BÉP0N8E A M. DE SÉGUR-LAMOIGNON
n'étais bien décidé à la défendre dans sa mauvaise fortune jusqu'à la dernière extrémité.
Si l'article 17 disparait entièrement de la loi pour faire place soil au droit commun établi par l'empire, soit au r^me spécial établi par la restauration, malgré plus d'un scrupule, je voterai pour la loi ainsi corrigée. Mais s'il subsiste la moindre trace du privilège déposé dans l'article tlf je voterai contre la loi.
La discussion générale ayant été close , on commença la discussion des articles , et d'abord celle de l'article V^ ainsi conçu : « L'instruction secondaire comprend l'instruction morale et religieuse, les études des langues anciennes et modernes, les études de philosopbie »
A propos des études de philosophie, M. le vicomte de Ségur-Lamoignon proposa, par voie d'amendement, de supprimer l'enseignement de la philosophie dans les collèges, et se livra à de violentes attaques contre toutes mes doctrines. 11 me fallut demander la parole pour un fait personnel.
Messieurs,
a Je n'entends point interrompre l'ordre de la discussion et empêcher M. le ministre de l'instruction publique de prendre la parole, selon son droit, pour combattre l'amendement proposé ; mais la chambre comprendra qu'il m'est impossible de ne pas repousser immédiatement et avec indignation les attaques inouïes qui viennent d'être portées contre la direction que je donne à l'enseignement de
la philosophie, contre mes ouvrages, contre mes intentions môme. Je les repousse. Messieurs ; mais croyez bien qu'ac» coutume à la calomnie ^ j'y suis bien moins sensible qu'aux témoignages d'estime et de bienveillance que la chambre vient de me donner, en accueillant par des murmures unanimes une accusation aussi étrange, aussi inqualifiable.
Je ne veux pas occuper la chambre de moi et de mes écrits ; mais comment a-t-on osé dire que leur pensée dominante était de représenter la religion chrétienne comme une superstition qui a fait son temps, et dont la philosophie délivrera bientôt le monde?
A une époque déjà éloignée, quand la religion n'était pas encore à la mode, quand elle ne jouissait pas encore de cette faveur subite qu^elle a obtenue, qu'elle gardera , je Tespère , malgré les abus qu'on en fait déjà et les violences qu'on se permet en son nom, à la Sorbonne, dans la chaire de haut enseignement qui m'était confiée, j'ai souvent rappelé à une jeunesse ardente combien toutes les attaques , toutes les plaisanteries lancées contre le christianisme étaient peu philosophiques. Oui, j'ai dit qu'attaquer le christianisme, c'était attaquer le peuple dans ce qu'il a de plus cher, sa foi et ses saintes espérances. Oui, j'ai dit que le christianisme était la philosophie du peuple. Quelle impiété. Messieurs I
J'ai distingué entre la théologie et la philosophie, l'une qui repose sur les saints mystères, l'autre sur des vérités naturelles et démontrables. Mais cette distinction n'est-elle pas partout, dans tous les docteurs de l'Église, dans Bossuet et dans Fénelon ? J'ai dit que je m'inclinais devant l'une, mais que j'étais l'interprète de l'autre, o'est-à-dire que j'étais professeur de philosophie et non
RÉPONSE A H. DE 8ÉGim*LÂlI0I6II0N. 95
de théologie. Et c'est là qu'on a voulu voir un signe d'inimitié et tout un plan contre le christianisme! C'est là-dessus qu'on est venu dresser contre moi un acte d'accusation !
M. de Lamoignon a traité avec une bien grande sévérité les vivacités de M. de Montalembert. Je lui dirai qu'au lieu de censurer M. de Montalemhert avec tant d'amertume, il aurait mieux fait de ne pas l'imiter. [Marques unanimes d'approbation,) Pour moi, je n'imiterai ni l'un ni l'autre.
Quand mon tour d'inscription m'appellera à cette tribune, je discuterai l'amendement proposé, comme si ce triste incident n'avait pas eu lieu, avec calme, avec force, si je le puis, mais avec le plus grand respect pour les opinions qui .diffèrent des miennes. [Très-bien t) J'honore tous mes collègues, je crois à leurs bonnes intentions, je crois même à celles de celui qui a eu le malheur de se permettre à mon ^ard une accusation aussi violente. {Tris4)im I )
J'espère que la chambre voudra bien m'entendre avant de frapper un enseignement qui a cinq cents ans d'existence, dont les matières sont aujourd'hui plus resserrées qu'elles ne le furent jamais, qui a été rétabli par l'empire, consolidé par la restauration, réglé par les hommes les plus éclairés, par M. Royer-Collard et par M. l'évêque d'Hermopolis. Nous, Messieurs, nous l'avons plutôt réduit que nous ne l'avons accru.
Je n'en dirai pas davantage, et je remercie encore une fois la chambre de m'avoir permis de lui adresser ce peu de paroles , et de les avoir accueillies avec tant de bienveillance. [Marqim générales (ïapprobation.]
Suite de la délibération sur l'amendement de M. de Ségur-Lamoignon. — Nécessité de renseignement de la philosophie dans rinstruction secondaire. — Étendue et limite de cet enseignement.
Messieurs ,
Je serais ingrat envers la patience si bienveillante que la chambre a prêtée à ma faiblesse il y a quelques jours, si je venais la mettre à une épreuve nouvelle. Je m'efforcerai donc cette fois d'être plus court. Mais que la chambre aussi veuille bien se mettre à ma place. Sans parler des attaques personnelles dont j'ai été l'objet et que je veux écarter de ce débat, évidemment la philosophie est menacée. Mon devoir est donc de m'attachec à cette tribune comme à un poste d'honneur, où une conviction profonde suppléera peut-être à la force qui me manque.
Dans la discussion générale , j'ai présenté les considérations sociales et politiques qui commandent au gouvernement de maintenir dans nos collèges l'enseignement de la philosophie tel qu'il y est établi depuis des siècles et avec le caractère laïque qui lui appartient. Je crois avoir prouvé qu'un gouvernement ou une assemblée politique qui, trouvant un tel enseignement consacré par une aussi longue durée, s'aviserait tout à coup de le supprimer, ou de le dénaturer en lui ôtant quelqu'une de ses parties vitales, trahirait les intérêts moraux de la société et donnerait au monde le plus triste spectacle.
J'avais espéré que les principes exposés devant vous, leur modération à la fois et leur loyauté, les sévères limites dans lesquelles j'avais pris soin moi-même de circonscrire renseignement qui excite tant d'ombrage ; qu'enfin l'engagement formel d'un redoublement de vigilance suffirait à la chambre y la rassurerait et préviendrait une discussion pénible. Vaine espérance ! Vous avez entendu avant-hier M. de Lamoignon ; vous venez d'entendre M. d'Harcourt ; vous entendrez , à ce qu'il parait , d'autres orateurs tout aussi passionnés . Il faut donc rentrer dans l'arène et défendre de nouveau les études dont la direction m'est confiée, bien entendu sous l'autorité suprême du conseil et du ministre.
Faut -il qu'il y ait dans les collèges des cours de philosophie, et quelles doivent être l'étendue et les bornes de ces cours ?
Oui, certes, il faut qu'il y ait dans les collèges un enseignement qui, se liant à tous les autres et les résumant , achève dans le jeune homme l'instruction qu'il a reçue , et lui donne en quelque sorte le secret de tout ee qu'il a appris sous une autre forme : la connaissance des diverses facultés dont jusque-là il avait fait usage sans s'en rendre compte, les règles secrètes du raisonnement que tous les esprits bien faits suivent à leur insu, les lois éternelles de la morale qu'exprimaient déjà toutes les grandes littératures, enfin les solides fondements sur lesquels repose la foi universelle du genre humain en une âme spirituelle et libre, responsable de ses actes, et en un Dieu, père et juge de l'humanité.
Voilà qui est simple et évident. Jusque-là, qui peut prouver le plus léger scrupule ? Maintenant , puisqu'on nous en a donné l'^i^emple, mettons ce qui
vient d'être dit dans les termes particuliers usités en ces sortes de matières^ et ne vous laissez pas, de grâce, épouvanter par ces termes, dont je n'abuserai pas.
La connaissance régulière des méthodes qui président à la conduite de l'esprit dans la recherche et surtout dans la démonstration de la vérité, est la logique.
L'exposition des principes éternels des mœurs est tout simplement la mora/e.
L'étude de nos facultés et des lois qui y sont attachées est appelée la psychologie,
La démonstration de la liberté humaine, celle d'une âme spirituelle, appelée par conséquent à d'autres destinées que la matière, celle encore de la divine providence et de ses grands attributs , cela s'appelle, depuis près de deux mille ans, d'un nom que je n'ai pas inventé et dont on fait peur aujourd'hui aux enfants et aux femmes : ce mot terrible est la métaphysiqm. Il ne signifie rien autre chose , sinon la connaissance d'êtres qui , pour ne pas tomber sous les sens, n'en existent pas moins , à savoir l'âme et Dieu.
Il faut enseigner toutes ces vérités aux élèves de nos collèges. Il faut leur bien mettre dans l'esprit qu'elles sont indubitables et aussi certaines que toutes les vérités qu'enseignent les lettres et les sciences. Il importe aussi de faire voir qu'excepté un très-petit nombre de génies infortunés qui se sont égarés dans leurs propres pensées, en voulant s'écarter de la foi universelle de leurs semblables, tous les hommes ont toujours possédé ces vérités , 'Ot que les génies les plus sublimes dont la race humaine s'honore les ont enseignées dans des ouvrages immortels ; de sorte que l'autorité se joint à la raison pour persuader à l'inlelligence et à l'âme ces vérités incontestables et à peu près incontestées : cela se nomme une bis
toire sommaire des opinions des plus grands philosophes.
Ces diverses sciences, liées entre elles, s'appellent la philosophie.
Je m'adresse au bon sens de la chambre : toutes ces vérités, que j'ai si brièvement rappelées, sont-elles de venues tout à coup moins certaines et moins nécessaires depuis que je les ai rapportées aux sciences qui les contiennent, et que j'ai donné à ces sciences le nom qui leur appartient? Laissez-là les mots, regardez les choses, et vous demeurerez convaincus qu'à moins d'être ennemi de lui-même, tout Etat doit faire enseigner dans les collèges la philosophie avec ses parties essentielles et les vérités qui en dépendent, et qu'il ne doit pas souffrir que nul jeune homme passe dans les écoles spéciales de droit ou de médecine, sans avoir reçu un tel enseignement, et sans avoir prouvé au baccalauréat ès-lettres qu'il en a sérieusement profité.
Imaginez, par exemple, des jeunes gens s'appliquant à l'étude de la jurisprudence sans avoir été préalablement imbus de toutes les notions fondamentales qui s'y rencontrent à chaque pas, sans bien savoir en quoi consistent le bien et le mal , le devoir et le droit, la récompense et la peine, l'obligation et la simple convenance, sans connaître la distinction des devoirs et des droits de convention d'avec les droits, et les devoirs qui dérivent de la nature des choses. Représentez -vous de futurs jurisconsultes ignorant ce qui constitue la personne et ce qui la distingue de la simple chose, ce que c'est que la liberté et son contraire, et quel est ce Dieu auquel en appelent toutes les lois humaines, comme à leur dernière et suprême sanction, comme au témoin invisible et toujours présent, au juge incorruptible de la foi donnée et reçue ! Toutes ces connaissances ne sont pas seulement utiles, elles sont néces-
saires pour Tëtude du droit. On ne peut pas les appren-* dre dans les facultés de droit : il faut donc qu'on les possède en une certaine mesure avant d'y arriver; il faut donc qu'elles soient exigées au baccalauréat ès-lettres, et par conséquent qu'on les enseigne au collège.
Et l'élève en médecine, que deviendra-t-il, je vous prie, au milieu de toutes ces études qui le plongent au foyer même de la vie matérielle, si, avant d'aborder ces périlleuses études, il n'est pas convaincu qu'il y a des êtres qui peuvent exister très-réellement alors même qu'ils ne tombent ni sous le microscope ni sous le scalpel? Que deviendra-t-il, s'il n'admet d'autre mode de connaître que celui que proclament à jusite titre les sciences physiques et médicales? Que deviendra-t-il? peut-être un praticien habile, peut-être même un savant illustre, mais qui, faute d'avoir reçu de bonne heure un enseignement philosophique pur et solide, se laissera aisément séduire au scepticisme ou même entraîner dans cet abîme du matérialisme où de nos jours se sont perdues de si nobles intelligences.
En un mot , toutes les études des écoles spéciales doivent être précédées des études générales du collège, et de cette étude excellente de la philosophie qui a la vertu de préparer à tout et de fournir à l'esprit sur toutes choses des clartés et des directions utiles.
Maintenant quelle doit être la portée et la limite d'un cours de philosophie au collège? Je n'hésite point à le dire ou plutôt à le répéter hautement : l'enseignement philosophique du collège est d'autant meilleur qu'il est plus dégagé de questions purement scientifiques réservées à l'enseignement supérieur ou aux recherches académiques. Solide et borné, méthodique et substantiel, ferme et sévère sur les principes, sobre en développements, avare de toute curiosité, tel doit être le caractère d'un bon cours de phi-
DE l'enseignement DE LA PHILOSOPHIE. 101
losophie de collège. 11 doit renfermer toutes les parties que j'ai énumérées; mais dans quelles proportions? C'est là le problème, et ce problème , permettez-moi de vous le dire, vous vous devez à vous-mêmes de ne pas l'agiter dans cette enceinte. Vous êtes des hommes d'État, vous n'êtes point des philosophes; restez dans le rôle élevé qui est le vôtre. Dites, avec l'autorité qui vous appartient, qu'il ne faut pas mettre dans les collèges des cours de philosophie ambitieux et téméraires. Vous portez par là un jugement politique digne de vous. Quant aux détails d'exécution , ils regardent les hommes du métier, éclairés et guidés par votre avis. Voilà le vrai : tout le reste n'est qu'une discussion superflue et dangereuse.
Si je ne me trompe, telles ont été les intentions de votre commission , et c'est ainsi que je comprends les observations de son savant rapporteur. J'espère que la partie de mon discours prononcé dans la discussion générale, qui se rapporte à l'enseignement philosophique S a rencontré son assentiment. Au fond , nous ne sommes donc point divisés. Cet accord m'est précieux à tous égards, et loin de le rompre je me flatte que toutes mes paroles le fortifieront. Et pourtant, vous l'avez entendu, c'est à la commission qu'on demande des armes contre la philosophie. On recherche, on recueille dans le rapport de M. le duc de Broglie, des objections présentées avec une impartialité qui paraît avoir tourné contre elle-même. On oublie les réponses que M. le duc de Broglie a faites lui-même aux objections qu'il exposait. On oublie ses conclusions circonspectes, et on les convertit en un amendement irréfléchi et intempestif. Puis donc que ce sont les objections exposées, quoiqUè réfutées, par le savant rapporteur qui,
' Plus haut, p. 64-70.
malgré ses intentions connues, ont soulevé cet orage, il me faut de toute nécessité regarder en face à mon tour ces objections qui semblent si redoutables, pour détruire dans leur principe les conséquences qu'on en veut tirer. Je de* mande à M. le duc de Broglie la permission de combattre à côté de lui, et d'accroître la solidité et la puissance des réponses qu'il à lui*méme opposées à des arguments sang aucune force en eux-mêmes, et tellement dépourvus d'àpropos, qu'ils viennent manifestement ou d'une inimitié que rien ne peut désarmer, ou de l'ignorance la plus en« tière des faits.
J'examinerai successivement et en détail ces argu* ments, dans l'ordre même où ils ont été mis, et j'espôre qu'aux yeux de tout homme impartial pas un seul ne restera debout.
Indépendamment des raisons péremptoires tirées de la nature même des choses, qui démontrent la nécessité d'un cours de philosophie danç les collèges, il en est une qui résume toutes les autres, et leur donne une valeur immense, souveraine, au-dessus de toute controverse. Cette raison décisive, c'est la pratique constante de la France depuis cinq cents ans. Quel argument, Messieurs! Pour l'affaiblir, on est allé chercher, à la lumière d'une érudition douteuse, un argument du même genre en sens opposé. On a invoqué contre l'exemple de la France celui de plusieurs peuples de l'Europe. On vous a dit : l'Angleterre, la Hollande, la Saxe et d'autres pays d'Allemagne, n'ont pas d'enseignement philosophique dans les établissements qui correspondent à nos collèges royaux. Dans les gymnases mêmes de la Prusse, cet enseignement est récent, et il est très-peu de chose. ^
Mais, avec M. le duc de Broglie, je demanderai quelle force peuvent avoir tous ces exemples étrangers devant la
tradition séculaire de la France. G^t pour la France que nous faisons une loi. C'est donc la France dont nous devons consulter les besoins permanents attestes dans ses usages permanents. Or^ j'ai défié qui que ce soit de trou- Ter un établissement un peu considérable d'instruction secondaire en France, depuis le xni" siècle jusqu'à nos jours 9 où il n'y ait pas eu un cours régulier de philosophie. Pendant cinq siècles, que de changements dans les lois et dans les mœurs , et pas un sur ce point! Le fait est unique peut-ôtre, il est merveilleux, mais il est certain, et il est décisif pour quiconque a le sentiment de la nationalité. Ainsi à toutes les époques de notre histoire, sous les gouvernements les plus passionnés pour la force du pouvoir, comme sous la monarchie tempérée, la philosophie a été enseignée dans les collèges, non-seulement dans les collèges séculiers, mais dans les collèges de tous les ordres religieux : franciscains et dominicains, bénédictins, oratoriens, jésuites; et sous le gouvernement de Juillet, une sagesse nouvelle, inconnue à nos pères et à nos ancêtres, viendrait bannir la philosophie de ces collèges de la France libre , où tous les enseignements ont été agrandis et développés i Dans ce progrès toujours croissant , la philosophie seule déclinerait ; que dis-je , elle devrait périr, parce que des collèges étrangers ne contiennent point un enseignement philosophique 1
Mais que direz-vous quand vous apprendrez que tous ces exemples dont on s'autorise contre l'unanime et constante pratique de notre pays, ne sont que des erreurs manifestes, des illusions produites par une étude super^ fidelle des systèmes d'instruction publique de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Allemagne ? Commençons par TAngleterre.
Il n'y a aucune analogie entre nos établissements d'éducation et ceux de TAngleterre. Tout diffère essentiellement, et à ce point que les mêmes mots n'ont point la même signification. Qu'est-ce qu'un collège français ? un établissement qui prépare au baccalauréat es -lettres et ôs-sciences. En Angleterre, les collèges d'Harrowou d'Eton préparent seulement aux universités et nullement à un grade ou à un examen qui réponde le, moins du monde à notre baccalauréat. Dans ces collèges il n'y a pas de cours de philosophie, c^la est vrai, mais il n'y a pas non plus de cours de mathématiques et de physique. Est-ce à dire qu'il ne faille point de mathématiques ni de physique dans nos collèges ? Je prends pour exemple le fameux collège d'Eton. On y enseigne à merveille le grec et le latin, mais rien de plus. Supposez un de nos collèges qui n'ait pas le plein exercice, qui ne prépare point au baccalauréat ès-lettres, qui par conséquent n'ait point d'enseignement de mathématiques, ni de physique, ni de philosophie, mais qui en même temps serait en possession d'un enseignement d'humanités borné mais très-solide, avec des maîtres nombreux, des dotations considérables, et cinq ou six cents élèves : voilà Eton. C'est un excellent collège anglais, et je ne conseille point à l'Angleterre de dénaturer légèrement ces vieilles, ces bizarres, mais fortes institutions. Mais quel rapport peut avoir le collège d'Eton avec les collèges royaux de la France qui préparent directement au grade de bachelier ès-lettres et ès-sciences ? Les établissements anglais qu'il faut comparer à nos collèges royaux, ce sont précisément les universités. L'université d'Oxford et celle de Cambridge ne sont autre chose en réalité qu'un ensemble de collèges comme étaient ceux de l'université de Paris avant 1789. La question est donc de savoir si les collèges d'Oxford et
DE L'ENSEIGNEMEirr DE LÀ PHILOSOPHIE. 105
de Cambridge, qui répondent véritablement aux nôtres , contiennent un enseignement philosophique. N'est-il pas évident que si ces collèges ont des cours de philosophie , l'exemple de F Angleterre est pour nous, au Jieu d'être contre nous ? Ouvrez donc l'Almanach d'Oxford et de Cambridge. A Oxford » on n'enseigne pas seulement la logique, mais il y a une chaire spéciale de philosophie morale. A Cambridge, pour être bachelor of arts, même quand on se destine à la théologie, il faut soutenir un examen sur la logique de Duncan , sur la philosophie morale de Paley, et sur toute là métaphysique de Locke : entendez-vous, Messieurs? toute la métaphysique de Locke. Est*ce là ce néant de l'enseignement philosophique dans les collèges de l'Angleterre dont on voudrait s'autoriser pour anéantir aussi dans 1^ nôtres nos cours séculaires de philosophie? On le voit : il faut renoncer à l'exemple de l'Angleterre.
Sera-t-on plus heureux en Hollande? pas davantage.
Il n'y a point en Hollande de collèges comme les nôtres ; il y a des écoles latines : ce nom dit tout. Le latin et le grec y sont fort bien enseignés, comme à Ëton et à Harrov^; très-peu de mathématiques, pas du tout de physique ni de philosophie. Quelle est la conséquence de cet état de choses? La même qu'en Angleterre. Les écoles latines de Hollande préparent aussi aux universités, mais non point au baccalauréat. L'examen pour l'immatriculation dans les universités est nul. Le premier grade sérieux est celui de la candidcUv/re ; il ne se peut obtenir qu'après des études académiques. Or, pour la candidature ès-lettres, il faut répondre sur la logique et sur la meta-physiqm. De plus, il existe en HoUade des établissements appelés Athénées, qui sont au-dessous des universités et
au-dessus des écoles latines. Dans chacun de ces établissements il y a un professeur de philosophie K
L'exemple de la Hollande est donc pour nous ausêi bien que celui de l'Angleterre, puisque partout où il y a, en Hollande ou en Angleterre, des établissements véritablement analogues à nos collèges et préparant comme eux à un grade plus ou moins semblable à notre baccalauréat ès-lettres, là il y a un enseignement régulier de philosophie.
Mais ce qui a paru décisif dans la question, c'est l'exemple de l'Allemagne. La philosophie est florissante en Allemagne, et pourtant il n'y a point de cours de philosophie dans les établissements d'instruction secondaire. Il n'y aurait donc pas grand danger pour la science philosophique à supprimer en France les cours de philosophie dan9 nos collèges. Je contesterais la conséquence, quand môme le principe serait vrai, à savoir qu'il n'y a point en Allemagne de cours de philosophie dans les établissements d'instruction publique qui correspondent réellement à nos collèges français; mais je suis dispensé de tous frais de dialectique , car le principe est faux.
Je ne puis passer ici en revue tous les pays allemands ; je me borne à deux que l'on a cités et que je crois connaître assez bien, la Saxe et la Prusse.
Les gymnases de la Saxe ne sont pas autre chose que les écoles latines de la Hollande. L'enseignement des mathématiques, et surtout celui de la physique, y sont à peu près nuls. Naturellement la philosophie a suivi le sort des sciences. Dans les gymnases de Weymar et de Leipsick, on n'enseigne pas la philosophie, pas même la logique ;
' Voyez mon ouvrage : De VInstruction publiqtue en Hollandef Paris, 1837.
DE L'ENSEIGimiENT DE LA PHILOSOPHIE. 107
mais, par une contradiction singuli^e, on y traite fort souvent les points les phis délicats et les moins utiles de la philosophie ancienne. Est-ce là le modèle sur^ lequel on voudrait réformer les collèges de la France ?
Le remède à cet état de choses est dans les cours de philosophie de Tuniversité. Mais il ne faut pas confondre ces cours avec ceux de nos facultés ; ils ne sont pas libres comme les nôtres, ils sont obligatoires, et même pendant trois années consécutives. Par exemple, pour les juristes, la psychologie, la logique, la métaphysique et Thistoire de la philosophie sont de^ cours indispensables '. Chez nous, au contraire, une fois le grade de bachelier ès-lettres obtenu, la philosophie n'est exigée nulle part.
La Prusse est une monarchie puissante dont les établissements d'instruction publique ont grandi successivement avec la fortune de la nation. Les gymnases de la Prusse avaient été longtemps ce que sont encore aujourd'hui les écoles latines de la Hollande et de la Saxe ; mais peu à peu l'esprit libéral de l'administration prussienne les a faits tels que je les ai vus en 1831. Je ne puis faire un plus grand éloge des gymnases de Berlin, que j'ai examinés en détail, qu'en déclarant loyalement qu'ils soutiennent la comparaison avec nos collèges royaux de Paris. Mais tan-* dis qu'en France l'enseignement de la philosophie est depuis longtemps dans les collèges ce qu'il y doit être, en Prusse, où tout est nouveau, où tout est d'hier en quelque sorte, il n'est pas étonnant que cet enseignement délicat et difficile ne soit peut-être pas encore définitivement constitué. D'abord il avait été purement accessoire ; puis il est devenu, comme chez nous, un cours spécial ; enfin il a
* Voyez mon ouvrage sur l'Instruction publique dans quelques pays de V Allemagne, 3« édition, tome 1«^ p. 113. •
été incorporé et distribué dans les deui dernières années du gymnase. Et il ne faut pas croire qu'il soit aujourd'hui très-limité. Yeu^-on une preuve décisive du contraire? Je puis communiquer le manuel qui, dans presque tous les gymnases royaux de la Prusse, sert de base aux cours de philosophie, le Mamœl de PhUùsophie de M. A. Matthiie, savant helléniste, principal du gymnase d'Altenhourg ^ Je me borne à en indiquer les divisions : psychologie, logique, métaphysique, morale, avec une esquisse rapide de l'histoire de la philosophie. Et voulez-vous savoir ce qu'on exige des professeurs chargés de cet enseignement? Le voici. Messieurs : «... Les candidats pour les classes suce périeures, outre une connaissance exacte de l'impor- « tance et de la nécessité de la science pédagogique, feront « preuve d'une intelligence scientifique de la psychologie, « de la métaphysique et de la logique, enfin d'une oon- « naissance générale de l'histoire et de la philosophie et « des caractères essentiels, des systèmes philosophiques. Il « budra encore que le candidat connaisse les différentes « phases que la philosophie allemande a traversées depuis « Kant ^. »
Ainsi il faut renoncer à invoquer l'exemple de la Prusse a l'appui d'un système qui tend à détruire ou à abaissa l'enseignement philosophique de nos collèges. En Prusse, sous un gouvernement absolu, mais par la force d'une administration libérale, tout marche^ tout avance, au moins dans l'instruction publique, tandis qu'ici, sous le gouvernement de Juillet, une réaction pusillanime s'efforce de nous rejeter vers cette époique de ténèbres où les écoles
* Voyez la traduction qu'en a donnée M. Poret, Paris, t837.
' Règlement encemant les examens des candidats à Venseignc' ment, s ^. Voyez mon ouvrage sur Vlnstruetùm publique en Allemagne, t. n, p. 247^4$.
DE l'enseignement DE LA PHILOSOPHIE. 109
carlovingiennes ne connaissaient d'autre philosophie que la longue péripatéticienne. Ah 1 de grâce^ Messieurs^ permettez à nos collèges d'enseigner encore ce qu'ils enseignent depuis cinq cents ans, ce qu'ils enseignaient du temps de Gerson et du temps de Rollin, ce qu'on enseigne aujourd'hui à Oxford et à Berlin, ce qu'on enseigne d'un bout de l'Europe à l'autre.
Oui, l'Europe entière est ici d'accord avec la France. Je l'ai prouvé pour les pays qu'on avait cités; mais j'aurais pu citer à mon tour un pays qui ne sera suspect à personne, qui n'est point un pays protestant comme l'Angleterre, la Hollande, la Saxe et la Prusse, mais un pays éminemment catholique. Là, Messieurs, l'autorité religieuse est bien puissante. Elle veille toujours sur l'enseignement, quelquefois elle le dirige, souvent elle le donne elle-même. Qu'on me cite en Italie un établissement d'instruction publique correspondant à nos collèges, où il n'y ait pas un cours de philosophie. Sous le gouvernement de l'Autriche, à Milan, le lycée de la Porte-Neuve possède un tel enseignement. En Sicile, à Palerme, il y a deux grands établissements d'instruction secondaire : l'un est le grand séminaire de cette ville, l'autre un collège confié à la société célèbre dont M. le comte Beugnot désirerait que nous eussions moins peur. Dans ce collège des jésuites, la philosophie est enseignée avec, toutes ses parties. A côté, au séminaire archiépiscopal , il y a aussi un cours complet de philosophie. Ce cours est imprimé, il est entre mes mains. C'est exactement le cours de philosophie qui se fait aujourd'hui dans les collèges de Paris : mêmes matières, mêmes divisions, je pourrais presque dire même esprit, même direction, et ce manuel a pour auteur un digne et vertueux prêtre *.
' Elementi dt fdoso^d, per uso (kl seminafio arcmicovUe di
110 SESSION BK 1S44. — aLàMGS DQf 2 MAI.
Mais je puis présenter à la diambre, au gouvememeiit du roi et au clergé de mon pays, une autorité devant lai]ueUe s'inclinera M. de lloiital^nbert lui-même. A Rome, par les ordres du saint père, M. le cardinal Laaibruschini a rassemblé dernièrem^t la collection des lois et ordon*aances rdatives a rin^ru(^oa publique dans les États du saint-siége. Vous lirai-je la partie de ces lois et de ces or^ dônnances qui concerne la philosophie? Ces citations feraient un douloureux contraste avec les objections frivoles auxquelles a répondu M. le duc de Broglie. Je me bornerai à une seule, mais elle sera décisive.
A Rorne^ comme en France, pour toe immatriculé dans une faculté de droit , de médecine eu de théologie, ^ y prendre un ^ade, il liut subir un examen eeoH blable à celui de notre baccalauréat ès4etlreSk €et examen, qui résume toutes les études antérieuies, est la œnd^tion des études académiques, lesquelles sont à leur tour la condition de toutes les carrières civiles et eodésiastiques. Or, dans cet examen> sont exigées, tfvec des connaissances littéraires et scientifiques, des connaissances philosophie ques; et savez-vous lesquelles? précisém^t celles que nous demandons au baccalauréat et que nous ens^gnons dans les collèges. Écoutez le pape Léon XII, vous qui tremblez pour la foi au seul nom de philosophie : <( On ne sors c( point admis à suivre les cours de théologie, de juris- <i prudence et de médecine, à moins d'avoir subi un exa- « men où Toa prouve qu'on a étudié la logique, la mocaie « et la métaphysique ^ j> Vous Tentendee, Mesoleirs :
Palermo, del Salv. Mancino, professore di taie facoltà nel detio seminario, 2 vol. Palermo, 1836.' Il y en a eu une seconde édition en 1838.
* Collectio legum et ordinationum de rectd siudiorum ra» Hom, etc. Romse, 1841-1842, tome I, p. 305. <n Ad studia tbeologi-
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non-seulement la logique et la morale, mais la métaphysique , dii le saint père, et avec une haute raison ; car c'est dans la métaphysique qu'on apprend aux élèves qu'ils ont une âme spirituelle, qui est la cause véritable et par conséquent responsable de ses actes, à l'encontre de ces êtres matériels doués de mouvements qui ne leur appartiennent pas; c'est dans la métaphysique enfin qu'on apprend aux élèves que ce monde a un auteur, et l'humanité un père, source première, suprême idéal, asile inviolable de la vé* rite, de la justice et de l'amour.
En résumé. Messieurs, la pratique de l'Europe est celle de la France. Quelle est donc cette sagesse singulière qui se met en opposition avec la sagesse universelle? Quels sont ces nouveaux docteurs qui viennent faire la leçon à la France et à l'Europe? Je leur dirai avec M. de Talleyrand : Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que personne; c'est tout le monde. Est-ce donc avec des idées arbitraires qu'on n'avait pas hier, que peut-être on n'aura plus demain, qu'il est permis de porter le ravage dans une institution de plusieurs siècles? Il est des hommes légers qui, ne sachant pas même ce que c'est que la philosophie, ne voient pas quel danger il peut y avoir à la bannir de nos collèges. Mais vous, dirai-je aux membres éminents de la commission, vou^ qui faites profession d'honorer et d'aimer la philosophie, joignez-vous à moi, je vous en conjure, pour que ses enseignements, développés à la fois et contenus en de justes limites, établissent dans l'entendement et dans Tâme des jeunes gens, quand leur réflexion s'éveille, suivant la coutume immémoriale de nos pères.
carum, legalium, medicarum disciplinarum son recipiantur nisiqui in 60 examine probaverint studiis logic», metaphysic», ethicœ... operam 4ediwe. »
les vérités sur lesquelles reposent toutes les autres vé' rites. .
Je lis le passage suivant dans le rapport de votre com-' mission : « Quelle est la philosophie qu'on enseigne en « France et qu'on y doit enseigner, non-seulement parce « qu'elle est d'origine française , mais parce qu'elle est « effectivement la vraie , la saine philosophie? C'est la « philosophie de Descartes. » Ainsi parle M. le duc de Broglie. Si la philosophie enseignée dans les écoles Ae l'université est celle qu'on y doit enseigner en effet y si c'est la saine, la vraie philosophie, tout est au mieux , ce me semble. Comment donc une telle philosophie composerait-elle un enseignement dangereux? C'est, dit-on, que la philosophie cartésienne part du doute, bien entendu du doute provisoire, et recherche avant tout le fondement de la certitude; c'est qu'aussi elle proclame la distinction et l'indépendance réciproque de la philosophie et de la théologie. Ces principes sont excell&fitSf dit M. le rapporteur. S'ils sont excellents, ils sont donc à la fois vrais et utiles; il est donc bon de les enseigner.
Remarquez que ce n'est pas moi qui ai amené dans un débat parlementaire la valeur des principes de la philosophie cartésienne. Je ne voudrais pas convertir cette assemblée en une académie philosophique. Il m'est pourtant impossible, en lisant le passage que je viens de rappeler et dont ou a tant abusé, de ne pas y faire une courte réponse que je soumets aux lumières et à Téquité de M. le duc de Broglie.
Le doute, même provisoire, n'est pas le principe véritable du cartésianisme. Le dessein avoué de Descartes est de détruire dans sa racine le scepticisme, et d'établir inébranlablement l'existence de l'âme et celle de Dieu. Il a devant lui des sceptiques, et il leur fait cet argument pé-
remptoire : Vous doutez de l'âme et de Dieu ; vous doutez de tout. Mais du moins vous ne doutez pas que vous dou* tez. Cela me suffit : je vous impose la certitude au nom même de votre doute, et votre scepticisme est détruit dès le premier pas. Vous douter» vous pensez donc, et vous êtes certain que vous pensez. Et de ce point de départ inébran« lable. Descartes tire d'une manière triomphante l'existence d'un être pensant , spirituel comme la pensée elle-même; et de là encore, par une suite de conséquences, invincibles, l'existence de Dieu. Quoi! cette grande philosophie qui a été faite contre le scepticisme, y conduit, parce que, pour le réfuter, elle en parler Elle fait douter, parce qu'au doute même elle arrache la vérité, et le force de reconnaître l'autorité souveraine de la conscience et de la pensée ! Mais il est dangereux d'agiter de telles questions. Est-ce donc les agiter témérairement et ambitieusement, que de les résoudre d'abord d'une manière simple, immédiate, irrésistible? Y a-t^il d'ailleurs quelque moyen de ne pas traiter la question de la certitude, même dans le cours de logique le plus vulgaire et le plus borné? Pour moi,. je n'en connais pas. Je viens de parcourir de nouveau toutes les logiques employées dans les petits et les grands séminaires. Je n'en ai pas trouvé une seule où ne se rencontre, sous une forme ou sous une autre, la question de la certitude.
Les principes de la philosophie cartésienne sont c^ux de Fénelon dans le Traité de Uexisimce de Dieii; ils sont ceux de Bossuet dans le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. Ce dernier ouvrage a été composé pour un auditeur qui n'avait pas quinze ans, et dont Bossuet ne voulait pas faire un philosophe, mais un homme, pour en faire ensuite un roi. Il avait aussi enseigné la logique au dauphin, et nous possédons aujourd'hui ses cahiers
qui contiranent bien des choses dont s'effaroucherait notre timidité. S'est-il contenté de cet enseignement? Non, il a voulu enseigner à son auguste mais très-jeune élève, non pas cette psychologie élémentaire que veut bien nous laisser l'amendement, mais cette métaphysique saine et forte qui s'appuie sur la raison et sur l'âme pour s'élever jusqu'à Dieu.
Mais, dira-t*on, la métaphysique à des auditeurs de quinze à seize ans! Je réponds : oui certainement, Tftme et Dieu à quinze ou seize ans. D'ailleurs il plaît de donner quinze ou seize ans aux philosophes de nos collèges. Sans être un élève arriéré , j'ai fait mon cours de philosophie à dix-neuf ans ; j'ai enseigné dans un collège la philosophie', et nul de mes auditeurs n'avait moins de dix-huit ans. Vous croyez qu'à dix-huit et à dix-neuf ans, quand on a entièrement terminé ses humanités et sa rhétorique, quand on étudie la physique et les mathématiques , on ne peut pas comprendre les preuves si simples et si solides qui se peuvent donner des grandes vérités naturelles I Plus les vérités sont nécessaires à la vie morale de l'homme, plus Dieu a voulu qu'elles fussent accessibles à sa raison. II les a gravées dans l'intelligence et dans l'âme en caractères lumineux qu'un maître habile s'attache à faire paraître, au lieu de les obscurcir sous les hiéroglyphes d'une science ambitieuse.
Mais vos professeurs de philosophie sont bien jeunes? Ils sont en général plus âgés que ceux qui , dans les anciennes congrégations, enseignaient la philosophie. Ceuxci, au sortir du noviciat, étaient immédiatement appliqués à l'enseignement, qui n'était pour eux qu'un degré pour arriver à d'autres emplois. Chez nous , rappelez-vous les grades et les épreuves exigés pour arriver au professorat. Nul élève de l'école normale ne peut se présenter à l'agré-
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galion qu'après trois années d'études pbilosophiqvras » el avec le double brevet de licencié ès-lettres et de bachelier ès-^ences. Il est presque toujours âgé de vingt-quatre ans lorsqu'on il est reçu agrégé ; il n*est guère nommé professeur à titre définitif avant trente ans. Aujourd*hm l'âge moyen des professeurs de philosophie est de trente à trente-cinq ans.
Parmi les diverses parties de T^seignement philosophiquOy il en est une qui semble avoir surtout alarmé quelques esprits, c'est l'histoire de la philosophie. On s'imagine que c'est tout récemment, et par moi, qu'elle a été introduite dans les collèges; pas du tout, Messieurs; c'est un honneur que je dois renvoyer au conseil impérial de l'université, dans le grand règlement de 1809, lequel porte, article 17 : « Dans l'année de philosophie, les élè* a ves seront instruits , soit en latin, soit en français, sur aies principes de la logique , de la morale, de la meta- «physique, et sur l'histoire des opinions des philoscH a phes. )» Ce règlement fut arrêté par le conseil , sur la proposition de la section du perfectionnement des études, dont le président était M. Cuvier. La restauration révisa le règlement impérial de 1809, mais elle garda et elle reproduisit la disposition relative à l'enseignement de la philosophie. Règlement du 28 septembre 1814, art. 145 : <c Dans la classe de philosophie, le professeur traitera de tt la logique, de la métaphysique, de la morale, et termi* a nera son cours par un abrégé de l'histoire de la philoso- « phie. » M. Royer-GoUard maintint et fit exécuter cette prescription. M. Guizot la renouvela en 1832 ; et si c'était ici le lieu, je ne serais point embarrassé pour la défendre, m m'appuyant sur les autorités les plus respectables. Et savez-vous quelle est la place qui a été faite à cette histoire abrégée des opinions des philosophes? Elle occupe
tout au plus les deux ou trois dernières semaines du cours 9 et elle se compose de dates illustres qu'il n'est pas permis d'ignorer, des titres des grands monuments consacrés par l'admiration universelle , et particulièrement de citations sobres et choisies des meilleures opinions des philosophes les plus illustres, comme une sorte de démonstration vivante de cette vérité consolante, que toutes les bonnes croyances qui composent le patrimoine du sens commun et qui servent au salut de l'âme, sont de tous les pays et de tous les temps.
Au reste, ceux qui veulent supprimer ou mutiler la philosophie de nos collèges, ne s'en déclarent pas les ennemis ; loin de là , ils veulent la servir. Ils assurent (c qu'oprès tout, si Ton retranchait la philosophie des c< collèges, elle n'y perdrait pas; elle gagnerait au conc( traire, à n'être enseignée que dans les facultés. » Il est difficile de s'éloigner davantage de la vérité en principe et en fait. En principe, toute la force de l'enseignement supérieur repose sur celle de l'enseîgnemcmt secondaire ; autant valent les collèges , autant valent ensuite les ftcultés. Quand les élèves arrivent aux facultés mal préparés, médiocrement instruits, et sans avoir reçu cette éducation qui inculque profondément à l'esprit les éléments des connaissances humaines, les cours des facultés sont placés entre deux (kîueils également dangereux, ou de s'abaisser, de revenir à renseignement secondaire que les collèges auraient dû donner, ou bien, laissant là l'utilité réelle des auditeurs, de s'élever jusqu'aux régions les plus hautes de la science sans y être suivis par personne. Et puis chez nous, les cours des facultés des lettres ne sont point obligatoires ; celui de philosophie ne conduisant directement à rien , et n'étant exigé pour aucun examen et pour aucun grade, n'attire des auditeurs que par le talent du professeur.
Mais au collège, le cours de philosophie est suivi avec zèle par tous les élèves, parce qu'il a pour tous une utilité immédiate, et qu'il prépare au baccalauréat ès-lettres. C'est un cours sérieux et qui porte des fruits solides; supprimez-le, et couvrez la France de facultés des lettres, elles ne combleront jamais la lacune qui aura été faite. Oui, je n'hésite point à le dire : s'il me fallait choisir entre la suppression des cours de philosophie des collèges et celle des cours de philosophie des facultés, je préférerais de beaucoup ce dernier malheur, par cette raison décisive que celui-ci serait réparable, tandis que l'autre ne le serait point. On nous promettra sans doute une organisation des facultés des lettres qui rendrait leurs cours plus pratiques et plus utiles. J'appelle de tous mes vœux cette constitution nouvelle; mais l'œuvre n'est point aisée. En attendant un bien douteux et un peu imaginaire, n'allons pas faire un grand mal immédiat et certain. Sous le prétexte de servir un jour la philosophie, ne commençons pas pstr' la frapper à sa racine.
Par là , je le sais, on se propose un grand objet : on espère rétablir la paix entre l'université et ses ennemis. On se flatte qu'en supprimant la philosophie des collèges, (( on imposera silence aux dénonciations, aux déclamaa tiens dont retentit une certaine partie de la pr^e ; car « c'est apparemment contre l'enseignement des collèges a que ces incriminations s'élèvent : on ne proteste pas a contre les cours de faculté. » Illusion qui repose sur une erreur trop certaine I Quels sont les professeurs dont les noms et les leçons occupent la presse, ceux que le clergé dénonce? Précisément les professeurs de faculté. Dans la réaction de 1821, si semblable à celle-ci, deux enseignements eurent le privilège de réunir contre eux tous les courroux de la presse ecclésiastique de cette époque,
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comme des enseignements malfaisants pour la religion et pour l'État. Les deux professeurs furent suspendus , et pendant sept ans exilés de leurs chaires : c'étaient M. le ministre des affaires étrangères et moi. Nous n'étions pas des professeurs de collège, mais des professeurs de faculté. Plus tard quand , sous le ministère réparateur de M. de HartignaCy nos chaires nous furent rendues , quand nous revînmes à la Sorbonne retrouver M. le ministre actuel de l'instruction publique dont on avait bien voulu absoudre la parole ingénieuse et brillante , tous les trois, pendant plus d'une année, nous avons été en butte à toutes les accusations, à tous les outrages, de la part de ce même parti qui un moment abattu par la révolution de juillet, se relève plus ardent et plus audacieux que jamais. Si nous eussions enseigné, dans un collège, la littérature, l'histoire et môme h philosophie, il est douteux qu'on fût venu nous chercher dans l'ombre de ces modestes fonctions. £t môme aujourd'hui, qu'un plan assez habilement concerté me réserve tant de calomnies, qui accuse-t-on en moi? Est-ce le conseiller ou le ministre, auteur bien connu de tant d'arrêtés relatifs à la philosophie, et particulier ment de celui qui en règle l'enseignement? ou bien est-ce l'écrivain qui depuis quinze années a composé de trop nombreux ouvrages? Non, c'est l'ancien professeur de faculté qu'on accuse encore et ses leçons de 1828. En dépit de toutes les explications, c'est sur ces leçons que roule incessamment une polémique de la violence la plus monotone et la plus fastidieuse. C'est donc toujours l'enseignement des facultés qu'on attaque. Parcourez ces longues listes d'accusations où figurent les noms de tous ceux qu'on veut désigner au mépris et à la haine. Il ne s'y trouve que des professeurs de faculté, et jusqu'ici du moins, on n'y rencontre pas un seul de nos professeurs de
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philosophie de collège. En général , renfermés dans leurs fonctions laborieuses , sous une surveillance éclairée , guidés par un programme qui n'a pas même été attaqué une seule fois, ils échappent à la critique et à Téloge, et font du bien en silence. Sur deux cents, à peine quelques-uns ont-ils excité les ombrages de l'autorité ecclésiastique partout si vigilante. Telle est la vérité des faits. Connaissezvous un service public qui soit plus irréprochable ? Et, chose étrange! c'est cet enseignement modeste, circonscrit, réglé, surveillé avec tant de soin, respecté des ennemis mêmes de l'université , c'est cet enseignement sur lequel on veut porter la main pour agrandir et enrichir de ses dépouilles l'enseignement de faculté, objet perpétuel de toutes les accusations I Et cela pour obtenir la paix et imposer silence aux déclamations d'une certaine partie de la presse , comme si ces déclamations s'étaient adressées aux humbles cours de nos collèges, et comme si le sujet et le théâtre de la guerre n'étaient pas toujours les cours libres et éclatants des facultés I
Je crois avoir détruit l'amendement proposé dans tous les arguments sur lesquels il s'appuie. Je n'en ai omis ni affaibli aucun, et tous ont aisément disparu devant un examen sérieux. Il m'a suffi de rétablir les faits pour faire justice de toutes ces accusations si hautaines et si frivoles. Pour quiconque sait de quoi il s'agit dans la matière qui nous occupe, l'amendement de M. Lamoignon ne repose que sur des chimères. Mais de toutes les chimères qu'il invoque, il n'y en a pas une qui soit plus vaine que l'amendement lui-même. Il est injurieux et outrageant pour l'université et pour ses chefs, j'en conviens : voilà toute sa réalité, et elle a bien son prix aux yeux de certaines personnes; mais en lui-même, il est parfaitement impraticable. Que veulent en eflkt les partisans de l'amendement en
réduisant le cours de philosophie à la logique, à I9 morale, à la psychologie élémentaire? que ce cours ne contienne ni métaphysique, ni histoire de la philosophie. Or, quand la chambre descendrait à mettre dans une loi ce qui n'est pas même la matière d'une ordonnance royale, mais d'un sim^ pie arrêté du conseil, comme l'a si bien montré M. le duc de Broglie, qu'en résulterait-il ? la suppression de deux mots ; car, quant aux choses, en dépit de nous-mêmes, elles subsisteront nécessairement.
L'amendement forcera peut-être l'histoire de la philosophie à changer de place ou de forme ; il ne la détruira pas » il ne peut pas la détruire. Au lieu d'occuper une place déterminée, celle que lui avaient attribuée à la fin du cours les règlements de l'empire et de la restauration, elle sera en quelque sorte éparpillée sur Je cours entier. Serat'il jamais possible de traiter de la logique, de la morale, de la psychologie, auxquelles on veut bien faire grâce, sans parler sans cesse de Socrate, de Platon et d'Aristote, de Descartes et de Locke, de Bossuet et de Fénelon ? Tant qu'il y aura des cours de philosophie dans le monde , les professeurs consciencieux pourront-ils ne pas faire connat-' tre sur chaque question les solutions les plus accréditées, celles des grands maîtres dont le nom se confond avec celui de la philosophie elle-même ?
L'amendement détruira encore bien moins la métaphyque ; car je défie aucune loi de la supprimer réellement d'un cours de philosophie. La chambre aura donc fait une loi pour dire qu'on doit se borner à l'enseignement de la psychologie élémentaire ; mais elle n'aura pas dit ce qu'elle entend par lu. Pour moi, j'ignore absolument qu'elle est la limite extrême de ce qu'il plaît d'appeler psychologie élémentaire. Mais enfin, si la psychologie est l'étude de nos facultés et de leurs lois, sera-t-il possible à nos profes*
seurs de ne pas parler un peu du sujet de ces facultés et de ces lois, de la personne humaine, de l'âme et de sa spiritualité? Leur sera-t-il possible de ne pas dire un mot, à cette occasion, des saintes espérances que fonde la spiritualité de l'âme ? Mais alors nous voilà en pleine métaphysique. Pour aller jusqu'au bout, il ne reste plus qu'à parler de Dieu. Quelqu'un ferà-t-il un sous-amendement à l'amendement proposé pour interdire expressément de prouver l'existence de Dieu dans les cours de philosophie des collées? Renouvellerez-vous la fameuse prescription des constitutions des jésuites? Prœtereantur qtiœstiones de Deo * ; qu'on passe toutes les questions sur Dieu ! Je suis persuadé que les jésuites actuels, qui ont dû faire des progrès, à en juger par les nombreux partisans qu'ils ont su conquérir, ne tiendraient guère aujourd'hui à cette prescription excessive. Ne nous l'imposez donc pas , ne filt-ce que par cette raison qu'il nous serait impossible de la faire sérieusement exécuter. Quand vous aurez ôté la métaphysique de sa place accoutumée, elle se transportera d'elle-même dans la psychologie et dans la morale. Qu'au-
' Ratio atque institutio studiorum societatis Jésu, Ântuerpiac, 1635, petit in-80. « in Metaphysica quaestiones de Deo et intelligen- (( tiis, quae omnino eut magnopere pendent ex veritçtibus divine « fide traditis, praBtereantur. » Cet article célèbre recommande de supprimer, dans l'explication de la métaphysique d'Âristote, les questions sur Dieu et sur les âmes, les esprits ou les intelligences. Pourquoi? Parce que de telles questions sont au-dessus de la raison humaine et dépendent, soit en totalité , soit en très-grande partie, de la révélation. Il faut donc les ôter à la philosophie et les renvoyer à la théologie. M. de Montalembert m'ayant accusé d'avoir cité ce texte de seconde main, de l'avoir tronqué , et de ne l'avoir pas compris, j'en établis ici le vrai sens à Tusage du jeune et éloquent orateur qui a bien voulu me donner une leçon publique de critique et de philologie.
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rez-vous gagné à cela» je vous prie? Ou bien voulez-vous aller plus loin : osez déclarer à cette tribune que vous entendez que la métaphysique ne doit subsister sous aucune forme et à aucune place, c'est-à-dire que nulle part et sous aucun prétexte les professeurs de philosophie des collèges ne pourront traiter sans crime de Tâme et de Dieu. Osez venir ici faire cette déclaration à la face de la France et de TEurope !
Écartez donc un amendement en contradiction avec la pratique universelle, avec la raison, avec la justice, avec l'honneur de notre pays et de cette chambre. Suivez l'exemple de votre commission et de son illustre rapporteur. Je vous en supplie encore, demeurez à la hauteur et dans la dignité de votre rôle d'hommes d'État et de pairs de France. Au bruit de tant d'attaques, vous avez craint, vous avez dft craindre que les cours dô philosophie de nos collèges n'excédassent les bornes que la sagesse leur a toujours posées, et vous avez voulu savoir sur quelles matières ils roulent et dans quelles limites ils sont renfermés. Il vous appartenait de demander des explications catégori*ques et de donner un sérieux avis. Je l'ai dit dans la discussion générale, et je le répète sans crainte d'ôtre démenti par personne : les cours de philosophie de nos collèges sont aujourd'hui plus limités et plus surveillés qu'ils ne l'étaient sous M. l'évèque d'Hermopolis et sous M. Royer-Gollard. Les matières qu'ils comprennent sont celles qu'ils ont toujours embrassées et qu'ils embrassent nécessairement. Aucune ne doit être retranchée. Toutes gagneront à être maintenues dans de sévères proportions. Point de vaines curiosités, point de théories personnelles et arbitraires; les grands principes consacrés par l'expérience universelle. Qu'une juste part soit faite à la psychologie, à l'étude de nos facultés et à cette connaissance de l'homme qui est le
oommencement de la sagesse. Qu'une grande place soit donnée à la logique, une grande aussi à la morale, une autre plus circonscrite à la métaphysique dégagée de toute question ambitieuse ou obscure, et renfermée dans les points essentiels sur lesquels tous les systèmes honnêtes s'accordent : la liberté de l'homme, la spiritualité et Timmortalité de l'âme, et l'existence de Dieu. Qu'on fasse connaître aussi les opinions les plus autorisées des plus grands philosophes ; qu'on mette entre les mains des élèves les chefs-d'œuvre les plus irréprochables de la sagesse ancienne et moderne. Telle était la pratique nos pères ; telle est la nôtre : maintenez-la.
Quelle est la pensée qui, je m'assure, domine dans cette assemblée si judicieuse et si modérée? Elle a voulu que l'université fût avertie qu'il y aurait du danger dans un développement excessif de l'enseignement philosophique de DOS collèges. Cette pensée, l'illustre rapporteur de votre commission l'a exprimée avec force et avec mesure. L'université est donc bien avertie. Elle doit veiller, et elle veillera. L'amendement créerait des dangers sous prétexte de les prévenir, et il doit être rejeté, précisément afin que ce que veut la commission puisse être accompli.
D'an amendement de M. de If ontalivet, mettant les élémenU de la philosophie au lieu de la philosophiCy et d'une proposition nouvelle de la commission, de soumettre au conseil d'Etat le programme de philosophie et tout le programme du baccalauréat
. ès-lettres. -^ De l'enseignement philosophique, tel qu'il est réglé dans l'Université.
Messieurs,
Je monte à cette tribune avec une extrême répugnance, pour rwplir un devoir imp^ieuiKfjdt aous Tioiprewon
pénible de ramendement inopiné qui tombe tout à coup au milieu de le discussion.
£n vérité, je marche d'étonnement en étonnement. Hier et avant-hier j'avais vu mettre en suspicion les règlements et les programmes relatifs à l'enseignement philosophique et à la partie philosophique du baccalauréat ès-lettres. Aujourd'hui, je vois mettre en cause la puissance même qui a fait ces règlements et ces programmes, qui peut les réformer et les perfectionner, d'après les avis qui lui avaient été donnés, et qui avaient été acceptés, ce semble, avec assez de modestie. Enfin, je viens d'entendre M. le ministre de l'instruction publique adhérer a l'amendement, sauf une modification à laquelle, pour être sincère, j'attache assez peu d'importance.
D'ailleurs, je n'exprime ici que mon opinion personnelle ; je n'ai pas l'orgueil de me porter pour l'organe du conseil de l'université; je ne parle qu'en mon nom; et me compromettant que moi-même, je déclare qu'à aucune des époques de réaction que l'université a traversées, jamais les droits du conseil n'ont été plus en péril. Si l'université n'est pas l'Etat, on a raison ; il faut sans cesse, non-seulement en ce point, mais en beaucoup d'autres, faire contrôler les statuts du conseil par un corps supérieur, le conseil d'état .ou le conseil des ministres. Mais si je ne me trompe, il a été prouvé que l'université c'était l'État, c'està-dire la puissance publique appliquée à l'instruction de la jeunesse.
M. LE VICOMTE DUBOUCHAGE ! C'est ce que nous contestons. *
M. Cousin : J'exprime ici mon opinion, et non pas celle de l'honorable M. Dubouchage qui m'interrompt.
M. LE VICOMTE Dubouchage : Je vous interromps bien peu.
M. Cousin : Je comprendrais les craintes exprimées tout
DE L'EII%IGlffEME!nr DE LA PHILOSOPHIE. IK
à rbeure par M. le comte Portalis, si le conseil de l'université était souverain, mais il n'en est rien. Le conseil n'est pas souverain, et ne doit pas l'être. Imaginez-vous l'empereur, fondateur dé l'université, aliénant la puissance publique entre les mains d'un conseil quelconque ! NoUy l'empereur a fait le conseil de l'université puissant pour le bien, impuissant pour le mal. Il a voulu qu'en matière de règlements, le grand maître, aujourd'hui le ministre, ne pût rien sans le conseil; car sans cela vous comprenez que c'en est fait de la tradition, de la stabilité, des règles constantes qui doivent présider à cette partie du service public ; vous comprenez qu'il suffirait d'un ministre présomptueux pour troubler le corps enseignant et toute l'instruction publique. Mais, par un juste retour, l'empereur a voulu que le conseil ne pût absolument rien sans son chef, qui représente le gouvernement, la puissance publique. Et cela par deux raisons : d'abord, parce que le ministre est responsable, et qu'il ne peut répondre que de ce qu'il a librement approuvé et sanctionné ; ensuite, parce qu'à côté d'un conseil qui représente la tradition et la stabilité, il faut un chef qui, participant des affaires générales de l'État, et membre du gouvernement, représente et introduise dans le conseil l'esprit de ce gouvernement. Ainsi la garantie que cherche M. le comte Portalis existe tout entière. Il ne veut pas que particulièrement sous le régime de liberté que la Charte a promis, et que la loi actuelle doit accomplir, le conseil de l'université ait le pouvoir de faire des règlements qui atteignent les institutions particulières, par exemple le programme des matières philosophiques du baccalauréat ès-lettres ; et il en appelle à une puissance supérieure qui représente la société tout entière; il en appelle à l'Etat. D'où il suit qu'à ce compte, l'Etat n'est pas représenté à la tète du conseil de l'université.
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Mais c'est une erreur» car le conseil, sans le ministre» eet comme s'il n'était pas. Il donne des avis qui peuvent n'être pas écoutés, et sa pensée ne devient effectif qu'autant qu'elle a persuadé le ministre, que le ministre l'a adoptée et qu'il l'a faite ûenne. Or, qu'est^se que le ministre, sinon le conseil même des ministres, c'est-à-dire le gouvernement appliqué à ce service public qu'on appelle l'université? Pourquoi donc en appeler d'un ministre au conseil mémo des ministres? Comme si tout ministre, en choses importantes, ne rendait pas compte à ses collègues de ce qu'il veut faire, et comme si la responsabilité collective n'était pas toujours constitutionnellement supposée I Qu'on le sache bien : quand le conseil de l'université a fait le plus beau règlement du monde, ce n'est là qu'un chiffon de papier, tant que le membre du conseil des ministres, qu'on appelle le ministre de l'instruction, en le signant» ne se l'est point approprié. Nul règlement du conseil n'est obligatoire que sous l'autorité du ministre, et quand le ministre lui-même l'a transmis à ses délégués. Gela étant, la garantie éminente que vous cherchez avec raison est déjà tout entière. Ce que vous cherchez, vous le possédez ; et les nouvelles épreuves qu'on vient d'inventer brusquement, sans les avoir mûries avec la réflexion convenable, inutiles en .elles-mêmes, n'auront d'autre effet que d'abaisser l'autorité du conseil. {Dénégations au banc des rnmistres.)
Et si je défends ainsi le conseil, qui peut croire que c'est parce que j'en fais partie ? Non, je le défends parce que trente années d'expérience m'ont appris que tout ce qui affaiblit le conseil affaiblit l'université, et que tout ce qui affaiblit l'université affaiblit l'Etat.
Voici la seule raison qui ait été donnée de l'amendement. Tant qu'il s'agit de règlements relatifs aux écoles publiques, le conseil de l'université, avec un ministre respon-
DB L'raSRIGlIElfEIIT DE LA PHILOSOPBIB. 127.
sable à sa tête, suffit ; mais il ne suffit plus, dès qu'il s'agit de règlements, de programmes à imposer aux écoles privées. Un tel régime est, dit-on, incompatible avec le régime de liberté promis par la Charte.
Me fais-je donc une trop faible idée de la liberté promise par la Charte et établie par cette loi? La liberté, telle que la loi la bit, n'est pas autre chose que la substitution de garanties préventives, mais déterminées, à l'autorisation préalable du gouvernement, et à la place de cette autorisation préalable délivrée en conseil par un ministre responsable, des brevets de capacité délivrés par vingt-cinq commissions provinciales. Tel est le seul changement substantiel que la loi et votre commissidïi proposent à l'ancien état de choses. Tout le reste subsiste intégralement. L'inspection de l'État est maintenue , et elle demeure confiée à l'université. La condition du baccalauréat ès-lettres pour l'admission pour ^utes les écoles spéciales est aussi maintenue, et elle est également confiée aux facultés de l'université. Pourquoi donc le programme des matières sur lesquelles roulera cet examen, ne demeurerait-il pas confié également au conseil de l'université ? 11 y a là ou trop de confiance d'un côté, ou trop de défiance de l'autre.
Pensez-y bien : c'est parce que vous ôtez l'autorisation préalable, et la commutez en de simples brevets de capacité, c'est parce que vous donnez une liberté nouvelle, c'est précisément à cause de cela qu'il vous faut tenir d'une main plus ferme les rênes de l'instruction publique. M. le comte Portails a dit que l'Etat n'était point instituteur. Personne, que je sache, n'avait employé une telle expression, ni élevé une telle prétention. Mais pour moi, je soutiens encore, je soutiendrai toujours que l'Etat n'a pas seulement le droit de surveiller les instituteurs, mais qu'il a le droit de leur conférer le pouvoir d'enseigner:
128 SESSION DE 1844. ~ Sf^ANCE DU 3 MAI.
car enseigner n'est pas un droit naturel, je Tai, je crois, invinciblement établi ; c'est un pouvoir public et social que TEtat confère à certaines conditions ; et l'enseignement public, dans son ensemble, est un pouvoir social immense que TEtat a le droit et le devoir, non pas seulement de surveiller, mais de diriger de haut et dans une certaine mesure. Abdiquer cette direction suprême, c'est abandonner au basard les destinées morales de l'avenir. Plus on donne de libertés, plus il faut établir de garanties correspondantes. Ici l'Etat, en inaugurant le principe de la liberté, doit retenir deux garanties essentielles : l'une au début de la carrière, l'autre à la fin ; tout l'espace intermédiaire est livré i la liberté. La première de ces garanties, c'est le brevet de capacité. Ce brevet obtenu et ne pouvant plus être perdu que par un jugement d'un tribunal ordinaire, l'instituteur privé, ainsi reconnu capable, peut conduire les élèves ou ne les pas conduire aux écoles publiques, adopter toutes les méthodes qu'il lui plait, et même jusqu'à un certain point les doctrines que la surveillance ne trouve point contraires à la morale publique. Les pères de famille choisissent parmi les instituteurs brevetés qui il leur plait pour lui^confier leurs enfants, selon leurs opinions, leurs goûts, leurs caprices môme. Rien de mieux : une immense concurrence est ouverte. Cette concurrence, nous l'avons toujours invoquée; nous ne la redoutons point. Et pourquoi la redouterions-nous? Nous quf aimons passionnément l'instruction publique, quel déplaisir pourrions-nous éprouver à voir s'élever d'excellentes institutions particulières ? Pour ma part, j'en voudrais voir la France couverte, qu'elles soient dirigées par (les laïques ou par des ecclésiastiques, pourvu que l'œil de l'Etat y pénètre et qu'on sache tout ce qui s'y passe. Le cours entier des études ainsi achevé sous le régime de la
liberté, TEtat réparait à la fin, comme il s'était montré au commencement. Au commencement, il imposait des brevets de capacité aux candidats à l'enseignement ; à la fin, il impose Texamen du baccalauréat ès-lettres aux élèves, et paria il juge toute l'instruction privée qui se donne en France, aussi bien que l'instruction appelée publique. Ici, il lui appartient de donner en quelque sorte le niveau. Autrement l'Etat ne tient plus les rênes de l'instruction, ce qui est une abdication et un suicide. Dans sa faiblesse, il n'a pas su concilier la liberté et l'ordre, la variété que la liberté réclame, et l'unité qbe l'intérêt national exige ; ce n'est plus alors un gouvernement, j'entends un gouvernement moral placé à la tête de la nation ; c'est une police impuissante qui laisse faire et qui laisse passer. Je me fais, je l'avoue, une idée un peu plus haute de l'Etat, de la puissance publique et nationale.
Oui, je suis convaincu que 's'il est absurde d'élever trop haut le baccalauréat ès-lettres, condition de toutes les carrières civiles, le faire descendre au-dessous du niveau convenable est un danger public, un danger d'abaissement pour l'esprit de la nation et peu à peu pour le gouvernement lui-même. Dans tout pays, le niveau de l'examen correspondant, sous une forme ou sous une autre, à notre baccalauréat ès-lettres, est à la longue celui du pays tout entier. De plus, ce serait une faute énorme de faire deux baccalauréats, l'un pour les écoles privées, l'autre pour les écoles publiques. Il faut un seul et même programme. Or, M. le comte Portalis n'a pas contesté qu'il appartînt au conseil de l'université, bien entendu présidé par le mini$tre, de faire le programme des matières exigées au baccalauréat ès-lettres, pour les élèves sortis des écoles publiques, de ces mêmes écoles publiques dont le conseil a fait les règlements d'études. Si donc il faut un seul et même bac-
calauréat èfr-lettres pour les élèves des établissements privés comme pour les élèves des institutions publiques, et si le conseil de l'université est compétent dans un cas, comment ne Test-il pas dans l'autre ! Il Test pour déterminer les matières sur lesquelles seront interrogés les élèves de nos collèges, et il ne le sera pas pour déterminer celles sur lesquelles doivent être interrogés les élèves des institutions privées I Et pourtant on accorde que les matières doivent être lee mêmes, que Texamen doit être le même, pour qu'un niveau commun soit maintenu. (Inierru^Han,)
M. Cousiilyi s'adressant 'aux interrupteurs : En vérité. Messieurs, il vous est bien facile de me faire descendre de la tribune, car j'ai i peine la force de m'y soutenir. ,
De toutes parts : Parlez 1 parlez ! on vous écoute.
Un membre : Vous êtes d'accord avec la commission.
M. Cousin : Non , je ne suis pas d'accord avec la oommis^n, ou mes paroles expriment bien mal ma pensée.
La commission vous propose aujourd'hui de remettre définitivement à un autre pouvoir que le conseil de l'université , présidé par le ministre , la composition du programme du baccalauréat ès-lettres; et moi, je résiste de toutes mes forces à cette innogration.
On a invoqué la liberté, et je dis que l'argument ne vaut rien^ parce que la liberté n'est point intéressée dans le programme du baccalauréat ès-lettres , par cette raison fort simple que le but du baccalauréat ès-lettres est de maintenir le niveau commun dont j'ai parlé, entre les études des établisssements publics et celles des établisse* ments privés, afin que l'instruction nationale soit solide et qu'elle soit une. Supposez qu'il n'y ait pas d'établisse* ments privés : on ne verrait aucune difficulté à remettre au conseil le pouvoir de faire le programme du baccalau-
M VvmmGBaMEST de la philosophie. 131
réat ès-lettres pour les élevée des écdes publiques. Il le pourrait alors, el il ne le peut plus, parce qu'il y a des écoles privées où l'enseignem^t doit être parfaitement libre, ce qui est très-vrai, mais dont il faut bien aussi constater et mesurer les résultats, afin qu'une certaine unité sût maintenue. Je n'admets pas, je comprends à peine les scrupules de la commission.
Et pourquoi ces innovations imprévues? Evidemment parce qu'on se défie du conseil de l'université , c'est-àdire del uoiversitéelle-méme. Oui, l'université est suspecte. Qu'elle le soit à ses ennemis, rien de mieux; mais elle l'est aussi i votre commission, et voilà ce qui m'afflige et m'inquiète furofondément.
Est-il possible que le point* d'attaque soit la philosophie telle qu'elle est i^lée par notre programme du baccalauréat ès-Iettres? Ce programoie est donc Uen 4^ectueux à tous ^jardsf U blesse donc bien une juste liberté des doctrines, ou le sens eommun, ou la morale, ou la religion , pour qu'on s'en soit servi pour accuser le oonseU qui en est l'auteur? La commission l'a-t-elle eu sous les yeux? Pourquoi n'en a-t-elle pas signalé les débuts? Dans ce cas j'aurais compris que, ce programme ne /'valant rien du tout, on en eût demandé un autre à une autre autorité^ mais on n'a rien fait de tout cela. J'ai parcouru tous les écrits contre l'enseignement philosophique de l'université; j'ai lu avec grand soin les plaintes de personnages aussi graves que MM. les évéques, je n'en ai renoontré aucune contre ce programme. Votre commission n'a pas non plus «xprimé à cet égard le moindre mécontentanent. De quoi donc et de qui se plaint-on, je vous prie? En vérité, je ne comprends rien ii tout cet orage; je n'y vois d'autre cause sérieuse qu'une inimitié bien con* ' nue q«i, |»r d'babiles snanœuvres» entraisie des esprits
imprévoyants. Car quelquefois oh sert, sans le savoir, une entreprise dont on ne connaît pas toute la portée, et il n'y a pas. d'instruments meilleurs que ceux- qui ne se doutent pas qu'ils sont des instruments.
Permettez-moi de vous faire connaître ici rapidement les différentes mesures qui ont présidé et qui président encore^à l'enseignement philosophique de nos collèges et à la partie philosophique du baccalauréat ès-lettres. Connaissez-les du moins avant de les condamner !
Tous les arrêtés et tous les règlements relatifs à la phi^ losopbie de nos collèges ont de bonne heure imprimé et constamment maintenu à cet enseignement les deux caractères qui lui appartiennent : 1*" il est circonscrit dans les plus exactes limites, et cela dans l'intérêt même de sa solidité; 2° il est profondément laïque et séculier. *
L'enseignement philosophique de nos collèges embrasse les matières diverses que j'ai hier énumérées, et qui sont les matières essentielles et immuables d'un cours de philosophie; mais, s'il embrasse ces diverses matières, il les renferme dans de justes proportions. Il ne contient et ne doit contenir que les éléments de la philosophie. Au collège, on ne donne que les éléments des mathématiques, et les éléments de la physique et de la chimie, comme pré-^ paralioii au baccalauréat ès-lettres. Pour préparer à ce même baC43alauréat, on n'enseigne que les éléments de la philosophie. Au contraire, dès qu'il s'agit des facultés, les décrets disent expressément : Aux facultés est confié renseignement approfondi des sciences et des lettres. La différence entre l'enseignement supérieur et l'enseignement secondaire est donc nettement établie. L'amendement que proposait hier M. le comte de Montalivet, et qui consistait à dire : les éléments de la philosophie, au lieu de la phikmh phi^, est donc parfaitement inutile. Encore si on eût pro-
hE L'ENSEI(»9raiENT DE LA PHaOSOPHIE. 133
posé la rédaclion suivante : Les éléments des mathématiques, de la physiqv£ et de la philosophie, c'eût été une précaution superflue, mais non pas injurieuse , tandis que prescrire à la philosophie de s'en tenir aux éléments, sans appliquer la même prescription à la physique et aux maihématiques, c'est une exception sans fondement en ellemême, et qui contient un soupçon immérité.
Au fond, ce n'est pas l'étendue excessive des cours de philosophie que l'on redoute ; car le premier regard jeté sur le programme actuel dissiperait toute inquiétude à cet égard. Non, ce qui irrite certaines prétentions, ce qui soulève contre les cours de philosophie, tels qu'ils sont constitués, des inimitiés redoutables, c'est leur caractère laïque et séculier. Rappelez-vous tout ce que vous avez lu sur l'enseignement philosophique de l'université. Rapp^ lez-vous ce que vous avez entendu même dans cette enceinte. A Dieu ne plaise que j'envenime l'incident d'hier ^ et les paroles échappées à un membre de cette chambre, dont la modération naturelle s'est accrue par l'expérience des grandes affaires, et dont le bon sens pratique est si fort estimé de chacun de nous. Je regrette qu'hier il se soit fait l'interprète d'une opinion dont il a bien vite reconnu les périlleuses conséquences. On s'en va répétant, moitié sérieusement, moitié plaisamment : Qu'estce que l'enseignement philosophique de l'université? C'est un enseignement qui n'est pas juif, qui n'est pas protestant, qui n'est pas non plus catholique : qu'est-il donc? Je réponds simplement : c'est un enseignement philosophique.
* M. de Montalivet ayant paru demander que renseignement pbflosopbique fftt fondé sur ]es préceptes de la religion catholique , M. Daunant avait réclamé avec force contre une telle prétention qû eictaf ait k» protestmta des cours de phUosopbie* T. II. s
134 SESSION Ot: 1S44. *^ SÉx\NCE DU 3 MAI.
M. LE MARQUIS DE BARTHÉLÉMY : Je demande la parole.
M. Cousin : Les professeurs de philosophie n'enseignent point et ne doivent point enseigner la théologie. Il y a pour cet enseignement particulier des ^maîtres spéciaux et éprouvés, présentés et surveillés par les autorités religieuses compétentes. Les professeurs de philosophie n'usurpent point sur le domaine religieux, confié aux ministres des différents cultes. Us se renferment dans le domaine des grandes vérités naturelles qui, grâce à Dieu, sont communes à tous les cultes et n'appartiennent à aucun en particulier. Voilà ce qu'on voudrait changer, et voilà pourquoi hier on prétendait qu'il fallait appuyer l'enseignement de la philosophie sur le dogme catholique. Le danger de cette innovation a paru d'abord par l'énergique réclamation que vous avez entendue. Toutes les fois qu'on vous parlera de donner à l'enseignement philosophique une couleur religieuse particulière, pensez à la réclamation d'hier pour faire justice de pareilles prétentions. Toutes les fois que vous entendrez accuser l'enseignement philosophique d'être vague , vaporeux , sans caractère religieux déterminé, sachez que ce qu'on vous demande, c'est que le caractère religieux soit si bien déterminé que ce soit celui d'une communion particulière qui repoussera les élèves de toutes les autres communions. Rappelez-vous les graves et significatives paroles que vous adressait, dans une précédente séance, un membre éminent du cabinet. L'Etat, disait M. Guizot, l'État est laïque; l'université qui représente l'Etat est aussi et doit être laïque* Donc, les enseignements que donne l'universilé, et qui ne sont que Tuniversilé elle-même appliquée, doivent être laïques aussi. Je puis donc entièrement rassurer M. le baron de Daunant, et lui bien expliquer la pensée de
DE L'ËNBEICNÉMÊm* DE^LA PHILOSOraiE. 135
Tunivergité : elle a voulu , elle veut toujours, en dépit de déclamations intéressées, que l'enseignement philosophique de ses écoles ait un caractère séculier, et ne repose sur le dogme d'aucune communion, précisément pour les servir toutes. Nous voulons que les cours de philosophie exposent et répandent les grandes vérités naturelles, fondements de toute religion. Nous voulons que la philosophie de nos écoles soit profondément morale et religieuse, qu'elle fasse pénétrer dans les esprits et dans les âmes les convictions qui font l'honnête homme et le bon citoyen, les croyances générales qui servent d'appui à tous les enseignements religieux des divers cultes. La philosophie sert tous les cultes sans se mettre au service d'aucun d'eux en particulier. N'est-ce pas là une noble mission, et ne serait-ce pas un danger et un malheur public que d'altérer le caractère d'un pareil enseignement? Que deviendrait alors, comme je l'ai dit dans un précédent discours, l'unité nationale que l'université doit répandre et maintenir?
Oui, je désire que ma voix soit entendue de tous les membres des différents cultes reconnus par l'État : la philosophie que l'université enseigne n'en exclut aucun ; elle les admet tous , elle les respecte ; elle fait plus : elles les fortifie. Elle autorise la foi dans ses parties essentielles et vitales, et en même temps elle entretient et répand la concorde parmi les membres de la même famille. Voilà pourquoi l'université est attaquée par toutes les prétentions extrêmes, et pourquoi elle est chère à la France entière.
Et croyez-vous que cette distinction fondamentale entre la philosophie et la théologie soit de nous? Non; ouvrez les plus saints docteurs, ils la proclament eux-mêmes. Partout l'Église reconnaît que c'est déjà un service
immense à lui rendre que d'enseigner au nom de la raison les grandes vérités naturelles sur lesquelles elle bâtit son édifice. Comme nous Ta très-bien dit M. Guizot, l'État n'est pas athée, mais il est laïque; de même la philosophie de l'université n'est pas impie, mais elle est laïque; elle est, elle doit être de plus en plus morale et religieuse, mais elle n'a pas pour objet de favoriser aucun des cultes qui se partagent la France.
Dès l'origine de l'université, la direction imprimée à l'enseignement de la philosophie a eu ce caractère. En 1809, dans le beau règlement d'études que je citais hier, et auquel M. Cuvier a eu une si grande part , l'enseignement philosophique est parfoitement réglé : il doit porter sur la logique, la morale, la métaphysique et l'histoire abrégée de la philosophie ; bien entendu, il se borne aux éléments, aux principes, à ce qu'il y a d'essentiel , et l'enseignement approfondi est renvoyé aux facultés. En même temps, dans cette môme année 1809, le conseil de l'Université impériale dressa une liste de livres classiques pour être mis entre les mains des élèves. Rappelezvous quels étaient alors les membres du conseil de l'université : il y avait deux évoques, dont un est devenu M. le cardinal de Bausset ; il y avait M. l'abbé Emery ; il y avait même M. de Bonald, plus ecclésiastique que tous les évéques; mais il y avait aussi d'autres hommes d'un grand sens et d'une haute expérience ; il y avait surtout l'esprit du conseil, l'esprit de l'Université, l'esprit de son fondateur, et celui-là dominait tout. Aussi savez -vous quels sont les livres classiques de philosophie recommandés par le conseil de cette époque ^ ? Il y a sans doute des ouvrages écrits par des auteurs catholiques ; mais il y en
' Voyez V Appendice,
d'autres aussi composés par* des protestants : Leibnitz , Clarke, Locke lui-même se trouvent en compagnie de Fénelon, de Pascal et de Descaries. Par là l'université voulait que tous les cultes fussent bien avertis que renseignement philosophique donné par elle n'était dangereux pour aucun d'eux , que les élèves des différents cultes n'y trouveraient ni une satisfaction spéciale ni le jnoindre danger pgur leur foi particulière, qu'enfin la liberté religieuse reconnue et proclamée par TKtat était entière dans les écoles de l'Etat.
Ici , je suis appelé à m'expliquer sur un point grave et délicat , où je diffère de l'opinion qu'exprimait hier M. le comte de Monlalivet , et qu'a reproduite aujourd'hui M. le comte Porlidis. Je veux parler du véritable rôle de la religion catholique dans l'Université impériale, nt du vrai sens de l'article célèbre du décret de .1808 , portant que les écoles de l'université prendront pour base de leur enseignement les préceptes de la religion catholique.
Pour apprécier cet article et le caractère du décret qui le renferme, il faut interroger d'abord ce qui précède le décret de 1 808 et la loi de 1 806, à savoir la loi de 1 802; ensuite et surtout la manière dont fut pratiqué immédiatement et constamment cet article célèbre dont on a tant abusé. La loi de 1802, d'ailleurs excellente, organise tout» l'instruction publique sans parler de religion. Elle crée des écoles de tous les degrés ; et de peur de ne pas assez respecter la liberté religieuse, elle n'établit aucun enseignement religieux dans les lycées; elle renvoie cet enseignement aux familles; au temple et à l'église. Le progrès heureux et toujours croissant de l'esprit religieux en France fit comprendre bientôt au chef du gouvernement que des écoles sans aucun enseignement religieux ne répondaient
point au véritable but de rinstruction nationale qui doit donner à la fois Tinstniction et l'éducation, que des lycées à pensionnat n'étaient pas supportables sans un s^vice religieux réglé et bien constitué. Il voulut donc qu'il n'y eût pas un lycée sans un enseignement religieux, et par conséquent catholique, puisque la religion catholique était celle' de la majorité des Français. Ainsi pas de lycée sans un aumônier catholique , enseignant dans toutes les classes et à tous les élèves, la religion ; bien entendu , les élèves des autres cultes recevaient à part un enseignement spécial ; mais enfin l'enseignement de la religion catholique dominait dans les lycées, parce qu'elle était et avait été déclarée la religion de la majorité des Français.
Mais jamais il n'a été entendu que la religion catholique serait la base des divers enseignements des humanités, de la rhétorique, des mathématiques, de la physique et de la philosophie. La pratique, c'est-à-dire, je crois, la plus sûre interprétation d'une loi, atteste le contraire. J'ai été tour à tour élève et professeur dans les lycées de l'empire ; j'y ai été chargé de divers enseignements ; et j'en appelle à M. le ministre de l'instruction publique, qui est de ce temps ainsi que moi : N'est-il pas notoire que jamais, de 1808 à 1814, les préceptes de la religion catholique n'ont été mêlés aux enseignements que je viens de citer, et pas plus à celui de la pl^ilosophie qu'à aucun autre? En philosophie, le professeur n'appuyait pas le moins du monde son enseignement sur le dogme catholique, comme a l'air de le supposer M. de Momalivet, et avec lui M. Portalis : les livres philosophiques qui étaient entre nos mains étaient divei:s et mélangés, d'après le vœu de l'arrêté du conseil de 1809.
Les restauration, qui établit la religion catholique reli-
DE L'ENaSIGNEMENT DE LA FEILOSOraiE. 1S9
gion de l'Etat, ne changea pourtant ppint le Caractère laïque des cours de Tuniversité. J'ai entendu hier parler au moins l^ôrementdu gouvernement de la restauration. Ce gouvernement avait une origine fâcheuse : il était sorti des malheurs de la patrie, et il a eu une mauvaise fin: il a péri dans un coup d'État. Il n'en est pas moins vrai qu'il a donné la charte à la France, qu'il a eu de beaux jours et qu'il a laissé des exemples qui mériteraient d'être suivis. Je fais même ici un appel à tous les membres de cette chambre qui ont servi si honorablement la restauration ; je les conjure de s'unir à moi pour défendre la tradition et la pratique généreuse de la restauration dans l'enseignement philosophique contre une réaction pusillanime.
De 1815 à 1820 un éminent personnage fut mis à' la tète de l'instruction publique. Cet homme qu'entoure dans sa vieillesse la vénération universelle, et dont le caractère a désarmé toutes les passions, tous les partis, cet homme dont je ne puis prononcer le nom sans une impression particulière de respect , est M. Royer-CoUard. C'est un des maîtres les . plus illustres de la philosophie de notre temps. Il avait et les lumières et l'autorité nécessaire pour lui imprimer le caractère qui lui convient. Qu'a donc fait M. Royer-CoUard t A-t-il circonscrit l'enseignement de la philosophie dans les limites par trop étroites où la peur générale des grandes choses , des grandes matières, comme des grandes affaires, voudrait le resserrer aujourd'hui ? Lui a-t-il surtout ôté ce caractère laïque qui excite des répugnances mal dissimulées? Non ; 11. Royer-Collard ne fit point de règlement particulier pour l'enseignement de la philosophie. Il maintint ce qui était, mais il marqua son intervention particulière par les matières de compositions qu'il se plaisait à don-
140 SESSIOIf DE 1844. — SÉANCE DU 3 MAI.
ner lui-même^ dans ces grands concours de la fin de Tannée qui résument toutes les études et les règlent efficacement par Tobjet et le prix qu'ils leur proposent. Les programmes des compositions philosophiques rédigés par M. Royer-Collard sont entre mes mains ; ils sont là, sous mes yeux, et ils effaroucheraient bien , si je les lisais, l'excessive timidité de notre temps. Je lirai seulement les titres des programmes de 1817, de 1818 et de 1819. Le premier, c'est l'Existence de Dieu, Vous le voyez, c'est dé la métaphysique. Le programme recommande de bien déterminer le principe sur lequel porteront toutes les preuves. Ce principe, M. Royer-Collârd ne craint pas de le nommer, c'est le principe métaphysique de causalité. Le second sujet est la Loi rmrale. Le troisième, faut-il vous le dire? c'est rori^fim et la ruUv/re des notions néce^mi/reji , particulièrement des notions de cause et de substance. C'est dans ce dernier concours que l'un de nos collègues, M. Frank^arré, a préludé par un brillant succès à ceux qui l'attendaient dans sa belle carrière de magistrat. Oserai-je lo dire? Peut-être mon vénéré et illustre maître a-t-il un peu trop élevé l'enseignement philosophique de nos collèges. Mais je préfère mille fois ce défaut à cet effroi de l'essor de la pensée qui semble être devenu la passion du jour 1
En 1820, le ministère de M. le duc de Richelieu, qui arrêta quelque temps la réaction de 1821 et de 1822, donna M. Guvier pour successeur à M. Royer-Collard, dans la présidence de la commission d'instruction publique. Avez-vous connu un esprit moins chimérique que M. Cuvier, un esprit plus sobre, plus ennemi de tout nuage et de toute subtilité? Eh bien! M. -Cuvier a-t-il entravé l'enseignement de la philosophie? Loin de là, il l'a honoré en lui attribuant iin prix d'honneur, ré^
DE L'SNSBKaiEBIEIIT DE LÀ PHILOSOFUIB. 141
compense cpii jusqu'alors avait été réservée à la rhétoricpie. M. Cuvier encouragea la philosophie. M. Févéque d'Hermopolis fit plus : il la régla. Le premier il entreprit de donner à la partie philosophique du baccalauréat ès-lettres un programme bien déterminé , qui eût le double avantage d'asseoir Texamen sur une base fixe et comiaune, et par la, de diriger Tenseign^nent des écoles publiques et des écoles privées qui préparent au baccalauréat. Nous étions alors en pleine réaction contre les institutions constitutionnelles. Plus d'un professeur fut frappé : nous le savons, M. le ministre des affaires étrangères et moi. Les coups tombèrent sur quelques personnes, aucun sur la philosophie. C'est M. l'évoque d'Hermopolis qui créa une agrégation spéciale pour la philosophie; et en vérité, si ce concours n'existait pas, je ne sais si aujourd'hui on oserait le créer. On trouverait peut-être qu'exiger autant des professeurs, c'est donjier à l'enseignement une impulsion trop forte. Sous cette restauration tant attaquée, et que je suis réduit à défendre, moi qui certes n'ai pas été gâté par elle, sous M. l'évéque d'Hermopolis, on avait d'autres pensées et d'autres maximes. Le programme des questions philosophiques du baccalauréat ès-lettres est, il est vrai , rédigé en latin; mais l'examen a toujours été fait en français. Nous sommes ici trois personnes qui ne l'avons jamais fait autrement, et cela était admis. Ce programme fut préparé avec le plus grand soin. M. l'évéque d'Hermopolis s'en occupa particulièrement. C'était, passez-moi le mot, un homme du métier, qui avait même été quelque temps professeur de philosophie, avant d'être un grave et éloquent prédicateur. Il s'entoura de conseils éclairés, et je puis dire, pour le savoir bien, que ce programme fut rédigé, par qui. Messieurs? par un professeur de philosophie, par un laïque? Non, mais par un ecclé-
142 SESSim DE 1844. •«- SÉANCE DU 3 MAI.
siastique» par un théologien, par le doyen de la faculté de théologie, M. Tabbé Burnier-Fontanelle. Ce fut un autre ecclésiastique encore, un homme que plusieurs de vous ont connu, M. Fabbé NicoUe, qui fut au conseil le rappor* teur de ce programme. M. Tévêque d'Hermopolis Tadopta. Le voilà : il est sous mes yeux ; il est divisé en deux parties : la première est la logique, qui comprend non pas la psychologie élémentaire, mais toute la psychologie rationnelle. La seconde partie est intitulée : De la Métaph]i»iqup,; elle comprend ces grandes questions dont on a peur aujourd'hui, et qu'il importe d'autant plus de faire résoudre dès le collège qu'elles sont plus graves et plus tard assiégeront la pensée. Armer d'abord la jeunesse de fortes convictions, on pensait alors que c'était prévenir le scepticisme et non l'appeler. Je déclare qu'il n'y a aucune question de métaphysique dans les programmes rédigés depuis la révolution de juillet, qui ne.se trouve dans le programme de M. l'évéque d'Hermopolis, avec beaucoup d'autres encore que nous avons supprimées. Mais ce qui honore singulièrement à mes yeux M. l'évéque d'Hermopolis, c'est que dans ce programme étendu, signé par un évéque, il n'y a pas un mot qui puisse blesser un protestant ; il n'y a pas un mot qui, directement ou indirectement, atteste un écrivain catholique ; il n'y est pas question de la religion révélée, ni d'aucun dogme appartenant à aucune communion ; il n'y est jamais question que de la religion naturelle. Par exemple ; je traduis littéralement, Messieurs, sans faire, je crois, de contre-sens ; pour rappeler les avantages que l'esprit religieux apporte à la société, le digne évéque s'exprime ainsi : « Les aruntages du théisme y theùmms '. » Je doute beaucoup qu'une
* Voyez y Appendice.
DE L'£KSE1G]!(EMENT DB LÀ PHlLOSOt>HIË. U3
telle réserve fût bien reçue aujourd'hui, et M. d'Hermopolis pourrait bien encourir le reproche de favoriser un enseignement vague, indécis, c'est-à-dire ne reposant point sur les dogmes particuliers du catholicisme.
Pour moi, lorsque la révolution de 1830 me porta au conseil royal de l'instruction publique, je proposai d'abord à M. le duc de Broglie, puis à M. Guizot, un nouveau programme français. M. le duc de Broglie l'avait provoqué ; M. Guizot l'accepta des mains du conseil, et M. Guizot n'était pas un ministre qui signât aveuglément les arrêtés du conseil ; il les examinait sérieusement, et puisqu'il signa, en 1832 ou 1833, le programme des questions philosophiques du baccalauréat ès-lettres, c'est qu'il l'approuvait, et je me flatte qu'il n'a pas changé d'avis. Ministre, en 1 840, qu'ai-je changé à ce programme, revêtu de la signature d'un ministre tel que M. Guizot, et consacré par d'assez longues années d'expérience ? Savez-vous ce qu'a Mi cet homme accusé de précipiter l'enseignement dans les profondeurs et les obcurilés delà métaphysique? Il pouvait alors se donner carrière. Mais il est au moins doué d'une qualité fort humble en elle-même et qui semble la marque d'un esprit vulgaire, le respect de ses devanciers. 11 peut avoir d'autres défauts, mais il n'a pas du moins celui de cette incroyable présomption qui attaque sans façon tout ce qui s'est faitjusqu'ici sous les autorités les plus respectables, et n'aboutit souvent qu*à des innovations rétrogrades. J'ai maintenu tout entier le programme de M. Guizot; j'ai retranché quelques questions, et les ai remplacées par des questions de logique, et non pas d'une logique quintessenciée, mais de la logique ordinaire, de cette logique qui avait été enseignée à nos pères, et sous la (orme la moins populaire, la forme syllogistique. Le savant rapporteur de
votre commission recommande» et avec raison» l'étude de la logique. En 1840» j'ai en quelque sorte prévenu son rapport, et lui ai comme dérobé les expressions mêmes qu'il emploie. C'est un éloge que je me décerne à moi-même» il est vrai; mais depuis quelque temps, je suis environné de tant d'attaques» venues d'endroits si différents» que cette humble satisfaction ne me sera peut-être pas enviée. Voici comment je m'exprimais en adressant le nouveau progratome à toutes les facultés des lettres' : « Le programme « de philosophie re^te tel qu'il a été arrêté il y a dix ans : <f vous n'y trouverez d'autre changement que l'introduc* <i tion de quelques questions nouvelles de logique rela-* « tives à cette forme de raisonnement dont on a tant abusé « au moyen âge» et que depuis» par une réaction extrême» a on a trop négligée» à savoir la forme syllogistique. L'art a syllogistique est tout au moins une escrime puissante <c qui donne à l'esprit l'habitude de la précision et de la « rigueur. C'est à cette mâle école que se sont formés nos « pères : il n'y a que de l'avantage a y retenir quelque « temps la jeunesse actuelle ' . y> Voilà toutes les innovations que je me suis permises. En vérité » il est difficile d'être moins téméraire.
Maintenant» Messieurs » qu'y a-t-il à faire ? C'est de ne pas détruire en un jour l'œuvre de longues années et de la sagesse de nos devanciers. Il faut d'abord maintenir le caractère laïque de l'enseignement de la philosophie. U faut aussi fixer cet enseignement dans de justes bornes. Ici la • mesure même ne peut pas être indiquée ; une telle discussion ne peut avoir lieu dans cette enceinte. La commission s'était contentée de recommander à M. le ministre un redoublement de vigilance. M. le ministre a déclaré
* Au t. I«r, p. S43.
qu'il veillerait comme par le passé. Etait-il donc absolument indispensable qu'un ministre vint dire en propres termes qu'il veillerait encore plus qu'il n'avait fait? M. le rapporteur disait tout à l'heure qu'avec cette déclaration, tous les amendements auraient été prévenus. Si à ce prix des amendements intempestifs et même dangereux peuvent être écartés, moi qu'on accusait de témérité, maintenant je passerai peut-être pour trop timide; mais j'avoue que je n'éprouverais aucun embarras à faire une telle déclaration, si elle m'était demandée. Oui, l'université redoublera de vigilance. Que cette déclaration vous suffise. Croyez-vous que vous aurez enchaîné par des amendements l'université, si elle n'est pas animée des mêmes intentions que vous? Et si elle ne vous est pas suspecte, ne l'embarrassez pas, ne la diminuez pas, ne lui ôtez pas la force morale dont elle a besoin pour gouverner les esprits avec autorité et persuasion. Pour cela, il ne faut pas qu'elle se présente devant le corps enseignant, affaiblie par les humiliations qu'elle aurait reçues ici, et qu'elle serait chargée de transmettre aux autres. Encore une fois, si, pour conjurer le nouvel amendement, M. le ministre doit dire non-seulement qu'il veillera comme par le passé , mais un peu plus encore, pour dissiper des inquiétudes mal fondées ; j'invite , pour mon humble part, M. le ministre à déclarer que lui et ses collaborateurs, parmi lesquels il veut bien me compter, redoubleront de vigilance. Y a-t-il même quelques modifications à introduire dans le programme existant? Eh bien, c'est une question à examiner entre les hommes spéciaux. Je crois avoir fait preuve de modération et d'un esprit de conciliation. Redoubler de vigilance , revoir même le programme actuel et le circonscrire encore , s'il est possible, voilà ce qu'avait demandé la commission ; voilà ce
qu'on peut accorder. C'est là^ selon moi» la limite infrandbissable des concessions honorables. L'amendement de M. de Montalivet est parfaitement inutile, la philosophie de nos collèges étant essentiellement élémentaire, ainsi que nous l'avons mille fois déclaré ; et il n'y aurait pas d'inconvénient à le redire» si ce n'était là une injonetton humiliante et imméritée. Quant au nouvel amendement de la commission , si brusque» si imprévu » je le repousse bien plus encore» parce qu'il abaisse le conseil royal, parce qu'il en appelle à un pouvoir supérieur et poli* tique que représente suffisamment à la tête du conseil H. le ministre de l'instruction publique. Je m'en référé aux observations judicieuses du rapport de votre eommi»sion» et je suis étonné qu'elle-même les abandonne. Elles avertissent» elles n'enchainent point» surtout elles ne d^ gradent point; elles n'ètent point à un conseil qui a déjà rendu tant de services la considération et la force qui lui sont nécessaires pour remplir sa difficile mission.
Réponse à M. Barthe qui, pour appuyer la proposition de la çoin- Hiission, nous avait accusé d'usurper sur Tautorité du ministre et d'introduire une philosophie d'Etat.
Messieurs»
Pour répondre à M. Barthe » je n'ai besoin que d'en appeler à la mémoire de la chambre. Hier, à cette tribune» en parlant de la direction des études philosophiques qui m'est confiéCi n'ai-je point ajouté» comme par un pressentiment de raccusation qui m'est aujourd'hui adressée : <c Sous l'autorité du conseil et du ministre?» JeTavais dit» Messieurs.
D'UME PHILOSOraiE D'ÉTAT. 147
U était done assez inutile de venir me rappeler que, dans tout département ministériel , Tautorité n'appartient conslitutionnellement qu'au ministre. Je Taiétépeu detemps^ mais assez pour en connaître les droits, et pour avoir appris que la responsabilité ne se partage pas. Mais chacun a la sienne. Je vous le demande : depuis huit jours que dure cette discussion, celui qui parle en ce moment devant vous a-t-il donc été trop ménagé pour qu'un mot sur sa responsabilité propre lui fût interdit ? J'ai été, cet semble, assez souvent mis en cause, et vous vous souvenez avec quelle violence, pour qu'il me fût bien permis de déclarer ici, dans ma loyauté, et avec une fermeté qui avait paru ne pas déplaire à la chambre, de déclarer, dis-^je, qu'en effet, sans être le seul coupable, je l'étais assurément beaucoup^ si l'université l'était le moins du monde ? £n allant audevant des attaques, en me présentant moi-même aux ennemis de l'université, je n'ai point usurpé sur les droits du ministre ; j'ai rempli un devoir, et tout homme d'honneur m'a approuvé. [Marqv£8 générales d'approboHon.)
Maintenant quelques mots sur l'amendement en luimême.
M. Barthe a donné à une expression que j'ai employée hier, et que je maintiens, un sens qu'elle ne peut avoir, à moins que je n'eusse entièrement perdu la raison. J'avais dit : l'université, c'est l'État. Quoi ! s'est-il écrié, l'université c'est tout l'Etat ! Eh! assurément, l'université n'est pas l'État appliqué à la magistrature , ni à la guerre, ni à la marine. Oui, l'université , c'est l'État; mais je m'étais hâté d'ajouter ce développement nécessaire que M. Barthe a supprimé : l'université, c'est l'État appliqué à l'instruction publique. Dès lors en quoi cette proposition , qui appartient à M. Koyer-Collard, et que plusieurs orateurs, et enme autros M. le ministre de l'instruction publique , mt
portée à cette tribune, contient-elle quelque hérésie constitutionnelle?
L'université n'est pas tout l'État; mais comme l'université est un service public, c'est l'État appliqué à ce service. Elle ne prétend pas se soustraire à l'intervention de l'État et des pouvoirs publics , comme on l'a dit ; elle sait parfeitement que demain les pouvoirs publics réunis peuvent faire une loi qui la modifie ou qui la supprime. Elle connaît assez sa propre constitution et sa propre histoire pour savoir que le conseil d'État est un corps éminent qui, par sa nature même,- est le régulateur de tous les corps, et qui a même le droit de citer à sa barre le conseil de l'université, si le conseil commettait quelques excès de pouvoir. Telle est notre constitution : elle-même admet la haute intervention du conseil d'État. Nous savons aussi que c'est le conseil d'État qui a préparé les deux grands décrets de 1808 et de 1811, sur lesquels toute notre existence est fondée; nous savons tout cela. Monsieur, mais nous savons aussi que la question n'est pas là.
Le conseil d'État a presque fait l'université, et il lui appartient de la contenir dans ses attributions légitilnes. Mais quand le conseil de l'université demeure dans le cercle de ses attributions légales, le conseil d'État ne doit pas plus intervenir dans les attributions du conseil de l'université que le conseil de l'université dans celles du conseil d'État. Or, quelles sont les attributions du conseil? J'ai entendu plusieurs fois citer ici des ordonnances , entre autres celle de 1829, pour fixer les attributions du conseil. Grâce à Dieu, ses attributions ne sont pas déterminées seulement par des ordonnances; elles le sont par les deux décrets de 1808 et de 1811.
La première et fondamentale attribution du conseil, c'est le droit, et parlons clairement, le droit exclusif de
d'une philosophie d'état. 149
faire, sur la proposition et sous Tautorité du ministre, les statuts et les règlements soit de discipline, soit d'études, les programmes d'enseignement ou d'examen, et toutes les choses de cette nature pour lesquelles il a été particulièrement institué. Voilà le vrai, voilà la règle, voilà le droit. Et comment n'en serait-il point ainsi? Quelle autre autorité que le conseil de l'université peut être ici compétente, je ne dis pas au même titre, mais à un degré qui en approche le moins du monde? Si eette autorité existe, le conseil est inutile. Voulez-vous une preuve manifeste de ce que j'avance? Citez-moi depuis 1808 un seul cas où l'État se soit adressé au conseil d'État pour faire un règlement d'études ou un programme d'examen. Il n'y en a pas un seul exemple, et il ne peut pas y en avoir.
Je comprendrais que le conseil d'État fût consulté sur l'organisation de l'instruction primaire, sur l'organisation de l'instruction secondaire, sur l'organisation de l'instruction supérieure ; mais une fois ces organisations arrêtées par le conseil d'État, et lorsqu'elles contiennent ce principe que la rédaction des règlements et des programmes d'études ou d'examens appartient au conseil de l'université, il me serait impossible de comprendre que tout à coup on ôt^t à ce conseil le droit qui lui a été formellement réservé , pour le transporter au conseil d'État. Je dis ces deux choses qui ne se contredisent pas du tout : ce ne serait point dégrader le conseil de l'université que de donner au conseil d'État le droit de préparer toutes les lois d'instruction publique; et c'est le dégrader que de le désarmer dans la sphère étroite mais légale de ses attributions, et de lui ôter le pouvoir d'arrêter les programmes d'études ou d'examens. Plus ce terrain est humble, plus le droit du conseil y est invincible. Jamais
ISO SESSION m 18U. — SÉANCE DU A MAI.
on ne Ta contesté. On le conteste aujourd'hui. Il faut donc qu'on se défie du conseil. Et si on ne se défie paa de ses lumières , il faut qu'on se défie de son impartialité et de sa justice. Pour moi du moins » cela est plus clair que le jour.
Mais on dit qu'il s'agit ici d'une chose toute nouvelle, d'un programme qui n'intéresse pas seulement les écoles publiques, mais lés écoles privées placées sous un régime de liberté. Cet argument est excellent dès que la défiance existe, car la défiance se sert de toutes les armes. Mais, si vous ôtez cette défiance, l'argument en lui-même ne vaut absolument rien. Il n'est pas agréable déraisonner avec. 1^ partis pris : ils sont sourds et aveugles. Je leur dirai pourtant que l'instruction primaire est libre , je l'eSpère, depuis la loi de 1833. Eh bien, sôus ce régime de liberté, quelle autorité a été chargée défaire le programme des examens pour le brevet de capacité des instituteurs particuliers? Quelle autorité, je vous prie? Le conseil. Qui a jamais songé au conseil d'État? Et pourquoi n'y a-t-on pas pensé? Parce qu'alors ne s'était pas encore élevé cet orage, parti d'un point bien connu de l'horizon, et devant lequel les plus fermes esprits fléchissent. L'analogie est manifeste, et elle n'a pas arrêté un seul instant votre commission I
J'aurais cent arguments de la même force à lui présenter qui, pour moi , au pied de la logique ordinaire , sont irrésistibles, mais qui n'ébranleraient pas même sa résolution. J'abandonne donc cet ordre de considérations, et je viens vous en présenter d'autres qui toucheront peut-être davantage la commission et la chambre.
L'amendement de votre commission ne diminue pas seulement le conseil de l'université; j'ai la conviction, oomme ancien oonseiller et toujours serviteur dévoué de
d'une philosophie d'état. 151
la couronne, que, demander une haute signature pour un programma de baccalauréat ès-lettres, c'est la compromettre, et, pour parler clairement, c'est l'exposer à un, danger qui n'est pas à dédaigner en France, celui du ridicule.
M. Barthe s'est-il bien rendu compte de ce que c'est qu'un programme d'examen pour le baccalauréat ès-lettrès? Croit-il qu'il y ait là des questions d'État qu'il faille soumettre à un conseil plus élevé encore que celui de l'instruction publique? Il n'a donc jamais eu entre les mains le programme de cet examen ? Il aurait vu que les grandes questions qu'il s'agit de décider, c'est de savoir sur quels auteurs grecs, latins et français on interrogera les élèves, soit les élèves des écoles publiques, soit les élèves des écoles privées. Quelles questions. Messieurs I Il est possible que le conseil de l'instruction publique» par quelque ambition secrète (ce n'est pas moi qui invente ce mot, je le répète seulement), il est possible que ce conseil , pour maintenir une situation médiocrement constitutionnelle, et par la jalousie inhérente à l'esprit de corps, usurpe sur le domaine des écoles privées. Comment, le domaine des éco1e$ privées? Je ne vois ici d'autre domaine que celui des auteurs grecs et latins. On a à choisir entre Tacite et Cicéron. Il faudra aussi se prononcer sur les auteurs français. Fera-t-on entrer dans cet examen les Pro* vincialeSf par exemple, comme le conseil l'avait fait dans le programme de 1840? Je conviens qu'aujourd'hui cela serait une assez grave question.
Mais il y a, dit-on, d'autres matières d'une haute importance; il y a l'histoire, il y a surtout la philosophie. Là-Hlessus j'ai parfaitement compris l'honorable orateur. Je ne suis pas assez dépourvu d'intelligence pour n'avoir pu saisi la portée de ses paroles. Il vous a dit : Si vous diargaz le conseil de i'université d'arrêter le programme
philosophique* du baccalauréat ès-lettres, la rédaction de ce programme sera confiée à un personnage qu'on n'a pas nommé et qui est tout prêt à se nommer lui-môme ; et comme le baccalauréat est la porte de toutes les carrières civiles, le programme philosophique de cet examen, devenu obligatoire, composerait une philosophie de l'État remise entre les mains d'un conseil , c'est-à-dire de celui de ses membres qui s'occupe particulièrement des études philosophiques. Une philosophie de l'État, Messieurs, vous l'avez entendu I Dans quel temps vivons-nous pour être exposés à une pareille imputation! Je la repousse avec indignation , au nom du conseil et au mien. Et quel en est le prétexte? Le voici. J'avais dit et je crois avoir prouvé qu'il est du droit et du devoir de l'État de déclarer par la loi même que tout collège doit contenir un cours de philosophie, et que nul ne pourra se présenter au baccalauréat ès-lettres sans avoir à y répondre sur un certain nombre de questions de philosophie,. évidemment nécessaires à tous les citoyens et à tous les hommes ; et c'est là ce qu'on a appelé instituer une philosophie d'État 1 Si M. Barthe veut bien me le permettre , je lui dirai ce que c'est qu'une philosophie d^tat. C'est une philosophie dont toutes les doctrines sont arrêtées et prescrites par «un règlement, de telle sorte que nulle autre doctrine ne puisse pénétrer ni dans l'enseignement ni dans l'examen et forcer la barrière du baccalauréat. Or, je le demande, avons-nous fait quelque chose de semblable? En général, nous avons posé des questions pour guider les professeurs et les élèves; nous n'avons donné aucune solution, pour ne pas imposer aux jeunes gens des écoles privées aucune doctrine particulière. Quelquefois, il est vrai, en posant les questions , nous avons mis sur la voie de certaines solutions; nous avons demandé que l'on donne des preuves de
d'une philosophie d'état, .153
l'existence de Dieu » de la spiritualité et de Timmortalité de rame. C'est supposer, j'en conviens , qu'il existe de telles preuves. Ce n'est peut-être pas respecter assez la liberté des opinions, et ici nous nous livrons à toute la sévérité , à toute l'éloquence de M. Barthe. Pour tout le reste, nous demandons seulement des opinions sages et qui puissent être .acceptées par tous les esprits raisonnables. L'examen se fait en public ; le programme lui-même est publié à des milliers d'exemplaires. Jamais personne n'y a fait la moindre objection. Et quelle objection , en effet, voulez-vous qu'on fasse à une suite de questions telles que cell^-là , qui sont toujours les mêmes depuis qu'il y a des cours de philosophie dans le monde? On peut en multiplier ou en diminuer le nombre, on peut en changer la classification. C'est dans ces humbles limites que s'est renfermé le conseil et celui de ses membres qui fait en ces matières l'office de rapporteur. Et voilà sur quel fondement M. Barthe nous a accusés d'instituer une philosophie d'État 1 Ah 1 ce n'est pas du moins par ma main qu'elle s'établira jamais.
Prenez-y garde : cet amendement si innocent en apparence , destiné même à sauver la France de la tyrannie d'une philosophie d'État, peut précisément tourner contre le but qu'on se propose, et aboutir à quelque chose qui ressemblerait fort à une philosophie d'État. Je demande ici à la chambre quelques moments encore d'attention.
Le conseil de l'université possède dans son organisation deux grands avantages. D'une part, il est dépositaire de la tradition, et est-ce dans cette ehambre que j'aurais besoin de faire voir combien la tradition en toutes choses, et particulièrement dans l'instruction de la jeunesse, est un avantage précieux et qui doit être sérieusement compté? D'un autre côté, le conseil de l'université se renouve-
1S4 SESSION m 1844. — SÉANCE DO 4 MAI.
hnt sans cesse dans le corps enseignant, qui lui-même se renouvelle sans cesse dans les concours publics de l'agré^ gation, est nécessairementami de ce mouvement général des esprits et de ce progrès modéré mais continu, qui fait sa force à lui-môme, et qu'il est dans son intérêt comme dans son devoir de favoriser et non d'arrêter. Non, nous ne sommes pas un corps immobile, comme le disent certaines personnes qui ne sont pas célèbres par leur fidélité à la cause d'un sage progrès en toutes choses. Nous leur souhaitons Tesprit libéral qui nous anime. Nous sommes à la fois des hommes de tradition et de progrès. Nous marchons toujours, quoique sans bruit, comme l'avait voulu notre immortel fondateur. L'université, avait-il dit, doit marcher sans bruit comme le monde. Elle doit être à l'abri des fiè^ vres de la mode, en même temps qu'elle doit favoriser toutes les idées sagement libérales. Elle doit veiller quand le gouvernement sommeille ou porte ailleurs son activité. Elle a une vie qui lui est propre, cela est vrai : cela est sa force et son honneur ; et loin de vouloir que cet esprit diminue, souhaitez bien plutét qu'il dure et s'accroisse. Pour moi, je m'afflige profondément de tout ce qui lui nuit. Je m'afflige de l'invasion d'un esprit étranger et de mœurs étrangères, l'égoïsme, la faiblesse, l'indifférence, le goût de la fortune, comme si notre pauvreté n'était pas notre plus grand honneur 1 Oui je souhaite à l'université comme à la magistrature une vie qui lui soit propre et des mœurs appropriées à sa mission. Mais en même temps que l'université est un corps représenté par un conseil, elle est toujours dépendante du gouvernement, parce que ce conseil est présidé par un ministre responsable , et seul responsable devant les chambres.
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE : C'est Ce
qui a été réclamé par moi.
d'une philosophie d'état. 166
M. COUSIN : Je reconnais bien volontiers en cela le courage de M. le ministre de Tinstruction publique; je m'y suis associé en ne désertant pas non plus la part de responsabilité qui m'appartient devant le public et devant mon pays.
Tel est le conseil, à la fois conservateur et libéral, parfaitement indépendant et en inéme temps relevant dans fous ses actes de l'autorité suprême du gouvernement» tel est le conseil qui jusqu'ici, depuis quarante années, selon sa constitution et selon la raison, était chargé de la fonction très-modeste de rédiger les programmes d'études et d'examens, et entre autres celui du baccalauréat ès-lettres. Il avait rempli cette fonction avec quelque sagesse, ne bouleversant rien^ perfectionnant tout. Le problème qu'il avait à résoudre et qu'il me paraissait avoir assez bien résolu, était celui-ci : déterminer les proportions dans lesquelles les explications des auteurs grecs , latins et français, les questions de littérature, d'histoire et de philosophie doivent entrer dans un examen qui termine et résume toute l'instruction secondaire, et ouvre la porte de l'enseignement supérieur, des écoles spéciales et de toutes les carrières civiles. Puisqu'il connaît mieux que personne en quoi consiste l'instruction secondaire, le conseil est mieux placé que qui que ce soit pour en bien arrêter le résumé et la fin. Il avait encore cette heureuse propriété de modifier successivement ce programme, selon les progrès de l'instruction secondaire, de ne l'abaisser jamais, de l'élever modérément, avec la plus parfaite connaissance des faits et en suivant le mouvement général des études, et tout cela, comme je le disais, sans bruit et sans secousse. Maintenant ce travail obscur et spécial, si utilement confié à des hommes du métier, sera contrôlé, c'estrà-dire remplacé par un travail solennel qui se fera
en conseil d'Etat» surtout en conseil des ministres, et qui devra être revêtu d'une auguste signature.
Savez-vous ce qui arrivera? D'une très-petite chose vous allez faire une affaire d'Etat. La philosophie est modeste, mais elle est fière. La France est fière aussi, et elle est curieuse ; et quand elle verra une ordonnance royale intervenir pour déterminer les questions philosophiques du baccalauréat, le programme de ces questions deviendra quelque chose de très-considérable. Jusqu'ici personne ne le lisait, personne ne le connaissait, excepté ceux qui avaient un besoin indispensable de le connaître, afin d'y répondre. Je ne l'ai vu cité presque nulle part, ni attaqué, ni célébré. Il est d'une telle innocence qu'il a échappé à la fois et i l'éloge et au blâme. Voilà comment les choses se passaient jusqu'ici. Mais tout changera depuis l'admirable invention politique qui s'est fait jour avant-hier , depuis qu'un simple vœu exprimé par un heureux orateur, M. le C/Orote de Montalivet, a été subitement converti par la commission en un amendement formel, et cela en vingt-quatre heures. Grâce à cet amendement, voilà les questions philosophiques transportées de l'humble conseil de l'université dans le grand conseil des ministres. Il faudra que MM. les ministres délibèrent sur ces questions. La tâche est nouvelle pour eux et quelque peu singulière. On verra donc MM. les ministres, et entre autres un illustre personnage devant lequel je parle S et dont la responsabilité sera particulièrement engagée, débattre l'ordre, la convenance, la clarté, l'exactitude, la parfaite précision dans l'idée et dans les termes^ de questions philosophiques! Comme il importera de n'insérer aucune question qui puisse de près ou de loin exciter l'inquiétude de l'ortho-
' M. le maréchal Soult, président du conseil.
d'une PHILOSOPfflE D'ÉTAT. 15T
doTcie la plus sévère » il faudra au conseil des ministres un théologien» comme en avait autrefois la république de Venise, et comme le ministère des affaires étrangères a un publiciste. Toutes les fois que la république de Venise avait à faire quelque ordonnance ou quelque traité où la religion pouvait être le moins du monde intéressée» elle consultait un théologien. Quand c'était Sarpi, c'était à merveille. Quel sera le théologien du conseil des ministres? je l'ignore ; mais j'affirme qu'il y en aura un. On consultera quelqu'un» un peu dans l'ombre peut-être. Il faudra aussi un philosophe en qui on ait confiance» pour éclairer le conseil et son illustre président sur la portée souvent cachée de ces malheureuses questions» qui en contiennent beaucoup plus qu'elles n'en disent» et sous lesquelles d'habiles gens » ces tyrans du conseil de l'université » auront caché un imperceptible venin. La discussion qui aura lieu à cet égard entre MM. les ministres sera certes d'un grand intérêt. Je ne suis pas curieux» mais j'avoue que je voudrais bien assister à la séance du conseil où l'on rédigera définitivement le programme des questions philosophiques. (Rire général,)
Tout cela n'est rien. Messieurs : c'est la partie agréable de la question. (Nouveau ri/re.) Mais elle a un côté trèssérieux, et le voici. Je m'abstiens moi-même de plaisanter en une matière qui devient grave.
L'épreuve que nous allons faire n'est pas nouvelle. M. le président de la cour des comptes a mieux employé son temps qu'à savoir ces choses-là. Pour moi» dont le devoir est de les connaître» je lui dirai qu'à la fin du xvii* siècle» sous l'influence d'un personnage qui s'appelait le père Annat» prédécesseur du père Lachaise et du père Letellier» un ministre qui n'a pas laissé un bien grand nom» Phelippeaux» fit mettre à Louis XIV sa royale signature
au bas d'arrêts du conseil sur la philosophie. J'ai retrouvé plusieurs de ces ordonnances *tri3tement curieuses ; j'en ai imprimé ^ quelqued^unesy et je prends la liherté d'eu recommander la lecture à M. Barthe dans ses moments de loisir. [On rit.)
Ces arrêts font . deux choses : ils proscrivent certaines opinions réputées mauvaises et qui ne l'étaient pas du tout ; passe encore» parce qu'après tout ces opinions n'étaient soutenues que par un certain nomhre de personnes. Mais la plus grande entreprise de ces arrêts, et c'est par là qu'ils sont surtout intéressants et instructif , leur plus grande entreprise est d'interdire certaines questions. Interdire des questions quand ces questions sont une fois dans le monde , préoccupent l'esprit humain, et sont à l'ordre du jour dans un pays et dans un siècle 1 Cela ne se peut, et quiconque le tente y échoue, au grand détriment des opinions mêmes qu'il veut faire prévaloir, et de la paix publique qui n'est possible qu'avec la liberté garantie.
Un arrêt du conseil du roi, comme on dirait aujourd'hui une ordonnance royale, signé Louis XIV, contresigné Phelippeaux, interdit expressément certaines questions de philosophie et même certaines questions de physique. Descartes avait détruit la physique péripatéticienne, et répandu le goût de recherches expérimentales et spéculatives qui passionnaient alors les esprits d'élite. Tout cela parut dangereux. Supprimez toutes ces recherches que ce malheureux Pescartes a mises à la mode, y compris la vérification de la circulation du sang, et la découverte des lois de la réfraction de la lumière. Pour réfuter le doute, il suppose qu'il existe : il admet un
' m* série de mes ouvrages, Fragments philotophiqwSf X. m, Penécutum 4u eartéiiamtmep p. t4, etc.
D'CfNE PHILOSOPHIE D'ÉTAT. 159
moment le scepticisme pour le mieux détruire ; il recherche» il trouve, il établit la certitude : question encore à retrancher de renseignement» comme pouvant altérer la sérénité de l'enfance» la paix et la foi des élèves. (On rU.) Je n'invente rien» je raconte. Ordre fut donné à tous les collée ges de l'université de Paris et plus particulièrement à ceux de l'Oratoire» de supprimer du programme de l'enseignement philosophique un certain nombre de questions» comme dangereuses ou trop peu élémentaires» de circonscrire ce programme et de le renfermer sévèrement dans la logique et la philosophie péripatéticienne ^ Bayle », en Hollande , se moqua de ce programme officiel» que l'autorité imposa et qu'il fallut bien subir; il le publia de nouveau» avec un commentaire qu'il serait bon de reproduire. Car les temps se ressemblent fort» et il me semble que voilà bien les ombrages» les scrupules» le zèle inquiet et empressé» compensant les retards par l'exagération» dénonçant en attendant qu'il proscrive. Oui» voilà bien» tous les signes de la fin du XYii® siècle. Il n'y a manqué que le xvir siècle lui-même. (Mouvement.)
Boileau n'est plus» mais quand l'ordonnance royale qui déterminera le programme des questions philosophiques du baccal&iuréat ès-lettres» aura paru dans le Moniteur ^
' Jbid., p. 31. En voici quelques passages : a Dans la physique, Ton ne doit point s'éloigner dès principes de physique d'Aristote pour s'attacher à la doctrine nouvelle de M. Descartes, que le Roi a défendu qu'on enseigne pour de bonnes raisons. »
(( Autrefois on n'employait à la morale que trois semaines ou un mois. »
« L'on doit enseigner : 1« que l'étendue n'est pas l'essence de la matière ; S» qu'en chaque corps il y a une forme subtantielle différente de la matière ; 3» qu'il y a des accidents réels et absolus, etc ; 4<» que la pensée et la connaissance ne sont pas de TeMenoe de rime raisonnable) etc. » .
la malice de notre temps Faccueillera par plus d'un arrU burlesqm^ qui, se répandant dans les écoles publiques et privées, y troubleront la paix et y ruineront le programme qu'elles doivent suivre. Qu'aura-t-on gagné à cet éclat d'une ordonnance? Du bruit, et peut-être du ridicule. Car enfin il sera divertissant d'examiner Tœuvre des théologiens et des philosophes du conseil, de comparer le nouveau programme avec les programmes anciens, de rechercher pourquoi telle question, qui était dans l'ancien programme, a disparu du nouveau, les causes secrètes de la faveur des unes, de la disgrâce des autres. Les questions proscrites ne manqueront pas de partisans. Les professeurs de philosophie se soumettront, mais il ne leur sera pas interdit de penser. Que se passera-t-il dans tous ces esprits inquiets pour leur enseignement, contraints de le bouleverser, pour raccommoder à un nouveau programme qu'ils jugeront peut-être fort sévèrement? Le gouvernement de la philosophie de l'université sera-t-il devenu plus facile par toutes ces innovations, dont le seul fondement est une défiance injuste et qui n'ose pas même se montrer à visage découvert ! Que M. Barthe, qui traite si légèrement le conseil de l'université, me permette de le lui dire : la grande affaire de ce conseil, c'était de gouverner par l'autorité des lumières ; cslt çon gouvernement est le gouvernement des esprits, le plus difficile de tous. Elle n'était pas aisée la tâche qui m'avait été imposée de conduire avec douceur et avec fermeté tant d'esprits différents, dans les voies d'un enseignement, non pas servilement uniforme, mais librement harmonieux, libéral et sage, circonscrit et solide, fondé sur la science, utile à l'esprit et à l'âme, et favorable à tout ce qui est bien. Cette tâche difficile l'est devenue bien plus encore, depuis que l'autorité morale du conseil, sa justice et son impartialité ont été ici mises en question.
d'une philosophie d'état. 161
M. Barthe ne se doute pas du surcroit de difficultés qu'il impose à M. le ministre et à moi. Mais qu'importe, pourvu que la passion du jour soit satisfaite? Satisfaites-la donc ; mais» pendant que vous y êtes, allez jusqu'au bout, ou vous n'aurez rien fait ; et je viens vous indiquer une mesure sans laquelle l'amendement de la commission serait inutile.
M. le ministre de l'instruction publique a bien voulu, l'autre jour, agréer mes remerciments publics du courage qu'il a mis, à ce qu'il parait, à accepter, sur ma proposition, la liste des livres classiques de philosophie qui peuvent être placés entre les mains des maîtres et des élèves. Cette liste. Messieurs, daignez en croire mon expérience, agit plus profondément sur l'enseignement que le programme des questions que la loi nouvelle fera déterminer à S. M. Les jeunes gens sont déjà de petits hommes ; ils en ont les qualités et ils en ont les défauts : ils se laissent moins diriger par un programme officiel que par leurs lectures habituelles. Ce sont ces lectures qui font pénétrer insensiblement dans l'esprit et dans l'âme les semences de toutes les pensées qui se développeront un jour. On retient toute sa vie ce qu'on a lu dans son enfance. On y revient dans l'âge mûr et dans la vieillesse. Cette liste des auteurs classiques de philosophie est donc de la plus haute importance. Elle est le complément de tout programme d'études et d'examen. Si l'amendement laisse au conseil le droit de faire à lui seul cette liste, il ne lui a rien ôté. Permettezmoi de vous expliquer à mon tour le vrai caractère de cette liste. Personne, je crois, ne peut le connaître mieux que moi.
Elle a déjà été louée devant vous par un endroit que je prise aussi. On vous a dit avec raison qu'il importait de mettre la philosophie de notre temps sous la protection de
16Î SESSION Bl 18i4. «^ SÉANCE DO A BfÂI.
cette grande philosophie du xvii'' siècle qui s'allie si biett à tous les chefs-d'œuvre littéraires du môme siècle. Il est naturel de mettre Desoartes i côté de Corneille^ et Maie* branche avec Fénelon. La philosophie du xvii^ siècle est morale et religieuse ; elle est par là de tous les siècles^ et elle convient particulièrement aux besoins du nôtre.
La liste des auteurs classiques de philosophie mérite cet éloge; elle en mérite bien d'autres encore. Elle se recommande surtout à l'attention de cette assemblée par un ca« raotère plus philosophique et en quelque sorte plus politi* que. Elle est l'ouvrage d'une réflexion sérieuse qui en a pesé avec soin tous les noms» et les a réunis dans un dessein d'une assez haute importance.
L'histoire de la philosophie» que l'on traite aujourd'hui si cavalièrement» l'histoire des grands systèmes nous a appris que» tout bien considéré» il n'y a de vraie force que dans la modération, que rien n'est plus opposé au gouvernement des esprits que la tyrannie » même la seule apparence de la tyrannie » et que pour diriger autant qu'il est possible cet ôtre rebelle qu'on appelle l'esprit humain» il faut en accepter» en protéger môme tous les grands côtés» et donner une juste satisfaction à toutes les opinions graves et considérables» en écartant seulement ce qui est désavoué par le bon sens et par la morale. .
Le premier coup d'oeil jeté sur la liste de nos auteurs classiques n'y aperçoit guère que des philosophes du \y\V siècle : c'est ne pas voir ce qui y est» ce qu'on a voulu y mettre. Les philosophes du wiv siècle sont bien grands» mais ils ont des rivaux qu'il eût été injuste et imprudent de négliger. Je ne suis pas suspect d'une médiocre admiration pour Descartes et pour toute cette grande famille cartésienne» mon habituelle compagnie. Ce qui subsiste et subsistera toujours du cartésianisme» c'est son esprit et sa
ifmtË PRILOSOPHtB H'ÉTAT. 168
méthode; mais tout le reste est livré à l'histoire. Le carte* sianisme contient des vérités étemelles que notre temps a recueillies ; mais le système entier n'est plus. On n'a jamais eu la pensée de le faire revivre. Je puis le dire à l'illustre rapporteur de votre commission : il n'est point enseigné dans l'université. Il pourrait parfaitement l'être, mais en bit il ne l'est pas ; et, au moment où nous par* lonsy je ne connais aucun professeur qui commence par le prétendu principe du cartésianisme, le doute provisoire.
Comme la liste adoptée par le conseil impérial de 1809, la liste nouvelle fournit des modèles et des maîtres à toutes les doctrines raisonnables, et pour entrer franchement dans le vif et l'essentiel de la chose, je dirai qu'elle donne des garanties à tous les cultes, en leur donnant à tous des représentants.
Ainsi tempérée et modérée, elle peut s'appliquer à toutes les écoles et conduire tous les esprits sans leur faire violence. On y rencontre deux païens, mais qui n'ont pas de supérieurs, Platon et Aristote. Il y a le fondateur de la philosophie laïque. Descartes. Il y a des écrivains catholiques, empruntés à des côtés différents : Arnauld y repré^ sente Port-Royal ; Malebranche, l'Oratoire ; Fénelon, Saint- Sulpioe. Puis il y a cet homme incomparable qui domine tou^ les ordres, toutes tes congrégations, tous les partis de la hauteur de son infaillible bon sens, Bossuet. Enfin, on n'a pas craiiit d'y mettre le nom d'un jésuite : telle a été notre impartialité ; et à^ la suite des noms que nous venons de citer, bien loin il est vrai, on a placé celui du judicieux pèreBuffier. Mais vous n'y trouverez pas seulement des auteurs français du xvii'' siècle; c'eût été renier un siècle, entier de noti;e histoire et de celle de l'esprit humain. II y a plusieurs écrivains étrangers et protestants. Clarke et Leibnitz ; un homme qui a un peu trop douté > mais sans
tomber dans aucun abime, et qui demeurera toujours un vrai sage, Locke, le chef circonspect d'une école hardie qu'il faut surveiller et non proscrire. Enfin un des esprits les plus solides qui furent jamais, Reid, ferme cette liste glorieuse et irréprochable.
Excusez ces détails et ces longueurs ; j'ai voulu faire paraître, et pour l'honorable M. Daunant ^ et pour tout le monde, la pensée constante de l'université dans l'enseignement philosophique depuis 1808 jusqu'à nos jours.
Si la délibération du conseil des ministres porte aussi sur cette liste comme sur le programme des questions, cette délibération aura une très-grande importance'; elle pourra avoir ses dangers. Si le conseil des ministres accepte la proposition du conseil de l'université, en vérité cette grande machine construite à si grands frais aboutira à peu de chose. Si vous la changez, tout changement aura sa gravité. Par le temps qui court et par le vent qui soufBe, je ne crains pas qu'on diminue la part des écrivains catholiques ; mais toucherez-vous à un seul écrivain protestant, le fissiez- vous avec raison, vous inquiéterez un grand nombre de nos concitoyens. Si, par un scrupule que le conseil de l'université n'a pas eu, vous faisiez disparaître le nom de Locke, tout un grand parti autrefois dominant, aujour* d'hui encore considérable, se sentirait troublé dans sa liberté de pensée et de conscience.
Un mot encore et j'ai fini. D'une petite affaire qui se faisait sans bruit dans le sein de J'université, vous allez faire une très-grosse affaire, une question d'Etat; et je ne serais pas surpris (je dis ceci pour tâcher de rallier à mon opinion MM. les ministres), je ne serais pas surpris que de degré en degré ces malheureuses questions phi-
* ' Voyez plus haut, p. 138, 134.
DU JURY DE MCmALITÉ. 165
losophiques ne devinssent des questions de cabinet. (On tU.) N'exagérons rien, restons dans le vrai : il est du moins certain que vous allez introduire la politique dans l'instruction publique. Selon qu'un cabinet sera plus ou moins conservateur, plus ou moins libéral, selon les circonstances du jour, on remuera sans cesse un programme qui deviendra une arène pour les partis. L'objet de Napoléon avait été de séparer l'instruction publique du mouvement politique. Voilà pourquoi il avait remis le gouvernement des écoles privées et publiques entre les mains d'un corps exempt de toutes les passions du jour, et ne travaillant que pour la société et la patrie. Respectez cette pensée d'ordre et de sagesse. En donnant la liberté, forti* fiez, au lieu de les affaiblir, les conditions de stabilité et de fixité où elles sont encore. Ne transportez pas, je vous en prie, l'enseignement philosophique que vous voulez contenir et modérer de plus en plus, dans les régions orageuses de la politique. [Marqites d'approbatàon,)
Nécessité de placer le jury qui confère les certificats de moralité an cheMieu du département plutôt qu'au cheMieu d'arrondis* sèment, et d'introduire le préfet dans ce jury.
M. Cousin. Les vives discussions qui ont agité les esprits dans les séances précédentes vont faire place à des discussions pacifiques sur des points importants sans doute mais qui ne contiennent pas d'orages. Désormais je me bornerai à présenter à la chambre quelques observations pratiques avec la dernière simplicité et le plus brièvevement possible.
16S SESSION Di t844. — SÉANCE W 10 MAI.
Le jury de moralité substitué au certificat de moralité délivré par un maire , honore la ccHnmisaion et demeure acquis à la loi. Je n'éprouve qu'un besoin, c'est de fortifier encore ce jury et d'en faire une institution solide et durable. La moralité est la première garantie que la société doit demander à celui qui aspire à la fonction d'instituteur de la jeunesse. Il faut que le certificat de moralité soit sé^ rieuXy effectif» et voilà pourquoi la commission l'a oté au maire et l'a transporté au jury d'arrondissement. Je demande à faire un pas de plus dans la môme voie.
Pourquoi un jury d'arrondissement est-il préférable au maire d'une conmiune pour conférer le certificat de mpra^litéf C'est qu'à l'arrondissement on voit déjà les choses d'un peu plus haut» on est déjà un peu élevé aunlesjsus des bruitSy des préventions obstinées et mesquines des petites localités ; c'est qu'aussi en a plus de force pour résister aux sollicitations particulières. Voilà certainement ce qui a déterminé la commission.
£h bien» je demande que le jury soit transporté au département. C'est un jury de département qui» seul dans l'instruction secondaire» peut juger avec impartialité» et couvrir à la fois la société et les candidats.
Songez» je vous prie» à la position du candidat devant un jury de chéf-lieu d'arrondissement» au milieu des bavardages des coteries» des jalousies de voisinage» et de ces mille petitesses dont se compose la vie d'une petite ville. J'ai peur» je l'avoue» pour la liberté» devant un pareil tribunal. Elevez-le , vous le rendrez à la fois plus équitable et plus fort.
Vous avez placé au chef-lieu d'académie le jury pour le brevet de capacité. Suivez l'analogie» prenez ici une juste proportion entre l'arrondissement et l'académie; prenez le département.
Il y aun encore un autre avantage, si vous adoptez le département : c'est de pouvoir mettre dans ce jury le préfet.
Je ne comprends pas comment on n'a pas mis le représentant de l'administration générale dans la commission qui doit délivrer le brevet de moralité. Sans doute, je ne voudrais pas transporter la politique dans l'instruction publique; j'y ai résisté l'autre jour, et je suis bien exempt de toute tentation à cet égard ; mais il y a aussi des conditions sociales qui sont essentiellement des conditions morales. Toutes les opinions doivent être admises ; mais si un candidat les poussait à un degré d'ardeur et de prosélytisme qui pût devenir dangereux pour la société, ce serait une chose à prendre en très-grande considération. Or, quel peut ,étre le meilleur juge en cette matière? Le préfet
L'honorable M; Pelet vient d'invoquer
contre ma proposition une analogie qui n'existe pas; il prétend que dans l'instruction primaire on avait d'abord placé la commission des brevets de capacité au département et qu'il a fallu descendre plus bas. J'en demande bien pardon à M. Pelet; mais c'est justement le contraire qui a eu lieu. Autrefois les comités de surveillance étaient placés au canton ; l'expérience a prouvé qu'ils étaient trop près de la commune et des justieiables; et la loi de 1833 les a ^cés au chef-iieu de l'arrondissement. L'analogie est donc en sens inverse. De plus, le jury qui dans l'instruction primaire confère les brevets de capacité est au département, parce qu'au département surtout on trouve des conditions assurées de fermeté et d'impartialité.
Maintenant, on dit qu'il faut toujours rapprocher le tribunal des justiciables. Mais cela suppose que tous les habiteront le che^lieu d'arrondissement, et
que c'est là qu'on saura le mieux quelle a été leur vie, quelles sont leurs mœurs, leurs habitudes. Mais il y a beaucoup de pensions établies dans de simples cantons. Il y aura dans les cantons bien des candidats. Il faudrait donc, en suivant le principe qu'on invoque, faire deS' cendre le jury jusque dans le canton. £t puis, il n'est point certain que ce soit dans le lieu même où vit un candidat qu'on peut le mieux juger de sa moralité. Nul n'est prophète en son pays. Je le répète, dans une petite ville, on aura ou trop d'indulgence ou trop de sévérité; il sufBra d'un bruit répandu contre un candidat, quelquefois un. bruit politique; on n'osera pas exprima le motif de sa répulsion ; mais ce sera souvent ce motif-là qui entraînera le jury. Pour trouver la justice, c'est un peu plus haut qu'il faut aller.
Des deux propositions que j'ai faites à la chambre, la première avait pour objet de favoriser les candidats à l'enseignement privé, en leur donnant, pour juge de leur moralité, un tribunal plus élevé que celui de l'arrondissement. Ma seconde proposition avait un autre but : c'était, par un juste retour, d'accroître les garanties de solide et sérieuse information en fait de moralité, et de mettre dans le jury le meilleur juge de la bonne ou de la mauvaise réputation d'un homme, à savoir le préfet ou le sous-préfet, auquel tous les renseignements aboutissent.
Je sais bien que toute loi de garantie est une loi de défiance. Mais il y a des défiances exagérées comme il y a des défiances légitimes : il faut, ce me semble , un peu de mesure dans la défiance comme dans la confiance.
Je vous demande si , par cela seul qu'un fonctionnaire tient à l'administration générale, il devient suspect? Mais alors pourquoi prenez-vous le procureur du roi? Comment l'avez-vous mis dans le jury ? N'est-ce pas un fonction*
pu JUi^Y DE MORALITÉ. 169
naire qui a aussi un supérieur, et qui est amovible et révocable? Si l'objection est bonne contre le sous-préfet, elle est meilleure encore contre le procureur du roi.
Mais on me dit que le procureur du roi aura des moyens d'information. Sans contredit; mais est-ce que le souspréfet n'en a pas aussi, et de plus étendus?
Pensez-y bien , le sous-préfet est l'homme qui représente l'Etat dans l'arrondissement. D'ailleurs, il vaut toujours mieux faire les choses à visage découvert que de les faire en cachette. Il est certain que le sous-préfet sera consulté, et on fera bien. U vaut donc beaucoup mieux que le sous-préfet préside le jury et donne nettement son avis, que d'avoir à transmettre obscurément des documents da police.
Je trouve que c'est avoir trop de dédain pour les représentants de l'administration générale du royaume que de bannir du jury de moralité le premier fonctionnaire de l'arrondissement.
J'aurais préféré le jury départemental, et je crois que la pratique aurait justifié mes prévisions. Je crois que le jury d'arrondissement sera trop sévère pour les uns et trop indulgent pour les autres. La réputation décidera de tout, la réputation c'est-à-dire souvent le mensonge. Je prie M. le duc de Broglie de vouloir bien se rappeler qu'il ne s'agit pas seulement, dans un certificat sérieux de moralité , de constater la réputation , mais encore la vérité de la réputation; car c'est la vérité de la moralité et non pas l'apparence que nous cherchons; or ici personne n'est meilleur juge que le sous-préfet.
J'abandonne , si l'on veut , ma première proposition, qiais je persiste dam la seconde.
T. u. to
MÊME SÉANCE (10 MAl).
(Nécessité d'ua brevet de capacité distinct du grade.
Le certificat de capacité est une condition légitime et nécessaire que trois projets ministériels ont présentée, et que votre commission a justement acceptée. Il suffira de l'explication la plus simple pour la mettre à l'abri de toute critique et convaincre, je l'espère , mon honorable ami M. le comte de Saint-Priest.
11 demande ce que pourra être l'examen de capacité. Ce ne sera pas autre chose , a-t-il dit, qu'une répétition de l'examen du baccalauréat, puisqu'il doit porter sur les matières mêmes exigées pour celui-ci ; mais dans nulle carrière, en droit, en médecine, on n'impose deux examens sur les mêmes sujets ; on ne renouvelle pas deux fois la même épreuve. Telle est l'objection : la réponse est facile. Non, l'examen pour l'obtention du certificat de capacité n'est pas une répétition de l'examen pour le grade de bachelier ; car l'examen pour le baccalaun^at a un but , et l'examen pour le certificat de capacité en a un autre, et très-différent. Dans l'examen de bachelier, on demande au candidat : savez-vous telle et telle chose ? Dans l'examen pour le brevet de capacité, on demande d'abord : Ces choses que vous saviez quand vous avez été reçu bachelier, les savez-vous encore? On demande ensuite : Êtes-vous capable de les enseigner? Vous le voyez, ce sont là deux objets entièrement différents.
Mais ce n'est pas seulement sur l'art de l'enseignemenr, c'est surtout sur l'art de l'éducation que portera l'examen de capacité. N'y a-t-il pas des méthodes d'éducation qui, si elles étaient professées par les candidats les plus habiles d'ailleurs, devraient interdire à un jury raisonnable de
leur conférer le brevet de capacité? Je suppose, par exemple, un bachelier qui , apr^ avoir fort bien répondu sur le grec et sur le latin, vienne soutenir, dans Texamen de capacité, qu'il ne faut enseigner l'existence de Dieu qu'à l'âge de vingt ans, d'après la méthode d'un très-célèbre maître en pédagogie, qu'on appelle Jean-Jacques Rousseau, lequel a prétendu qu'il était de l'intérêt même d'une éducation morale et religieuse d'ajourner la connaissance de Dieu, et de n'en parler au jeune homme qu'à l'âge où cette idée sublime peut produire tout son effet: On peut encore trouver des gens qui croient que la religion ne doit jouer presque aucun rôle dans l'éducation. Un jury raisonnable, occupé de la pratique et non de la théorie, inviterait de pareils candidats à aller lire des mémoires sur ce sujet devant une académie , ou à composer quelque suite de l'Emile, mais se garderait bien de leur confier ce pouvoir social, cette magistrature qu'on nomme l'éducation de la jeunesse.
Voilà pourquoi il faut, au-dessus du grade qui témoigne seulement de l'instruction , une épreuve spéciale qui témoigne de la capacité pédagogique , car c'est celle-là qui est particulièrement requise pour bien diriger un établissement d'éducation.
D'ailleurs il y a un bien grand nombre de candidats au baccalauréat ès-lettres , et l'examen , bien qu'il soit fait avec conscience par des hommes compétents, est toujours un peu rapide. Mais devant le jury de capacité, les candidats seront peu nombreux ; l'examen ne durera pas seulement trois quarts d'heure ou une heure , il durera bien plus longtemps ; on en pourra varier et prolonger les épreuves, jusqu'à ce que la capacité véritable du candidat soit bien constatée. Il y aura donc ici une garantie bien plus sûre que dans le premier examen.
172 SESSION DE 1844. *-* SÉANCE Dt 10 MAI.
Enfin je rappellerai à M. de Saint-Priest que le moment où Ton aocorde de nouvelles libertés, est précisément celui où il faut établir des garanties solides de moralité et de eapacité. Autrement, la liberté serait un bienfait fu" neste. Quand le gouvernement s'est -décidé, par l'organe de trois ministres différents, à renoncer à l'autorisation préalable , il n'a consenti à échanger cette forte garantie préventive que pour une garantie de la même nature et d'une force au moins égale. Il a donné i l'autorisation préalable une forme meilleure , plus libérale à la fDis et tout aussi sûre. Il ne l'a pas détruite , il Ta modifiée; il n'a pas désarmé l'État et découvert la société; il a, selon les temps et les circonstances , changé les conditions du pouvoir , mais il n'a pas voulu les affaiblir. L'ancienne autorisation préalable est donc aujourd'hui commutée en deux brevets différents, l'un de moralité, l'autre de capacité, qui, réunis, doivent équivaloir à l'unique et ancienne garantie. Votre commission a parfaitement établi l'épreuve de la moralité, c'est un honneur que je me plais à lui rendre. Quant à l'épreuve de la capacité, je le répète , trois projets différents l'avaient constituée de la même manière. Votre commission l'a acceptée , et je désire vivement que la chambre l'accepte à son tour.
De la nécessité de mettre des membres de rUnirersité dans le jury cle capacité. — Exemple emprunté aux commissions d'examen dans l'instruction primaire.
M. Cousin. Messieurs, j'ai assez témoigné, je l'espère, ma fidélité à l'université , et, quelque avance qu'on me fesse , je ne veux pas rentrer dans un ancien débat ; je veux au contraire resserrer la questioii dans les plus étroites limites.
Je prie M. le marquis de Barthélémy de ne pas perdre de vue cette remarque : dans le projet ministériel il n'y avait qu'un seul et unique jury, lequel conférait des brevets de capacité générale, où, disons la vérité, on devait tenir grand compte des conditions morales qui n'étaient pas suffisamment attestées par le certificat de moralité délivré par le maire. Le jury institué par le projet ministériel avait pour ainsi dire deux fins. Votre commission a sagement établi pour ces deux fins différentes deux jurys différents, l'un de moralité, l'autre de capacité, c'est-à-dire d'instruction. Devant cette distinction tombent toutes les observations de M. le marquis de Barthélémy. S'il n'y avait qu'un seul jury de moralité et d'instruction tout à la fois, je comprendrais qu'on dût mettre dans ce jury 'unique des personnages, il est vrai, médiocrement instruits, et par conséquent juges médiocres de l'instruction, mais fort autorisés pour juger de cet autre genre de capacité qui se compose de sentiments estimables , d'intentions pures, en un mot, de l'aptitude morale. Mais tout cela a été jugé par-devant le jury de moralité. Le candidat, qui a traversé l'épreuve de la moralité, comparaît devant le jury de capacité pour prouver autre chose, pour prouver que, indépendamment de ses excellents sentiments , il sait du grec et du latin , qu'il est impossible de ne pas enseigner un peu, même dans les institutions privées.
Telle est la question soumise au jury de capacité; il n'y en a pas d'autre ; or, pour juger de celle-là, qui prendrezvous? Ces messieurs répondent intrépidement : Des pères de famille. Rien de plus respectable, assurément; mais que feront tous ces pères de famille quand il faudra procéder à un examen dont il ne parait pas que M. de Barthélémy se soit bien rendu compte? Cet examen se composera de deux choses : 1*" la vérification du baccalauréat ès-
174 SESSION m 1844. — SËAfVCK 00 10 HÂl.
lettres ; 2* le jugement sur les méthodes d'enseignement et d'éducation du candidat. Vérifier le baccalauréat ôs-
lettres, c'est examiner sur des matières difficiles; il y a là du latin f du grec , et cette malheureuse philosophie; on la réduira beaucoup , mais il en rtôtera trop encore pour d'honorables pères de famille qui ne s'en sont jamais occupés; il y aura de Thistoire et de la géographie, . il y aura des mathématiques^ il y aura de la physique et delà chimie 9 entendez^vous bien? Comment examiber sur tout cela, quand sur tout cela On ne serait peut-être pas soi-même en état de pasder un bon examen?
La seconde partie est encore bien plus difficile que la première; il faut reconnaître non plus seulement si le candidat sait bien toutes ces choses , mais s'il est capable de les bien enseigner. Vient ici la question si délicate des méthodes d'enseignement où le dernier charlatan peut aisément surprendre des gens de beaucoup d'esprit qui n'auraient pas Texpérience de ces sortes de matières. Pour de telles fonctions, il faut des hommes très-solidement instruits. Dans le jury de moralité, vous n'avez pas admis un seul membre de Tuniversité, et vous avez bien fait; mais ici il ne s'agit que del'instruction. Or, quelle est la classe de citoyens connue pourson instruction spéciale? C'est cette race fatale qu'on appelle les universitaires. 11 faut bien y avoir recours en désespoir de cause, ou bien alors, je vous en demande bien pardon , votre incapable jury ne délivrera guère que des brevets d'incapacité. Croyez-moi, ne décriez pas d'avance l'institution que vous voulez fonder.
Sur le cinquième paragraphe, je demande le maintien de la proposition ministérielle, et je supplie la commission de ne pas tenir à son amendement. Évidemment il faut dans le jury un chef d'institution pour y représenter les établissements privés et pour examiner le candidat sur
une foule dd questions relatives à la discipline et à la te* nue intérieure d'une maison d'éducation , questions trèsimportantes et sur lesquelles ce chef d'institution sera le membre le plus compétent du jury. Il importe donc que ee membre du jury soit très-bien choisi, autrement il priterait le jury de lumières nécessaires. Or, M. le ministre de l'instruction publique vous Ta dit : le plus ancien n'est pM toujours le plus capable. Que la commission me permette de lui rappeler qu'il fut un temps où le gou- ▼emement a pu, a dA même se montrer assez facile en bit d'autorisation, et je n'hésite point à affirmer que les plus anciens chefs d'institution sont en général, par cela même, ceux qui présentent le moins de garanties d'instruG-> lion. En effet, de jour en jour, cette université tant attaquée ayant élevé et répandu l'instruction , le gouvernement s'est montré plus sévère, et il a imposé des conditions qu'au sortir de la révolution il n'eût pas été juste d'exiger, parce qu'elles n'auraient pu être remplies.
Encore une autre considération : Voulez-vous le chef d'institution qui soit le plus équitable pour les nouveaux venus, qui repousse avec le moins d'ombrage les nouvelles méthodes? Croyez -moi, ne prenez pas le plus vieux ; craignez l'esprit de routine : il est peu favorable à la liberté. Ne faites donc ici aucune désignation spéciale , car il n'y a pas d'enseigne précise à laquelle on puisse reconnaître le chef d'institution qui convient le mieux. La qualité éminente qu'il doit apporter devant le jury, c'est cette qualité indéfinissable qu'on appelle l'autorité. Quelquefois l'autorité vient de l'âge, quelquefois aussi elle vient d'un autre endroit , du talent , plus souvent moore du caractère, de la fortune, de la position, d'une foule de choses qu'il faut laisser à l'appréciation du ministre. On ne conteste pas ses lumières. Quel intérêt peutnil
avoir à foire un mauvais choix ? Son intérêt c'est son honneur, et Fhonneur d'un ministre n'est -il pas que, sous sa direction suprême'» tout marche et fonctionne bien dans son département? Mettez donc de côté des ombrages injustes , et au lieu de vous en remettre au hasard , laissez choisir le ministre selon son devoir et selon ses lumières.
Reste le dernier paragraphe. La proposition primitive laissait quatre membres au choix du ministre. Quatre membres; a-t-on dit, c'est beaucoup trop, car le ministre choisira des universitaires ; il n'en fout que trois. Voilà pour ainsi dire la mesure arithmétique du plus ou moins de foveur que l'université rencontre : de quatre on la réduit à trois. En vérité, c'est là un raffinement de dé> fiance, une précaution petite et mesquine, et qui même n'aboutirait pas au résultat que vous vous proposez ; car permettez à un homme^ qui a foit beaucoup d'examens dans sa vie de vous dire que les choses ne se passent point comme vous l'imaginez. Si vous redoutez dans un tel jury quatre voix universitaires, je vous en avertis, trois ne devraient nullement vous rassurer. Ne cherchez pas à éluder la nature des choses : ce sont les gens capables dont l'opinion prévaudra. N'y eût -il dans votre jury qu'un seul membre universitaire, égaré parmi huit pères de fomille, quand ce seul juge prouvera devant un nombreux public que le candidat ne sait ni grec , ni latin , ni philosophie, ni mathématiques , ni physique, ni chimie, que diront à cela tous vos pères de fomille ? Diront-ils : Non, il le sait? Ils ne l'oseraient ; et s'ils l'osaient, l'effet inévitable serait un scandale public. Messieurs, l'université a foit tous les sacrifices qu'elle devait foire ; elle a été au-devant de tous ceux qui étaient raisonnables; elle est absente du jury de moralité. Mettez-la dans le jury
mj nmY dé gafàcité. ITT
de eapacité, ne ï&Uee que pour ne pas livrer ee jury au ridicule. .
Remarquer que votre commission a déjà beaucoup 6té au ministre de l'instruction publique. Il avait le choix des ministres des différents cultes qui devaient siéger dans le jury. Votre commission lui a enlevé ce choix, et Ta transporté à Tévéque diocésain et au consistoire. Le ministre adhère à ce jugement, et je m'y rends moi-même ; il est certain que des ecclésiastiques, désignés par l'autorité religieuse dont ils relèvent, auront enck>re plus de poids , et apporteront plus de force à votre jury. Ce changement suffit , maintenez le reste. Maintenez ces quatre membres au choix du ministre, qui avaient déjà traversé heureusement en 1836 une redoutable épreuve, et avaient été acceptés par l'autre chambre. Comment se fait-il que ce qui avait paru excellent en 1836 soit devenu mauvais en 1844 ? Que s'est-il donc tuasse? Et en quoi l'université a-t-elle mérité d'être suspecte?
Je remarque que , parmi les trois membres laissés au choix du ministre, sont des professeurs titulaires de facultés. Mais M. le ministre vous l'a déjà dit, les facultés sont efi très>-petit nombre, il n'y en a pas dans toutes les académies. Il y a dix facultés des lettres pour vingtcinq académies. Vous direz qu'on fera des facultés nouvelled. Et moi je vous répondrai : Gardez-vous-en bien, vous aviliriez les facultés en les multipliant trop. On avait fait d'abord ce que vous demandez, mais à la pratique on a reeonnu qu'on avait eu tort, et on a été forcé d'en détruire un très^grand nombre. Je vous le répéterai sans cesse : ne vous croyez pas plus d'esprit que vos devanciers et tenez grand compte de l'expérience. Si vous n'augmentez pas mp les faeiûtés y si voua n'eii avez que dix ou doute
178 SESSION 1>E 18i4. »— SÉANCE DU 10 MAI.
pour remplir vingt-H^inq jurys de capacité, il ne reste plus qu'un moyen, c'est de les faire voyager. Mais ce sera donc pendant les vacances, car pendant tout le reste de Tannée les professeurs des facultés doivent être à leur poste, c'est-à-dire à leur chaire ; autrement quelle perturbation 1
Sans doute la déclaration que vient de faire à la tribune M. le duc de Broglie que, par ces mots : « citoyens notables, » on peut entendre des membres de l'université, par exemple des membres du conseil académique ; cette déclaration , dis-je, est déjà rassurante, et elle a satisfait M. le ministre de l'instruction publique. Mais si par ces mots on peut entendre aussi des membres de l'université, il est de la dignité et de la loyauté de la loi de le dire expressément. C'est ce que disait la rédaction primitive du gouvernement. Je préfère cette rédaction, et j'engage M. le ministre à y tenir.
S'il est une loi qui, depuis 1830, ait obtenu
la faveur publique, et qui, j'ose le dire, ait honoré la révolution de juillet, c'est la grande loi de 1833 qui a fondé en France l'éducation du peuple. Cette loi a mémo été favorablement accueillie d'un certain côté, qui, en général, applaudit peu à ce qui honore la révolution de juillet. Elle a paru accomplir loyalement, en ce qui la concernait, la promesse de la charte sur la liberté d'enseignement. Je tiens à la main cette loi, que d'ailleurs je connars assez bien. Savez-vous comment elle a voulu que fût composé le jury de capacité ? Remarquez d'abord que dans l'instruction primaire il était bien plus facile de composer un jury de membres de droit , d'y mettre d'office M. tel et M. tel ; car il ne s'agit pas là de grec et de latin et des matières du baccalauréat èslettres ; il s'agit d'un examen sur la lecture, l'écriture,
Tarithmétique et le dessin linéaire, et bien entendu l'instruction morale et religieuse. C'était bien là le cas de n'admettre guère dans ce jury que ces pères de famille qui , à en croire certaines personnes , sont propres à tout y et sont le remède à tous les maux de la France. Hé bien 9 la loi de 1833 déclare que le jury de capacité sera tout entier à la nomination du ministre. Voilà ce qu'a fait la loi de 1833 aux applaudissements universels. C'est qu'alors, A^ssieurs, il n'était pas parti d'un certain côté des attaques violentes et intéressées contre une grande administration publique; c'est qu'alors l'université était honorée au lieu d'être suspecte.
Savez-vous ce que vous feriez en ôtant ainsi partout le libre choix du ministre? Vous. ne détruiriez pas moins qu'un des grands principes du gouvernement représentatif , la responsabilité ministérielle. Vous avez voulu donner la liberté d'enseignement, et vous avez bien fait ; mais en même temps il vous faut retenir sur la tête du ministre et ^u gouvernement une part considérable de responsabilité. Vous avez émancipé les établissements particuliers, mais l'Etat doit toujours avoir la direction générale (entendez bien ma pensée. Messieurs), la direction générale de toute l'instruction publique en France. On doit pouvoir demander compte au gouvernement de cette direction, il en doit être responsable. Mais comment voulez-vous qu'il le soit, si tout lui échappe, s'il ne garde pas la moindre autorité dans le jury qui confère le pouvoir d'enseigner? Quand la France sera couverte de mauvais établissements particuliers, qui donneront une instruction misérable, le ministre vous répondra : Cela ne me regarde pas, prenez -vous -en aux pères de famille que vous avez mis dans le jury de capacité.
180 SESSION 1« iBH. -^ SÉANCE DU 10 MAI.
Je m'adresse à une chambre composée d'hommes qui veulent la force constitutionnelle du gouvernement Ne détruisez pas de vos propres mains la responsabilité ministérielle y et, pour cela, laissez quelque chose à l'autorité ministérielle. Il y a quelques séances» elle semblait vous être chère ; qu'elle ne vous devienne pas tout à coup suspecte, quand il s'agit d'un jury de ca^ pacité, d'un jury où le choiiL du ministre n'est presque rien, comparé à ce qu'il est dai^ le jury fondé par la loi de 1833.
Je demande donc le maintien de la rédaction du gouvernement. Si celle de la commission devait l'emporter, j'y proposerais quelques modifications qui peut-être agréeraient à la commission ; mais je ne veux pas désespérer du triomphe de la rédaction du gouv^rQement.
Nécessité de mettre dans le jury de capacité, non-seulement les professeurs titulaires de facultés, mais les professeurs aiiy oints et les agrégés.
M. Cousin. Non, Messieurs, je n'accepte pas l'amendement de M. le ministre, ou plutôt je l'accepte ; mais il ne me suffit pas. C'est très-bien d'introduire le conseil académique, mais il faut introduire aussi des membres des facultés qui ne sont pas suffisamment désignés par les termes de professeurs tibalavres de famiUés. Je m'explique en deux mots ; je serai très-bref.
Dans les bcultés, outre les professeurs titulaires, il y a encore deux classes de professeurs : il y a d'abord les professeurs adjoints. J'ai eu l'honneur de l'être moimême. Ce sont des professeurs inférieurs aux professeurs titulaires, mais inamovibles comme eux et possédani un
DISTmCTKm DBS PENSIONS ET DES INSTITimONS. 181
titre substantiel et permanent, quoiqu'ils ne s'appellent pas titulaires. 11 ne faut donc pas les exclure. II y a encore d'autres membres des facultés, et des membres très-intéressants; ce sont les agrégés. J'ai plus d'une fois entendu votre illustre rapporteur s'exprimer d'une manière avantageuse sur cette institution des agrégés de fMîultés S nommés après les épreuves les plus élevées et les plus rudes ) et des concours publics dont les juges sont les membres les plus illustres de l'université et de rinstitut. Les agrégés n'exercent pas toujours des fonctions actives ; mais ils ont un titre indélébile; il n'y en a pas de plus honoré dans toute l'université. Je demande donc que le paragraphe en question soit rédigé ainsi : Pofrmi les professeurs et (igrégés de faculté^ etc. Cette expression propssseurs^ comprendra à la fois les titulaires et les adjoints. (La rédaction de la commission avec l'addition des agrégés est admise.)
Nécessité de maintenir la distinction des pensions et des
institutions.
M. Cousin. M. de Barthélémy parle sans cesse au nom de la liberté de l'enseignement. C'est au nom de cette même liberté que je demande le maintien d'une distinction qui est extrêmement favorable à la liberté des pères de fa-, mille et à l'accroissement des établissements libres d'instruction publique, distinction qui d'ailleurs s'établirait d'elle-même , quand même vous auriez écrit *le contraire dans la loi. Est-il possible, en effet, que dans l'instruc*tion secondaire il n'y ait pas divers degrés? Si vous n'eu
* Voyez t. I«r, p. 195 et surtout p. 269-
T. n. Il
182 «Sfif^ON W lSi4. ^ SiAHCE DU 11 HAI.
admettes qu'un seul, voyez*-vou« ce que vous faites? Vous empêcher des pères cfe famille qui ne veulent pas ou ne peuvent pas faire donner i leurs enfants Tinstniction secon» daire complète, à savoir, la rhétorique, les mathématiques, et cette philosophie qui vous est si peu chère; vous les empêcher de faire apprendre à leurs enfants la grammaire et les hvnmnités, et de leur procurer un commencement d'études libérales. Cela n'est pas tolérable. La distinction que Ton repousse sort de la nature même des choses ; voilà pourquoi je ne connais pas un système d'instruction publique qui ne la renferme. Partout l'instruction secondaire a pluaieurs degrés. Je vous ai montré, en Angleterre, des collèges d'ordre différent. Les gymnases de l'Allemagne sont complets ou incomplets. Sous l'ancienne monarchie, il y avait les petites écoles et las grandes» qui étaient les collèges. De là les institutions et les pensions de l'uni* versité.
Une institution est un établissement qui comprend tous les objets de l'enseignement secondaire; une pension en comprend quelques-uns seulement et les moins relevés. Vouloir e&cer cette distinction , c'est mettre une théorie à la place de la pratique universelle. Toutes les fois que vous voyez une pratique constante, défiez-vous des objections que l'on élève contre elle : qu'on le sache ou qu'on rignore, la nature des choses est d'ordinaire engagée dans Texpérience universelle. Maintenez donc les simples pensions, ce premier et utile degré de l'instruction secondaire.
Mais, s'il m'est permis de le dire, la rédaction du projet primitif du gouvernement et même celle de la commission n'ont pas toute la netteté et toute la précision qui cependant distinguent si éminemment le travail du savant rapporteur. Je crois, et c'est une observation que je lui
BISTIlIGnON IXE6 PENSKN^S ET MIS QISTITUnONS. 188
soumets très-volontiers^ qu'il eût été plus sage de définir d'abord les institutions et les pensions par renseignement différent qu'elles donnent, plutôt que par les divers diplômes exigés de ceux qui aspirent à la direction de ces différents établissements.
Je ne sais si je me fiais bien comprendre. Il aurait fallu établir la distinction des pensions et des institutions : cela fait, on aurait dit à la condition de quel grade on peut obtenir le titre de maître de prasion et de quel autre le titre de cbef d'institution. Il importe d'inaerire nettement cette distinction dans la loi. Elle était déjà dans la loi de 1836, présentée par M. Guizot. J'aurais seulement désiré que la rédaction la marquât mieux.
Je n'opposerai à l'honorable préopi-
nant, partisan si déclaré de la liberté d'enseignement, qu'une seule et dernière observation : les collèges commu* naux sont divisés en différentes classes. Il serait fort extraordinaire que les établissements publics eussent des degrés divers et que les établissements privés fussent nécessairement uniformes. Vous feriez là une singulière loi de liberté.
Je lui dirai encore que je ne dais pourquoi il me prête de l'indignation (c'est l'expression qu'il a employée) contre ceux qui veulent changer ce qui est. Pas le moins du monde. Je né m'indigne pas contre eux, je les écoute avec attention et respect, et ne demande même pas mieux que de les admirer s'ils le veulent, mais je demande aussi la permission, pour mon humble part, de conserver quelque respect pour des traditions constantes et pour la pratique universelle.
MÊBIE SÉANCE (11 MAIJ.
Des maîtres d'études. Nécessité du grade de bachelier .pour les maîtres d'études des institutions ; inutilité de ce grade pour les surveillants des pensions.
M. Cousin. La chambre n'a peut-être pas besoin d'explications nouvelles. (De toutes parts : Parlez! parlez!) La réponse de M. le rapporteur à M. de Montalembert est concluante et pérempioire. Depuis plusieurs années, l'état des maîtres d'études dans tous les établissements d'instruction publique a éveillé l'attention générale. Le mal est réel et il est grave; M. le comte de Montalembert l'a reconnu lui-même.
M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. Oui, mais pour certains établissements seulement.
M. Cousin. J'entends la réserve de M. de Montalembert ; j'y répondrai plus tard; mais suivons le cours de la discussion. Le mal est donc réel et il est grave; il alarme les familles ; il émeut l'opinion ; et vous ne tenteriez d'apporter aucun remède à un mal certain I Maintenant les remèdes proposés par le projet et acceptés par la commission sont-ils ceux qui conviennent? M. de Montalembert ne le croit pas. Mais en propose-t-il d'autres? Non, il propose de rester dans l'état de choses qu'il a lui-même sévèrement caractérisé.
Et pourquoi M. de Montalembert repousse-t-il les propositions du gouvernement et de la commission? Le voici en peu de mots, si mon jeune et ingénieux adversaire veut bien permettre à la logique vulgaire de réduire son discours à l'argumentation qu'il renferme.