II
De Port-Royal, le 30 mai.
« J'ai reçu vos deux lettres, je m'en vais essayer à devenir un peu plus confiante; mais aidez-moi de vos prières, car c'est une terrible entreprise. Je reçus hier si tard votre lettre que je n'ai pu communier aujourd'hui , joint ^e ma santé m'a nécessitée de prendre ({uelque chose,
jusqu'à sur des règles qu'il sait et qu'il respecte par conséquent, — Le manuscrit de M. Paris contient bien des petites variantes que je tiégUge.
' Le Recueil de M. Périer et le manuscrit de Troyes ne donnent qu'en abrégé oetts lettre.
parce que j'avois essayé de jeûner hier» ce que je ne pois plus faire impunément. Cette impuissance-là et d'esprit et de corps à une personne qui a tant eu le pouvoir de mal faire est assurément un état bien humiliant. On ne voit guèrp de saints qui ayant pu faire et fait beaucoup de maux aient été privés de la puissance de les réparer. Je suis persuadée que vous demeurez d'accord de cela avec moy. Je suis bien aise que N. vous ait dit l'affaire qu'on me veut faire. Je ne suis pas digne de souffrir pour b justice; ainsi je crois que cela ne produira rien. Je suis très-fâchée de la mort de N. : c'étoit unhomme d'une trèsdroite intention pour tous les biens auxquels il pouvoii contribuer. Je ne doute pas que vous ne priiez beaucoup Dieu pour lui. Je recommande aussi à vos prières l'âme du fils de M. et de M'"'' de Beringhen, et la consolition de ces pauvres gens-là qui ont bien de la vertu et qv sont de mes amis. »
De Trie, ce 30 juiUet.
J'ai reçu vos deux lettres de Villeterre et de Poutoise. Je n'y trouve rien de trop que vos remerciments. Je vou5 (lois tout ce que vous avez reçu ici, et vous ne devez me savoir gré que du bon cœur avec lequel on vous l'a rendu. Vos prières me serviront à accomplir vos instructions; y vous les demande donc surtout pour le 2 du mois qui vient. Demandez par elles à Dieu qu'il ne fne rende pas indigne do la grande grâce qu'il m'a faite ce jour-là *. Ctf
' Allusion au jour solennel où, à Moulins, auprès de sa tante ma-
LETTRES mÉD. DE LÀ DUCHESSE DE LONGUEVILLE. 277
années-là me doivent être si précieuses que je ne veux pas que vous en croyiez une de moins; il y en alira donc vingt-trois dimanche. Si je les compte devant les hommes, je ne les compte pas devant Dieu, estimant qu'elles sont bien plus vides en bien que celles qui les ont précédées ne l'ont été en mal. Je vous donne le bonjour, et suis toute à vous en N. S. Jésus-Christ. »
AU MÊME
a J'avois cru que N. étoit ici avec N., mais je vois bien que je me suis trompée. Je ne fais point entrer dans le eouvent sans la permission des mères. Je la leur demanderai et vous en rendrai compte. Je voudrois fort que mes prières fussent asset bonnes pour être utiles à vos deux pénitents, car je m'entrouverois aussi bien qu'eux; mais dans la vérité je tte suis pas digne de servir aux autres puisque je ne me sers pas à moi-même ; ce que je vous dis de l'abondance de mon cœur,, étant étonnée au dernier point de passer des journées cnlièrcsdevantDieu à l'église sans avoir aucun sentiment de sa présence. J'ai regardé cela tout du long du salut comme une excommunication que Dieu fait à tùon égard en me séparant de lui intérieurement, lorsque les hommes ne le font pas extérieurement et me laissent datas l'égKse. Priez- le donc pour moi, car dans la vérité (9Dt état est terrible et effirayant. »
dame de Montmorency, dans le couvent des iiUes de Baifile-Marie «t auprès do tombeau de son oncle, elle ee décida séheuaemeni à changer de vie. Voyez Villefore, 1. 11, p. 2, etc. 11 a donné quelques lignes de cette lettre, p. 6.
578 FRAGMENTS LITTÉUAIRES.
AD MÊME
De Port-Royal, le 28 juillet.
(( Je vous envoyai hier une lettre pour N. Je vous donne donc ma voix pour elle, et vous ferez de mon nom ce qui sera utile pour votre charité. 11 est vrai que je ne vous ai pas écrit là-dessus, car j*ai eu de si grandes vapeurs ces derniers jours icy que je n'ai pu le faire, et j'ai bien cru que cela n'étoit pas nécessaire, parce que vous comprendriez bien que j'app'rouverois tout ce que vous résoudriez pour ^ la charité. Comme j'ai dit à N. que j'avois communié le jour de Sainte-Madeleine, et que j'étois dios le dessein de le faire vendredi, il ne m'a pas pressée de k faire aujourd'hui. S'il n'y avoit pas été, j'aurois communié suivant votre ordre; ce sera donc pour vendredi, s'il plaità Dieu. J'espère que vous ne m'oublierez pas ce jour-la, ni même aujourd'hui, et que vous demanderez à Dieu avec bien de la ferveur que je sois véritablement sortie de l'Egypte et que je n'y retourne jamais. La maladie de M. d'Aleth me tient dans une grande et incroyable peine, non-seulement pour l'intérêt de l'Église et le mien en général, mab pour le mien en particulier. J'avois des consultations à lui faire encore que je ne pouvois confier à la poste ; je les lui allois envoyer par N., il me les auroit renvoyées parN.;d s'il meurt, je serai toute ma vie en scrupule sur des choses bien importantes. Je l'avois consulté déjà; mais les changements ((ui sont arrivés dans ma famille en ont apporté
* Le manuscrit de M. Paris : par.
aux décisions que M. d'Aleth avoit faites, de sorte que sur un nouvel état il falloit un nouvel avis. Si Dieu ne permet pas que j'aye celui de ce saint homme, je craindrai que ce soit un jugement sur mes péchés; car comme M. d'Aleth savoit la suite ' de toutes mes affaires, joint que ses avis sont toujours plus droits que tous les autres et calment mieux mon esprit, j'attendois beaucoup de repos par cette voie, et môme beaucoup de sûreté, de sorte que je suis dans une extrême inquiétude. Je la mérite bien, et c'est ce qui me fait craindre en toutes occasions, parce que je suis convaincue que je mérite tous les châtiments que Dieu me peut envoyer^.
L'affaire ^ du père Duhreuil ne sera pas si aisée à décider, car je ne vous cèle pas que le père DubreuilestThommedu monde en qui j'ai le plus de confiance, et qui m'est le plus néeeBsaire pour mon secours dans mes terres; mais j'ai bien peur d'être obligée de demeurer d'accord que le secours qu'il peut donner à un évéque tel que M. de G. est préférable à celui que j'en reçois. Cependant je pense me devoir cette charité-là à moi-même d'examiner avec vous si je me dois ^ver de mon nécessaire pour procurer un plus grand bien. Je vous prie donc de ne rien répondre sur cela que je ne vous aie exposé la chose comme elle est, après quoi je consentirai à tout ce que vous croirez qui sera de mon
' Manuscrit de Troyes : la conduite.
' Villefoils t. II, p. 73 , donne une partie de cette lettre depuis la
maladie de M. (fijeth, jusqu'à l'affaire du P. Duhreuil. l\ remarque
avec raison que M. d*Aleth étant mort de la maladie dont il est
ici parlé, et cette mort étant arrivée en 1677, on peut conjecturer
* HfHà la plupart des lettres que madame de Longueville écrit au curé
r de Sainf-Jacques sont environ de ce temps-là.
' Le manuscrit de Troyes &it une lettre à part du paragraphe : ^'affaire de M. Duhreuil.
S80 FRAGMENTS LITTÉRAIEBS.
obligation là-dessus, car je comprends bien qjofnn 9M0i que je garderois contre l'ordre de Dieu ne m'en sennt pi un solide» mais seulement un k mon amour-propre.
AD MÊME '
<K La bonne opinion que vous avex de moy me doiidoBi bien de la confusion, puisque je sçay si bien que je m mérite pas, et que je me fais préparer un appartement A le couvent sans avoir nul des desseins que vous ma « posez. Mon esprit est si froid qu'il en affoiblit mon cor et contre le cours ordinaire de la nature et de la grkib lieu que le corps est ce qui entraine l'esprit, c'est i esprit qui entraine mon corps. Si le premier avoit et ferveur, je suis persuadée que la force me reviendra proportion ; mais au pied de la lettre j'ay Tesprit plus ami que le corps. Tout de bon, cet état est un sujet trôs-k time d'eiïroy, quoi que vous en vouliez dire, et si Dieu me réveille par quelque coup, je crains bien bien mon sommeil ne soit un avant-coureur de la mort. »
AU MÊME 2
De Trie, ce t6 novembre.
« Enfin N. vous va révéler le secret du retardemenl
* Manque dans le Recueil de M. Périer et dans le manucfi M. Paris.
' Manque dans le Recueil de M. Périer et dans le manuscril M. Paris.
mon retour. La cause vous fera gëiiûr devant Dieu, puisque ce sont dçs pécbës que mon aveuglement m'a bit oublier tant d'années et qu'il faut essayer d'expier. Je suis persuadée que vous trouverez que n'ayant que le moyen que je prends pour y parvenir, je n'ay pas dil balancer si si je leferois ou non ; plus il me feroit de peine, plus la chose seroit convenable à être offerte à Dieu en sacrifice de justice et de pénitence. L'absence d'un petit nombre de mes amis, duquel vous jugez bien que vous êtes, me fait de la peine; mais, j'avoue qu'elle est même soulagée sensiblement par le bien que je trouve à la réparation de mes fautes. La vie 6Bt courte; pourvu qu'elle soit appliquée à cet usage, et({ue, quand elle finira, quelque partie de notre ouvrage soit fait, on ne doit pas craindre les petites mortifications qui la remplissent. Priez Dieu que celle-cy lui soit agréable et qu'il me fosse la grâce de m'éclairer sur mes autres fautesquej'ay pu oublier aussi bien que celles-là. N. vous dira que mon secret à l'égard de N. et de vous sur mon retour a été eausé par la peur que j'ay eue d'allonger sans besoin la peine que votre amitié pour moi vous donnera de mon éloignement. »
«Décidez, je vous prie, ce que je foray aujourd'hui, car pour moy je ne le puis faire. Je crains si je le fais d'être "d accablée de scrupules quand vous serez parti; et comme je ^. n'auray personne pur m'en tirer, mon embarras sera
r * Manque dans le Recueil de M. Périer et dans le manuscrit de . M.Paris.
ni, te.
beaucoup plus irrémédiable. Je vous prie aussi de me Moi assurer que ma confession suffit, afin que je n'aye pas h tentation de craindre qu'elle ne suffit pas, quand vous ne serez plus icy. Quoi que vous m'ordonniez de bire, je vous demande vos prières pour m'obtenir de Diea tant de choses qui me manquent pour lui être agréable. »
AD uÈm ^.
a Outre que j'ay des raisons spirituelles qui ^'opposent t me permettre de communier aujourd'huy» j'en ay aussi de corporelles qui font que je vous prie de vouloir bien que je ne le fasse pas. Les spirituelles sont une trop grande indévotion et un trop grand éloignement de souhaiter cette grâce; les corporelles, c'est une faiblesse qui ne me pe^ met pas de demeurer sans prendre quelque chose. J'ty trouvé les deux fautes que j'avois oubliées ; elle ne sont pis de la nature que je les croyois; je vous les diniy entre cy et le jour de Tan. Priez pour moy. »
Je suis dans un terrible effroy de la maladie de N^., car l'église perdra un de ses plus forts défenseurs ; et comme
* Manque dans le Recueil de M. Périer et dans le manuscrit df M. Paris.
* Manque aussi dans les deux maBUSCrits.
* Probablement M. de Sacy, qui avait été un des confeseeors àt madame de Longuevilie.
Dieu n'a nul besoin de personne, je ne puis avoir une assez ferme oonfiance qu'il le conservera qu'il seroit néce»> saire pour mon repos. J'ay très-peur aussi que votre affeelion vous fasse malade; car vous êtes homme à vous contraindre et il ne le faudroit pas. On priera beaucoup Dieu ici pour Tâme de votre bonne mère. Souvenez-vous des besoins de la mienne devant Dieu. »
AU MÊME
De Port- Royal, le 30 juin.
a. Je n'oserois quasi vous dire que je ne communiai pas hier. Il m'arriva un embarras que je ne pus démeMer que par cet expédient. Je réparerai cette perte mardi, jour de la Visitation. J'ai dévotion à cette fête : c'est le premier jour que Jésus-Christ a tiré quelqu'un du péché depuis son incarnation. Je finis en vous suppliant de ne m'oublier pas devant Dieu ce jour-là, et de lui demander qu'il efface les miens en me donnant la grâce d'en faire pénitence. »
AU UÈME.
De Trie, ce 3 octobre.
« Enfin nous voici revenues heureusement, Dieu merci, de N. J'arrivai ici hier après dîner. Ce voyage s'est assez bien passé, Dieu merci, et quoiqu'on laisse un peu du sien dans le commerce avec le monde, je ne laissai pas de
communier hier à Méru. Demandez, s'il vous platt» a mon bon ange qu'il m'applique davantage k moi-mtaie» afin que je puisse exécuter les ordres que vous me donnai pour mes communions. C'est mon dessein de les faire snim^ selon que vous me le marquez. J'espère en faire une k jour de sainte Thérèse à Rouen ; car je crois de partir d'id le 13 pour arriver le 14, et y séjourner le 15. Il est vrai qu'une personne plus vertueuse que moi aurait à gagner dans ce voyage qui doit être dur à la nature ^ ; demandei cette grâce-là à Dieu pour moi, s'il vous platt. Vous ne sauriez croire comme je suis ravie de me trouver dans m solitude. »
AIT MÊME ^
De Port-Royal, le «3 juillet.
« Je suis fort aise ({ue vous ayez été satisfait du compte que N. vous a rendu de mes affaires. Je vous avoue que mon orgueil me fait faire bien des fautes, par leur éttt: mais je mérite bien celte humiliation, et il seroit si juste qu'on n'eût aucune estime pour moi, que je devrois ne sentir nulle peine par rapport à moi quand on me lait quelque injustice là-dessus; et pour>'u que ce ne soit f»> un jugement de Dieu de m'ôter les moyens de racheter mes péchés, je dois me consoler de tous les autres effeti que l'état où je suis peut produire.
' Elle allait à Rouen pour voir son fils aîné, le cx)mte de Duooi depuis Tabbé d'Orléans, dont la démence lui causa tant decbignb. Villefore, t. Il, p. 69 et p. 131.
' Fort abrégé dans le Recueil de M. Périer.
LETTRES INÉD. Dl U DUCHESSE QB U)K6UEVILLE. 186
Pour répondre à ce que vous me demandez de mes communions, je vous dirai que je n'avois pas communié depuis le jour de la Visitation. Mais je communiai hier. Voici deux jours où je le ferois volontiers, s'ils n'étoient pas si proches de celui d'hier et Tun de l'autre, sainte Anne, et le 2 août, qui est le jour que je regarde comme celui de ma délivrance, quoique imparfaitement, comme je vous l'ai expliqué, mais dans lequel j'ai pourtant fait une confession depuis laquelle Dieu m'a préservée de retomber dans les crimes dont je no'accusai, il y aura 22 ans vendredi. Je vous prie donc de fpiire le choix entre ces deux jours, et de me mander lequel je préférerai à l'autre pour faire la sainte communion.
Nous faisons des lectures icy, mais non pa9 si exactement que le caresse, et parce qu'il n'y a pas des instructions pour tous le^ jours, et que l'heure qu'on prenoit alors pour cela n'est pas commode en ce temps-icy, parce que l'on soupe, et que le grand chaud qu'il fait donne un extrême besoin de prendre l'air un peu avant le souper. Quand il y a de9 instructions, je les lis toute seule à quelque heure de la journée; j'en f^is lire aussi devant ceux qui ont pu s'y trouver, quelqu'un des jours que je n'ay pas entrée dans Iq couvent à cause du chaud qu'il y fait qui est beaucoup plus grand que dans mon appartement de dehors; ce qui me fipiit un mal asse2 considérable, augmentant tellement mes impuissances dem'appliquer que j'aime mieux ne pas entrer que de me mettre hors d'état de faire des choses plus Utiles, car lorsque je suis dehors, je ne laisse pas d'assister comnie dedans aux heures des offices de l'Église. Priez, s'il vous plait, pour moi. »
286 FRAGMENTS LimÈRAIRES. '