‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 56 sur 66 · III · texte numérisé non relu

III

AU MÉMU.

De Port-Royal, le n juillet.

t< Je vous envoyai hier une lettre pour N. Je vous donne donc ma voix pour elle, et vous ferez de mon nom ce qui sera utile pour votre charité. Il est vrai que je ne vous ai pas écrit là-dessus, car j'ai eu de si grandes vapeurs ces derniers jours icy que je n*ai pu le faire, et j'ai bien cru que cela n*étoit pas nécessaire, parce que vous comprendriez bien que j'approuveroi^i tout ce que vous résoudriez pour ^ la charité. Comme j'ai dit à N. que j'avois communié le jour de Sainte-Madeleine, et que j'étois dans le dessein de le faire vendredi, il ne m'a pas pressée de le faire aujourd'hui. S'il n'y avoit pas été, j'aurois communié suivant votre ordre; ce sera donc pour vendredi, s'il plaît à Dieu. J'espère que vous ne m'oublierez pas ce jour-là, ni même aujourd'hui, et que vous demanderez à Dieu avec bien de la ferveur que je sois véritablement sortie de l'Egypte et que je n'y retourne jamais. La maladie de M. d'Aleth me tient dans une grande et incroyable peine, non-seu* lement pour l'intérêt de l'Église et le mien en général, mais pour le mien en particulier. J'avois des consultations à lui faire encore que je ne pouvois confier à la poste ; je les lui allois envoyer par N., il me les auroit renvoyées parN. ; et s'il meurt, je serai toute ma vie en scrupule sur des choses bien importantes. Je l'avois consulté déjà; mais les changements qui sont arrivés dans ma famille en ont apporté

* Le manuscrit de M. Paris : par.

aux décisions que M. d'Aleth avoit faites, de sorte que sur un nouvel état il falloit un nouvel avis. Si Dieu ne permet pas que j'aye celui de ce saint homme» je craindrai que ce soit un jugement sur mes péchés; car comme M. d'Aleth savoit la suite ' de toutes mes affaires, joint que ses avis sont toujours plus droits que tous les autres et calment mieux mon esprit, j'attendois beaucoup de repos par cette voie, et même beaucoup de sûreté, de sorte que je suis dans une extrême inquiétude. Je la mérite bien, et c'est ce qui me fait craindre en toutes occasions, parce que je suis convaincue que je mérite tous les châtiments que Dieu me peut envoyer*.

L'affaire ^ du père Dubreuil ne sera pas si aisée à décider, car je ne vouscèle pasquele père Dubreuil est l'homme du monde en qui j'ai le plus de confiance, etqui m'est le plus nécessaire^ pour mon secours dans mes terres; mais j'ai bien peur d'être obligée de demeurer d'accord que le secours qu'il peut donner à un évéque tel que M. de G. est préférable à celui que j'en reçois. Cependant je pense me devoir cette charité-là à moi-même d'examiner avec vous si je me dois priver de mon nécessaire pour procurer un plus grand bien. Je vous prie donc de ne rien répondre sur cela que je ne vous aie exposé la chose comme elle est, après quoi je consentirai à tout ce que vous croirez qui sera de mon

' Manuscrit de Troyes : la conduite.

' Villefore, t. II, p. 73 , donne une partie de cette lettre depuis la maladie de M, (fAiet/i, jusqu'à Vaffaire du P. Dubreuil, h remarque avec raison que M. d'Aleth étant mort de la maladie dont il est ici parlé, et cette mort étant arrivée en 1677, on peut conjecturer que la plupart des lettres que madame de Longueville écrit au curé de Saint-Jacques sont environ de ce temps-là.

' Le manuscrit de Troyes foit une lettre à part du paragraphe : Vaffaire de M. Dubreuil.

obligation là-dessus, car je comprends bien qu'un secours que je garderois contre Tordre de Dieu ne m*en seroît plus un solide, mais seulement un à mon amour-propre.

AC MÊME >

«c La bonne opinion que vous avez de tnoy me doit donner bien de la confusion, puisque je sçay si bien que je ne la mérite pas, et que je me fais préparer un appartement dans le couvent sans avoir nul des desseins que vous me supposez. Mon esprit est si froid qu'il en affoiblit mon corps; et contre le cours ordinaire de la nature et de la grâce, au lieu que le corps est ce qui entraine Tesprit, c'est mon esprit qui entraîne mon corps. Si le premier av(^t de la ferveur, je suis persuadée que la force me reviendroit à proportion ; mais au pied de la lettre j'ay l'esprit plus animal que le corps. Tout de bon, cet état est un sujet très-légitime d'effroy, quoi que vous en vouliez dire, et si Dieu ne me réveille par quelque coup, je crains bien bien que mon sommeil ne soit un avant-coureur de la mort. »

AD MÊME ^

De Trie^ oe 16 novembre.

c( Enfin N. vous va révéler le secret du retardement de

' Manque dans le Recueil de M. Perler et dans le manuscrit de M. Paris.

' Manque dans le Recueil de M. Périer et dans le manuscrit de M. Paris.

mon retour. La cause vous fera gémir devant Dieu, puisque ce sont des péchés que mon aveuglement m'a fait oublier tant d'années et qu'il faut essayer d'expier. Je sijis persuadée que vous trouverez que n'ayant que le moyen que je prends pour y parvenir, je n'ay pas dû balancer si si je leferois ou non ; plus il meferoit de peine, plus la chose seroit convenable à être offerte à Dieu en sacrifice de justice et de pénitence. L'absence d'un petit nombre de mes amis, duquel vous jugez bien que vous êtes, me fait de la peine; mais, j'avoue qu'elle est même soulagée sensiblement par le bien que je trouve à la réparation de mes fautes. La vie est courte ; pourvu qu'elle soit appliquée à cet usage, etque, quand elle finira, quelque partie de notre ouvrage soit fait, on ne doit pas craindre les petites mortifications qui la remplissent. Priez Dieu que celle-cy lui soit agréable et qu'il me fasse la grâce de m'éclairer sur mes autres fautes que j'ay pu oublier aussi bien que celles-là. N. vous dira que mon secret à l'égard de N. et de vous sur mon retour a été causé par la peur que j'ay eue d'allonger sans besoin la peine que votre amitié pour moi vous donnera de mon éloignement. »

VIIT.

AU MÊME

«Décidez, je vous prie, ce que je feray aujourd'hui, car pour moy je ne le puis faire. Je crains si je le fais d'être accablée de scrupules quand vous serez parti ; et comme je n'auray personne pour m'en tirer, mon embarras sera

' Manque dans le Recueil de M. Périer et dans le manuscrit de M. Paris.

lu. te.

beaucoup plus irrémédiable. Je vous prie aussi de me bien assurer que ma confession suffit, afin que je n*aye pas la tentation de craindre qu'elle ne suffit pas, quand vous ne serez plus icy. Quoi que vous m'ordonniez de faire, je vous demande vos prières pour m'obtenir de Dieu tant de choses qui me manquent pour lui être agréable. »

AO MÊMB K

a Outre que j'ay des raisons spirituelles qui s'opposent à me permettre de communier aujourd'huy^ j'en ay aussi de corporelles qui font que je vous prie de vouloir bien que je ne le fasse pas. Les spirituelles sont une trop grande indévotion et un trop grand éloignement de souhaiter cette grâce; les corporelles, c'est une faiblesse qui ne me permet pas de demeurer sans prendre quelque chose. J'ay trouvé les deux fautes que j'avois oubliées ; elle ne sont pas de la nature que je les croyois ; je vous les diray entre cy et le jour de l'an. Priez pour moy. »

AU MÊME 2

Je suis dans un terrible effroy de la maladie de N^.» car l'église perdra un de ses plus forts défenseurs ; et comme

' Manque dans le Recueil de M. Perler et dans le manuscrit de M. Paris.

* Manque aussi dans les deux manuscrits.

' Probablement M. de Sacy» qui avait été un des confesseurs de madame de Longueville.

Dieu n'a nul besoin de personne, je ne puis avoir une assez ferme confiance qu'il le conservera qu'il seroit nécessaire pour mon repos. J'ay très-peur aussi que votre affection vous fasse malade; car vous êtes homme à vous contraindre et il ne le faudroit pas. On priera beaucoup Dieu ici pour Tftme de votre bonne mère. Souvenez-vous des besoins de la mienne devant Dieu. »

AU MÊME

De Port- Royal, le 30 juin.

« Je n'oserois quasi vous dire que je ne communiai pas hier. Il m'arriva un embarras que je ne pus démêler que par cet expédient. Je réparerai cette perte mardi, jour de la Visitation. J'ai dévotion à cette fête : c'est le premier jour que Jésus-Christ a tiré quelqu'un du péché depuis son incarnation. Je finis en vous suppliant de fie m'oublier pas devant Dieu ce jour-là, et de lui demander qu'il efface les miens en me donnant la grâce d'en faire pénitence. »

AU MÊME

De Trie, ce 8 octobre.

« Enfin nous voici revenues heureusement, Dieu merci, de N. J'arrivai ici hier après dîner. Ce voyage s'est assez bien passé, Dieu merci, et quoiqu'on laisse un peu du sien dans le commerce avec le monde, je ne laissai pas de

communier hier à Méru. Demandez, s'il vous plaît, à mon bon ange qu'il m'applique davantage à moi-même, afin que je puisse exécuter les ordres que vous me donnez pour mes communions. C'est mon dessein de les foire suivre, selon que vous me le marquez. Tesfère en faire une le jour de sainte Thérèse à Rouen ; car je crois de partir d'ici le 13 pour arriver le 14, et y séjourner le 15. Il est vrai qu'une personne plus vertueuse que moi aurait à gagner dans ce voyage qui doit être dur à la nature ' ; demandez cette grâce-là à Dieu pour moi, s'il vous plaît. Vous ne sauriez croire comme je suis ravie de me trouver dans ma solitude. »

KV MÊME '^.

De Port-Royal, le S3 juillet.

a Je suis fort aise que vous ayez été satisfait du compte que N. vous a rendu de mes affaires. Je vous avoue que mon orgueil me fait faire bien des fautes, par leur état; mais je mérite bien cette humiliation, et il seroit si juste qu'on n'eût aucune estime pour moi, que je devrois ne sentir nulle peine par rapport à moi quand on me fait quelque injustice là-dessus; et pourvu que ce ne soit pas un jugement de Dieu de m'ôler les moyens de racheter mes péchés, je dois me consoler de tous les autres effets que l'état où je suis peut produire.

' Elle allait à Rouen pour voir son flls aine, le comte de Dunois, depuis l'abbé d'Orléans, dont la démence lui causa tant de chagrins. Villefore,t. II,p. 59etp. 131.

' Fort abrégé dans le Recueil de M. Perler,

, Pour répondre à ce que vous me demandez de mes communions, je vous dirai que je n'avois pas communié depuis le jour delà Visitation. Mais je communiai hier. Voici deux jours où je le ferois volontiers, s'ils n'étoient pas si proches de celui d'hier et Tun de l'autre, sainte Anne, et le 2 août, qui est le jour que je regarde comme celui de ma délivrance, quoique imparfaitement, comme je vous Tai expliqué, mais dans lequel j'ai pourtant fait une confession depuis laquelle Dieu m'a préservée de retomber dans les crimes dont je m'accusai, il y aura 22 ans vendredi. Je vous prie donc de faire le choix entre ces deux jours, et de me mander lequel je préférerai à l'autre pour faire la sainte communion.

Nous faisons des lectures icy, mais non pas si exactement que le caresme, et parce qu'il n'y a pas des instructions pour tous les jours, et que l'heure qu'on prenoit alors pour cela n'est pas commode en ce temps-icy, parce que l'on soupe, et que le grand chaud qu'il fait donne un extrême besoin de prendre l'air un peu avant le souper. Quand il y a des instructions, je les lis toute seule à quelque heure de la journée; j'en fais lire aussi devant ceux qui ont pu s'y trouver, quelqu'un des jours que je n'ay pas entrée dans le couvent à cause du chaud qu'il y fait qui est beaucoup plus grand que dans mon appartement de dehors; ce qui me fait un mal assez considérable, augmentant tellement mes impuissances dem'appliquer que j'aime mieux ne pas entrer que de me mettre hors d'état de faire des choses plus utiles, car lorsque je suis dehors, je ne laisse pas d'assister comme dedans aux heures des offices de l'Eglise. Priez, s'il vous plait, pour moi. )>

286 FRAGMEirrS UTHÉRAIRES.

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