SOEUR DU GRAND CONDÉ
Villefore, quand il écrivait la Véritable vie d* Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longvsvilk (Amsterdam^ 1739], avait sous les yeux une vaste correspondance de cette princesse, à laquelle il a emprunté un grand nombre de fragments qui font le prix et l'agrément de son ouvrage. Jusqu'ici on ignorait ce qu'était devenue cette correspondance. Le Recueil de Marguerite Périer, trésor inépuisable de pièces curieuses relatives à Port-Royal, contient une foule de lettres de M"*^ de Longueville de la plus parfaite authenticité, et qui embrassent toute la dernière partie de sa vie, depuis les premiers moments de sa conversion, en 1650, jusqu'à sa mort, en 1679.
On peut diviser ces lettres en trois parts : 1^ celles qui sont adressées à diverses personnes du couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, à Paris, où, toute jeune, elle avait tant désiré cacher sa vie, et où du moins elle la termina ; 2° celles qu'elle écrivit aux religieuses de Port-Royal,
qu'elle défendit tant qu'elle vécut et couvrit des restes de son crédit; S** enfin sa correspondance intime avec son directeur M. Marcel, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas.
Le seul écrit de M"*^de Longueville qui fût connu est le morceau intitulé : Retraite de 3/""* la duchesse de Longumlle, dans le Supplément au nérrologe de Part-Royal, pages 137- 150. Ce sont des réflexions étendues et détaillées sur l'état de son âme, après une confession générale qu'elle venait de faire à M. Singlin, le 27 novembre 1661. S'il est permis de considérer ici littérairement ces pages qui n'étaient pas faites pour le monde, il est impossible d'y méconnaître ce caractère de grandeur empreint dans tous les ouvrages de la première moitié du xvii* siècle , avec toutes les imperfections qui* marquant cette époque rude encore de la langue et de la littérature française.
Il y a en effet deux parties bien distinctes dans le xvii® siècle, celle de Richelieu, de Descartes, de Corneille, de Pascal, et celle qui est plus particulièrement l'œuvre de la cour de Louis XIV et dont Racine est l'expression la plus accomplie. Dans l'une est une grandeur un peu négligée, dans l'autre un art charmant, quelquefois un peu raffiné. Les femmes qui appartiennent à la première moitié du XVII® siècle n'écrivent point pour écrire; quand elles prennent la plume, c'est par quelque nécessité, et leur style, comme leur conversation ordinaire, est rempli de négligences, même d'incorrections; car la langue qu'elles parlent n'est pas fixée. Elles ne savent ni choisir entre leurs pensées, ni leur donner ce tour heureux, cette précision et cette élégance devenues presque vulgaires à la fin du siècle, grâce au concours de tant de beaux génies. Mais leur esprit qui avait touché à toutes les grandes choses, politique et religion, ambition mondaine et sainte pénitence, est infiniment plus fort, plus li-
bre et d'une qualité bien autrement rare que celui àe toutes les femmes nées ou formées après la Fronde, et sous l'impression particulière du goût de Louis XIY devenu celui de la France entière. Comment mettre en parallèle des âmes et des esprits comme la mère Angélique Arnauld, Jacqueline Pascal, la princesse Palatine, avec M""^ de Staël, M"* Lambert et même M®* de Maiiitenon ! L'incomparable marquise, née et formée dans la première époque, se développe et s'épanouit dans la seconde ; sou cœur est avec la première, son génie en vient; la seconde lui adonné sa politesse sans ôter rien à sa vigueur et à sa verve originale. M"*® de Longueville était dans tout son éclat sous la Fronde; depuis, elle n'a vécu qu'aux Carmélites ou à Port-Royal : son goût était achevé et arrêté vers 1650. Ne lui demandons point les qualités qu'elle ne pouvait avoir, mais reconnaissons dans le petit nombre de pages qui nous restent d'elle les dons admirables qui en faisaient une des créatures les plus séduisantes, infiniment d'esprit, un mélange charmant de vivacité et de langueur, une délicatesse poussée jusqu'à la subtilité, et de loin en loin des éclairs de génie * .
Le morceau précieux, conservé dans le Supplément au nécrologe de Porv-Royal, contient des phrases et même des demi-pages du plus grand prix. La péridde y est longue et souvent embarrassée, comme dans plusieurs endroits de Descartes, de Corneille, et de Pascal lui-même quand il n'écrit pas pour le public. Mais au milieu de ces tâtonnements d'une personne qui ne sait pas encore écrire et qui lutte avec sa pensée pour l'exprimer avec vérité et clarté, que de tours heureux, que d'expressions trouvées, quelle
' Sur les femmes illustres du xvu® siècle et sur M"»« de Longueville, voyez t. II de cette iv* série, p. 1-17.
énergie et quelle mollesse, que d'âme et d'esprit tout ensemble! M. Sainte-Beuve, dans un portrait ingénieux de M*"^ de Longueville S a déjà fait remarquer qu'une grande finesse est au fond de ces longues phrases ; il faut ajouter qu'à coté de celte finesse de l'écolière de la Rochefoucauld et sous l'humilité de la pénitente de M. Singlin se rencontre quelquefois une certaine hauteur qui rappelle la sœur du grand Condé. *
Malheureusement les éditeurs du Néerologe ont traité M® de Longueville, comme leurs devanciers avaient fait Pascal. Tantôt ils l'ont abrégée et tantôt ils l'ont développée. Dans sa diction, il est vrai , très-négligée ils ont introduit, de la meilleure foi du monde, une foule d'expressions et de tours qui lui donnent souvent, avec un peu plus de clarté peut-être, une expression vulgaire, tandis qu'elle est toujours du plus haut ton. Grâce à divers manuscrits, nous pouvons présenter ici ces page§ intéressantes dans un état plus voisin de l'original ^.
' Xa Bruyère et la Rochefoucauld, madame de la Fayette et ma» dame de Longueville, 1849. '
' Nous avons trouvé dans la Bibliothèque de Troyes, si riche en manuscrits jansénistes, un petit cahier contenant une copie presque toiqours meilleure que l'imprimé» bien qu'elle s'arrête à peu près à la moitié. Une bibliothèque particulière, où nous avons bien souvent puisé, celle d'un homme excellent, mort il y a quelques années, M. Paris, nous a fourni trois copies manuscrites que nous désignerons par les lettres A. B. C.
<( J'ai fait une confession générale le 24® novembre ^ 1, à M. Singlin^, étant poussée à cela par la vue que inée, que l'état indépendant où j'estois depuis [toit très-préjudiciable à mon âme, que la voie de la vertu, au lieu d'y faire Ique je tombois dans un certain état isoit craindre que je n'entrasse bienléjà, dans cette voie qui paraît droite 'homme d'^i pourtant conduit à la mort. J'ai deindé à Dieu de faire ce renouvellement, en sorte qu'il it véritablement ^ le premier pas d'une vie vraiment lénitente.
On m'a ordonné premièrement une grande séparation, mr vaquer non-seulement aux exercices qu'une personne ^séparée du corps et du sang de Jésus-Christ, doit pratiquer pour s'en rapprocher, quand celui qui l'en a éloignée le jugera à propos, mais encore pour réparer en quelque manière tant de tems mal passé, depuis celui même où Dieu m'a donné le mouvement de le servir, me regardant comme une personne à qui même les choses licites sont défendues par le grand abandon que j'ai eu aux illicites; et il est bien juste qu'après m'étre éloignée de Dieu par la possession des unes, je m'en rapproche avec sa grâce, par la privation volontaire des autres.
' Supplément au Nécrologe de Port-Royal, p. 137-150.
' Plusieurs manuscrits : octobre.
' Dans plusieurs manuscrits pas de nom. L'an d'eux : M. d'Es-
tmU, * LMmprimé : effectivement.
O. IJ' i i/i*jjnur uijîdii ivriR î-f;»irii:«jL. a- «iin cl fis—
I r^;li,-4 ♦jii ji'i* jin»>i»iu!> iui.- r- t'^r. 1 lauî t ciiaquc
^^i. uu- v'Ci^^iiiit' d*; j»'U> ut i: t;n;rti! jtiniait dans une c/î.M-, Mv*t je ii<, ii*t ft>,t*cl*: tonuue uiifc ex'j'jiimïiiLiée
Wiji 'ju<; nv'it; h^ î/fu-ut j«f^Uî--^Jinst y est préseut, avac lUïe o^hU^y^m [fi^A^iA^'f '4\^>uK J"<:ri;pril ^tiî^i^sé jusqu'au centre iji. h^in ^lÀviiiï^'f <*t 1*; <y/fj/* 4<<fi^ la |X/çture U plus ho- ^H\\u:^- ^j'^^- J^' (/'^«in.ij, ^uu^ m \frm4Te de o(>riooissables •, (/.t y<;i/x (/ii/sjif/ «M tîiKj ai m Uts levant jamais ni sur la
Oii v<JiH i\mi JH piirtiip;<{ nioti tems eu prières, en leclijiii^, ai au tniviiil iIh» inaiitH, otitaiit que je pourrai. Ce li.iviiil biîiH |iMiii' Ih& paiivmH, sariH exclure les églises pau-
Du im'h niilohiiô iIh ^iinlt^* un grand silence même à l'o^UH»! dob rliutititi do |)lim, ol dNWouler avec beaucoup de ^i^^H'^^ \\\\\\ 00 \\\\\\\\ nu» dll ilo sa pari, Vélal où je suis uo (kouuoUuiU |M^ ijw'on instrniso poï'sonne, mais qu'on ï>vm U\\\\ i^uo do >o l<uvsor iustruirt»»
\\\\ v^o voui 1^^^ vU\>4>ii \jut* io i\^prt>nne i^tM-î^onne, mais, 4^0 ^^ a\»[du(Uiu^^ U'Ujovus i ino>i doftiuts pi\^pn:*s, je me sKv..a^i^ilu|oo UMWs\Hip vIo vvu\ du piwhaiiu n\ aiarit rien de ^i vv'»*^k**kK^ v^ i o^|uude vvit^^viK'Uou 4UÎ e^toeluidans K\|u^'l kv» \ia'.\ ^»v4moiK Jvi^ci^l si\'v que d'avuîr les \ou\ v^uv^.'iii \ui, li\\ J<'iv< '-N d':iv»'«j' : i.vtte :Jeu!e <iisp«^si-
tion peut détruire entièrement Tesprit de pénitence dans une âme.
On désire que je demande a Dieu de faire ce renouvellement ici non parla nécessité que j'ai pu supposer, que j'en pouvois avoir peut-être, mais par un vrai désir, que j'ai, c'est-à-dire, par un mouvement libre de mon cœur d'entrer plus que jamais dans la voie étroite qui seule peut conduire à la vie éternelle, je dis-même les innocens, à plus forte raison les pécheurs, et surtout une pécheresse comme moi ; que je fasse donc cette action par un désir solide de satisfaire à Dieu, autant qu'il m'est possible. On m'a dit que si l'âme étoit bien convertie à Dieu, et bien séparée d'ellemême, elle n'auroit point de ces peines sensibles de découvrir ses crimes et ses infidélitez, qu'au contraire elle feroit avec joie ce qui pourroit satisfaire la justice de Dieu.
On m'a ordonné encore de m'appliquer beaucoup les paroles que notre Seigneur Jésus-Christ dit à la Cananéenne, me regardant comme une chienne, indigne des moindres miettes des grâces de Dieu. Je me suis trouvée assez appliquée un des jours de ma retraite à cette pensée.
On m'a dit do dire tous les jours un miserere, prosternée la face contre terre.
On veut aussi que je m'éveille toutes les nuits à deux heures, pour prier un peu de tems, et demander à Dieu miséricorde pour mes péchez.
On a désiré de sçavoir de moi, avant que de s'embarquer à écouter ma confession générale, et à se charger par là de ma conduite, premièrement si je me senlois disposée à quitter le monde en cas qu'étant quelque jour en éiat de le pouvoir faire , on jugeât que Dieu demandoit de moi cette séparation, cette personne étant fort persuadée que le moien le plus convenable qu'aient les pécheurs de satisfaire la justice de Dieu, c'est de quitter le siècle
OÙ ils ont tant abusé de tout ee que Dieu avoit mis en eux , tant selon Tordre de la fortune que de la grâce. Je me suis trouvée à cet égard, non-seulement dans une disposition d'obéissance, mais même du désir de cette retraite du siècle, et avec cette persuasion de mon esprit que ceux qui ont violé la foi de Dieu et les promesses de leur baptême pendant le tems qu'ils y ont demeuré, n*ont autre chose à faire qu'a en sortir pour pleurer dans la retraite les fautes qu'ils ont commises dans ce commerce.
On a voulu sçavoir aussi de moi si je ne meltois point de bornes volontaires dans les pratiques tant intérieures pour mon avancement dans la perfection, qu'extérieures pour la conduite de ma vie, aux choses qu'on désiroit de moi, n'y aiantrien qui soit plus contre l'esprit de pénitence quercet examen, que la plus grande partie du monde fait, si les choses qu'on leur ordonne sont de nécessité ou d'utilité seulement; paroissanten cela le contraire de cette étendue * que la charité met dans le cœur pour embrasser * tout ce qui est possible pour la gloire de Dieu et pour l'entier renouvellement de notre âme. On m'a dit qu'il faut que la volonté embrasse tout et ne rejette rien, et que le vrai pénitent soit préparé à tout ce qu'on lui impose, non-seulement par obéissance, mais par un mouvement de charité qui lui fasse désirer de faire autant pour Dieu par l'esprit de sa grâce qu'il a fait pour l'iniquité et pour satisfaire ses passions. Il me semble qu'on m'a dit que saint Augustin trouve même que cette disposition de mesurer ce qu'on veut faire pour Dieu sur ce qu'on a fait pour la créa-
' Le manuscrit de Troyes : ardeur,
' Dans B. C, la phrase est coupée à la façon des modernes, au grand détriment de Tunité de la pensée : <( seulement. Les sentiments que la charité met dans le cœur sont bien d'une autre étendue; elle fait embrasser tout »
iure, est bien basse et bien foible, et que ce n'est que la connoissance que Dieu a de notre infirmité qui fait qu'il ne laisse pas de s'en contenter. Il faut donc se tenir devant celui que Dieu nous a choisi pour guide, dans une esprit de grande dépendance, étant à lui de mettre des bornes à ce qu'il nous veut prescrire, selon que l'esprit de Dieu et sa prudence le porte à en mettre. Mais pour nous, nous devons croire que nous n'en ferons jamais assez pour satisfaire à Dieu, et que ce qui ne seroit qu'utile à un autre nous est nécessaire , nos profondes plaies aiant besoin de grands remèdes. De plus il est assuré que le poids de notre infirmité ne nous portera que trop dans le relâchement, en nous faisant ou quitter ou mal faire le bien qu'il nous sera ordonna de pratiquer. Ainsi il ne faut pas se retrancher à ne faire le bien que dans de certaines bornes; mais embrasser'avec la volonté toutes les œuvres de surerogalion, s'il y en pouvoit avoir pour les pécheurs qui, élant redevables à la justice de Dieu, doivent regarder tout ce qui les punit comme infiniment au-dessous de ce qu'ils doivent faire ou souffrir, n'y aiant nulle proportion entre la pénitence qu'ils font j quelque dure qu'elle puisse être, avec l'enfer qu'ils ont mérité, et dont elle les délivre, si elle est sincère et entière. On m'a dit encore qu'une des marques qui fera voir qu'elle est telle, c'est si l'on ne se plaint jamais, pas même avec ses amis, des contradictions ({ui nous arrivent dans la vie, des injustices, des mépris, des mauvais traitemens, des ingratitudes; qu'il faut regarder toutes ces choses, quelque injustes qu'elles puissent être en ellesmêmes, comme nous étant imposéesde Dieu; que la plainte que nous en faisons nous en fait perdre le fruit, et que la marque la plus assurée que nous puissions avoir, que nous n'avons pas renoncé entièrement à l'amour de notre plaisir, c'est quand nous sentons avec douleur la privation des III. 1?
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(i^i»irrofi*^oa« tioik pi;«iotire, joeiqu»» maux que ooits f<îr^r'»i/ifr* 'Ur^ hommi», ^ n^oi ies rp-zard«>ns eomiiie les iMini*i.r^ 'Ur b jiiMice de Dit-ti -iiir nous, •:rt n«>n pascumme ii'/i'^stui fu>r l^îiir propre mou^emenï ^ ? «piuDd nuus serons fhrUtinf*jii pannaiiez *[iie nous menions une peine éler- (tt'AUt, t\tut\[H peine tefDprjrelIe pourrons-nous' croire ne \fhn nu^ter? Et ain»i le moyen de nous aigrir de toat ce i\u\ nouH vient de la part des hommes?
Voilé è quoi on m'ordonne de t^idre, ausâ Uen qu'au renoncement de toutes les consolations qui me peuvent venir def< er^^tures. Je me suis trouvée un jour en priant Dieu pénétrée du d«^ir d'arriver à cette p^ection, sur ce (|u'»iant lu dan» le nouveau Testament, cette parole que notre Seigneur Jésus-Christ dit peu avant sa passion : Je m jrrû prnnt pour le mondey il m'a semhlée que c'étoit rette parole qui devoit être le fondement de ces rononciatioufi que r^.glis6 nous fait faire dans notre baptême. J'ai (^KMaié de le» renouvf;ller et de m'humilier de ce que je les ni Ki cruellement violr^es. J'ai donc eu un grand désir de rnrionr'iir aux joios, aux honneurs, aux maximes et aux Hr^nlimenn du mondr% et me suis donnée à Dieu pour qu'il u)o Q\ exonitcr ce qu*il inc montroil qu'il falloit faire pour
' I/liripiiniC* HBt in fli-frcliicux (U inintelligible.
LETTRES INÉD. DE LA DUCHESSE DE LONeUEVILLE. 207
n'être pas privée des divines prières de son fils ni des grâces qu'elles attirent sur les élus.
Au commencement de ma retraite j'ai été un peu effraiée d'entrer dans une voie plus étroite; mais néanmoins j'ai senti un certain soutien intérieur qui m'a imprimé le contraire du découragement. Plus j'ai été dans cette retraite, moins je m'y suis ennuiée. J'ai eu, ce me semble, une vue assez forte que. ma vie a été fort inutile; je dis depuis que j'ai voulu suivre Dieu; car auparavant elle méritoitun autre nom. Je me suis donc sentie attirée à une plus grande séparation, non-seulement par une persuasion où je me suis trouvée que c'est le chemin par lequel je dois marcher à l'avenir, mais encore par une pente à suivre cette lumière avec une facilité fort grande. 11 y avoit long-tems que je cherchois, ceme semble, la voie qui mène à la vie, mais je croiois toujours de n'y être pas; etj'ignorois quel étoil précisément l'obstacle qui m'empêchoit d'y arriver. Je sentoisbien qu'il y en avoit entre Dieu et moi, mais je ne le connoissois pas, et je me sentois, comme n'étant pas en ma place; et une certaine inquiétude d'y être, sans pourtant sçavoir où elle étoit, ni par où il la falloit chercher, me tenoit dans une agitation d'esprit très-pénible. Il me semble, au contraire, depuis que je me suis mise sous la conduite de M. Singlin % que je suis proprement en c^tte place que je cherchois, c'est-à-dire à la vraie entrée delà vie chrétienne, à l'en tour de laquelle j'ai erré* jusques ici. II meparoit donc que je n'ai plus qu'à marcher sous l'obéissance où je me suis engagée, et que, pourvu que je sois fidèle beaucoup à aller à Dieu et à beaucoup fuir les créatures. Dieu donnera bénédiction à cette nou-
• A. d^Estaut. Les autres manuscrits n'ont pas de nom. ' L'imprimé : fai été.
velle conduite. J'ai eu pourtant quelque peine eraignant d'avoir perdu tout le tems que j'ai passé dans quelque apparence de piété. J'ai eu peur que mes confessions n'aient pas été faites dans les dispositions qui les peuvent rendre valables, et que ma vie ait -été une espèce d'hypocrisie qui m'ait rendue aux yeux de Dieu un vrai sépulchre blanchi.
Toutes les fois que j'ai entendu la sainte messe dans un lieu libre et où je ne [iouvois pas être vue, j'ai eu ce mouvement de me prosterner la face contre terre, depuis la consécration jusqu'après la communion , soit du prêtre, soit des religieuses. J'ai essaie durant ce tems de m'humîlier profondément devant Dieu, non-seulement de mes déréglemens passés et de la foible réparation de tous mes désordres, mais encore de ce qu'il me souffre dans son Église dans un temps où sa discipline voudroit que. j'en fusse bannie^ J'ai demandé dans cet état les miettes qui tombent de cette divine table, où j'ai vu repaître ses enfans de son corps; et ces miettes sont les divines grâces, qui me peuvent faire rentrer dans la participation de ses divins sacremens. Je me suis regardée comme une chienne, à qui le pain des anges est justement refusé, et je m'en trouve d'autant plus indigne que je ne sens point cette faim, qui est une des principales dispositions pour le recevoir dignement.
Je me suis sentie assez touchée de l'espérance du changement de mes mœurs et de mes mauvaises inclinations, qui sont cause des fautes dans lesquelles je tombe le plus ordinairement. J'ai espéré que Dieu me feroit la miséricorde de me donner de quoi les réprimer. Enfin je suis assez en paix dans le fond de mon âme , et la retraite ne m'ennuie point du tout, et par là il me semble quelle ne peut passer pour la réparation de mes conversations soit criminelles soit inutiles.
Je ' me suis trouvée devant Dieu en le priant, sur le sujet d'une mort qui ne me paroit pas trop bonne, avec un certain sentiment de reconnoissance qui me portoit beaucoup à l'aimer de ce qu'il ne m'avoit pas otée du monde dans mon état criminel, comme il en retire beaucoup d'autres; et ce sentiment, ce me semble, m'a inspiré un grand désir de faire tout ce qu'il demandoit de moi sans aucune réserve. Et en approfondissant si en effet il n'y avoir point d'exception, il me semble que je n'en ai point trouvé. Je me suis senti quelque paix dans l'âme ; et môme quelque joie de m'oser croire un objet sur lequel la miséricorde de Dieu s'étoit appliquée, et de me sentir un raion d'espérance qu'elle ne m'abandonneroit pas à l'avenir; et contre mon ordinaire il m'a semblé que cette sorte de crainte de Dieu, dans laquelle je suis toujours depuis que par sa grâce j'ai songea mon retour vers lui, qui me porte plus tôt à le regarder comme mon juge rigoureux que comme mon père, s'est un peu amoindrie et a laissé la place à quelque autre mouvement qui me sembloit fort nouveau, et qui me dilatoit un peu le coçur, le tirant de ce serrement où il est quasi toujours, quand je pense à Dieu, ce qui, ce me semble aussi, me donnoit une certaine facilité d'aller à lui et de demeurer en sa présence, contraire à la manière où je me trouve ordinairement, c'est-à-dire m'v tenant à force de bras, s'il faut dire ainsi, ce qui fatigue l'âme et la rend plus susceptible après de se dissiper dans les choses inutiles pour se délasser. Cette facilité ne consistoit pas à me donner plus de pensées, ni à entretenir mon esprit de plus grandes lumières, mais à me pacifier le fond de l'âme, et à me tenir en la pré-
' On n'en finiroit pas s'il falloit signaler tous les endroits déferfueiix de rimpiiniO
sence de Dieu comme en un lieu qui me devenoit naturel, et avec l'aisance qu'on a avec son ami, qui est justement le contraire de ce que j'ai accoutumé de sentir quand je m'applique à penser à Dieu ou à le prier. Cette manière d'occupation a duré quelque quart-d'heure, ce me semble, ou un peu plus.
En recevant une lettre de M. Singlin *, qui m'a paru fort grosse et qui par la me faisoit espérer bien des choses de cette part qui est présentement ce qui m'occupe, je l'ai ouverte avec précipitation, comme ma nature me porte toujours aux choses dont je suis occupée , comme au contraire (je dis ceci en passant pour me faire connoître) elle me donne une si grande négligence et froideur pour ce qui n'est pas mon occupation présente, qui est toujours forte et unique en moi ; et c'est ce qui me fait paroitre violente et emportée aux uns, parce qu'ils m'ont vûë dans mes passions ou même dans me» plus petites inclinations et pentes, et à d'autres lente et paresseuse et morte même, s'il faut ainsi dire, parce qu'ils ne m'ont pas vûë touchée des choses dont je l'ai été, soit bonnes ou mauvaises; c'est ce qui a fait qu'on m'a délinie comme si j'eusse été deux personnes d'humeur opposée, et c'est ce qui a fait croire et dire quelquefois que j'étois fourbe ou que j'élois changée d'humeur, ce qui n.'étoit ni l'un ni l'autre, mais ce qui venoit des différentes situations où je me trouvois; car j'étois morte comme la mort ^ à tout ce qui n'étoit pas dans ma tête, et toute vivante aux moindres parcelles 2 des choses qui me touchoient ; j'ai toujours le di-
' A. D* Estant. Comme alors M. Singlin se cachoit pour éviter d'être mis à la Bastille, peut-être avoit-il pris le nom de d'Estant, comme Arnauld avoit pris celui de Laine.
' Les manuscrits : comme les morts.
* Manuscrit de Troyes : aux moindres paroles qui me touchoient^
ininutif de cette humeur, et je ne m'y laisse que trop dominer; j'ai donc ouvert avec rapidité celte lettre S et il m'a paru que cela venoit d'un certain désir de joie qui est encore dans le fond de mon cœur, qui fait que je cherche le bien, mémepar un mouvement très-humain et très-corrompu, car c'est toujours pour soutenir cet esprit et ce cœur que la grâce ne remplit pas assez pour leur faire haïr non seulement le plaisir illicite, non seulement celui qui seroit permis aux innocens, mais encore celui qui est purement humain, quoiqu'il soit excité par des choses spirituelles. A ce propos-là, il faut que je fasse encore une digression.
J'ai omis de dire, sans le vouloir pourtant, à M. Singlin ^, que l'amour du plaisir a partagé mon âme avec l'orgueil, durant les jours de ma vie criminelle. Quand je dis le plaisir, j'entends celui qui a touché mon esprit, les autres naturellement ne m'attirant ^ pas ; et ces deux misérables mouvemens ont été si bien d'accord ensemble qu'ils ont été durant ces misérables jours le principe de tous mes mouvemens, et de toute ma conduite; ayant mis ce plaisir que je cherchois à ce qui flattoit mon orgueil, et proprement à me proposer ce que le démon proposa à nos premiers parens : Vcms serez comme des dimx; et cette parole qui fut une flèche qui leur perça le cœur, a tellement blessé le mien que le sang coule encore de cette profonde plaie, et* coulera long-tems, si Jésus-Christ par sa grâce n'arrête ce flux de sang, comme il fît celui de cette
' Voilà une phrase d'une longueur extrême, avec des accessoires ^t des digressions multipliées, assez claire pourtant, à la manière de beaucoup de phrases d'auteurs anciens, et particulièrement d'Hérodote.
* Les manuscrits : d*Estaut.
* B. C. Ne me touchant pas.
femme, dont il est parlé dans^rÉvangile, qui n'étoit pas si dangereux que le mien, puisqu'il ne ponvoit tuer que son corps et que celui-^ri peut tuer mon âme.
Mais, pourrevenirà cette lettreque je reçusdeM. Singlin ^ après ravoir ouverte avec la précipitation dont j'ai.parlé, je lus avec la même vivacité toute la première page ; mais ensuite la crainte que cette disposition ne fût un obstacle au bien que je pouvois recevoir par cette voye fit que je me mis à genoux pour demander à Dieu de me faire lire avec son esprit et non pas avec le mien ce que son esprit avoit inspiré pour ma conduite à celui qu'il m'a donné pour père. Je me mis donc à genoux, et lus cette lettre en cet état et avec une disposition d'invocation, demandant à Dieu qu'il gravât dans mon cœur les saintes instructions qu'il me faisoit donner. Elles me touchèrent extrêmement, selon ma foible manière de sentir le bien, et je me suis donnée beaucoup à Dieu pour entrer vraiment dans la voie qui m'est marquée par-là. J'ai aussi senti, ce me semble, un grand désir de m'humilier par la confession que je suis sur le point d'achever; et j'ai eu, ce me semble, un assez grand mouvement d'humiliation en considérant qu'il faut retoucher à mes plaies et remuer encore ce fumier-là. Tout cela m'eût assez occupée si les affaires, que M. Singlin ne veut pas que j'appelle misérables ^, ne m'eussent contrainte de vaquer à elles, ce qui m'a beaucoup dissipée. A quoi a succédé une autre distraction, car je me suis trouvée tout à fait mal, et pendant quelque tems j'ai eu fDrt peu la liberté de mon esprit, ce qui m'a fait craindre que je ne ferois guères bien ce que j'avois résolu de faire.
' Les maDUScrits : d* Estant .
B. C. : si les affaires de M. \w ni.
J'ai aehavéma confession, et je me trouve depuis dans quel^ ques peines qui me paroissenl venir moins d'orgueil que de honte. Je me puis néanmoins tromper en cela, car il m'est plus clair que jamais que je me puis fort tromper, depuis que j'ai fait la découverte de rat orgueil que j'ai quasi ignoré tant d'années: Les choses qu'il produisoit ne m'étoient pas inconnues ; mais je m'arrètois seulement à ses effets que je considérois bien comme de grandes imperfections; mais par ce qu'on m'a découvert je connois bien que je n'allois pas à cette source. Ce n'est pas que je ne connusse bien que l'orgueil avoitété le principe de tous mes égarements ; mais je ne le croiois pas si vivant qu'il l'est en moi, ne lui attribuant pas tous les péchez que je commettois, et cependant je vois bien qu'ils tiroient tous leur origine de ce principe-là. Cette découverte m'a menée jusque sur le bord de la tentation du découragement; et regardant tout ce qui a paru dans ma pénitence comme un état qui mérite une nouvelle pénitence puisqu'assurement il a déplu à Dieu, j'ai été dans quelque espèce de serrement de cœur, me considérant comme saint Pierre, qui (woit travaillé UnUe la nuit sans avoir rien pris; et considérant mes plaies, je les ai trouvées si incurables, les violens remèdes qui dévoient guérir mon orgueil ne l'aïant qu'.à peine aifoibti , que sans cette parole de Notre-Seigneur à ses apôtres, ee qui est impossible à l*honime est possible à Dieu, il est assuré que je sarois tombée dans un excès d'abattement et de tristesse. J'ai appréhendé même que le seul endroit de mon âme qui paroissoit sain, qui est cette docilité qui fait que j'avoue sans difficulté mes péchez et que je me soumets à tout ce qu'on m^ordonne pour les guérir, ne soit aussi malade que ce qui le paroissoit le plus, et que cette docilité ne vint comme tout le reste de mon orgueil qui se transforme, s'il faut ainsi dire, en ange de lumière. Je crois
ftii FRAGMENTS LITTÉRAIRES.
donc d'être docile en apparence, parce qu'en obéissant on plaît et on regagne Testime qu'on a perdue par la découverte de tous ses crimes ; on attire par cette qualité ce qu'on a perdu par les autres ; enfin, on se conforme à ce qu'on estime pour en être après estimée. Comme il n'y a nulle partie saine en moi, j'ai appréhendé que ma docilité même ne la fût pas ; et ainsi j'ai cru être obligée de découvrir ce quelle peut avoir de défectueux. Le cbapitre et l'hymne des vêpres m'ont tirée de la pauvreté et de la sécheresse où cette tristesse m'avoit jettée. Je me suis contentée de prier dans le silence et en m'exposant à Dieu avec ces paroles : Sana me et sanabor.
Ce qui a achevé de me tirer de cette situation pénible, a été une lettre de M. Singlin que j'ai reçue dans le moment que je ne m'y attendois pas. Sa seule vue m'a causé une joye bien sensible que la lecture a encore beaucoup augmentée, puisqu'il m'assure qu'il ne désespère pas de ma guérison, et que, quelque grandes que soient mes plaies, il ne les croit pas incurables. J'ai renouvelé après cette lecture la bonne volonté que Dieu m'a donnée de le servir le plus parfaitement qu'il me seroit possible et d'expier le passé, quoi qu'il m'en puisse coûter. Je le supplie d'y donner sa sainte bénédiction^ connoissant plus que jamais qve ce n'est point de celui qui court ni de celui qui veut, comme dit saint Paul, de qui dépend le salut^ mais seulement de Dieu qui fait miséricorde à qui il lui plaît. Je suis assez retombée après cela dans cette pente de recourir à Dieu, en lui présentant, comme j'ai dit, le fond de mon cœur, où je pense avoir le dessein de le servir.
Durant la messe et surtout depuis la consécration jusqu'après la communion, j'ai été prosternée devant Dieu, m'humiliant et me tenant d'esprit on cette posture aussi
LETTRES INÉD. DE LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE. 21 ô
bien que de corps, me paroissant que s'il y en a une pour les pécheurs en la présence de Jésus-Christ (je dis s'il y en a, car ils devroient être pour jamais bannis de cette sainte présence) c'est celle-là, je veux dire la face contre terre à demander miséricorde. Dans quelques moments j'ai senti, ce me semble, la privation où je suis des sacremens, par quelque tristesse imprimée au fond de mon âme; mais cela a été assez passager ; et, sans bien sçavoir comment, ^ j'ai été ôtée de dessus ce précipice du découragement, et à l'heure présente il me semble que je me donne à Dieu dans l'espérance qu'il ôtera l'iniquité de la terre de mon cœur, et qu'il régnera sur moi, comme il le promet dans un verset de l'office. 11 y en a de certains dans les psaumes qui m'ont rappellée à Dieu, surtout les leçons de saint Léon, et l'endroit où il dit qu'il faut déposer le vieil homme et ses cmvres pour ne plus rien faire d'indigne de la dignité où nous sommes appelles comme chrétiens; et cet autre endroit aussi : Gaudeat pecccUor ; tout cela m'a fait re- (îourir à Dieu pour invoquer son secours pour travailler lldèlement le reste de ma vie à réparer le passé ; je ne dis pas seulement le passé qui a paru le plus criminel, mais celui duquel j'ai lu dans quelque Père qu'il se faut bien garderie faire des choses dans la pénitence dignes d'une nouvelle pénitence. J'ai passé toute cette journée do Noël avec assez peu d'application sensible pour Dieu, mon corps, qui s'abat aisément par la veille, aiant beaucoup de pouvoir sur mon esprit, qui d'ailleurs est si peu plein de Dieu qu'il est aisé qu'il se dissipe ou du moins qu'il demeure dans sa pauvreté.
J'oubliois 'de dire qu'hier il me vint deux choses dans l'esprit, dont le mouvement du cœur suivit la pensée; l'une et l'autre furent fort courtes, et cela me fit l'effet d'un rideau qu'on tireroit devant mes yeux, et qui fut
refermé à Theure môme que la chose qui me fut montrée eut fait son effet dans mon coeur et dans mon esprit. La première de ces choses fut que la mort étoit souhaitable» puisqu'elle nous tiroit de la nécessité de pécher et de déplaire à Dieu. La seconde qu'on seroit dans la vraie félicité, si on n'en cherchoit nulle, ni grande ni petite, dans les créatures, mais seulement en Dieu. Mon cœur goûta ces deux choses en môme tems que mon esprit les vit, comme si j'avois vu quelque chose de sensible par le ministère des yeux; et ainsi que je viens de dire, comme si on m'ayoit tiré un rideau qu'on auroit refermé au même moment; et je demeurai persuadée de ces deux choses pour vues et senties, mais ne les voïant et ne les sentant plus. Mon esprit les considéra, mais encore une fois cela dura peu et il ne m'en est resté que le seul souvenir.
Je me suis trouvée dans quelque occasion de mortifier mon corps dans une chose qui lui fait une grande peine, il m'est venu dans l'esprit qu'il fctut que les membres qui ont servi à Vimquité servent à la justice, et cela me donne la force qui m'est nécessaire pour me faire cette violence, qui n'est rien en elle-même mais qui est quelque chose pour moi, qui est de demeurer quelque temps debout durant l'office après avoir veillé. Je me suis laissée aller à une immortitification qui a été de demander pourquoi on ne m'avoit pas servie en quelque rencontre comme j'aurois voulu, après avoir résolu de n'en point parler; néanmoins cela s'est fait, Dieu merci, sans chagrin et sans plainte et tout à fait par inadvertance.
Tout le jour de Saint-Etienne j'ai senti assez de tristesse, mais je n'en ai pas le sujet présent à l'esprit, et c'étoit apparemment le reste de l'impression qui s'étoit faite en moi le jour précédent; je vois clairement par ma malheureuse expérience que cette tristesse m'est pernicieuse. En effet.
j'ait fait ce jour-là quelques sécheresses à de certaines personnes qui m'onl parlé; je pense pourtant qu'elles n'ont pas trop paru à ces personnes, et il est assuré que si j'eusse été plus abandonnnée à mon humeur, elles eussent été plus avant, mais aussi si je me fusse domptée elles eussent été moindres. J'ai toujours été fort pauvre et fort en sécheresse devant mon Dieu. Aujourd'hui j'ai fait quelques remèdes, et par-là et par ailleurs j'ai eu assez de dissipation qui, quoique nécessaire, ne laisse pas de nuire, parce que cela me détourne de Dieu.
La lettre de M. Singlin ^ que j'ai relue, m'a paru trèsconsolante, et surtout je me suis sentie poussée à renoncer devant Dieu à ces qualités dont elle parle, qui sont de fort grands obstacles à la pratique de l'Évangile. Cette prière de ^int Bernard, qui demande à Dieu de le connoître afin de l'aimer et de se connoître soi-même afin de se haïr, m'a touchée aussi et m'est venue dans l'esprit eu certain endroit de cette lettre, où elle me console en me disant que tout n'est pas mal en moi. Une certaine adhérence à un jugement que j'avois déjà fait de moi-même, que j'expose en sincérité et dans lequel je ne persisterai pas si on me le défend, c'est qu'il pourroit bien entrer dans de certaines condamnations que je fais de moi-même un désir de voir mes condamnations condamnées, et de découvrir par là quelque peu de bonne opinion de moi que les autres ont, parce qu'on est obligé selon Dieu de me rassurer. Gela me cause un certain plaisir, où il me paroît que je sentois l'orgueil séparé de la raison de se réjouir selon Dieu, quand on vous montre que vous ne lui êtes pas si désagréable que vous craigniez de l'être. Je me suis confirmée à adhérer par là à ce qui n'étoit qu'un simple
' Les manuscrits : M, sans aucun nom.