A MONSIEUR LE PRINCE DE LA CISTEÏINA
Mon cher ami,
Le temps a presque emporté le souvenir de la courte révolution piémontaise de 1821, et celui du personnage qui joua dans cette révolution le rôle principal. Cet oubli n'a rien d'injuste. Pour durer dans la mémoire des hommes, il faut avoir fait des choses qui durent. Ce n'est point seulement par faiblesse, comme on le croit, que les hommes adorent le succès; il est à leurs yeux le symbole des plus grandes vertus de l'âme, et de la première dé toutes,
' Cette lettre, comme on le verra, n'était pas destinée au public. Elle avait été adressée à M. le prince de la Cisterna, au plus fort d'une maladie grave, en 1838. M. de la Cisterna veut bien nous permettre de publier aujourd'hui cet écrit , auquel l'auteur n'a rien changé^ (l«r mars t840).
je veux (lire cette forte sagesse qui ne s'engage dans aucune entreprise sans en avoir pesé toutes les chances , et sans s'être assurée qu'elle ne contient rien qui puisse rendre vaines la constance et l'énergie. Le plus brillant courage contre l'impossible touche peu, et les plus héroïques sacrifices perdent en quelque sorte leur prix au service de rimprudence. Sans doute, la révolution piémontaîse était par-dessus tout un mouvement militaire destiné à arrêter l'Autriche au moment où elle allait passer le Pô, étouffer le parlement napolitain, et dominer l'Italie. La grande faute des chefs de ce mouvement militaire est d'avoir mis sur leur drapeau, par une condescendance mal entendue, la devise d'un libéralisme excessif et étranger, dont l'inévitable effet devait être de diviser les esprits, de méC/ontenter la noblesse, en qui résidaient la fortune et la puissance, et d'inquiéter la royauté. Et puis, le succès d'une prise d'armes de la maison de Savoie contre l'Autriche était à deux conditions : 1° que la France, si elle ne soutenait pas ouvertement le Piémont, ne le contratrierail pas, et même le servirait sous main ; 2° que Tarmée napolitaine résisterait aii moins quelques mois. Or, ces deux conditions devaient manquer. En 1821, le gouvernement français inclinait déjà vers la réaction fatale qui aboutit promptement au ministère de M. Villèle, et plus tard aux ordonnances de juillet; et tout ce qu'il y avait en Piémont de militaires expérimentés savait bien qu'il était chimérique de compter sur l'armée napolitaine. La révolution piémontaise était donc condamnée à ne point réussir; elle a fait le plus grand mal à ce petit pays, qui doit tout à la sagesse môlée à l'audace, et qui ne peut grandir et s'accroître que par les mêmes moyens qui depuis trois siècles l'ont fait ce qu'il est devenu. Placée entre l'Autriche et la France, la maison de Savoie ne s'est
élevée qu'en servantiour à tour Tune contre l'autre, et en n'ayant jamais qu'un seul ennemi à la fois. La monardiie piémontaise est l'ouvrage de la politique; la politique seule peut la maintenir. Peu s'en est fallu que la révolu* tion de 1821 ne la détruisit. Un roi respecté abdiquant la couronne, l'héritier du trône compromis et presque prisonnier, la fleur de la noblesse exilée, le premier général de l'Italie, Toi^eil et l'espoir de l'armée, le général Gifflenga, à jamais en disgrâce; vous, mon cher ami, destiné par votre naissance, votre fortune, et surtout par votre caractère et vos lumières, à représenter si utilement le Piémont à Paris ou à Londres, condamné à l'inaction pour toute votre vie peut-être ; des officiers tels que MM. de Saint-Marsan, de Lisio et de CoUegno réduits à briser leur épée ; enfin celui qui vous surpassait tous, permettez-moi de le dire, Selui dont l'âme héroïque migpx dirigée et le talent supérieur mûri par l'expérience auraient pu donner à la patrie piémontaise et à la maison de Savoie le ministre le plus capable de conduire ses destinées, M* de Santa-Rosa, proscrit, errant en Europe et allant mourir en Grèce dans un combat peu digne de lui : tels sont les fruits amers de l'entreprise à la fois la plus noble et la plus imprudente. L'Europe se souvient à peine qu'il y a eu en Piémont un mouvement libéral en 1821; ceux qui ont l'instinct du beau distinguèrent dans ce bruit passager quelques paroles qui révélaient une grande âme ; le nom de Santfr-Rosa retentit un moment; un peu plus tard, ce nom reparut dans les affaires de la Grèce, et on apprit que le même homme qui avait montré une ombre de grandeur dans sa courte dictature de 1821, s'était fait tuer bravement en 1825 en défendant l'He de Sphactérie contre l'armée égyptienne ; puis il s'est fait un profond silence, un silence éternel , et le souvenir de Santa-Rosa ne vit
plus que dans quelques âmes dispersées à Turin» à Paris et à Londres.
Je suis une de ces âmes; mes rdations avec Santa-Rosa ont été bien courtes, mais intimes. Plus d'une fois j'ai été tenté d'écrire sa vie, cette vie à moitié romanesque, à moitié héroïque ; j'y ai renoncé. Je ne viens point disputer à l'oubli le nom d'un homme qui a manqué sa destinée ; mais plusieurs personnes, et vous en particulier, qui portez un intérêt pieux à sa mémoire, vous m'avez souvent demandé de vous raconter par quelle aventure moi, professeur de philosophie, entièrement étranger aux événements du Piémont , j'avais été lié si étroitement avec le chef de la révolution piémontaise, et quels ont été mes rapports véritables avec votre cher et infortuné compatriote. Je viens faire ce que vous désirez. Je m'abstiendrai de toutes considérations générales , politique? et philosophiques. Il ne s'agira que de lui et de moi. Ce n'est point ici une composition historique , c'est un simple tableau d'intérieur tracé pour quelques amis fidèles, pour réveiller quelques sympathies , réchauffer quelques souvenirs, et servir de texte à quelques tristes conversations dans un cercle de jour en jour plus resserré. Le public, je le sais, est indifférent et doit l'être à ces détails tout à fait domestiques entre deux hommes dont l'un est depuis longtemps oublié et l'autre le sera bientôt ; mais dans cette longue maladie qui me consume, et dans la sombre inaction a laquelle elle me condamne, j'éprouve un charme mélancolique à revenir sur ces jours à jamais évanouis; j'aime à rattacher ma vie languissante à cet épisode animé de ma jeunesse. J'évoque un moment devant moi l'ombre de notre ami avant d'aller le rejoindre : tristes pages écrites pour ainsi dire entre deux tombeaux et destinées ellesmêmes à mourir entre vos mains.
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Dans le mois d'octobre 1821, suspendu de mes fonctions de professeur suppléant de Thistoire de la philosophie moderne à la Faculté des lettres, et menacé dans mon enseignement de l'école normale, qui elle-même fut hientôt supprimée, confiné dans une humble retraite située à côté du jardin du Luxembourg, j'avais été, pour surcroit de disgrâce, à la suite d'un travail opiniâtre sur les manuscrits inédits de Proclus , atteint d'un violent accès de cette maladie de poitrine qui pendant toute ma jeunesse effrayait ma famille et mes amis. J'étais à peu près dans l'état où vous me voyez aujourd'hui. Je ne sais comment alors il me tomba sous la main une brochure intitulée : De la rémhitmi piémontaise, ayant pour épigraphe ce vers d'Alfîeri : Sta la forza per lui, per me sta il vero. Mon voyage en Ttalie dans l'été et l'automne de 1820, mon attachement à la cause libérale européenne, le bruit des dernières affaires du Piémont et de Naples, m'intéressaient naturellement à cet écrit; et pourtant malade, fuyant toute émotion vive, surtout toute émotion politique, je ne lus cette brochure que comme on lirait un roman, sans y chercher autre chose qu'une distraction à mes ennuis et le spectacle des passions humaines. J'y trouvai en effet un véritable héros de roman dans le chef avoué de cette révolution, le comte de Santa-Rosa. La figure de cet homme domine tellement les événements de ces trente jours, que seule elle me frappa. Je le vis d'abord, partisan du système parlementaire anglais, ne demander pour son pays que le gouvernement constitutionnel, deux chambres, même une pairie héréditaire ; puis, quand le fatal exemple des Napolitains et l'adoption de la constitution espagnole eurent entraîné tous les esprits, ne plus s'occuper que d'une seule chose, la direction militaire de la révolution, et, porté par les circonstances à une véritable dictature, dé-
ployer une énergie que ses ennemis eux-mêmes ont admirée, sans s'écarter un seul moment de cet esprit de modération chevaleresque si rare dans les temps de révolution. Je me rappelle encpre et je veux reproduire ici Tordre du jour qu'il publia le 23 mars 1821, au moment même où la cause constitutionnelle semblait désespérée :
« Charles- Albert de Savoie» prince de Carignan, revêtu par sa majesté Victor-Emmanuel de Tautorité de régent, m'a nommé, par son décret du 21 de ce mois, régent du ministère de la guerre et de la marine.
(( Je suis donc une autorité légitimement constituée, et il est de mon devoir, dans les terribles circonstances où se trouve la patrie, de faitre entendre à mes compagnons d'armes la voix d'un sujet affectionné a son roi et d'un loyal Piémontais.
(( Le prince régent a abandonné la capitale la nuit du 21 au 22 de ce mois, sans en prévenir la junte nationale ni ses propres ministres.
« Qu'aucun Piémontais n'accuse les intentions d'un prince dont le cœur libéral, dont le dévouement à la cause italienne ont été jusqu'ici l'espoir de tous les gens de bien. Un petit nombre d'hommes, déserteurs de la patrie et serviteurs de l'Autriche, ont sans doute trompé, par un odieux tissu de mensonges, un jeune prince qui n'a point l'expérience des temps orageux.
<K Une déclaration, signée par le roi Charles-Félix, a paru en Piémont ; mais un roi piémontais au milieu des Autrichiens , nos inévitables ennemis, est un roi captif : rien de ce qu'il dit ne peut* ni ne doit être regardé comme venant de lui. Qu'il nous parle sur un sol libre, et nous lui prouverons alors que nous sommes ses enfants.
« Soldats piémontais , gardes nationales, voulez-vous
la guerre civile? voulez-vous l'invasion des étrangers, la dévastation de vos campagnes, Tincendie, le pillage de vos villes et de vos villages? Voulez-vous perdre votre gloil^, souiller vos enseignes? Continuez. Que des Piémontais armés se lèvent contre des Piémontais armés? que des poitrines de frères heurtent des poitrines de frères ?
a Commandants des corps, officiers , sou&-of6ciers et soldats, il n'y a plus qu'un moyen de salut : ralliez-vous à vos drapeaux , entourez-les , saisissez-les , et courez les planter sur les rives du Tésin et du Pô. Le pays des Lombards vous attend , ce territoire qui dévorera ses ennemis à Taspeçt de votre avant-garde. Malheur à celui que des opinions différentes sur les institutions de son pays éloigneraient de cette résolution nécessaire ! il ne mériterait point de conduire des soldats piémontais, ni l'honneur d'en porter le nom.
(( Compagnons d'armes , cette époque est européenne. Nous ne sommes point abandonnés : la France aussi soulève sa tête trop humiliée sous le joug du cabinet autrichien ; elle va nous tendre une main puissante.
« Soldats et gardes nationales, des circonstances extraordinaires exigent des résolutions extraordinaires. Si vous hésitez, plus de patrie, plus d'honneur, tout est perdu. Pensez-y, et faites votre devwr, la junte et les ministres feront le leur. Votre énergie rendra son premier courage à Charles-Albert, et le roi Charles-Félix vous remerciera un jour de lui avoir conservé son trône. »
Enfin, quand tout fut perdu, Sanla-Rosa négocia avec M. le comte de Mocenigo, ministre de Russie auprès de la cour de Turin , pour obtenir une pacification générale, à la condition d'une amnistie et de quelques améliorations intérieures, offrant, à ce prix, de renoncer à l'amnistie m. 31
pour lui-même et pour les autres chefs constitutionnels, et de se bannir volontairement pour mieux assurer la paix et le bonheur de la patrie.
Cette noble conduite me frappa vivement, et paidant quelques jours je répétais à tous mes amis : Messieurs, il y avait un homme à Turin. Mon admiration redoubla quand on m'apprit que le héros de ce livre en était aussi Tauteur. Je ne pus me défendre d'un sentiment de respect en voyant dans le défenseur d'une révolution malheureuse cette absence de tout esprit de parti, cette loyauté magnanime qui rend justice à toutes les intentions, et dans les douleurs les plus poignantes de Texil ne laisse percer ni récriminations injustes ni amers ressentiments. Veur thousiasme pour une noble cause porté jusqu'au dernier sacrifice, et en même temps une modération pleine de dignité, sans parler du rare talent marqué à toutes les pages de cet écrit, composaient à mes yeux un de ces baaux caractères cent fois plus intéressants à mes yeux que les deux révolutions de Naples et du Piémont ; car si le philosophe en moi cherche dans les événements contemporains le mouvement des principes éternels et leur manifestation visible, l'&omme aussi ne cherche pas avec moins d'ardeur l'humanité dans les choses humaines. Et quel trait plus admirable d'un caractère humain que l'union de la modération et de l'énergie ! Cet idéal que j'avais tant rôvé semblait se présenter à moi dans M. de Santa-Rosa. On me dit qu'il était à Paris; je voulus le connaître, et un de mes amis d'Italie me l'amena un matin. Je venais de cracher du sang, et les premières paroles que je lui dis furent celles-ci : (c Monsieur, vous êtes le seul homme que, dans mon état, je désire connaître encore. » Combien de fois depuis nous sommes-nous rappelé celte première entrevue, moi mourant, lui condamné à mort, caché sous un nom
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étranger y sans ressources et presque sans pain ! Sans insister sur les détails de notre conversation, il me suffira de vous dire que je trouvai plus encore que je n'avais attendu. A sa mine, à sa démarche, dans toutes ses paroles, je reconnus aisément le feu et l'énergie de Fauteur de la proclamation du 23 mars, et en même temps ma triste santé parut lui inspirer une compassion affectueuse qui se marquait à tout moment par les soins les plus aimables. En me voyant dans cet état critique, il s'oublia lui-même et ne pensa plus qu'à moi. Notre longue conversation , dont il fit tous les frais, m'ayant laissé ému et très-faible, le soir il revint savoir de mes nouvelles, puis il revint le lendemain, puis le lendemain encore, et, au bout de quelques jours, nous étions l'un pour l'autre comme si nous avions passé toute notre vie ensemble. Le nom qu'il avait pris était celui de Conti ; il était logé tout près de moi, rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, vis-à-vis la rue Racine, dans une chambre garnie bien près des toits, avec un de ses amis de Turin qui , sans avoir pris aucune part à la révolution et sans être compromis, avait quitté volontairement son pays pour le suivre. Quel est donc cet homme avec lequel on préfère l'exil aux douceurs de la patrie et de la famille? Il est impossible d'exprimer le charme de son commerce. Ce charme était pour moi , je le répète, dans l'union de la force et de la bonté. Je le voyais toujours prêt, à la moindre lueur d'espérance, à s'engager dans les entreprises les plus périlleuses, et je le sentais heureux de passer obscurément sa vie à soigner un ami souffrant. Son cœur était un foyer inépuisable de sentiments affectueux. Il était bon jusqu'à la tendresse pour tout le monde. Rencontraitril dans la rue, en venant chez moi, quelque malheureux? il partageait avec lui le denier du pauvre. Son hôtesse, une vieille femme que je vois en-
core, était-elle un peu malade? il la soignait comme s'il eût été de sa famille. Quelqu'un avait-il besoin de ses conseils? il les prodiguait, et tout cela par un instinct irrésistible dont il n'avait pas même la conscience. Aussi étaitil impossible de le connaître sans Taimer. Je doute que jamais créature humaine, même une femme, ait été autant aimée. Il avait à Turin un ami auquel il avait pu confier sa femme et ses enfants, et un autre l'avait accompagné dans l'exil. Voici du sentiment qu'il inspirait une preuve bien frappante. Autrefois, tout enfant, servant à l'armée des Alpes, dans le régiment de son père, on lui avait donné pour camarade un enfant de son pays, qui depuis avait quitté l'armée et le Piémont, et avait perdu de vue son jeune maître ; mais il lui en était resté un souvenir profond, et un jour, dans son grenier de la rue des Francs- Bourgeois, le noble comte, tombé dans la misère, avait vu arriver tout à coup le pauvre Bossi, limonadier à Paris, qui, ayant appris par les journaux les aventures de son jeune officier, n'avait pas eu de repos qu'il n'eût découvert sa demeure, et il venait lui offrir ses économies. Plus tard, combien de fois, en me rendant le matin à la prison de Santa-Rosa, n'ai-je pas trouvé à la porte de la salle Saint- Martin Bossi ou sa femme avec un panier de fruits, attendant des heures entières qu'on leur ouvrît la porte, se glissant avec moi et remettant leur offrande au prisonnier avec le respect d'un ancien serviteur et la tendresse d'un véritable ami I
Depuis la fin d'octobre i821 jusqu'au 1" janvier 1822, nous vécûmes ensemble dans la plus douce et la plus profonde intimité. Pendant tout le jour, jusqu'à cinq ou six heures du soir, il restait dans sa petite chambre de la rue des Francs-Bourgeois, occupé à lire et aussi à préparer un ouvraj^e ^nr les •<ouvernemenls constitutionnels au xix<"
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siècle. Après son diaer et la nuit venue^ il sortait de sa cellule, gagnait la rue d'Enfer, où je demeurais, et passait la soirée avec moi jusqu'à onze heures ou minuit. De mon côté, j'avais arrangé ma vie à peu près comme lui : je passais la journée dans les médicaments et dans Platon ; le soir je fermais mes livres et recevais mes amis. Santa- Rosa avait la passion de la conversation, et il causait à merveille ; mais j'étais si languissant et si faible que je ne pouvais supporter l'énergie de sa parole. Elle me donnait la fièvre et une excitation nerveuse qui se terminait par des abattements et presque des défaillances. Alors l'homme énergique, à la voix ardente, faisait place à la créature la plus affectueuse. Combien de nuits n'a-t-il pas passées au chevet de mon lit avec ma vieille gouvernante 1 Dès que j'étais mieux, il se jetait tout habillé sur un sofa, et malgré ses chagrins, avec sa bonne conscience et une santé incomparable, il s'endormait en quelques minutes jusqu'à la pointe du jour.
Je dois faire ici son portrait. Santa-Rosa avait à peu près quarante ans ; il était d'une taille moyenne, environ cinq pieds deux pouces. Sa tète était forte, le front chauve, la lèvre et le nez un peu trop gros, et il portait ordinairement des lunettes. Rien d'élégant dans les manières ; un ton mâle et viril sous des formes d'ailleurs infiniment polies. Il était loin d'être beau ; mais sa figure, quand il s'animmt, et il était toujours animé, avait quelque chose de si passionné, qu'elle en devenait intéressante. Ce qu'il y avait de plus remarquable en lui était une force de corps extraordinaire. Ni grand ni petit, ni gras ni maigre, c'était un véritable lion pour la vigueur et pour l'agilité. Pour peu qu'il cessât de s'observer, il ne marchait pas, il bondissait. Il avait des muscles d'acier, et sa main était un élau où il enchaînait les plus robustes. Je l'ai vu lever,
presque sans effort^ les tables les plus pesantes. 11 était capable de supporter les plus longues fatigues, et il semblait né pour les travaux de la guerre. Il aimait passion*nément ce métier. Il avait été capitaine de grenadiers, et personne n'avait plus reçu que lui de la nature, au physique comme au moral, ce qui fait te vrai soldat. Son geste était animé, mais sérieux ; toute sa personne et son seul aspect donnaient Tidée de la force.
Je n'ai jamais vu de plus touchant spectacle que celui de cet homme si fort, qui avait tant besoin d'air pour dilater sa poitrine, de mouvement pour exercer ses membres robustes et son inépuisable activité, se métamorphosant en une véritable sœur de charité, tantôt silencieux, tantôt gai , retenant sa parole et presque son souffle pour ne pas ébranler la frêle créature à laquelle il s'intéressait. La bonté de la faiblesse n'est guère séduisante, car on se dit : C'est peut-être de la faiblesse encore; mais la tendresse de la force a un charme presque divin.
Nous avions au fond les mêmes opinions, et il n'a pas peu contribué à m'affermir dans mes bonnes croyances. Comme moi, il était profondément constitutionnel, ni servile ni démocrate, sans envie et sans insolence. Il n'avait aucune ambition ni de fortune ni de rang, et le bienêtre matériel lui était indifférent ; mais il avait l'ambition de la gloire. De même en morale il chérissait sincèrement la vertu, il avait le culte du devoir, mais aussi le besoin d'aimer et d'être aimé, et l'amour ou une amitié tendre était nécessaire à son cœur.. En religion , il passait en Italie pour un homme d'une grande piété, et en effet il était plein de respect pour le christianisme, dont il avait fait une étude attentive. Il était même un peu théologien. Il me racontait qu'en Suisse il argumentait contre les théologiens protestants, et défendait le catholicisme; mais
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sa foi n'était pas celle de Manzoni, et je n'ai guère vu au fond de son cœur plus que la foi du vicaire savoyard. Avide de comprendre et de savoir, d'ailleurs rattachant tout à la politique, il dévorait dans mes livres tout ce qui tenait à la morale et à la pratique. Quoique libéral, ou plutôt parce qu'il l'était véritablement, il redoutait Tin* fluence des déclamations prétendues libérales, et en voyant la foi religieuse s'affaiblir dans la société européenne , il sentait d'autant plus le besoin d'une philosophie morale, noble et élevée. 11 possédait naturellement la bonne métaphysique dans une âme généreuse bien cultivée. Personne au monde ne m'a tant encouragé et soutenu daqs ma carrière philosophique. Mes desseins étaient devenus les siens, et s'il fût resté en France, il aurait donné à la bonne cause philosophique, dans ses applications morales et politiques, un excellent écrivain de plus, un organe ferme, élevé, persuasif.
Sans doute son esprit n'était pas celui d'un homme de lettres ni d'un philosophe, mais d'un militaire et d'un politique. 11 avait l'esprit juste et droit comme le cœur; il détestait les paradoxes, et dans les matières graves les opinions hasardées, arbitraires, personnelles, lui inspiraient une profonde répugnance. Il me gourmandait souvent sur plusieurs de mes opinions , et me ramenait sans cesse des sentiers étroits et périlleux des théories personnelles à la grande route du sens commun et de la conscience universelle. Il n'avait ni étendue ni originalité dans la pensée, mais il sentait avec profondeur et énergie, et il s'exprimait, parlait, écrivait avec gravité et avec émotion. Son ouvrage sur la révolution piémontaise a des pages véritablement belles. Et c'était là son coup d'essai ! que n'eût-il pas fait, s'il eût vécu?
En politique , ce prétendu révolutionnaire était d'une
modération telle que, s'il eût été en France à la chambre des députés, à cette époque, à la fin de 1821 , il eût siégé entre M. Royer-Collard et M. Laine. Mes amis et moi nous étions alors assez mal traités par le ministère de M. de Richeliçu, et nous n'étions pas toujours justes envers lui. Santa-Rosa, avec sa gravité accoutumée, réprimait mes vivacités et s*étonnait de celles de mes plus sages amis. Je me souviens qu'un soir, étant chez moi avec M. Humann et M. Royer-Collard, il assista à une discussion sérieuse sur ce qu'il fallait faire dans les circonstances présentes , s'il fallait laisser vivre le ministère Richelieu, qae défendaient M. Pasquier, M. Laine, M. Desselles, ou s'il fallait le déjtruire en s'alliant avec le côté droit , conduit par MM. Corbière et Villèle. M. Royer-Collard pensait que si MM. Corbière et Yillèle arrivaient aux affaires, ils n'en auraient pas pour six mois; et le ministère Richelieu renversé, il voyait derrière MM. de Villèle et Corbière le prompt triomphe de la cause libérale. C'était là une perspective bien séduisante pour un proscrit comme Santa-Rosa. Dans six mois, après un pouvoir violent et éphémère, un ministère libéral qui eût au moins adouci l'exil des réfugiés piémontais, et en me tirant de disgrâce, moi et mes amis, ouvert à Santa-Rosa un avenir en France 1 Avec quel respect n'entendis-je pas le noble proscrit m'inviter à m'opposer de toutes mes forces à une manœuvre de parti qu'il qualifiait sévèrement : — Ne prenez pas garde à moi, me disait-il, je deviendrai ce que je pourrai; vous, faites votre devoir : votre devoir de bon citoyen est de ne pas combattre un ministère qui est votre dernière ressource contre la faction ennemie de tout progrès et de toute lumière ! Il n'est pas permis de faire le mal dans l'espérance du bien; vous n'êtes pas sûr de ronviM-ser plus tard MM. Corbière et Villèle, et vous ôles
sûr de faire le mal .en leur livrant le pouvoir. Pour moi, si j*élais député, j'essaierais de donner de la force au nlinislère Richelieu contre la cour et le côté droit. — Mon opinion était celle de Santa-Rosa. Elle ne prévalut pas, et ce jour-là il fut commis une faute qui a pesé sept ans sur la France. Le ministère Richelieu fut renversé, MM. Corbière et Villèle arrivèrent au pouvoir, et ils y demeurèrent jusqu'en 1827.
Les mauvais jours s'avançaient pour la France. Quand le ministère de M. Villèle eut remplacé celui de M. de Richelieu , la faction qui occupait le pouvoir, en même temps qu'elle attaquait en France, une à une, toutes les libertés et toutes les garanties, resserrait de plus en plus avec l'étranger son ancienne alliance, et les polices de Piémont et de France s'entendirent pour poursuivre et tourmenter les réfugiés. Ils étaient à Paris sous des noms supposés, et en général ils vivaient tranquilles et retirés. La nouvelle police, dirigée par MM. Franchet et de Laveau , se fit une religion de satisfaire les ressentiments et les peurs de la cour de Turin; au lieu de surveiller, ce qui était son devoir et son droit, elle persécuta. Santa-Rosa reçut l'avis que la police était sur ses traces et qu'on voulait l'arrêter. Une fois arrêté, il pouvait être livré au Piémont, et la sentence de mort rendue contre lui et ses amis pouvait être exécutée. Je pensai qu'il fallait laisser passer le premier orage, et je ménageai à Santa- Rosa une retraite à Arcueil, dans la maison de campagne d'un de mes amis, M. Viguier. Nous nous y établîmes tous les deux, et y vécûmes pendant les premiers mois de 1822, ne recevant presque aucune visite, et ne sortant pas même de l'enceinte du jardin. Je continuais ma traduction de Platon, lui ses recherches sur les gouvernements constitutionnels. C'est là, dans ces longues causeries des m. 31.
soirées d'hiver, que Sanla-Rosa me raconta toute sa vie extérieure et intérieure, et la parfaite vérité, et, si Ton peut s'exprimer ainsi , le dessous des cartes de la révolution piémontaise.
11 était né le 18 novembre 1783, à Savigliano, ville du Piémont méridional, d'une bonne famille, mais dont la noblesse était récente. Son père, le comte de Santa-Rosa, était un militaire qui fit les premières guerres du Piémont contre la révolution française, et emmena avec lui à l'armée son fils Sanctorre, dès l'âge de neuf à dix ans. Si le père eût vécu , la carrière du fils était décidée ; mais le comte de Santa-Rosa fut tué à la bataille de Mondovi, à la tête du régiment de Sardaigne, dont il était colonel, et plus tard les victoires de Napoléon et la soumission du Piémont mirent fin à la carrière militaire du jeune Sanctorre. Il se retira dans sa famille, à Savigliano, et, moitié dans cette ville et moitié dans Turin, il fit de très-bonnes éludes classiques avec plusieurs condisciples, depuis fort connus dans les lettres, sous le célèbre abbé Valpersga de Caluso. Le nom de sa famille était si respecté dans sa province, et lui-même le portait si bien, qu'à l'âge de vingt-quatre ans il fut élu par ses concitoyens maire de Savigliano, et il passa plusieurs années de sa jeunesse dans ces fonctions, où il acquit l'habitude des affaires civiles. Mais ce n'était pas là une carrière pour un homme sans fortune. On lui persuada donc , malgré ses répugnances , d'entrer dans l'administration française, qui gouvernait alors le Piémont; il fut fait sous-préfet de la Spezia, état de Gênes, et il exerça ces fonctions pendant les années 4812, 1813 et 1814 jusqu'à la restauration. Santa-Rosa salua avec enthousiasme le retour de la maison de Savoie, et, en 1815, croyant que l'arrivée de Napoléon à Paris, pendant les c^nt jours, susciterait une longue guerre, il quit-
ta le service civil pour le service militaire ^ et fit la trèspetite campagne de 1815 comme capitaine dans les grenadiers de la garde royale. Puis, tout étant rentré dans le repos après la chute de Napoléon , il quitta encore une fois la carrière des armes pour en prendre une où ses connaissances militaires et civiles se combinaient heureusement, celle de l'administration militaire. Il entra au ministère de la guerre, et y fut chargé de fonctions assez élevées. C'est alors, je crois , qu'il se maria avec une per sonne qui avait plus de naissance que de fortune. De ce mariage il eut plusieurs enfants. Il était très-considéré, fort bien en cour, et destiné à une carrière brillante, quand éclata la révolution napolitaine, que T Autriche entreprit d'étouffer violemment, affectant ainsi ouvertement la domination de l'Italie. Je dois m'imposer à moi-même un silence religieux sur les confidences que l'amitié de Santa- Rosa déposa dans mon sein ; mais je puis, mais je dois dire une chose, c'est que dans la profonde solitude où nous vivions, parlant à un ami dont les opinions politiques étaient au moins aussi prononcées que les siennes, vingt fois Santa-Rosa m'assura que ses amis et lui n'avaient eu de rapport avec les sociétés secrètes que fort tard, à la dernière extrémité, lorsqu'il leur fut démontré que le gouvernement piémontais était sans force pour résister luimême à l'Autriche, qu'un mouvement militaire serait impuissant, s'il ne s'appuyait sur un mouvement civil, et que pour un mouvement civil le concours des sociétés secrètes était indispensable. 11 déplorait cette nécessité, et il accusait la noblesse et les propriétaires piémontais [(fli possidenti) d'avoir perdu le pays et eux-mêmes, en ne faisant pas leur devoir, en n'avertissant pas hautement le Roi des périls du Piémont, et en forçantlepalriotismeàrecouriràdes trames occultes. Sa loyauté répugnait atout mystère, et, sans
qu'il me le dit, je voyais clairement qu'il éprouvait dans sa chevalerie une sorte de honte in térieure d'avoir été peu a peu poussé jusqu'à cette extrémité. Sans cesse il me répétait : Les sociétés secrètes sont la peste de l'Italie ; mais comment faire pour se passer d'elles, quand il n'y a aucune publicité, aucun moyen légal d'exprimer impunément son opinion ? Il me racontait que longtemps il s'était arrêté à la pensée de ne participer à aucune société, de s'abstenir de toute action, et de se bornera de grandes publications morales et politiques, capables d'influer sur l'opinion et de régénérer l'Italie. C'était ce qu'il appelait une conspiration littéraire. Assurément elle eût été plus utile que la triste prise d'armes de 1831. Son rêve était de recommencer cette conspiration litléraire du sein de la France; sa consolation était de n'avoir rien fait pour lui-même, et de n'avoir pensé qu'à son pays. Sa bonne conscience et son énergie naturelle réunies lui composaient, dans notre solitude d'Arcueil, une vie tranquille et presque heureuse.
Ma mauvaise santé et son imprudente amitié, avec le lâche acharnement de la police française, l'arrachèrent de cette solitude et le perdirent à jamais. S'il fût resté avec moi, il eût refait sa destinée; il eût passé tout le temps de la restauration dans des travaux honorables qui auraient jeté de l'éclat sur son nom; il eût atteint la révolution de juillet; et alors il n'avait qu'à choisir, ou à rentrer en Piémont comme MM. de Saint-Mai-san et Lisio, ou, comme M. de Collegno, à entrer au service de la France; et, dans ce dernier cas, une immense carrière était devant lui ; si toutefois cette âme altière, dédaigneuse de la bonne comme de la mauvaise fortune, eût jamais consenti à avoir une autre patrie que celle qu'il avait voulu servir, et que ses malheurs mémo lui avait rendue plus chère et plus sacrée. Hélas 1 tout cet avenir a éto perdu en un jour. Un jour
Téiat de ma poitrine effraya tellement Santa-Rosa, qu'il me conjura de venir chercher quelques secours à Paris. Je cédai, je revins au Luxemhourg; Santa-Rosa inquiet ne put tenir à Arcueil , et le soir je le vis paraître au chevet de mon lit. Au lieu de rester chez moi, il voulut aller passer la nuit dans son ancien logement, et, avant de rentrer, il eut rimprudence d'entrer dans un café de la place de TOdéon, pour y lire les journaux. A peine en sortiût-il que sur la place même de TOdéon il fut saisi par sept ou huit agents de police, terrassé, conduit à la préfecture et jeté en prison. Il parait qu'il avait été reconnu à la barrière, où il était signalé depuis longtemps.
Dans la nuit même de son arrestation , il avait été interrogé par le préfet de police. Dès ce premier interrogatoire, Santa-Rosa avait reconnu son vrai nom et exprimé des sentiments qui avaient fait une vive impression sur le fanatique, mais honnête M. de Laveau. Il avait repouss<* avec indignation l'accusation d'être mêlé à des machinations contre le gouvernement français; il avait déclaré qu'il était absolument étranger à tout ce qui se passait en France, et que son tort unique et involontaire était d'être à Paris sous un autre nom que le sien. Interrogé sur ses relations à Paris, il m'avait nommé comme le seul ami qu'il y eût; il avait demandé comme une grâce qu'on ne me mêlât point à cette affaire , et qu'on m'épargnât une visite domiciliaire qui pouvait être funeste à ma santé, offrant lui-même tous les renseignements qui lui seraient demandés , et même toutes les réparations les plus sévères plutôt que d'exposer celui qui lui avait donné l'hospitalité. Le mot d'extradition ayant été prononcé, Santa-Rosa avait paru accepter son sort avec cette fierté simple qui ne manque jamais son effet. Il n'avait paru inquiet que d'une seule chose , les sui-
tes que toute cette affaire pourrait avoir sur ma santé. Pendant que ceci se passait à la préfecture de police, j'étais dans mon lit, couvert de sangsues, et dans le plus triste état. Le lendemain, entre quatre et cinq heures du matin, j'entends sonner avec force à ma porte, et tout à coup se précipitent dans ma chambre cinq ou six gendarmes déguisés, ayant à leur tête un commissaire de police qui, montrant son écharpe, me signifia, au nom du Rai, qu'il avait Tordre de faire une perquisition dans mes papiers. Je ne sus pas d'abord ce que cela voulait dire, et ce fut seulement à la fin de la perquisition, dont tout le résultat fut de leur faire découvrir des notes sur Proclus et sur Platon, que le commissaire m'apprit que j'étais recherché à cause de Santa-Rosa, arrêté la veille en sortant de chez moi. Frappé de cette nouvelle comme d'un coup de foudre, je me transportai immédiatement chez M. de Laveau, et je lui demandai pourquoi, s'il accusait de complot -contre le gouvernement français un homme qui ne connaissait que moi à Paris, il ne m'avait pas mis moimême en arrestation, ou, s'il n'osait aussi m'accuser de conspiration, pourquoi il s'en prenait à un homme qui n'avait rien pu que par moi et avec moi. Si, au fond, il ne s'agissait pas de complot contre la France, je lui montrai ce qu'il y avait de peu noble à poursuivre un proscrit, parce qu'il était sous un autre nom que le sien, quand d'ailleurs ce proscrit était un galant homme et vivait inoffensif, et je lui demandai à voir sur-le-champ Santa-Rosa. M. de Laveau était homme de parti, comme M. Franchet ; c'était un esprit étroit et soupçonneux, mais c'était un homme honnête; il venait d'interroger une seconde fois Santa-Rosa ; il venait de lire le rapport du commissaire de police sur les résultats de la perquisition faite chez moi, et il commençait à reconnaître que l'accusation de
complot contre le gouvernement français était dépourvue de tout fondement. Ma visite, en lui prouvant que nous n'avions pas peur et que nous ne craignions pas un pro^ ces, acheva de le persuader. Toutefois, il crut devoir affecter encore des doutes, et m'annonça que le procès aurait lieu. Je demandai à y paraître comme témoin, et, quelques jours après, je fus mandé en effet devant le juge d'instruction M. Debelleyme, depuis préfet de police, et aujourd'hui membre de la chambre des députés. L'instruction fut courte et détaillée; M. Debelleyme y montra une impartialité et une modération parfaite. 11 prit, dans ses rapports avec le prisonnier, une haute idée de sa moralité, et il me parla toujours de lui avec respect et bienveillance. Ce procès ridicule aboutit à une ordonnance déclarant qu'il n'y avait pas lieu à suivre sur la prévention de complot, la seule qui eût motivé l'arrestation. Quant à l'affaire du passeport, sous un nom étranger, le tort du prisonnier était reconnu , mais dans les termes les plus honorables pour lui. 11 était fait mention de la loyauté et de la franchise de ses aveux. Cette ordonnance de non-lieu n'intervint qu'au bout de deux mois, et, pendant tout ce temps, le pauvre Santa-Rosa demeura en prison à la préfecture de police, dans une des chambres de la salle Saint- Martin. Les premiers jours de l'arrestation passés, j'avais obtenu la permission de le visiter tous les jours, et quelques autres personnes obtinrent ensuite la même permission. Ce fut dans cette circonstance que j'appris encore mieux à connaître le caractère et l'âme de Santa-Rosa.
Dans le premier moment, il avait eu deux craintes : la première, d'être livré au Piémont, c'est-à-dire à l'échafaud ; la seconde, que l'émotion de toute cette affaire et de la visite de la police ne portât un coup funeste à ma santé et ne m'achevât. Quand il me vit entrer dans sa prison.
peut-être mieux qu'à Tordinaire, sa sérénité d'âme lui revint, et pendant les deux mois entiers qu'il demeura à la salle Saint-Martin , je ne Tai entendu se plaindre ni du sort ni de personne. Il se prépara à bien mourir s'il était livré au Piémont, et ne lut plus que la Bible. Puis, quand cette crainte fut passée, son attention se porta sur tous les détails de la procédure suivie contre lui. 11 était touché des égards qu'on lui témoignait, et pénétré de respect pour l'excellence de la loi française et pour l'indépendance de la magistrature. Il fallait voir Santa-Rosa dans sa prison. C'était une chambre assez bonne, aérée, salubre; il n'y était pas mal , et s'y trouvait à merveille. Le geôlier, qui faisait ce métier depuis longtemps, et qui avait appris à se connaître en hommes, avait bientôt vu a qui il avait à faire 9 et il ne le traitait pas comme un prisonnier ordinaire. 11 l'appelait toujours monsieur le comte, et cela ne déplaisait pas à Santa-Rosa, qui lui parlait avec bonté, et finit par se l'attacher au point que ce geôlier avait tout à fait l'air d'un ancien serviteur de sa maison. Santa- Rosa s'était enquis de sa position de fortune, de sa famille, de ses enfants; l'autre le consultait; Santa-Rosa donnait son avis avec douceur, mais avec autorité. On aurait dit qu'il était encore à Savigliano, à la mairie, pariant à un de ses employés. Quand il quitta la prison, le goôlier me dit qu'il perdait beaucoup. 11 en était de même dans ma maison. Ma gouvernante l'aimait plus que moimême, et encore aujourd'hui, après vingt années, elle ne parle de lui qu'avec attendrissement. Ce fut dans cette prison que je rencontrai l'ancien domestique de Santa- Rosa à l'armée des Alpes, Bossi, mauvaise tête et bon cœur, qui ne savait pas conduire ses affaires, mais qui aurait volontiers donné tout ce qu'il avait à son ancien maître. Il n'est pas besoin de dire que ces deux mois, pendant
lesquels je passais chaque jour trois ou quatre heures à la salle Saint-Martin y nous lièrent de plus en plus.
Il semble, après Tordonnance de non-lieu rendue par M. le juge d'instruction Debelleyme, que le résultat de cotte tracasserie devait être au moins de laisser Santa-Rosa tranquille à Paris : il n'en fut rien. D'ahord il y eut une première opposition de la police. Il fallut que la cour royale intervînt, et prononçât formellement la mise en liberté, si nulle autre cause d'arrestation ne se rencontrait. Lés ombrages de la police de M. Corbière s'opposèrent même à l'exécution de ce second jugement, et après que Santa-Rosa eut été déclaré par la justice au-dessus de toute prévention, et par conséquent libre, M. Corbière, par un arrêté ministériel, décida que M. de Santa-Rosa et quelques-uns de ses compatriotes, arrêtés comme lui, seraient relégués en province sous la surveillance de la police. Alençon fut la prison, un peu plus vaste que la salle Saint-Martin, à laquelle Santa- Rosa fut condamné par M. le ministre de l'intérieur et de la police. Cet acte lâche et méchant envers un homme évidemment inoffensif, et qui ne pouvait trouver de consolation qu'à Paris, auprès d'un ami dont on connaissait à la fois les opinions libérales et la vie bien tranquille, puisqu'il la passait presque tout entière dans son lit, cet acte qui perdit Santa-Rosa en le séparant de Paris et de moi, lui causa, par son inutile rigueur, une véritable irritation. Il protesta, demanda la permission de rester à Paris ou des passeports pour l'Angleterre. On ne lui fit aucune réponse, et il fut transféré à Alençon.
Voici des fragments de quelques-unes de ses lettres d' Alençon, qui font connattre la vie qu'il y menait, ses sentiments et ses travaux.
378 FRÂGMEim LITTÉRAIRES.
Alençon, 19fflail82?.
« Nous voilà arrivés depuis hier à Alençon ; les ordres du ministre nous soumettent à la surveillance de l'autorité locale^ et cette surveillance s'exercera de cette manière-ei : tous les jours, d'une heure à deux, nous devons nous pré* senter au maire et signer dans son registre; voilà tout. J'ai déclaré bien doucement, bien simplement, mais en termes bien clairs et bien signiticatifs, ma position au maire. Il n'avait pas de bonnes raisons à me dire, je ne lui en demandais ni de bonnes ni de mauvaises : aussi l'entretien ne fut-il pas vif, mais il fut poli, ce qui ne laissait pas d'être un assez grand point pour votre débonnaire ami. Au reste, j'aime les maires et pour cause. Celui-ci est un bon vieillard, ayant une petite voix fort honnête; son adjoint, dont le nom finit en ièreeX qui marche droit comme un i, ne nous a pas reçus aussi bien. Je me suis bien promis que si jamais je redeviens syndic de ma chère ville, je me garderai de donner de mauvais moments aux pauvres diables qu'on m'amènera. Je vais mener une vie d'ermite, cela me consolera de n'être plus dans ma prison de Paris. L'indignation que me cause l'injustice que j'éprouve n'a pas diminué, mais je ne la laisserai pas troubler mon repos. C'est assez parler de moi. J'arrive à un sujet que je ne saurais plus quitter. Songez que vous êtes réellement mieux qu'en novembre dernier ; ce mieux doit vous donner un commencement de courage, parce que c'est un commencement d'espérance. Réfléchissez un peu au plaisir, au vif, à l'inconcevable plaisir de redevenir vousmême, et au mien, de vous voir dans la plénitude de votre puissance d'esprit et de travail. i>
SAOTA-RO^A. S79
Alençoû, ijuin.
« Je suis logé, mon cher ami , dans la rue aux Cieux, chez M. Chapelain, tapissier. J'ai deux chambres assez grandes et assez propres ; mais une triste vue sur la rue et sur une petite vilaine cour, a remplacé le lac, les Alpes, Vevey et Glarens, que j'avais sous ma fenêtre il y a un an. J'ai voulu hier voir les environs. J'ai rencontré la Sarthe croupissante et des champs peu fertiles. A force de chercher j'ai trouvé un peu d'ombre à l'abri de quelques pommiers. La ville est très-mal bâtie; elle a un jardin public passable, un assez grand nombre de propriétaires aisés. A en juger sur quelques indices fort vagues, les Alençonnais sont de bonnes gens, un peu curieux, mais fort innocemment. Je ne les crois pas plaideurs, tout Normands qu'ils sont, car leur palais de justice n'est qu'à moitié construit. La cathédrale est grande, à vitraux peints; mais l'intérieur est moitié gothique, moitié mauvais grec. J'y ai entendu un prêtre faisant un sermon à des enfants. Il criait assez fort; mais je n'ai pas entendu un seul mot de son beau discours : c'était cependant du français, mais débité selon la coutume de Normandie.
« Je suis énamouré de Paris; il y a une bonne partie de moi-même dans cette ville que j'ai toujours voulu haïr et que j'ai fini par aimer d'ammir,
« Je n'ai pas reçu de réponse du ministre, et je m'y attendais bien. Je ne cesserai pas de me plaindre, quand ce ne serait que pour leur rappeler leur injustice. On aime assez à voir résignés et silencieux ceux qu'on persécute : je ne leur donnerai pas ce plaisir-là.
« Outre les livres dont nous sommes convenus, je vous demande, VM, de Bonald, LégûUuion prvnyUfve;2^ M. de
380 FRAGMENTS LITTÉRAIKES.
La Mennais, de Y Indifférence; 3^ Chateaubriand, de la Monarchie", selon la Charte.
AleDçon, 11 juin.
(( Hier, vos deux lettres, celle du 3 et celle du 9, inc sont arrivées à la fois; j'en avais besoin. L'inquiétude que j'éprouvais en ne recevant aucune nouvelle de votre chère personne, commençait à devenir de Tanxiété; il y aurait eu de la folie à vous mettre en chemin par la chaleur qu'il fait. Ne vous étonnez pas des livres que je vous demande; il faut que vous sachiez que rien ne réveille plus en moi la puissance de raisonner et surtout de sentir vivement mes idées que la lecture d'ouvrages qui combattent la vérité avec une certaine force. D'ailleurs, dans ceux que je vous demande, on trouve des choses vraies et fortes à côté des sophismes les plus déplorables. En un mot, Bonald et La Mennais m'obligeront de m^ lever de ma chaise, le feu au visage et de me promener dans ma chambre, assailli d'une foule d'idées vives et grandes. Je sens plus ce que je suis véritablement en lisant les écrits de nos adversaires qu'en lisant ceux de nos amis ; car, dans nos amis que de choses inc troublent, me chagrinent ! Il n'y a que l'homme indigné qui soit vrai et fort, lorsque l'indignation n'a rien de personnel. J'ai fini hier VEsprii des Lois; les derniers livres qui m'avaient presque ennuyé à vingt ans et mômei trente, m'ont singulièrement plu cette fois-ci. J'y ai trouvé l'explication de bien des choses, et entre autres de mon séjour à Alençon. Qu'il faut de temps pour achever une émancipation 1 Je cède à la nécessité, mon ami ; mais Alençon est une des plus tristes nécessités des quatre-vingtquatre départements du royaume. Je suis si seul I Mais, me rlirez-vous, malheureux, n'est-ce pas la solitude qu'il
SANTÂ-ROSA. 381
VOUS faut? Oui, mais pas celle-ci. Celle-ci ne me vaut rien; je me connais, et je sens que cette relégation à Alençon est un effroyable malheur pour moi. Ce qu'il me fallait, c'était précisément cet Arcueil de douce mémoire, cette solitude à la porte de Paris; il n'y a que cela pour travailler. Mais voilà ma dernière complainte, vous n'en aurez plus. Que ne puis-je finir par un capitolo in terza rima à la louange de notre cher Paris ! — Je vous garde votre chambre, vous choisirez de l'appartement du nord ou de celui du midi; j'habite le nord et je couche au midi; je suis grand seigneur, comme vous voyez. Ainsi, féal ami, venez, vous et votre Platon, vous serez bien reçus. Mais vous ne viendrez que lorsque le voyage pourra vous faire du bien, m'entendez-vous, du bien ; cosi e non cUtrimenti, mon ami, j'ai dans l'esprit que votre philosophie, dans l'état où en sont les choses, ferait un grand bien aux hommes. N'êtes-vous pas effrayé de voir en Europe les grandes vérités religieuses et morales abandonnées presque sans défense aux coups de deux sortes d'hommes également funestes à l'ordre et au bonheur des sociétés? Ne voyez-vous pas que la victoire, qu'elle se fixe dans un camp ou dans l'autre, ne sera exploitée que contre la liberté véritable, dont l'alliance avec la morale est une loi impérissable de l'ordre éternel ! Cher ami, dans cette lutte du mal contre le bien, dans ce combat entre les deux principes (mais non ; le mal n'est point un principe, ce n'est qu'un fait), c'est un devoir de faire entendre sa voix quand on a la conscience de sa force. Cette édition de Proclus et même cette traduction de Platon sont venues à la traverse de votre véritable carrière Moi, mon ami, j'ai de la santé, un cœur tendre
qui se passionne, une imagination faite pour ce cœur; j'ai l'esprit juste, mais nulle profondeur, et j'ai une instruction si incomplète, on, pour mieux dire, je suis si igno-
rant sur un grand nombre de points importants, que cela devient un obstacle presque insurmontable à la plupart des travaux que je pourrais entreprendre. J'ai sans doute une certaine pratique et une connaissance du matériel des affaires qui est rarement réunie à une imagination ardente; voilà ce qui peut faire de moi un citoyen propre à servir mon pays pendant Torage et après Torage. Mais c'est d'une manière bien autrement élevée que vous pouvez servir la société humaine. Moi qui ai la conscience d'un prolongement indéfini de mon existence morale, de mon existence de volonté et de liberté, qui l'ai pour vous et pour moi, je désire vivement que votre passage sur la terre soit marqué par votre influence sur le bonheur des autres passagers, nul grand bien n'étant sans grande récompense. Vous voyez, mon ami, que je vous aime tout de bon» et comme un vrai dévot que je suis.
c< Le congrès de Florence ne cesse de me trotter par la tête. Il y a quelque chose de bien odieux dans cet abandon des Grecs à la vengeance plus ou moins prompte des ennemis de la foi chrétienne.
« Vous avez commencé la session des chambres par des coups de pistolets; voilà une touchante imitation des usages anglais. Vous prenez ce qu'il y a de meilleur chez vos voisins ; je vous en fais mes compliments. Pour moi, je vous avoue que j'aimerais mieux qu'Alençon ressem^ blât un peu plus à CbQSter, à Nottingham ou à telle autre ville de l'empire Britannique. --^ M. Royer^llard aura* t-il l'occasion de foudroyer ses adversaires, comme l'hiver dernier ? Je crains qu'il ne se présente pas de ques** tion digne de lui. Rappelez-moi à son souvenir, vous savez mon sentiment de préférence pour lui : il est de vieille date.
a Adieu» mon cher ami» je vous aime parce que vous
SÀNTA-ROSA. 383
m'aimez, parce que vous êtes platonicien» et parce que vous êtes Parisien, et plus encore par une raison occulte qui vaut mieux que toutes les autres parce qu'elle ne s'exprime pas. Je Tai senti en recevant hier vos deux lettres après quelques jours d'attente. »
Alençon, 7 juillet.
a Vous me conseillez un commentaire et une réfutation du Contrat social : c'est une belle idée, je l'avoue; mais je crains que l'exécution ne soit au-dessus de mes forces. Je préfère suivre mon travail, commencé sur les gouvernements. Je suis occupé à lire Daunou sur les garanties. Cet ouvrage a deux parties distinctes. Dans la première, l'auteur examine ce que c'est que la liberté ou les garanties; il les caractériset les décompose, les circonscrit ; tout cela me paraît en général bien conçu et bien fait. Dans la seconde partie» on recherche comment les divers gouvernements accordent ou délimitent ces garanties. Ici» Daunou n'est ni assez étendu ni assez profond. Dans mon ouvrage, je referai cette seconde partie sous un point de vue plus pratique que théorique, et j'entrerai dans des détails faute desquels l'ouvrage de l'oratorien ressemble à un livre de géométrie plutôt que de politique. Peut-être commencerai-je par publier un mocceau de mon travail, par exemple la conciliation des garanties que réclame la liberté avec celles que réclame la force, c'est-à-4ire l'organisation militaire, dans un gouvernement libre. Ce n'est qu'un point, il est vrai; mais ne croyez-vous pas, mon ami, que l'exploitation soignée d'une partie du territoire en friche est plus utile à l'avancement de la science qu'une grande entreprise de culture dont les résultats seraient incertains? Il y a sans doute des génies d'une vigueur immense qui
peuvent tout saisir, conmie Montesquieu ; mais je ne suis pas de ces génîes-là. D'ailleurs le temps de la culture parcellaire est le nôtre. Nous sommes trop avancés pour qu'une vaste entrepose, si elle est superficielle, puisse être utile, et peut-être ne sommes-nous pas mûrs encore pour une grande entreprise profondément imaginée et parfaitement exécutée. Si je pouvais bien cultiver mon lot, mon cher ami, j'aurais bien mérité de mes semblables, et obtenu assez de réputation pour assurer et embellir mon existence. — J'ai aussi formé le projet d'un ouvrage de circonstance; mais je ne crois pas pouvoir l'exécuter ici. — J'ai eu des mauvais jours à la fin de juin. Savez-vous que ma tête se refuse quelquefois au travail? J'ai aussi un sang qui a une fâcheuse tendance à presser ma pauvre cervelle. Malheur à moi, si je ne fais beaucoup d'exercice. J'ai eu une jeunesse si active 1 et je suis encore un peu jeune. Je crois que je le serai longtemps par la tendresse du cœur et les enchantements de l'imagination. G>nçu dans le sein d'une femme de treize ans, il y a quelque chose en moi qui se ressent de cette extrême jeunesse de maternité; je sens que je suis jeune, et que je ne suis pas fini. Il n'y a que le cœur de bien achevé...
a Yousai-je dit que Sismondi m'a écrit une lettre remplie d'amitié? J'ai reçu aussi une lettre de Fabvier, dont je vous parlerai une autre fois et pour cause. »
Cette lettre de Fabvier, l'ennui qui gagnait visiblement le pauvre prisonnier, et surtout le besoin de le revoir, me décidèrent à aller le rejoindre, malgré ma détestable santé et les ordres positifs de mon médecin, M. Laenneck. Je ne fis part de ma résolution à personne, je pris la diligence ptfis les cinquante lieues jour et nuit, j'arrivai dans le plus pitoyable état, mais enfin j'^U'rivai. J'occupai une des deux
SANTÀ-ROSA. 385
chambres de Santa-Rosa, et nous vécûmes ainsi pendant un mois dans une intimité fraternelle. J*ai été souvent malade; plus d'une fois, des soins affectueux m'ont été prodigués : jamais je n'en ai connu de pareils. Il serait impos<sible de décrire la tendresse qu'il me témoigna, et désormais je n'en parlerai plus. Ce mois passé ensemble dans une absolue solitude acheva de nous unir; je pus lire dans son âme, et lui dans la mienne, ce qu'il y avait de plus caché. Là s'accomplirent les dernières confidences, et les voiles qui couvraient encore les parties les plus délicates de notre vie, se levèrent comme d'eux-mêmes dans ces moments d'abandon où les âmes les plus fermes, endormies par la confiance , ne contiennent plus leurs peines et livrent à l'amitié jusqu'aux secrets de l'honneur. Dès lors notre intimité ne put plus s'accroître et prit un caractère de douceur à la fois et de virilité qu'elle a toujours conservé, môme pendant les longues années da notre séparation .
Ce fut pendant ce mois que je composai l'argument du Phédon sur l'immortalité de l'âme. Santa-Rosa aurait désiré que je visse aussi clair que lui-même dans les ténèbres de cette redoutable question. Sa foi, aussi vive que sincère, allait plus loin que celle de Socrate et de Platon ; les nuages que j'apercevais encore sur les détails de la destinée de l'âme, après la dissolution du corps, pesaient douloureusement sur son cœur, et il ne reprenait sa sérénité, après nos discussions de la journée, que le soir à la promenade, lorsqu'ensembla, errant à l'aventure autour d'Alençon, nous assistions au coucher du soleil, et confondions nos espérances pour cette vie et pour l'autre dans un hynine de foi muette et profonde a la divine providence.
Santa-Rosa n'écrivait qu'à un très-petit nombre de perni. S3
386 FRAGMENTS LITtÉRAIRES.
sonnes, et vivait, c5omme on le voit, d'une manière qui ne pouvait guère inquiéter Tautorité. Cependant, soit que ses compagnons d'exil fussent moins prudents que lui, soit par toute autre raison, les ombrages du gouvernement redoublèrent. Ma visite à Alençon, dans l'état de ma santé, troubla la police; ce qui n'était qu'un élan du cœur parut une bravade ou même un complot, et l'impatience d'une pareille existence entra dans l'âme de Santa-Rosa. Il me fît part de la lettre que lui avait écrite le colonel Fabvier, un de nos communs amis. Fabvier lui annonçait que sa sûreté était menacée, qu'une extradition ou du moins qu'un nouvel emprisonnement était possible; il l'engageait à fuir en Angleterre,^, et il s'offrait à lui en fournir les moyens. A tel jour et à telle heure, une chaise de poste devait se trouver à une demi-lieue d' Alençon avec quelques amis dévoués, et transporter Santa-Rosa déguisé vers un port de mer où les moyens de passer immédiatement en Angleterre auraient été ménagés. Nous reconnûmes dans cette proposition le cœur de celui qui la faisait; mais nous la rejetâmes sur-le-champ. S'enfuir, pour Santa-Rosa, eût été presque avouer qu'il doutait deson droit; c'eût été déshonorer le jugement de non-lieu rendu par la justice française et méchamment suspendu par la police de M. Corbière. Là-dessus, Santa-Rosa et moi, nous n'eûmes pas même à délibérer. Mais Santa-Rosa voyait arriver avec effroi le moment où je retournerais à Paris et où il demeurerait seul à Alençon, sans amis, sans livres, sans secours pour son cœur et pour ses études.
Sur ces entrefaites, il y eut à la chambre des députés une vive discussion, où plusieurs membres de l'opposition, s'étant plaints des tracasseries de la police française envers les réfugiés italiens, M. Corbière, ministre de l'intérieur et lie la police, prétendit que les réfugiés n'étaient pas du
SANTA-KOSA. 387
même avis que leurs défenseurs, et qu'ils étaient reconnaissants de la conduite du gouvernement français à leur égard. Santa-Rosa trouva les paroles du ministre aussi déloyales que sa conduite avait été injuste, il crut devoir à son honneur et à celui de ses compagnons d'infortune de publier la lettre suivante en réponse au discours de M. Corbière :
Monseigneur ,
« Un membre de la chambre des députés, en s'élevant, dans la séance du 7 de ce mois, contre les abus de l'administration, a jugé convenable de signaler le traiteméntque les réfugiés piémontais reçoivent en France. Il a plu à votre excellence de dire, dans sa réponse, que ces étrangers se montraient reconnaissants à la protection (ki gouverne- 7nent français et à la bienveillance du roi^ et elle s'est récriée sur rinjustice de pareilles réclamations. Telles sont les expressions consignées dans le Moniteur du 10 août. D'autres journaux, moins exacts sans doute, ont fait parler votre excellence avec une dureté qui ne saurait être dans son caractère.
« Monseigneur, après avoir été conduit ici par vos ordres, et vous avoir adressé inutilement mes réclamations, j'aurais pu recourir aux chambres. Je ne le lis point. Porté par mes principes à demeurer parfaitement étranger aux affaires de tout autre pays que le mien, je préférai attendre en paix que le gouvernement réparât son injustice, plutôt que de devenir l'occasion d'une vive discussion politique au sein de la chambre. Les hommes qui, comme moi, sentent toute l'étendue de leur infortune et de celle de leur patrie, n'aiment pas à faire parler d'eux ; mais, monseigneur, les paroles que vous avez fait retentir, et
qui 96 répandent dans toute l'Europe» me forcent à rompre le silence. Méconnaître des bienfaits, désavouer un protecteur, c'est d'un lâche : souffrir qu'on nous attribue, qu'on nous impose de la reconnaissance, lorsque le sentiment de l'injustice qui nous opprime pèse sur notre cœur, c'est encore une lâcheté. Les proscrits italiens , monseigneur, n'y descendront jamais : on pourra les chasser, les emprisonner, les accabler de persécutions ; ils n'oublieront pas ce qu'ils doivent à leur propre caractère^ et à cette patrie si chère et si malheureuse, dont l'estime est leur premier besoin. Je l'avoue, il m'eût été doux d'éprouver la bienveillance du gouvernement français, de vivre sous la protection de l'auteur de la- Charte française par qui la liberté s'est fait jour en Europe après quatorze ans d'un mouvement opposé. D'autres rois de France protégèrent des Italiens proscrits pour la même cause, et les derniers défenseurs de la liberté de Florence et de Sienne trouvèrent en France une seconde patrie, à l'ombre du trAne de François P' et de Henri IT.
« Voici ce qui m'est arrivé en France : je suis venu avec un passeport suisse et avec un nom emprunté, dans la fausse croyance que cette précaution m'assurerait un paisible séjour à Paris. J'habitai cette ville et la campagne pendant quatre mois; j'étais tranquille, et ne devais-je pas l'être avec une conduite sans reproche? Le 23 mars dernier, je fus saisi par les agents de l'autorité, sur une place publique de Paris, et conduit à la préfecture de police, où je lus, sur le mandat d'amener qui me fiit présenté, ces propres mots : Prévenu d'intentions séditieuses. Je demandai à être conduit auprès du préfet de police, et je lui déclarai sur-le-champ mon véritable nom. Après un long interrogatoire, je fus écroué à la prison de la salle Saint- Martin, et mon affaire commença tout de suite. Il faut
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que les magistrats aient trouvé dans ma conduite et dans mes papiers une absence bien complète d'indices de culpabilité en matière politique , puisque la procédure se réduit à Tirrégularité du passeport. Je m'attendais à être jugé et condamné sur ce dernier point : je connaissais mon tort, j'étais résigné à en subir la peine. Je n'avais commis qu'une faute matérielle, il est vrai ; rien de plus pur que mes intentions, mais c'était toujours une contravention aux lois, et il n'en est point d'entièrement justifiable à mes yeux. La magistrature française ne crut point devoir s'arrêter à une rigoureuse et littérale application de la loi ; elle dédaigna de faire plier , sous des considérations quelconques, ses hautes maximes d'équité. Le tribunal de première instance de Paris déclara qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre. Le ministère public forma opposition à ce premier jugement. La cour royale prononça un second jugement favorable, et ordonna ma mise en liberté dans la forme accoutumée. Je demandai alors à votre excellence de pouvoir jouir de l'hospitalité française, c'est-à-dire de pouvoir vivre en France sous la protection des lois du royaume. Je croyais que le gouvernement devait me dédommager par ce bienfait de tout ce que d'injustes inquiétudes sur ma conduite politique en France m'avaient fait souffrir. Cette illusion, dont je n'ai point à rougir, s'évanouit bientôt ; je me vis d'abord retenu neuf jours en prison, sur une simple lettre du préfet de police au concierge; véritable violence exercée sur ma personne, qui, après la signification de l'arrêt de la cour royale, ne pouvait être privée de sa liberté qu'en vertu d'un nouveau mandat d'amener décerné par le magistrat. La réponse de votre excellence arriva. C'était un ordre au préfet de police de me faire conduire à Alençon par la gendarmerie, pour y demeurer sous la surveillance de l'autorité locale. Aursitôt arrivé dans le lieu de