‹ Œuvres de m. Victor Cousin. 4. ser. LittératureChapitre 6 sur 66 · III · texte numérisé non relu

III

N"" 55. 9 pluviôse. Letire de l'Institut d'Egypte au général Kléber en faveur de Dolomien. Cette lettre, pleine de noblesse et écrite avec élégance, trahit à toutes les ligues la main de Fourier, qui Ta signée comme secrétaire perpétuel de rinstitut, ainsi que Leroy, président, et Conté, vice-président.

N"" 56. 13 pluviôse. Tableaux pour servir à la section de géographie et d'hydraulique de la Commission des ren* seignements sur l'état de l'Egypte moderne. Ce sont des cadres de statistique à remplir, probablement de la même main qui a tracé le plan et écrit l'introduction à la Stati^ tique du départemmt de la Seim,

N"^ 84. 24 vendémiaire an ix. Dans la séance publique de l'Institut du 2 courant, Fourier lit la première partie d'un Tableau des révolutions et des mœurs de l'Egypte. Cette première partie comprend le précis des révolutions de rÉgypte jusqu'après la conquête de Sélim.

N" 95. Séance du ônivôse an ix. Il présente à l'Institut un mémoire de mathématiques sur Vanalyse indétermi/née.

N** 104. 6 nivôse. Rapporta l'Institut sur les recherches à faire dans l'emplacement de l'ancienne Memphis et dans toute l'étendue de ses sépultures. Une Commission avait été nommée à cet effet, et Fourier en était membre. Ce rapport très-bien fait se trouve dans les numéros 104 et 105. La suite en est remise au numéro suivant , qui manque dans l'exemplaire de la bibliothèque de l'Institut. Là finit pour nous le Courriel' de V Egypte.

On voit que Fourier embrassait tous les genres de travaux dont pouvaient s'occuper les diverses sections de l'Institut d'Egypte, les mathématiques, la physique, l'histoire et l'économie politique. C'est a lui qu'on attribue

rheureuse idée d'élever un monument unique aux travaux des Français sur TÉgypte ; et le choix que ses collègues firent de lui à l'unanimité pour présider a Tordonnance des diverses parties (le ce monument et pour en élever le frontispice » est un hommage éclatant rendu à ses lumières. Au retour de l'expédition , cette grande idée fût peul-ètre d&* meurée stérile, si Fourier ne l'eût souvent rappelée au pre-* mier consul, qui était bien digne de l'apprécier, mais au-* quel il répugnait un peu de se faire l'exécuteur d'un décret de Kléber. {1 arrangea tout en prenant l'idée pour son compte et en faisant du grand ouvrage de l'Egypte un monument à sa propre gloire.

Passons au rôle de Fourier en Egypte comme adminis* trateur.

Bonaparte dit dans ses Mémoires sur* l'expédition d'Ér gyte qu'il nomma Monge et Berthoilet commissaires auprès du grand divan qu'il avait assemblé pour s'occuper des affaires générales de l'Egypte, et Fourier auprès du divan spécial du Kaire. Mais je ne trouve ni dans le Courrier de r Egypte^ ni dans la Décade, aucune trace de la nomination de Monge et de Berthoilet auprès du grand divan, ni même de l'existence de ce grand divan au temps de Bonaparte. Je ne vois pas non plus qu'il soit fait mention d'un divan spécial du Kaire et d'aucune commission de Fourier. Comme l'Annuaire manque pour l'an Yii, je n'ai pu vérifier le fait; je ne rencontre les deux institutions du divan du Kaire et du divan de l'Egypte qu'en Tan viii et sous Kléber.

Aussitôt que Kléber est en possession du commandement, le rôle politique de Fourier s'étend et s'agrandit avec son influence scientifique, et son crédit ne diminua pas sous Menou. Nous le trouvons dès l'an viii commissaire auprès du divan suprême de l'Egypte. On m'a*-

40 FRAGMENTS LITTÉRAtRES.

sure * que la relation de la bataille d'HélîopoHs, envoyée par Kléber au Directoire, est de la main de Fourier. II y a dans le Courrier de l'Égyptè, n<» 75, un extrait d'un ordre du jour de Kléber, du 27 thermidor an viii, où sont déterminées les formes pour Tadmission dans les différents corps de Tartillerie, du génie civil et militaire, des ingénieursconstructeurs de vaisseaux et des ingénieurs géographes. Fourier est désigné comme examinateur pour les connaissances de théorie exigées par les lois.

N® 79. 15 fructidor an vni. Formation d'une commission chargée de rédiger un plan général d'administration de la justice en Egypte. Cette commission est composée de Fourier, de Régnier, commissaire des guerres, et du général Baudot. Dans l'Annuaire de Tan viii, il est fait mention d'une administration générale de la justice dont le chef est Fourier. Dans le tome III de la Décade, il est plusieurs fois appelé chef de l'administration de la justice, et en cette qualité on le voit chargé de transmettre à Desgenettes une lettre du divan du Kaire, où cette assemblée remercie Desgenettes de son ouvrage sur le traitement de la petite vérole.

N° 80. 24 fructidor an viil. Formation d'un conseil général d'administraiion pour toute l'Egypte, sous le nom de conseil privé d'Egypte. Le conseil se composait de deux ordres de conseillers ; les uns que désignaient leurs fonctions, et qui étaient inamovibles; les autres à la nomination du général en chef. Fourier est à la télé de ces derniers conseillers avec Lepère, Conté, Champy, Costaz, Jacotin , Thévenin, Reynier, Régnier , Chanaleilles el Girard. Le conseil s'occupait de tout ce qui a rapport au commerce, à l'agriculture , aux finances, à la législation

' M. Jomard,

civile et criminelle, aux sciences et aux arts» des rapports à établir entre la métropole et TÉgypte, entre les habitants du pays et les Français y résidant, enfin de tout, hormis la guerre et la politique extérieure. Le conseil était divisé en sections et pouvait prendre l'initiative sur tous les objets dont îf croyait utile de s'occuper. Le travail préliminaire était fait par les différentes sections, qui présentaient leur travail au conseil assemblé. L'avis du conseil était envoyé au général en chef, qui adoptait, rejetait, modifiait, selon qu'il le jugeait convenable. Ce conseil est aussi mentionné dans YAnnvmre.

N'^Ol. 15 frimaire. Institution d'un journal arabe destiné^ à répandre dans toute l'Egypte les actes du gouvernement français, à prémunir les habitants contre toutes les inquiétudes qu'on pourrait leur inspirer, enfin à entretenir la confiance et l'union entre la population et les Français. Ce journal portera le nom de Tanbyeh (Avertissement). Plusieurs exemplaires de ce journal seront remi& aux chefs des caravanes qui arrivent en Egypte, et on prendra tous les moyens pour le répandre dans l'Hyemen, la Syrie , T Asie- Mineure. Les Ulémas formant le divan d'Egypte devront connaître tout ce qui sera contenu dans ce journal, et la surveillance de la part du gouvernement français devait être entre les mains de Fourier , chef de l'administration de la justice en Egypte. La rédaction en était confiée au cheikh Ëlkachab.

N"" 96. 18 nivôse an ix. Lettre du grand divan d'Egypte au général Abdallah-Menou, dans laquelle le divan lui fait savoir que , sur la demande du citoyen Fourier, commissaire auprès du divan et chef de l'administration de la justice, il a été décidé d'interdire aux soi-disant samtsXe droit de paraître nus dans les rues et de se livrer à aucune

indécence. En conséquence, arrêté de Menou contre les désordres de cette espèce.

N* 99. Fourier fit prendre aussi au divan la résolution d'établir des listes de décès et de naissances, de les rassembler et de les conserver dans un registre authentique. On trouve iciunelettre du divan à Menou, où il est établi que cette pratique, qui apprend aux États ce qu'ils perdent de citoyens et ce qu'ils en acquièrent , n'est nullement contraire à la re- Jigion, et peut très-bien être observée dans toute l'Egypte. Cette lettre est d'une certaine étendue, et sous (jes formes musulmanes contient, sur les rapports de la science et de la foi, des déclarations qui font le plus grand honneur au bon sens du divan et à Fourier qui l'inspirait. C'est encore une institution de statistique tout à fait semblable à celle que Fourier dirigea plus tard à la préfecture de la Seine.

Tout ceci nous donne quelque idée de la conduite du préfet du Kaire, du ministre de l'intérieur et du ministre de la justice en Egypte. J'arrive au diplomate.

Fourier fut chargé de négociations importantes avec les beys et les chefs de l'armée ottomane. Sa principale négociation fut son traité avec Mourad-Bey, par l'entremise de la célèbre Sitty-Neficah. Cette femme, qui joignait, à ce ' qu'il parait , un caractère et des talents supérieurs à une rare beauté, avait joui d'une grande influence sous Aly- Bey , et ensuite sous Ibrahim. Elle avait inspiré une grande passion à Mourâd-Bey, qui l'avait enlevée à leur commun maître.

On lit dans les Mémoires de Napoléon :

<K Napoléon envoya Eugène, son beau-fils, complimena ter la femme de Mourâd-Bey, qui avait sous ses ordres « une cinquantaine d'esclaves appartenant à ce chef maa meluck et à des katchefs. C'était une espèce de couvent

« de religieuses dont elle était Tabbesse. Elle reçut Eugène « sur son grand divan, dans le harem, où il entra par « exception et comme envoyé du sultan Kébir. Toutes les « femmes voulurent voir le jeune et joli Français, et « les esclaves eurent beaucoup de peine à contenir « leur curiosité et leur impatience. L'épouse dé Mourâd- « Bey était une femtne de cinquante ans, et avait la a beauté et les grâces que comporte cet âge. Elle fît, suite vaut Tusage, apporter du café et des sorbets dans de « très-riches jservices et avec un appareil somptueux. Elle « ôtadeson doigtunebaguede mille louis, qu'elle donna au « jeune officier. Souvent elle adressa des réclamations au « général en chef, qui lui conserva, ses villages et la pro- « tégea constamment. Elle passait pour une femme d'un « esprit distingué. »

La femme dont parle ici Napoléon est évidemment Sitly-Nefiçah. En effet, Sitty-Nefiçah ne devait plus être jeune, puisque Mourâd Tavait enlevée à Ibrahim-Bey, et qu'elle avait eu du crédit sur Ali, le prédécesseur d'Ibrahim. Elle avait dû être très-belle pour gouverner ainsi ces maîtres farouches. Bonaparte relève sa réputation de mérite, et il la peint comme à la tête de la maison de Mourâd et investie de sa confiance. Déjà elle traite avec les Français au Kaire, tandis que son mari se bat contre eux dans la Haute-Egypte. Il est naturel que plus tard elle ait servi d'intermédiaire entre le gouvernement nouveau et Mourâd. Celui-ci lutta longtemps pour ressaisir par la force ce qu'il avait laissé au Kaire, et il ne se rendit qu'à la dernière extrémité sous Kléber. Napoléon rapporte qu'une fois, après l'expédition de Syrie, Mourâd descendit dans le Fayoum, se porta par le désert sur le lac de Natron, puis retournant sur ses pas, erra quelque temps sur la lisière du désert et autour des Pyramides, monta sur la plus

M FRAGHEKTS LITTÉRAIRES.

baute^ et y resta une partie de la joomée à considérer avec «a lunetU3 toutes les maisons du Kaire et sa belle campagne de Gi/>eb. De toute la puissance du Mameluck, il ne lui restait que quelques centaine d'hommes fugitifs et découragés ; mais ce qu'il regrettait par-dessus tout , c'était sa femme, cette Sitty-Nefiçah, pour laquelle il avait bravé autrefois les hasards de la révolte et des combats. Il paraît que Fourier le devina, et ce fut par Sitty qu'il arriva jusqu'à son cœur. Le fier Mameluck consentit à recevoir le titre de gouverneur de la Haute-Egypte, au nom des Français. Avant la bataille d'Héliopolis, il fut assez sage pour répondre à ceux qui voulaient l'attirer dans la révolte : a Je suis actuellement un sultan français ; les Français et moi ne sommes qu'un. » Aussi le trouve-t-on dans V Annuaire de l'an ix, comme gouverneur du Saïd pour la république française. Après avoir été notre ennemi le plus obstiné, il fut notre allié le plus constant : il ne nous abandonna qu'avec la fortune. Avoir désarmé un si rude adversaire qui nous inquiétait sans cesse, et nous forçait d'entretenir de nombreuses garnisons à Syène et à Klépbantine, était un service de la plus haute importance. On le dut principalement à la sagacité de Fourier et à l'amabilité de ses manières.

Il ne reste plus qu'à dire un mot de la dernière el triste mission qu'il eut à remplir aux funérailles de Kléber et a celles de Desaix. 11 avait été l'ami et le ministre de Tun, et il avait eu occasion d'apprécier l'autre dans Texpédition de la Haute-Egypte^ dont il avait fait partie. Il était naturel qu'il fût chargé de leur éloge funèbre. L'éloquence de Fourier y consiste dans la noblesse et l'élévation dt's sentiments et dans l'expression simple d'une douleur \raie. Le style en est d'une élégance achevée, qui nuit peal^re à la r^dhé et à l'énergie. Ce sont deux mor-

ceaux extrêmement distingués, et qui méritent d'être conservés ; j'ai cru qu'on ne me saurait pas mauvais gré de les rapporter ici.

Extrait du Moniteur ^ du 19 fructidor an Y III.

Ce fut le 28 prairial au malin qu'eurent lieu les obsèques du général Kléber. Le convoi arriva à onze heures sur l'esplanade du fort de l'Institut, et s'avança ensuite dans l'enceinte. On déposa le corps du général sur un socle entouré de candélabres de forme antique. L'élal-major général mit pied à terre pour saluer les restes du général. Des militaires de toutes les armes et de tous les grades s'avancèrent spontanément enfouie, et jetèrent sur le tombeau des couronnes de cyprès et de laurier, en accompagnant ce dernier hommage des accents vrais et flatteurs de leurs regrejs.

Alors le citoyen Fourier, commissaire français près du divan, chargé par le général en chef d'exprimer dans ce jour la douleur commune, alla se placer, environné de l'état-major général et des grands ofliciers civils et militaires du Kaire, sur un ba^ion qui dominait Tarmée rangée en bataille, et, d'une voix émue par la sensibilité, il prononça le discours suivant :

« Français,

« Au milieu de ces apprêts funéraires, témoignages fugitifs mais sincères de la douleur publique, je viens rappeler un nom qui vous est cher, et que l'histoire a déjà placé dans ses fastes. Trois jours ne se sont point encore écoulés depuis que vous avez perdu Kléber, général en chef de l'armée française en Orient. Cet homme que la mort a tant de fois respecté dans les combats, dont les faits m. 3.

46 FRAGMENTS LITTÉRAtRES.

militaires ont retenti sur les rives du Rhin, du Jourdain et du Nily vient de périr sans défense sous lescoups d'un assassin.

« Lorsque vous jetterez désormais les yeux sur cette place dont les flammes ont presque entièrement dévoré l'enceinte, et qu'au milieu de ces décombres qui attesteront longtemps les ravages d'une guerre terrible et nécessaire, vous apercevrez celte maison isolée où cent Français ont soutenu, pendant deux jours entiers, tous les efforts d'une capitale révoltée, ceux des Mamelucks et des Ottomans, vos regards s'arrêteront, malgré vous, sur le lieu fatal où le poignard a tranché les jours du vainqueur de Maeslricht et d'Héliopolis. Vous direz : c'est là qu'a succombé notre chef et notre ami. Sa voix tout à coup anéantie n'a pu nous appeler à son secours. Oh I combien de bras, en effet, se seraient levés pour sa défense ! combien de vous eussent aspiré à l'honneur de se* jeter entra lui et son assassin I Je« vous prends à témoin, intrépide cavalerie qui accourûtes pour le sauver sur les hauteurs de Koraîm, et dissipâtes en un instant la multitude d'ennemis qui l'avaient enveloppé. Catle vie qu'il devait à votre courage, il vient de la perdre par une confiance excessive qui le portait à éloigner ses gardes et à déposer ses armes.

« Après qu'il eut expulsé de l'Egypte les troupes de Youseph pacha, grand visir de la Porte, il vit fuir ou tomber à ses pieds les séditieux, les traîtres ou les ingrats. C'est alors que, détestant les cruautés qui signalent les victoires de l'Orient, il jura d'honorer par la clémence le nom français qu'il venait d'illustrer par les armes ; il observa religieusement cette promesse, et ne connut point de coupables. Aucun d'eux n'a péri, le vainqueur seul expire au milieu de ses trophées. Ni la fidélité de ses gar-

des, ni cette contenance noble et martiale, ni le zèle sincère de tant de soldats qui le chérissaient, n'ont pu le garantir de cette mort déplorable : voilà donc le terme d'une, si belle et si honorable carrière ! C'est là qu'aboutissent tant de travaux, de dangers et de services éclatants !

« Un homme agité par la sombre fureur du fanatisme est désigné dans la Syrie par les chefs de l'armée vaincue pour commettre l'assassinat du général français ; il traverse rapidement le désert; il suit sa victime pendant un mois, l'occasion fatale se présente, et le crime est consommé I

« Négociateurs sans foi, généraux sans courage, ce crime vous appartient : il sera aussi connu que votre défaite. Les Français vous ont livré leurs places sur la foi des traités; vous touchiez aux portes de la capitale, lorsque les Anglais ont refusé d'ouvrir la mer. Alors vous ave/, exigé des Français qu'ils exécutassent un traité que vos alliés avaient rompu ; vous leur avez offert le désert pour asile.

<c L'honneur, le péril, l'indignation ont emflammé tous les courages ; en trois jours vos armées ont été dissipées et détruites; vous avez perdu trois camps et plus de soixante pièces de canon; vous avez été forcé d'abandonner toutes les villes et les forts depuis Damiette jusqu'au* Saîd: la seule modération du général français a prolongé le siège du Kaire, ville malheureuse où vous avez laissé répandre le sang des hommes désarmés. Vous avez vu se disperser ou expirer dans les déserts cette multitude de soldats rassemblés du fond de l'Asie ; alors vous avez confié votre vengeance à un assassin.

« Mais quels secours, citoyens, nos ennemis attendentils de ce forfait? En frappant ce général victorieux, ont-ils cru dissiper les soldats qui lui obéissent? Et si une main

abjecte suffit pour faire verser tant de pleurs, pourra-t-elle. empêcher que Tarmée française ne soit commandée par un chef digne d'elle? Non, sans doute, et s'il faut dans ces circonstances plus que des vertus ordinaires, si pour recevoir le fardeau de cette mémorable entreprise, il faut un esprit élevé qu'aucun préjugé ne peut atteindre, un dévouement sans réserve à la gloire de sa nation, citoyens, vous trouverez c^s qualités réunies dans son successeur. Il possédait l'estime de Bonaparte et de Kléber : il leur succède aujourd'hui. Ainsi, il n'y aura aucune interruption ni dans les honorables espérances des Français ni dans le désespoir de leurs ennemis.

« Armée, qui réunissez les' noms de l'Italie, du Rhin et de l'Egypte, le sort vous a placée dans des circonstances extraordinaires; il vous donne en spectacle au monde entier, et, ce qui est plus encore, la patrie admire votre sublime courage, elle consacrera vos triomphes par sa reconnaissance. N'oubliez pas que vous êtes ici même sous les yeux de ce grand homme que la fortune de la France a choisi pour fixer la destinée de l'état ébranlé par les malheurs publics : son génie n'est point borné par les mers qui nous séparent de notre patrie ; il subsiste encore au milieu devons; il vogs anime, il vous excite à la valeur, à la confiance en vos chefs sans laquelle la valeur est inutile, à toutes les vertus guerrières dont il vous a laissé tant et de si glorieux exemples. Puissent les douceurs d'un gouvernement prospère couronner les efforts des Français! C'est alors, guerriers estimables, que vous jouirez des honneurs dus aux vrais citoyens; vous vous entretiendrez de cette contrée lointaine que vous avez deux fois conquise, et des armées innombrables que vous avez détruites, soit que la prévoyante audace de Bonaparte aille les chercher jusque dans la Syrie, soit que Finvinci-

ble courage de Kléber les dissipe dans le cœur même de rÉgypte. Que de glorieux et touchants souvenirs vous aurez à reporter dans le sein de vos'famillesl Puissent-elles jouir d'un bonheur qui adoucisse Tamertume de vos regrets I Vous mêlerez souvent à vos récits le nom chéri de Kléber ; vous ne le prononcerez jamais sans être attendris, et vous direz : Il était Fami et le compagnon des soldats, il ménageait leur sang, il diminuait leurs souffrances. *

a II est vrai qu'il s'entretenait chaque jour des peines de Tarmée, et ne songeait qu'aux moyens de les faire cesser. Combien n'a-t-il pas été tourmenté par les relards alors inévitable^ de la solde militaire! Indépendamment des contributions extraordinaires, objet des seuls ordres sévères qu'il ait jamais donnés, il s'est appliqué à régler les finances, et vous connaissiez les succès de ses soins. II en a confié la gestion à des mains pures et désignées par l'estime publique. 11 méditait une organisation générale qui embrassât toutes les parties du gouvernement. La mort l'a interrompu brusquement au milieu de cet utile projet. Il laisse une mémoire chère à tous les gens de bien : personne ne désirait plus et ne méritait mieux d'être aimé. Il s'attachait de plus en plus à ses anciens amis, parce qu'ils lui offraient des qualités semblables aux siennes. Leur juste douleur trouvera du moins quelque consolation dans l'estime de l'armée et l'unanimité de nos regrets.

c< Réunissez donc tous vos hommages, car vous ne composez qu'une seule -famille, guerriers que votre pays a appelés à sa défense; vous tous. Français, qu'un sort commun rassemble sur cette terre étrangère, vos hommages s'adressent aussi, dans cette journée, aux braves qui dans les champs de la Syrie, d'Aboukyr et d'Héliopolis,

ont tourné vers la France leurs derniers regards et leurs dernières pensées.

« Soyez honoré, dans ces obsèques, vous qu'une amitié particulière unissait à Kléber, ô Caffarelli, modèle de désintéressement et de vertus, si compatissant pour les autres, si stoïque pour vous-même.

« Et vous, Kléber, objet illustre et dirai-je infortuné de cette cérémonie qui n'est suivie d'aucune autre, reposez en paix, ombre magnanime et chérie, au milieu des monuments de la gloire et des arts ! Habitez une terre si longtemps célèbre ; que votre nom s'unisse à ceux de Germa nicus , de Titus, de Pompée et de tant de grands capitaines et de sages qui ont laissé, ainsi que vous, dans cette contrée d'immortels souvenirs. »

Un recueillement religieux succéda un instant aux émotions vives et profondes qu'avait produites l'orateur.

Courrier de PÉgypte.

Le 1 1 brumaire an IX eut lieu la cérémonie funèbre en l'honneur du général Desaix. Les troupes prirent les armes et se rendirent dans la plaine de Qaubbéh, où elles furent placées par des officiers de l'état-major sur le terrain qu'elles devaient occuper.

Les officiers supérieurs se rendirent ensuite avec le général en chef vers le cénotaphe qu'on avait élevé à l'est du dôme de la Qaubbéh, et ce fut au pied de ce cénotaphe que fut prononcé l'éloge funèbre suivant par le citoyen Fourier, secrétaire perpétuel de l'Institut.

a Français,

« La voix de la patrie éplorée vient encore une fois se faire entendre ; elle prononce, au milieu de ce deuil trioni-

pha), le nom de Desaix, général de division dans les armées de la république. Il parut tout à coup en Italie dans l'un des plus grands événements de la guerre, où il semblait qu'il vint représenter l'armée d'Egypte ; il eut l'honneur de commencer la victoire, et aussitôt après il expira sur le champ de bataille.

« La vertu n'eul jamais de titres plus évident à l'admiration et aux regrets. Desaix fut grand dans un temps fertile en actions extraordinaires, où l'intrépidité est une qualité nationale qui ne distingue personne. Il servit souvent de modèle, et eut plutôt des imitateurs que des rivaux. Gomme sa modestie lui réconciliait sur-le-champ ceux que sa supériorité pouvait offenser, il n'excita jamais l'envie; bonheur rare, dont peu de grands hommes ont joui, et que la fortune accorde à quelques-uns comme une prérogative naturelle.

« On e0t porté à croire que, puisqu'il était homme, il ne fut point exempt de défauts ; mais s'il en eut, ils échapperont à l'impartialité de l'histoire. On n'a connu de lui que des qualités estimables et de nobles sentiments. La simplicité et la bonté étaient ses habitudes naturelles. Il ne se montrait extraordinaire que dans les grandes circonstances ; on le voyait intrépide à la tète des avantgardes, infatigable et opiniâtre dans les marches, terrible dans la déroute de l'ennemi. Le reste de sa vie coulait uniformément, et il ne conservait de sa grandeur que l'élévation des vues et du caractère.

«Il s'appliquait, dans les loisirs que lui laissait la guerre, à devenir utile pendant la paix : c'est dans ces temps plus calmes qu'il s'exerçait aux vertus civiles, s'efforcant pour ainsi dire de se confondre dans la foule des gens de bien.

(( La science du gouvernement était l'objet ordinaire de

ses études ; mais une pente naturelle le ramenait au récit des faits militaires. Qui fut plus sensible que lui à l'honneur du nom français? Quel tribut -d'admiration ne paierait-il point aujourd'hui à l'armée d'Egypte dont l'héroïque constance répond à l'attente de la patrie, sous les yeux du monde entier? Il fut heureux du moins en ce qu'il n'a connu que les triomphes de cette armée; il n'a point eu la douleur d'apprendre le crime qui lui a enlevé un chef illustre et chéri.

c( Desaix connaissait les moindres détails de toutes les actions d'éclat; et lorsque la fortune lui avait refusé de participer à une vietoire, il fallait du moins qu'il vît le champ de bataille; il semblait qu'il devait concourir à tout ce qui se faisait de grand et d'utile. Il eût envié de pouvoir, dans le même temps, porter nos armes au delà du Rhin, disperser les Ottomans à Héliopolis, et vaincre à Marengo ; il aurait voulu être le contemporain de tous les héros. * '

« L'admiration, l'amitié et le désir d'obtenir, en l'imitant, une gloire immortelle, l'unissaient au premier général de l'armée d'Orient, qui lui accorda l'honneur de conquérir le Sald. Desaix fit jouir de la paix la plus profonde le pays où il porta nos armes. Homme sensible et guerrier philosophe, il regardait le bonheur de civiliser comme le seul prix digne de la victoire ; il pensait que l'on doit des respects à tous les peuples, de quelque manière qu'on arrive sur leur territoire. Il avait repoussé les Mameloucks au delà des déserts et des rochers de Syône. Dès ce moment, il n'y eut plus de conquérant dans la Haute-Egypte, et il eût été difficile de reconnaître s'il était le vainqueur, ou s'il n'était point un ancien ami à qui les habitants donnaient une honorable hospitalité.

a Les lettres qui ne perdent jamais le souvenir de ce

qu'on a fait pour elles, ne laisseront point effacer sa mémoire; il les aimait, il lésa servies, elles lui doivent cette sécurité inaccoutumée avec laquelle on a observé les monuments de l'ancienne Egypte, dans les lieux où jusques avant lui l'âme était partagée entre l'admiration et le sentiment du péril de la vie.

« Je ne rapporterai pas les traitements injustes qu'il éprouva de la part des ennemis, lors de son passage en Europe; il n'est pas toujours donné aux âmes communes de pouvoir offenser un grand homme, et leurs injures ne l'ont pas atteint.

a Les triomphes des armées françaises étaient tous présents à sa mémoire ; et l'âme remplie de tant de souvenirs, il pensait que l'on distinguerait difficilement ses propres actions parmi cette multitude de faits éclatants qui se trouvent accumulés et pressés dans le court intervalle de quelques années; il craignait de n'avoir point assez fait pour vivre dans la postérité : ses regrets sont un hommage rendu â la gloire militaire de son siècle et surtout au héros qu'il avait choisi pour modèle. Desaix pensa que toutes les places de l'immortalité étaient occupées par ses contemporains, et n'osa reconnaître la sienne. Mais l'histoire ne manquera point à ses vertus. Son nom a retenti sur les rives du Rhin ; il a été porté jusqu'aux rochers de la Nuhie qui marquent les anciennes limites de l'empire romain ; il est écrit en lettres immortelles sur la terre de Marengo, il est consacré par la douleur de la patrie et la reconnaissance empressée de tous les bons citoyens.

a Si Desaix venait à paraître au milieu de vous avec cet extérieur simple et modeste qui convenait si bien à cette âme extraordinaire, il vous dirait : « mes amis et mes a compagnons d'armes, j'ai contemplé votre gloire, et j'ai « craint d'être oublié. Reprenez tous ces lauriers que vous

$4 nuGXE!ns liîtériius.

« rt^Tua iépn^er «or ma tombe : îk rom appartiennent, et « cV*»t voiwi qoe «» insmplion? hoîi»>rent- Je tous refon- « nais, ^^ueiTÎer? qui illustrâtes la retraite de la Bavière, et « TOfM qui eoncourûtes à la défense de Kehl; vainqueurs «r d'Italie, j'ai vu sans regret couler mon sang dans une u coiitr/re remplie de vos souvenirs ; et vous qui marebâtes « aver; moi dan» le Saïd , tous les succès que vous m'attf tribuez sont le prix de vos travaux et de votre cou- « rage. »

u Tek furent, citoyens, les vrais sentiments de ce grand homme de guerre ; il pensait avee raison que les monuments qui perpétuent la mémoire des généraux sont des titres de gloire pour les soldats. C'est ainsi que la patrie élève des autels à beaucoup de vertus ignorées. £lle n'honore point un seul homme lorsqu'elle assemble les trophées d'un guerrier illustre; elle célèbre moins son nom que ses grandes actions, et les mômes hommages s'adressent à tous ceux qui ont concouru aux services éclatants qu'il a rendus. »

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