III
ma relégatioDy j'écrivis à votre exceUence : Ce n'est plus un asile en France, ce sont des passeports pour rAngleterre que je demande au gouvernement français. Je ne reçus point de réponse, et vous aviez sans doute, monseigneur, oublié ma lettre et ma réclamation, lorsque vous fîtes entendre à la tribune les paroles que j'ai citées.
<c Ces faits, qui ne me concernent pas seul, et qui me sont à peu près communs avec MM. Muschietti et Calvetti, mes compatriotes , arrêtés en même temps que moi » et relégués avec moi , sont connus de votre excellence, et pourraient être au besoin prouvés par des documents au» thentiques. Je conserve précieusement Tarrèt de la cour royale de Paris, comme un monument de la protection que mon innocence a trouvée auprésde la magistrature française.
a Maintenant, monseigneur, je demande si nous avons été traités en France avec justice ou avec injustice, avec bienveillance ou avec malveillance ; si nous y sommes protégés ou si nous sommes opprimés ? Nous n'avons pas été envoyés à l'échafaud dressé à Turin pour les auteurs de la révolution de mars 1821; jamais un ministre n'oserait présenter une pareille mesure à la signature d'un fils de Henri IV. Mais nous sommes retenus en France malgré nous, nous sommes privés de notre liberté, malgré notre innocence solennellement reconnue par les tribunaux du royaume; en un mot, ce n'est pas l'hospitalité qui nous est accordée, c'est une prison» Il faudrait que nous l'eussions demandée, monseigneur; alors seulement les paroles de votre excellence seraient irréprochables. Pour moi, ce que j'ai demandé, ce que je demande encore, ce sont des passeports ou l'hospitalité sans conditions odieuses, et je le demande publiquement, dans l'intérêt de la vérité et dans celui de ma dignité personnelle. II faut que l'on sache qu'il n'est pas vrai qu'elle nous inspire de
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lA reconnaissance. Monseigneur, quand l'Europe nous serait fermée, nous irions dans un autre hémisphère plutôt que de nous résigner à un asile aussi peu honorable ; mais nous n'en sommes point réduits à cette extrémité. Plusieurs de nos malheureux compatriotes vivent en paix sous la protection de la vieille Angleterre, et un plus grand nombre a trouvé au delà des Pyrénées une nation généreuse qui, oubliant en quelque sorte ses propres calamités, les a comblés de ses bienfaits.
« D'après tout ce que je viens de dire, monseigneur, l'on pourra juger si la France est un asile pour le malheur; et je n'aurais rien à ajouter si votre excellence ne nous avait appliqué l'expression de malheur mérité. Le nom de l'illustre citoyen qui a proclamé le premier la maxime à laquelle votre excellence fait allusion, sera toujours prononcé avec respect par les gens de bien de tous les pays; mais l'application ne saurait nous regarder; elle ne regarde point des hommes qui n'ont pris les armes que dans l'espoir, malheureusement déçu, d'assurer Tindépendance de la couronne et de la patrie, et de légitimer par des institutions politiques le gouvernement d'une famille qui leur était chère ; des hommes qui, lorsque le pouvoir s'était concentré momentanément dans leurs mains par la force des circonstam^s, et au milieu des plus grands dangers, n'ont opprimé personne.
Je n'ai parlé qu'en mon propre nom, monseigneur ; mais j'ose croire qu'aucun des Italiens réfugiés en France ne voudra me démentir. Il n'en est pas un qui sache transiger avec la vérité, ni avec l'honneur. — Je suis avec respect, monseigneur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Le comte de SANTA-ROSA. » Alençon, le 14 août 1822.
On conçoit que ce noble et fier langage dut irriter la police de la congrégation. Bientôt un arrêté du minisire de rintérieur transféra Santa-Rosa d'Âlençon à Bourges, aggravant ainsi sa situation et le poussant à quitter à tout prix la France, où il n'espérait plus une hospitalité supportable.
Mais je reprends ma narration à mon départ d'Alençon et à mon retour à Paris, le 12 du mois d*août. Voici les fragments de notre correspondance pendant le mois d*août et le mois de septembre.
Alençon, 14 août.
« J'attends avec une impatience dont tu peux te faire une idée des nouvelles de ton voyage ; je t'ai bien recommandé à Dieu. Depuis longtemps je n'avais si vivement senti sa présence dans mon cœur. J'ai appelé sur toi toutes les l)énédictions du ciel; qu'il te protège, qu'il te donne la force de supporter le bonheur comme le malheur; tout vient de lui, tu le sais bien. — Écris-moi deux mots de Laenneck et de Platon ; si le premier n'est pas trop mécontent de ton état, tant mieux; s'il faisait la grimace, souviens-toi qu'il n'est qu'un homme : espère et surtout espère en toi. Homme si aimé par tes amis, tu ofienses Dieu si tu contemples ton existence d'un œil sombre; il est de cruelles, d'am^^ douleurs que tu ne connais pas et qui font l'effet d'un poison lent. L'organisation de mon corps ne s'en est pas ressentie : elle est si forte 1 mais l'âme Mais il vaut mieux parler d'autre chose et revenir au matériel de la vie. Voici la lettre à M. G)rbière ; elle est un peu forte, mais la vérité est la vérité. L'original partira demain par la voie du préfet à qui je le remettrai moi-même.
a Ma pensée est trop occupée des suites de ma démarche pour me permettre de continuer tranquillement mes études. L'orgueilleux La Mennais ne me fait aucun bien ; j'aime mieux ma chère église catholique, quand je la défends au nom de la raison, non pas contre la bonne philosophie, mais contre la mauvaise. Ce superbe sceptique me repou^ au lieu de m'attirer. Bonald est un tout autre homme ; c'est une tête très-pensante, mais il pousse ses idées systématiques jusqu'à l'extravagance, et tient très-peu de compte des faits, quoiqu'il les cite beaucoup. »
Alençon, $0 août.
fi Je suis très'-satisfoit d'avoir fait mon devoir et
j'en attends les résultats avec une tranquillité parfaite. Si quelque journal ministériel ou filtra faisait quelque article contre moi ou sur ma lettre, réponds toi-même si tu le juges convenab^, et comme tu le jugeras convenable. Au cas que tu voies un nuage sérieux se former sur ma tête, je suis prêt à passer en Angleterre à la minute; règle-toi en conséquence et dis-le à Fabvier. Mais si ^ comme je l'espère, on prend le sage parti de recevoir mes démentis en silence > je resterai dans notre chère France, qui, toute coupable qu'elle est, m'attache par je ne sais quel charme.
« Hier j'ai été faire Une petite promenade autour d'Alençon ; j'ai salué le soleil couchant pour toi. cher ami, tu me manques bien I Quelle divinité nous a réunis I Je t'ai vu, je t'ai aimé; et que je l'ai bien senti le jour de ton départ d'ici I Te souviens-tu avec quelle rapidité s'est formée notre si confiante amitié? il ,faut qu'elle nous donne de beaux jours. J'aurais besoin de te savoir heureux, tran-
quille, serein. J*ai de la foi en toi ; aussi, je te désire heureux, un peu par égoïsme. Heureux, tu t'occuperas avec plus de succès d'adoucir mes profonds chagrins. Ne va pas, par une coupable pitié, diminuer d'un seul degré, du moindre degré, cet abandon si vif et si vrai que tu as avec moi. Je ne m'y tromperais pas, et cela me rendrait réellement malheureux. Tu es mon dernier attachement de cœur »
AleoçoD, 94 août.
c( Mon travail avance, tout le plan du livre est arrêté ; le titre sera : De la Liberté et de ses rapports avec les fwines de gouvernement. Bientôt je mettrai la main à l'œuvre ; mais à présent, je ne pense qu'au congrès de Vérone. Tu vois qu'il n'est plus douteux. C'est un devoir pour moi de signaler à l'Europe ce que va faire ce nouveau congrès particulièrement en ce qui regarde l'Italie. »
Bourges, 6 septembre.
« Eh bien I me voici à Bourges. Combien ce voyage m'a été pénible ! mais je veux m'efforcer de n'y plus penser. Le préfet, comte de Juigné , m'a reçu avec politesse, mais m'a avoué qu'il avait des instructions très-sévères sur moi, et il m'a renvoyé au maire, qui m'a témoigné avec beaucoup d'honnêteté son désir d'adoucir ma situation. En venant au fait, j'ai été très-mécontent de sa proposition : «Je compte avoir votre parole d'honneur comme celle de ces messieurs. )> Car j'ai trouvé ici quatre autres réfugiés, MM. de Saint-Michel, de Baronis, de Palma et Garda ; sans quoi il me dit qu'il serait obligé de me donner la ville pour prison, à la lettre, de me faire surveiller sans cesse,
de me gêner, ^e m'inlerdire jusqu'aux promenades, parce qu'elles sont extra miiros; en un mol, il m'arracha en quelque sorte celte parole d'honneur. Je la lui ai donnée pour dix jours, afin de pouvoir m'orienter un peu, après quoi je verrai. Ma situation est donc empirée, comme tu vois, et j'en suis à regretter Alençon vingt fois par jour. — Enfin me voilà installé dans une chambre bien modeste, ayant un petit cabinet où je travaillerai, chez de braves gens bien tranquilles, à \^u près dans le genre de mes hôtes d'Alençon. — Que me conseilles-tu pour mon fils? j'ai bien envie de le faire venir. Si tu n'y vois pas d'objection sérieuse, envoie la lettre que je t'adressai d'Alençon pour ma femme. Mettons les choses au pis, et que je sois relégué dans une ville de Hongrie ou de Bohême ; si mon fils veut me suivre, il pourra seul m'aidera supporter une horrible existence. Mon ami, envoie la lettre ; mon cœur est ici dans une solitude déchirante. Oui, si tu n'as pas de raison grave à m'opposer, envoie ma lettre, et que je ne meure pas sans avoir encore un moment de bonheur. J'écris à ma femme qu'à la réception de la lettre qu'elle recevra par la voie que je t'ai indiquée, elle fasse partir mon fils pour Lyon, où elle l'adressera à quelque négociant; il y en a tant qui correspondent avec Turin I de Lyon à Paris, ce n'est qu'un voyage de deux jours.
« Je ne t'ai rien dit de Bourges ; rien n'y est remarquable sauf la cathédrale, qui est une grande et très-belle église gothique. Mais le sanctuaire réservé aux prêtres ne laisse pas approcher de l'autel. Vos prêtres français tiennent les chrétiens trop éloignés de Dieu ; ils s'en repentiront un jour.
« Et l'argument du Phédoriy qu'est-il devenu? Te rappelles-tu ce jour qui fut consacré tout entier à lire ces pages écrites au milieu de tant de douleurs de Tâme et du
corps? Elles m'appartiennent, ou plutôt je leur appartiens^etc. y>
Bourges, 15 septembre.
a mon ami, que nous sommes malheureux de
n'être que de pauvres philosophes! Pour moi le prolongemont de Texistence n'est qu'un espoir, un désir ardent, une prière fervente. Je voudrais avoir les vertus et la foi de ma mère. Raisonner, c'est douter; douter, c'est souffrir; la foi est une espèce de miracle ; lorsqu'elle est forte, lorsqu'elle est vraie, qu'elle donne de bonheur I Combien de fois, dans mon cabinet, je lève les yeux au ciel, et je demande à Dieu de me révéler, et surtout de me donner l'immortalitél
« J'ai un cabinet, et j'y passe la plus grande partie de ma journée, d'abord de huit à onze heures; ensuite je sors pour déjeuner avec mes camarades. Je fais quelquefois un tour au jardin de l'évécbé : je rentre à une heure ou un pou plus tard, et je travaille jusqu'à cinq. Je dîne seul en dix ou douze minutes, et je vais chercher une promenade avec le cœur presque serein ; mais je ne trouve que des oaux dormantes, des champs pierreux, quelquefois un peu do goxon sous une rangée de noyers, et alors je m'assieds cl jo lis en m'intorrompant souvent pour méditer ou pour nWur. Tu as bien embelli ma promenade d'avant-hier. Je Tai commencée en t'écrivant dans ma tôte une lettre charmante. U ne m'en est rien resté ou presque rien ; mais j'ai ou une heure qui m'a rappelé ma vie de dix^buit ans, et je te l'ai duo, mon bon ami. Cela ne te fait-il pas plaisir el n'aimes-tu pas que je te le dise?
(( J'ai toujours le projet d'écrire sur le congrès de Vérone. En attendant» je continue mes lectures, et j'ai corn-
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mencé à jeter sur le papier les idées fondamentales de Touvrage qui est ma pensée habituelle. Plus j'avance, plus je pénètre, et plus je vois les ombres grandir autour de moi. Bonald a des choses profondes et admirables; il en a d'autres qui font sourire de pitié ou qui excitent Tindignation. Bonald et Tracy sont d'accord pour déprécier les anciensy ces anciens à qui nous devons tant, et dont les reliques vénérables ont renouvelé la civilisation qui avait péri. Le christianisme a peut-^tre empêché qu'elle ne s'abimâttout à fait au milieu des barbares; mais sa renaissance est due aux anciens. Maintenant nous bafouons nos maîtres, et nous nous proclamons sages, éclairés, grands, lorsqu'il se passe autour de nous tant de choses qui devraient nous humilier 11 me parait nécessaire, et d'ailleurs radicalement vrai, d'établir une différence essentielle entre l'utilité générale et l'utilité individuelle. L'utilité générale que j'appelle aussi pour me l'expliquer à moimême, égalité de la liberté, doit être le but des lois. Cette utilité générale est aussi le bonheur, et le plus grand bonheur de tous les individus. Le bonheur est de faire ce qu'on veut. Pour que tous l'aient, il faut ne rien faire de nuisible à autrui. Le développement des droits de l'homme est le but du législateur, comme l'enseignement du Décalogue est le but du prêtre. Dieu est le centre de tout cela. La soumission du* fort aux lois qui protègent le faible ne peut pas s'expliquer sans Dieu. La liberté de tous ne peut exister que dans l'état social. A quelles conditions? comment? La première chose est de mettre la liberté au-dessus du pouvoir de la majorité. C'est ce que Rousseau n'a nullement fait. Certes on ne peut pas l'y mettre tout entière, car il n'y aurait pas d'existence sociale possible. Mais pour les garanties principales de l'individu, ou, en d'autres termes, quant à la portion la plus précieuse de la liberté,
je pense qu'elle ne peut pas être livrée à la discrétion de la majorité. Il reste à celle-ci les lois constitutionnelles et les lois administratives. J'appellerais lois sodales celles qui délimitent Texercice de la liberté de chaque individu pour rassurer à tous. Qu'on les appelle droits, devoirs, garanties, n'importe. Les droits peuvent se traduire par les devoirs, €$ vice verta. »
Bourges, f 1 septembre.
« Aujoardhui, le préfet m'a envoyé ehercher, et m'a demandé si j'étais toujours dans l'intention de me rendre en Angleterre, a Le ministre m'a chargé de vous faire cette « question, et de vous demander si dans ce cas vous prête ferez vous embarquer à Calais ou à Boulogne. » Je répondis que je ne pouvais désirer de rester en France qu'autant que je jouirais d'une entière liberté; que si cela ne m'était point accordé, j'acceptais avec empressement des passeports pour l'Angleterre. Je priai ensuite le préfet de demander pour moi la faculté de me rendre à Calais sans l'escorte d'un gendarme, offrant ma parole d'honneur de suivre la route qu'on me prescrirait. Le préfet a répondu ce soir au ministre, et probablement dans cinq ou six jours l'ordre ou la permission de partir arrivera.
« Tu sens bien que je ne pouvais faire d'autre réponse honorable que celle que j'ai faite. Je dirai donc adieu à la France, à ton pays,, mais je n'y renonce point. La société européenne aura quelques années de calme. Peut-être l'inquiétude qu'inspire si mal à propos ma personne à certains esprits s'évanouira-t-elle. Je reviendrai alors te voir^ et probablement m'élablir auprès de toi, dans la capitale de l'Europe. J'ai besoin de cette espérance. — Tu le vois* mon ami, c'est la Providence qui me conduit par la main
BÂNTÀ-ROSÀ. d99
en Angleterre ; il faut céder. J'ai le cœur tranquille, il n'y a plus lieu à doute, à perplexité, et c'est le seul état qui me prive de la moitié de mes forces... »
Bourges, 97 septembre.
«... J'étais tout préparé pour mon hiver à Bourges; mais je t'avoue que la pensée de ravoir ma liberté me touche infiniment. Je te prie de me procurer, si cela est en ton pouvoir, quelques lettres pour Londres...
« mon ami, je vais en Angleterre avec le cœur tranquille, parce que je m'y vois, pour ainsi dire, poussé par les circonstances où je me trouve, et où je me suis placé par une conduite dont tu connais les détails. Mais je n'y vais point avec le cœur gai : je te laisse en France. Ton nom dans la balance l'eût toujours fait pencher de ce côtéci du détroit ; jnais ma position est claire : ou libre en France et à Paris,par conséquent au comble de mes vœux, ou en Angleterre. Il n'y a pas d'intermédiaire possible ni convenable. »
Bourges, !«' octobre.
a Je pars demain à midi. M. Franchet a répondu qu'il ne permettrait pas que je me rendisse à Calais sans escorte. J'aurai donc un gendarme. Je passe par Orléans et Paris. C'est après-demain, entre cinq heures et demie e( sept heures du soir que j'arriverai à Paris. J'ai promis de ne rester à Paris que le temps nécessaire pour passer, en quelque sorte, d'une diligence à l'autre. J'aurai à peine le temps de te serrer la main et de t'embrasser.
« Je suis tranquille, parce que ma résolution était commandée par ma situation ; mais je sens au fond du cœur une tristesse mêlée d'inquiétude. Je suis sûr de regretter
Alençon plus d'une fois ; mais c est la Providence qui me pousse en Angleterre, et j'obéis... Mon ami, tu es une grande partie de mon existence morale. Si tu savais avec quel serrement de cœur je t'écris 1 II y a bien peu de personnes, non, je crois qu'il n'y en a qu'une sur la terre à qui j'écrive avec plus d'émotion qu'à toi. »
Santa-Rosa avait raison; nous pûmes à peine nous voir quelques minutes à son passage à Paris. Il lui fut permis de se rendre chez moi avec un gendarme, et ce fut devant ce gendarme que nous nous fîmes des adieux qui devaient être éternels. Sans doute ni lui ni moi nous n'en n'avions pas le pressentiment distinct; lui, il était soutenu par la pensée d'accomplir un devoir ; moi, j'avais peur de céder à une sorte d'égoïsme en le retenant en France, au milieu des ombrages et des tracasseries de la police ; et pourtant un instinct secret remplit pour moi d'une amertume inexprimable cette heure fatale où il me sembla que je le perdais pour toujours. Nous échangeâmes à peine quelques paroles, et je le reconduisis silencieusement à la diligence qui l'emporta loin de moi. JBientôt il avait quitté la Franpe pour laquelle il était fait, et il était comme perdu dans cet immense désert de Londres, sans fortune, sans ressource, sans un seul ami véritable, lui qui ne savait vivre que pour aimer ou pour agir. Après les premiers moments d'activité inquiète pour se créer une situation supportable, l'infortuné tomba bientôt dans une mélancolie profonde dont il sortait quelque temps pour y retomber bientôt, jusqu'à ce qu'enfin l'ennui de cette vie, ou solitaire ou dissipée, le conduisit à la résolution magnanime et funeste qui le ramena un moment avec quelque éclat sur la scène du monde avant (fu'il en disparut à jamais.
Pendant le séjour de Santa-Hosii en Angleterre notre
correspondance ne cessa pas d'être intime , sérieuse et tendre, comme elle Tavait toujours été; mais elle est né* cessairement très-monotone, uniquement remplie de sentiments affectueux, de projets avortés, d'espérances déçues, triste tableau que je veux m'épargner à moi-même ; aussi ne citerai-je que de rares fragments des lettres de Santa-Rosa pour donner une idée de sa situation intérieure.
Londres, 26 novembre 1852.
« ... Il faut cependant que je te dise les raisons de mon silence, ou plutôt que je te prouve que je n'ai pas cessé de penser beaucoup à toi. La meilleure manière de le prouver serait de t'envoyer trois lettres que j'ai commencées et que j'ai ensuite déchirées dans un mouvement, non d'impatience, mais d'amitié. Elles t'auraient réellement affligé. Je t'y parlaisd'un ton si sombre de mon abattement et de ma tristesse intérieure, qu'il y aurait eu de la cruauté à te les envoyer, persuadé, comme je le suis, comme je le serai toujours, de la profondeur de ton sentiment pour moi... Ne va pas trop t'alarmer, ou plutôt alarme-toi sérieusement, toi qui sais et qui sens que toute la vie est dans l'existence intérieure. J'ai eu des journées où je me suis cru réellement perdu. Bon Dieu ! n'est-ce pas là se sentir mourir? Au fond, je n'ai rien à reprocher à l'Angleterre, mais à mon genre de vie. Faire des visites, en recevoir; des courses insignifiantes d'un bout de la ville à l'autre ; la nécessité d'apprendre l'anglais, et une répugnance décidée à m'en donner la peine; un avenir inquiétant, si je ne me sers pas de mes facultés ; des dépenses bien au-dessus de mes moyens, etc. Mon écrit sur le congrès de Vérone m'occupe presque continuellement la pensée, lorsque je peux penser. J'en ai déjà écrit bien des pages dans ma t^te sur
40t FKJIGXENTS LITTÉRAIRES.
los trolloirs île Laiulres. J'espère que ce petit ouvrage sera ulile. Jo TiVrinii on français; je le ferai traduire en anglais 9<in» q^ril mVn coâte rien, et je le publierai ici; alors je iVuM^rnii une copte de mon manuscrit, en t'autorisant à n^ninchor et à nuHlitier tout ce qui effraierait un libraire pïirii$it(«n. Mali^r^ la modération qui guidera toujours ma plunu\ il est im|)0^ible que j'oublie en écrivant que je suis on Anglclorn\ Comnio je mettrai mon nom à cet écrit, il |HUirnï, s*il nnissil, me donner un commenoement de n'^pulalion qui sufllra jVMir quadrupler le prix de mes travaux. Je \*îiis uuMln* la tuain à Pœuvre aussitôt que le congrt^s do Wn>uo aun\ publie une déclaration. C'est nécessjùnMuont lo (x>inl do dôprt. Je vais maintenant te parler dt\s connînssanc*»$ quo j'ai feiles à Londres.
« Jo moL< en pn^nière ligne M. James Mackintosh, mombrtM>hiïr du pj^rlomonl, In^au-frère deSismondi et de Jolfn\\, principal rtMacleur de la Rente d'Edimbourg. Tne instruction qui m'a paru immense, une philosophie politique tros-ik*lairve, caractérisent M. Mackintosh, si je puis en juger. Au reste, sa réputation en Angleterre est trés-avantageusement établie. Il parle le français plutôt bioî) que facilement ; il connaît beaucoup Paris. Tu sais peut-être qu'il a défendu votre révolution contre Burke, et sa voix s'est constamment élevée dans le "parlement en faveur de cause de l'indépendance des nations et des améliorations sociales. M. Austin et sa famille, jeune avocat encore obscur, mais tête Jrès-i^ensante, disciple de M. Bentham, que lui et sa femme connaissent particulièrement. Celle-ci est une personne d'un excellent caractère, prodigieusement instruite pour une femme, mais n'en étant pas moins aimable. Elle veut bien me donner quelques leçons d'anglais, dont je profite peu, malgré l'attrait que pourraient offrir les leçons d'une fenune de vingt-
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sept à vingt-huk, d'une figure très-agréable. C'est ^ une connaissance intéressante que je cultiverai avec soin. Quant à M. Bentham , la bizarrerie de son caractère et la difficulté de rapprocher sont des choses connues ici. M. Bowring est son favori; mais j*ai encore très-peu vu M. Bowring. j'espère voir sous peu M. Wilberforce et M. Brougham. J'ai reçu quelques invitations de plusieurs radicaux ; mai^ il ne convient pas de me montrer dans un rapport trop intime avec le parti radical exalté »
10 décembre 1825.
a J'ai reçu des nouvelles de ma femme ; elle et nos enfants se portent à merveille; mais mon aine Théodore m'inquiète, il a besoin d'instruction^ de surveillance; il a besoin de son père en un mot, et cependant il m'est impossible de l'appeler auprès de moi. Mes faibles ressources s'épuisent rapidement... »
S5 décembre.
«... Que je craignais avec raison l'Angleterre! mais je ne l'en estime pas moins... »
13 février 1828.
« .... Je ne pense pas du tout au Portugal ni à l'Espagne, où Collegno est allé. Mes principes politiques ne m'y appellent nullement.
« Tu me dis des douceurs, et je t'en remercie ; je les aime beaucoup. Il y ajuste un an que nous étions ensemble à Arcueil. Quelle douce vie j'y menais I Seulement
' La jeune et aimable femme dont parle ici Santa-Rosa, est devenue une des meilleures plumes de l'Angleterre. Son ouvrage le plus connu est celui qu'elle a consacré à Gœthe.
30 septembre.
« Je continue à travailler de la même manière, gagnant ma vie aux dépens de tous mes desseins. J'écris maintenant une esquisse de la littérature italienne. Le travail a grossi sous ma main. Le moyen de passer légèrement sur certains hommes et sur certaines époques ? En revoyant les vies aventureuses de Jordano Bruno, de Campanella, et de quelques autres de cette trempe, j'ai beaucoup pensé à toi. Et ce platonisme florentin, d'où il est sorti une vaillante et généreuse jeunesse, qui aurait sauvé la patrie si elle eût pu l'être , mais ils sauvèrent du moins l'honneur. Nous, Italiens du xix* siècle, nous n'avons pas même eu ce triste avantage. Il y a, mon ami, des pensées qui poursuivent un homme toute sa vie; tu me comprends et tu dois me plaindre. Que de reproches je me fais, et à quel prix je voudrais racheter ces trente jours de carrière politique marqués de tant d'erreurs I... Je vais avoir quarante ans ; j'ai beaucoup désiré le bonheur ; j'avais une immense faculté de le sentir. Mon amère destinée est venue à la traverse. J'ai cependant un avenir : j'ai des enfants, j'aime et j'estime leur mère; mes enfants me rendront heureux ou malheureux. Au reste, si je succombe à mes maux, je ne crains pas le vide, l'horrible néant auquel je ne veux ni ne peux croire, et que je repousse dès à présent et à jamais par volonté, par instinct, à défaut de démonstration positive. — Si j'écris, je mettrai ma conscience dans mes livres, et j'aurai aussi ma patrie devant les yeux ; le souvenir de ma mère sera aussi une divinité qui me commandera plus d'un sacrifice. Ce sentiment est un des mobiles de mon existence intérieure. Bien ou mal, cela est. Il m'est impossible d'appartenir tout entier aux nou-
velles mœurs ei à la nouvelle époque par cette raison toute puissante.
« Laisse-moi espérer sérieusement de te voir dans Tannée 1824. On ne te refusera pas obstinément un posseport. D'if i là, ou je me trompe, ou le gouvernement français sera devenu encore plus fort, ce qui ne peut manquer d'arriver, à moins qu'il ne fasse de grandes folies. Si on te surveille, on doit savoir que tu vis tout entier pour la philosophie. Ainsi on ne te refusera pas un passeport, et je t'embrasserai sur la plage anglaise, en dépit des Anglais oui ouvriront de grands yeux.
c< Ecrire des articles de journaux m'ennuie. Moi aussi je voudrais contribuer un peu à l'honneur de ce pauvre et malheureux pays, à qui j'ai sacrifié toutes les douceurs de l'existence. L'exemple glorieux de Manzoni doit emflammer tout Italien qui a un peu de c<eur et de talent. Berchet se porte bien, et paraît assez heureux. Il m'a promis de faire un bon nombre de romances semblables aux dernières ; s'il tient sa parole, il aura créé un genre. »
IS octobre.
(c Oui, mon ami, il me faut une certaine superstition dans ma vie intérieure dans mes affections ; ce qui vient de m'arriver m'y confirme. Aujourd'hui 18 octobre, jour où j'accomplis qu&rante ans et où je demeure renfermé, invisible, dans mon petit ermitage, méditant à mes malheurs, à mon avenir, m'entourant de mes plus chers souvenirs, de mes plus douces amitiés; aujourd'hui, dans ce moment même, on m'apporte ta lettre du 12 et ton Platon. Véritablement de race et de sang romain, j'en accepte l'augure, comme au temps de Camille et de Dontatus. J'ai pris la plume sur-le-champ pour te répondre
dans 66 premier momeDl de vie délieieuse. quelle ehose Qiystérieuse et divine que le cœur humain 1 combien je déplore les doctrines du matérialisme 1 J'y pensais quand ton Platon est arrivé. Nous croyons tous les deux au bien, à Tordre. La philosophie n'est pas de savoir beaucoup, mais de se placer haut. Sous ce seul rapport, je crois être philosophe malgré mon ignorance sur tant de choses. Adieu, je te laisse. Aujourd'hui je m'appartiens tout entiery et il faut que je t'aime comme je fois pour t'avoir écrit. Adieu encore. »
Ainsi s'écoula Tannée 1823. Celle de 1824 le trouva dans cet état, tantôt de découragement, tantôt d'exaltation que lui donnaient tour à tour et l'énergie de son âme et la misôre de sa position. Dans les premiers mois de 1824, ses lettres devinrent successivement plus rares, plus courtes et plus tristes; il luttait contre une pauvreté toujours croissante, se reprochant de demander des secours à sa famille, qui était elle-même trôs-génée, et ne pouvant suffire à ses besoins par un travail de journaliste pour lequel ^il n'était pas fait. Sa situation devint telle qu'il fallut prendre un parti décisif. Il se déterqiina à quitter Londres et à se retirer à Notthingham, où sous un autre nom que le sien, il gagna sa vie en donnant des leçons d'italien et de français. Adieu ses projets de grands ouvrages, ses rêves d'houneur et de bonheur 1 L'infortuné, à quarante ans, voyait sa vie s'anéantir dans une occupation honorable sans doute, mais sans terme et sans but. Il se découragea jusqu'à douter de l'avenir et de lui-môme. Pendant quelque temps il no m'écrivit plus. Il me fallut savoir par d'autres ce qu'il était devenu. Mais bientôt je fus entraîné moi-même dans les aventures les plus inattendues et les plus biurres. Dans une grande circonstance, M"*^ la du-
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ehesse de liontebello, ne pouvant aecompagner son fils atné en Allemagne, me pria de la remplacer. La noble veuve du maréchal Lannes ne pouvait s'adresser en vain à mon amitié, et dans le mois de septembre, je partis avec M. de Mpntebello pour Carlsbad. On sait ce qui arriva. Arrêté à Dresde , livré par la Saxe à la Prusse, jeté en prison à Berlin, mon refus de répondre à toute question venant d'un gouvernement étranger, avant que le gouvernement français eût intervenu, prolongea ma captivité, et je n'étais de retour à Paris que dans les premiers jours de mai 1826. Voici les deux lettres que j'y trouvai :
Nottingham, 96 août 18S4.
a Si je ne t'ai pas écrit jusqu'à ce moment-ci , tu sais pourquoi. Je n'osais pas paraître devant toi. Tu es pour moi une espèce de conscience ; peut-être, je tremble en te l'écrivant, mais il faut que je te dise toute la vérité, peut-être ne t'aurais-je plus 4crit et aurai&-je renoncé à l'amitié de l'homme que j'aime le plus sur la terre, et à qui je pense toutes les heures de ma vie, si je ne m'étais pas relevé du triste état où j'ai vécu depuis mon arrivée en Angleterre. Je ne m'en suis pas relevé par une résolution, mais bien par une action, par une action commencée et dont la suite ne dépend plus de moi. Mais quand cela n'aboutirait à rien, j'aurai le cœur déchargé d'un grand poids, et j'aurai retrouvé l'énergie morale que j'avais perdue. Aussitôt que je saurai le résultat de ma démarche, je te l'écrirai. — Tout me condamne, je le sais , mais si je péris, ô mon ami ! ce n'est pas de légères blessures. Mon cœur, avant l'époque de notre révolution, avait été cruellement déchiré ; j'ignore ce que je serais devenu, si la fièvre italienne ne m'avait saisi. Je me rendrai celte
M FRAGMENTS LTITÉRAIRES.
premier pas dans ma noble earrière, je m'arrêterai, je n'aurai plus la force d'avancer, je me laisserai tomber; vis, je t'en supplie, tu as à répondre de nous deux, car si je laisse éteindra le feu qui est encore dans mon sein, vivrai-je? — Est-ce vivre que se lever chaque matin pour se fuir soi.-méme jusqu'au soir? «^ Adieu, je t'embrasse avec le cœur rempli d'espoir. Je suis sûr que tu me par* donneras mon long silence. Dieu m'est témoin que je m'entretiens avec toi tous les jours. Je t'écris dans ma tête, je te vois, je t'écoute. Que ne donnerais-je pas pour deux sonaines passées avec toi ! Comme je me retrace avec complaisance nos promenades d'Alençon, et cet adieu de dix minutes à Paris ! Adieu encore, aime-moi toujours, car je suis toujours le même. »
Londres, 81 octobre 18)4.
ce Demain, mon ami, je pars pour la Grèce avec Collegno. Si tu as reçu la lettre que je t'ai écrite il y a environ six semaines, et que le comte Piosasco a dû te remet* tre à son arrivée à Paris, tu ne seras pas étonné de ma résolution. Il fallait, mon ami » que je sortisse de mon engourdissement par un moyen extraordinaire. Mon inaptitude à travailler venait de ce que mon âme avait la conscience d'un devoir à remplir encore dans la vie active. — J'ignore si je pourrai être utile; je suis préparé à toute sorte de difficulté, résigné à toute espèce de désagréments. Il le faut bien : songe que Bowring m'a déclaré que le comité anglais, ou du moins plusieurs de ses membres, désapprouvaient mon voyage. Je veux croire que leurs motifs sont droits. J'ignore s'ils sont fondés ; mais, dans tous les cas, pouvais-je, devais-je retirer ma parole ? les députés grecs seuls avaient le droit de me re-
ftAirrA-ROfiA. M
tenir, eux à qui j'avais offert mes services sans aneune condition. Ils ne Font point fait, et je pars.
a Mon ami, je n'avais point de sympathie pour l'Espagne, et je n'y suis point allé, puisque par ceh seul je n'y aurais été bon A rien. Je sens au contraire pour la Grèce un amour qui a quelque chose de solennel ; la patrie de Socrate, entends-tu bien? Le peuple grec est brave, il est bon, et bien des siècles d'esclavage n'ont pas pu dé* truire entièrement son beau caractère. Je le regarde d'ail* leurs comme un peuple frère. Dans tous les âges, l'Italie et la Grèce ont entremêlé leurs destinées , et ne pouvant rien pour ma patrie, je considère presque comme un de* voir de consacrer à la Grèce quelques années de vigueur qui me restent encore. Je te le répèle, il est très-possible que mon espoir de faire quelque bien ne se réalise point. Mats dans cette supposition même , pourquoi ne pourrais-je pas vivre dans un coin de la Grèce, y travail* 1er pour moi? La pensée d'avoir fait un nouveau sacrifice à l'objet de mon culte, de ce culte qui seul est digne de la Divinité, m'aura rendu cette énergie morale sans laquelle la vie n'est qu'un songe insipide.
a Tu n'as pas répondu à la lettre dont je t'ai parlé. Dieu me préserve de penser que tu aies voulu me punir de mon silence en l'imitant I Écris-moi, maintenant, je t'en conjure. Fais^moi parvenir ta lettre i Napoli de Remanie, siège du gouvernement grec dans le Péloponèse. Cherches* en les moyens sans perdre de temps.
a J'emporte ton Platon. Je t'écrirai ma première lettre d'Athènes. Donne-moi tes ordres pour la patrie de tes maîtres et des miens.
< Tu me parleras de ta santé et avec détail, tu me diras que tu m'aimes toujours, que tu reconnais ton ami dans le sentiment qui lui a commandé ce voyage. Adieu, adieu.
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Bient/H lei pluj( funeste» nootrelleB nous airiTèrail do PMtffMUim, lAtk avaotagies de rarmée ^plieoiie étaient i'êrUiin%f la ré^intanee des Grecs mal eonemée. Tous les jtf^umaux s'accordaient à applaudir aux efforts de Santa- Rosa ; Tun d'eux annonça sa mort. Cette nouvelle, quel- Hm* tenifis détnentie, se confirma peu à peu, et à la fin de juillet j'ac>quis la triste certitude que Santa-Rosa n'était plus. IJAm de la I/df journal de Napoli de Romanie , après avoir rendu compte de la bataille qui avait eu lieu (lovant le \u*\\% Navarin, s\>xprimait ainsi sur la mort de
SAVrA-ROSA. 417
Santa-Rosa : « L'ami zélé des Grecs , le comte de Santa- Rosa, est tombé vaillamment dans cette bataille. La Grèce perd en lai un ami sincère de son indépendance et an officier expérimenté, dont les connaissances et l'activité lui auraient été d'une grande utilité dans la hitle actuelle. » Je reçus presque en même tem[)s une lettre de M. Orlando, du 21 juillet 1825, qui me confirmait cette triste nouvelle.
Ainsi tout doute était impossible ; je ne devais plus re>oir Santa-Rosa, et le roman de sa vie et de notre amitié était à jamais fini. Quand les premiers accès de la douleur furent passés, je m'occupai de rechereber avec soin tous les détails de sa conduite et de sa mort. Je ne pouvais mieux m'adresser qu'à M. de Collegno, son compatriote et son ami, qui l'avait aeoompagné en Grèce. J'obtins de lui la note suivante, dont la scrupuleuse exactitude ne peut être contestée par quiconque a la moindre connaissance du caractère et de l'esprit de M. de CoUegno.
« Santa-Rosa quitta Londres le t" novembre 1824, et les côtes d'Angleterre le 6.
a Le motif principal qui lui faisait quitter Notlingham parait avoir été l'état de nullité fbreée à laquelle il se voyait réduit. Santa-Rosa écrivait à cette éporjue a un de ses amis: Quando nhaun aniino finie, contiene oijerarf, scrivere, o morire.
a II avait offert aux députés du gouvernement grec à Londres d'aller en Grèce comme militaire. Il demandait d'y commander un bataillon. On lui répondit que le gouvernement grec serait très-heureux de l'employer d'une manière bien autrement imprirtante. On parlait de lui confier l'administration de la guerre ou l'administration des finances. Santa-Rosa partit porteur de lettres frao-
çaises et italiennes ouvertes^ remplies d'expressions on ne saurait plus flatteuses pour lui, et d'autres lettres cachetées en gr^. Des trois députés grecs qui se trouvaient à Londresy deux seulement favorisaient le voyage de Santa-Rosa. Le troisième, beau-frère du président Conduriotti, avait toujours paru s'y opposer.
« Quoi qu'il en soit , Santa-Rosa fut reçu froidement par le corps exécutif à son arrivée à Napoli de Romanief le 10 décembre. Après quinze jours, il se présenta de nouveau au secrétaire-général du gouvernement, Rodhios, pour savoir si , prenant en considération les lettres des députés grecs à Londres, on voulait l'employer d'une manière quelconque. On lui répondit qu'on verrait.
a Le 2 janvier 1825, il quitta Napoli de Romanie, prévenant le gouvernement qu'il attendrait. ses ordres à Athènes. Il visita Épidaure, l'île d'Égine, et le temple de Jupiter-Panhellénien, débarqua le 5 au soir au Pyrée, et arriva à Athènes le 6. Il consacra quelques jours à visiter les monuments de cette ville. Ayant trouvé sur une colonne du temple de Thésée le nom du comte de Yidua, il écrivit le sien à côté de celui de son ami, qui avait visité Athènes quelques années auparavant.
c( Le 14 janvier, il entreprit une excursion dans l'Attique pour visiter Marathon et le cap Sunium. Sur une colonne du temple de Minerve-Suniade , il écrivit son nom et celui de ses deux amis, Provana et Omato, de Turin, comme monument de leur triple amitié. A son retour à Athènes, il eut quelques accès de fièvre tierce qui l'affaiblirent beaucoup, et le confirmèrent dans l'idée de se fixer à Athènes plutôt que de retourner à Napoli de Romanie, dont l'air malsain aurait aggravé ou du moins prolongé sa maladie.
«i Odysseus, qui paraissait d'intelligence avec les Turcs,
SAIfTÀ-ROSA. 419
ayant menacé de s'emparer d'Athènes» Santa-Rosa contribua à en organisa la défense. Les Éphémérides d'Athènes parièrent de son enthousiasme et de son activité ; mais son importance cessa avec les menaces d'Odysseus» et Santa-Rosa quitta Athènes pour rejoindre ses amis à Napoli de Remanie.
c< A cette époque » on se préparait à entreprendre le siège de Fatras. Santa-Rosa, n'ayant jamais eu aucune réponse du corps exécutif à ses {Nremières offres de service, insista de nouveau pour foire partie de cette expédition. On lui répondit ce que son nom , trop connu , pouvait compromettre le gouvernement grec auprès de la sainte alliance, et que s'il voulait continuer à rester en Grèce» on le priait de le faire sous un autre nom que le sien» » sans qu'on lui offrit pour cela aucun emploi civil ni militaire.
« Ce fut en vain que ses amis voulurent lui représenter qu'il avait plus que rempli toutes les obligations qu'il pouvait avoir contractées envers les députés du gouvernement grec à Londres» envers ses amis» envers lui-même; qu'il ne devait rien et ne pouvait rien devoir à une nation qui n'osait pas ouvertement avouer ses services. Santa-Rosa partit de Napoli le 10 avril» babillé et armé en soldat grec» et sous le nom de De Rossi. U rejoignit le quartiergénéral à Tripolitza» et l'armée destinée à assiéger Fatras s'étant portée au secours de Navarin» il suivit le président à Leondari. Là» le prince Maurocordato se portant en avant pour reconnaître la position des armées et l'état de Navarin, Santa-Rosa demanda à le suivre. U prit part à l'affaire du 19 avril contre les troupes d'Ibrahim-Pacha» et entra le 21 dans Navarin.
K II avait constamment sur lui le portrait de ses enfants. Le 30, s'étant aperçu que quelques gouttes d'eau
avaieni pénétré entre le verre et la miniature^ il Touvrit, et voulant l'essuyer, il effaça à moitié la figure de Théodore. Cette accident TaSIigea amèrement. Il avoua à Cdlegno qu'il ne pouvait s'empêcher déconsidérer cela comme un mauvais présage, et le 21 il écrivait à Londres à un ami : Tu me riderai, tua sento dopo di cio ch'io nondeco piu rit)edere i miei /ig/i.
« Resté dans Navarin, où la faiblesse de la garnison empêchait de prendre l'offensive, il passa quinze jours à lire, à penser et i attendre la décision des événements. Ses dernières lectures furent Shakespeare, Davanzati, et les Chants de Tyrtée, de son ami Provana.
« Cependant l'armée grecque destinée à faire lever le siège s'était déhandée; la flotte grecque n'avait pu empêcher la flotte turque d'aborder à Modon. Le siéf^ qui avait paru se ralentir les derniers jours d'avril, était repris avec plus d'ardeur, la brèche était ouverte et praticable, l'ennemi logé a cent pas des murs. Les deux flottes combattaient tous les joursdevant le port, qui étaitencore occupé par une escadre grecque. Le 7 au soir, le vent ayant poussé les Grecs au nord, on craignit que les Turs ne cherchassent à s'emparer de l'île de Sphactérie qui couvre le port. Elle était occupée par mille hommes et armée de quinze canons. On y envoya cent hommes de renfort. Santa-Rosa alla avec eux.
« Le 8, à neuf heures du matin, il écrivait à Collegno : Uno ^fareo non ini pare impraticabiU stU punto alla diffsa del qtMle io mi troco. A onze heures I'iIq fut attaquée, a midi les Turcs en étaient les paisibles possesseurs.
« De onze à douze cents hommes qui se trouvaient dans File, quelques-uns s'étaient sauvés en gagnant l'escadre qui était à l'ancre dans le port, et qui, coupant ses cables au moment de l'attaque, se fit jour au travers de la
flotte tui'qiie. Deux vinrent à la nage depuis Tîle jusqu'à la forteresse. Us disaient que le plus grand nombre avait traversé un gué au nord de File et s'était jeté dans Paleo- Castro. 'Ce monceau de ruines fut pris par les Turcs le 10. On ignorait dans la place le sort des Grecs qui s'y trouvaient.
a Navarin était au moment de manquer d'eau. On en distribuait depuis longtemps deux verres par jour à chaque homme. Les munitions de guerre étaientépuisées. Ibrahim fit proposer une capitulation» et demanda qu'on envoyât des parlementaires.
(( Collegno sortit de la place avec eux le 16 mai, pour tâcher de découvrir le sort de son ami» qu'il ne prévoyait que trop. On lui désigna Soliman-Bey comme ayant commandé l'attaque de l'île. Il le trouva dans la tente du lieutenant d'Ibrahim, sous les murs de Modon. Soliman lui dit avoir examiné tous les prisonniers, qu'il ne s'y était trouvé qu'un seul Européen, un Allemand qui avait été mis immédiatement en liberté, et se trouvait alors à bord d'un bâtiment autrichien. Au reste, Soliman fit appeler son lieutenant'colonel, lui expliqua en arabe le signalement de Santa-Rosa» que Collegno lui dictait en français, et lui ordonna de lui donner le lendemain les informations les plus exactes sur le sort de l'homme qu'on cherchait. Le nom de Santa-Rosa n'était pas ignoré des Turcs. Leur figure prit un air de tristesse lorsqu'ils surent qu'on craignait qu'il ne fût mort. Ils regardaient avec le silence de k compe^ion son ami qui venait le réclamer.
<c Le 18,Soliman-Beyfit demander Collegno aux avantpostes, et lui dit qu'tm soUkU de son régfmmt avait vu parmi les morts Vhomme dont il hd avait donné le signalement*
c( Le 24, la garnison de Navarin fut débarquée à Ca-