‹ Œuvres de M. Villemain (volume 2)Chapitre 10 sur 18 · VINGT-TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME LEÇON

Rousseau , représentant et contradicteur de la philosophie de son temps. — Comment s'est formé son génie. — Ses influences opposées de moraliste et de publicisle. — Caractère tout politique de ses premiers écrits. — Ses erreurs sur la société et sur la liberté. — Comparé à Sidney et a Locke. — Sa puissance sur la révolution française.

Messieurs ,

Je vais toucher un sujet grave et difficile , la philosophie du xvme siècle dans ce qu'elle eut de plus salutaire et dans ce qu'elle eut de plus hardi. Nous avons vu le génie des lettres brillant , profond , sceptique , corrupteur : nous allons le voir doublement novateur , voulant à la fois épurer la morale et transformer l'ordre politique. Un homme que ses premières impressions et sa vie aventureuse , son malheur et son génie avaient préparé pour ce rôle , s'en saisira hautement ; et , à travers ses exagérations et ses erreurs , il le remplira souvent avec une imposante raison, toujours avec une vive éloquence. Vous avez nommé Rousseau.

Je ne veux , vous le croyez bien , ni l'admirer par tradition , ni le blâmer par convenance , mais , si je puis , l'expliquer et le juger. Ne prodiguons pas les mots de doctrine funeste, anti-sociale ; cherchons comment le mal et le bien , l'égoïsme épicurien et l'amour de l'hu-

manité , l'esprit vague de licence et l'esprit généreux de réforme se sont trouvés parfois confondus. Étudions surtout comment la philosophie du xvur siècle, instable, multiple , parlant des langues diverses, s'est combattue et corrigée elle-même ; et voyons si , malgré ce qu'on lui reproche de faux principes et de fausses conséquences , ce n'est pas d'elle que sont sortis un meilleur ordre politique, une législation plus équitable, des mœurs plus douces , l'égalité civile et la liberté publique de la pensée , ces grandes choses , en un mot , maintenant obtenues , ou demandées , ou souhaitées par tous les peuples civilisés.

Que si, pour atteindre ce terme , longtemps inconnu ou mal déterminé , la spéculation s'est souvent méprise et égarée , souvenons-nous que tout est mêlé parmi les hommes , et que c'est beaucoup d'arriver à la vérité après un long circuit d'erreurs. Les sectes religieuses qui ont bouleversé l'Angleterre au milieu du xvne siècle avaient mis en avant bien des théories insensées ; et cependant c'est d'elles et de leurs opinions refroidies et calmées que sont venus les plus heureux progrès de la liberté et du caractère britanniques. Le parti philosophique , qui n'a pas exercé moins de puissance dans un autre temps, a conduit également , à travers bien des faux systèmes , la société française vers un état plus juste et plus digne de l'homme. Peut-être la raison et la modération seules sont- elles impuissantes à faire les grands changements dont le monde a parfois besoin. Montesquieu avait montré , dès le milieu du xvnr siècle , le point de sagesse et de justice où devaient revenir , après tant d'années , tous les efforts de réforme sociale. Rousseau n'avait ni la même profondeur, ni la même réserve ;

mais il eut cette vive émotion qui commande aux âmes et se fait obéir. Il fut l'orateur du xvme siècle, sous l'ancienne monarchie : ce mot résume son influence et sa gloire.

De Montesquieu à Rousseau quel immense intervalle ! quel contraste de vues et d'idées ! Et cependant l'un de ces hommes suscitait l'autre ; ou plutôt ils étaient appelés tous deux par leur siècle , dont ils représentaient deux époques successives. Les abus et l'affaiblissement de l'ancien pouvoir , le respect d'habitude qu'il inspirait encore, l'indépendance d'esprit, à défaut de liberté civile , la curiosité des choses politiques , le commerce intellectuel avec l'Angleterre avaient appelé Montesquieu. Il travailla sur ces idées de son temps ; il les mûrit , il les éleva par vingt ans de méditation. Et lorsque son grand ouvrage fut achevé , cet ouvrage , accueilli avec tant d'admiration en Europe, semblait à peine assez hardi pour l'opinion de la France : tant l'ancien édifice de la monarchie s'était insensiblement affaissé sur luimême!

Alors parut Rousseau ; et à son premier ouvrage, deux ans après V Esprit des Lois, à cette satire des lettres et de la mollesse sociale , au milieu du monde le plus enchanté par tous les plaisirs de l'esprit et de l'élégance , on pouvait comprendre qu'un nouveau personnage était entré sur la scène, qu'une classe nouvelle, pour ainsi dire , avait pris enfin la parole , avec des passions plus fortes , en les couvrant toutefois encore de l'élégance e de la pompe exigées pour plaire. Ce n'est plus l'opposition fine et modérée de quelques académiciens ; ce ne sont plus les épigrammes profondes , mais discrètes de V Esprit des Lois; ce n'est plus cette indépendance qui

flattait parfois les vices de la cour, et ne lui demandait que d'être favorable aux lettres. Sous le beau langage de Rousseau perce une rancune démocratique , qui s'en prend à la philosophie comme aux abus, aux lettrés comme aux grands seigneurs , et frappe les premiers, pour mieux atteindre les seconds.

11 n'y a pas seulement dans ce discours , comme le dit la Harpe, le dépit de n'avoir pas été invité chez madame Dupin , le jour où elle donnait son dîner de gens de lettres : la blessure de Rousseau remonte plus loin. On sent l'irritation d'un homme supérieur tenu longtemps en dehors de la société ; il y a le souvenir de sa misérable jeunesse d'apprenti , de sa fuite sans asile et sans pain , de sa conversion forcée , de ses métiers de laquais , de séminariste , de pauvre musicien , de trucheman d'un moine quêteur, de copiste , de secrétaire , et enfin de commis de caisse à Paris , sans pouvoir arriver à rien, qu'à vivre à force de travail. Tant de peines et de mécomptes avaient agi sur Fàme de Rousseau , et éclataient en lui par un blâme amer, qui répond à des passions que trop souvent la société ignore et dédaigne, bien qu'elles fermentent dans son sein. Ce n'étaient pas les lettres qui déplaisaient à Rousseau. Quel homme les aima plus que celui qui , tout enfant , pleurait en lisant Plutarque, qui, dans sa jeunesse errante et pauvre, étudiait partout, et d'un âge déjà mûr, sans soupçonner encore son génie, s'exerçait dans les allées du Luxembourg à retenir par cœur les Églogues de Virgile qu'il avait lues cent fois? A vrai dire, ce que Rousseau attaque bien plus que les lettres mêmes, c'est l'esprit général du xvnie siècle. Sa dissidence est déjà marquée dans son début. Parla, ce Dicours commence la mission politique de Rousseau

Singularité remarquable dans l'histoire intellectuelle du xviue siècle! tout y était à la fois frivole et sérieux. Le premier cri de l'âme véhémente de Rousseau sa première attaque contre la dégradation politique du temps partira du milieu d'une thèse académique , telle que s'en proposaient les rhéteurs de l'empire : « Le progrès des lettres et des arts a-t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs? » Question qui n'en est pas une ; car il faut en sortir pour y répondre ; et elle ne renferme pas les vrais termes du problème. Qu'est-ce, en effet, que les arts , et surtout que les lettres , séparés des sentiments et des idées qui les font naître? Ne faut-il pas que les mœurs d'un peuple aient précédé sa littérature? Et cette littérature même n'est-elle pas un produit et une forme de ses mœurs? La littérature est mauvaise, quand la société est mal constituée , faible , corrompue ; de même qu'un homme dit de mauvaises choses , quand il a un esprit faux et un mauvais cœur. Au lieu de résoudre une question mal posée , il eût mieux valu la retourner ainsi : « Quelle est l'influence de l'état social et des mœurs sur le progrès ou l'abaissement des lettres et des arts? « Alors, au lieu de ce blâme ingrat et déclamatoire jeté sur les lettres en général , il eût fallu les montrer souvent pures et sublimes , sauvegarde des mœurs qui les inspirent, et gloire de la nation qui les cultive.

Le programme de l'Académie de Dijon se conçoit pourtant; la littérature avait tant d'éclat en France, qu'on s'accoutumait à la regarder comme une puissance qui existait par elle-même ; l'Académie était le seul corps politique de la nation , et Voltaire régnait sur les esprits : sa domination n'était souvent que l'art de plaire , en caressant à la fois les penchants des grands et ceux de la

foule. 11 semblait cependant, a voir son brillant et facile empire, qu'il gouvernait son siècle, au lieu de le tlatter. D'autre part , quand Diderot , esprit vigoureux et fait pour de hautes études, prostituait sa plume aux détails d'un roman obscène, on pouvait se demander si les lettres n'étaient pas le mauvais génie qui gâtait les mœurs ; mais en voyant le souverain flatté dans ce livre , à chaque page, comme par une sorte d'alliance entre la licence de la cour et celle de l'écrivain , il fallait avouer que , là comme partout, c'était l'état des mœurs qui se reproduisait dans les lettres.

Quoi qu'il en soit, la question sophistique posée par l'Académie de Dijon dut frapper Rousseau par l'allusion facile aux vices du temps. Depuis 1741 qu'il était venu s'établir à Paris , avec une invention nouvelle pour noter la musique, et un projet de machine pour se soutenir dans l'air, il avait vu des académiciens, des savants, des artistes, des financiers, des grands seigneurs essayant tout ; il avait out essayé, ne faisantau fond qu'une chose, apprendre le grand art d'écrire. Il avait été fatigué du spectacle de bien des médiocrités littéraires que soulevaient un moment l'esprit de parti et la mode. Lié par hasard avec un jeune Allemand , qui , sifflé comme auteur dans son pays , était venu , comme amateur des lettres , chercher fortune en France , Rousseau , d'abord ami de Diderot et du parti encyclopédique, était mêlé, quoique obscur, à la vie philosophique du temps : il vit les lettres en elle ; et de bonne foi il les attaqua.

Je ne croirai pas qu'il ait eu besoin de ses visites au donjon de Vincennes et du conseil de Diderot pour prendre la question comme il le fit , et dire devant ce siècle amoureux des lettres « Les lettres sont la perte des

mœurs. » Il lui suffit pour cela d'un peu d'humeur et d'un coin de vérité. Longtemps nourri dans la solitude, arrivé tard aux lettres, avec cette teinte d'originalité que fortifie le malheur, trop indépendant de caractère pour adopter un symbole d'opinions , ayant trop souffert pour n'être pas religieux, et appelé, par l'imagination du moins , au sentiment de la vertu , il ne pouvait admirer l'épicuréisme qui faisait le fond et la parure de tant d'ouvrages du xvme siècle. Indépendamment de cette nature d'orateur qui éclatait en lui , et que la contradiction devait tenter, il fut, je n'en doute pas, très-sincère dans son Discours. La littérature du xvme siècle, tout en luttant contre le pouvoir, s'imposait elle-même à tout le monde avec ses préjugés, ses engouements, sa mode. Il se révolta ; c'était un radical qui frappait sur les whigs ; et sa révolte fit en partie son génie : il eût langui dans une apothéose de la philosophie et des lettres. Dès ce premier Discours il commençait la double attaque qu'il mena de front contre le pouvoir et contre l'opposition , contre la Sorbonne et contre Ferney.

Ne parlez donc pas du paradoxe de Rousseau; ne voyez pas dans ce Discours un caprice , un calcul , mais son génie même, ce génie fait pour préparer à la fois une révolution politique et une réforme morale.

Maintenant, le but expliqué, parlerons-nous du Discours? on le connaît assez. Qu'il suffise d'y remarquer la censure amère des écrits scandaleux du temps, le blâme jeté sur les écrivains qui vont saper les fondements de la foi, l'apostrophe au célèbre Arouet, « à qui le goût du temps pour les petites choses en a tant coûté de grandes ; » enfin le conseil ironique donné aux souverains de protéger les lettres qui cachent la servitude ou qui en

dédommagent , et vous ne serez pas étonnés que ce premier ouvrage ait paru anti-philosophique a Voltaire et démocratique à la cour.

Voltaire répondit , en trois pages , par une historiette. Timon le misanthrope , après avoir bien déclamé contre les lettres , est , en sortant de chez lui , dépouillé par des voleurs , dont aucun ne savait lire , et ss voit heureusement recueilli dans une maison de gens d'esprit fort lettrés qui lui donnent un excellent souper , et une plume et de l'encre pour achever sa thèse.

D'autres adversaires , M. Bordes, bel esprit lyonnais , le bon roi Stanislas, firent des réfutations en règle. Rousseau continua, dans ses vives et adroites réponses, de faire porter sur les lettres en général le reproche qu'il destinait à son siècle : mais son schisme était commencé, en même temps que sa célébrité. Le premier succès fut immense : c'était un paradoxe inattendu dans le xvnr siècle , une nouveauté piquante , un réveil des conversations qui commençaient à s'endormir. Diderot écrivit à son ami : « Votre ouvrage prend tout par-dessus les nues; il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil. »

Si maintenant, assurés de la conviction , nous voulons juger le talent, il était tout formé dès ce premier essai : ce sont les études d'une vie entière tout à coup produites et jetées dans un ouvrage. Rousseau n'avait pas reçu l'éducation régulière, comme on l'entend ; mais son esprit avait eu de bonne heure , et toujours , une forte culture.

Né à Genève, le 28 juin 1712, d'une mère, jeune femme distinguée , qu'il perdit en venant au monde , et d'un père, simple horloger, mais homme d'esprit et d'humeur entreprenante, vous savez qu'il fut élevé à lire

des romans et les Vies de Plutarque, et que, tout enfant, il se passionnait à ces lectures. À l'âge de sept ou huit ans , privé de son père par l'exil , comme il l'avait été de sa mère par la mort , il commença , sous un bon ministre de campagne, ses études de latin; puis vint sa vie d'apprenti, et, dans ce mauvais temps même, cette passion continue pour la lecture, qui marquait et hâtait à la fois le développement précoce de son esprit ; puis , dans sa fuite, ses controverses de/ catéchumène à Turin , ses études d'italien et de latin dans la maison d'un grand seigneur de Savoie , son année de séminaire à Annecy , sous cet abbé Gâtier qui lui servit en partie de modèle pour son éloquent Vicaire savoyard , sa passion tenace pour la musique , ses efforts pour l'apprendre seul, enfin quatre ou cinq années de loisir laborieux à Chambéry et aux Charmettes, ces pénibles études recommencées à plus de vingt ans , ce latin appris de nouveau avec tant d'obstination et de patience, ce sont là, j'en conviens , des classes singulièrement faites ; mais elles n'en valaient pas moins pour l'originalité du talent ; et sauf quelques souvenirs déplorables , cette vie de lecture et de travail , coupée par tant d'incidents romanesques et de courses aventureuses , avivait bien autrement l'imagination et la rêverie qu'un cours régulier d'études au collège du Plessis.

Rousseau , dans ses Confessions mêmes , ne fait pas assez connaître ce travail de sa jeunesse. Il les écrivait a distance , et en se dévoilant , comme on se drape pour le public. Un témoignage de la même date que ses études en dit peut-être davantage ; c'est une épitre fort mal versifiée , mais qui renferme le curieux catalogue de ses lectures. On y voit qu'il ne se bornait pas aux livres du II. 15

Père Lamy , et qu'il étudiait tous les grands ouvrages de philosophie et de seience :

Tantôt avec Leibnitz , Malebranche et Newton , .le monte ma raison sur un sublime bon; J'examine les lois des corps et des pensées. Avec Locke je fais l'histoire des idées; Avec Kepler, Wallis, Barrow, Reinaud, Pascal, Je devance Archimède et je suis l'Hôpital.

Pour la littérature et la morale , ses auteurs favoris, les compagnons de sa promenade , au lever du jour , étaient Montaigne et la Bruyère, qui peuvent remplacer tant de livres. Mais il étudiait beaucoup d'autres ouvrages, nommés dans son épître avec une confusion assez plaisante :

0 vous, tendre Racine, ô vous, aimable Horace! Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place : Laville, Saint- Aubin , Plutarque, Mézerai , Desprcaux , Cicéron , Pope , Rollin , Barclay ; Et vous , trop doux la Motte , et toi , touchant Voltaire , Ta lecture, à mon cœur, restera toujours chère.

Vous me demandez peut-être quels sont Laville et Saint- Aubin, si étrangement accolés à Plutarque ; et vous connaissez là ces erreurs du goût provincial qui admire parfois des ouvrages mort-nés à Paris. L'abbé Laville est l'auteur justement oublié d'un insipide traité du vrai Mérite; mais, à vrai dire, le marquis de Saint-Aubin, tout à fait inconnu de nos jours, n'est pas un écrivain sans mérite. Son traité de Y Opinion , ou Mémoires pour servir à l'histoire de V Esprit humain, est plein de recherches parfois originales; et, ce qui n'est pas sans intérêt, on y trouve la

plupart des objections de Rousseau contre la culture des lettres.

L'office de précepteur rempli pendant une année à Lyon , chez M. le grand prévôt de Mably, avait terminé les études solitaires de Rousseau ; un mémoire qu'il écrivit, à cette époque, sur les méthodes d'éducation, annonçait en lui déjà l'exactitude et lapureté du style, mais sans éclat, sans chaleur. C'est de là que , venu à Paris avec son système pour noter la musique, il vit pour la première fois les hommes célèbres du temps, et s'approcha de cette gloire littéraire pour laquelle il ne savait pas qu'il fût né.

Mais, bien que les années suivantes nous le montrent ou toujours occupé de musique, ou secrétaire d'ambassade à Venise , ou copiste, et faiseur de recherches scientifiques, aux gages de Mme Dupin et de M. Francueil , fermier général , ce qui fermentait le plus dans son esprit actif et laborieux, c'était le goût de la philosophie et des lettres. A Venise, secrétaire, et, comme il le dit dans ses lettres, domestique d'un ambassadeur, il projetait déjà le plan d'un ouvrage sur les institutions politiques. A son retour d'Italie , malgré sa dose nouvelle d'ardeur musicale , sa vie précaire , ses fonctions dépendantes , ce qui domine en lui, c'est l'étude de ce grand art d'écrire, auquel il n'ose ouvertement prétendre. On le voit assez par sa correspondance de cette époque, et surtout par une première lettre à Voltaire , aussi élégante et aussi précise que flatteuse. Sa liaison avec Diderot, esprit si inspirant et si facile, devait fortifier encore plus ce goût pour les lettres ; et on peut regarder les cinq ou six années que Rousseau passa dans cette société, avant d'être célèbre, comme une préparation à tous ses ouvrages. Là, il s'enthousiasmait pour Richardson, dont il devait un

jour copier faiblement les caractères et surpasser le st\ le. Là , il discutait déjà les théories d'un traité sur l'éducation. Là, il se nourrissait de toutes les spéculations de la philosophie moderne, et s'exerçait à la controverse sous toutes les formes. Il avait même, dès cette époque, esquissé le premier cahier d'une feuille dans le goût du Spectateur , qu'il devait publier avec Diderot.

Mais à ce talent ainsi préparé , agité dans tous les sens. il manquait une occasion. Que cet esprit ardent et sérieux trouve enfin, ou croie trouver un sujet digne de sa conviction , vous aurez un homme éloquent. Le bois du sacrifice est amassé sur l'autel : vienne une étincelle d'en haut pour l'allumer ! L'éloquence est à la fois un don naturel et un grand art. Rousseau n'avait négligé aucune partie de cet art. L'étude de la philosophie , et surtout des philosophes de génie, lui avait donné ce fonds précieux d'observations et d'idées qui enrichit l'orateur. Quelques notions de mathématiques laborieusement acquises avaient fortifié la précision naturelle de son esprit. L'amour des champs, les souvenirs d'une vie errante avaient nourri sa vive imagination. Son goût s'était formé dans la solitude, loin des préjugés d'école et de parti. Il n'était pas jusqu'à sa langue qui ne fût excellente, malgré quelque peu d'origine exotique. Cette langue de Genève , il l'avait renouvelée aux sources abondantes de notre idiome, dans le français d'Amyot, dans Rabelais , Montaigne , Charron , dans tous nos vieux auteurs naïvement expressifs, que l'élégance moderne faisait chaque jour oublier davantage. Enfin, à la beauté de l'expression il joignait, par son instinct musical et presque italien, ce sentiment de l'harmonie si recommandé par les anciens, et chez nous presque inconnu des écrivains

qui ne sont pas orateurs. Ajoutez cette verve d'humeur et de mépris contre le siècle , cette fierté républicaine, empruntée à des souvenirs de patrie et d'étude, et qui charmait notre mollesse monarchique , en la faisant rougir.

Tous ces caractères eurent bientôt l'occasion de se marquer plus fortement. L'Académie de Dijon , encouragée par la célébrité de son lauréat , voulut renchérir de hardiesse , et choisit pour programme d'un nouveau prix , « l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. » C'était ou la plus haute question , ou le lieu commun le plus vulgaire. Rousseau la saisit sous ces deux aspects , tantôt observateur profond , tantôt énergique déclamateur. Dès ce second ouvrage, il parut tout entier ; son génie était trouvé , son parti était pris , sa politique déjà faite. Comme il avait attaqué les lettres en haine d'une société trop spirituelle et trop amollie , il méconnut l'institution de la société civile, par mépris pour la monarchie de Louis XV. Mais ce n'est pas l'abus du raisonnement que nous devons regarder ici, c'est l'influence de l'ouvrage.

Elle fut réelle ; car elle appuyait la plainte du pauvre contre le riche , de la foule contre le petit nombre. Elle était particulièrement secondée par l'état de la société française, dans laquelle l'inégalité, irrémédiable parmi les hommes , était à la fois plus grande qu'il ne faut , et trop sentie pour être longtemps supportée. Ce discours, sombre et véhément, plein de raisonnements spécieux et d'exagérations passionnées , eut , je n'en doute pas , plus de prosélytes encore que de lecteurs. Il en sortit quelques axiomes qui , répétés de bouche en bouche , devaient retentir un jour dans nos assemblées nationales, pour inspirer ou justifier à leurs propres yeux les plus

hardis niveleurs, les ennemis de toute hiérarchie, depuis le droit arbitraire du rang jusqu'au droit inviolable de la propriété.

Rousseau, l'ami sincère de la morale et de la justice , n'avait rien souhaité , rien prévu de semblable. Au fond , ce qu'il attaquait , c'était le despotisme , cette monstrueuse usurpation par laquelle un homme substitue son caprice, sa passion , ses vices , je ne dirai pas seulement aux volontés , mais à l'intérêt , au bien-être d'un peuple. Et on a rarement écrit d'aussi belles pages que celles où il retrace la naissance et le progrès d'un pou voir semblable , et le zèle servile de ceux qui se pressent pour le soutenir, et l'abjection de ceux qui le souffrent. C'est une admirable contre-partie à la peinture que Platon a faite des folies tyranniques de la multitude.

Mais , pour arriver là , Rousseau avait prodigieusement forcé toutes les autres parties de sa thèse.

On ne sait si c'est audace ou artifice ; mais , au lieu de toucher la vraie question qu'offrait le xviiic siècle, il cache sous une négation de toute société le besoin de réformer la constitution sociale de France. De là cet éloge de la vie sauvage, cette admiration et ce regret d'une vie antérieure même à la vie sauvage, alors que les hommes, nus et muets, erraient isolés sur la terre inculte , et que parfois deux êtres de sexe différent se rapprochaient par un instinct passager , sans souvenir et sans souci des fruits de leur union. Prétendre que c'était là pour l'homme un état vraiment humain, et que depuis cette époque il dégénère , on ne saurait abuser davantage du paradoxe et de l'humeur misanthropique. A des traits semblables, on pourrait bien révoquer en doute la sincérité de Rousseau, ou croire du moins qu'il fut tenté,

sans le savoir, par le plaisir amer de dire à cette société élégante et raisonneuse : « Un sauvage, un homme à demi brute, un Caraïbe aplatissant la tête de ses enfants pour les rendre imbéciles , est plus sage et plus heureux que vous. »

Cela ne réussit d'abord qu'à demi , devant le public ingénieux du xvme siècle. On se récria de toutes parts. Voltaire , en remerciant Rousseau de son ouvrage , lui écrivait : « Il prend envie de marcher à quatre pattes, en vous lisant. » Buffon plus sérieux , dans un des beaux discours de son Histoire naturelle, réfutait le philosophe, qu'il appelle « un des plus fiers censeurs de notre humanité ; » et, ne pouvant admettre ce long état de stupidité primitive supposé par Rousseau , il faisait admirablement remarquer que la constitution même physique de l'homme , la durée et la faiblesse absolue de sa première enfance exigent la famille et la société , et qu'en un mot l'union des pères et mères avec les enfants est naturelle, puisqu'elle est nécessaire. Rousseau ne répondit pas, et longtemps après il avoue quelque part l'exagération de plusieurs traits de son Discours, en les attribuant à la philosophie chagrine et athée de son ami Diderot.

Mais ce qu'il n'a pas désavoué, et ce qui était, non pas une hypothèse lointaine , mais un menaçant principe , c'est le bizarre anathème jeté par lui sur l'origine de la propriété :

Le premier qui , ayant enclos un terrain, s'avisa dédire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes , de guerres, de meurtres , que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui , arrachant les pieux ou comblant le fossé , eût crié à ses semblables : « Gardez-vous

d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous , et que la terre n'est à personne ! »

Voltaire ne badina point sur ce passage :

Quelle est donc, écrivait-il, l'espèce de philosophie qui fait dire des choses que le sens commun réprouve du fond de la Chine jusqu'au Canada? n'est-ce pas celle d'un gueux qui voudrait que tous les riches fussent volés par les pauvres, afin de mieux établir l'union fraternelle entre les hommes?

Que Voltaire , du haut de son château et de ses cent mille livres de rente , traite ainsi Rousseau , cela est assez triste pour la philosophie et les lettres. Mais ces deux hommes, qui eurent tant d'influence sur leur siècle, étaient faits pour se heurter, et non pour se corriger l'un l'autre. L'exagération sérieuse de Rousseau, sa conviction ardente et erronée , son éloquence même , et ce qu'elle avait parfois de déclamatoire et d'outré , impatientaient la vive netteté d'esprit et le bon sens moqueur de Voltaire. Les injures et les railleries que Voltaire faisait pleuvoir, du milieu de son opulence , sur le pauvre Jean- Jacques, l'irritaient d'autant plus contre cette belle civilisation dont Voltaire semblait le promoteur et l'ornement. Le contraste de ces deux hommes , et leur mutuel repoussement a jeté plus d'une fois Rousseau dans l'excès et l'abus de sa propre opinion.

Le Discours sur l'inégalité, qu'on aurait pu renvoyer à la philosophie purement spéculative, recevait une application plus directe par la dédicace que l'auteur en fit aux citoyens de Genève. Ce morceau d'une éloquente fierté, ce magnifique éloge d'une république voisine, ces mots de patrie, de citoyens , de liberté , de suffrage public, de souveraineté (tu peuple frappaient comme une

hardie nouveauté. Voltaire , à la vérité , plaisantait sur les magnifiques seigneurs de Genève, et sur cette république de deux lieues d'étendue; mais Calvin avait déjà montré ce que peut un petit centre d'opinion actif et libre.

Ce que Calvin avait fait avec le secours de Genève , Rousseau le fit avec le nom seul de cette ville , et quoique désavoué par elle. Sans doute, il y avait, dans ce langage républicain, quelque chose d'un peu factice. Mais ce rôle applaudi prenait beaucoup d'empire. Montesquieu , avec sa haute raison et son imagination impartiale, avait vivement décrit le mal , comme le bien des républiques anciennes. Mably les avait pédantesquement prônées. Rousseau seul, et le premier, en parlait avec une ardeur enthousiaste ; et l'exemple moderne d'une république heureuse qu'il invoquait sans cesse, Genève, dont il était redevenu citoyen et co-religionnaire , donnait une sorte de réalité présente à ses souvenirs antiques et à ses utopies. On se prenait de goût pour Genève à Paris, comme vingt ans plus tard , à Versailles même , on se passionna pour l'affranchissement de l'Amérique.

A la vivacité de sa parole Rousseau joignait ce qui impose le plus , la rigueur apparente des déductions et des axiomes. C'est par là que, sans étude profonde de l'histoire et des lois , avec peu de science et nulle pratique , il a exercé tant d'influence, et que ses ouvrages ont eu tant de part aux résolutions de nos premières assemblées nationales.

Mais cette sérieuse et populaire influence de Rousseau était pour longtemps cachée dans l'avenir, et devait être précédée par l'engouement du beau monde et de la société polie. C'est encore un trait caractéristique de cette époque, comme du génie même de Rousseau.

Dans l'intervalle entre ses deux Discours contre les lettres et la société, la cour et la ville avaient applaudi avec ravissement aux paroles ingénues et à la mélodie si pure de son Devin du village. Le roi avait voulu le voir ; et madame de Pompadour, après avoir parlé de lui à sa toilette, lui avait envoyé cinquante louis qu'il accepta. Il n'en faut pas rire ; la vogue d'un opéra, comme plus tard celle d'un roman d'amour, préparait cette prestigieuse puissance qu'exerça Rousseau sur les plus graves questions. Là aussi fut consommé son schisme philosophique, autre cause de son ascendant réformateur.

Par la magie de son talent , Rousseau a rendu célèbres les moindres et parfois les plus fâcheux détails de sa vie. Nous n'avons pas à les redire après lui , mais à en détacher ce qui sert le mieux à l'intelligence de ses écrits. Que Rousseau , après ses deux Discours et son opéra , soit allé à la campagne, et y ait passé même l'hiver, l'incident paraît bien léger ; et on peut croire qu'il fallait toute la frivolité causeuse du siècle pour nous laisser tant de pages sur ce sujet. Mais cette fuite était une première rupture, et en préparait une autre. En quittant Paris, Rousseau se séparait de Diderot, de Grimm, de la maison d'Holbach, et enfin de cette armée encyclopédique dans laquelle il était enrôlé, quoique dissident. Il échappait au joug des entretiens, à cette autorité de l'opinion de la mode, qui domine toujours un peu les esprits les plus fermes ; et il se retrouvait où son génie s'était formé, aux champs et dans la solitude. Il y était sans autre dépendance qu'un peu de musique à copier pour vivre , et en pleine liberté de penser et d'écrire.

Le monde est admirable pour aiguiser l'esprit, pour donner de l'esprit; mais l'inspiration durable, le génie

veulent la solitude. Hors d'elle, rien de grand, excepté ces œuvres rares d'une éloquence soudaine , dont la condition même est de s'animer et d'éclore au foyer des passions populaires et sous l'haleine brûlante des assemblées émues. Mais cela n'est pas le monde : c'est le forum. Et par quelle solitude austère s'y préparait l'orateur antique ! Les salons si raisonneurs et si ingénieux du xviir siècle devaient , dans cette perpétuelle fusion de pensées, emporter une part de l'originalité de chacun. Aussi voyez comme ceux qu'ils admiraient le plus les ont fuis! Buffon y avait goûté les vives distractions de la jeunesse ; mais , une fois épris de la gloire , il n'y reparut pas; et il achevait ses travaux dans le silence de ses jardins de Montbard. Montesquieu, si brillant d'esprit et de saillies , se retirait au loin pour écrire , et passait des années entières dans ses bois et ses vignes de la Brède. Il n'est pas jusqu'à Voltaire, le génie à la mode, l'écrivain du siècle et du jour, qui , malgré ses richesses et son parti , n'ait fui sans cesse Paris pour le dominer, et n'ait cherché la retraite pour enchanter le monde.

Quant à Rousseau , malgré sa gloire naissante , le malheur et la pauvreté lui donnaient la solitude. Il en profita bien. Quel actif et merveilleux emploi de son temps que ces six années de l'Hermitage et de Montmorency , marquées par la Lettre à d'Alembert, la Nouvelle Héloïse , les deux traités extraits de l'abbé de Saint-Pierre , Emile, le Contrat social, et quand il fut arraché de son asile , sur la route même de sa fuite , le Lévite d'Ephraïm ! Ce fut comme l'époque courte et féconde où s'étaient amassés, à leur plus haut degré de puissance, le génie , les passions et le travail de Rousseau. Dans cette retraite , le cœur tout rempli du monde qu'il re-

niait, il sentit avec force la haine et L'amour. Il désavoua sans retour les philosophes; et il alla plus loin qu'eux. Il vécut en amitié avec des gens de cour et des grands ; et il porta , par ses théories , à l'ordre social du temps les plus rudes coups qui en aient préparé la ruine. Ensemble singulier, mélange de principes et d'actes qui peut surprendre! Mais ce n'est pas de contradiction que nous prétendons absoudre le génie de Rousseau.

Un autre reproche , celui de mauvaise foi , de méchanceté, d'ingratitude, lui a été jeté par d'anciens amis ; et ses apologies mêmes ne l'en justifiaient pas aux yeux de tout le monde. Mais aujourd'hui que tant de correspondances ont été publiées , et qu'on peut lire des lettres qui sont des confessions involontaires de chaque jour, il faut avouer que les amis de Rousseau, Diderot , Grimm , d'Holbach étaient souvent fort durs et fort tracassiers avec lui ; que leur espionnage tyrannique méritait sa défiance ; que , sans être jaloux de son génie peutêtre, ils voulaient l'approprier tout entier à leurs opinions, l'employer à leur guise , et ne purent lui pardonner son indépendance envers eux, qui doubla sa force contre tous.

Justice et pitié pour le génie de Rousseau ! La société, ou plutôt sa propre condition pesa beaucoup sur lui. En s'épuisant d'abord d'un travail subalterne , en se livrant plus tard à son inspiration , il ne put soulever le poids de la pauvreté ; et , sans être assez pur pour la faire respecter toujours, il fut assez fier pour ne pas vouloir l'échanger contre la dépendance des bienfaits. De là, pour lui , de durs sacrifices et des fautes déplorables, une indigne union, des enfants abandonnés, tout ce qu'un cœur tel que le sien n'aurait jamais dû faire et dut expier par bien des larmes

Mais n'hésitez-vous pas à le condamner trop sévèrement , lorsque , dans une lettre à son ancienne bienfaitrice , avec un faible présent qu'il lui envoie , il écrit ces mots : « Je voudrais vous en envoyer davantage ; mais tout est si cher ici , et surtout le pain ! » Que ce mot est expressif, prononcé par Rousseau, dans ce Paris si élégant, si frivole , si amoureux des arts ! Ne concevez-vous pas qu'il soit resté de là dans son âme quelques préjugés contre l'ordre social du temps , et une rancune amère qui n'est pas la justice?

Il en convient lui -même ; mais il remarque aussi que les hardiesses politiques judiciairement poursuivies dans ses derniers ouvrages étaient déjà toutes dansle Discours sur l'inégalité. Cela est vrai. Rien de moins étendu, de moins varié que les théories sociales de Rousseau. Par là même elles furent puissantes. Elles ont cette unité, cette inflexibilité abstraite qui fait les symboles et agit sur les masses. Le Contrat social se résume en cette idée , qu'il n'y a de souveraineté que la souveraineté de tous; qu'elle ne peut être ni aliénée, ni partagée, ni représentée ; qu'elle est à la fois toute-puissance et toute justice ; qu'elle ne peut pas se tromper , ou plutôt que , si elle se trompe , elle n'en doit pas être moins obéie.

Après la révolution anglaise de 1640, un esprit logicien et nerveux , Hobbes , avait été conduit à proclamer aussi la nécessité d'une force simple , irrésistible , absolue. Il la plaçait dans la volonté d'un seul, auquel il donnait tout pouvoir dans l'ordre civil et dans l'ordre religieux. Le Léviathan, le de Cive n'ont pas d'autre but.

En présence de l'arbitraire et de la mollesse qui précédaient notre révolution , Rousseau n'imagine autre

chose que de retourner le système de Hobbes , de déplacer le despotisme , en l'attribuant à la multitude :

Le souverain, dit-il , n'étant formé que des particuliers qui le composent, n'a ni ne peut avoir d'intérêt contraire au leur; par conséquent, la puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers les sujets.

Ainsi , nul recours contre cette force dominante qui s'appellera le peuple, nulle barrière contre le souverain, nulle réserve d'indépendance individuelle.

De là sortent des conséquences que ne refuse pas Rousseau, et d'abord l'intolérance religieuse :

Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain de fixer les articles , comme sentiments de sociabilité, etc., etc. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir , non comme impie , mais comme insociable , comme incapable d'aimer sincèrement les lois , etc. , etc. Que si quelqu'un, après avoir reconnu ces dogmes, se conduit comme ne les croyant pas , qu'il soit puni de mort : il a commis le plus grand des crimes ; il a menti devant les lois.

Ainsi , tandis que la sagesse moderne proclame , par la voix de Montesquieu , qu'il faut honorer la Divinité, et ne la venger jamais , et que le sentiment religieux , obligatoire devant la conscience, ne l'est pas devant la loi , Rousseau veut une religion de l'État, impérative pour chacun, sous prétexte qu'elle est décrétée par tous. 11 reconnaît au souverain le pouvoir d'infliger pour ce motif le bannissement et même la mort : oui , la mort , comme Calvin avait fait pour Michel Servet !

Par le même principe , et sous prétexte qu'un peuple ne peut se faire de mal à lui-même, et que s'il le vou-

lait , on n'aurait pas le droit de l'en empêcher , il consacre le plus monstrueux despotisme dans les jugements, en permettant qu'ils soient prononcés sous la forme législative.

Rousseau , sous ce rapport , n'est qu'un élève de l'antiquité. Il rétrograde vers ces institutions des républiques anciennes , qu'il admirait dans Plutarque ; et il ne songe pas même à élever contre elles l'objection des philosophes anciens , lorsqu'à la souveraineté du peuple ils opposaient la souveraineté antérieure de la justice. Il y a, sur ce point , un chapitre admirable dans les Dits mémorables de Socrate, par Xénophon. Rien de tel dans Rousseau. A la vérité, la situation avait changé. Dans la Grèce, à Athènes, où le peuple était souverain et abusant en cette qualité, c'était contre le peuple que les philosophes formaient Y opposition. Dans nos États modernes, c'était contre les excès du pouvoir d'un seul que la philosophie avait à réclamer ; et sa protestation devait être toute démocratique. Aussi, ce qu'on peut blâmer dans Rousseau, ce n'est pas d'avoir relevé le principe de la souveraineté populaire ; c'est de n'avoir pas su en limiter l'usage ; c'est qu'à la grandeur souvent inapplicable des exemples antiques, il joint une certaine rigueur de logique qui va jusqu'au bout du principe abstrait , dût-il en faire sortir la négation ou l'abus du pouvoir.

Sous ce rapport, le Contrat social est inférieur aux ouvrages de Sidney et de Locke , auxquels Rousseau a beaucoup emprunté, sans le dire. Les ouvrages politiques de Sidney et de Locke , écrits au milieu d'une guerre civile et d'une révolution , posent le principe de la résistance populaire au nom de la justice, mais avec des conseils de prudence contre la victoire du peuple , c'est-

à-dire contre la domination de ceux qui régneraient en son nom. Sidney, qui devait périr pour ses principes sous le despotisme; royal , concevait la souveraineté du peuple par le maintien des anciennes libertés , des droits populaires, et non par l'emploi d'un autre despotisme appelé national. C'est le même esprit qui se fait sentir dans le Gouvernement civil de Locke. Il réclame pour le peuple le droit de se défendre : mais il prévoit le moment où la victoire devient oppression ; et , indépendamment de toute souveraineté populaire, il réclame certains principes de liberté, de justice , de morale politique qui doivent exister toujours, et dont le maintien est nécessaire pour légitimer la souveraineté même du peuple. Mais Locke et Sidney sont peu lus. L'ouvrage du premier est méthodique et froid; et Sidney, dont nous avons une lettre comparable pour l'éloquence à la fameuse lettre de Brutus, a composé ses trois Discours sur le gouvernement civil, plutôt en théologien qu'en publiciste , et les a hérissés de formes scolastiques et de citations.

En prenant beaucoup d'idées à l'ouvrage de Sidney , qu'il connut surtout , je crois, par la réfutation latine du chevalier Philmer, Rousseau donnait à ses emprunts une forme neuve et piquante. La division en courts chapitres, le style impérieux et précis, les axiomes tranchants, le mélange de dialectique et d'humeur, d'abstractions et de saillies amères firent beaucoup lire le Contrat social. La révolution y puisa des principes , et toute une nomenclature politique. Depuis la déclaration des droits de l'homme jusqu'à la constitution de 1793, il n'est aucun grand acte de cette époque où vous ne trouviez l'influence bien ou mal comprise de Rousseau. C'est lui , et non pas l'éducation des collèges, comme on l'a dit, qui

avait créé cet enthousiasme de l'antiquité, fécond en parodies et en crimes. Que de fois, en parcourant les annales de la tribune d'alors , on trouve les principes , les pensée j les phrases de Rousseau imités , commentés , copiés , et souvent par quels hommes ! Rousseau fut , à quelques égards, la Rible de ce temps.

Une telle influence n'est pas celle qui convient au caractère et au progrès de la liberté moderne ; et de nos jours un célèbre publiciste1 a pu dire, sans être démenti :

Je ne connais aucun système de servitude qui ait consacré des erreurs plus funestes que l'éternelle métaphysique du Contrat social.

Mais ne reprochons pas trop ces erreurs à l'homme qui déclarait que la révolution même la plus juste serait, à ses yeux, trop achetée par le sang d'un seul citoyen. Si Rousseau avait inexactement défini et laissé sans limites la souveraineté populaire , ou plutôt , s'il n'avait pas songé à se précautionner contre elle , alors qu'elle n'était qu'une spéculation et un principe, certes en la voyant réalisée, ou plutôt usurpée par une force démagogique, il en eût détesté les violences, autant que celles du despotisme même, et, sans renoncer aux droits des peuples, il n'eût pas placé l'infaillibilité dans la foule.

1 Benjamin Constant, Cours de politique constitutionnelle, t. 1", p. 329.

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