A LA RÉVÉRENDE MÈRE AGNÈS ARNAULD
Ce 9 août 1669.
n Comme tous les biens de Port-Royal me doivent préflentement être communs, aussi bien que tous ses maux nw l'ont été, je n'ai pas manqué à sentir de la joie du bonheur qui lui vient d'arriver dans le choix de ma sœur Angélique pour être prieure, et je ne dois pas manquer non plusi vous le témoigner ; car pour elle je pense que ce seroit loi faire un mauvais compliment, et qu'on ne lui en sauroil faire là-dessus un qui lui pût plaire et qui fût sincère tout à la fois. Il vaut donc mieux ne lui rien dire du tout, else contenter de vous en féliciter aussi bien que la mère abbesse * qui s'est donné une aide bien digne d'elle pour partager le soutien du fardeau que Dieu lui a imposé. Il faut avouer que l'état présent de votre maison redouble bien V désir que j'ai d'avoir le bonheur d'y être reçue, et qu'il me semble que c'est perdre tous les moments que je passe ailleurs. Je suis ici dans une solitude très-grande et je m'} trouve si bien, quoique je n'y aie personne du monde à|qui je puisse parler ni que je puisse écouter avec quelque satisfaction, que cela me donne une grande espérance que bm retraite entière ne me sera pas si dure que ma foiUesse me la fait quelquefois appréhender ; car puisque la solitude, dépourvue de tout ce qui la peut faire soutenir un peu agréablement, me tient lieu de consolation, que sera-ce quand je serai dans celle de Port-Royal, où tant de choses édifiantes et consolantes soutiendront ma foiblesse? Je vous avoue que cette pensée m'a un peu soulagée, et que j'ai cm
* La mère d'Ângènes.
LETTRES mÉD. ME LA DUCHESSE DE LONGUEYILLE. tS9
même que ma situation présente à T^ard de la solitude étoit une grâce de Dieu, et c'est pourquoi je vous en rends compte, afin que vous l'en remerciiez pour moi. Je viens de recevoir une nouvelle bien affligeante : madame la princesse de Conti^ est retombée dans son accident qui a été suivi de fièvre ; elle est petite, mais tout est grand à uni? personne aussi infirme qu'elle, et tout le paroit aussi à ma tendresse pour elle; c'est pourquoi je m'en vais la trouver oel aprôs-diner. Je la recommande à vos prières et à cellas de nos mères et ^urs que je salue ici avec votre permisâon. Je viens de recevoir votre dernière lettre avec d'autres de Paris, qui m'apprennent la levée du siège de Candie, sans qu'il en coûte aucune goutte de sang chrétien ; c^r les Turcs, sachant le secours de France arrivé, n'en ont pas voulu attendre le choc, et ont demandé la paix aux Vénitiens; voilà bien de quoi louer Notre-Seigneur. )>