A LA RÉVÉRENDE MÈRE AGNÈS
Ce to septembre 1654.
« Je suis si accoutumée au malheur que, pourvu qu'il ne regarde que moi, je suis présentement disposée à le souffrir, si ce n'est avec patience, c'est du moins avec un calme d'esprit qui en approche quasi; mais j'avoue que je ne me trouve plus dans la niéme tranquillité quand les maux qui m'attaquent attaquen' aussi M. mon frère. Ainsi vous avez eu raison de me plaindre dans la dernière occasion qui m'a donné du chagrin, puisqu'elle est d'une conséquence trèsfâcheuse pour M. le prince. Ma fortune est si dépendante de la sienne, que je ne doute point que ce coup n'altère furieusement le4)onétatoù mes affaires paroissoient quand Dieu nous l'a donné ; je ne sçais pas encore néanmoins l'effet qu'il aura eu pour moi en particulier; car M. de la Croisetle ^ n'a point vu la cour depuis cette aventure. Elle paroissoit notablement adoucie po\ir moi ; mais vous jugez bien que ce succès ^ aura fort changé ses bonnes dispositions; au moins je m'y attends et je m'y prépare. J'ai tant
' Villefore donne cette lettre.
' ViUefore : M. de la Crairette, gouverneur de Caen. ^ L'armée royale força les Espagnols commandés par le prince de Condé à lever le siège d'Arras.
manqué à Dieu qu'il est juste qu'il me punisse, et je vois si bien que ses châtiments sont des conseils de miséricorde sur mon âme, qu'ils sont fort adoucis par cette vue que Dieu me fait la grâce de me donner K Priez-le qu'il mêla rende utile, et que je fasse bon usage de mes malheurs et des lumières qu'il répand dans mon esprit. Je vous rends mille grâces de toutes celles que vous nous avez faites en priant pour nous. Continuez, je vous supplie, à demander â notre Seigneur pour nous le bon usage de nos malheurs; je dis * nous, car j'y comprends M. mon frère. 11 n'est pas possible de souffrir qu'un si grand homme soit toujours malheureux, et si Dieu a ordonné qu'il le fût dans le temps, demandezlui au moins qu'il ne le soit pas dans l'éternité; tout de bon je vous demande des prières particulières pour sa conversion. »