Oeuvres de M. Victor Cousin: 5. sér. Instruction publique
Ce volume conduit Tinstruction publique de 1840 jusqu'à la révolution de février. Marquons rapidement l'origine des pièces diverses dont il se compose.
l^" Le 15 mai 1843, à la chambre des pairs» à l'occasion de pétitions qui demandaient la loi promise sur la liberté d'enseignement et môme le rétablissement de congrégations religieuses enseignantes» une discussion intervint où l'université» et ce qu'il plaisait d'appeler la philosophie de l'université» furent attaquées avec violence. Je répondis par une déclaration de principes plusieurs fois rappelée dans les débats de l'année suivante.
2"" Le 2 février 1844» M. Yillemain apporta à la chambre des pairs un projet de loi bien différent de celui qu'il avait présenté en 1841 » et où les petits séminaires étaient érigés en écoles à la fois privées et publiques» tout en demeurant exempts des conditions communes» par exemple» de la surveillance. Le rapport de M. de Broglie tantôt améliorait» tantôt aggravait le projet ministériel. Le 22 avril j'ouvris la discussion générale par un discours écrit dont la lecture remplit toute la séance; et dans la discussion des articles » je dus reprendre en détail les principales questions que soulevait le projet de loi et le rapport de la commission» à savoir» l'enseignement de la philosophie » sa portée et ses limites» la partie philosophique du programme du baccalauréat ès-lettres, l'autorité qui peut le mieux rédiger ce pi*ogramme» le conseil de l'instruction publique et ses attributions nécessaires » les certificats d'études» surtout les petits séminaires. Si je ne parvins pas à faire triompher la vérité» du moins je la défendis avec une
opiniâtreté qui avertit l'opinion ; et quelques mois après, le beau rapport de M. Thiers, présenté au nom d'une commission que présidait M. Odilon Barrot, vint'rafifermir l'université ébranlée.
S"" En 1845^ à l'âcadémie des sciences morales et politiques, dans la lutte des congrégations non reconnues par rÉlat et de l'enseignement national, je crus devoir soutenir le gallicanisme de mon savant ami M» Dupin par des considérations empruntées à la philosophie.
4*' Cette même aunée, à la chambre des pairs, à propos des accusations plus ou nioins fondées dirigées contre certains cours du collège de France, je demandai compte ail ministère de la non exécution des lois subsistantes contre les jésuites. Delà l'interpellation énergique de l'opposition consiitutionelle à la chambre des députés et le Qélèbre ordre du jour motivé de M. Thiers.
5^ A la fin de 1845, les complaisanoes du gouvernement pour les ennemis de l'université augmentant toujours, parurent les deux ordotinances de M. Salvandy qui bouleversaient et abaissaient les deux grandes magistratures universitaires ^ les conseils académiques dans chaque province et le conseil royal au sommet de la hiérarchie. Ce fut là le premier pas vers la décadence de l'université. J'y résistai d'abord de toutes mes forces dans deux discours prononcés au début de la session de 1846.
6® Enfin après la catastrophe du 24 février» les mêmes influences qui sous la monarchie constitutionelle mena« çaient l'université, s'étant habilement introduites jusque dans l'assemblée constituante d'une république démocratique, et ayant éclaté de nouveau par leur organe accou*tumé, M. de Montalembert, je publiai une défense nouvelle de l'université dans un journal qui jusque-là avait paru dévoué à cette grande institution.
Ce sont ces écrits et ces discours qui ont été réunis et reparaissent ici sous le nom de Défeme de VunitjemUet de la philoêophM,
PéUttons en ftkweur de la liberté d'enseisnemeiit e( 4e0 cengrégattoné reUi^en^oi eiiseisiuiiilMi*
Ce que doit être renseignement phiiosopliique et ce qu'il est réellement. — Du droit de TEtat dans Tensdgnement.
M. Cousin. M. le chancelier, j'ai plusieurs fois demandé la parole, et toujours en vain; et je le regrette peu, M. le ministre de l'instruction publique (M. Villemain) ayant dignement défendu l'université. Il ne me reste qu'à soumettre à la chambre de courtes observations sur l'état précis de la question.
Sur quoi la chambre va-t-elle voter? Est-ce, comme l'a pensé mon honorable ami , M. le baron Dupin , non pas seulement sur la demande d'une loi qui règle et organise la liberté d'enseignement dans l'instruction secondaire, mais aussi sur la demande du rétablissement de corporations religieuses qui puissent participer à l'enseignement? Ce sont là deux questions bien différentes.
Si la dernière de ces deux questions est directement ou indirectement engagée dans celle qui est soumise à la chambre, je suis bien décidé à me joindre à mon honorable ami pour réclamer l'ordre du jour.
Je ne reviendrai pas sur les raisons puissantes qu'il a
données. Si parmi les corporations religieuses enseignantes dont on invoque le retour, est cachée une société fameuse , supprimée au milieu du dernier siècle; si tel est le but mystérieux des pétitionnaires, je suis prêt à le combattre avec énergie, et, si j'y suis forcé, à reproduire et à défendre les graves motifs qui ont décidé nos pères à ce grand acte, ratifié d'ailleurs par l'assemblée constituante,
et qui est comme le fondement de la législation actuelle.
Mais je n'ai pas compris que lès pétitionnaires eussent osé porter devant vous une demande aussi hardie ; j'avais cru seulement que, parmi toutes les raisons bonnes ou mauvaises qu'ils avaient exposées pour autoriser leur demande unique, la demande d'une loi nouvelle, fondée sur le principe de la liberté , se rencontrait aussi celle de la prétendue aptitude des corporations religieuses à l'enseignement. Cette raison est assez mauvaise, et M. le rapporteur l'a très-justement combattue. Mais comme nous ne votons pas, ce me semble, sur les motifs allégués par les pétitionnaires, mais bien sur le fond même de ces pétitions, il m'a paru que tous les motifs, quels qu'ils soient, étant écartés et négligés, nous n'avions à voter que sur ce point: faut-il, oui ou non, renvoyer au ministre de l'instruction publique les pétitions qui réclament la réalisation de la promesse de la Charte relativement à la liberté d'enseignement?
La question sur laquelle nous avons à voter étant ainsi dégagée, M. le ministre ne s'est pas opposé au renvoi proposé par votre comité des pétitions , bien entendu sous le bénéfice des observations fermes et judicieuses présentées par l'honorable rapporteur ; et moi-môme alors je ne m'opposerai pas plus au renvoi que M. le ministre de l'instruction publique.
Maintenant, Messieurs, puisque j'ai la parole, permettez-moi de répondre quelques mots presque personnels à une accusation que M. le marquis de Barthélémy a jetée dans ce débat. J'ai été surpris de voir mon noble collègue prononcer devant cette chambre des noms de systèmes métaphysiques qui lui sont peu familiers, je suppose, mettre ces systèmes en opposition avec la religion catholique, et transformer ainsi la chambre en un concile ou du moins en une sorte d'académie des sciences morales et politiques. Non , vous n'êtes point une académie où s'agitent des questions de philosophie ; vous êtes des hommes d'Etat qui ne demandez qu'une chose, mais la demandez fortement, à savoir, que tout enseignement, quel qu'il soit , philosophique ou autre , offre à la société des garanties sérieuses; vous demandez qu'il serve et qu'il ne nuise pas, et que, loin d'être contraire, il soit hautement favorable à la cause générale de. l'ordre. C'est sur ce point, mais sur ce point seul, qtie je dois à la chambre une explication nette et catégorique.
Oui, l'article 38 du décret de 1808 dit que l'enseignement général de l'université a pour base la religion catholique ^ ; et voilà pourquoi il n'y a pas de collège royal ou communal, sans un aumônier, agréé par l'évêque diocésain, pour enseigner la religion et présider à toutes les pratiques du culte; mais j'ignore où M. le marquis de Barthélémy a pris que la religion catholique devait être le fondement des divers enseignements séculiers de nos collèges, entre autres de l'enseignement de cette science particulière qu'on appelle la philosophie. Une telle prescription n'existe pas et ne peut pas exister. La philosophie enseigne ces grandes vérités que, grâce à Dieu, la raison
' Le sens vrai de cet article est donné plus bas, séance du 3 mai
naturelle nous découvre, et sur lesquelles reposent partout et la famille et la morale publique et privée et la dignité de la vie humaine et la sûreté des Etats. Ces grandes vérités composent un corps de doctrine ferme et solide , qui n'est pas et qui ne peut pas être l'enseignement religieux lui-même, mais qui s'y lie heureusement. Encore une fois, Messieurs, vous êtes des hommes d'Etat qui ne devez pas entrer dans des détails d'école; mais j'ai besoin de répondre à la conscience de cette assemblée, en vous déclarant ici, avec la connaissance intime des faits, qu'à l'heure où nous parlons, il ne s'enseigne dans aucune classe de philosophie d'aucun collège "du royaume aucune proposition qui directement ou indirectement puisse porter atteinte à la religion catholique ni à aucune communion chrétienne. (Vive sematùm,) J'ajoute, et je désire que mes paroles soient entendues ^u delà de cette enceinte, j'ajoute que si un seul professeur de philosophie de l'université s'écartait un seul instant du respect profond qu'il doit à la religion de la majorité, comme parle la Charte, et à tout culte reconnu par l'État, il y serait énergiquement rappelé. Mais, grâce à Dieu, ni M. le ministre, ni moi, qui suis chargé au conseil royal de la surveillance de l'enseignement philosophique, nous n'avons pas besoin de tant d'énergie ; car nous trouvons partout un concours intelligent. L'université est accoutumée à puiser la philosophie qu'elle enseigne aux sources les plus pures auxquelles la religion vient souvent puiser elle-même. Descartes, Malebranche, Fénelon, Bossuet, Leibnitz, voilà les maîtres vénérés qui président à l'enseignement de nos écoles. Inspirée par de tels maîtres, fidèle à l'esprit du dix-septième siècle, tout en suivant les progrés de notre temps , la philosophie de l'université a droit à quelque reconnaissance;
elle était loin de s'attendre à d'outrageantes calomnies. Sans entrer dans aucun détail qui serait ici déplacé, voulez-vous me permettre de vous présenter une preuve démonstrative de Tentière sécurité que doit vous inspirer l'enseignement philosophique donné par l'université? Cet enseignement repose sur deux fondements : 1^ le programme détaillé des questions dans lesquelles doit se renfermer cet enseignement ; 2<^ la liste des auteurs qui seuls doivent être mis entre les mains des élèves. Or, Messieurs, dès mon entrée au conseil royal, il y a plus de douze ans, j'ai dressé moi-même comme conseiller le programme de l'enseignement philosophique, et il y a trois ans, je l'ai perfectionné encore quand j'étais ministre de l'instruction publique. Eh bien , ce programme officiel , univetsellement suivi, et qui dirige partout l'enseignement , ce programme n'a été attaqué dans aucune de ses parties. Enfin, lorsqu'il y a deux ans, je rentrai au conseil, mon premier acte a été de proposer au conseil et à M. le ministre, qui a bien voulu l'approuver, une liste d'auteurs philosophiques à mettre entre les mains des élèves , liste tellement irréprochable et remplie de noms si purs et si grands que beaucoup d'évêques ont applaudi à un pareil choix ^
Ainsi, que la chambre se repose sur la vigilance de M. le ministre de l'instruction publique et, j'ose le dire aussi, sur la mienne : pas une parole ne sera prononcée dans un cours de philosophie qui puisse donner la plus légère inquiétude à des pères de famille et à des hommes d'État. L'université connaît son devoir, et elle le remplit :
' Ces deux documents ont été rappelés et commentés dans les séances du 3 et du 4 mai 1844 ; et on les trouvera intégralement reproduits dans Y Appendice.
elle rencontre aujourd'hui les mêmes difficultés qu'elle â traversées en 1815 , et je me flatte qu'elle sortira de cette nouvelle épreuve plus forte^ et plus glorieuse. [Adhé' sion.)
Après ces brèves explications , que me commandaient les paroles de M. le marquis de Barthélémy, disons un mot sur le fond même de la question soulevée par les pétitionnaires. De quoi s'agit-il? De la demande d'une loi nouvelle qui donnerait la liberté d'enseignement promise par la Charte. Dans mon opinion, la vraie liberté d'enseignement n'est pas aussi méconnue qu'on veut bien le dire par la législation existante, cette législation fondée par Napoléon, et que la restauration a respectée. On pourrait fon bien défendre, au point de vue le plus libéral, la nécessité et la légitimité de l'autorisation préalable de l'État pour fonder un établissement d'instruction publique. Mais la Charte a parlé, et je pense. Messieurs, je l'ai même déclaré à cette tribune , il y a trois ans \ quand je tenais le portefeuille de l'instruction publique, je pense que l'autorisation préalable doit être remplacée par des conditions nouvelles, pourvu toutefois que, sous ces conditions nouvelles, demeure intact le droit de l'État d'intervenir dans l'éducation des jeunes générations. Ce droit de l'État, c'est le droit même de l'université; car l'État parmi nous en matière d'éducation s'appelle l'université. Je ne m'oppose donc point à ce que , conformément à la demande des pétitionnaires, M. le ministre nous apporte une loi qui substitue à l'autorisation préalable d'autres conditions. Nous examinerons ces conditions; mais pour moi, je déclare d'avance que l'année prochaine, comme cette année et comme toujours, je maintiendrai le
* Voyez, au volume précédent, p. S47, etc.
principe à mes yeux sacré de Tintervention de TÉtat dans renseignement.
Mais, me répondra-t-on » personne ne conteste à l'État le droit de réprimer les abus que la liberté 'ferait naître ici comme ailleurs. J'avertis que ce droit de répression ne me suffit point, parce qu'il n'est pas assez efficace. Comment! dans une discussion récente et mémorable ^ vous avez soumis la liberté en matière de culte non pas seulement à la répression, mais à un pouvoir préventif; et quand il s'agit d'éducation , la où la prédication religieuse peut se retrouver et s'exercer avec le plus de péril, vous ôteriez à l'État toute autorité préventive ! Une telle contradiction serait trop choquante. D'ailleurs , vous n'a« vez pas agi ainsi dans la loi de 1833 sur l'instruction primaire : vous avez ôté l'autorisation préalable pour tenir une école privée, mais à cette autorisation préalable vous avez substitué un brevet de capacité, lequel est conféré par une commission nommée par le ministre de l'instruction publique; de sorte que sous une autre forme subsiste dans sa juste mesure le droit de l'État.
Et remarquez que , dans l'instruction secondaire, désarmer l'État , lui enlever toute intervention préventive , serait tout autrement grave que dans l'instruction primaire. Là en effet, passez-moi ce détail un peu technique, les écoles privées ne reçoivent en général que des externes, tandis que dans l'instruction seœndaire les écoles privées seront presque {)artout des pensionnats qui pourront contenir cent ou deux cents jeunes gens élevés dans l'ombre,
* Séance du 11 mai. Il esta remarquer que nul des partisans passionnés de la liberté d'enseignement n'a dit un seul mot en faveur de' la liberté religieuse : il s'agissait de pétitionnaires protestants. M. de Broglie seul, dans cette discussion comme dans les autres, a soutenu Tunité de ses principes et de^son caractère. T. u. t.
loin des yeux de la famille et de TÉtat. Et pour de tels établissements , vous vous contenteriez de la répression I Souvent elle viendra trop tard : quelquefois elle vengera le mal, bien rarement elle Tempêchera. Prenez-y garde, Messieurs, ne méprisez pas les leçons de Texpérience. Je soutiens et j'établirai , quand il le faudra ^ , que sous rancieniie monarchie, le droit préventif de l'État en matière d'éducation n'a été abandonné dans aucun temps, et qu'il a souvent été exercé avec la plus grande force par les rois et par les parlements qui conféraient ou étaient, même à des corporations religieuses, la faculté d'enseigner. Les exemples surabondent. Depuis le commencement du dix-neuvième siècle , la monarchie constitutionnelle a retenu de l'ancienne monarchie ce pouvoir nécessaire et bienfaisant.
Il y a trente-cinq ans que l'université est fondée : voyez ce qu'elle a fait de l'instruction publique et de l'instruction privée. Le droit d'autorisation préalable, tel qu'il a été exercé , a-t-il arrêté l'essor de l'instruction privée, et par là, faute d'une concurrence utile et même nécessaire, laissé tomber les établissements publics dans unfe langueur déplorable? Non, rien de tout cela n'est arrivé.
J'ai étudié les systèmes d'instruction publique de toutes les nations civilisées de l'Europe; j'ai visité, j'ai examiné à fond les établissements d'instruction secondaire des deux pays où l'éducation est la plus florissante, la Hollande et l'Allemagne. Eh bien, moi qui aime trop mon pays pour le flatter, je déclare que je n'ai rencontré nulle part, ni en Hollande ni en Allemagne, aucun
' Cette démonstration historique est plus bas, dans le premier discours qui ouvre la discussion de 1844.
gymnase qui, par sa constitution, soit supérieur à un collège royal, et qui', tout compensé, donne de meilleurs résultats. Aussi en France les collèges royaux jouissent-ils d'une popularité toujours croissanle. Tous les départements veulent en avoir, et il y a quelques années, la chambre des députés a posé le principe qu'il y aurait, avec le temps, un collège royal par département. Ces établissements, vraiment nationaux, comptent aujourd'hui un plus grand nombre d'élèves qu'il» n'en ont jamais eu sous la restauration et môme sous l'empire. Nos 46 collèges royaux ont aujourd'hui 18,000 élèves. Le système des études, quelque temps embarrassé de trop d'enseignements diiïèrents, a repris, depuis 1 840, une marche plus simple et plus vraie. Il n'y a pas de collège où un aumônier , quelquefois même plusieurs ne donnent aux élèves une instruction religieuse, de jour en jour plus appréciée. La chambre ne voudrait pas , par respect même pour la liberté de conscience, et pour la sainteté de la religion , que j'entrasse ici dans aucun détail; mais il faut qu'elle sache que jamais, pas même sous la restauration , les pratiques religieuses n'ont été plus en honneur et plus répandues, avec cette différence qu'aujourd'hui l'accomplissement des devoirs religieux est d'autant plus touchant qu'il est plus libre.
Quant aux établissements particuliers d'instruction secondaire, les institutionset les pensions, ont-ils dépéri , je vous prie, entre les mains de l'université ? Il y a aujourd'hui 102 institutions qui comptent 9,000 élèves. Pour les pensions, il y en a 914, nombre, ce semble, assez considérable, et tendis qu'autrefois, à leur époque la plus florissante, elles n'avaient jamais eu que 18,000 ou 19,000 élèves, elles en ont aujourd'hui, sous l'empire de ce prétendu monopole, 23,000, auxquels il faut joindre 11,000 élèves, qui y re
çoivent une éducation convenable sans latinité, et par conséquent sont exempts de la rétribution universitaire.
Ces chiffres démontrent aux plus aveugles quel usage l'université fait de cette autorisation préalable si critiquée. Estril vrai que nous repoussions le concours des ecclésiastiques ? Loin de là , nous avons mis nous-mêmes à la tête de nos collèges royaux et communaux un assez grand nombre de prêtres éclairés et vertueux : de plus 130 pensions ont des chefs ecclésiastiques. Peut-on se plaindre, avec une ombre de justice, que nous ayons refusé Tautorisation à quelque personne qui la méritât? Je le demande aux adversaires de l'université : connaissent-ils un prêtre, un digne ecclésiastique, remplissant d'ailleurs les conditions de grade, qui n'ait été agréé à l'instant même et avec le plus juste empressement? Y a-t-il un seul exemple d'un pareil refus? S'il en est un, qu'on le cite... (Sensor ii€n). 11 n'y en a pas un seul. Je le déclare , depuis douze ans que j'ai l'honneur de faire partie du conseil de l'instruction publique, si Ton peut nous adresser un reproche, ce n'est pas celui d'une sévérité excessive; nous avons été , nous sommes encore fort indulgents. Nous connaissons notre temps et quels ménagements exige, après tant de révolutions, la diversité naturelle des opinions dans les hommes les plus respectables; et sans déserter nos devoirs envers le gouvernement que nous servons, partout où nous rencontrons, avec un savoir suffisant attesté par les grades exigés , des mœurs irréprochables et un zèle éprouvé, nous accordons aisément l'autorisation demandée. Mais notre indulgence s'arrête devant cette ordonnance célèbre que vous a rappelée tout à l'heure M. le ministre de l'instruction publique, cette ordonnance qui impose à quiconque veut tenir un établissement privé de déclarer qu'il n'appartient i
aucune association non autorisée, ordonnance que nous avons reçue des mains de la restauration, et qui a été fortifiée par la loi de 1835 sur les associations. Voilà la limite devant laquelle nous nous sommes arrêtés et nous nous arrêterons toujours. Oui, nous repoussons quiconque appartient à une société secrète, communiste ou jésuite, peu nous importe. £t que dirait la chambre si nous tenions une autre conduite? Ne serait -elle pas fondée à nous accuser de trahir nos devoirs envers le pays et envers le roi ?
Encore une fois, nous sommes loin de repousser une loi nouvelle , qui , par respect pour la Charte , substituerait à Tautorisation préalable des conditions nouvelles. Nous examinerons sérieusement les combinaisons qui nous seront présentées, et notre adhésion leur est d'avance assurée, pourvu, comme je Tai dit, que sous les conditions nouvelles subsiste le droit imprescriptible de l'État, non pas seulement de réprimer et de punir, mais de faire en quelque sorte qu'il y ait à punir le moins possible. On ne me persuadera jamais que le gouvernement soit institué pour laisser faire et laisser passer, sauf à intervenir quand le mal est fait et à punir celui qui l'a fait. Non, sa tâche est plus laborieuse et plus élevée, et la gloire est pour lui à plus haut prix. Un vrai gouvernement doit conduire les nations au lieu de se traîner à leur suite ; il doit accepter sa part de responsabilité dans tout ce qui se fait de considérable. Et quoi de plus considérable, je vous prie, quoi de plus grave et de plus délicat que de remettre entre les mains d'un homme le sort de ce qu'il y a de plus faible et de plus sacré , l'enfance et 1% peuple ?
En résumé, je ne m'oppose pas au renvoi de la pétition à M. le ministre avec les réserves que je viens d'exprimer.
Je ne m'y oppose pas» si les pétitionnaires ne réclament qu'une loi nouvelle qui organise la liberté d'enseignement conformément aux promesses de la Charte ; mais si sous cette demande est contenue, même implicitement, celle du rétablissement de congrégations religieuses non autorisées auxquelles serait confié l'enseignement secondaire, je m'oppose de toutes mes forces au renvoi , ainsi que mton honorable ami, M. Charles Dupin, et je demande à M. le rapporteur, de vouloir bien marquer avec précision le point sur lequel nous allons délibérer.
Discours prononcé à l'ouverture de la discussion générale sur le projet de loi d'instruction secondaire présenté par M. Villemain et sur le rapport de M. le duc de Broglie.
Messieurs ,
Dans celte première discussion, je ne viens point examiner en détail les divers articles du projet ministériel , ni ceux qu'y substitue le rapport de votre commission : je me propose une tâche plus générale. Je veux rechercher si, parmi les passions déchaînées autour de nous, au milieu de la déplorable polémique soulevée depuis trois années et dont la violence s'accroît chaque jour, il n'y a pas quelque principe ferme et assuré qui puisse nous être comme un mât dans la tempête; je veux surtout, je ne le dissimule pas, venir au secours d'une grande institution
nationale, objet de tant d'attaques, et pour laquelle .le vaste et savant rapport de M. le duc de Broglie n'a pas trouvé un mot d'encouragement dans la lutte où elle est engagée. Pour tout cela quelques minutes ne peuvent suffire : j'ai besoin*d'un peu de temps, et sans savoir si j'aurai la force d'en faire usage, je le demande à l'équité de la chambre. Parmi les commissaires qu'elle a chargés de pré^ parer le rapport sur l'instruction secondaire, elle n'a cru devoir admettre aucun membre de l'université. Cette exclusion absolue, si peu conforme à vos usages, est précisément mon titre auprès de vous. Je me flatte qu'au moins vous ne voudrez pas mesurer trop sévèrement la pargle à un de vos collègues qui autrefois a été votre rapporteur dans une loi semblable, mais qui, aujourd'hui surtout, se foit gloire d'être un serviteur fidèle de l'université. C'est môme en ce nom que je fais un loyal appel à votre impartialité, à votre patience, à votre indulgence.
Je renferme toute la discussion que soulève le projet de loi dans cette simple question : le droit d'enseigner est-il un droit naturel ou un pouvoir jpublic?
Est-ce un droit naturel, comme la propriété, la liberté individuelle, la liberté de conscience, et d'autres libertés de ce genre t[ue la loi reconnaît, mais qu'elle ne fait pas? ou bien est-ce un pouvoir public que la loi seule peut conférer, comme le pouvoir de plaider pour un autre devant un tribunal, ou le pouvoir de rendre la justice? Le droit d'enseigner est-il un droit naturel dont le libre exercice donne naissance à une industrie légitimement exempte de toute condition préalable, et soumise aux seules conditions ordinaires de toute industrie, à savoir :1a surveillance et* la répression qu'elle peut provoquer? ou bien le droit d'enseigner étant un pouvoir, un pouvoir public que la loi confère, doit-il être mesuré et réglé par la loi, et assujetti par
elle, non pas seulement à la répression et à la surveillance, mais aussi et surtout à des conditions préalables d'exercice?
Poser une pareille question, c'est la résoudre.
J'ai beau parcourir toutes les déclarations des droits de rhomme et du citoyen, qui certes n'ont pas manqué depuis plus d'un demi-siècle, je ne rencontre dans aucune celui d'enseigner. C'est que ce prétendu droit est une chimère. Qu'est-ce en effet qu'un droit naturel? celui dont ne peut^ être dépouillé l'homme naturel, et cet homme développé et achevé qu'on appelle le citoyen , sans cesser d'être un citoyen et un homme. Or pour rester l'un et l'autre, faut-il avoir le droit d'enseigner le grec et le latin, la physique et les mathématiques ou toute autre science, sans avoir prouvé d'abord qu'on sait soi-même ce qu'on veut enseigner? Pour jouir de toute sa liberté légitime, faut-il avoir le droit, non pas d'exprimer hautement ses opinions, même 9U moyen de la presse, par-devant ses égaux et ses concitoyens , mais de les inculquer à des enfants dans l'ombre d'une école? Est-ce être opprimé que de n'avoir pas le droit de façonner à son gré ses semblables, et de ne pouvoir imprimer en de jeunes âmes ses propres mœurs et ses propres principes, sans avoir fait connaître quelles' sont 'ces mœurs et quels sont ces principes?
Voilà pourtant sur quoi repose cette liberté de fraîche date qui se fait humble pour dominer, et essaye de passer modestement sous le manteau de toutes les autres industries !
Combien d'industries mille fois moins périlleuses sont soumises à des épreuves difficiles I Et celle qui donne à un homme le pouvoir de décider peut-être des habitudes, du caractère et de la destinée d'un autre homme, celle qui spécule sur l'esprit et sur Tâme, cette industri&-là, puis-
qu'elle ne rougit pas de s'appeler de ce nom, serait exempte de toute épreuve!
Sans doute, pour empêcher l'homme de faillir, il ne faut pas détruire sa liberté : car le crime d'un être libre a plus de grandeur que l'innocence imbécile d'un esclave; mais estrce détruire la liberté d'un homme que de lui demander des garanties pour la liberté d'un autre?
Ainsi , ce droit qu'on invoque au nom de la liberté est un attentat contre elle. L'industrie nouvelle qu'on voudrait autoriser de l'apparence d'une industrie privée est en réalité une entreprise sur autrui, une usurpation du domaine public.
La liberté d'enseignement sans garanties préalables est contraire, en principe, à la nature des choses; et, comme tout ce qui est faux en soi , elle ne peut produire dans la pratique que des conséquences désastreuses. L'éducation , livrée ainsi à l'aventure, tourne contre sa fin. Qu'est-ce en effet que l'éducation? L'apprentissage delà vie qui nous attend au sortir de l'école, soit dans les professions particulière auxquelles la famille nous destine, soit dans ces fonctions générales d'homme et de citoyen auxquelles Dieu et la patrie nous appellent. Que diriez-vous si l'on donnait à un futur marin l'éducation du soldat, ou à un soldat l'éducation du marin , à l'avocat celle du médecin et au médecin celle de l'avocat? Quoi de plus absurde, quoi de plus dangereux 1 Maintenant, à la place de l'éducation spéciale et professionnelle, mettez l'éducation générale et publique : elle doit préparer à la vie sociale, telle qu'elle est constituée dans un siècle et dans un pays, non par des pouvoirs éphémères, mais par ces grandes et permanentes institutions qui représentent l'esprit et l'âme d'un pays et d'un siècle. Si l'éducation du jeune homme est l'apprentissage et comme l'image anticipée de sa vie future, àcQ titre elle
est vraie et elle est salutaire; elle prépare à la société un homme et un citoyen qui sera en harmonie avec elle , et qui, partageant ses instincts, ses préjugés même, la servira sans résistance dans toutes les carrières, utile aux autres, en paix avec lui-même. Mais imaginez un jeune homme nourri, pendant les longues années de Tenfance et de l'adolescence, dans des principes opposés à ceux du siècle et du pays où il doit vivre, et jetez-le, à dix-huit ans, dans un monde qui lui est comme étranger : il y sera déplacé et malheureux; il pourra même y devenir un danger public. Il languira, inutile aux autres et à lui-même, dans la solitude de son esprit et de son cœur; ou bien il s'agitera pour ramener de gré ou de force la société inattendue qu'il rencontre à l'idéal chimérique dont on a enivré sa jeune imagination. 11 appartient donc à la société d'intervenir dans l'éducation et- de la faire un peu à son image, pour que l'éducation lui rende ce que la société lui a donné; autrement, c'est la société qui sème de ses propres mains l'inquiétude, le mécontentement, les révolutions.
A ce point de vue, qui est le vrai, le droit d'enseigner n'est ni un droit naturel de l'individu, ni une industrie privée ; c'est un pouvoir public. Quoi ! ce n'est pas un pouvoir, et le plus grand de tous, que celui d'avoir entre ses mains et de posséder en quelque sorte pendant de longs jours et pendant de longues nuits, loin de l'œil de la famille et de la société, ce qu'il y a de plus faible et de plus sacré au monde, un enfant sans défense! La capacité la mieux éprouvée doit trembler devant un pareil pouvoir, et l'État le remettrait les yeux fermés au premier venu, sans s'enquérir si celui qui se porte pour être ainsi le maître de la jeunesse, et ce mot doit être pris ici dans toute sa force, est capable d'exercer utilement un pouvoir aussi redoutable!
EXFOsrnoN du système de l'université. 19
Adorateurs téméraires ou hypocrites d'une liberté sans garanties 9 savez*vous bien ce que vous faites en émancipant l'éducation? De l'instituteur vous faites un tyran , et non. pas seulement un tyran de la jeunesse, mais celui de la société; vous élevez un pouvoir plus grand que celui du gouvernement et des chambres. En voulez-vous la preuve? elle est fort simple. Que peuvent faire les deux chambres? elles ne peuvent faire que des lois ; lui , il fait les mœurs. De quel côté, je vous prie, est la plus grande puissance?
Mais, dira-t-on, vous oubliez les droits du père de famille. Non, mais je n'entends point leur sacrifier les droits des enfants, ni ceux de l'État.
Le droit du père de famille est bien grand, je le sais; mais, tout grand qu'il est, il n'est point absolu et illimité en lui-même, et je prétends d'ailleurs qu'il est incommunicable.
Le père de famille est chez lui instituteur, comme il est législateur, comme en certains cas il est prêtre. Il est tout cela, mais dans une certaine mesure. Il dispose à son gré de son enfant; mais s'il le maltraite, la société inter- • vient. Qu'il le maltraite moralement en quelque sorte, qu'il lui donne ou lui fasse donner des leçons affreuses, la société indignée devrait encore intervenir. Ainsi , même au foyer domestique, le droit paternel a ses limites. Mais que le père tire son enfant du sanctuaire de la maison paternelle, qu'il l'envoie au dehors sur une place publique ou dans une école, et que là il le mette entre les mains d*un autre, il ne confère pas à cet autre un pouvoir égal au sien, puisqu'il n'est pas de même nature. Ce pouvoir naturel du père ne subsiste pas tout entier dans l'école où il place son enfant; car cette école est faite aussi pour d'autres, elle est faite pour tout le monde : ici finit le domaine privé et paternel, et commence le domaine public.
20 SESâON DE 1844. — SÉANCE DU 21 AVRIL.
Oui, je le reconnais, la maison paternelle est une écgle où le père de famille a le droit d'élever ou môme de faire élever son fils à sa guise, pour le présenter ensuite aux épreuves que la société a placées à rentrée de toutes les carrières. Mais dès que le père de famille échange Fécole domestique pour Técole commune, il ne retient dans cell&ci qu'une partie de ses droits; il y rencontre la société à laquelle il appartient d'intervenir dans tout ce qui est du domaine public. Là l'État n'a pas, à proprement parler, devant lui le père de famille, mais l'instituteur étranger; et celui-ci exerce, nous l'avons prouvé, un pouvoir, un office, une véritable fonction publique pour laquelle l'État a le droit et le devoir de lui demander des garanties.
Si ces principes sont incontestables à l'égard d'un in« dividu qui prétend à la fonction d'instituteur de la jeunesse, ils ne le sont pas moins, ils le sont davantage quand il s'agit, non plus d'un individu, mais de plusieurs , mais d'un grand nombre , unis entre eux par le lien d'une association : j'entends d'une ask)ciation recon- , nue par les lois, car nulle autre n'a le droit d'exister. Le pouvoir d'enseigner devenant alors plus redoutable, l'intervention de l'État est d'autant plus nécessaire.
Maintenant, que cette association se présente au nom sacré de la science, ou au nom plus sacré encore de la religion, dans l'un et dans l'autre cas le droit de l'État reste le môme, ou plutôt il s'accroît de toute la puissance de la religion ou de la science. Le génie lui-môme ne confère aucun monopole. Plus son pouvoir est grand, plus il a besoin d'être sauvé de tout égarement. Il n'y a rien dans la société qui ne soit fait pour la société, rien par conséquent qui ne doive relever en une certaine mesure, et par quelque côté, de la puissance sociale, c'est-à-dire de l'État.
En résumé, ou tout ce qui précède n'est qu'une suite
d'erreurs, ou il reste démontré que l'État n'a pas seulement le droit y mais qu'il a le devoir de soumettre quiconque veut fonder une école , particulièrement un pensionnat, à trois conditions essentielles : P des garanties préalables qui aient, pour parler clairement, un caractère préventif; 2^ la surveillance; 3^ une pénalité sérieuse en cas d'un délit commis et prouvé.
Tel est. Messieurs, le principe que je cherchais. Si je ne m'abuse, il est invincible. Il n'est emprunté à aucun système; il dérive de la nature même des choses. Il est à l'épreuve de la raison la plus sévère, et le sens commun l'accepte aisément^ L'histoire entière le confirme et l'autorise ; si on le cherche en vain, ou s'il disparaît dans l'enfance et dans la décadence des empires, il se montre dès que la société se forme,*dès que l'idée majestueuse de l'État se lève, et il l'accompagne dans sa marche et dans son progrès.
Je ne jetterai qu'un coup d'œil rapide sur le monde ancien.
Les républiques de la Grèce nous offrent, en fait d'éducation, deux modèles contraires, également extrêmes, également vicieux. A Sparte, il n'y a point de père de famille : la société a remplacé l'humanité; les individus ne sont rien, ils ne sont que ce que l'État les fait être. L'État n'intervient pas seulement dans l'éducation ; il la donne et la donne seul. Un moule de fer enserre toute la jeunesse de l'un et de l'autre sexe, et lui imprime un caractère uniforme. De là est sorti ce monstre sublime qu'on appelle la vertu lacédéraonienne. Détournons les yeux de celle héroïque folie. En voici une autre qui nous plaira davantage, parce qu'elle ressemble plus à la nôtre, à celle au moins qu'on veut introduire parmi nous. A Athènes, l'homme respire; le citoyen est plus libre; l'éducation est bien moins r^lée, ou plutôt elle ne l'est pas du tout. Chaque père de
famille élève ses enfants à sa manière. Lève école qui veut, à ses risques et périls; des maîtres ambulants s'arrangent avec les villes pour y donner pendant un certain temps des leçons publiques sur tel ou tel sujet, pour un salaire convenu d'avance. L'État n'a pourvu qu'au développement de la force physique, au moyen d'exercices qui ont lieu dans les gymnases. Quant à la partie intellectuelle et morale, rien de prévu ni d'arrêté. L'art d'enseigner est alors, à la lettre, une industrie. Des gens habiles qui savent tout, les sophistes, enseignent tout ce qu'on veut à prix d'argent, grammaire 9 éloquence, logique, morale, économie privée ou politique, art militaire, etc. L'État les laisse enseigner comme ils l'entendent. Voilà, ce semble, le beau idéal de la liberté d'enseignement. Mais attendez un peu, je vous prie : il y a ici un terrible correctif. L'État s'était si peu dessaisi de son droit d'intervention dans l'éducation des citoyens, qu'après s'être endormi dans une incurie plus ou moins longue, il se réveillait tout à coup au bruit du premier scandale et d'un danger apparent ou réel, faisait fermer l'école, dispersait l'auditoire, chassait les maîtres, quand il voulait user d'indulgence, quelquefois leur faisait un procès capital, et distribuait au sophisme et souvent aussi au génie et à la vertu l'amende, l'exil, la prison , la ciguë. C'est ainsi que la démocratie entend la liberté d'enseignement, comme bien d'autres libertés. Nulle mesure préventive, nulle surveillance régulière, puis tout à coup de brusques retours et des répressions formidables qui épouvantent ou anéantissent la liberté.
A Rome, sous la république et dans les premiers temps de l'empire, les choses se passèrent à peu près de la même façon. Les grandes familles avaient des instituteurs domestiques. Des affranchis ou des industriels, grecs ou romains, levaient de petites écoles de grammaire ou don*
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fiaient qudques leçons publiques d'éloquence et de dialec^ tique. Le sénat laissait faire et laissait passer. Concevait-il quelques soupçons? Un décret inattendu ^ tombait sur tous les maitres et les chassait de Rome sans autre forme de procès. L'aristocratie romaine prenait un certain plaisir à entendre des sophistes grecs soutenir le pour et le contre sur les plus graves sujets; puis, quand cette débauche d'esprit était passée > dans un moment d'humeur et à la voix du vieux Gaton elle frappait sans pitié ceux qui ra-> valent un moment divertie. L'enseignement de la philosophie était, comme toujours, environné d'ombrages. Tibère n'aimait pas la philosophie. Néron et Domitien la proscrivirent^: Tacite s^eât permis de les en blâmer, mais tout le monde aujourd'hui ne penserait pas comme Tacite.
Mais quand l'^x^pire fut arrivé à cette unité de législation et à cette administration vigoureuse» qui le soutinrent si longtetnps contre les vices de éa constitution politique, l'instruction publique reçut aussi une organisation régulière. Les Antonins créèrent à Rome et à Athènes, à titre public et gratuit, les deux premières universités ^ qui aient
' Par exediple celui de 503. Voyez dans les mémoires de Tacadémie des inscripUons» les mémoires de M. Naudet sur Tinstruction publique che^ les Romains.
* Voyes Tacite et Suétone, Tacite» Vie d*Agricolaf chap» S : Soilicet illo igné vooem populi Romani aboleri arbitrabantur, expulsia insuper sapientias professoribu8< atque omnl bona arte in exsilium acta, ne quid vaquam honestum occurreiet. — Suétone » Domit. ohap. 10 : philosophes omnes Urbe Italiaque submovit.
' Pour l'Athénée fondé à Rome par Adrien, voyez Àureliut Vielor,Vie d'Adrien, chap. 14; voyez aussi Xiphilin, Lampride^ CapUo- {tfi, elo.*-Sur l'éoole d'Athènes, voyez Dion Cassiust liv. L, p. 814. Tous les détails du témoignage de cet historien sont digâes d'attention* Bfarc-Aurèle fonde à Athènes un enseignement public et gratuit. Aucune scnence n'est exceptée. Chacune est em possession d'une chaire et d'un revenu annuel.
été fondées dans le monde. Peu à peu Tancienne anarchie et l'ancienne tyrannie firent place à un régime légal où l'autorité suprême de l'État est proclamée, le domaine privé nettement séparé du domaine public, l'enseignement privé réduit à l'enseignement purement domestique, l'en- ' seignement public élevé à la dignité d'une magistrature et soumis à des conditions préalables ^ Ces principes se retrouvent dans les décrets des princes les meilleurs et les plus différents; Théodpse parle ici comme Julien; et sans entrer dans des détails qui fatigueraient la chambre,
' Voici les principales dispositions de la législation impériale : -
1. L'enseignement n'est point une industrie privée, c'est un office public; aussi quiconque veut enseigner ne le peut qu'en remplissant certaines conditions préalables dé moralité et de capacité. La loi de Julien est formelle à cet égard. Elle se trouve dans le Code Théodosien, de medicis et professoribus , liv. XIII, tit. 111, loi V% p. 35 du commentaire de Godefroy, édit. de Ritter : Quisque docere vult, non repente nec temere prosiliat in hoc munus... Magistros studlorum doctores excellere oportet moribus primum, deinde fecundia.
3. Les conditions préalables consistent en des examens passés devant la faculté à laquelle on veut appartenir (i6td. judicio ordinis probatus) ; il faut de plus l'avis favorable des notables {Ibid, optimorum conspirante consensu) ; ce sont les Curiales qui nomment {Ibid, decretum Curialium mereatur); mais la nomination n'est valable qu'après l'approbation de l'empereur {Ibid. hoc decretum ad me tractandum referatur).
3. La puissance publique, l'empereur réserve ses droits, môme en les déléguant aux autorités municipales {Ibid. Quia singulis civitatibus ipse adesse non possum, jubeo...).
Tbéodose distingue l'enseignement public de l'enseignement privé, réduit le dernier à l'enseignement purement domestique (Gode Théodosien, liv. IIl, de studiis libercUibus, etc... intra parietes domesticos), et pour le premier détermine les peines infliger au professeur qui aurait abusé du droit que l'Etat lui confié.
je puis affirmer que telle fut, dans la matière qui nous occupe 9 la législation constante , païenne et chrétienne , du peuple le plus politique de l'antiquité aux plus beaux jours de son histoire, à Tépoque où ses lois ont mérité d'être appelées la raison écrite.
Mais Tempire romain s'écroule; le temps fait un pas, l'univers change : les religions, les lois, les mœurs, toutes les institutions de l'ancien monde s'abîment dans cette barbarie féconde d'où sort la civilisation moderne. A mesure que celle^i se forme, le principe de l'intervention de l'État dans l'éducation reparait.
Dans le berceau de la société française, c'est la religion chrétienne qui, en préchant la charité à des vainqueurs enivrés de carnage et la paix à des soldats turbulents, polit peu à peu les mœurs de nos rudes ancêtres ; c'est l'Église, j'aime à le reconnaître, qui a été notre nourrice et notre première institutrice; c'est le clergé qui, au moyen âge, est à la tété de tous les établissements d'instruction publique. Oui, partout alors je rencontre le clergé ; mais audessus de lui, je rencontre aussi une autre puissance, d'abord mal assurée et n'ayant pas elle-même la conscience de*sa force, puis s'affermissant par degrés et grandissant avec le temps, toujours victorieuse parce qu'elle est toujours nécessaire , et finissant par faire reconnaître à tous .^nautorit^)uveraine ; je veux dire la puissance? publiquenfBTÏSppelle alors la royauté.
Quel est, à l'entrée du moyen âge, ce personnage extraordinaire, fils de Franc et lui-même presque sans culture, mais portant dans son sein tous les instincts qui font le grand homme, le génie de la guerre, le génie de la lé- • gislation, le génie surtout de l'organisation, aussi passionné qu'Alexandre, aussi réfléchi que César, jeté par le sort au milieu des ruines de l'empire romain et parmi les
flots de peuplades à demi sauvages, et là ne rêvant qu'ordre et discipline; barbare qui soupire après la civilisation, conquérant dont toutes les victoires sont des conceptions politiques 1 C'est Gharlemagne qui a jeté en France les fondements durables de deux sortes d'enseignement : V un enseignement spécial pour le clergé, idée première des séminaires que plus tard le concile de Trente prescrira et que Richelieu organisera ; 2"^ un enseignement général et public pour tout le monde, et cet enseignement il le confia au clergé, parce qu'il n'y avait alors que le clergé qui fût capable de l'exercer. Ainsi c'est la puissance publique qui établit les écoles spéciales ecclésiastiques et pose même les principes qui les doivent diriger ; et c'est elle encore, à bien plus forte raison, qui, au nom de sa propre sagesse et parce que cela lui parait utile, fonde des écoles générales dont il lui plait de remettre la direction à l'Église. Ce sont presque les termes de la fameuse circu-* laire d'où viennent les écoles carlovingiennes. Écoutez le le grand empereur : « Nous, avec nos fidèles, nous avons « jugé qu'il était utile d'ordonner que les évêchés et les tt monastères... se fissent un devoir d'enseigner. * » Pesez
' Capitularia regum Francorum, édition de Baluze, t. î, p. 301 : d Nos una cum fidelibus nostris consideravimus utile esse ut épis* (C copia et monasteria... docendi studium debeant impendere, etc. » Il s*agit dans ce passage de l'institution d'écoles générales. Le Capitulaire, p. 237, tant de fois cité, ne se rapporte qu'à l'institution d'écoles spéciales ecclésiastiques. C'est une injonction faite aux ecclésiastiques, d'établir des écoles pour les enfants qu'ils se doivent agréger, aggregentf sibique socient. L'empereur recommande de se servir de livres bien corrigés, bene emendatos libros, et bien d'autres détails dans lesquels la puissance publique n'oserait pas . entrer aujourd'hui eu matière de grands et môme de petits séminaires. Le capitulaire de Louis le Pieux (i6*U, p. 634), et celui du môme empereur , qui est mentionné p. 1137, se rapportent aussi à
chaque mot; il s'agit d'un devoir et non pas d'un droit : c'est une commission que Charles donne, ce n'est pas un pouvoir indépendant qu'il reconnaît. Et pourquoi donnet-il au clergé cette commission? par un motif d'utilité publique. Nous^ avec nos fidèks^ comme qui dirait aujourd'hui : Moi, le roi, en conseil d'état. Toujours et partout le langage de la puissance publique.
On a beaucoup disputé sur l'origine de l'université de Paris, et sur la nature de l'autorité dont elle relevait. L'université de Paris n'est pas autre chose que la réunion d'abord confuse, puis de plus en plus régulière des diverses écoles qui, aux termes mêmes des Capitulaires, avaient été établies auprès de l'église épiscopale, auprès de la grande abbaye de Sainte-Geneviève et de celle de Saint- Victor, et successivement auprès d'autres églises, monastères ou simples chapelles de Paris. Au xii® siècle ^ ces écoles, nombreuses et agitées, sentirent le besoin de se former en corporation, selon l'instinct et la coutume de ces temps. De là l'université de Paris, la mère et le modèle de toutes les autres universités de la France et même de l'Europe. L'université sort d'écdles tenues par des ecclésiastiques, mais instituées pour un usage général et
rinstitution d'écoles pour former des ecclésiastiques. Les auteurs qui ont cité ces différents capitulaires, les ont quelquefois mal entendus et n'ont pas saisi toute la pensée de Charlemagne et de ses successeurs.
' L'université existait déjà en fait, en 1195, d'après le témoignage de Matthieu Paris, qui rapporte que Jean de la Selle, élu en 1195 abbé de Saint-Alban, avait fait ses études à Paris, et y avait été agrégé au corps des professeurs, ad eUciorum consortium magistrorum (Du Boulay, Hist, UniversU, Paris, 1 1. II, p. 367, et Crevier, 1. 1, p. 953). L'acte même de la fondation, s'il a jamais existé, a péri.
pnblic, en vertu d'une circulaire impériale. Elle relève à la fois de la royauté et de TÉglise.
La royauté Tavait en quelque sorte suscitée, et lui conféra les privilèges sans lesquels elle ne pouvait être un corps, une compagnie reconnue par TÉtat. Ainsi la pièce la plus ancienne et la plus authentique est le diplôme célèbre de Philippe- Auguste, en 1200 S qui investit Tuniversité de Paris d'une juridiction particulière. Ce diplôme est le fondement même de Funiversité ; les rois, successeurs de Philippe-Auguste, lé renouvelèrent ; saint Louis en 1228 «, Philippe le Hardi en 1276 ^ etc. Mais en même temps la royauté avait confié la direction des écoles qu'elle décrétait à TÉglise, à FÉglise de Paris représentée par Tévêque et son chancelier, et au chef de toute TÉglise, au pape, agissant directement ou par un cardinal-légat. Voilà pourquoi le pouvoir de conférer la licence d'enseigner était d'abord entre les mains du chancelier de l'Église de Paris, et pourquoi encore le pouvoir d'intervenir dans les études et même dans la discipline fut souvent exercé par la papauté et par ses représentants, comme il paraît par le règlement du cardinal Robert de Courson en 1215, par la bulle de Grégoire IX en 1251, el; par d'autres actes du même genre, tous postérieurs au diplôme de Philippe-Auguste. Placée entre ces deux puissances, l'une qui est l'autorité suprême et dernière, l'autre l'autorité immédiatement appliquée à sa direction, l'université de Paris, d'abord incertaine et chancelante, va sans cesse de l'une à l'autre ^, invoquant tour à tour l'Église ou le Roi suivant
' Du Boulay, t. III, p. 3.
* Du Boulay.U in, p, 131.
' DuBoul0y,t III, p. 4SI.
* L'université le dit elle-même dans une lettre aux prélats , citée par Du Boutay, t. III, p. Sô5.
les circonstances, jusqu'à ce qu'enfin, sous Philippe le Bely le procès obscur entre TÉglise et la royauté s'instruit au grand jour, et que l'autorité suprême dans l'éducation de la jeunesse, comme dans toutes les autres parties du domaine public, demeure clairement attribuée en France au souverain, à l'Etat, au Roi. C'est en vertu de ce droit nettement défini et irrévocablement fixé, que le roi Philippe le Bel casse l'université d'Orléans, sans aucune intervention au moins officielle du saint-siége, et pour marquer mieux encore tout son pouvoir, la recrée sur d'autres fondements, la remettant ensuite à l'autorité accoutumée , celle de l'Église d'Orléans. Ce fait nouveau ^ est le premier pas décisif dans la lente carrière de la sécularisation de l'instruction publique en France. Depuis, tout s'éclaircit ; et à mesure que les temps d'Innocent III et de Boniface YIII s'éloignent, l'autorité royale émancipe avec elle l'université de Paris et toutes les autres universités du royaume, et en même temps impose à l'enseignement les conditions que prescrit l'intérêt de la société. Une juste part est faite à la religion comme à la science, sous les auspices de l'autorité civile que représentent désormais les parlements.
C'est surtout * avec le xvi® siècle que le parlement de Paris intervint hautement dans l'éducation. Ainsi l'arrêt du 7 février 1554 ^ exige que les maîtres d'écoles particu-
' Du Boulay, t. IV, p. 103 ; Crevier, t. II, p. 917.
* L'ordonnance de Charles YII, du S6 mars 144ô, enregistrée le 2 mai 1446, au parlement, n'attribue pas, comme on Ta prétendu, juridiction au parlement en matière d'instruction ; elle dit seulemen t que la Cour connaîtra ôes causes et actions de l'université de Paris, ce qui émancipait au moins l'université de la juridiction plus étroite du prévôt {DuBoulœyy t. V, p. 538, 539; Recueil des Ordonnances, t. XIII).
' Du Boulay, t. VI, p. 480. Par cet arrêt, la Cour « ordonne T. 11. 3.
Hères, même dirigées par des ecclésiastiques , justifient de certains grades universitaires. Les arrêts du 15 août 1576 et du 20 septembre 1577 ont bien une autre portée : ils introduisent une véritable réforme dans l'université de Paris. Autrefois il fallait des bulles du pape, des statuts du cardinal-légat ou de rÉglise de Paris, pour toucher aux études et à la discipline de l'université. Maintenant le pouvoir parfomentaire suffit à en réformer non-seulement Tétat économique, mais le système d'études, toute la discipline et même la discipline religieuse. Les deux arrêts précités forment ce qu'on appellerait aujourd'hui une ordonnance royale portant règlement d'administration publique. L'édit de Blois, de 1579, est bieii plus explicite encore : c'est une loi véritable ; car cet édit a été rendu après la tenue et comme sur l'avis des états généraux du royaume. Enfin la réforme de Henri IV, de 1598, est une charte donnée a l'université de Paris, après les longs désordres de la Ligue, qui avaient troublé et dégradé l'enseignement. Sur cette réforme mémorable S qui gagna peu à peu toutes les au-
« que le Chantre de l'Église de Paris (personnage alors considé- « rable)... commettra aux petites escholes... des personnes quali- <( fiées de la qualité des maistres ès-arts pour le moins, mesme- « ment ès-petites escholes des grandes paroisses, comme Saint- « Eustache, Saint-Séverin et autres, etc. »
' L'édit d'Henri lY est de 1598, sa promulgation de 1601. Réformation de l'université de Paris, in-lS», à Paris, chez I. Mettayer et P. Lhuillier, imprimeurs et libraires ordinaires du roi, 1601, avec privilège de Sa Majesté. — Souvent réimprimé.
En voici les principes essentiels : I. L'ancienne condition du célibat est formellement abolie pour les professeurs de la fecultô de droit et de la faculté de médecine, et elle n'est pas clairement maintenue pour la faculté des arts. En fait, elle était facultative et elle l'est devenue chaque jour davantage. D'ailleurs nul prêtre, exerçant une fonction ecclésiastique, ne peut être ni principal ni préfet d'études. [1. Nul ne peut être admis à renseignement qui nepré-
EXPOSITION Dt SYSTÈME DE L'UNIVEHSITÉ. 81
très universités, ni Rome ni TÉglise de Paris ne furent consultées, et ni Tune ni l'autre ne réclamèrent. Elle est Tœuvre du parlement, agissant au nom du Roi. Dès lors là révolution commencée par Plilippe le Relest accomplie; le pouvoir qui préside à Véducation en France est remonté à son principe : il est revenu à la royauté, et il ne la quitte plus jusqu'à la révolution française.
Mais, je ne Tai point oublié, Messieurs, dans l'ancienne France il y avait d'autres écoles que celles des universités. De nombreuses congrégations religieuses avaient peu à peu obtenu le droit d'enseigner. Un seul mot explique cette contradiction. La vieille France n'a connu l'unité dans aucun service public , elle y aspire sans cesse, mais elle n'y est parvenue qu'en 1789, à l'aide du temps et du génie persévérant de la royauté. L'instruction publique a eu le sort de l'Église, de l'administration civile et de la justice elle-même; elle a été remplie d'abord des éléments les plus contraires.
L'Église catholique était l'âme et la lumière du moyen âge, le bienfaisant contre-poids de la fortune et de la puissance, le refuge toujours et quelquefois le marcbe-pied de la pauvreté fière et du mérite roturier. L'Église ne remplissente, avec des garanties morales suffisantes, une garantie solide de capacité, par le grade de maître ès-arts et l'épreuve d'un certain temps d'exercice (I^td... qui gradum magisterii adepU sint et SUD munere recte fungi noverint). III. Nécessité d'études préalables d'humanités et de philosophie, pour être admis à prendre des grades dans toutes les autres facultés. IV. Pour obtenir la collation d'un grade, il ftiut prêter serment d'obéissance au Roi et aux lois du royaume. V. Défense est faite, sous des peines très-sévères, de soutenir des thèses contraires aux droits du Roi et aux lois du royaume. VI. Défense à tout maître privé d'élever chez lui des enfants au-dessus'de l'âge de neuf ans, sans les envoyer au collège {Und,,, Nullus in privatis œdibus pueros qui nonum annum excesserint, instituât et doceat).
sait pas seulement le saint ministère auquel aujourd'hui le clergé peut à peine suffire ; elle produisait et entretenait une foule d'institutions qui, directement ou indirectement, se rattachaient au grand office du salut des âmes. Cet arbre puissant, dans sa sève exubérante, s'épanchait en nombreux rameaux qui couvraient la société tout entière. C'est ainsi qu'au commencement du Xlir siècle s'élancent du sein de l'Église deux ordres religieux qui s'établissent promptement en France, mais qui venaient d'Espagne et d'Italie, et dont presque tous les membres étaient étrangers. Us avaient leur esprit propre et leurs statuts particuliers. Il pouvait donc y avoir péril à leur conférer d'abord le pouvoir de faire des leçons publiques à l'usage de tout le monde, et surtout à attacher à ces leçons le droit de préparer aux examens et aux grades qui, alors comme aujourd'hui , étaient les portes de toutes les carrières, et singulièrement de la carrière ecclésiastique. L'université de Paris résista à partager ses droits avec les nouveaux venus, et en cela elle ne faisait que représenter les intérêts et les alarmes de toute la société française. Plutôt que de fléchir, plutôt que de trahir, pour complaire à un monarque abusé, les drohs du corps à la tète duquel il était placé, un homme qui devrait nous servir d'exemple, l'intrépide recteur de l'université de Paris, Guillaume de Saint-Amour, brava le mécontentement du roi et les foudres du saint-siége ; il se laissa dépouiller de ses emplois, chasser de Paris, bannir même de France, persécuté jusqu'à sa mort, mais jamais dompté. L'université de Paris n'abandonna ni son recteur ni elle-même. Mais quel n'est pas l'ascendant de la vertu et du génie ! Parmi les nouveaux venus étaient Albert le Grand et Thomas d'Aquin, Alexandre de Haies et Jean Bonaventure. Aucun d'eux n'était Français, mais tous étaient pour leur siècle
EXPOSITION DU SYSTÈME DE L'UNIVERSITt. 83
des hommes éminents. Ils l'emportèrent; Tordre de Saint- François et celui de Saint-Dominipue forent admis, avec tous les autres ordres religieux, au partage du droit d'enseigner, et agrégés à l'université de Paris. Mais en les admettant, après une longue résistance, l'université demanda et elle obtint à la fin, contre l'esprit particulier des différents ordres, cette garantie longtemps refusée, qu'en entrant dans le corps chargé de l'enseignement public, chaque religieux prêterait serment d'en respecter les droits etd*en observer les règles ^ Les deux superbes congrégations durent se soumettre à cette condition, et l'université s'enrichit d'une milice nouvelle, sans trop de péril pour le génie national, et sur le fondement même de l'inviolable principe, que l'État a le droit d'exiger de suffisantes garanties de quiconque, individu ou compagnie, aspire au pouvoir d'enseigner.
D'autres temps, d'autres besoins. Au xvi^ siècle, contre des dangers nouveaux il fallait des institutions nouvelles. L'ordre de Saint-Dominique et celui de Saint-François avaient fait leur temps : ils subsistaient, ils ne vivaient plus. L'Église, toujours inépuisable, tire de son sein, au milieu du xvp et au début du xvn^ siècle, deux ordres nouveaux qui, pendant deux cents' ans, jouent un grand rôle dans l'histoire de l'instruction publique en France : l'un universel, sans autre patrie que l'Église, voué à sa défense et toujours prêt à marcher où elle l'envoie, à Paris ou à Pékin, dans les cours ou au désert, au confessionnal, dans la chaire ou au supplice; l'autre tout français, soumis à l'Église de France, et créé dans la fin particulière
* Voyez le statut de 1S53 {Du Boulay, t. III, p. $ôS), confirmé et renouvelé dans son principe général par le statut de 131 S (Du Boulay, t. IV, p. 181), statut conforme à la bulle du pape Jean XXII, de 1817 (Ibid.y p. 176).
de former des maîtres pour renseignement des séminaires et des collèges que les évéques ou les. villes voudront bien lui confier ; congrégations presque contemporaines, bientôt rivales et ennemies : celle-ci née pour la guerre, la soufflant partout pour y déployer les qualités qui la distinguent, Tardeur, la constance et la ruse ; celle-là,' venue après les grands orages du xvi^ siècle pour concourir au rétablissement de Tordre, zélée, mais modérée, et sans être incapable de paraître avec avantage et même avec éclat dans la chaire et dans le monde, chérissant par-dessus tout la retraite et l'étude; la première condamnée par l'esprit même de son institution à une discipline de fer, à une obéissance immédiate et absolue, trop occupée du but pour être fort scrupuleuse sur les moyens, ennemie née de Tesprit d'examen, inclinant par nature et par habitude à une foi aveugle, et attachée aux plus étroites observances ; la seconde, au contraire, amie des lumières, et d'une liberté tempérée, mêlant volontiers les lettres et la philosophie à une religion généreuse, libre compagnie d'hommes pieux, unie par le seul lien de la charité, sans aucuns vœux particuliers, et qui a été merveilleusement détinie une société « où on obéit sans dépendre, où on gouverne sans coma mander ^ » Vous reconnaissez l'Oratoire et les jésuites. Les jésuites , nés conquérants, commencent par des prodiges. Dès leurs premiers pas, ils se répandent d'un bout de l'Europe à l'autre et jusqu'aux extrémités du monde. Us produisent de toutes parts des saints, des savants, des héros, des martyrs : voilà leur premier siècle, leur gloire immortelle. Puis du martyre ils marchent à la domination, remplissent les cours, disposent des puissances, écrasent leurs ennemis, abaissent l'Oratoire, pas-
' Bossuel, Oraison funèbre du P. Bourgoing.
sent la charrue sur Port-Royal, et sèment partout la terreur : voilà leur second âge, bienfaisant et malfaisant tout ensemble, où paraissent les doctrines les plus affreuses ou les plus relâchées avec les plus purs caractères, l'humble et rigide Bourdaloue à côté de confesseurs de roi remuants et persécuteurs. Leurs derniers temps sont en vérité déplorables. De leurs grandes qualités ils n'avaient retenu qu'une persévérance opiniâtre sans autre objet que le maintien d'un pouvoir dont ils ne savaient plus faire aucun noble usage. Leur ardeur finit dans l'intrigue. Quand ils furent chassés de France, ils n'avaient plus un seul savant du premier ordre, un seul écrivain distingué; Us avaient perdu jusqu'à ce talent de l'enseignement que l'on a si ridiculement exagéré. On fait sourire ou frémir ceux qui ont quelque connaissance de ces matières, lorsqu'on parle du génie des jésuites pour l'éducation. Ce génie n'a jamais consisté que dans l'art de s'insinuer, par une bonhomie réelle ou affectée, dans les esprits et dans les âmes, et de discerner assez bien les vocations , surtout dans leurs novices. Leur système de discipline était radicalement vicieux ; car le premier principe d'une bonne discipline, j'entends de celle qui se propose d'élever et non de dégrader les caractères, c'est la loyauté la plus scrupuleuse dans tous les moyens employés , de telle sorte que toute application de la règle soit une leçon vivante de moralité. La discipline jésuitique appuyait la chaire au confessional, et étendait sur tout le collège le réseau d'une police mystérieuse dont les élèves eux-mêmes étaient souvent les instruments ^ : triste apprentissage de
' Sur rintérieur de la compagnie de Jésus, voyez la ni« série, Fragments philosophiques, t. II1«, Philosophie moderne, le P. André, p. S16, etc
la vie des peuples libres I Les études n'y eurent jamais un caractère viril. On sacrifiait la solidité à Tagrément ; on épargnait à Tesprit les efforts mômes qui le cultivent ; on trompait les familles par des exercices brillants et futiles, par de petites expériences de physique, par de petites comédies latines et même françaises, et par toute cette littérature quintessenciée dont l'auteur de Vert-Vert est le représentant. Quel frivole bel-esprit que le célèbre Porée ! Et qu'est-ce que Jouvency lui-même comparé à RoUin?
Si l'Oratoire ne s'est jamais élevé aussi haut que la société de Jésus, jamais non plus il n'est tombé aussi bas. Au xvil^ siècle il a ses hommes de génie. On peut hésiter entre Massillon et Bourdaloue; et que sont tous les philosophes de la société devant le seul Malebranche? Mais c'étaient surtout les capacités moyennes qui abondaient dans l'Oratoire. Les générations d'hommes instruits , d'une piété éclairée . et du goût le meilleur , s'y succèdent sans interruption , et y maintiennent la tradition du véritable enseignement secondaire, celle d'un enseignement plus solide que brillant, sérieux sans pédanterie, et visant moins à étendre les connaissances qu'à nourrir et à fortifier l'esprit à l'aide de quelques études choisies et approfondies.
Au reste , quelque jugement que l'on porte sur le caractère de ces deux célèbres congrégations, et sur la bonté absolue et relative de leurs systèmes d'éducation , il est indubitable que ni l'une ni l'autre, ni à leur origine, ni à aucune époque de leur durée et de leurs plus grands succès , n'ont échappé à ce principe du droit public de l'ancienne monarchie, qu'il appartient à l'État d'autoriser d'abord, à des conditions dont il est juge, et toujours de surveiller tout établissement d'instruction publique.
Qui ne sait les fortunes diverses de la compagnie de Jésus, tour à tour accueillie, chassée, rappelée, chassée encore , et firappée , il y aura bientôt un siècle , d'un coup qui paraissait être, mais qui n'était pas le dernier? C'est Henri IV qui, après avoir expulsé de France les jésuites, les rétablit lui-même en dépit de l'opiniâtre résistance du parlement. Pourquoi? Demandez-le à Sully ^ C'est de peur d'être empoisonné et assamm. Ce sont les propres mots d'Henri IV. Sans cesse environné de complots, Henri crut y mettre un terme en rappelant et en comblant de bienfaits ceux qui avaient armé le bras de Barrière et de Jean Châtel ; et quelques années après il tombait sous le poignard mystérieux deRavaillacl Mais jamais Henri IV ne consentit à*accorder aux jésuites le droit d'enseigner. C'est
' Henri repoussa les remontrances de son parlement, sans jamais lui donner les raisons qui le décidaient; mais il confia à Sully ses motiis secrets. Après avoir allégué quelques motifs généraux, Henri ouvre son cœur à son ami et lui dit : « Je ne doute pas que vous ne puissiez faire diverses répliques à cette première raison; mais je n'estime pas que vous en voulussiez seulement chercher ^ cette seconde, qui est que par nécessité il me faut faire à présen de deux choses l'une ; à savoir : d'admettre les jésuites purement et simplement, les décharger des opprobres desquels ils ont été fié tris, et les mettre à l'épreuve de leui-stant beaux serments et pro* messes excellentes, ou bien de les rejeter plus absolument que jamais, et leur user de toutes les rigueurs et duretés dont on se pourra aviser, afin qu'ils n'approchent jamais ni de moi ni de mes États ; auquel cas il n'y a point de doute que ce ne soit les jeter au dernier désespoir, et par icelui dans des desseins d'attenter à ma vie, ce qui me la rendroit si misérable et langoureuse, demeurant toujours ainsi dans la défiance d'être empoisonné ou bien assassiné ; car ces gens-là ont des intelligences et des correspondances partout 'et grande dextérité à disposer les esprits ainsi qu'il leur plait ; qu'il me vaudroit mieux être déjà mort, étant en cela de l'opinion de César, que la plus douce mortestla moins prévue et attendue* v (Mémoires de SvAly^ collecUon de JBdicbaud, 1. 1«'. p. 529.) T. II. 3
plus tard des mains débiles de la régente qu'ils arrachèrent ce que leur avait toujours refusé Henri, à savoir, des lettres patentes qui leur conféraient le droit de pleine et entière scholarité. Le parlement refusa de les enregistrer. Désespérant de vaincre ou de séduire le parlement, les jésuites s'adressèrent à la cour ; de là Tarrôt du 16 février 1618, qui met le fameux collège de Glermont sur le môme pied que les autres collèges de l'université. Celle-ci du moins sauva les grades académiques ^ L'exposé dés motifs du projet ministériel se trompe à cet égard : jamais , à Paris, les jésuites ne préparèrent aux grades, et l'arrêt de 1618 ne reçut en cela aucune exécution. En 1643, ils essayèrent en vain de l'appliquer : ils furent forcés de le laisser dormir encore pendant un demi-siècle. Ils le réveillèrent en 1698, quand, sous la vieillesse du grand roi, ils crurent pouvoir tout entreprendre et tout emporter. Même alors , Tuniversité, secondée parle parlement, repoussa leur prétention. Depuis ils n'osèrent la reproduire. Et encore savez-vous à quelle condition fut rendu l'arrêt de 1618? A la condition que les jésuites désavoueraient les doctrines morales et politiques de la société, qu'ils reconnaîtraient celles de la Sorbonne et de l'Église gallicane sur la personne des rois et sur les droits de la souveraineté , et, ce qui est plus fort, qu'ils se soumettraient aux lois et usages de l'université *. Certes, il ne fut alors question pour eux
* L'université décréta qu'elle ne les conférerait point aux écoliers du collège de Glermont, et sa résistance , soutenue par Topinion du parlement et par Topinion publique, ne put être vaincue par un nouvel arrêt du conseil du mois d'avril de la môme année, que les jésuites n'osèrent pas même lui foire signifier.
' Cette dernière clause fait partie de l'arrêt de 1618. «r Lesquelles lectures (dans le collège de Clermont) Sa dite Majesté entend demeurer dès à présent rétablies... à la charge d'obsenrer les ègles de redit du mois de septembre 1603, et de se soumettre aox
EXPOSITION DU SYSTÈME DE L'UNIYERSrfÉ. 89
d'exercer ni un droit naturel ni une industrie privée : le pouvoir d'enseigner leur fut concédé comme une faveur à la fois et comme une charge, sous certaines conditions bien ou mal observées , mais stipulées et consenties.
L'Oratoire fut établi au commencement du XVli® siècle, de la même façon qu'avait été rétablie la société de Jésus, et sous l'empire de la même autorité. Le cardinal de Bérulle demanda et obtint, en 1611 , de la reine régente des lettres patentes qui l'autorisaient à ériger dans Paris la congrégation naissante; elle fut même déclarée, en 1612, de fondation royale ^: La main du pouvoir civil est là, je pense, assez manifeste. Enfin la surveillance exercée sur l'Oratoire fut toujours très-sévère; elle s'immisça plus d'une fois dans les détails de renseignement , proscrivant ou imposant des doctrines , et marquant son droit par l'abus même de ce droit ^.
Vous le voyez : à aucune époque de notre histoire et sous aucun prétexte, l'État n'abdique entre les mains d'aucun individu, quel qu'il soit, ni d'aucun corps, séculier ou ecclésiastique. Il confie quelquefois son pouvoir , il ne l'aliène jamais. Il le prête à des conditions dont il demeure juge et qu'il règle sur le progrès des temps, de la raison et de la liberté publique. De Charlemagne à Philippe le Bel, de Philippe le Bel à Henri IV, de Henri IV jusqu'à la fin du xvm*" siècle, le droit de l'État en matière d'enseignement public est permanent : les formes changent, le principe demeure. II commence avec la vieille so-
lois et règlements de l'université, ainsi qu'il a été ordonné par Sa Majesté. »
* Ces lettres patentes furent enregistrées au parlement, en 1613.
* Voyez la persécution de l'Oratoire à la fin du dix-septième siècle, III* série, Fragm, philosophiques, t. III, PmiosoPHiE ho-
DBUIS,p.22f32.
ciélé française; a-t-il péri avec elle? Non, Messieurs, car il ne s'agit pas ici d'un préjugé temporaire , mais d'un principe immortel.
La révolution française est le dernier effort de la puissance publique pour rappeler à un centre commun toutes les forces du pays, éparses et captives sous mille pouvoirs particuliers et contraires. Depuis des siècles la royauté avait commencé et poursuivi ce grand travail de l'unité nationale : la révolution l'acheva. Administration, justice, finances, clergé, instruction publique, tout était divisé, tout était local ; la lutte était partout, l'harmonie nulle part. Tous ces éléments opposés se fondirent dans la fournaise ardente de la révolution , et il en sortit la France nouvelle. Chose admirable! quand le travail fut terminé, il se trouva que la puissance nationale était centuplée, et qu'en même temps l'individu était émancipé. Dans la vieille société l'individu était embarrassé, comme l'État lui-môme, dans les entraves les plus bizarres; au commencement du XIX* siècle , tout homme né sur la terre de France était en possession de tous ses droits naturels, et l'État à la tête de toutes les forces de la nation. La plus puissante unité, et en même temps une liberté immense , tel est le principe , telle est la fin de la révolution française.
Les cahier^ des états généraux demandaient presque tous une organisation nouvelle et complète de l'instruction publique. On commença par abolir tout ce qui était , et sur ces ruines l'assemblée constituante jeta le décret de 1791, préparé par le célèbre rapport de M. de Talleyrand. Ce rapport a pour caractère dominant de tout séculariser et de tout unir. Plus de congrégations enseignantes, plus d'universités particulières; mais un système général d'éducation publique auquel l'État appelle les membres des
congrégations et des universités au seul titre de leur capacité personnelle. Trois degrés d'instruction sont instituéSy et ces troi% degrés sont, sous d'autres termes, notre instruction primaire, notre instruction secondaire, notre instruction supérieure ou spéciale. Les autorités préposées à l'instruction publique sont les administrations ordinaires du pays. Au-dessus d'elles, au centre même, un pouvoir essentiellement civil et politique , sous le nom de commission générale de Vi/nstruction publique. Cette commission, composée de six membres , embrassait tout l'empire. Sous ses ordres étaient placés six inspecteurs généraux, qui étai^t en quelque sorte l'œil et le bras du conseil supérieur. Ces inspecteurs trouvaient dans chaque département un commissaire spécial chargé de surveiller l'instruction publique de tout le département. Enfin , à côté de la commission générale était un Institut national , formé de toutes les anciennes académies, reconstruites sur un plan commun , et appelées à une représentation à la fois une et variée de toutes les sciences , dé tous les arts, de l'esprit humain tout entier. Voilà les pensées immortelles qu'il faut recueillir de l'assemblée constituante, cette mère féconde de la société nouvelle. Ces pensées n'ont pas péri : elles ne pouvaient pas périr. Elles vivent encore aujourd'hui dans les lois et les décrets qui nous gouvernent. De l'assemblée constituante au consulat, il n'y a que des rêves absurdes, violents, éphémères; il n'y a plus de sérieux et de grand dans la révolution que la révolution elle-même. Les lois ne sont pas des lois, ce ne sont que des coups de partis, et pour ainsi dire des coups de hache sur les restes de l'ancien édifice. Tantôt on ^ propose une utopie lacédémonienne qui arra-
' Rapport de Lepelletier à la convention.
che aux familles les mfcmU de la patrie^ pour former une race nouvelle; tantôt à la place de cette tyrannie avouée on met une liberté hypocrite. Est-il posyble que de nos jours on ose invoquer contre les droits sacrés de TÉtat le décret conventionnel du 19 décembre 1793? Il est vrai, ., Tarticle 1®^ de ce décret dit expressément : L'enseignement est libre. Quiconque veut ouvrir une école le peut en faisant une simple déclaration à la municipalité , et en désignant Tespèce d'art ou de science qu'il se propose d'enseigner. Voilà le principe : il promet beaucoup ; mais ne vous y fiez pas ; l'intérieur de la loi renfermé des dispositions qui le tempèrent singulièrement. Il fjiut produire un certificat, non-seulement de bonne mœurs, mais encore de civisme , et ce certificat doit être signé par la moitié des membres du conseil général de la commune, ou de la section du lieu de la résidence, et par deux membres au moins du comité de surveillance de la section, car le droit ()e surveillance est réservé; cette surveillance est confiée à la section, et l'on, sait ce que c'était qu'une section à cette époque. La loi invoque môme la surveillance de tous les eitoyens, ce qui est un appel à tous les délateurs. Quiconque enseignera des maximes contraires aux lois et à la morale républicaine sera dénoncé par la surveillance. Enfin, pour qu'il n'y manque rien, une loi précédente du 28 octobre 1793 porte (art. 12) qu'aucun ci-devant noble, aucun ecclésiastique et ministre d'uq culte quelconque ne peut ôtre élu instituteur national. la merveilleuse liberté d'enseignement !
Mais détournons les yeux de ces temps déplorables, et, au lieu delà révolution qui détruit, étudions la révolution qui édifie.
Dans les annales du monde , je ne connais pas d'époque plus grande et plus lielle que le consulat. C'est là ,
Messieurs^ le berceau héroïque du xix*" siècle. Un homme de génie, que des succès inouïs n'avaient pas encore égaré, discerne avec un coup d'œil admirable les vrais principes , la vraie fin de la révolution française , et s'applique à convertir ces principes en résultats indestructibles. La révolution avait temis entre ses mains une terre libre et forte ; il y bâtit la société nouvelle sur le double fondement de la liberté de l'individu et de Tunité de l'État. Alors paraissent successivement ces merveilles d'organisation qu'on appelle le Gode civil, le concordat, la Légion-d'Honneur, et toutes ces grandes lois et ces grandes institutions qui, en respectant la vraie liberté individuelle, assurent le service public dans toutes ses parties, religion, justice, administration , financer , depuis les extrémités jusqu'au centre, depuis la plus petite commune jusqu'au faite du gouvernement.
Je ne suis pas un adorateur superstitieux de Napoléon. Je ne me suis point fait un dieu de ce mortel extraordinaire. Je ne suis nullement à genoux devant les rêves enfantés par cette imagination puissante qui, dévorant le temps et l'espace et s'élançant toujours dans l'infini , est tombée souvent dans Timpossible , remuant et éblouissant le monde dans sa course irrégulière, au lieu de déterminer une fois pour toutes, avec cette prudence sublime qu'on appelle le génie politique, l'objet qu'il devait poursuivre, le but auquel il devait s'arrêter. Mais si, dans les affaires générales de TËurope et même dans le gouvernement intérieur de la France, mon admiration pour Napoléon a des bornes, elle n'en a point, je l'avoue, quand je le considère organisant l'administration française avec un admirable bon sens dans la conception et une vigueur incomparable dans l'exécution. Ce grand esprit reconnut tout d'abord que l'éducation publique devait être la base
de Tordre nouveau. Nulle matière ne Toccupa davantage. Il consulta les hommes les plus différents ; il eut sous les yeux les projets les plus divers. Il répétait sans cesse cette phrase célèbre de Leibnitz : Donnez-moi l'instruction publique pendant un siècle, et je changerai le monde. Il ne s'agissait point de le changer , mais de raffermir, sur les principes de la révolution française, dans l'esprit qui l'avait faite et qui seul la pouvait conserver. Ici le but était nettement marqué, le problème posé dans les termes les plus simples : la société nouvelle étant ce qu'elle est, trouver l'éducation qui lui convient. C'est ce problème que résout admirablement la grande loi consulaire de 1802, laquelle reçut sa perfection de la loi impériale de 1806.
La date de ces deux lois dit assez qu'elles appartiennent aux meilleurs temps de Napoléon , quand le génie de l'ordre n'avait pas fait divorce avec celui de la liberté, et quand l'esprit de la révolution se faisait encore entendre dans les conseils du gouvernement.
Permellez-moi de remettre sous vos yeux les principales dispositions, et surtout l'esprit de ces deux grands monuments de la sagesse consulaire et impériale.
La loi de 1802 emprunte à la nature même des choses et au rapport de M. de Talleyrand le cadre vaste et simple de l'instruction public. Trois degrés : l'instruction primaire, l'instruction secondaire divisée en écoles secondaires privées et en écoles secondaires publiques, celles-ci subdivisées en écoles secondaires fondées par les communes, nos collèges communaux actuels , et en écoles secondaires instituées, entretenues et gouvernées par l'État, les lycées ou collèges royaux ; l'instruction supérieure confiée à des écoles spéciales, les anciennes et les nouvelles facultés, agrandies et mieux définies. L'Institut est en dehors de ce cadre, car il est destiné à faire avancer la
science, bien plutôt qu'à la propager. L'instruction publique est toute séculière; elle est gouvernée , sous Tautorité suprême du ministre de l'intérieur , par un conseiller d'Etat, directeur général, ayant sous lui des inspecteurs, chargés de porter dans les départements la pensée du directeur, et rapportant à celui-ci, chaque année, les fruits de l'expérience acquise. Pour donner d'abord un grand élan aux nouveaux lycées, et en faire ce qu'ils doivent être, de véritables pépinières pour toutes les professions élevées et pour toutes les fonctions publiques, six mille bourses sont fondées et réservées aux fils de fonctionnaires honorables peu favorisés de la fortune, et aux enfants <iui, dans les écoles publiques communales, donneraient quelque espérance de talent. Enfin des pensions de retraite sont ménagées aux professeurs, après un temps déterminé d'exercice.
En même temps que la loi érigeait ainsi et soutenait les écoles secondaires de l'Etat, les lycées, elle admettait le concours des écoles secondaires privées qui pouvaient s'accroître et se multiplier indéfiniment. Les entraves jalouses établies parla convention étaient abolies. Ecclésiastique ou laïque, tout citoyen, quelle que fût sa condition, pouvait diriger une école privée en satisfaisant aux conditions absolument indispensables pour que la liberté ne soit pas une anarchie à laquelle, sous peine de s'abandonner lui-même , l'Etat est contraint de remédier par la tyrannie. Ces conditions sont : l'inspection confiée à l'autorité publique représentée parles préfets, et d'abord l'autorisation préalable du gouvernement K La première de ces conditions n'est aujourd'hui contestée par personne ; la nécessité de l'autorisation préalable du gouvernement ne le fut pas davantage en 1802.
' Loi de 1802, tit. 3, art. 8.
T. ir. 3.
46 SESSION DE 1844. -— SÉANCE DU tt AVRIL.
La loi nouvelle fut reçue comme un bienfait ^ Des ' arrêtés consulaires la mirent en action, et bientôt une grande impulsion fut donnée à toute Tinstruction publique , et particulièrement à Tinstruction secondaire. Maïs si Tœuvre était bonne, elle était loin d'être sans défaut. Les progrès toujours croissants de Tordre avaient changé la république en monarchie, le consulat en empire. C'était un progrès nécessaire et bienfaisant aux yeux de tout ami véritable de la révolution. Il fallait un progrès correspondant dans Finstruction publique. La loi de 1802 l'avait fondée, elle ne l'avait pas organisée, elle ne lui avait pas imprimé l'unité, la stabilité, les mœurs, que réclame cette importante par* tie du service public.
L'administration de chacun des services de l'État est relative à la nalure môme de ce service : on n'administre point l'armée comme la justice ou les cultes. L'instruction publique demande aussi un mode spécial d'administration. On reconnut aisément qu'un directeur général avec des bureaux, même avec des inspecteurs, ne suffit point à la partie la plus essentielle de sa tâche, celle d'inculquer à tous ceux qui enseignent un certain esprit qui est à la fois la force et l'honneur de leur profession. Chacune a ses mœurs qui lui sont propres. Qui a élevé si haut l'ancienne magistrature française? Ce qu'aujourd'hui encore on appelle les mœurs du magistrat. L'enseignement aussi doit avoir son génie et ses mœurs. Que deviendraient tous ces esprits que l'étude et le talent même peuvent si aisément égarer dans des voies particulières, si une discipline sérieuse ne mettait entre eux une
* Elle fut adoptée au tribunal par une majorité de 80 voix contre 9, et au corps législatif, par une majorité de 251 voix contre 57.
oertaine harmonie , si une pensée commune ne les inspirait de bonne heure, si une autorité dont la compétence ne puisse être méconnue ne les dirigeait dans toute leur carrière? Or 9 cette discipline paternelle , mais vigilante» cette pensée qui ne change point, cette autorité qui possède à la fois les lumières et la force, vous ne pouvez les attendre de cette espèce d'administration générale qui suffit aux finances ou à tel autre service public ; elles ne peuvent venir que d'un corps.
Voilà ce que Texpérience démontra bientôt et ce que le génie de l'empereur comprit admirablement; il se proposa donc de faire un corps, car sans cela l'instruction publique n'a pas son vrai gouvernement, mais un corps qui, ayant la puissance inhérente à l'esprit de corps, n'en ait point les dangers , et ne puisse jamais être atteint des vices qui ont perdu les anciennes corporations. Il faut que ce corps ait un pouvoir purement civil, émané de l'État et en dépendant. Il doit avoir sa vie et son action propre, autrement ce n'est plus un corps; mais il doit être en même temps sous le contrôle permanent du pouvoir supérieur qui surveille^ et retient dans leurs limites respectives tous les corps de l'État, c'est-à-dire le conseil d'État. Les membres de ce corps contracteront des obligations spéciales en ce sens qu'elles se rapportent au service particulier de l'instruction publique, mais qui demeureront toujours des obligations purement civiles et temporaires. Point de vœux; le simple échange du service militaire contre l'engagement d'un service civil équivalent. A la fin de ce service décennal la faculté de quitter le corps; et, pour y entrer, nulle autre condition que des grades et des concours publics.
Tel fut le corps que conçut l'empereur ; et quel nom lui pouvaii-il donner, sinon celui de ce corps illustre qui,
sorti du l)erceau même de la monarchie, l'avait accompagnée jusqu'à sa dernière heure et devait reparaître avec une monarchie nouvelle, renouvelé lui-même, agrandi et perfectionné; ce corps dont le caractère séculier était depuis longtemps consacré, qui avait surpassé, par la force de ses études, toutes les autres congrégations enseignantes du moyen âge et des temps modernes, cher à la fois à la royauté et à la nation, pauvre mais fier, soumis sans servilité, et qui embrassait déjà, sous l'ancien régime, une partie considérable de la France? Le grand nom de l'université était là; l'empereur le prit, et des 21 ou 22 universités anciennes, il composa une seule université, comme des anciennes administrations isolées il avait tiré l'administration générale de l'empire , comme de toutes les chambres des comptes il avait formé la cour impériale des cfomptes, comme de toutes les justices particulières il avait fait une justice unique, distribuée en divers tribunaux reliés entre eux par une cour suprême , la cour de cas- , sation.
La loi de 1806 est courte, mais elle dit tout. Elle ne contient que deux articles , mais deux articles d'une vaste portée. Elle établit , sous le nom d'université, un corps chargé de l'enseignement et de l'éducation publique dans tout l'empire, un corps dont tous les membres contractent des obligations civiles, spéciales et temporaires. L'exposé des motifs ne dissimule rien. Il explique clairement ce qu'on entend faire. Le caractère séculier de l'établissement nouveau est proclamé ; toute son organisation future est indiquée. Il aura à sa tête un chef muni d'une autorké suffisante et de pouvoirs bien déterminés. Sous ce chef un conseil veillera sans cesse sur le sort et le succès des écoles. Les inspecteurs généraux les visiteront chaque année pour en reconnaître et dénoncer les abus. L'université
aura juridiction sur tous ses membres; le conseil fera fonction de tribunal suprême de discipline. Des conditions de grades et d'épreuves seront imposées pour Tavancement dans les divers degrés de la hiérarchie universitaire. On ne parviendra à aucune fonction administrative sans avoir passé par les fonctions de l'enseignement,. ou plutôt l'administration n'est plus que l'enseignement prolongé sous une autre forme. Pour entrer dans la carrière, il y aura à la fois une école de noviciat, la future école normale, et le concours de l'agrégation. On le voit : la loi de 1806 contenait le principe et déjà même elle annonçait les formes essentielles de l'institution nouvelle. L^s pouvoirs publics de ce temps ne furent donc pas trompés ; ils savaient parfaitement ce qu'on leur demandait et ce qu'ils votaient; et c'est ainsi expliquée que la loi de 1806 prit son rang parmi tes lois constitutives de la France et de l'empire.
En 1808 et en 1811 parurent les décrets célèbres qui achèvent l'œuvre de la loi de 1806. Celle-ci promettait , il est vrai, que l'organisation de l'université aurait lieu par une loi qui devait être présentée en 1810. Mais le principe de l'établissement nouveau ayant été accepté par les pouvoirs législatifs, on reconnut que l'exécution appartenait au gouvernement et qu'une loi nouvelle n'était pas nécessaire. L'organisation complète de l'université fut confiée à ce même pouvoir auquel on doit le Code civil. C'est le conseil d'État, présidé par l'empereur, qui fit les deux grands décrets de 1808 et de 181 1, où la même pensée se poursuit et s'achève jusque dans les moindres détails , sans jamais s'y perdre , décrets empreints d'une vigueur et d'une prévoyance incomparables, et que je ne crains pas de mettre, surtout le premier, le décret de 1808, parmi les ckefe-d'œuvre delà sagesse humaine. Us ne sont entachés
d'aucune illégalité, puisqu'ils se rapportent à des principe consacrés par une loi ^ et ne contiennent aucun principe nouveau. Ils sont si bien Tapplication directe de icette loi qu'ils s'y incorporent naturellement» et avec elle constituent la charte de l'instruction publique en France.
Mais un cri s'élève contre ces deux décrets : ils détruisent la liberté d'enseignement, et de simples décrets n'avaient pas ce droit. Comment 1 les décrets de 1808 et de 1811 détruisent la liberté d'enseignement! Mais cette liberté existait donc auparavant? ÉtaitroUe dans la loi de 1806 qui fonde l'université? Non , certes. Était-elle dans la loi de 1802 qui recrée l'instruction publique? Il faut bien avouer que non , puisque la loi de 1802 prescrit la condition de l'autorisation préalable du gouvernement pour toute école secondaire privée. Ce n'est donc point l'université qui a introduit parmi nous le principe de l'autorisation préalable , car ce principe est antérieur à l'université. Elle n'a pas fait ce principe, elle l'a reçu; elle l'a reçu des mains de la loi, d'une loi qui préexiste à l'université et à l'empire, une loi de la république, qui ne fait autre chose que recueillir la tradition constante de l'ancienne monarchie et de l'expérience de toutes les sociétés civilisées.
L'université n'a pas créé l'autorisation préalable, elle l'a trouvée, et en la réglant elle l'a tempérée.
En 1802, le gouvernement, investi du droit d'autoriser, avait, pour s'éclairer, imaginé des épreuves assez compliquées, qui aboutissaient à l'avis du préfet, d'après lequel le gouvernement prononçait définitivement. Voyons comment les choses se passent depuis 1806. Le gouvernement appliqué à l'instruction publique s'appelle dès lors l'université. Le gouvernement possédait le droit d'au-
toriser; l'université le conserve; rien de moins, mais rien de plus. Le décret de 1808 dit donc^ qu'aucune école, aucun établissement particulier d'instruction publique ne peut être formé sans l'autorisation du chef de l'université. C'est l'ancienne autorisation transportée du ministre de l'intérieur au grand maître. Et en vérité ce nouveau fonctionnaire est-il donc moins éclairé en matière d'éducation? Dépend-il davantage du mouvement et des fluctuations de la politique du jour? Ou bien peut-il ôtre tenté davantage, pour favoriser les écoles de l'université, de n'accorder l'autorisation dont il dispose qu'avec une sévérité jalouse? Pas le moins du monde. En effet, dès qu'une école privée est autorisée, savez-vous ce qu'elle devient? Elle s'appelle une école de l'université ^ : elle accroît le domaine de l'université, loin de le réduire. Le grand maître n'a donc aucun intérêt à refuser une autorisation qui tourne au profit du corps tout entier ; car on est membre de ce corps dès qu'on enseigne , soit à titre public, soit à titre privé, puisque, dans l'un et l'autre cas, l'enseignement et l'éducation sont toujours à l'usage du public. Et sur quels renseignements l'autorisation sollicitée est-elle accordée ou refusée? Sur les renseignements que transmettent, avec leur avis motivé, non plus seulement les préfets , mais les recteurs , exclusivement occupés de l'instruction publique, et qui y ont voué toute leur vie. Je le demande : la garantie de fidèles et sérieuses informations est -elle afl'aiblie? Enfin le grand maître peut-il, comme le ministre de l'intérieur, accorder ou refuser l'autorisation d'une manière tout à fait arbitraire? Non, il la refuse ou l'accorde en conseil royal. Le conseil n'est pas une assemblée de chefs
' Tit. I«, art. 2 et 5.
• Tit !•', art. 5.
de bureaux ou de divisions; ce sont des membres du corps enseignant, qui ont dû y servir longtemps pour apprendre à y commander. Ils ont été ^ recteurs, inspecteurs généraux, professeurs ou doyens de facultés. Ils sont conseillers à vie^; ils ont donc toute Tindépendance nécessaire. C'est en un tel conseil, sur les pièces envoyées par les recteurs, et sur leur avis, que se débat la question de Tautorisation à accorder ou à refuser. On y reçoit les réclamations des candidats refusés. L'autorisation une fois obtenue, le maître de pension ou le chef d'institution est déclaré membre de l'université, et à ce titre il échappe à l'inspection des autorités ordinaires , inspection , il est vrai, souvent facile à éluder ou à tromper, mais quelquefois aussi ombrageuse et tracassière. Les trente-huit mille maires de France ne sont pas tous des maîtres commodes. Leur intervention en matière de police est de plein droit ; mais la surveillance littéraire et morale des établissements autorisés appartient à des inspecteurs spéciaux qui ont tous passé par l'épreuve de l'enseignement, auxquels il n'est pas aisé de donner le change, et qui d'ailleurs ont appris dans un long exercice une équitable indulgence, soit pour les méthodes, soit pour les détails où une entière liberté est de mise excepté les points essentiels, la discipline et les mœurs. Les visites régulières de tels inspecteurs ne sont pas le signe de soupçons injurieux ; elles honorent et elles vivifient. C'est encore le conseil qui arrête toutes les mesures réglementaires ^ qui peuvent atteindre les écoles privées. C'est ce conseil, et ce conseil seul ^, qui
• Tit. IX.
• Tit. IX, art. 70.
' Tit. XIII, art. 103.
' Tit. XIII, art, 103; et décret de 1811, art. 57.
EXPOSmON DU SYSTÈME DE L'UIOVERSITÉ. 53
peut infliger la peine de la réforme ou celle de la radiation du tableau de l'université. Dans certains cas , on peut se poiurvoir contre la décision du conseil de Tuniversité pardevant le conseil d'État, juge dernier et suprême de tout abus d'autorité , de tout excès de pouvoir.
Sous ce régime 9 les établissements particuliers d'instruction publique se sont multipliés et ils ont prospéré ^ quoi qu'en dise le rapport de votre commission. Loin d'opprimer les maîtres de pension et les chefs d'institution , l'université les a relevés dans l'estime publique et dans la leur propre. Membres du corps enseignant ^, aussi bien que les membres du conseil, fonctionnaires publics comme les principaux des collèges communaux ou les proviseurs des lycées, l'université s'est plu à leur conférer ses modestes décorations, et sur la poitrine de plusieurs d'entre eux elle a placé les insignes de la Légion-d'Honneur. Aussi ne sont-ce pas les maîtres de pension ou les chefs d'institution qui l'accusent. Non, ce n'est pas la liberté qui se plaint, c'est l'esprit 'de domination qui murmure. C'est pour arriver à la domination par l'anarchie qu'on vous dénonce aujourd'hui l'autorisation préalable , comme un monopole effronté conquis sur la liberté publique par une nouvelle corporation monastique, désignée au mépris et à la haine de toute la nation , comme si l'université avait créé et introduit parmi nous l'autorisation préalable, comme si, encore une fois, elle ne l'avait pas reçue des mains d'une loi antérieure à sa propre existence, et comme ci, en l'exerçant, elle ne l'avait pas adoucie I Jusqu'à nos jours, l'autorisation préalable n'avait pas même été contestée. L'empire n'a fait que l'emprunter à la monarchie;
' Voyez plus haut, p. 11 et 19.
' Décret de 1808, art. 5 et 99.
la restauration a pensé comme Tempire. Ici M. Royer- Collard s'accorde avec M. de Fontanes, M. Tévôque d'Hermopolis avec M. Guvier. Citez-moi un de ces hommes , éminents à différents titres, qui ait considéré le pouvoir d'enseigner comme un droit naturel, ou comme une industrie que rÉtat peut livrer impunément au premier venu. Tous ils ont pensé que le droit de TÉtat est d'exiger des garanties préalables, surtout des garanties morales dont l'Etat seul est le juge nécessaire, parce qu'il est responsable de tout ce qu'il laisse faire, comme de tout ce qu'il fait lui-m^me.
Telle est la pensée qui a présidé à la fondation et à l'organisation du corps enseignant. Mais qu'importe que cette pensée soit aussi grande que profonde, si elle a été mal comprise ou mal accomplie? C'est par les effets qu'il faut juger toute chose. Qu'a fait l'université du pouvoir qui lui a été remis par deux grandes lois et par le génie d'un grand homme! L'université est prête à répondre à cette question. Elle demande elle-même à être jugée par ses œuvres; mais elle ne consent pas à les laisser travestir ou noircir par l'ignorance ou par la calomnie.
La tâche de l'université était double : l'université devait donner à la jeunesse française du xix** siècle l'instruction qui lui convient; elle devait surtout lui donner une éducation appropriée aux besoins, à l'esprit et au caractère de notre temps et de notre nation. Interrogeonsla sur ces deux points essentiels. Commençons par l'instruction.
Tout système d'instruction repose sur deux fondements également nécessaires : un bon plan d'études et des maîtres, capables de le pratiquer. Ces deux conditions accomplies, les résultats ne peuvent être qu'excellents, et l'instruction publique est ce qu'elle doit être.
CKPOSmON DU SYSTÈME DE L'UNIVERSITÉ. 55
Quel est donc le plan d'études qui, depuis 1802, a été suivi et Test encore dans tous les établissements publics et privés d'instruction secondaire? C'est le plan d'études que l'expérience universelle a consacré, celui qui a formé (los pères et qu'il eût été insensé de répudier en un jour, sur la foi de théories aventureuses. Le collège d'aujourd'hui est le collège de l'ancienne monarchie; mais, sur les mômes fondements et sur le même plan général , Jl a reçu tous les perfectionnements que le progrès des temps commandait. Nous admettons successivement toutes les améliorations, lorsqu'elles ont conquis le suffrage public et que de sérieux succès les signalent à nottre attention ; mais notre rôle n'est pas de courir après les innovations.
L'instruction primaire est faite pour tous, l'instruction secondaire pour un petit nombre. Ce petit nombre est Taristocratie légitime et sans cesse renouvelée de la société moderne. A cette aristocratie-là il faut avant tout des lumières générales ; il lui faut inculquer de bonne heure, non les habitudes prématurées de telle ou telle profession , quelle qu'elle puisse être, mais l'esprit qui fait l'homme et le citoyen. Il lui importe d'avoir été longtemps imbue de cet esprit généreux, pour ne pas le perdre trop aisément dans les carrières qui l'attendent, pour y transporter et pour y conserver le culte fidèle de l'humanité et celui de la patrie. L'instruction secondaire ne prépare donc spécialement à aucune profession savante ou industrielle; son but est plus général : elle prépare des hommes et des citoyens.
Si ce principe est vrai, le fond de l'instruction secondaire est évidemment l'étude des langues et des littératures de la Grèce et de Rome , couronnée par celle de la littérature nationale. Le collège met d'abord l'élève pendant quatre ou cinq années dans le com-
merce assidu des plus beaux génies. Quelle compagnie» Messieurs! quel admirable apprentissage de tous les plus nobles sentiments humains I Depuis la Grèce jusqu'aux approches de la révolution française » les plus grands écrivains des plus grands siècles » à la fois divers et semblables, comparaissent devant la jeunesse de nos écoles et lui apportent ce qu'ils ont donné au monde. Elle n'a l'air d'apprendre que des langues, mais en réalité elle reçoit la plus riche culture. Elle reçoit surtout ce sentiment de la vraie beauté en tout genre, qui, entretenu avec soin et nourri avec amour loin du monde et dans la vie studieuse du collège, se transforme peu à peu en cet instinct sûr et prompt qu'on appelle le goût , puissance indéfinissable que rien ne remplace, qui pénètre l'âme aussi bien que l'esprit, et influe sur toutes les habitudes. Puis, quand les humanités , pendant plusieurs années, ont rempli l'imagination, le cœur, la raison, l'âme entière, du sentiment du beau à la fois et de celui du bien, l'homme ainsi ébauché , nous l'achevons par des études plus sévères. Nous ne voulons pas que l'élève quitte le collège sans que les mathématiques n'aient exercé son entendement aux conceptions abstraites, aux longues et difficiles déductions, sans que les sciences physiques et naturelles ne lui aient appris les lois les plus générales de ce. monde et les principaux caractères des êtres qui le remplissent, sans que la philosophieenfin, résumant les humanités, ne lui enseigne ce que c'est véritablementqued'étre homme , quelles lois gouvernent à son insu son esprit et son cœur, quelle est cette âme qu'il sent battre dans son sein, quelle est cette sainte loi du devoir que nous n'avons point faite et qui nous est imposée, cette liberté merveilleuse qui a été donnée à l'homme seul, cette raison qui, malgré ses imperfections et ses limites, est pourtant capable de con-
EXPOStnON DU SYStÈME DE L'UNIVERSITÉ. 67
oevoir OU de pressentir l'être infini, invisible aux yeux, présent dansTâme, créateur et législateur, témoin de la vertu, juge du crime, père de l'homme, et suprême arbitre des sociétés.
Ce système d'études est fondé sur l'ordre et le dévelop^ pement des facultés ^humaines. Supprimez quelque partie de ce plan , et le résultat que vous voulez obtenir est manqué : l'homme que vous formez est incomplet. Bouleversez ce plan ; mettez , par exemple , la physique et les mathématiques avec la grammaire et les humanités : vous croyez étendre l'esprit, vous l'affaiblissez, car vous le condamnez à tout effleurer. On n'apprend tout à la fois qu'à la condition de ne rien apprendre solidement. Le jeune homme n'a qu'une certaine mesure d'attention; s'il la disperse sur trop d'objets, il s'épuise en vain; s'il la rassemble W quelques objets bien choisis, il augmente ses forces par leur bon emploi. Entre les sciences et les lettres l'esprit incertain ne sait à quoi s'attacher. Mais suivez l'ordre de la nature : cultivez d'abord les facultés qui s'éveillent les premières; et quand l'âge de la réflexion et des raisonnements abstraits sera venu, mettez le jeune homme aux mathématiques :- il s'y appliquera sans incertitude, et y fera des progrès rapides. C'est d'ailleurs dégrader les mathématiques , que d'en iaire une étude accessoire. Elles ont trop de prix en elles-mêmes, et elles sont à l'intelligence un exercice trop salutaire pour les imposer à qui n'en est pas capable. Pour leur donner toute leur importance, il faut les mettre à leur vraie place, après la gramrnîiire et les humanités et avec la philosophie.
Tel est le système de nos études; tout autre est un chaos stérile ou une mutilation sacrilège de la nature humaine. C'était là le système suivi dans tous les anciens collèges
des universités et des congrégations enseignantes ; c'est celui qui a été rappelé et prescrit de nouveau en 1840, et je le tiens comme d'un effet si certain sur l'accroissement de Tattention et par conséquent de la force de l'esprit, c'est-à-dire sur l'avenir intellectuel delà France, que le suivre inviolablement est à mes yeux le premier devoir de tout homme d'État placé à la tète de l'instruction publique K
Mais pour exécuter dignement un tel plan, il faut des maîtres d'une capacité assurée; car ce principe est infaillible : autant valent les maîtres, autant vaut le collège. Il importe donc de savoir d'où viennent les professeurs de l'université, à quelles conditions l'État les accepte, ou comment il les prépare à bien remplir les fonctions qu'il leur confie.
Le même décret de 1808, qui organise l'université, pourvoit à sa durée et à son recrutement à l'aide de deux institutions différentes qui se soutiennent Tune l'autre, l'école normale et l'agrégation.
L'école normale est l'image de l'université, comme l'université est l'image de la France. Nulle barrière religieuse, nul engagement étroit en contradiction avec l'esprit de nos mœurs et de nos institutions. On arrive de tous c6tés à l'école normale, mais on n'y arrive que par un concours ouvert dans toutes les parties de la France. La condition pour se présenter à ce concours est d'être bachelier es -lettres ou ès-sciences, c'est-à-dire d'avoir reçu une instruction secondaire entière et complète. Voilà des jeunes gens qui
' Voyez dans le précédent volunoe, p. 184-187, et p. 222,etc., le règlement général des études dans les collèges, avec la circulaire ministérielle du 27 août 1840. Ce règlement, maintenu par M. Yillemain jusqu'en 1845, a été bouleversé par Tii^prudente administration qui nous succéda. *
seraient presque en état, puisqu'ils sont les phis distingués des bacheliers, de donner eux-mômes l'enseignement secondaire. Au lieu d'enseigner, ils redeviennent élèves â l'école normale. Ils y restent trois ans sous une discipline dont le règlement, libéral et sévère tout ensemble, est publié. Le règlement d'études l'est aussi. Rien de mysté^ rieux; tout à la lumière du jour. Après un tel noviciat, vous croyez qu'on va leur confier une chaire et les nommer professeurs? Nullement; ils sont admis à prendre part aux divers concours publics de l'agrégation avec tous les autres candidats qui justifient des mêmes grades et de services équivalents accomplis dans un établissement autorisé ^ Les hommes qui ont traversé tant d'épreuves si bien coordonnées entre elles, peuvent-ils ne pas être dignes de la confiance du gouvernement ? Ëh bien, même alors, elle ne leur est point accordée tout entière. Les agrégés nommés au concours ne sont d'abord employés qu'à titre provisoire. Il leur faut au moins trois années d'exercice pour obtenir le titre définitif de professeur. Jusque-là, si, dans la pratique, tout agrégés qu'ils sont, ils ne répondent pas à l'espérance qu'on avait mise en eux, leur situation provisoire peut être prolongée, ou même toute fonction peut leur être retirée : car l'agrégation n'est qu'une aptitude nécessaire, elle ne confère point un droit absolu. Lorsqu'enfin ils ont été trouvés irréprochables sous tous les rapports, alors, mais seulement alors, on les institue définitivement; ils acquièrent le titre de professeur qu'ils ont gagné à la sueur de leur front, au prix de tant d'études, de tant d'épreuves enchaînées les unes aux autres, après six années au moins et quelquefois huit ou dix années de SOTvice, comme élèves de l'école normale et comme agré-
* Voyez tu t !•', p.89-143, l'article intitalé : École nofnuUê.
gés. Certes» ils méritent bien alors ce titre honorable; il est donc bien juste qu'ils ne le puissent perdre par un caprice ministériel» a la suite de quelque accusation téné-breuse. Grâce à Dieu» comme on ne devient professeur qu'après avoir donné à TÉtat de sérieuses garanties» dès qu'on Test on a droit soi-même à des garanties sérieuses. Les professeurs les trouvent dans l'autorité du conseil» sans lequel nulle atteinte légale ne peut être portée à la condition d'aucun membre de l'université. Le conseil exerce alors les mômes fonctions que la cour de cassation, quand il s'agit déjuger les membres de l'ordre judiciaire : tribunal nécessaire» incorruptible» placé à la tête du corps enseignant pour le contenir à la fois et le protéger, éclairer le ministre et le corps tout entier ; discipline vigilante et paternelle sous laquelle se continue et s'achève en quelque sorte la perpétuelle éducation du professeur. En général» l'enseignement dure au moins vingt années» vingt années d'efforts non interrompus.
C'est à l'aide d'une génération de maîtres ainsi formée et renouvelée aux mêmes sources» l'école normale et l'agrégation» que nous avons pu réaliser le plan d'études pré^ cédemment exposé. Nous avons reçu en 1802 l'instruction secondaire morte et comme anéantie» et nous vous la présentons aujourd'hui pleine de vie. Les diverses parties de notre système d'études ont été successivement» les unes ranimées» les autres presque créées» toutes perfectionnées.
Qu'était-ce» avant 1789» que l'enseignement des sciences dans les collèges de toutes les congrégations et même dans ceux de l'université de Paris? Je reconnais qu'il était à sa place» c'est-à-dire à la fin des études classiques» et à côté de l'enseignement de la philosophie ; mais cette place si bien marquée était presque vide» et l'enseignement scien-
tifique en lui-même n'était rien ou très-peu de chose. L'université, en lui rendant sa place légitime, lui a donné une portée convenable et en même temps de sages limites. D'une part, nos collèges royaux préparent directement, par une culture particulière sans être exclusive, aux plus hautes écoles spéciales, par exemple à l'école polytechnique. Et, d'un autre côté, il n'y a pas de collège communal de plein exercice qui ne conduise au baccalauréat ès-lettres, où sont exigées, dans une équitable mesure, les con- > naissances scientifiques sans lesquelles il n'y a pas d'homme bien élevé. Sans doute, les immenses progrès que les sciences ont faits depuis cinquante ans, l'éclat qu'elles ont jeté sur notre pays, la haute autorité dont elles sont entourées, imposaient à l'université le devoir de faire à leur étude une juste part dans son système d'instruction. Elle n'a fait en cela que suivre son siècle, mais elle l'a suivi : c'est là son honneur.
Je l'ai déjà dit : le fond même, l'objet propre, l'esprit et l'ame de l'instruction secondaire, ce sont les études classiques. Le latin est la première et la plus nécessaire de ces études. Disons toute la vérité : sans la connaissance de la langue et de la littérature latines, tout homme est comme un étranger dans la famille humaine; il ignore ce que signifient ces grands noms, Virgile, Horace, Cicéron. Tacite. Vainement un cri de barbares s'élève contre les lettres latines; nous les avons défendues, et nous les défendrons obstinément. Nous croirtbns mal servir la patrie, que de lui former des générations armées de quelques connaissances scientifiques , et| dépourvues de cette culture noble et polie qui seule inculque à l'âme le sentiment de l'humanité.
Non-seulement nous avons relevé et soutenu les lettres latines, mais nous avons porté l'étude de la langue et de
la littérature grecques bien au delà de ce qu'elle était avant la révolution française, môme dans les meilleurs collèges de l'université de Paris. C'est peu de chose, Messieurs, pour ceux qui ne verraient là que la connaissance d'une langue de plus; mais, à ce point de vue môme, le grec seul enseigne bien le latin, et tous deux réunis enseignent excellemment Je français. Mais le grec n'est pas seulement une langue, c'est une littérature, c'est tout un monde pénétré du sentiment de la beauté, le réfléchissant et le répandant de toutes parts avec une force et un charme incomparable. La beauté latine est mélangée; la beauté grecque est pure et accomplie. Qui peut vivre quelques années avec Homère et Sophocle, avec Platon et Démosthène, sans prendre le goût de cette grandeur simple qui est en quelque sorte la santé de l'esprit et de l'âme? Avoir ranimé et presque fondé l'étude des lettres grecques est un service public et social dont l'université peut s'honorer.
On peut dire avec plus de raison encore qu'elle a fondé l'enseignement de l'histoire. Bossuet ne voulait pas que son auguste élève ignorât le genre humain. L'université a voulu que les jeunes Français n'ignorassent ni le genre humain ni la France^ Lié à toutes les études clajssiques et s'y rapportant sans cesse, l'enseignement de l'histoire a pris dans les collèges un développement considérable, et désormais, je ne crains pas de le dire, il y a plutôt à le resserrer qu'à l'étendre. On s'arrête devant la révolution française * dont l'histoire est partout, dans les livres contemporains, dans les souvenirs des familles et comme dans
' Depuis la révolution de février , cette sage limite a été franchie malgré une résistance obstinée de ma part, et on enseigne aujourd'hui la révolution française dans nos écoles.
l'air que nous respirons. Le passé accompli et terminé est seul du domaine de l'enseignement historique. Le professeur d'histoire a plus d'un écueil à traverser ; il doit être toujours modéré et plein de mesure, mais aussi sans lâche oondescendance : car c'est dans le collège surtout que l'histoire est un enseignement moral et civil, une leçon de l'expérience, une leçon de Dieu même, que nul n'a le droit de corrompre. C'est pour n'avoir pas trahi sa mission que l'enseignement historique de l'université est exposé tant de calomnies. Il continuera de les mériter.
J'arrive à l'enseignement de la philosophie. C'est l'endroit par lequel on attaque surtout l'université, avec quelle violence, vous le savez ; et pourtant c'est par là peut-être qu'elle a les meilleurs titres à l'estime publique et à la confiance de la société.
Je ne l'ignore pas, Messieurs : je suis ici le principal accusé, et avec raison ; car il faut bien que je le reconnaissse, si la direction de l'enseignement philosophique est une direction fausse en principe, malfaisante et dangereuse dans ses conséquences, je suis non pas le seul, mais le plus grand coupable. C'est moi en effet qui, depuis 1830, comme conseiller ou comme ministre, ai rédigé et proposé au conseil les deux grands arrêtés sur lesquels roule tout l'enseignement de la philosophie : P le programme des matières qui doivent être enseignées, avec des solutions discrètement indiquées, en sorte que sans étouffer toute liberté d'enseignement on ne laisse pas aller au hasard un enseignement d'une telle importance ; 2"^ la Mste des ouvrages qui seuls peuvent être désignés aux élèves comme ouvrages] classiques et faisant autorité. Je dénonce moi-même ces deux actes décisifs à toute la sévérité de la commission et aux lumières de son savant rapporteur.
Vous le iroyez, je ne décline point la responsabilité qui m'appartient, et en vérité il m'est aisé de la porter.
Daignez vous rappeler la déclaration que je fis, il y a un an, à cette tribune ^ ; elle était formelle et catégorique; elle posait nettement le principe qui doit présider à l'enseignement de la philosophie dans les écoles de l'État, celui du respect le plus scrupuleux pour toutes les croyances et pour tous les cultes reconnus par l'État, et singulièrement pour cette grande religion catholique qui est celle de la majorité des Français. Ce respect scrupuleux a été prescrit devant vous comme une règle inflexible et absolue. C'était un engagement sacré, et mes collègues me connaissent assez pour être bien convaincus que si un tel engagement. n'eût pas été dans mon cœur, si je n'eusse pas été bien décidé à le tenir moi-même et à le faire observer aux autres, je n'étais pas homme à le contracter à cette tribune, devant l'université et devant la France. Cette déclaration avait paru suffisante à la chambre; elle avait, je puis le dire, obtenu son assentiment. Elle a été loyalement pratiquée par tous mes confrères les professeurs de philosophie des collèges communaux , des collèges royaux et des facultés ; car je n'accepte pas pour les facultés le privilège d'une liberté sans règle, comme si elles ne composaient pas un service public, comme si leur enseignement ne s'adressait pas à la jeunesse I Depuis Tannée dernière, j'ai redoublé de vigilance ; j'ai voulu connaître les cahiers des professeurs suspects et tous les ouvrages publiés. Je les ai lus et examinés avec toute l'attention dont je suis capable, et avec un zèle animé par le sentiment de ma responsabilité. Eh bien, je le déclare encore une fois,
* Plus haut, p. 6 et 7. Sur renseignement de la philosophie voyez aussi les séances qui suivent, surtout celle du 2 mai.
la main sur la conscience, ni dans les cahiers qui ont été sous mes yeux, ni dans les écrits publiés, je n'ai trouvé une ligne qui , de près ou de loin, portât la moindre atteinte à la religion. J'ai fait plus : j'ai voulu présider moimême plusieurs grands concours publics, en présence d'un vaste auditoire, sous l'œil d'adversaires attentifs épiant toutes nos démarches, tous nos actes, toutes nos paroles : là, j'ai renouvelé, j'ai appliqué hautement les maximes que vous avez entendues. Une telle conduite a-t-elle désarmé les ennemis de l'université? Non ; les outrages et les calomnies se sont accrus, et jamais l'enseignement philosophique de l'université n'a été attaqué avec plus de violence.
Il faut donc que je le défende encore et me défende moi-même : je le ferai. Messieurs, avec la modération qu'inspire le sentiment d'une bonne cause et une bonne conscience.
Puisque la déclaration qui a été faite ici l'année dernière ne suffit pas, que demande-t-on donc à la philosophie ? Si ce n'est pas assez qu'elle professe le plus profond respect pour tous les cultes reconnus par l'État, et particulièrement pour celui de la majorité, qu'y a-t-il au delà, je vous prie, sinon qu'oubliant deux de ces cultes, elle n'en reconnaisse qu'un seul et se mette au service de celui-là; qu'enfin, non-seulement elle s'incline comme elle le fait, et bien volontiers, devant les dogmes de l'Église catholique , mais qu'elle prenne ces dogmes comme son point de départ, sa règle et sa fin? En deux mots, il est clair qu'on veut ou détruire l'enseignement philosophique, ou s'en emparer au profit d'un seul culte. Ces prétentions expliquent le bruit qui se fait. Vous concevez que si l'enseignement de la philosophie était avoué innocent, il serait absurde d'en demander la destruction ou le mo- T. n. 4.
nopole. Toute cette tempête déchaînée autour de nous, et qui émeut les esprits les plus fermes, est donc factice en grande partie, et la passion est ici au service de Tintérôt.
Pour nous, aux deux prétentions de nos adversaires,
nous opposons ces deux assertions que nous mettons avec confiance sous la protection de Texpérience universelle, et en particulier des besoins impérieux et de Tesprit insurmontable de notre pays et de notre temps. Selon nous, il faut qu'il y ait dans l'instruction secondaire bien constituée un enseignement philosophique ; il faut de plus que cet enseignement, profondément respectueux pour toutes les croyances religieuses reconnues par TÉtat, ne soit le monopole d'aucune d'elles, pour pouvoir être à l'usage commun des jeunes gens qui appartiennent aux différents cultes.
La démonstration de ces deux vérités est bien facile.
Il faut un enseignement philosophique dans toutes les grandes écoles. Laissons là l'Europe, sur laquelle nous pourrions bien nous tromper, restons en France. Depuis le XIIP siècle jusqu'à la révolution française, connaissezvous un établissement, je ne dis pas d'instruction supérieure, mais d'instruction secondaire , un collège un peu considérable, soit à Paris, soit même en province, dans le^ congrégations enseignantes ou dans les universités, dans l'Oratoire ou même dans la société de Jésus, où il n'y ait eu un enseignement régulier de philosophie, dont les matières étaient précisément celles sur lesquelles roule aujourd'hui la philosophie de nos collèges, et souvent même un enseignement plus étendu et plus relevé que le nôtre? Je défie qui que ce soit de trouver à cela une seule exception. C'est que l'enseignement philosophique possède deux qualités (ïui le rendent indispensable : il est, pour l'esprit,
Exposmm DU système de l'université. 67
la meilleure gymnastique connue, et seul il peut pénétrer les intelligences et surtout les âmes de ces grandes vérités naturelles, placées bien au-dessus de tous les systèmes, qui n'appartiennent à aucune école, mais au sens commun, et qui composent en quelque sorte le patrimoine de. la raison humaine; vérités sans lesquelles il n'y a aucune religion révélée possible, ni aucune société, quelle qu'elle soit, monarchique ou républicaine, parce que sans elles il ne peut y avoir de véritable morale ni publique ni privée.
On se fait l'idée la plus fausse de l'enseignement de la philosophie. On s'imagine que l'université fait enseigner dans ses écoles tantôt tel système, tantôt tel autre, selon la mode du jour : ici Platon, là Aristote, Descartes ou Locke, Reid ou Kant, M. La Romiguière ou M. Royer- Collard, et, bien entendu, M. Cousin, quand c'est M. Cousin qui est au conseil. L'université a d'autres pensées. Elle n'impose, comme elle n'interdit aucun système parmi ceux que la raison peut avouer, par ce motif fort simple qu'elle envisage moins la philosophie en elle-môme que dans son rapport avec la société. Autre chose en effet est la philosophie considérée comme science, dans la solitude du cabinet ou dans une académie de l'Institut, et autre chose la philosophie comme matière d'un enseignement public donné' à la jeunesse au nom de TEtat. Ne perdez point de vue cette distinction : elle est la clef de toutes les difficultés. La science de la philosophie, par sa sublimité même, est à la fois la gloire et Técueil de l'esprit humain. Elle a ses lumières, et elle a ses ombres ; elle est pleine de vérités éternelles et d'opinions particulières. Ces opinions sont les différents systèmes, les différentes écoles que les siècles produisent, renouvellent, perfectionnent. L'histoire de ces systèmes et de ces écoles contient des leçons du plus
haut prix qui peuvent avoir leur place dans un enseignement supérieur. Mais dans un collège , il n'y a point d'étude de luxe; tout est dirigé vers l'utilité, vers l'utilité pratique. Là, on néglige les côtés hasardeux et changeants de la science, pour s'attacher à ses parties les plus fermes et les plus solides, et c'est sur celles-là qu'est assis l'enseignement. Le grand but qu'on se propose est de former des esprits sains et vigoureux, et des âmes honnêtes. On commence donc par instruire l'intelligence à se connaître elle-même, à se rendre compte de ses principales facultés, de leurs fonctions et de leurs plus grands effets. Après ces préliminaires renfermés en une juste mesure, on entre dans le domaine de ce qui est éternel , la logique dont les règles sont absolues, infaillibles, au-dessus de toute controverse; on expose ces règles avec l'étendue suffisante, on exerce à les pratiquer, on institue cette escrime savante, cette gymnastique dont je parlais tout à l'heure, qui donne à l'esprit de viriles habitudes, assouplit et fortifie ses ressorts, et en fait un instrument plus puissant et plus sûr pour tous les travaux de. la pensée. Ici rien d'arbitraire, tout est nécessaire et marqué au coin de la vérité éternelle. Viennent ensuite ces autres vérités tout aussi nécessaires, qui, grâce à Dieu, n'ont manqué à aucun homme, à aucune société, puisque sans elles l'homme n'est pas un homme et la société n'est qu'un chaos : la spiritualité de l'âme, la liberté de l'homme, la loi du devoir, la distinction de la vertu et du vice, du mérite et du démérite, la divine providence, et ses promesses immortelles inscrites dans nos besoins les plus intimes, dans sa justice et dans sa bonté. Ces grandes vérités, plus nombreuses et plus lumineuses qu'on ne le croit, trouvent un consentement nature)^ et leur ensemble compose une admirable doctrine
qu'aucun philosophe ne peut revendiquer comme sa propriété particulière, et qu'il importe de déposer, dès la jeunesse, dans Tintelligence et dans Tâme de tous les hommes et de tous les citoyens.
Voilà , Messieurs , l'enseignement philosophique de Toniversité ; en voilà du moins le fond ; le reste n'est qu'accessoire : nous n'y attachons qu'un intérêt secondaire. Plus sévères que tous nos devanciers, sous la restauration elle-môme , plus sévères que M. Royer-Collard et que M. l'évéque d'Hermopolis, nous veillons, et depuis longtemps, à ce que l'enseignement soit dirigé sur ces points essentiels, sur les choses à la fois incontestables et incontestées. Nous voulons apprendre à nos. élèves ce qu'ils n'auront point à désapprendre un jour, ce qui importe également à tous les cultes , à tous les rangs, à toutes les professions , ce qui fait les bonnes croyances et les saintes espérances , ce qui soutient et dans la vie et dan» la mort.
Ainsi, ou l'on prétend que l'État n'est pas intéressé à former des esprits solides et des âmes pénétrées de maximes vertueuses, ou il faut accorder que l'État a le devoir de procurer à la jeunesse un enseignement philosophique, tel que celui dont je viens de donner à la chambre une bien faible idée.
L'enseignement de la philosophie est donc un enseignement nécessaire. Mais, pour qu'il remplisse sa grande et salutaire mission, précisément pour qu'il serve et la religion et la société , il faut qu'il ne repose point sur les dogmes particuliers d'aucun des cultes reconnus ; car autrement il ne les sert pas tous, il n'en sert qu'un seul ; il ne s'applique qu'à une certaine^ partie de la jeunesse, il n'est plus fait pour la société tout entière. Il ne peut donc
plus être doimé au nom de rÉtat, mais au nom seul de la religion catholique; il ne peut être institué que par elle, et il ne peut être surveillé que par elle, à tous ses degrés. Il faut alors y pour être conséquent, remettre au clergé la direction du concours d'agrégation , en ce qui concerne la philosophie ; il faut lui remettre l'enseignement philosophique de Técole normale qui y prépare, et et encore le droit d'interroger au baccalauréat es -lettres sur la partie philosophique de l'examen ; car il est absurde que des laïques soient juges des résultats d'un enseignement que le clergé donne ou autorise ; il faut aller jusque-là dans la pratique, ou le clergé n'est sûr de rien; c'est-à-dire qu'il faut bouleverser de fond en comble l'université.
Pourquoi pas ? dira-t-on. Eh bien, à la bonne heure. Mais voici une autre conséquence un peu plus embarrassante, car elle n'atteint plus seulement l'université, mais la société tout entière, telle que nous l'ont transmise la révolution et l'empire. Encore une fois, qu'a voulu la révolution et qu'a fait l'empire? Une société où tous les citoyens de la même patrie , quel que soit leur culte, servent dans la même armée, supportent les mêmes charges, sont également admissibles à tous les emplois, doivent être imbus du même esprit civil, et pour cela doivent recevoir à peu près la même éducation.
Tel est le fondement sur lequel est établie l'université. Tous les cultes, comme tous les rangs, sont admis dans ses collèges. L'unité de nos écoles exprime et confirme l'unité de la patrie. Mais, s'il y a un enseignement, et le plus important de tous, qui repose sur les principes d'un culte particulier, tous les enfants des autres cultes sont exclus de cet enseignement; le collège n*est
plus l'image de la société commune ; il faut lo diviser, ou plutôt, et c'est ce que j'entends demander avec une indignation profonde , il faut des collèges différents pour les différents cultes , des collèges catholiques et des collèges protestants, des collèges luthériens et des collèges calvinistes, des collèges juifs, et bientôt des collèges musulmans. Dès l'enfance, nous apprendrons à nous iiiir les uns les autres, à nous enfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête ; merveilleux apprentissage de cette charité civile qu'on appelle le patriotisme! Et ce pays qui du moins, dans ses malheurs, avait conservé une ressource immense, la puissance de son unité, la perdra; il descendra des hauteurs de la révolution et de l'empire, pour revenir...., à quoi, je vous prie? Non pas à l'ancien régime, avec ses grandes institutions, à jamais anéanties. A quoi donc ? A un je ne sais quoi , indéfinissable et sans nom , que le monde étonne n'oserait pas appeler la France !
Voilà l'abime où nous conduit pas à pas l'insolente folie des adversaires de l'université. Ils ont cru , et de faibles esprits ont pu croire un moment avec eux, que l'université était un caprice impérial, une institution d'hier qui pouvait n'être plus demain, sans racines dans le pays, sans lien avec les autres parties de l'édifice national. Non, l'université est assise sur les fondements mêmes de la société française. La France est une ; toutes ses grandes institutions sont sœurs : vous ne pouvez en frapper une sans les frapper toutes et sans blesser au cœur la France tout entière. L'université est une aussi ; tous ses enseignements se tiennent et forment un tout indivisible. L'enseignement de la philosophie semblait, au premier coup d'œil, une chose d'une assez médiocre
importance, qu'il était aisé dé supprimer ou d'altérer dans son caractère ; et voilà que changer ce seul enseignement, de -respectueux qu'il est et doit être envers toutes les communions, le rendre exclusif, l'appuyer sur les dogmes d'une communion particulière, il se trouve, à la pratique, que c'est dénaturer l'enseignement général du collège, bouleverser toute l'université, et avec elle la société française. Pour, maintenir donc l'esprit de notre société, il faut maintenir celui de l'université et le caractère séculier de l'enseignement de la philosophie. Notre système d'instruction secondaire, dont les humanités sont la base, que les sciences agrandissent et que la philosophie couronne, n'est point un système arbitraire qu'une main téméraire puisse impunément mutiler. Il est incorporé au système entier de l'université, dont le génie n'est pas autre chose que le génie même de notre temps et de notre pays appliqué à l'instruction publique.
Vous connaissez maintenant, Messieurs, le système d'études de l'université. Je crois avoir démontré que le système est excellent en lui-môme, et qu'entre les mains de maîtres éprouvés, sous une autorité forte et toujours la même, il a dû produire et a produit en effet une instruction siBCondaire florissante, dont le caractère. s'identifie avec celui de notre société. Il me reste à vous parler de l'éducation dans l'université. Ici je rencontre les mêmes adversaires , le môme genre d'attaques ; je me flatte que mes réponses ne seront pas moins décisives.
On s'en va répétant avec un air de triomphe : « Nous admettons que l'instruction est bonne dans vos collèges; mais qu'est-ce que l'instruction ? Bien peu de chose :
Téducation est tout. Or, l'éducation , en fait, vous ne la donnez pas ; en principe, vous ne pouvez pas la donner ; car l'éducation est essentiellement religieuse. »
Autant d'assertion^y autant d'erreurs.
Et moi aussi je reconnais que la grande affaire est ici l'éducation. Je prétends même que c'est en vue de l'éducation surtout qu'a été fondée l'université , et si elle ne donne point l'éducation , je veux dire l'éducation convenable, elle ne remplit pas sa mission. Mais en même temps, je regarde comme le lieu commun le plus Mvole, le plus contraire à l'expérience et à la nature des choses, cette séparation, si fort à la mode aujourd'hui dans un certain monde, de l'instruction et de l'éducation, et je soutiens, avec tout ce qu'il y a jamais eu d'hommes d'État, de moralistes et d'hommes d'école , que partout où il y a une instruction véritable-* ment saine et forte, il y a déjà un grand fonds d'éducation.
Quelle idée se fait -on des sciences et des lettres, et particulièrement des études appelées à si juste titre humanités, si on suppose qu'elles se bornent à déposer dans la mémoire et à la surface de l'entendement quelques connaissances plus ou moins précieuses, sans exercer aucune influence sur toutes les autres facultés et sur l'âme tout entière ? Quoi ! on n'apprend que des langues différentes à un jeune homme, lorsque pendant sept ou huit années on le nourrit de la lecture assidue des chefs-d'œuvre de l'antiquité et de la littérature nationale I Quoi ! tous ces divins génies, hôtes assidus de nos collèges, guides et compagnons iidèles de nos élèves, ne leur enseignent que des mots I On rougit en vérité d'avoir à réfuter de pareilles extrafagances. Non , Messieurs, ce commerce intime avec ce qu'il y a eu de meilleur et de plus grand sur la terre est la plus bienfaisante T. n. 5
74 SEdâlON DE 1844. •— SÉANCE BU SI ATRa.
éducation. Tout Tart de Téducation consiste , en effets à créer autour de la jeunesse une atmosphère moraile d'autant plus efficace qu'elle est ou semble plus naturelle. Nous la créons sans effort, en laissant sortir des monuments consacrés des grandes littératures ce parfum insensible et pénétrant d'idées justes et de sentiments honnêtes qu'ils exhalent sans cesse, qu'ils répandent eC entretiennent dans l'humanité. Dites -moi quelle est l'idée vraie, quel est le sentiment généreux qui ne soit pas dans ces pages immortelles ? la justice et la bonté ^ l'héroïsme et la mansuétude, le dévouement à la patrie et les tendresses domestiques, l'amour de Dieu et l'amour des hommes, tout ce qui épure, élève, agrandit Time, le génie l'a trouvé et l'enseigne depuis deux mille ans. Cet enseignement vertueux remplit nos écoles. Et on accuse l'université de ne pas donner l'éducation, ipté*cisément parce qu'elle la donne sous sa forme la plus vraie , celle d'une leçon vivante qui n'a pas lieu à tel jour et à telle heure» mais toujours et partout, à l'aide de toutes les études, depuis la plus humble jusqu'à la plus haute, se rapportant toutes, par leur vertu propre et par leur harmonie» à cette fin grande et excellente !
S'imaginerait-on, par hasard, que l'éducation exige des formules abstraites et générales, un enseignement spécial ? Mais c'est là le contraire de ce que recommandent les grands moralistes, les maîtres en fait d'éducation. Tous recommandent de s'adresser à l'imagination et au ccBur aussi bien qu'à l'entendement , et de faire passer en quelque sorte les principes, par la voie du sentiment, dans l'âme tout entière ; car ce ne sont jfds les idées, ce sont les sentiments surtout qui font les habitudes, déterminent les actions et président à la vie. L'éducation vient de partout, ou «lie n'est nulle part; elle doit venir
de l'air même que Fon respire dans les collèges ; elle découle incessamment , pure et abondante, de notre système d'instruction.
Elle ne résulte pas moins de notre système de disci^ pline.
Les études classiques forment l'homme à leur manière; la discipline confirme et achève Tœuvre des humanités. Elle aussi, elle compose un enseignement continu et de la plus puissante influence : elle enseigne à tous ce qu'il y a de meilleur et de plus nécessaire, l'ordre, Messieurs, un ordre sagement établi, maintenu fermement. Études et récréations, récompenses et punitions, exercices d'esprit et de corps, leçons littéraires et pratiques pieuses, tout est soumis à une règle connue d'avance. Faibles et forts, prompts et tardifs , fils de prince et même de roi ou enfants du plus simple citoyen, cette règle est au-dessus de tout le monde, image anticipée de Tordre puLlic ^ de notre grande égalité civile.
Nos récompenses sont quelques mots d'éloge , quelques livres, les rangs plus ou*moins élevés que mérite le. talent soutenu par le travail. Travailler, toujours travailler, est le seul moyen d'obtenir l'estime et un rang mobile auquel n'est attaché aucun privilège. Nous tenons en réserve, au service de Tordre, les punitions nécessaires. Mais nous nous adressons et nous fions à la raison naturelle des élèves qui , après tout , sont des hommes aussi. Le gouvernement de nos écoles, soumis lui-même à la règle, lui emprunte cette force admirable de la justice, la seule qui soit efficace aujourd'hui et qui ne peut régner dans la société tout entière sans se trouver d'abord au sein du collège.
S'il n'y a pas là tout un système d'éducation morale 61 sociale , j'ignore ce qu'il faut entendre par ce mot.
Nous donnons l'éducation telle que notre temps et notre pays la demandent ; il ne nous manque que Téducation incompatible avec le génie de notre pays et de notre temps.
Mais j'entends ce cri répété par tous les échos de l'esprit de parti : l'éducation est essentiellement religieuse ; l'université ne donne pas, et elle ne peut pas donner une telle éducation. On ne tire pas la conséquence , mais la conséquence se tire d'ell&-môme : c'est que le clergé seul étant capable de l'éducation religieuse» est seul capable de l'éducation véritable, et qu'il faut lui livrer le plus qu'on pourra l'instruction publique.
Oui, l'éducation est essentiellement religieuse, si par là on veut 'dire que la religion doit intervenir sérieusement dans l'éducation. 11 n'y a pas un législateur, il n'y a pas un père de famille qui n'accepte ce principe ; et, pour ma part , je ne le désavouerai point aujourd'hui après l'avoir tant de fois proclamé moi-même. Mais autre chose est l'intervention sérieuse et efficace de la religion dans l'éducation, autre chose est 'la domination du clergé dans ^instruction publique. Si c'est au fond cette domination que Ton veut , toute explication est superflue ; l'intérêt est sourd, la passion aveugle. Mais je m'adresse à des hommes qui , comme pères de famille ou comme hommes d'État , ne peuvent vouloir que la juste intervention de la religion dans l'éducation de la jeunesse. Or, pour ceux-là, mais pour ceux-là seuls, je déclare qu'ici l'exacte mesure a été posée par l'empire, qu'elle a été maintenue par la restauration, et qu'elle ne serait pas dépassée sans provoquer une réaction fatale, sous la loi inexorable de la justice éternelle qui punit tout excès par
un excès contraire.
D'abord concevez -vous, je vous prie, que l'auteur
du concordat, celui qui parmi nous a relevé les autels, et qui voulut que la religion consacrât aux yeux des peuples son avènement à l'empire, fondant un grand système d'éducation nationale, eût oublié la religion? Gela ne se peut supposer. Dans le conseil de l'université impériale siégeaient de savants et vertueux ecclésiastiques, et parmi eux le digne supérieur de Saint- Sulpîce, M. l'abbé Ëmery. C'est lui qui a inspiré les articles de nos règlements d'études et de discipline qui sont relatifs soit aux exercices, soit à l'enseignement religieux. Pensez-vous que Mv l'abbé Emery ait manqué de zèle ou de lumières? La restauration a porté à la tète de l'instruction publique M. l'évéque d'Hermopolis. Pouvez-vous supposer, de grâce, qu'un tel personnage, devenu et resté si longtemps grand-maître de l'université, n'ait pas regardé comme son premier devoir d'y établir la légitime influence de la religion? Eh bien , qu'a-t-il fait. Messieurs? Rien de ce qu'on demande aujourd'hui. Il s'est contenté de maintenir, en les développant , .les sages prescriptions de l'abbé Emery. Et nous, les avons-nous abolies ou afEaiblies? Non, nous les avons plutôt fortinées.
Et pourtant il était survenu un événement immense, une révolution. La charte de 1830 a détruit l'article 14 de l'ancienne charte, ce dernier asile du droit divin de la monarchie absolue. Elle a fait plus, elle a aboli toute religion d'Etat; elle n'a reconnu la religion catholique que comme celle de la majorité des Français. Au fond, ce sont là les deux grands changements introduits par la révolution de juillet; mais ces deux changements, mûrement considérés dans leurs principes et dans leurs conséquences, élèvent ce qui s'est fait en 1830 à la hauteur d'une révolution. Grâce à l'admirable constitution de l'u-
Diversité I dépositaire des grands principes de l'égalité civile et religieuse, jamais il n'y avait eu dans nos colléges d'oppression religieuse , même aux plus mauvais jours de la restauration. Depuis 1830, l'idée même de l'oppres* sion d'un culte par un autre devenait impossible. Une liberté plus grande encore a donc été laissée aux différents cultes ; le v^u des parents a été plus que jamais consulté en matière ie religion. Mais plus la religion catholique perdait en apparence, plus l'université s'est fait un devoir de relever son autorité dans la mesure permise par la Charte. Écoutez la vérité : il n'y a pas un collège, soit royal, soit communal, où il n'y ait un aumônier, et quelquefois plusieurs , chargés de toutes les fonctions religieuses établies par les règlements de la restauration et de l'empire. Je le demande hautement : quelle est la partie de ces règlements qui a été supprimée ou qui n'est plus exécutée depuis 1 830 ?
Que dis-je? Messieurs, je me trompe. Nous avons, pour complaire aux évoques, abaissé la rigueur tutélaire des plus sages mesures. Aux termes des règlements ^ , tout aumônier doit être licencié en théologie , et par conséquent bachelier ès-leltres. On a repoussé cette condition sir aisonnable ; et ne pouvant éclairer ni vaincre cet aveuglement superbe qui croit s'élever en foulant aux pieds toutes les prescriptions du pouvoir civil , nous avons dû laisser tomber celle-là en désuétude! Et cet aumônier, tel que nous avons consenti à le recevoir, sans aucune garantie de capacité littéraire, lui avons-nous fait une situation moins élevée? Non; il apportait moins, et il a trouvé les mêmes avantages et le rang que lui assuraient
' Règlement du conseil du 19 septembrS 1809, sur la police des lycées.
EXIK)SITfON DU SYSTÈME DE L'UNIVERSITÉ. 79
cas règlements qu'il n'observe point ^ Il a aujourd'hui la même autorité dont il jouissait sous l'empire et sous la restauration. Partout où nous avons pu obtenir des évoques des aumôniers éclairés et instruits , même sans être bacheliers ès-lettres ni licenciés en théologie, outre les eiereioes religieux qui ont été maintenus, nous avons institué, surtout pour les classes supérieures, des conférences où le dogme catholique et la morale chrétienne sont la matière d'un enseignement régulier. Quelquefois même nous avons voulu que cet enseignement (passezmoi ces détails, ils ont leur importance) devint le sujet de travaux sérieux comme tous les autres enseignements, et à ces travaux nous avons attaché des prix, pour les relever et pour y attirer. Qu'on nous montre ces mesures dans les règlements de la restauration ^. Oui, nous avons provoqué, encouragé, récompensé l'enseignement religieux ; mais nous ne donnons pas ce beau nom aux déclamations qu'on voudrait mettre à sa place. Estce faire l'oIQce d'un aumônier que de venir dans un collège souffler la discorde, attaquer les autres cultes, se complaire dans l'apologie de faits ou coupables ou bizarres empruntés au moyen âge, opposer le pouvoir temporel et le pouvoir religieux, décrier l'instruction qu'on ne peut donner au profit de l'éducation qu'on ne donne pas, représeiïter la raison comme naturellement hostile à la foi,
' D'après le règlement déjà cité , l'aumônier est assimilé aux professeurs de l'« classe. Dans un règlement du môme jour, sur l'administration économique des lycées, l'article 43 dit que l'aumônier, qui déjà est logé au lycée, sera nourri gratuitement, avantage qu'il ne partage avec aucun professeur ni même avec le censeur et le proviseur.
' J'ai le premier, en 1S31, réclamé ces mesures dans mon rapport sur l'instruction publique en Prusse, 3« édition, 1. 1«' p. 143 elpaffMn.
quand on devrait s'appliquer à mettre en lumière et à procurer leur légitime harmonie, et, en face de nos chaires légales de philosophie, poser ce principe nouveau, jusqu'ici inconnu à TÉglise, que toute philosophie est impie et conduit nécessairement au matérialisme et à l'athéisme? J'en conviens, l'université ne prescrit ni ne tolère un pareil enseignement ; car il ne peut s'établir que sur les ruines de l'université. Mais elle prétend que c'est là un instrument de combat, une machine de guerre entre les mains de l'esprit de parti, et non l'enseignement religieux institué par l'Église et consacré par la tradition. La vraie religion est amie des lumières : elle est trop sûre des vérités qui lui ont été confiées pour redouter les progrès de la raison : loin de là , elle s'unit naturellement à la vraie philosophie; elle est en paix avec l'esprit de notre siècle, parce qu'elle est de tous les siècles, et qu'elle sait bien que toute société, si avancée qu'elle puisse se croire , renferme dans son sein d'inévitables misères que la religion seule peut au moins consoler, et qu'après nos longues discordes, où tant d'espérances ont fait naufrage, il n'y a personne qui ne lève les yeux au ciel comme vers l'asile qui ne trompe point. Voilà la religion que nous voudrions de tout notre cœur et de toute notre âme répandre et affermir dans les écoles nationales. La religion y sied bien, entre la science et la patrie. Veut-on nous indiquer quelques moyens ignorés de nos devanciers, et qui aient échappé à M. l'abbé Emery, à M. le cardinal de Bausset, à M. l'évéque d'Hermopolis, pour arriver plus sûrement à ce résultat si désiré? Nous les examinerons; nous invoquons un concours éclairé; nous ne repoussons qu'une domination ignorée de nos pères, et que nos fils ne supporteraient pas. J'ai prouvé, je l'espère, pour tout homme impartial,
que la religion a dans nos écoles Tautorité qui lui appartient » que les r^lements existants sont ceux de l'empire et de la restauration , qu'ils sont pratiqués d'une manière sérieuse; qu'ainsi l'éducation que donne l'université est une éducation religieuse, dans la mesure déterminée par les ecclésiastiques les plus respectés de notre temps ; que cette éducation sagement religieuse se lie de toutes parts à l'éducation morale qui sort de notre système d'études et de disciplme; qu'enfin, sous ces deux grands rapports de l'instruction et de l'éducation , l'université répond di* gnement à la grande pensée qui l'a fondée.
Si donc l'université avait à comparaître devant son immortel fondateur, après quarante années d'une durée laborieuse, traversée par trois révolutions, toujours en biitte à de formidables inimitiés quelquefois coalisées, elle ne serait point embarrassée du compte qui lui serait demandé. L'empereur avait voulu qu'elle fût un corps : elle l'est; elle a conservé sa forte hiérarchie, ses mœurs, son esprit; et dans ce moment où elle est si puissamment attaquée, elle peut se confier dans la fidélité de tous ses membres, dans l'obscur dévouement du plus grand nombre, dans la fermeté à toute épreuve de ceux qui, grâce à elle, ayant un nom, une plume ou une tribune, sauront la défendre avec persévérance, et braver très-volontiers, pour son service, les calomnies des uns, le mécontentement des autres. L'empereur avait voulu que l'université fût un corps , mais un corps national, pénétré de l'esprit môme de son pays et de son siècle : pour prouver qu'elle n'a point cessé de l'être, l'université n'a qu'à montrer ses ennemis. L'empereur surtout avait enjoint à l'université d'être « la conservatrice de l'unité française et de toutes les idées libérales proclamées par les constitutions. » Pa* rôles sublimes 1 Le moderne Charlemagne n'en a pas pro-
8f SESSION DE 1844. -^ SÉANCE DU 21 AYEIL.
Doncé de plus grandes : on y retrouve le fils et Théritier de la révolution française. L'université n'a*t-elle pas fidèle* ment accompli sa patriotique mission? Qu'est-ce, je vous prie, que tout ce système d'instruction et d'éducation que je vous ai si longuement développé, sinon un rappel éner* gique et continu à l'unité de la patrie? Que sont tous ces . collèges que je vous ai peints ouverts à tous les citoyens, à toutes les conditions, à tous les cultes, gouvernés par une loi commune, animés de l'esprit d'égalité, maintenus par une discipline ferme et loyale, et où l'ordre s'appuie toujours sur la justice; que sont-ils, sinon des foyers permanents de toutes les idées élevées, de tous les sentiments généreux dont se doit nourrir la jeunesse d'un peuple libre? Ah! si l'université n'enseignait que du latin, du grec, des mathématiques, et même de la philosophie « on l'eût épargnée peut-être. Mais c'est parce qu'elle enseigne quelque autre chose encore, c'est parce qu'elle est avant tout une grande institution morale et politique, qui imprime à tous ses établissements un esprit commun et les dirige vers une fin commune, le service et l'amour de là patrie, telle que nos pères nous l'ont faite; c'est à ce titre qu'à toutes les époques de réaction elle a été si violemment attaquée, d'abord en 1815, puis en 1821, enfin aujourd'hui.
Grâce à Dieu , elle est encore debout. Vous la connaissez maintenant ; vous connaissez les principes qui ont été commis à sa garde. Elle n'est point un corps distinct de l'État; elle est l'État lui-même appliqué à l'éducation de la jeunesse, an la forme que réclame cette partie du service public. Ses titres sont ceux de la société tout entière. Jamais ses écoles, ni sous l'empire, ni sous la restauration, n'ont été aussi nombreuses ni aussi fréquentées. Ici les chiffres sont des -«rguments péremptoires, et ces chiffres
ont été mis sous vos yeux ^ L'université a la confiance de la France, parce que la France sent bien que Tuniverûté, c'est elle-même.
Voilà, Messieurs, Tinstitution qui est à votre barre , et sur laquelle vous allez prononcer. Tant d'attaques, tant de calomnies Font ébranlée; vous pouvez l'affermir et vous pouvez la précipiter. La conserver n'est rien, si vous lui ôtez sa force morale et l'autorité dont elle a besoin. Elle a été fondue d'un seul jet par un incomparable ouvrier; n'y touchez pas légèrement. Sans doute elle est loin d'être parfaite; on peut, on doit s'efforcer de l'améliorer sans cesse, mais dans le sens même de son principe, celui de l'intervention tutélaire de l'État dans l'éducation de la jeunesse. L'université est assise sur des fondements assez fermes pour admettre et porter tous les perfectionnements. Depuis 1808 et 1811, combien n'en a-t-elle pas reçus, combien n'en peut-elle pas recevoir encore 1 Loin de repousser, elle sollicite tous les conseils , et n'en dédaigne aucun , de quelque côté qu'il lui vienne. Fille du xix^ siècle, mais héritière aussi des anciennes traditions, a-t-elle conservé quelque usage peu en harmonie avec notre temps? Qu'on nous signale cet usage; nous ne sommes point des barbares; nous l'examinerons à la lumière de la raison comme à celle de l'expérience, et nous serons heureux de toutes les réformes, grandes ou petites, que nous pourrons introduire dans nos règlements d'études ou de discipline, d'instruction ou d'éducation. Il y a plus, le génie impérial a-t-il déposé dans nos constitutions quelque mesure devenue incompatible avec le progrès des libertés publiques? Nous sommes les premiers à demander que cette mesure soit ôtée.
' Voyez le rapport au Roi sur rinstruction secondaire, et plus haut, p. il.
Il y a dans le décret de 1811 une prescription dont je n'ai point parlé, parce qu'elle n'est point essentielle; elle Test si peu que le décret de 1808 ne la contient point, et qu'elle ne se trouve pas même en germe dans la loi de 1802, premier fondement de tous les décrets impériaux; je veux parler des divers articles du décret de 1811 qui enjoignent à tovite pension et à toute institution d'envoyer leurs élèves dans les collèges des villes ou de l'État auprès desquels elles sont placées, pour y puiser le droit de se présenter, après l'entier achèvement de leur cours d'étude, au baccalauréat ès-lettres, condition de toutes les carrières civiles. Cette prescription est loin de mériter les attaques violentes dont elle est l'objet. Ce n'est point, comme on le répète, une invention de l'empire; c'est la pratique constante de l'ancienne monarchie depuis Henri IV ^ Mais enfin, si elle favorise l'unité nationale, on ne peut nier qu'elle ne soit dure à la liberté. L'université existait et elle florissait avant cette contrainte imposée aux établissements privés. Presque partout elle attirait à elle les pensions et les institutions par la force de son enseignement et la renommée de ses maîtres. Dans les dernières années de l'empire, la redoutable prescription, impitoyablement exécutée, contre la volonté bien connue de l'université, mais par des ordres supérieurs, fit naître des réclamations d'abord étouffées, mais qui éclatèrent en 1815 et s'accrurent sans cesse jusqu'en 1830. La Charte les accuillit : de là l'article célèbre qui promet la liberté de l'enseignement, bien entendu avec les garanties nécessaires. L'enseignement n'est pas libre en effet quand tout établissement privé doit envoyer ses élèves au collège; et la contrainte exercée sur les institutions et les pensions
' Voyez plus haut la note de la page 30.
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retombe de tout son poids sur les familles. C'est cet état de choses que la Charte a promis de faire cesser. Les vœux de l'université avaient précédé la Charte. Loin d'apporter aucun obstacle à l'accomplissement de cette promesse solennelle, nous l'invoquons nous-mêmes. Sur trois ministres sortis des rangs de l'université, il ne s'en est pas trouvé un seul qni n'ait inscrit , dans les projets de loi présentés ou préparés, la liberté pour les pensions et les institutions d'envoyer ou de n'envoyer pas leurs élèves dans les collèges communaux ou royaux. Ajoutez qu'aucun de nous n'a jamais défendu le principe de l'impôt , si improprement appelé la rétribution universitaire. Supprimez cet impôt, si l'état des finances lé permet; supprimez les articles coërcitifs du décret de 1811 : ainsi peut et se doit réaliser le vœu de la Charte, et s'accroître le domaine des libertés publiques. Mais hors de là et au delà, tout est illusion, tout est péril.
Il est absurde d'appliquer l'article de la Charte à l'autorisation préalable; car, en fait, l'autorisa tion préalable n'avait excité presque aucune réclamation. Il serait trop extraordinaire que la Charte eût inventé à plaisir un prétendu droit d'enseigner qui n'avait été revendiqué par personne, tandis qu'évidemment elle devait répondre aux réclamations toujours croissantes qui s'élevaient contre l'obligation imposée aux familles d'envoyer leurs enfants aux écoles de l'État. Je tiens cela. Messieurs, comme un point incontestable. Otez donc la contrainte apportée par le décret de 1811; mais gardez-vous d'envelopper dans le même sacrifice l'autorisation préalable ; car celleci n'est point une mesure exceptionnelle et abusive, sortie d'un décret impérial ;. c'est le principe même de toute la législation française dans les matières de domaine public, principe qui préexiste à l'université, qui est déjà dans la
loi de 1803, qui était dans le droit public de rancienne monarchie, et qu'au nom de la raison, comme au nom de rhistoire, je (»rois avoir placé au-dessus de toute controverse. Pour rstat, abdiquer Tautorisation préalable, c'est un suicide. Maintenez-la donc, non pour favoriser un corps particulier, car un tel corps n'existe que dans l'imagination des faibles ou dans des calomnies intéresséq^, mais pour sauver la société de la confusion et de l'anarchie. Ne donnez pas à l'Europe civilisée le triste spectacle du gouvernement de juillet mettant moins de prix à l'éducation de la jeunesse que tous les gouvernements qui l'ont précédé, et la livrant aveuglément, et sans exiger de préalables garanties, au premier venu qui voudra s'en emparer. Tout le problème est de savoir en quoi doivent consister ces garanties, ou, en d'autres termes,. quelle doit être la forme de l'autorisation préalable du gouvernement. La laisserez- vous, suivant la pratique actuelle, l'esprit général de nos lois et de la centralisation moderne, entre les mains de l'État représenté par un ministre responsable et par un conseil de magistrats indépendants? Ou bien l'éparpillerez-vous, en quelque sorte, entre une foule de jurys locaux, les uns qui jugeront de la capacité littéraire et scientifique, les autres qui jugeront de l'aptitude morale? Dans l'un et l'autre cas^ vous aurez maintenu ce qui constitue l'autorisation préalable, c'est-à-dire son caractère préventif, et par là vous aurez bien mérité de l'instruction publique et de la société.
Mais , quoi que vous décidiez à cet égard , quelles que soient les garanties que vous imposiez à quiconque aspire à l'enseignement public, je m'assure qu'une fois ces garanties établies pour tous , vous n'en exempterez personne. Tout a été dit, dès le premier jour sur l'article 17 du projet ministériel. L'instinct national l'a
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accueilli avec un étonnement douloureux. II inaugure un principe nouveau, inconnu à Tancienne monarchie et à la nouvelle 9 celui d'établissements qui seraient exempts des conditions communes imposées à tous les autres, par cela seul qu'ils sont des établissements ecclésiastiques. Je laisse là les difficultés d'exécution sous lesquelles a succombé le second et incroyable paragraphe de l'article 17 : c'est au principe^nôme de cet article, tel qu'il est contenu dans le paragraphe l""', que je m'adresse; car ici le principe est tout, et malheureusement votre commission le maintient. Ainu il y aura des établissements qui pourront préparer au baccalauréat ès^lettres, c'est-à-dire à toutes les carrières civiles, comme les collèges de l'Etat et des villes, et toutes les institutions privées qui justifieront des garanties exigées ; et ces établissements auront le privilège de ne satisfaire à aucune de ces garanties 1 Je dis aucune, car nulle part vous n'avez considéré de simples grades comme de véritables garanties. Les trois gradués exigés des petits sénynaires pour le plein exercice ne signifient donc rien à vos propres yeux. Ils n'eussent suffi à aucun établissement privé, et ils suffiront aux petits séminaires 1
V Les directeurs et les professeurs des petits séminaires n'auront pas besoin du brevet de capacité, tel que votre commission a pris soin de l'établir.
2° Les petits séminaires ne seront point surveillés , c'est-à-dire qu'on y pourra enseigner tout ce qu'on voudra, ' dans des ténèbres où l'œil de l'État ne pénétrera point.
d® N'étant pas surveillés, l'État, ne pouvant pas en connaître les abus, ne pourra les dénoncer devant aucun tribunal; de sorte que ces abus, quels qu'ils soient, échapperont à toute répression légale.
Et encore je ne parle point ici dé l'exemption des charges financières assez lourdes qui pèsent sur les autres
institutions. Les élèves qui fréquenteront ces établissements seront au nombre de vingt mille, c'est-à-dire excéderont celui des collèges royaux.
Ces privilèges énormes surpassent ceux que posséda jamais sous Tancien régime aucune congrégation religieuse enseignante. Car ces congrégations étaient toutes, et à toutes les époques, autorisées surveillées, réprimées; enfin, je Tai prouvé, elles ne préparaient point aux grades académiques. Ou les mots ont perdu leur signification, ou c'est là un monopole tel qu*il n'y en eut jamais. Et quel est son titre? II n'en a pas d'autre que celui-ci : les établissements en question sont dirigés par des ecclésiastiques. Langage inouï dans notre pays, et qui né peut être accepté! Le dilemme est invincible, du moins à mon humble dialectique : ou les petits séminaires sont des écoles ecclésiastiques spéciales comme les grands séminaires, ou ce sont des écoles publiques et générales. Dans le premier cas, elles peuvent, -elles doivent être exemptes des charges communes , puisqu'elles ne jouissent pa§ des avantages communs; dans le second cas, si elles veulent jouir des avantages communs, il faut qu'elles portent les charges communes K II n'y a pour les petits séminaires que deux régimes raisonnables : ou le droit commun, ou la spécialité, c'est-à-dire le régime de l'empire ou celui de la restauration. M. Guizot, dans le projet de loi de 1836, avait sagement laissé les petits séminaires à leur régime actuel , c'est-à-dire à leur régime spécial. En 1840, j'avais annoncé aux deux chambres le droit commun. M. le ministre actuel le présenta en 1841. Ici l'une et l'autre conduite peuvent se tenir, j'en conviens, selon les temps et les cir-
* Ce dilemme est déjà dans le discours sur les petits séminaires , séance du 14 mai 1889, t. !•', p. 167. '
eonstanceâ. Mais quant au régime nouveau de l'article 17, qui confère aux petits séminaires à la fois les avantages de la spécialité et ceux du droit commun, je le tiens comme l'invention la plus malheureuse. Il renverse d'un seul coup deux grands principes : 1*^ le principe sur lequel est assise l'université, à savoir la sécularisation de l'instruction publique, l'intervention de l'Etat, sous une forme ou sous une autre, dans l'établissement , dans la surveillance et dans la répression de toute école secondaire d'un caractère public et général , et préparant au baccalauréat ès-lettres ; 2** le principe de notre droit civil qui n'admet aucune inégalité devant la loi. On accusait l'université de monopole, comme si l'université avait introduit l'autorisation préalable, et comme si le droit d'autoriser n'était pas un principe aussi légitime et aussi sacré que le droit de défense personnelle ; et voilà que, pour satisfaire à ces déclamations, pendant que l'université propose elle-même de rendre à tous les établissements privés, autorisés ou brevetés, le droit de préparer au baccalauréat ès-lettres, pendant qu'elle rejette ainsi jusqu'à la dernière apparence de privilège, on confère à d'autres, à ceux-là même qui revendiquent contre elle une liberté indéfinie, le privilège le plus extraordinaire, le monopole le plus insupportable, et cela parce qu'ils s'appellent des ecclésiastiques 1
Non, ce droit nouveau ne s'établira point en France. Ce n'est plus ici comme membre de l'université que j'élève la voix , c'est comme citoyen, c'est comme Français , c'est surtout comme ancien conseiller et toujours serviteur dévoué de la couronne. Je supplie le ministère de ne point engager la dynastie nouvelle dans une entreprise aussi contraire à la grande mission qu'elle a reçue du vœu national, aussi contraire à tous ses intérêts identifiés avec les principes de la révolution française ; une entreprise
qui dément son origine et qui, je n'hésite, pas à le dire, la compromettrait sérieusement dans l'avenir inconnu ouvert devant elle. Pendant de longues années encore elle est condamnée à une lutte redoutable qu'elle ne doit jamais pçrdre de vue, et pour laquelle il lui importe d'amasser les trésors d'une légitime popularité. C'est en remontant ou en s'attachant à son principe, sans l'exagérer follement, que toute institution reprend ou maintient sa force. Le principe de la dynastie nouvelle, ce sont les grandes maximes de la première et de la seconde févoltition fran-> çaise, telles qu'elles sont consacrées dans les monuments du droit national. Or, je )e demande, y a-t-il une maxime qui sorte plus manifestement de notre droit national que l'égalité de tous devant la loi , et que cette autre maxime encore, que la direction suprême de l'éducation publique appartient au pouvoir civil; que par conséquent les ecclésiastiques, comme tous les autres citoyens, peuvent participer à l'enseignement public, mais à titre personnel et en se conformant aux règles communes ; qu'ainsi nul établissement ecclésiastique, comme tel, ne peut posséder aucun privilège, aucun monopole d'enseignement public et général ; de sorte que l'article 17, qui confère ce privilège, ce monopole aux petits séminaires, contient, à vrai dire et sans aucune exagération, toute une contre-révolution dans l'instruction publique ?
Et pourquoi ce subit renversement de tous les principes jusqu'ici reconnus et utilement pratiqués? quels appuis nouveaux se veut-on ménager aux dépens de ses appuis naturels et éprouvés? quelle est cette étrange politique, au milieu des difficultés qui nous attendent et qui commencent à paraître, de décourager des amis certains dans l'espoir d'acquérir des amis douteux, toujours prêts à devenir des ennemis inexorables ? Écoutes ce qu'ils deman-
dttQt» et voyez ce qu'ils osent. On réclame rabrogation des irtideB organiques du concordat. On refait des conciles par voie de correspondance. On soutient qu'une société fameuse, abolie par tant de lois, n'a pas môme besoin d'une loi nouvelle pour reparaître à la face du jour et de nos institutions, sous le rempart d'une liberté indéfinie. Nul aujourd'hui n'oserait prendre, le nom d'une association politique, même innocente, qui n'aurait pas été légalement reconnue, et il se trouve des hommes pour prendre ouvertement l'habit et le nom de congrégations religieuses qui semblaient à jamais éteintes ! Je me demande où est le respect dû à la loi, ce qu'est devenu l'œil et le bras de l'État, et si le gouvernement est aveugle et sourd devant de pareilles prétentions et de pareils actes? Et encore, le gouvernement , tiré de son sommeil par des voix courageuses, 8'arréte-t«-il ou parait-il s'arrêter un moment sur la pente de complaisances inexplicables ! Savez-vous le langage qu'on lui tient et qui retentit de tous côtés, dans les ehaires évangéliques, dans les circulaires pastorales et dans des pamphlets que leurs auteurs bien connus ne désavouent point? Aux timides remontrances d'un gouvernement incertain, on répond par la menace d'une rupture ouverte, ou même par l'insolent exemple de l'insurrection d'un peuple voisin,
Ce n'est point ainsi que se présente l'université. Vous savez quels sont ses droits, quels ont été ses services. Sps droits sont ceux de l'État lui-même : elle les tient de deux grandes lois. Pendant quarante années, elle a employé le pouvoir que la société lui avait remis, dans l'intérêt manifeste de cette société. Elle a partagé les bons et les mauvais jours de la patrie; elle a souffert et elle a espéré avec elle. L'empire, qui l'a fondée, l'avait couverte de sa gloire. La restauration, sans l'aimer, la respecta. Elle a salué avec
joie la révolution de juillet. Elle lui tenait en réserve une noble race de jeunes princes instruits par elle à aimer la patrie et à tout braver pour la servir. C'est elle qui l'avait nourri dans son sein et pénétré du libre esprit de notre temps, ce prince infortuné et magnanime dont la perte nous a été un deuil particulier dans la douleur universelle. Vivant, il aurait défendu l'université cofitre des attaques qui remontent jusqu'à lui : aujourd'hui elle se réfugie sous la protection de sa mémoire. Menacée dans son honneur et dans ses droits, elle se confie en l'esprit conservateur et modérateur de cette chambre. Mais si son espérance était trompée, si, quand elle dépose avec joie tout privilège, vous éleviez au-dessus d'elle le privilège le plus extraordinaire qui fut jamais, elle en sera consternée, mais elle demeurera fidèle et soumise ; sa profonde douleur n'ôtera rien à sa loyauté, elle ne cessera d'employer le peu d'autorité qui lui aura été laissée, à prêcher dans ses écoles diminuées et affaiblies le respect de cette même religion au nom de laquelle on lui a prodigué tant d'outrages, le respect de l'ordre établi et l'attachement à une famille qu'elle a tant servie, même avant que la divine providence l'eût portée sur un trône. Oui, quand la loi aura prononcé, nous nous inclinerons devant elle ; mais tant que ce grand débat ne sera point terminé, nous défendrons l'université avec une fermeté qui, je l'espère, ne vous sera point suspecte. Ce n'est point ici une question ministérielle, c'est une grande question sociale et politique. Les principes de la révolution française sont profondément engagés dans la cause de l'université; et c'était un devoir sacré pour moi de venir au secours de cette grande institution où je suis entré librement dès les premiers jours de son existence» qui m'a fait le peu que je suis, et a la tête de laquelle je ne serais pas digne d'avoir été, même un seul jour, si je