SŒUR DU GRAND CONDÉ
Villefore, quand il écrivait la VérUable rie d'Anne-Getie' viive de Bourbon, ducJmise dp. LmgiietUle ( Amsterdam, 1739], avait sous les yeux une vaste correspondance de cette princesse, à laquelle il a emprunté un grand nombre de fragments qui font le prix et l'agrément de son ouvrage. Jusqu'ici on ignorait ce qu'était devenue cette correspondance. Le Recueil de Marguerite Périer, trésor inépuisable de pièces curieuses relatives a Port-Royal, contient une foule de lettres de M*"** de Longuevillé de la plus parfaite authenticité, et qui embrassent toute la dernière partie de sa vie, depuis les premiers moments de sa conversion, en 1650, jusqu'à sa mort, en 1679.
On peut diviser ces lettres en trois parts : 1** celles qui sont adressées à diverses personnes du couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, à Paris, où, toute jeune, elle avait tant désiré cacher sa vie, et où du moins elle la termina ; 2® celles qu'elle écrivit aux religieuses de Port-Royal,
qu'elle défendit tant qu'elle vécut et couvrit des restes de son crédit; 3*" enfin sa correspondance intime avec son directeur M. Marcel, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas.
Le seul écrit de M"'*' de Longueville qui fût connu est le morceau intitulé : Retraitede M™* ladiichessedeLongumUe, dans le Supplément au nécrologe de Port-RoyaXy pages 137- 150. Ce sont des réflexions étendues et détaillées sur l'état de son âme, après une confession générale qu'elle venait de faire à M. Singlin, le 27 novembre 1661. S'il est permis de considérer ici littérairement ces pages qui n'étaient pas faites pour le monde, il est impossible d'y méconnaître ce caractère de grandeur empreint dans tous les ouvrages de la première moitié du xviP siècle, avec toutes les imperfections qui marquent cette époque rude encore de la langue et de la littérature française.
Il y a en effet deux parties bien distinctes dans le xvii* siècle, celle de Richelieu, de Descartes, de Corneille, de Pascal, et celle qui est plus particulièrement l'œuvre delà cour de Louis XIV et dont Racine est l'expression la plus accomplie. Dans l'une est une grandeur un peu négligée, dans l'autre un art charmant, quelquefois un peu raffiné. Les femmes qui appartiennent à la premiière moitié du xvii^ siècle n'écrivent point pour écrire; quand elles prennent la plume, c'est par quelque nécessité, et leur style, comme leur conversation ordinaire, est rempli de négligences, même d'incorrections; car la langue qu'elles parlent n'est pas fixée. Elles ne savent ni choisir entre leurs pensées, ni leur donner ce tour heureux, celle précision et cette élégance devenues presque vulgaires à la tin du siècle, grâce au concours de lani de beaux génies. Mais leur esprit qui avait touché à toutes les grandes choses, politique et religion, ambition mondaine et sainte pénitenco, est infiniment plus fort, plus li-
bre et d'une qualité bien autrement rare que oelui de toutes les femmes nées ou formées après la Fronde, et sous l'impression particulière du goût de Louis XIV devenu celui de la France entière. Comment mettre en parallèle des âmes et des esprits comme la mère Angélique Arnauld, Jacqueline Pascal, la princesse Palatine, avec M"* de Staël, M"** Lambert et même M""^ de Maintenon ! L'incomparable marquise, née et formée dans la première époque, se développe et s'épanouit (fans la seconde; son cœur est avec la première, son génie en vient; la seconde lui adonné sa politesse sans ôter rien a sa vigueur et à sa verve originale. M*"^ de Longueville était dans tout son éclat sous la Fronde; depuis, elle n'a vécu qu'aux Carmélites ou à Port-Royal : son goût était achevé et arrêté vers 1650. Ne lui demandons point les qualités qu'elle ne pouvait avoir, mais reconnaissons dans le petit nombre de pages qui nous restent d'elle les dons admirables qui en faisaient une des créatures les plus séduisantes, infiniment d'esprit, un mélange charmant de vivacité et de langueur, une délicatesse poussée jusqu'à la subtilité, et de loin en loin des éclairs de génie *. .
Le morceau précieux, conservé dans le Supplément au nécrologe de Port-Boyal, contient des phrases et même des demi-pages du plus grand prix. La période y est longue et souvent emharrassée, comme dans plusieurs endroits de Descartes, de Corneille, et do Pascal lui-rai^rae quand il n'écrit pas pour le public. Mais au milieu do ces tâtonnements d'une personne qui ne sait pas encore écrire et qui lutte avec sa pensée pour l'exprimer avec vérité et clarté, que.de tours heureux, quo d'expressions trouvées, cfuelle
• Sur les femmes illustres du xvn« siècle ci sur M"« de Longueville, voyez t. U de cette iv^ série, p. 1-17.
énergie et quelle mollesse, que d'âme el d'espril tout ensemble! M. Sainte-Beuve, dans un portrait ingénieux de M">® de Longueville S a déjà fait remarquer qu'une grande linesse est au fond de ^s longues phrases ; il faut ajouter qu'à coté de celte finesse de Técoliére de la Rochefoucauld et sous rhumililé de la pénitente de M. Singlin se rencontre quelquefois une certaine hauteur qui rappelle la sœor du grand Condé.
Malheureusement les éditeurs d& Nécrologe ont traité M® de Longueville, comme leurs devanciers avaient bit Pascal. Tantôt ils Tout abrégée et tantôt ils l'ont développée. Dans sa diction, il est vrai , trés-négligée ils ont introduit, de la meilleure foi du monde, une foule d'expressions et de tours qui lui donnent souvent, avec un peu plus de clarté peut-être, une expression vulgaire, tandis qu'elle est toujours du plus haut ton. Grâce à divers mh nuscrits, nous pouvons présenter ici ces pages intéressantis'dans un état |)lus voisin de l'original ^.
' La Bruyère et la Rochefoucauld y madame de la Fayette et dame de Longueville ^ 184^2.
* Nous avons trouvé dans la Bibliothèque de Troyes, si riche en manuscrits jansénistes, un petit cahier contenant une copie presque toujours^ meilleure que l'imprimé, bien qu'elle s'arrête à peu près à la moitié. Une bibliothèque particulière, où nous avoQg bien souvent puisé, celle d'un homme excellent, mort il y a quelques années, M. Paris, nous a fourni trois copies manuscrites que nous désignerons par les lettres A. B. C.
LETTRES INÉD. DE LA DUCHESSE DE LOIfGUEYILLE. 201