X RETRAITE ^ DE MADAME LA DUCHESSE DE LONGCEVILLE
c( J'ai fait une confession générale le 24*' novembre '^ 1661, à M. SingHn^, étant poussée à cela par la vue que Dieu m'a donnée, que Tétat indépendant où j'estois depuis quelques années étoit très-préjudiciable à mon âme, que je m'afibiblissois dans la vuie de la vertu, au lieu d'y faire quelques progrez, et que je tombôis dans un certain état de tiédeur qui me faisoit craindre que je n'entrasse bientôt, si je n'y élois déjà, dans cette voie qui paroit droite à r homme et qui pourtatU conduit à la mort. J*ai demandé à Dieu de faire ce renouvellement, en sorte qu'il fiit véritablement | le premier pas d'une vie vraiment pénitente.
On m'a ordonné premièrement une grande séparation, pour vaquer non-seulement aux exercices qu'une personne séparée du corps et du sang de Jésus-Christ, doit pratiquer pour s'en rapprocher, quand celui qui l'en a éloignée le jugera à propos, mais encore pour réparer en quelque manière tant de tems mal passé, depuis celui même où Dieu m*a donné le mouvement de le servir, me regardant vommo Une personne à qui même les choses licites sont défendues par le grand abandon que j'ai eu aux illicites ; et il est bien juste qu'après m'étre éloignée de Dieu par la possession des unes, je m'en rapproche avec sa grâce, par la privation volontaire des autres.
' Supplément au Nécrologe de Port-Royal, p. 137-150.
' Plusieurs manuscrits : octobre.
' Dans plusieurs manuscrits pas de nom. L'un d'eux : M. d'Ka-
taut.
* L'imprimé : effectivement.
énergie et quelle mollesse, que d'âme el d'esprit tool ensemble! M. Sainte-Beuve, dans un portrait ingénieux de M">® de Longueville S a déjà fait remarquer qu'une grande linesse est au fond de ^ces longues phrases ; il faut ajouter qu'à coté de celte finesse de l'écolière de la Rochefoucauld et sous l'humilité de la pénitente de M. Singlin se rencontre quelquefois une certaine hauteur qui rappelle la sœur du grand Condé.
Malheureusement les éditeurs d& Nécrologe ont traité M^ de Longueville, comme leurs devanciers avaient bit Pascal. Tantôt ils l'ont abrégée et tantôt ils l'ont développée. Dans sa diction, il est vrai , très-négligée ils ont introduit, de la meilleure foi du monde, une foule d'expressions et de tours qui lui donnent souvent, avec un peu plus de clarté peut-être, une expression vulgaire, tandis qu'elle est toujours du plus haut ton. Grâce à divers manuscrits, nous pouvons présenter ici ces pages intéressantes'dans un état plus voisin do l'original ^.
' La Bruyère et la Rochefoucauld, madame de la Fayette et vmdame de Longueville, 184^2.
' Nous avons trouvé dans la Bibliothèque de Troyes, si riche en manuscrits jansénistes, un petit cahier contenant une copie presque toujours meilleure que l'imprimé, bien qu'elle s'arrête à peu près à la moitié. Une bibliothèque particulière, où nous avons bien souvent puisé, celle d'un homme excellent, mort il y a quelques années, M. Paris, nous a fourni trois copies manuscrites que nous désignerons par les lettres A. R. C.
LETTEES INÉD. DE LÀ DUCHESSE DE LO^GUEVILLE. 201 <X RETRAITE ^ DE MADAME LA DUCHESSE DE LONGCEVILLE. »
c( J'ai feit une confession générale le 24*' novembre '^ 1661, à M. Singlin^, étant poussée à cela par la vue que Dieu m'a donnt^, que 1 état indépendant où j'estois depuis quelques années étoit très-préjudiciable à mon ànie , que je m'afibiblissois dans la vuie de la vertu, au lieu d*} faire quelques progrez, et que je tombois dans un certain état de tiédeur qui me faisoit craindre que je n'entrasse bientôt, si je n'y étois déjà, dans cette voie qui paroH droite à r homme et qui pourtant conduit à lu mort. J*ai demandé à Dieu de faire ce renouvellement, en sorte qu'il fût véritablement | le premier pas d'une vie vraiment pénitente.
On m'a ordonné premièrement une grande séparation, [iour vaquer non-seulement aux exercices qu'une (iersonne séparée du corps et du sang de Jésus-Christ, doit pratiquer pour s'en rapprocher, quand celui qui l'en a éloignée le jugera à propos, mais encore pour réparer en quelque manière tant de tems mal passé, depuis celui même où Dieu m*a donné le mouvement de le servir, me regardant vomme une personne à qui même les choses licites sont défendues par le grand abandon que j'ai eu aux illicites ; et il est bien juste qu'après m'étre éloignée de Dieu par la possession des unes, je m'en rapproche avec sa grâa', par la privation volontaire des autres.
' Supplément au Nécrologe de Port-Royal, p. 137-150. ' Plusieurs manuscrits : octobre.
' Dans plusieurs manuscrits pas de nom. L'un d'eux : M. d'Instant, * L'imprimé : effectiremfnt.
Ou m'a ordonné durant cette séparation^ de dire en esprit de pénitence les sept pseaumes pénitentiaux, à des heures différentes, pour me conformer en cela à l'écrit de . rÉglise, qui prie plusieurs fois le jour. Il faut à chaque pseaume que je m'applique un quart d'heure à cequ'ilcoutient.
On m'a ordonné de plus de n'entrer jamais dans une église, que je ne me regarde comme une excommuniée indigne de participer aux saints mystères qui s'y célèbrent, d'y assister, sur-tout à la sainte messe, et particulièrement tant que notre Seigneur Jésus-Christ y est présent, avec une confusion profonde, aiant l'esprit abaissé jusqu'au centre de mon indignité, et le corps dans la posture la plus humiliée que je pourrai, sans en prendre de connoissables S les yeux baissez en terre et ne les levant jamais ni sur la sainte hostie, ni même sur l'autel.
On veut que je partage mon tems en prières, en lectures, et en travail des mains, autant que je pourrai. Ce travail sera pour les pauvres, sans exclure les églises pauvres et <iui en ont besoin.
On m'a ordonné de garder un grand silence même à l'égard des choses de Dieu, et d'écouter avec beaucoup de respect tout ce qu'on me dit de sa part, Tétat où je suis ne permettant pas qu'on instruise personne, mais qu'on soit bien aise de se laisser instruire.
On ne veut pas aussi que je reprenne personne, mais, que m'appliquant toujours à mes défauts propres, je me désapplique beaucoup de ceux du prochain, n'y aiant rien de si contraire à l'esprit de componction (qui est celui dans lequel les vrais pénitens doivent vivre) que d'avoir fe >eux ouverts sur les défauts d'autrui : cette seule disposi-
' L'imprimé : de considérables.
LETTRES INÉD. DE lA DUCHESSE DE LONGUEVILLE. 203
tioD peut détruire entièrement l'esprit de pénitence dans une âme.
On désire que je demande à Dieu de faire ce renouvellement ici non parla nécessité que j'ai pu supposer que j'en pouvois avoir peut-être, mais par un vrai désir, (|ue j'ai, c'est-à-dire, par un mouvement libre de mon cœur d'entrer plus que jamais dans la voie étroite qui seule peut conduire à la vie éternelle, je dis-môme les innoi'^ns, à plus forte raison les pécheurs, et surtout unefiéclieresse comme moi : que je Casse donc cette action par un désir solide de satisfaire à Dieu, autant qu'il m'est possible. On m'a dit que si l'âme étoit bien convertie à Dieu, et bien séparée d'ellemême, elle n'auroit point de ces peines sensibles de découvrir ses crimes et ses iniidélitez, qu'au contraire elle foroit avec joie ce qui pourroit satisfaire la justice de Dieu.
On m'a ordonné encore de m'appliquer beaucoup les paroles que notre Seigneur Jésus-Christ dit à la Cananéenne, me regardant comme une chienne, indigne des moindres miettes des grâces de Dieu. Je me suis trouvée assez appliquée un des jours de ma retraite à celte pensée.
On m'a dit de dire tous les jours un miserere, prosternée la face contre terre.
On veut aussi que je m'éveilla toutes les nuits à deux heures, pour prier un peu dé tems, et demander à Dieu miséricorde pour mes péchez.
On a désiré de sçavoir de moi, avant que do s'embarquer à écouter ma confession générale, et à se charger par là de ma conduite, premièrement si je me sentois disposée à quitter le monde en cas (ju'étant quelque jour en état de le pouvoir faire, on jugeât que Dieu demandoit de moi cette séparation, cette personne étant fort persuadée que le moien le plus convenable qu'aient les pécheurs de satisfaire la justice de Dieu, c'est de quitter le siècle
204 FRAGMENTS LITTÉRAIKES.
OÙ ils ont tant abusé de tout ce que Dieu avoit mis en eux , tant selon Tordre de la fortune que de la grâce. Je me suis trouvée à cet égard, non-seulement dans une disposition d'obéissance, mais même du désir de cette retraite du siècle, et avec cette persuasion de mon esprit que ceux qui ont violé la foi de Dieu et les promesses de leur baptême pendant le teuis qu'ils y ont demeuré, n'ont autre chose à faire qu'à en sortir pour pleurer dans la retraite les fautes qu'ils ont commises dans ce commerce.
On a voulu sçavoir aussi de moi si je ne mettois point de bornes volontaires dans les pratiques tant intérieures pour mon avancement dans la perfection, qu'extérieures pour la conduite de ma vie, aux choses qu'on désiroit de moi, n'y aiantrien qui soit plus contre l'esprit de pénitence que cet examen, que la plus grande partie du monde fait, si les choses qu'on leur ordonne sont de nécessité ou d'utilité seulement; paroissanten cela le contraire de cette étendue * que la charité met dans le cœur pour embrasser * tout ce qui est possible pour la gloire de Dieu et pour l'entier renouvellement de notre âme. On m'a dit qu'il faut que la volonté embrasse tout et ne rejette rien, et que le vrai pénitent soit préparé à tout ce c|u'on lui impose, non-seulement par obéissance, mais par un mouvement do charité qui lui fasse désirer de faire autant pour Dieu par l'esprit de sa grâce qu'il a fait pour l'iniquité et pour satisfaire ses passions. Il me semble qu'on m'a dit que saint Augustin trouve même que cette disposition de mesurer ce qu'on veut faire pour Dieu sur ce qu'on a fait pour la créa-
' Le manuscrit de Troyes : ardeur.
" Dans B. C, la phrase est coupée à la façon des Inadc^le^<, au grand détriment de Tunité de la pensée : « seulement. Les sentiments que la charité met dans le cœur sont bien d'une autre étendue; elle fait embrasser tout »
ture, est bien basse et bien foible, et que ce n'est que la connoissance que Dieu a do autre infirmité qui fait qu'il ne laisse pas de s'en (K)nt(^ni<*r. Il faut donc se tenir devant celui que Dieu nous a choisi (>our ^niide,dans une esprit de grande dépcnduneo, étant à lui de mettre des bornes à ce qu'il nous veut prescrire, selon que Tesprit de Dieu et sa prudence le porte ù en mettre. M.iis pour nous, nous devons croire que nous n'en ftirons jamais assez (tour satisfaire à Dieu, etquecequine seroit qu'utile ù unauli-e nous est nécessaire, nos profondes pl«iies .'tiant besoin de grands remèdes. De plus il est assuré (]ue le |H)idsde notre infirmité ne nous portera que trop dans le relachcnieni, en nous faisant ou quitter ou mal faire le bien qu'il nous sera ordonné de pratiquer. Ainsi il ne faut pas se retrancher à ne faire le bien que dans de certaines liornes; mais embrasser avec la volonUi toutes les œuvres desnreru<<;aii(»n, s'il y en pouvoit avoir pour les ptk'heurs qui, étant redevables^à la justice de Dieu, doivent re;^'arder tout C4{ qui les punit comme inliniment au-dessous de ce qu'ils doi\cnl . faire ou soulTrir, n'y aiant nulle propinlion entre la pénitence qu'ils font, (fuelque dure qu'ellf |Miiss<>- être, a\ec l'enfer qu'ils ont mérité, «'t dont ell<^ les délivre, m «'Ile l'st sincère et entière. On m'a dit eucx)re qu'une ilo:^ inaripics qui fera voir (|u'elle est loi le, c'est si l'on ne S43 plaint j.-i- 'Hais, pas même avec ses amis, des i'ontradictiun><|ni ih'ii> arrivent dans la vie, des injustices, des nn'pris, de> mau-
- Vais traiteniens, des ingratitudes; qu'il faut regaider toutes
- Ces choses, quelque injustes qu'elles puissent être enelles- UémeSy comme nous étant impuséesde Dieu; que la plainte ^ue nous en faisons nous en fait perdre le fruit, el que la
' inarque la plus assurée que nous puissions avoir, que nous A'avons pas renoncé entièrement à l'amour de noln' plaisir, c'est quand nous sentons avec douleur la privation des m. lî
206 ITtAGMENTS LITTÉRAIRES.
biens cunlraires auxinau\ donl nous nous plaignons. Il ne faut donc pas laisser aller notre nature à ces épancbemens que Tamour propre nous.inspire de faire, en nous plaigiiaot avec nos amis et en nous faisant plaindre par eux. Il faut se souvenir de David qui ne voulut pas souffrir que ses gens le vengeassent des injures qu'il recevoil de Semei, regardant cet outrage comme lui étant fait dans Tordre de la providence de Dieu pour son châtiment, et par conséquent n'en étant point aigri, mais y acquiesçant humblement et avec un esprit de paix et de douceur. GommeDt pourrons-nous nous plaindre, quelques maux que noos recevions des hommes, si nous les regardons comme les ministres do la justice de Dieu sur nous, et non pascomme agissant par leur propre mouvement ^ ? quand nous serons fortement persuadez que nous méritons une peine éternelle, quelle peine temporelle pourrons-nous croire ne pas mériter? Et ainsi le moyen de nous aigrir de tout ce cfui nous vient de la part des hommes?
Voilà à quoi on m'ordonne de tendre, aussi bien qu'au renoncement de toutes les consolations qui me peuvent venir des créatures. Je me suis trouvée un jour en priant Dieu pénétrée du désir d'arriver à cette perfection, sur ce qu'aiant lu dans le nouveau Testament, cette parole que notre Seigneur Jésus-Christ dit peu avant sa passion : J( m prie point pmir le nwïuiey il m'a semblée que c'étoit cette parole qui devoit être le fondement de ces renonciations que l'Église nous fait faire dans notre baptême. J'ai essaie de les renouveller et de m'humilicr de ce que je te ai si cruellement violées. J'ai donc eu un grand désir de H'nonc^r aux joies, aux honneurs, aux maximes et an\ stmlimens du mond<s et me suis donnée à Dieu pour (|ii'il nit' Ht exé(*ut«'r ce <|u'il uw montroit qu'il falloit faire [Mir
' I/imprimé est ici dérectueux et inintelligible.
d'être pas privée des divines prières de son fils ni des B^ces qu'elles attirent sur les élus.
Au commencement de ma retraite j'ai été un peu effiraiée d'entrer dans une voie plus étroite ; mais néanmoins j'ai senti un certain soutien intérieur qui m'a imprimé le contraire du découragement. Plus j'ai été dans cette retraite, moins je m'y suis ennuiée. J'ai eu, ce me semble, une vue assez forte que ma vie a été fort inutile; je dis depuis que j'ai voulu suivre Dieu; car auparavant elle méritoit un autre nom. Je me suis donc sentie attirée à une plus grande séparation, non-seuloment par une persuasion où je me suis trouvée que c'est le chemin par lequel jo dois marcher à l'avenir, mais encore par uno pente à suivre cette lumière avec une facilité fort grande, il y avoit long-téms que je cherchois, c^^me semble, la voie qui mène à la vie, mais je croiois toujours de n'y être pas; et j'igno- Tois quel étoit précisément l'obstacle qui m'empèchoit d'y arriver. Je sentoisbien qu'il y en avoit entre Dieu et moi, mais je ne le connoissois pas, et je me sentois, comme n'étant pas en ma place; et une certaine inquiétude d'y être, sans pourtant sçavoir où elle étoit, ni par où il la falloit chercher, me tenoit dans une agitation d'esprit très-péniblo. Il me semble, au contraire, depuis que je me suis mise sous la conduite de M. Singlin S que je suis proprement en c^tte place que je cherchois, c'est-à-dire à la vraie en- Vrée delà vie chrétienne, à l'entour de laquelle j'ai erré^ jusques ici. Il meparoît donc que je n'ai plus qu'à marcher sous l'obéissance où je me suis engagée, et que, pourvu que je sois fidèle beaucoup à aller à Dieu et à beaucoup fiiir les créatures, Dieu donnera bénédiction à cette nou-
* A. d^Estaut Les autres manuscrits n*ont pas de nom.
• L'imprimé : j'ai été.
208 FRAGMENTS LITTÉRAIKES.
velle conduite. J'ai eu pourtant quelque peine eraignant d'avoir pet*du tout le tems que j'ai passé dans quelque apparence de piélé. J'ai eu peur que mes confessions n'aient pas été faites dans les dispositions qui les peuvent rendre valables, et que ma vie ail été une espèce d'hypocrisie qui m'ait rendue aux yeux de Dieu un vrai sépulchre blanchi.
Toutes les fois que j'ai entendu la sainte messe dans un lieu libre et où je ne |>ouvois pas être vue, j'ai eu ce mouvement de me prosterner la face contre terre, depuis la consécration jusfju'après la communion , soit du prêtre, soit des religieuses. J'ai essayé durant ce tems de m'humilier profondément devant Dieu , non*seulement de mes déréglemens passés et de la foible réparation de tous mes désordres, mais encore de ce qu'il me souffre dans son Église dans un temps où sa discipline voudroit que j'en fusse bannie. J'ai demandé dans cet état les miettes qui tombent de cette divine table, où j'ai vu repaître ses enfans de son corps; et ces miettes sont les divines grâces, qui me peuvent faire rentrer dans la participation de ses divins sacremens. Jemesuis regardée comme une chienne, à qui le pain des anges est jusloment refusé, et je m'en trouve d'autant plus indigne que je ne sens point celte faim, qui est une des principales dispositions pour le recevoir dignement.
Je me suis sentie assez touchée de l'espérance du changement de mes mœurs et de mes mauvaises inclinations, qui sont cause des fautes dans lesquelles je tombe le plus ordinairement. J'ai espéré que Dieu me feroit la miséricorde de mo donner de quoi les réprimer. Enfin je suis assez en paix dans le fond de mon âme , et la retraite ne m'ennuio point du tout, et par là il me semble quelle ne peut passer pour la réparation de mes conversations soit criminelles soit inutiles.
LETTRES INÉD. DE LÀ DUCHESSE DE LOlfGUEVILLE. 309
Je ^ me suis trouvée devant Dieu en le priant, sur le sujet d'une mort qui ne me paroit pas trop bonne, avec UD certain sentiment de re(;onnoissance qui me portoit beaucoup à l'aimer de ce qu'il ne m'avoit pas otée du monde dans mon état criminel, comme il en retire beaucoup d'autres; et ce sentiment, ce me semble, m'a inspiré un grand désir de faire tout ce qu'il demandoit de moi sans aucune réserve. Et en approfondissant si en effet il n'y avoit point d'exception, il me semble que je n'en ai point trouvé. Je me suis senti quelque paix dans l'âme; et même quelque joie de m'oser croire un objet sur lequel la miséricorde de Dieu s'étoit appliquée, et de me sentir un raion d'espérance qu'elle ne m'abandonneroit pas ù l'avenir; et contre mon ordinaire il m'a semblé que cette sorte de crainte de Dieu, dans laquelle je suis toujours depuis que par sa grâce j'ai songea mon retour vers lui, qui me porte plus tôt i le regarder comme mon juge rigoureux que comme mon père, s'est un peu amoindrie et a laissé la place à quelque autre mouvement qui me sembfoit fort nouveau, et qui me dilatoit un peu le cœur, le tirant de ce serrement où il est quasi toujours, quand je pense à Dieu, ce qui, ce me s<5mble aussi, me donnoit une certaine facilité d'aller ù lui et de demeurer en sa présence, contraire à la mani(>re où je me trouve ordiiiairementt c'est-à-dire m'y tenant à force de bras, s'il faut dire ainsi, ce qui fatigue l'âme et la rend plus susceptible après de se dissiper dans les choses inutiles pour se délasser. Celte facilité ne consistoit pas à me donner plus de pensées, ni à entretenir mon esprit de plus grandes lumières, mais à me pacifier le fond de Tâme, et à me tenir en la pré-
' On n'en flniroil pas s'il falloir signaler (ous les endroits défocf lieux de rimpiimO
ni. t2.
senoe de Dieu comme en un lieu qui me devenoit naturel, et avec Taisance qu'on a avec son ami, qui est justement le contraire de ce que j*ai aoc4)utumé de sentir quand je m'applique à penser à Dieu ou à le prier. Cette manière d'ocbupation a durc^ quelque quart-d' heure, ce me semblé, ou un peu plus.
En recevant une lettre de ^f . Singlin ^ 'qui m'a paru fort fçrosse et qui par là me faisoit espérer bien des choseï de cette part qui est présentement ce qui m'occupe, je l'ai ouverte avec précipitation, comme ma nature me porte toiijours aux choses dont je suis occupée , comnfie au eontraire (je dis ceci en passant pour me faire connoitre) elle me donne une si grande négligence et froideur pour oe qui n'est pas mon occupation présente, qui est toujourv forte et unique en moi ; et c'est ce qui me fait paroître violente et emportée aux uns, parce qu'ils m'ont vûè dam mes passions ou même dans mes plus petites inclinationii (H pentes, et ù d'autres lente et {)aresseuse et morte méroe, s'il faut ainsi dire, parce qu'ils ne m'ont pas vue touchée des choses dont je l'ai été, soit bonnes ou mauvaises; c'est ce qui a l'ait qu'on m'a définie comme si j'eusse étr diMix personnes d'humeur opposée, et c'est ce qui a hit croire et dire quelcjucfois que j'étois fourbe ou que j'étois changée d'humeur, ce (pii n'étoit ni l'un ni l'aulro, mais ce qui venoit d(is différentes situations où je me trouvois; car j'étois morte comme la mort ^ à tout co qui n'étoit pas dans ma tête, et toute vivante aux moindres parcolles ^ des choses qui me touchoient; j'ai toujours ledi-
' A. D*Estau1. Comme alors M. Singlin se cachoit pour évitw d'Aire mis à la Bastille, peut-être n voit-il pris le nom de d'EstauU comme Arnauld avoit pris celui de Laine.
' Les manuscrits : comme les morts.
* Manuscrit de Troyês : aux moindres paroles qui me toucboieni
minutif de cette humeur, et je ne m'y laisse que trop dominer; j*8i donc ouvert avec rapidité cette lettre ^ et il m'a paru que cela venoit d'un certain désir de joie qui est encore dans le fond de mon cœur, qui fait que je cherche le bien, jQôme par un mouvement trés-humain et très-corrompu, car c'est toujours pour soutenir cet esprit et ce cœur que la grâce ne remplit pas' assez pour leur faire haïr non seulement le plaisir illicite, non seulement celui qui seroit permis aux innocens, mais encore celui qui est purement humain, quoiqu'il soit excité par des choses spirituelles. A ce propos-là, il faut que je fasse encore une digression.
J'ai omis de dire, sans le vouloir pourtant, à M. Singlin ^, que l'amour du plaisir a partagé mon âme av()c l'orgueil, durant les jours de ma vie criminelle. Quand je dis le plaisir, j'entends celui qui a touché mon esprit, les autres naturellement ne m'attirant ^ pas; et ces deux misérables mouvemens ont été si bien d'accord ensemble qu'ils ont été durant ces misérables jours le principe de tous mes mouvemens et de toute ma conduite; ayant mis ce plaisir que je cherchois à ce qui flattoit mon orgueil, et proprement à me proposer ce que le démon proposa à nos premiers parens : Vous serez comme des dieux; et cette parole qui fut une flèche qui leur perça le cœur, a tellement blessé le mien que le sang coule encore de cette profonde plaie, et coulera long-teins, si Jésus-Christ par sa grâce n'arrête ce flux de sang, comme il fit celui de cette
* Voilà une phrase d'une longueur extrême, avec des accessoires et des digressions ipultipliées, assez claire pourtant, à la manière de beaucoup de phrases d'auteurs anciens, et particulièrement d'Hérodote.
* Les manuscrits : é^ Estant.
' B, C. Ne me touchant pas.
femme, dont il est parlé dans rÉvangile, qui n'étoit pas si dangereux que le mien, puisqu'il ne pouvoit tuer que son corps et que celui-ci peut tuer mon âme.
Mais, pour revenir à cette lettre que je reçi|s de M. Singlin S après l'avoir ouverte avec la précipitation dont j'ai parlé, je lus avec la même vivacité toute la première page; mais ensuite la crainte que cette disposition ne fût un obstaele au bien que je pouvois recevoir par cette voye fit que je me mis à genoux pour demander à Dieu de me foire lire avec son esprit et non pas avec le mien ce que son esprit avoit inspiré pour ma conduite à celui qu'il m'a donné pour père. Je me mis donc à genoux, et lus cette lettre en cet état et avec une disposition d'invocation, demandant à Dieu qu'il gravât dans mon cœur les saintes instniclions qu'il me faisoit donner. Elles me touchèrent extrêmement, selon ma foible manière de sentir le bien, et je me suis donnée beaucoup à Dieu pour entrer vraiment dans la voie qui m'est marquée par-là. J'ai aussi senti, ce m semble, un grand désir de m'humilier par la confession que je suis sur le point d'achever; (ît j'ai eu, c^ me semble, un assez grand mouvement d'humiliation en considérant qu'i] faut retoucher à mes plaies et remuer encore ce fumier-là. Tout cela m'eût assez occupée si les affaires, que M. Singlin ne veut pas que j'appelle misérables ^, ne m'eussent contrainte de vaquer à elles, ce qui m'a beaucoup dissipée. A quoi a succédé une autre distraction, car je me suis trouvf'^e tout à fait mal, et pendant quelque tems j'ai eu fort peu la liberté de mon esprit, ce qui m'a fait craindre que je ikî ferois guères bien ce que j'avois résolu de faire.
Les manuscrits : d'Estant.
B. C. -. si les affaires de M. ne ni.
LETTRES mÉD. DE LA DUCHESSE DE LONGUEYILLE. 213
J'ai achevé ma confession, et je me trouve depuisdians quelques peines qui me paroissent venir moins d'orgueil que de honte. Je me puis néanmoins tromper en cela, car il m'est plus clair que jamaisqueje me puis fort tromper, depuis que j'ai fait la découverte de cet orgueil que j'ai quasi ignoré tant d'années. Les choses qu'il produisoit ne m'étoient pas inconnues; mais je m'arrétois seulement à ses effets que je considérûis bien comme de -grandes imperfections; mais par ce qu'on m'a découvert je connois bien que je n'allois pas à cette source. Ce n'est pas ({ue je ne connusse bien que l'orgueil avoitété le principe de tous mes égarements; mais je ne le croiois pas si vivant qu'il l'est en moi, ne lui attribuant pas tous les péchez que je conmiettois, et cependant je vois bien qu'ils tiroient tous leur origine de ce principe-là. Cette découverte m'a menée jusque sur le bord de la tentation du découragement; et regardant tout ce qui a paru dans ma pénitence comme un état qui mérite une nouvelle pénitence puisqu'assurement il a déplu à Dieu, j'ai été dans quelque espèce de serrement de cœur, me considérant ct)mme saint Pierre, qui avoit travaillé UMe la nuit sans avoir rien pris; et considérant mes plaies, je les ai trouvées si incurables, les^iolens remèdes qui dévoient guérir mon orgueil ne l'aïant qu'à peine affoibli , que sans cette parole de Notre-Seigneur à ses apôtres, ce qui est ini^ possible à l'homme est possible à Dieu, il est assuré que je serois tombée dans un excès d'abattement et de tristesse. J'ai appréhendé même que le seul endroit de mon âme qui paroissoit sain, qui est cette docilité qui fait que j'avoue sans difficulté mes péchez et que je me soumets à tout ce qu'on m'ordonne pour les guérir, ne soit aussi malade que ce qui le paroissoit le plus, et que cette docilité ne vint comme tout le reste de mon orgueil qui se transforme, s'il faut ainsi dire, en ange de lumière. Je crois
214 FRAGMENTS LITTÉRAIKES.
donc d'être docile en apparence, parce qu'en obéissant on plaît et on regagne Festime qu'on a perdue par la découverte de tous ses crimes ; on attire par cette qualité ce qu'on a perdu par les autres ; enfin, on se conforme à c& qu'on estime pour en être après estimée. Comme il n'y a nulle partie saine en moi, j'ai appréhendé que ma docilité même ne la fût pas ; et ainsi j'ai cru être obligée de découvrir ce quelle peut avoir de défectueux. Le chapitre et l'hymne des vêpres m'ont tiroe de la pauvreté et de la sécheresse où cette tristesse m'avoit jettée. Je me suis contentée de prier dans le silence ot ^n m'exposant à Dieu avec ces paroles : Sarm nie et sanabor.
Ce qui a achevé de me irrer de cette situation pénible, a été une lettre do M. SingHn que j'ai reçue dans le moment que je ne m'y attendois pas. Sa seule vue mu causé une joye bien sensible qui^ la lecture a encore beaucoup augmentée, puisqu'il m'assure qu'il nedése^ père pas d(i ma guérison, et (jue, quelque grandes que soient mes plaies, il ne les croit pas incurables. J'ai renouvelé après cette lecture la bonne volonté que. Dieu m'a donnée de le servir le plus parfaitement qu'il me seroit possible et d'expier le passé, quoi qu'il m'en puisî« coûter. Je le supplie d'y donner sa sainte bénédiction, eonnoissant plus que jamais que ce n'esljHn'nt de celui qui rmirl ni de celui qui veut, comme dit saint Paul, de qui dépend le saluty main seulement de Dieu qui fait miséricorde à qui il hii plaît. Je suis assez retombée après cela dans cette pente de recourir à Dieu, en lui présentant, cx>mme j'ai dit, le fond de mon cœur, où je pense avoir le dessein de le servir.
Durant ta messe et surtout depuis la consécration jus- ({u'après la communion, j'ai été prosternée devant Dieu, m'hiimilinnt et me tenant d'esprit en e^lte posture ausn
bieo que de corps, uie paroissant que s'il y en u une [X)ur les pécheurs en la présence de Jésus-Christ (je dis s'il y en a, car ils devroient être pour jamais bannis de cette sainte présence) c'est celle-là, je veux dire la face contre terre à demander miséricorde. Dans quelques moments j'ai senti, ce me semble, la privation où je suis des sacremens, par quelque tristesse imprimée au fond de mon âme; majs cela a été assez passager; et, sans bien sravoir comment, j'ai été ôtée de dessus ce précipice du découragement, et à l'heure présente il me semble que je me donne à Dieu dans l'espérance qu'il ôtera Tiniifuité de la terre de mon cœur, et qu'il régnera sur moi, comme il le promet dans un verset de l'oflice. Il y en a de çerXains dans les psaumes qui m'ont rappellée à Dieu, surtout les leçons de saint Léon, et l'endroit où il dit qu'il faut déposer le tieil himmie et ses cButres pour ne plus rien faire d'indigne de la dignité où nous sommes appelles conune chrétiens; et cet autre endroit aussi : Gaude^U peccator ; tout cela m'a fait rolîourir à Dieu pour invo(juer son secours pour travailler fidèlement le reste de ma vie à réparer le passé; je ne dis pas seulement le passé qui a paru le plus criminel, mais celui duquel j'ai lu dans cfuelque Père qu'il se faut bien garder de faire des choses dans la pénitence dignes d'une nouvelle pénitence. J'ai passé toute cette journée do Noël avec assez peu d'application sensible pour Dieu, mon corps, qui s'abat aisément par la veille, aïant beaucoup de pouvoir sur mon esprit, qui d'ailleurs est si peu plein de Dieu qu'il est aisé qu'il se dissipe ou du moins qu'il demeure dans sa pauvreté.
J'oubliois de dire qu'hier il me vint deux choses dans l'esprit, dont le mouvement du cœur suivit la pensée: l'une et l'autre furent fort courtes, et cela me lit l'efl'el d'un rideau qu'on tireroit devant mes yeux, et qui fut
216 FRAGMENTS UTTÉRAIEES.
refermé à Theure même que la chose qui me fut montrée eut fait son effet dans mon cœur et dans mou esprit. La première de ces choses fut que la mort étoit souhaitable, puisqu'elle nous tiroit de la nécessité de pécher et de déplaire à Dieu. La seconde qu'on seroit dans la vraie félicité, si on n'en cherchoit nulle, ni grande ni petite, dans les créatures, mais seulement en Dieu. Mon eœur goûta ces deux choses en même tems que mon esprit les vit, comme si j'avois vu quelque chose de sensible par le ministère des yeux ; et ainsi que je viens de dire, comme si on m'avoit tiré un rideau qu'on auroit refermé au même moment; et je demeurai persuadée de ces deux choses pour vues et senties, mais ne les voïant et ne les sentant plus. Mon esprit les considéra, mais encore une fois celi dura peu et il ne m'en est resté que le seul souvenir.
Je me suis trouvée dans quelque occasion de mortifier mou corps dans une chose qui lui fait une grande peine, il m'est venu dans l'esprit qu*il faut que les membres qui ont sercià l'iniquité servent à lajusticéy et cela me donne la force qui m'est nécessaire pour mo faire cette violence, qui n'est rien en elle-même mais qui est quelque chose pour moi, qui est de demeurer quelque temps debout durant roflice après avoir veillé. Je me suis laissée aller à une inimortitification qui a été de demander pourquoi on ao m'avoit [jas servie en quelque rencontre comme j'aurois \oulu, aprv% avoir résolu de n'en point parler; néanmoins cela s'est fait. Dieu merci, sans chagrin et sans plainte et tout à fait par inadvertance.
Tout le jour de Saint-Étienne j'ai senti assez de tristesse, mais je n'en ai pas le sujet présent à l'esprit, et c'étoit apparemment le reste de Timpression qui s'étoit faite en m\ le jour précédent; je vois clairement par ma malheureuse expérience que cette tristesse m'est pernicieuse. £n effet,
j'ait fait ce jour-là quelques sécheresses à de certaines [mrsonnes qui m'ont parle; je pense [)ourtant qu'elles ii'unt pas trop paru à ces personnes, et il est assuré que si j'eusse été plus abandonnnée à mon humeur, elles eussent été plus avant, mais aussi si je me fusse domptée elles eussent été moindres. J'ai toujours été fort pauvre et fort en sécheresse devant mon Dieu. Aujourd'hui j'ai fait quelques remèdes, et par-là et par ailleurs j'ai eu assez de dissi[)ntion qui, quoique nécessaire, ne laisse pas de nuire, parce c|ue cela me détourne de Dieu.
La lettre de M. Singlin ^ que j'ai relue, m'a paru trèsconâolante, et surtout je me suis sentie poussée à renoncer devant Dieu à ces qualités dont elle parle, qui sont de fort grands obstacles à la pratique do l'Évangile. Celle prière de saint Bernard, qui demande à Dieu de le connoitre afin de l'aimer et de se coiuioitre soi-même afin de se haïr, m'a touchée aussi et m'est venue dans l'esprit en certain endroit de cette lettre, où elle me console en nie disant que tout n'est pas mal en moi. Une certaine adhérence à un jugement que j'avois déjà fait tic moi-nicnie, que j'expose en sincérité et dans lequel je ne persisterai pas si on me le défend, c'est ({u'il pourroit bien entrer dans de certaines condamnations que je.fais de moi-même Un désir de voir mes condanmations condamnées, et de iiécouvrir {mv là quelque peu de bonne opinion de moi que les autres ont, parce qu'on est obligé selon Dieu de me rassurer. Cela me cause un certain [daisir, où il me paroît que je sentois l'orgueil séparé de la raison de se réjouir selon Dieu, quand on vous montre (jue vous ne lui êtes pais si désagréable que vous craigniez de l'être. Je me suis confirmée à adhérer par là à ce qui n'éloit (ju'un simple
' Les manuscrits : M. sans aucun nom.
in. 13
soupçon ; je veux dire que je me défigure ^ en partie pour m'attirer le plaisir de connoître qu'on croit plus de bien de moi que je ne le pensois; et c'est môme un artifice de mon amour-propre de me pousser à me peindre défectueusement pour savoir au juste ce qu'on croit de moi et satisfaire par la même voie mon orgueil et ma curiosité. Mais comme oo dit que je manque en me jugeant, je ne veux donc point me juger là-dessus, mais seulement exposer mes penséesafin qu'on les méprise, si elles le méritent, ou qu'on fasse attention à ne me point rassurer, si on juge que je ne me suis pas trompée dans le jugement que j'ai fait de moi-même. Sur cela, me voilà donc persuadée que je ne dois pas être mon juge; mais comme on ne m'a pas défendu d'être mon témoin, je pense qu'il est bon que je découvre ce que je crois connoître et sentir eii moi, en laissant le jugement i celui que Dieu m'a inspiré de prendre pour mon juge.
Il m'est venu aujourd'hui la pensée qu'on grossisaii mes péchés. Je n'entends pas ceux de ma première vie, mais ceux qu'on a découverts depuis peu; et pour me justifier envers moi-même à mes propres yeux, je faisoisce qui est marqué dans un verset du pseaume CXL par ces paroles : Ad exmsandm excumtiones in pecccUis. Mais par la miséricorde de Dieu, cette tentation n'a pas duré, et je me soumets ontiùrenient au jugement de celui qui a découvert de nouvelles playes dans mon âme, car je suis présentement très-convaincue que c'est cet orgueil secret qui est au fond de mon cœur qui étoil l'obstacle que jd sentois entre Dieu et moi et que pourtant je ne connoissoB pas. On m'a fait toucher cela au doigt, ce me semble; ei sorte que je n'ai nul besoin de soumission pour en de> 1 ^
' L'imprimé : je me le figure. Ce qui n'a aucun sens. Il y a bia des phrases de la même sorte.
ineurer persuadée, parce que je la suis par ma i)ro[)re luiuièro.
Il m'est venu encore une pens(k3 sur moi-niâuie, «pii est que je suis forl aise par amour-propre <|u*on m'ait ordonné d'écrire tout ceci, parce que, sur toute chosr, j'aime à mVx»ui)er de moi-même et que les autres s'en wrcupent et que Tamour-propre fait qu'on aime mieux poirier de soi en mal que de n'en rien dire du tout. J'expose encore cette pensée et la soumets comme les autres.
Le jour des Innocens : L'oraison de ce jour m'a touché l'esprit ; car il me semble que mon cœur est demeuré assez insensible à la manière dont ces SS. Innocens ont confessé Dieu, c'est-à-dire en mourant, et non pas en parlant. J'ai désiré que Dieu me Ot une grâce assez efTeetive pour le confesser à ma manière, c'est-à-dire en mourant à mon orgueil ; et j'ai demandé à Jésus-Christ mourant, devant l'image duquel je priois, qu'il m'imprimât quelque participation de sa mort iK)ur me faire mourir à moi-même. Tout cela a passé vite par mon esprit. Après je suis demeurée en silencr devant Dieu, lui ex|M)sant vAi désir Siius plus faire aucun acte ni raisonnement, mais lui demandant que si c(;la éioit au fond de mon Ame il me fortifiât en m'attachant efT(^ctivement à son scnicc; je. me suis tournée vers lui ({uelquefois dans la journée avec ce verset: Dtnnvfie, ante te omne demiteriuin nwiinutt ijcmilus meus a te wm est ajsbcomlitus y lui montrant par là le premier désir que je viens de vous expliquer. Je lui ai dit aussi quelquefois : Saita animam itieamquia imcaxi tibi. Mais j'ai pourtant été dissipée parmi tout cela, par las affaires auxquelles je suis obligée de va(pier. L'épîlre de ce jour m'a aussi assez touchée, et surtout C'esendroitsoù elle dit ç[\xQpermnm nepouwit c)iant4ir cv canliqmque ceiix qui amentétértichet^sdelatetre. Et encore qu'on voie à l'heure
même que cela ne se peut appliquer qu'aux vierges», il m'a I semblé que tous les pécheurs à qui Dieu fera miséricordis seront proprement ra^chetez de la terre^ el j'ai eu du désir d*élre de ce nombre.
J*ai été voir la Reine, et ma dissipation en ce lieu m'a fait dire quelques paroles inutiles, d'autant plus que c'étoit dans un lieu où Ton prioit Dieu et qui n'étoit pas loin de l'église ; mais elles n'ont pas été en grand nombre, Dieu merci. Il me semble aussi que j'en ai dit en deux occasions aujourd'hui, inspirée par mon amour-propre, une fois en prenant des sentiments ou pour mieux dia* en montrant les miens avec ([uelque complaisance de ce qu'ils pouvoient édifier, parce qu'ils ctoient conformes à ceux de la personne à qui je parlois, et en l'autre rencontre m'humiliant en paroles, parce que cela pouvoit faire un bon effet, ou aïant complaisance d'un bon effet que cela feroit, car je no voudrois pas répondre de l'avoir fait délerminéuient à cette lin-là ; au moins h complais^ma' y est entrée, et je n'ai pas tourné mon cœur assez vile à Dieu pour la désavouer. Je ne l'ai même, je pense, |M)iiil tourné du tout, aïant laissé passer c^la sans m'y arrêter beaucoup, ni en bien ni en mal, c'est-à-dire n'j aïaiil ou, ce nie semble, ni adhérence volontiiire, ni allenlion à combattre cotte pensée ou à m'en humilier.
Cotte journée a (Mé assez iuttîrroinpuo, c'est-à-dire (tIIc quia suivi celle des Tnnocens, parce que j'ai fait des remèdes qui m'ont iK'cupôe et distrailo. Sur le soir j'ai lu la \ie de ma sainte, qui, encore qu'elle eût conservé l'innoceiUY de son baptâme, a fait une vie la plus pénitente du monde, quoiqu'elle en ait pass«'î une partie dans l'alKindaniv, re (|ui nol'a pnini faitlomher daiïslosexiys (|ni suivent <e> /»!als-là. Cetle vie m'a touché»', oi j'ai pensé de\ant Dieu que si les Innocens ont pratiqué de telles vertus, qu'est-ce que
les coupables doivent faire'? J'ai vu, ce me semble, devant Dieu, qu'il n'y a point d'autre chemin pour aller a lui, que do quitter sa grandeur, ses richesses, sa condition, et enfin tout ce que l'on possàle ; et on même tems que j'ai vu cela, j'ai eu un grand d<^sir de h pouvoir faire, ot je me suisprosterniV pour on dem«indor à Dieu le pouvoir et la volonté, en lui montrant pourtant celle qu'il m'a semblé qu'il m'en a donne»o parce versiU : Domimy athte te omne dmderium meum. Et faisant ensuiti^ réflexion sur mon état, c'est-à-dire sur ma séparation des sticremens, je l'ai trouvée si convenable et si utile que j'ni désiré que cela pût durer jusquesà Pâques, pour m'afferniir parla, avec la grAce de notre Seigneur, dans (|uelqu(' vertu (|ui me rendît moins indigne de m'approcher de lui, et j'ai vu, c^ me semble, que cette S(;paration me fortifioit en m'humiliant. Je ne dis pas qu'elle m'ait humiliée, car je n'en scais rien, et je n'en vois point de marques, mais j(*. veux dire que cela le doit faire, et qu'ainsi cda me doit être utile pourvu que par ma corruption je ne tourne pas le remède en poison. Je n'ai pas fait une mine assez affable a mes gens, par quelqu(^ mouvement de sécheresse que j^avois dans le cœur ])our eux. J'oubliois de dire à propos de ceiUi obligation que je me suis sentie pour quitter le siècle, que j'ai vu encore clairement que c'est parce qu'il m'a paru que c'étoit une horrible présomption que» de s'y croire propre à aider le prochain. Quand on s'y «^sl perdu soi-même, on n'est pas digne d'y siTvir autrui, et le seul bon exemple que doivent donner les péclunirs, c'est en souffrant et non en agissant.
Comme j'ai oublié de dire à M. Singlin '^ un mouv<v
• loi finit le manuscrit de Troyes, et le manuscrit A de la Biblioihèquede M.Paris.
* B. C. I^e nom manque.
222 FRAG»nENTS LITTÉRAIKES.
ment que j*ai il y a longtems, de tems en tems, et que la pensée m'en revient présentement, je m'en vais le (lire, quoique cela n'ait nul rapport à ma retraite, ni au renouvellement que j'ai fait : c'est que je sens de tems en tems un grand désir de faire vœu de chasteté, et de consacrer mon corps à Dieu par cette voie, quoique je m'en trouve très-indigne; mais enfin puisque saint Paul dit que les membres qui ont servi à l'iniquité doivent senir à la justice, j'ai cru que ce n'étoitpas une chose hors Je raison ; la manière dont Dieu m'a fait la miséricorde de permettre que je vive dans une condition qui paroîl opposée à co désir-là, me faisant croire que la chose n'étoit pas impossible, pourvu qu'on ne me juge pas indigne de faire cette sorte d'offrande si disproportionnée à la pureté (le Dieu, à qui on ne doit offrir que des victimes ionocontes, mais (fui ne dédaigne pas pourtant le sacrifice d'uD cœur contrit et humilié. J'ai donc cru que Dieu voudruil bien peut-i^tro recevoir celui d'un corps * dévoué à la pénitence.
Depuis ma réconciliation j'ai été dans une grande paix, et qui a passé quolciuos niomens justjues à la joie. Car b doiix fautes qui mo firent craindre de ne devoir pas approcher (le la sainte communion , me firent plus tôt apréhender de tomber dans rin(|uiétude qu'ils ne m'en caus»'*reiit en ottai. Cependant, depuis que je fus assurée parb lettre de M. Sin^lin ^ que je n'avois qu'à m'en humilier devant notre S(^igneur, et (qu'elles ne me retarderoienl pa> la grûc(^ (li^ sa sainte communion, mon esprit futenlièivment libn^, et a demeunî en cet état jusquesà cette heurt où nous sommes, c'est-à-dire au soir de l'Epiphanie. J 'a'
• C. Catur.
' B. C. Le Dom manque.
LETTRES mÉD. DE LÀ DUCHESSE DE LONGUEVILLE. 22S
eu toujours en priant Dieu une grande paix au fond de mon âme, et une grande ardour d'ôtre toujours à lui.
J'ai senti une grande émotion en faisant mon vœu de chasteté, aussi-tôt après avoir reçu notre Seigneur, môme une émotion de joie; je l'ai prié devant que de le recevoir qu'il se donnâtà moi, afin que je medonnasseàlui, et que ce fût lui qui m'offrît à lui-môme. J'ai senti un fort grand désir d'être dans un état qui im\ permît d'entrer dans une vie qui lui fût destinée uniquement et sans partage, et j'ai senti une assez forte apréliension de retourner à mon logis pour y recevoir le monde, craignant ma foibloss*^ et sentant même de l'apréhension et de l'éloigncment pour les compagnies qui ont accoutumé de m'étre agréaMes. J'ai senti une grande confiance en Dieu, et un grand recours à lui, [)our neplus retomber dans ma propre domination. Voilà ce qui s'est passé devant et après quej'aifailla sainte communion et mon vœu de chasteté.
J'oubliois à dire qu'après la première de ces choses, ce verset d'un pseaume m'est venu dans l'esprit : Quid retrU/uam Domiiio pro omnibm qiuB rctrihuit mihi? oA qu'au mémo instant j'ai fait mon vœu prosternée la face contre terre. J'ai eu assez d'attachement * pendant matines à cet autre verset d'un pseaume : Introihomdomum tuamy in holocmistis reifdam titnrotameaqHO* destrixprunt lahia mea. J'ai encore été fort touchée d'un autni verset qui m'a été jusqu'à res|)rit, parce qu(î j'élois pénétrée du sentiment qu'il exprime, c^l cela durant le jour, et sans être à l'office ni même en prière. C'est le verset où il est dit : qu'un jour vaut mieux dam la nmimyi du Seigneur que mille dans les tnberruwles des pécheurs;
' B. Assez de iouchements. Leçon singulière, mais un peu oonflrroée par ce qui suit: J'ai encore été fort touchée,,.
224 FRAGMENTS LiTTKRAlKËS.
et dans ce tems-Ià j'étois touchée, ce me semble» d*uD« joie qui élevoit mon cœur et mon esprit à Dieu.
Aujourd'huy lendemain des Rois, j'ai fait quelquesremèdes qui, par Timpossibilité où ils me mettent de m'appiiqucr, m'ont un peu dissipée au commencement de h journée. Cela joint à quelques conversations de mes gens, que je n'ai ni cherchées ni procurées, a un peu desséché mon esprit. Dans ces conversations je n'ai fait qu'une fauUs ce me semble, que je vous dirai à la première vue, puisque je me confesserai. Ce jour-là j'ai été préservée d'en faire en de certains endroits de ces conversations, où j'en aurois fait assurément sans la grâce de Dieu, et j'ai senti sensiblement son secours, m'aiant fait éviter avec facilité ces petites choses où je tombois à tous momens avant ma retraite. Sur la lin de la journée, je me suis un peu rappeliée, et en faisant mes exercices ordinairas j'ai retrouvé ma paix et ma joie devant Dieu. Je me suis senti une grande confiance en la miséricorde de Dieu, et j'ai été fort portée à le remercier avec un assez grand sentiment de reconnoissance de toutes celles qu'il m'a faites et en particulier de celle de m'avoir fait trouver la conduite dans laquelle je suis présentement. J'ai eu quelque mouvement de crainte que ma foiblesse ne me fil retomber dans mes fautes ordinaires, dans le commerce où je vais rentn;r, mais ce verset m'est venu en l'esprit et a rempli mon cœur du sentiment qu'il exprime : Mes yeux MHt affarhe:: vers le Snipieur, parce (jiu>c*est lui qui détourna iiu*s pieds des pièfes qui leur sont tendus. Et en effet ne trouvant rien en moi, j'ai espéré en Dieu, j'ai eu après cela des sentimens {dus confians, me semblant que taut • iroit bi(*n, et ne trouvant pas ma tâche si |M'nible; mais cet autre verset m'est venu où David dit qu'il a dit daiu son abondanee quil lie serait jamais ébranlé , et qu'aprh
jue Dieu a détourné m face ^ il est retombe dans le trouble. Maisenfin toutes ces différentes pensées de mon esprit n'ont )oîntôtémoncœur de son assiette qui estd'espérer en Dieu, H d'avoir un assez sensible ressentiment de ses miséricordes, îequi m'a occupée principalement durant le Magnifkai [ue Ton m'a ordonné de dire, et durant un autrepseaume, pie j'ai été portée à dire ensuite, c'est Denedie^ aniiiui mea, %mvno et omnia quœ iMra^ etc. Enfin j'ai senti une con- 4)Iation sensible de mon changement de disposition à Té- ^rd^e Dieu, me trouvant aussi différente de moi-m(}m<' à-dessus, que deux personnes opposées le sont Tune à 'autre. »
Nous transcrivons encore ici une autre pièce du mémo ^re que nous croyons inédite K Elle est intitulée : Intérieur de M"* de Longuerille, Elle a été écrite deux ans iprès celle que nous venons de reproduire. On y reconnaîtra aisément le même zélé de mortification poussé jusqu'à la recherche, avec un fonds indomptable d'indépendance subtilement uniô à la plus sincère humilité.
INTÉRIEUR DE If"^' DE LONGUEVILLE.
a Comme rien ne rend si indigne des grâces de Dieu lue la méconnoissance de ces mêmes gràc«s, et que rien )e nous conduit tant à la méconnoissance que l'oubli, j'ai îTu qu'il étoit bon que j'écrivisse celles que j'ai reçues de a divine bonté à pareil jour que celui d'aujourd'huy, qui st celui de la faste de sainte Madeleine; que contribuant ■ar là ce qui est en ma puissance pour les graver dans fia mémoire, j'accompagne ce souhait de la prière que je
* Nous l'avons trouvée dans un manuscrit de la bibliothèque de i. Paris.
fais à Dieu d'en graver par sa sainte grâce le ressenlimenl dans mon cœur, ce que je luy demande par l'intercessiun de la glorieuse sainte de ce jour, et par l'assistance de laquelle je les ay reçues.
Premièrement, j'ai reçu l'absolution de tous mes péchez au premier renouvellement que j'ay fait, depuis que j'ay songé sérieusement à demander à Dieu ma conversion.
Secondement, j'ay reçu force pour faire une action à.laquelle fut attachée la grâce qui me fit vaincre, dans le moment de cette action, une tentation violente dont j'étois attaquée.
Troisièmement, j'ay eu une lumière assez claire que jusques icy j'avois cherché Dieu d'une manière très-humaine, m'attachant aux personnes qui me conduisaient à luy d'une façon très-pleine d'amour-propre, cherchant ma consolation par leur moyen, regardant trop leur talent, leur sainteté, leur infaillibilité, et fondant là-dessus tuut/t l'espérance de mon salut ; en sorte que je ne regardois p assez Dieu en eux. Il a permis que j'aye été détrompée de cette mauvaise manière que j'avois prise, eh me faisant voir par expérience que qui s'appuye trop sur le bras de la chair est toujours prest à tomber ; qu'ainsy il faut bien aller aux hommes parce que nous sommes indignes de reivvoir nos instructions immédiatement de Dieu, cela n'appartenoit qu'aux saints et surtout aux saints Innocents mais qu'en allant à eux il faut y aller seulement avec U fo) et se deffaire autant que l'on pourra de toutes les raisons humaines qui nous y conduisent; je dis même de ces raisuns qui ne nous le paroissent pas, et qui ont rapport à notre salut, mais que la prudence humaine pourtant m^ inspire. Il faut donc seulement regarder Jésus-Christ eo eux, et pour cela il faut aller à luy avant que d'tlkr' eux; luy demander les paroles que nous leur devons din^
LETrtŒS INÉD. DE LA DUCUESSE DE LONGUEVILLE. 227
et celles qu'ils nous doivent répondre; les oreilles avec lesquellea nous les devons écouter, le cœur avec lequel nous devons aimer et goûter les vérités que nous recevons d'eux: la grâce de les exécuter, et enfin toute notre conduite à l'égard de nos directeurs et toute la leur au nôtre, la grAce de ne plus mêler notre satisfaction, notre consolation el la douceur de notre vie présente à ces sortes de communications; ainsy de recevoir comme des ordres de sa justice et de sa providence sur nous toutes les durctez que nous trouverons dans Tassujélissement désormais dépourvu des douceurs que nous y avons recherchées, d'essayer de ne nous en plaindre qu'à Dieu seul, de les porter on silence dans le secret de notre cœur, et de demandera Jésus-Christ qu'il soit cet homme que nous chc^rchons depuis si longtemps, PX)mme il le fut à l'égard du paralyti(jue de trente-huit ans. Maïs, comme nous ne méritons pas qu'il le soit immédiatement, demandons-luy qu'il le soit en la personne chî celuy à qui nous avons conlié notre conduite. Que ce suit luy qui le conduise pour nous conduire, el ({u'ainsy il ait par luy l'infaillihilité que nul homme ne peut avoir par luy-méme. Demandons-luy le discernement (jui nous est nécessaire pour nous éloigner d'une ohéissance qui nous pourroit faire sortir de ses saintes voyes, et la docilité dont nous avons besoin pour pratiquer l'obéissance, quoy «lu'ellc nous Coûte, qui nous conduira droit à luy. Qu'il nous donne donc l'esprit qu'il nous faut pour jug(T notre juge, si par punition de nos péchez Dieu permettoit qu'il nous dît le mensonge au lieu de la vérité; mais qu'il nous ôee cet esprit de discernement dans tout le reste du cours de noti:e vie; et quand notre ohéissance nous devroit coûter la vie, de ne nous en départir point, el de n'être capables de nous en séparer que lorsque, par un juste jugement de Dieu sur notre misère, il permetlroil qu'elle pourroit
nous portera quelque chose contre notre conscience et contre ce que nous luy devons.
Le jour Sainte-Madeleine, S3 juillet 1663. »
Il est temps d'en venir aux lettres que nous avons annoncées, et qui mettent encore plus à découvert le caractère di; M"*' d(^ Lonj^ueville, et sa vie intérieure depuis les plus faibles lueurs de sa conversion jusqu'à sa mort.
Nous tirons c^s lettres, comme nous l'avons dit, du îlecvnl de Margimite Périer^ et nous pouvons les corap]éu.^r ou du moins les accroître à l'aide de nouveaux manuscrits que nous avons récemment consultés *.
Connnençons par celles de la première classe, qui sonl adressées aux Carmélites.
Nous supposons que le lecteur a sous les yeux Villefore, et qu'il place toutes ces lettres dans le cadre des événemenut bien connus de la vie de M"® de Longueville.
ï^es premières lettres que nous rencontrons dans notre niîuiuscrit remontent jusqu'à l'année 1650, où M""" il«* Longueville, après ses aventures de Normandie, retirée à Sl(^nay avec Turenne, perdit presque en même temps et sa lîlle en très bas-âge et sa mère la princesse de Condé, pendant que ses deux frères, le prince de Condé et le prince de Conti, étaient en prison. Sans cesse M"' de Longueville avait les yeux tournés vers le couvent de> Carmélites de Paris, où depuis bien longtemps la belle M"»* du Vigean, son amie intime, avait trouvé un asile contre les séductions du monde et les vicissitudes delà
^ Dans la bibliothèque de Troyes et dans celle de M. Paris.
fortune. Jadis elle avait plu au duc d'Ënghien depuis prince de Condé '. Mais leurs amours avaient été arrêtées par M"® de Longueville, alors M^^® de Bourbon, qui troubla leur commerce et entraîna son amie aux Carmélites. Passer sa vie dans cette sainte retraite est le vœu qui échappé" sans cesse de son cœur.
A I.A RÉVl^.RRNDR UkHE PRIEUrfR DES CARMKIJTRS Dl' r.RAND
COUVRNT DR PARIS ^.
Ce 9S juin ' 1650.
« Je ne puis douter ^ que vous n'imploriez la miséricorde de Dieu sur l'état où il m*a réduite; il a fait une si grande grâce à ma fdle en la tirant du monde devant que (le lui en avoir fait éprouver Tainertume, que je n'ai senti par sa perte que ce que l'on ne peut refuser à la nature. Je ne doute point que vous ne l'ayez parmi vous ^ ; el plût a Dieu, ma chère Mère, y avoir eu une pareille retraite ou celle qu'il m'y avoit tant fait désirer I , »
A LA MÊME ^
Ce 14 décembre 1650.
«Je reçus hier tout à la fois trois de vos lettres, dont la dernière m'apprend notre commune perte : vous juge/ bien en quel état elle me doit mettre, et c'est mon silence,
' Voyez la Vie de M«« Longueville, t. l«f p. 33.
' Ce billet n'est pas dans Villefore.
' Le maDuscrit de Troyes : le 8 juin.
* Manuscrit de Troyes. Je ne vexix plus d.
Il parait que la fille de madame de Longueville fut enterrée aux Carmélites. C'est là du moins que fut inhumée la princesse dt' Condé, sa mère.
' Villefore donne cette lettre, t. !•', p. 183. H y a de petites va-
plutôt que mes paroles, qui doit faire connoltre ma douleur. J'en suis accablée, ma très-chère Mère, et c'est ce coup-là qui ne trouve plus de force dans mon âme. Il a des circonstances si cruelles que je n'y puis songer sans mourir, et je ne puis néanmoins penser à autre diose. Cette pauvre princesse est morte au milieu de Tadversiti^ de sa maison, abandonnée de tous ses enfants, et accompagnée seulement des tourments et des peines qui ont terminé sa malheureuse vie ; car enfin ce sont les maux (!<' l'esprit qui ont causé ceux du corps, et je tiens par là cette mort plus dure que si elle avoit été causée par les gènes et par les supplices corporels. Elle m'en laissera d'étemel< dans l'esprit, et elle me laisse au point de sentir tous h autres malheurs avec plus d'aigreur que je n'eusse fuit sans cela, et de n'être plus capable de sentir le bonheur, quand même il m'en viendroit quelqu'un, puisque uia pauvre mère ne l'aura pas goûté avant que de sentir l'amertume de son heure dernière. Je ne sçais aucune de^ particularités qui l'ont accompagnée, et je m'adrejise à vous pour conjurer de me les vouloir apprendre bienexmtement. C'est en m'affligeant que je me dois soulager, ù-
riantes que nous ne relèverons pas. Le texte que nous donnons e<i bien préférable à celui de Yillefore, où le style de madame df Longueville est défiguré. — Note du manuscrit de Troyes. sur la mère prieure des Carmélites du grand couvent de Paris. « Cette mère-prieure portoit dans le monde, étant de la cour de fdi monsieur Gaston, le nom de M"" de Saugeon ; elle étoit consulléf sur toutes les grandes affaires à la cour, et feu madame la priocesse Marguerite de Montmorency, mère du grand Condé et d^ madame la duchesse de Longueville, étoit liée avec elle d*une amitié très-tendre, comme il parolt dans cette lettre que madame de Longueville lui écrit après la mort de la princesse sa mère qui arrivj le S décembre 1650 à Cbâtillon où elle s'étoit retirée pendant 1^ prison de ses enfants, n
LETTRES INÉD. DE LA DUCHESSE DE LONGUEVaLE. 231
récit fera ce triste effet, et c'est pourquoi je vous le demande; car enfin vous voyez bien que ce ne doit point être le repos qui doit succéder à une douleur comme la mienne, mais un tourment secret et éternel, auquel aussi je me prépare, et à le porter en la vue de Dieu et de ceux de mes crimes qui ont appesanti sa main sur moi. Il aura peut-être agréable Thumiliation de mon cœur et Tenclialnement de mes misères profondes. Vous les adoucirez un peu, si je puis espérer de votre amitié la part que la personne que nous regrettons en possédoit, et c'est le plus précieux de ses héritages. Pour moi, j*ose vous assurer, et je dis cela pour toutes celles de chez vous à qui elle étoit chère , que si je suis indigne par le peu que je rends d<> ce que je demande, je le mérite au moins par ma tendrosst^ pour vous, qui augmente, ce me semble, par la triste et nouvelle liaison que notre perto nous fait faire.
Adieu, ma chère Mère, mes larmes m'aveuglent, et s'il étoit de la volonté de Dieu qu'elles causassent la lin de ma vie, elhis me paroUroient plutôt les instruments de mon bien que les effets de mon mal. Adieu, encore une fois, ma chère Mère, soyez assurée, pour vous et pour toutes nos amies, que j'hérite de l'amitié que celle qui n'est ])liis vous a portée, et que je la regarderai toute ma vie en vous. »