DE LA MÊME PRINCESSE A LA MÈRE AGNÈS ARNAULD
Ce jour de tous les Saints.
« Vous ne m'auriez pas prévenue, ma chère Mère, et je vous aurois appris la malheureuse affaire sur laquelle vous m'écrivez ^, si cette affaire même ne m'en avoit empêchée. Elle m'a fait venir ici avec tant de précipitation, et cela a tellement altéré ma santé que tout cela, joint aux
' Anne-Marie de Martinozzi. nièce du cardinal Mazarin, mariée au prince de Conti et morte à l'âge de 35 ans après cinq jours de maladie. Son cœur fut déposé aux Carmélites et son corps inhumé à Saint-André, sa paroisse.
' Villefore donne plusieurs fragments de ceitre lettre, qu'il date du novembre 1669.
' L'affaire de son fils aîné, rabbéd*Orléans,Villefore, t. Il, p. 133.
2(>0 FRAGMENTS LiTTÉRAlRËS.
embarras où j'ai été engagée pour détourner, s'il se peut, le projet de toute ma famille, que tout cela ensemble m'a oté le pouvoir et le loisir de vous écrire. Je le fais même aujourd'hui quoique j'en aie fort peu, et c'est ce qui fait que je ne vous dis point toutes les particularités de cette pitovable aventure. Mademoiselle de Vertus vous en contera les circonstances, tant celles qui regardent les auteurs de ce dessein que celles de la conduiteque j'ai tenue pour en empêcher le succès. Si Dieu, par sa miséricorde sur mon .fils, ne bénit mes soins, je prévois qu'ils seront fort inutiles, par le long temps que les autres ont eu devant moi. 11 faut tout remettre à sa providence, et s'humilier seu* lement de ce que mes péchés sont dignes de tous ces mallieurs dans ma famille, et encore de toutes les fautes que j'ai faites en voulant réparer celles do mes enfants dans cette affaire-icy ; elles sont sans nombre, et j'ai si mal fait de bonnes choses que je ne puis m'empécher de voir clairement devant Dieu qu'elles sont devenues très-mauvaises. Ainsi, je n'aurai que le mal de toute cette aventure et je n'en retirerai point le succès que j'en eusse pu tirer si j'eusse été moins humaine que je ne suis. J'admire les jugements des hommes qui ne me font pas l'injustice de croire que je suis de concert avec mon second fils et avec M. mon frère, et disent que je suis folle en ce que je sacrifie ma maison à des scrupules ridicules. Les gens de bien conviennent de cette prétendue folie, mais ils m'en estiment davantage, et croient que c'est cette folie de la croix, qui est sagesse devant Dieu, qui est le principe de mes actions. Mais Dieu, qui voit le fond démon cœur, juge bien de moi autrement que tous les hommes, et que ceux qui parlent mal et que ceux qui parlent bien de moi ; et s'il est vrai qu'il ne voit pas en moi les grands manquements que les uns y soupçonnent, il est vrai aussi qu'il n'y voit pas le
bien dont les autres sont édifiés. Il juge ma justice et voit qu'elle est accompagnée de tant de fautes qu'elle en est défigurée. Elle Test à mes yeux propres, qui sont si peu clairvoyants, comment donc ne le seroit-elle pas aux siens qui voient les défauts les plus imperceptibles! Je vous avoue que je suis bien mal satisfaite de moi, et que je vois très-clairement dans les occasions que je n'ai qu'une vertu extérieure, et qui ne me fournit aussi que les devoirs extérieurs. Priez Dieu, pour moi, qu'il réforme le fond démon cœur; car s'il ne me fait cette grâce, toute ma vie ne sera qu'une vraie hypocrisie.
Je n'ai plus rien à faire ici sur l'affaire de mon fils, ainsi je m'en retourne à la campagne. Je vous confesse qu'en l'état où je suis, ce m'a été une assez grande dureté à porter de n'y pas ramener avec moi M"® de Vertus qui , étant ma seule consolation dans la vie, me paroissoit assez nécessaire présentement ; mais comme il la faut plus aimer pour elle que pour moi, je n'ai pas cru lui devoir donner la peine qu'elle eût eue à me refuser si j'eusse exigé d'elle le retardement de sa retraite. 11 est vrai que j'aurois souhaité infiniment que la mienne eût pu être exécutée en même temps, et que je me suis fait une grande violence de consentir qu'elle me prévînt. J'espère que cet effort que je me suis fait en ce qui regardé ma consolation fera qu'elle ne me refusera pas au moins ce qui regardera mon besoin, et qu'elle voudra bien revenir , quand il sera temps, pour m'aider à achever celles de mes affaires que je ne puis faire sans elle. Je veux espérer que vous l'y porterez vous-même, si elle avoit besoin d'y être excitée par quelque autre chose que par son affection pour moi, et par la connoissance qu'elle a du besoin que j'aurai de son assistance dans toutes les choses qui me restent encore à démêler avec mes enfants. J'attends cela de votre charité pour m. 15-
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tnoi, et j'en attends encore le renouvellement de cette même charité devant Dieu, en vous obligeant plus que jamais à lui demander qu'il change mon cœur, et qu'il le rende droit devant lui.
Vous voulez bien que je fasse ici mes recommandations très-affectionnées à la mère abbesse et à la mère prieure, et que je leur demande le secours de leurs prières. »
La lettre suivante est ainsi intitulée dans le manuscrit: Lettre de M"*® de Longueville à 923. On sait que pendant la persécution de Port-Royal les religieux et les religieuses qui se cachaient se désignaient entre eux par des chiffres. Il est permis de supposer que la personne désignée par le numéro 923 est la sœur Agnès Arnauld, et c'est du moins une religieuse de Port-Royal, puisqu'il y est question de votre monastère^ ce qui ne peut s'appliquer qu'à une de ces dames et non pas à un de ces messieurs. Dans ce cas il faudrait mettre cette lettre au temps de la persécution, avant Tannée 1669.
c( Comme * personne ne s'intéresse plus véritablement que moi à tout ce qui touche votre personne et votre monastère, j'étois très-sérieusement touchée de l'état de votre santé ; c'est pourquoi je le suis par la même raison de la guérison que Dieu vous a envoyée dans le temps où il y avoit, ce semble, le moins de sujet de l'espérer. La chose rapportée à elle-même est un assez grand sujet de joie pour en remplir les cœurs des personnes qui vous aiment autant que je fais; tnais il me semble qu'on ne peut s'empêcher en cette occasion d'étendre cette joie à un sujet hors de vous, et de regarder votre délivrance de la fièvre quarte comme l'augure d'une autre délivrance dont vos amis ont plus d'impatience
' N*est pas dans Villefore ni dans le manuscrit de Troyes.
<}U6 VOUS, et qu'il semble par celle-ci que Dieu veuille opérer durant votre vie. Je vous avoue que cette espérance a trouvé place dans mon esprit et y a fait l'effet naturel qu'elle y doit faire; car encore que je regarde votre état de souffrance comme un très-grand bonheur pour vous et comme un grand exemple pour l'Église, j'avoue que je ne puis m'empôcher de souhaiter ardemment qu'après avoir été si longtemps édifiée de votre patience, elle ait sujet de se nv jouir de votre rétablissement. Outre les sujets généraux j'en ai de très-personnels qui causent ce désir en moi. Je vous conjure de le présentera Dieu, puisque j'ose croire que c'est sa grâce qui le met dans mon cœur. Demandez-lui sa miséricorde pour moi qui est en ce monde l'accomplissement de ce désir dont je vous parle et que je ne vous puis expliquer présentement. Je vous rends grâce de votre image. Trouvez bon que je fiasse ici mes amitiés à mes sœurs Angélique de St-Jean et Anne-Eugénie ^ »