas devoir l'abandonner dans ses mauvais jours, et il la servit encore, non pas dans ses fautes; mais dans ses périls : il a l'honneur de l'avoir traversée sans tache et de ne l'avoir jamais trahie. Son patriotisme lui fit accepter d'honorables fonctions que sa probité courageuse tourna bientôt contre lui-même^; et dénoncé, emprisonné, condamné à mort, le jeune géomètre eut bien de la peine à échapper au sort de Lavoisier. La tempête un peu apaisée, nous le retrouvons sur les bancs de l'École normale et dans une chaire de l'École polytechnique *. ^Sa première et studieuse carrière semblait se rouvrir pour lui. C'était encore une illusion.
' Plus bas, NOTE PRBUlèRE, p. 17.
• Ibid.f p. 21-26.
* Ibid.f p. 25-81.
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Les habitants, les savants, Farinée, le respectaient et le chérissaient à Tenvi ; et quand les désastres s accumulèrent sur cette vaillante colonie, quand le poignard frappa Klôher le même jour où Desaix tombait à Marengo, ee fut M. Fourier que la douleur commune voulut avoir pour interprète; noble mission» douloureux discours, où, malgré la résolution de Torateur de soutenir les courages, la tristesse de ses paroles semblait avouer que .les funérailles des vainqueurs d'Héliopolis et de Sédiman étaient celles de Texf^dition elle-même. Quelle scène. Messieurs ! Représentez-vous à six cents lieues de la patrie, sur les bonis du Nil, au pied des Pyramides, en face du désert, rarméi> fran<,'aise réduite à une poignée de braves, ramenét> des extn'mités de TÉgv pte, cernée en quelque sorte auti>ur du cercueil de ses deux meilleurs capitaines, et associant involontairement à ces deux grandes ombres tvlles de U\\\i de braves qui les avaient précédés. Aujourd'hui nu^nte, à la distance de trente années, en lisant les deux touchants disi\>urs * prononcés piir M. Fourier, on ne peut se défend n' des mêmes sentiments qui ragitaieiit ainsi que Tarmée entière, et de sentiments bien plus pénibles encore, quand on se demande où sont aujourd hui tous i*eu\ qui mêlaient alors leurs larmes à la voix de M, Fourier. Combien d'entre eux ne sont pas sortis de TFgypte et dorment dans celle vieille terre! Et ceux qui ivhapi^èrtMit aux derniers désastres, et ceux aussi qui, une année au(x\ra\ant, avaient suivi en Euro[>e la fortuiie de leur général, que sont- ils devenus? Héros d'Égvpte! quelle qu'ail clé \olre destinée, dans quelque lieu qu^? re|K>senl vos cendres, et \ous, en l«ien peut nombre, qui leur avez survécu, sc»Kials ou Svivanls, qui avez fail partît?
' Ibld., p. 45-54.
DISCOURS DE RÉC?:PTIPN A L'4CADÉMIE. U
(le cette grande expédition et de ces jours héroïques de notre histoire» soyez tous honorés ici dans l'un de vos plus dignes compagnons 1 Jamais Tlnstitut, jamais la France n'oubliera ce qu'elle doit à votre courage, à vos verlqs, à vos malheurs.
En revoyant le sol moins agité de la patrie, M. Fourief croyait avoir acheté le droit de revenir à ses premièr^s études et de s'y livrer tout entier : son ambitiofi se bqrnait à une place de professeur de mathématiques. Mais le chef du gouvernement ne consentit point à se priver de ses talents politiques, et l'administrateur du Kaire fut appelé à la préfecture de l'Isère. * M. Fourier y remplit dignement le programme et en quelque sorle le mot d'ordre de cettp époque, union et grandeur. A la voix d'un sage, les ressentiments des partis, les jalqusies d'intérêt ou d'opinion s'apaisèrent. Sous le compas hardi du savant, ce sentier escarpé des Alpes qui avait conduit Annibal en Italie, devint une ropte facile ^ux conquêtes pacifiques du commerce e; de l'industrie. De vastes marai^, Inépuisable foyer de maladies de toute espèce, dévoraient une partie considérable du département : un zèle habile et persévérant les rendit à la culture et créa trente-sept communes florissantes. L'empire, ajouta ses récompenses aux bénédictions du peuple, et les honneurs vinrent chercher M. Fourier. Mais les épreuves de sa vie n'étaient pas terminées. Bientôt il vit chanceler et tomber, se relever un moment et tomber encore celui qu'il avait connu tour à tour général, premier consul, empereur, et au milieu de ces grandes catastrophes, placé entre l'île d'Elbe e\ Paris, il ne trahit personne et ne servit que la France *.
• NOTE TROISIÈME, M. Foutief^ préfet de VIsère, p. 54.
' NOTE QUATRIÈME, 1814 à 18S5, p. 63.
Il lui était réservé de souffrir encore avec elle. Tombé dans la disgrâce, réduit à une honorable pauvreté, le dignitaire de Terapire vint demander un asile à l'Institut, et rinstitut lui tendit la main. Mais ceux qui persécutaient Monge, ne pouvaient épargner M. Fourier : la sanction royale fut refusée à sa nomination. L'Académie des Sciences répondit à cet acte par une nomination nouvelle faite à l'unanimité, et cette fois, grâce à de loyales interventions, sa voix généreuse fut entendue K
Ici finissent. Messieurs, les aventures, les longues agitations de la vie de M. Fourier. La science l'avait recueilli ; il ne vécut plus que pour elle. Il trouva dans son sein cette paix profonde après laquelle il soupirait depuis si long-temps. H ne s'occupa plus que de rassembler et de mettre en ordre ses travaux épars. Le temps qu'il dérobait à la géométrie, il le donnait aux lettres qu'il avait toujours aimées. Familier avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la littérature française, il avait fait une étude approfondie de Tart difficile de faire parler à la raison un langage digne d'elle, et cet art, il l'avait pratiqué en maître dans la belle Préface digne de servir dé frontispice au grand ouvrage de la Description de l'Egypte ^. Aussi quand l'Académie des Sciences perdit Delambre, elle confia son héritage à M. Fourier. On peut dire avec la vérité la plus scrupuleuse qu'il n'y avait pas unequalité de son esprîtetde son caractère qui ne le destinât à celte noble magistrature, etl'étendue de ses connaissances qui embrassaient toutes les parties des sciences ainsi que leur histoire, et l'impartialité supérieure de son intelligence secondée par sa modération naturelle, et le vif sentiment de la dignité de l'esprit hu-
' Ibid.y p. 66.
' Note SBPTiàMC, Travam sur VÉgypte, p. 8t.