‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 37 sur 66 · III · texte numérisé non relu

III

soupçon ; je veux dire que je me défigure * en partie pour m'atlirer le plaisir de connoître qu'on croit plus de bien de moi que je ne le pensois; et c'est même un artifice de mon amour-propre de me pousser à me peindre défectueusement pour savoir au juste ce qu'on croit de moi et satisfaire par la même voie mon orgueil et ma curiosité. Mais comme ou dit que je manque en me jugeant, je ne veux donc point méjuger là-dessus, mais seulement exposer mes penséesafin qu'on les méprise, si elles le méritent, ou qu'on fasse attention à ne me point rassurer, si on juge que je ne me suis pas trompée dans le jugement que j'ai fait de moi-même. Sur cela, me voilà donc persuadée que je ne dois pas être mon juge; mais comme on ne m'a pas défendu d'être mon témoin, je pense qu'il est bon que je découvre ce que. je crois connoître et sentir en moi, en laissant le jugement à celui que Dieu m'a inspiré de prendre pour mon juge.

Il m'est venu aujourd'hui la pensée qu'on gicossissait mes péchés. Je n'entends pas ceux de ma première vie, mais ceux qu'on a découverts depuis peu ; et pour me justifier envers moi-même à mes propres yeux, je faisois ce qui est marqué dans un verset du pseaume CXL par ces paroles : Ad excmandas exausatiunes in peccaMs. Mais par la miséricorde de Dieu, cette tentation n'a pas duré, et je me soumets entièrement au jugement de celui qui a découvert de nouvelles playes dans mon âme, car je suis présentement très-convaincue que c'est cet orgueil secret qui est au fond de mon cœur qui étoit l'obstacle que je sentois entre Dieu et moi et que pourtant je ne connoissois pas. On m'a fait toucher cela au doigt, ce me semble; en sorte que je n'ai nul besoin de soumission pour en de-

' L'imprimé : je me le figure. Ce qui n*a aucun sens. Il y a bien des phrases de la même sorte.

meurer persuadée, parce que je la suis par ma propre lumière.

Il m'est venu encore une pensée sur moi-même, qui est que je suis fort aise par amour-propre qu'on m'ait ordonné d'écrire tout ceci, parce que, sur toute chose, j'aime à m'occuper de moi-même et que les autres s'en occupent et que l'amour-propre fait qu'on aime mieux parler de soi en mal que de n'en rien dire du tout. J'expose encore cette pensée et la soumets comme les autres.

Le jour des Innocetis : L'oraison de ce jour m'a touché l'esprit ; car il me semble que mon cœur est demeuré assez insensible à la manière dont ces SS. Innocens ont confessé Dieu, c'est-à-dire en mourant, et non pas en parlant. J'ai désiré que Dieu me fît une grâce assez effective pour le confesser à ma manière, c'est-à-dire en mourant à mon orgueil ; et j'ai demandé à Jésus-Christ mourant, devant l'image duquel je priois, qu'il m'imprimât quelque participation de sa mort pour me faire mourir a moi-même. Tout cela a passé vile par mon esprit. Après je suis demeurée en silence devant Dieu, lui exposant ce désir sans plus faire aucun acte ni raisonnement, mais lui demandant que si cela éloit au fond de mon âme il me fortifiât en m'attachant effectivement à son service ; je me suis tournée vers lui quelquefois dans la journée avec ce verset : Domi/ney ante te omne desiderium meum et gemitus meus a te non est ashcondUuSy lui montrant par là le premier désir que je viens de vous expliquer. Je lui ai dit aussi quelquefois : Sana animam meamquia peccavi tibi. Mais j'ai pourtant été dissipée parmi tout cela, par les affaires auxquelles je suis obligée de vaquer. L'épitre de ce jour m'a aussi assez touchée, et surtout cesendroitsoù elle dit ({xxQpeTsonne ne pouvait chanter ce cantique que ceux qui avaient été rachetés de la terre. Et encore qu'on voie à l'heure

même que cela ne se peut appliquer qu'aux vierges, il m'a semblé que tous les pécheurs à qui Dieu fera miséricorde, seront proprement r(whetez de la terrÇf et j'^i eu du désir d'être de ce nombre.

J'ai été voir la Reine, et ma dissipation en ce lieu m'a fait dire quelques paroles inutiles, d'autant plus que c'étoit dans un lieu où l'on prioit Dieu et qui n'étoit pas loin de l'église ; mais elles n'ont pas été en grand nombre. Dieu merci. Il me semble aussi que j'en ai dit en deux occasions aujourd'hui, inspirée par mon amour-propre, une fois en prenant des sentiments ou pour mieux dire en montrant les miens avec quelque complaisance de ce qu'ils pou voient édifier, parce qu'ils étoient conformes à ceux de la personne à qui je parlois, et en l'autre rencontre m'humiliant en paroles, parce que cela pouvoit faire un bon effet, ou aiant complaisance d'un bon effet que cela feroit, car je ne voudrois pas répondre de l'avoir fait déterminéuient à cette fin-là ; au moins la complaisance y est entrée, et je n'ai pas tourné mon cœur assez vite à Dieu pour la désavouer. Je ne l'ai même, je pense, point tourné du tout, aïant laissé passer cela sans m'y arrêter beaucoup, ni en bien ni en mal, c'est-à-dire n'y aîant eu, ce me semble, ni adhérence volontaire, ni attention à combattre cette pensée ou à m'en humilier.

Celte journée a été assez interrompue, c'est-à-dire celle quia suivi celle des Innocens, parce que j'ai fait des remèdes qui m'ont occupée et distraite. Sur le soir j'ai lu la vie de ma saiftle, qui, encore qu'elle eût conservé l'innocence de son baplâme, a fait une vie la plus pénitente du monde, quoiqu'elle en ait passé une partie dans l'abondance, c^ qui neVa point fait tomber danslosexcrs qui suivent ces états-là. Cette vie m'a touch(V, ol j'ai [lensé devant Dieu que si les Innocens ont pratiqué de telles vertus, qu'est-ce que

les coupables doivent faire ^? J'ai vu, ce me semble, devant Dieu, qu'il n'y a point d'autre chemin pour aller à lui, que de quitter sa grandeur, ses richesses, sa condition, et enfin tout ce que l'on possède ; et en même tems que j'ai vu cela, j'ai eu un grand désir de le pouvoir faire, et je me suis prosternée pour en demander à Dieu le pouvoir et la volonté, en lui montrant pourtant celle qu'il m'a semblé qu'il m'en a donnée parce verset : Domine^ ante te omne dmderium meum. Et faisant ensuite réflexion sur mon état, c'est-à-dire sur ma séparation des sacremens, je l'ai trouvée si convenable et si utile que j'ai désiré que cela pût durerjusquesà Pâques, pour m'affermir parla, avec la grâce de notre Seigneur, dans quelque vertu qui me rendit moins indigne de m'approcher de lui, et j'ai vu, ce me semble, que cette séparation me fortifioit en m'humiliant. Je ne dis pas qu'elle m'ait humiliée, car je n'en sçais rien, et je n'en vois point de marques, mais je veux dire que cela le doit faire, et qu'ainsi cela me doit être utile pourvu que par ma corruption je ne tourne pas le remède en poison. Je n'ai pas fait une mine assez affable à mes gens, par quelque mouvement de sécheresse que j'avois dans le cœur pour eux. J'oubliois de dire a propos de cette obligation que je me suis sentie pour quitter le siècle, que j'ai vu encore clairement que c'est parce qu'il m'a paru que c'étoit une horrible présomption que de s'y croire propre à aider le prochain. Quand on s'y est perdu soi-même, on n'est pas, digne d'y servir autrui, et le seul bon exemple que doivent donner les pécheurs, c'est en souffrant et non en agissant.

Comme j'ai oublié de dire à M. Singlin ^ un mouve-

' Ici finit le manuscrit de Troyes, et le manuscrit A de la Bibliothèque de M. Paris.

* B. C. Le nom manque.

ment que j'ai il y a longtems, de tems en tems, et que la pensée m'en revient présentement, je m'en vais le dire, quoique cela n'ait nul rapport à ma retraite, ni au renouvellement que j'ai fait : c'est que je sens de tems en tems un grand désir de faire vœu de chasteté, et de consacrer mon corps à Dieu par celte voie, quoique je m'en trouve très-indigne; mais enfin puisque saint Paul dit que les membres qui ont servi à l'iniquité doivent servir à la justice, j'ai cru que ce n'étoitpas une chose hors de raison; la manière dont Dieu m'a fait la miséricorde de permettre que je vive dans une condition qui paroît opposée à ce désir-là, me faisant croire que la chose n'étoit pas impossible, pourvu qu'on ne me juge pas indigne de faire celte sorte d'offrande si disproportionnée à la pureté de Dieu, à qui on ne doit offrir que des victimes innocentes, mais qui ne dédaigne pas pourtant le sacrifice d'un cœur contrit et humilié. J'ai donc cru que Dieu voudroil bien peut-être recevoir celui d'un corps *■ dévoilé à la pénitence.

Depuis ma réconciliation j'ai été dans une grande paix, et qui a passé quelques momens jusques à la joie. Car les deux fautes qui me firent craindre de ne devoir pas approcher de la sainte communion , me firent plus tôt apréhender de tomber dans l'inquiétude qu'ils ne m'en causèrent en effet. Cependant, depuis que je fus assurée par la lettre de M. Singlin * que je n'avois qu'à m'en humilier devant notre Seigneur, et qu'elles ne me retarderoient pas la grâce de sa sainte communion, mon esprit fut entièrement libre, et a demeuré en cet état jusquesà cette heure où nous sommes, c'est-à-dire au soir de l'Epiphanie. J'ai

' C. CcBur.

' B. G. Le nom manque.

eu toujours en priant Dieu une grande paix au fond de mon âme, et une grande ardeur d'être toujours à lui.

J'ai senti une grande émotion en faisant mon vœu de chasteté, aussi-tôt après avoir reçu notre Seigneur, même une émotion de joie; je l'ai prié devant que de le recevoir qu'il se donnât à moi, afin quo^je me donnasse à lui, et que ce fût lui qui m'offrît à lui-même. J'ai senti un fort grand désir d'être dans un étal qui me permît d'entrer dans une vie qui lui fût destinée uniquement et sans partage, et j'ai senti une assez forte apréhension de retourner à mon logis pour y recevoir le monde, craignant ma foiblesse et sentant même de l'apréhension et de l'éloignement pour les compagnies qui ont accoutumé de m'être agréables. J'ai senti une grande confiance en Dieu, et un grand recours à lui, pour ne plus retomber dans ma propre domination. Voilà ce qui s'est passé devant et après que j'ai fait la sainte communion et mon vœu de chasteté.

J'oubliois à dire qu'après la première de ces choses, ce verset d'un pseaume m'est venu dans l'esprit : Quid retrUmam Domi/no pro omnibus quœ retribuit mihi ? et qu'au même instant j'ai fait mon vœu prosternée la face contre terre. J'ai eu assez d'attachement * pendant matines à cet autre verset d'un pseaume : Introiboindomum tuam^ in holocamtis reddam tiM vota mea qwe destrixerunt labia mea. J'ai encore été fort touchée d'un autre verset qui m'a été jusqu'à l'esprit, parce que j'étois pénétrée du sentiment qu'il exprime, et cela durant le jour, et sans être à l'office ni même en prière. C'est le verset où il est dit : qu'un jour vaut mieux dans la mmsmi du Seigneur que mille dans les tabernacles des pécheurs;

' B. Assez de touchemenU, Leçon singulière, mais un peu confirmée parce qui suit: Tai encore été fort touchée...

et daiis ce tems-là j etois touchée, ce me semble, d'une joie qui élevoit mon cœur et mon esprit à Dieu.

Aujourd'huy lendemain des Rois, j*ai fait quelques remèdes qui, par Timpossibilité où ils me mettent de m'appliquer, m'ont un peu dissipée au commencement de la journée. Gela joint à quelqi^es conversations de mes gens, que je n'ai ni cherchées ni procurées, a un peu desséché mon esprit. Dans ces conversations je n'ai fait qu'une faute, ce me semble, que je vous dirai à la première vue, puisf|ue je me confesserai. Ce jour-là j'ai été préservée d'en faire en de certains endroits de ces conversations, où j'en aurois fait assurément sans la grâce de Dieu, et j'ai senti sensiblement son secours, m'aiant fait éviter avec facilité ces petites choses où je tombois à tous momens avant ma retraite. Sur la fin de la journée, je me suis un peu rappellée, et en faisant mes exercices ordinaires j'ai retrouvé ma paix et ma joie devant Dieu. Je me suis senti une grande confiance en la miséricorde de Dieu, et j'ai été fort portée à le remercier avec un assez grand sentiment de reconnoissance de toutes celles qu'il m'a faites et en particulier de celle de m'avoir fait trouver la conduite dans laquelle je suis présentement. J'ai eu quelque mouvement de crainte que ma foiblesse ne me fit retomber dans mes fautes ordinaires, dans le commerce où je vais rentrer, mais ce verset m'est venu en l'esprit et a rempli mon cœur du sentiment qu'il exprime : Mes yeux sont attacliei ter s le Seigmury parce que c'est lui qui détmvrim rnes pieds des pièges qui leur sont tefndus. Et en effet ne trouvant rien en moi, j'ai espéré en Dieu, j'ai eu après cela des sentimens plus confians, me semblant que tout iroit bien, et ne trouvant pas ma tâche si pénible; mais cet autre verset m'est venu où David dit qu'il a dit dans son abondance qu'il ne seroit jamais ébranlé , et qu'après

qite Dieu a détourné sa face^ il est retombé dans le trouble. Mâisenfin toutes ces différentes pensées de mon esprit n'ont pointôtémoncœurde son assiette qui est d'espérer en Dieu, et d'avoir un assez sensible ressentiment de sesmiséricordes, ce qui m'a occupée principalement durant le Magnificat que l'on m'a ordonné de dire, et durant un autre pseaume, que j'ai été portée à dire ensuite, c'est Benedic^ aninm mexi, Domino et onmia quœ intra^ etc. Enfin j'ai senti une consolation sensible de mon changement de disposition à l'égard de Dieu 9 me trouvant aussi différente de moi-même là-dessus 9 que deux personnes opposées le sont l'une à l'autre. »

Nous transcrivons encore ici une autre pièce du même genre que nous croyons inédite ^ Elle est intitulée : Intérieur de if"® de Longueville. Elle a été écrite deux ans après celle que nous venons de reproduire. On y reconnaîtra aisément le même zèle de mortification poussé jusqu'à la recherche, avec un fonds indomptable d'indépendance subtilement unie à la plus sincère humilité.

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