‹ Œuvres de M. Villemain (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · VINGT-QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME LEÇON

Philosophie morale de Rousseau. — Conséquences de sa rupture avec l'école encyclopédique. — Lettre sur les spectacles. — Heloise. — Emile. — Des révolutions de l'éducation. — De l'édueation nationale; de l'éducation sophistique; de l'éducation ecclésiastique. — Beauté et utilité du livre à'Émile. — Persécution.

Messieurs,

Je n'ai pas craint de tenter un peu la foi des jeunes admirateurs de Rousseau ; j'ai opposé quelques simples objections à toute l'éloquence dont il a revêtu ses systèmes politiques ; cet examen peut se hasarder impunément ; la raison publique a mûri l'enthousiasme ; le beau langage de Rousseau ne couvre plus ses erreurs ; et de célèbres défenseurs de la liberté les ont indiquées euxmêmes : ainsi nous nous sommes vus entraînés d'abord à étudier Rousseau comme publiciste ; car ses deux premiers Discours renfermaient déjà toute sa théorie politique.

Quelque puissance qu'elle ait exercée sur les âmes, cette partie de sa gloire ne sera ni la plus durable ni la plus pure ; elle doit perdre à l'établissement môme de la liberté, qui remplace les utopies abstraites par des principes applicables et des droits bien définis. Le Contrat social de Rousseau a été souvent invoqué dans les débats

de cette Amérique méridionale , si dénuée des lumières de la vraie liberté , et si impuissante à fonder un gouvernement équitable et pondéré ; mais on ne l'entend guère citer dans les assemblées des États-Unis, si ce n'est quelquefois par la bouche de ces députés du Sud qui , en défendant l'institution de l'esclavage domestique , ont rappelé ce mot, peut-être faut-il des esclaves, dont Rousseau fait quelque part le corollaire de la liberté antique.

Je sais bien que Rousseau , comme moraliste , n'est pas non plus à l'abri du reproche. De nos jours on a dit que sa morale était un appel à la passion contre le devoir, ou plutôt qu'il avait voulu mener les devoirs, comme les passions nous emportent, par élan, par instinct. Que cette objection, si l'on veut, s'adresse à la vie même de Rousseau , qu'elle explique les abaissements et les chutes de cette vertu dont il se vantait , et qu'il osait offrir aux regards de Dieu , à la bonne heure ; mais le reproche ne doit pas atteindre la morale de ses écrits , surtout quand on la compare à celle de son siècle. Ce fut là , nous l'avons dit , la seconde partie de sa tâche , non moins grande que la première.

S'il a été le plus hardi, et, par contre-coup, le plus populaire des logiciens politiques, il a été en même temps le plus véhément et le plus habile adversaire des doctrines épicuriennes et sceptiques. Sa manière même d'attaquer le dogme était religieuse ; et son libre penser était une profession de foi salutaire pour son temps. En philosophie , il est novateur contre les novateurs ; à ceux qui prétendaient tout expliquer par l'organisation de la matière, l'influence de l'habitude et l'instinct de la conservation , il oppose l'activité de l'âme , la conscience innée

du bien et du mal et la loi du devoir; il revendique l'homme moral contre l'homme de la sensation transformée et de X intérêt bien entendu.

Toutefois ce dissentiment qui séparait Rousseau d'une secte puissante n'éclata tout à fait qu'après sa passion pour madame d'Houdetot et sa sortie de Y Hermitage; car, malheureusement , les faiblesses du cœur et les tracasseries du monde figurèrent dans ce schisme philosophique. Cette fuite de l'Hermitage à Montlouis fut la véritable hégire de Rousseau; en l'affranchissant, elle le rendit apôtre ; et dès lors son opposition à la philosophie parut tout entière dans la Lettre sur les spectacles : nulle part elle ne pouvait être plus saillante. Le théâtre était l'idole du temps ; on le prenait au mot ; on y croyait ; et Voltaire était sérieux lorsque, dans un de ses plus jolis contes , les héros et les héroïnes qui parlent un si beau langage sur le théâtre de Persépolis lui paraissent les vrais prédicateurs de l'empire.

Revenir contre un tel préjugé public était chose hardie et piquante ; l'occasion s'offrit naturellement, et je crois qu'elle fut saisie de bonne foi par Rousseau : on sait qu'il s'agissait de Genève et de Y Encyclopédie. D'Alembert , à l'article Genève, conseillait l'établissement d'un théâtre dans cette ville. D'Alembert était un des chefs de l'opinion la plus antipathique à Rousseau; on pouvait lui appliquer cette observation remarquable d'Aristote : « Les mathématiques sont devenues , pour les hommes de notre temps , la philosophie même. » Le rôle de citoyen qu'avait pris Rousseau se mêlant à ses souvenirs d'antiquité et à son amertume contre les amusements et le ton de Paris , l'enthousiasme le saisit ; et il écrivit sa belle réponse à d'Alembert , manifeste de sa rupture avec Di-

derot et les encyclopédistes, qui ne lui pardonnèrent pas, et avec la belle société de Paris, qui devint plus que jamais folle de ses ouvrages.

Rousseau avait eu de célèbres précurseurs dans sa haine pour les spectacles, et d'abord tous les docteurs chrétiens. Il serait curieux de rapprocher sur ce point le langage du dernier Père de l'Église, Bossuet, et celui du philosophe de Genève. Bossuet trouvait dans sa foi l'exemple et la tradition d'un tel blâme ; il renouvelait les anathèmes des premiers chrétiens contre le théâtre immonde de l'Empire ; et tout en les appliquant à son siècle, il était dominé par les réminiscences d'une indignation plus forte que le mal qui lui restait à combattre. Au contraire , Rousseau, sans rien emprunter à l'orthodoxie chétienne, ni au zèle non moins ardent du Puritanisme, prenait toute sa colère dans l'état présent des mœurs, et tirait toutes ses maximes de l'antiquité républicaine. Raisonnant avec une rigueur que n'avait pas Bossuet luimême , sa censure démocratique était plus sévère que la censure épiscopale ; car Bossuet, dans ses vives paroles contre les séductions du théâtre , n'avait pas frappé d'anathème le Misanthrope; et, tout en damnant les comédiens, il n'avait pas accusé leur profession d'être une école de friponnerie.

Un mot sur cette question, pour mieux apprécier le point de vue de Rousseau.

Que l'Église ait d'abord excommunié le théâtre, je le crois bien : le théâtre était la succursale du temple païen, et une portion même de l'ancienne idolâtrie : puis il était horrible. Figurez-vous cet immense amphithéâtre de Rome où se succédaient les cruautés religieuses , les représentations de débauches et les scènes de meurtres ;

car les jeux des gladiateurs étaient un drame où le peuple tout entier était acteur aussi par ses cris, ses regards avides, ses gestes homicides. Un gladiateur vaincu tombait-il? le peuple était interrogé. Assise sur les gradins du Cirque, la vierge modeste, comme dit un poëte chrétien1, ordonnait d'un signe du doigt que ce mourant fût achevé :

Consurgit ad ictus ,

Et quoties victor ferrum jugulo inserit, illa Delicias ait esse suas , pectusque jacenlis Virgo modesta jubet converso pollice rumpi.

Des pompes scéniques encadraient ces sanglantes réalités. Un dieu Mercure traversait les rangées de cadavres étendus sur l'arène , et , par une effroyable pantomime, touchait et explorait ces morts de son caducée de fer. Puis venait Pluton2, un marteau à la main , pour conduire les morts, et comme pour enlever cette desserte sanglante du repas funèbre auquel avait été convié le peuple romain. Il y avait là , mais à large dose, et l'affreux plaisir dont la foule de nos villes se repaît devant l'échafaud, et l'émotion des vicissitudes d'un combat, et l'amusement d'une pompe fantastique.

Ensuite , la scène était ouverte aux représentations chantées ou parlées. Dans les mimes de Lentulus et d'Hostilius, Diane était fouettée sur la scène ; on lisait un testament burlesque de défunt Jupiter. Le christianisme, qui triomphait de ces dérisions comme d'un aveu , ne pouvait toutefois souffrir ce spectacle toujours mêlé d'impures images , et souvent , comme dans les comédies

1 Prudentii lib. posth., v. 617.

2 Tertdl. Apologet,

d'Àfranius, souillé par la peinture du vice le plus infâme. Pour le christianisme naissant, le théâtre était le temple de tous les démons et l'abomination même. A son tour , le théâtre haïssait les chrétiens, encore plus, pour ainsi dire, qu'il n'en était haï. C'était là que leur culte était incessamment bafoué; c'était du milieu de cette foule ivre de sang, parmi les éclats de ces rires immondes , que jaillissait le cri : Les chrétiens aux lions ! C'étaient là les comices populaires où on votait leur mort, et les gémonies où on les jetait vivants.

Comprenons dès lors l'horreur de Tertullien au seul nom de théâtre! Cependant ces spectacles avaient tant de pouvoir sur les sens des hommes que , pendant la persécution même, les chrétiens, qui abhorraient et fuyaient les fêtes religieuses du paganisme , fréquentaient les théâtres, et s'y glissaient inconnus. C'est à eux que Tertullien s'adresse indigné : <v Que voulez-vous , sinon pas- « ser de l'église de Dieu dans l'église du diable ! Nous «< avons l'exemple d'une femme qui étant allée au théâtre, «en revint possédée du démon. Pendant la céré- « monie de l'exorcisme, lorsqu'on reprochait à l'esprit « immonde d'avoir osé s'en prendre à une femme chré- «< tienne : « J'en avais le droit, dit-il; je l'avais trouvée « dans mon domaine. » En effet, s'écrie Tertullien, per- « sonnne ne peut servir deux maîtres à la fois. Qu'y a-t-il « de commun entre la lumière et les ténèbres , la vie et « la mort? Nous devons haïr ces assemblées , ces réunions « de gentils , par cela seul qu'on y blasphème le nom de « Dieu , etc. Que feras-tu si tu te laisses surprendre dans « cette étuve bouillonnante de vœux impies? non que tu « aies rien à craindre des hommes : dans un tel lieu per - « sonne ne croira rencontrer un chrétien ; mais pense à

« ce qui sera décrété sur toi dans le ciel. Doutes -tu qu'a <> cette heure où le démon sévit contre l'Eglise, les anges « ne soient attentifs , du haut des cieux , à noter chacun « de nous : celui-ci pour avoir proféré le blasphème , cet « autre pour l'avoir écouté? Ne fuiras-tu donc pas ces « bancs des ennemis du Christ, cette chaire empestée, cette « atmosphère même toute souillée d'accents criminels? « Qu'il y ait là des choses séduisantes, gracieuses, simples, « honnêtes même, il n'importe : ce n'est pas sous le fiel « et l'absinthe que l'on cache les poisons, mais sous les «saveurs les plus délicates. Ainsi le démon enveloppe « des dons les plus précieux du Créateur le poison mor- « tel qu'il prépare : laissons ce festin à ces convives ! nous « ne pouvons nous coucher à leur table , ni eux à la «nôtre. » Telle était, dans les trois premiers siècles, la pensée de tous les chrétiens sincères ; ils confondaient , dans leur haine , les plus honteuses pantomimes et les belles productions du génie dramatique. Ils reprochaient à la tragédie de retracer d'anciens crimes, à la comédie de peindre de mauvaises mœurs et des futilités l.

Au reste, cet ordre de représentations devenu trop savant pour la foule , était assez rare et n'avait lieu qu'à certaines fêtes païennes dont il semblait complice aux yeux des chrétiens. Du temps de Dioclétien, cependant, on jouait encore en Afrique YAmphytrion de Plaute, aux fêtes de Jupiter, et comme pour honorer le dieu. Quant aux pantomimes, aux danses, aux jeux gymniques, l'usage en était universel sur ces théâtres, dont la magnificence romaine avait em-

Cothurnus est vetera recensere facinora. (Sancti Cypriani Epistola ad Donatvm.)

belli les principales villes de l'Italie , de l'Espagne , des Gaules et de la province d'Afrique.

Le goût passionné pour ces spectacles ne cessa point après la conversion de Constantin. Ceux qui, durant la persécution , avaient dit tant de fois anathème aux théâtres, ne les détruisirent pas après la victoire du christianisme , soit par ce compromis ordinaire que les hommes font entre leurs croyances et leurs plaisirs , soit par un reste de ménagement pour le parti de l'ancien culte. Tandis que les temples païens étaient souvent saccagés par des attroupements de la populace chrétienne , ou démolis par ordre de l'empereur, les cirques et les jeux publics furent respectés. Les noms des dieux avaient disparu; mais la même licence déshonorait la scène. On avait retranché les symboles extérieurs du paganisme et gardé ses passions. Le spectacle était au fond le même et l'auditoire nouveau. La guerre n'était plus entre les mimes et les chrétiens , mais entre les mimes et les prêtres qui se disputaient l'attention du peuple chrétien.

La voluptueuse, la savante, la catholique Antioche était folle de représentations dramatiques. Au moment où elle abhorrait , dans le sévère et ironique Julien , le partisan du paganisme , elle se pressait en foule à des théâtres encore tout remplis de la licence païenne.

Le parti de l'ancien culte , au contraire , n'avait maintenant que mépris pour les théâtres , où le mythe ne consacrait plus à ses yeux la corruption des mœurs ; et Julien , avec sa double autorité d'empereur et de grand pontife, prescrivant des règles de conduite aux prêtres païens, leur défendait sévèrement de fréquenter aucun théâtre 1 .

' Voir sa lettre à Arsace , pontife de Bithynie.

On sait quelle fut l'impuissance et la courte durée de la restauration religieuse entreprise par Julien. Le paganisme , recrépi pour l'imagination rêveuse de quelques sophistes, sans être avivé pour la foule, acheva de dépérir. Le christianisme, un moment comprimé, envahit avec plus de force toute l'existence des peuples. Un tyrannique décret, par lequel Julien avait interdit aux chrétiens les lettres profanes, leur inspira seulementle désir de s'approprier la partie même de ces lettres qu'ils avaient longtemps dédaignée. Us voulurent tout enlever aux païens, jusqu'à ce génie dramatique mort depuis tant de siècles, et dont les accents trop délicats et trop purs n'avaient plus d'écho dans le colossal amphithéâtre de Rome. De là le premier mystère chrétien qui ait été composé avant le moyen âge. Ce mystère eut tout d'abord pour sujet le dénoûment même de l'Évangile, la Passion duChrist. L'auteur était un ancien condisciple de Julien dans les écoles d'Athènes , un évêque nourri de l'éloquence et de la poésie grecques, celui que Bossuet appelle le théologien de l'Orient , l'élégant , l'ingénieux Grégoire de Nazianze.

Malheureusement l'imitation de l'ancien théâtre grec , les longs monologues, les sentences, les lieux communs poétiques du chœur prévalent trop dans la pensée du poëte sur le pathétique naturel de ce sujet terrible. Le drame du Christ souffrant est presque un centon d'Euripide ; quelques scènes sont là cependant pour nous montrer la poésie nouvelle du christianisme : Marie est aux pieds de la croix du Sauveur ; elle s'écrie : « 0 mon fils « bien-aimé ! pourquoi de telles souffrances? quelle faute « effaces-tu par cette expiation? tes mains sont pures de « sang ; ta bouche , ton souffle est la pureté même ; et

« pourtant , je te vois pendu entre des voleurs ! et ce n'est « point par la cruauté de quelque ennemi; un ami, un « disciple t'a livré ! » Le Christ interrompt les plaintes de sa mère par ces paroles sacrées : « 0 la meilleure des « femmes, voici celui qui te tiendra lieu de fils ; et toi , » dit-il à l'apôtre Jean, « voici la Yierge, ta mère. » L'imagination du savant évêque ne pouvait rien ici au delà de l'Évangile , et il en affaiblit la divine grandeur par la longue réponse de Marie. Une chose cependant est nouvelle et touchante : à travers cette agonie et ces adieux , une autre voix s'est fait entendre, celle de l'apôtre Pierre parjure et repentant ; il accourt vers la croix , hideux, échevelé, poussant des cris; Marie lui dit avec douceur: « Pourquoi pleures-tu, Pierre? ta faute est grande, mais « n'est pas indigne de grâce. » Et s'adressant au Christ : « 0 mon fils , Yerbe de Dieu ! pardonne la faute qu'a dû « commettre un enfant des hommes ; Pierre a péché par « crainte du peuple. » — « Va, sois sans inquiétude, ma mère, » reprend le Christ mourant ; pour toi, je remets à « Pierre son péché ; car les larmes obtiennent toujours « de moi le pardon et effacent les fautes. Juge de ce que « peuvent sur moi les larmes de ma mère. »

La tragédie chrétienne était trouvée. La source pure avait jailli dans le désert ; mais l'œuvre studieuse du poëte restait enfermée dans sa retraite, ne montait pas sur le théâtre, ne parlait pas à la foule.

La prévention et la lutte continuèrent entre le théâtre et l'Église ; on en voit des traces nombreuses jusqu'au VIe siècle ; et un des derniers apôtres du christianisme , Salvien, triomphe presque de joie en racontant la punition de la ville chrétienne de Trêves , prise d'assaut par les Barbares , à l'heure même où ses citoyens assistaient,

dans une indolente ivresse , à des représentations dramatiques.

On ne peut s'étonner de cet anathème , si on songe à l'indicible corruption qu'avait conservée le théâtre , en présence même du christianisme vainqueur. Sous cette législation où l'hérésie était punie de mort , le vice s'étalait avec applaudissements sur la scène ; et un des plus grands scandales de l'histoire est le souvenir des pantomimes impures qu'avait jouées sur le théâtre de Constantinople cette Théodora que le législateur Justinien prit pour femme et fit impératrice. La colère de l'Église contre le théâtre était donc juste alors, et ses anathèmes mérités.

Lorsque, dans la splendeur du siècle de Louis XIV, le théâtre , aussi épuré que sublime , fut devenu le premier plaisir des esprits éclairés , on réclama contre cette ancienne condamnation qui n'était plus juste. Racine défendit le théâtre, même contre Port-Royal. Un religieux, le P. Caffaro, entreprit une justification de la Comédie , dans un discours latin , dont Boursault publia quelques extraits traduits en français pour les gens du monde. Mais Bossuet , comme si cette indulgence eût renfermé toute une hérésie, se leva pour combattre. Sa lettre au père Caffaro et ses Maximes sur la Comédie ne sont guère de notre temps; mais, dans l'austérité du blâme évangélique , on y peut admirer la profonde connaissance du cœur humain et la vive peinture de ses nuances les plus délicates.

Comment, soixante ans plus tard, dans une époque et des mœurs si différentes , Rousseau devient-il le continuateur de Bossuet ? Cela ne s'explique pas seulement par le goût du paradoxe, comme on l'a dit : les paradoxes

qui plaisent tiennent à quelque vérité. La Lettre sur les Spectacles est une attaque aux mœurs du siècle , un appel de l'esprit du monde à l'esprit de famille. Elle précède naturellement la belle morale à! Emile; elle marque la mission réformatrice de Rousseau.

Sans doute , il eût mieux valu n'avoir pas fait des comédies, et, qui pis est , des comédies froides , avant de proscrire le théâtre. Sans doute, dans cette proscription même, il y a rigueur injuste et excessive. Un bel ouvrage dramatique est le plus noble plaisir des hommes assemblés. Mais la morale spéculative et la morale pratique veulent quelque chose de plus et de mieux que le théâtre ; et les spectacles ne font pas la grandeur et la vertu d'un peuple. Sur tout cela, Rousseau raisonne très-sensément, et avec quel feu, quelle élégance, quelle grâce! En combattant l'admiration exagérée pour le théâtre, il venge et défend plus d'un principe méconnu. Quand on a lu Diderot et madame d'Épinay, on sent tout le prix des belles réflexions qui échappent à Rousseau sur le sentiment inné de la pudeur. L'ouvrage tout entier respire une élévation spiritualiste , en contraste avec beaucoup d'écrits du même temps. La thèse académique a disparu : le sentiment moral prédomine. Souvenirs de l'antiquité et des Vies de Plutarque, mœurs pures de quelques peuples modernes pauvres et simples , vertus républicaines , vertus domestiques , douces vertus de famille , de combien d'heureux et touchants tableaux vous remplissez ces pages, écrites par un solitaire, dans le dépit des passions et l'amertume du cœur !

D'Àlembert répondit avec beaucoup de logique et de spirituelle malice ; Marmontel disserta ; Voltaire plaisanta. Mais tout le beau monde de Paris, toute cette société

éprise du théâtre, fut encore plus charmée des piquants sarcasmes de Rousseau , et de cette austérité qui semblait une agacerie pour son siècle. D'Àlembert, dans sa réfutation , avait malignement loué Rousseau de sa vertu , et semblait avoir mis quelque part le doigt sur le cœur de ce prétendu sage, encore tout blessé de l'amour. Cela même ne faisait qu'exciter l'engouement et la curiosité ; et lorsqu'on apprit que l'ennemi du théâtre écrivait un roman, tout le monde accourut, espérant trouver dans ce roman l'histoire de l'auteur.

Ce n'est pas ici que nous pouvons juger la Nouvelle Héloïse. Ce livre plein de talent, sans invention, séduisit deux grandes puissances, les femmes et les jeunes gens. Il valut à Rousseau , séparé des philosophes , les suffrages de la cour; et il l'enhardit à tenter la réforme du sentiment religieux, comme celle de la morale. Hâtons-nous d'arriver à l'ouvrage où s'est marqué ce double effort.

Emile est le monument de Rousseau , son œuvre de génie, sa création éloquente. Emile a fait partie de l'influence politique de Rousseau; et les doctrines de cet ouvrage sont entrées pour beaucoup dans l'esprit de rénovation sociale qui s'est mêlé parmi nous à la réforme politique. Qu'on le blâme ou qu'on l'admire, on ne peut donc trop l'étudier. Sous le rapport de la théorie et de l'art, Emile est encore l'ouvrage où Rousseau paraît suivre de plus près ce divin Platon, auquel on le compare , mais dont il n'a pas l'atticisme et les grâces. Le sujet du livre, quoique vulgaire, était grand : l'éducation de l'homme. Les opinions de l'auteur étaient à leur plus haut point de maturité ; haine des philosophes et des intolérants, morale spiritualiste , déisme presque chrétien. La forme du livre, sans être irréprochable, était heure u-

sèment mêlée de réflexions , de scènes dramatiques , et de récits personnels.

Ce n'est pas que là, comme ailleurs , Rousseau ne soit souvent imitateur : mais c'est là qu'il a répandu le plus d'idées neuves, et le mieux orné les idées des autres ; c'est là que cette passion qu'il avait dans l'âme , il l'a produite avec le plus d'éclat et de pureté, en l'appliquant non pas à des choses passionnées d'elles-mêmes, mais à des choses utiles, longtemps frappées de froideur et d'ennui. Avait-on jusque-là porté l'intérêt et le charme sur les soins dus à la première enfance ? Avait-on trouvé des expressions impérieuses et touchantes pour persuader aux mères de nourrir leurs enfants? Avait-on fait verser des larmes de sympathie sur un jeune homme de quinze ou seize ans , et employé pour parler à son cœur la plus haute éloquence ? Cette manière de concevoir et de sentir l'éducation était chose nouvelle : c'était l'œuvre même du génie.

L'époque où Rousseau composa son ouvrage ajoutait à l'importance du sujet. La philosophie épicurienne était dominante; l'ancienne société éprouvait dans ses opinions, ses mœurs, un changement profond. Une corporation puissante et vivace, mais moins indestructible que les Lettres provinciales , la Société des jésuites, si longtemps maîtresse d'une partie de l'éducation publique , était enfin supprimée. De toutes parts on faisait de nouveaux systèmes d'éducation, en attendant qu'on pût faire de nouveaux systèmes de gouvernement. Tous ces écrits sont oubliés ; Emile a survécu , parce qu'il avait cette vie de l'éloquence qui ne s'éteint pas. Le livre était le signe d'une révolution dans les esprits. Quelques circonstances de la publication attestent encore mieux le pou-

voir qu'avaient pris les idées nouvelles. Emile fut imprimé en Hollande : mais c'était M. de Malesherbes qui recevait les feuilles, et les faisait passer sous son cachet de directeur de la librairie. Évidemment la société était changée, quoique ses lois ne le fussent pas. L'opposition philosophique avait pénétré dans le gouvernement : tant elle était puissante dans la nation !

Mais , par cela même qu'elle commençait à vaincre, la philosophie se divisait. A côté de l'école tout à fait incrédule s'élevait un parti spiritualiste , dont Rousseau fut l'apôtre , et qui réclamait du moins le sentiment religieux à la place du dogme. C'était comme une ancre dernière , à laquelle s'attachèrent bientôt les défenseurs de l'ancienne monarchie , et tous ceux qui voulaient la sauver en la réformant, depuis Malesherbes jusqu'à Necker. On pardonnait à Rousseau sa démocratie, en faveur de son ardent déisme. L'ennemi de Diderot et de d'Holbach devint .l'ami du duc de Luxembourg et du prince de Conti. Emile , cet ouvrage si hardi , dont le parlement devait décréter l'auteur , fut composé dans le parc de l'héritier des Montmorency ; et Malesherbes en corrigeait complaisamment les épreuves. Dans une société ainsi faite , au milieu de tant de contradictions, quel ne devait pas être le pouvoir d'un homme éloquent qui osait et qui voulait tout dire !

Mais , à part même l'intérêt d'une telle crise sociale , Rousseau ne pouvait choisir un sujet plus philosophique et plus attachant que celui d'Emile, tel qu'il l'a conçu.

Dans l'antiquité , il semble que l'éducation était la politique même. Dans ces villes grecques où la puissance absolue de l'être collectif appelé peuple ne laissait rien à l'existence individuelle , et où la place publique était

comme le loyer domestique de l'État , L'éducation réelle ne devait avoir, et la théorie même ne pouvait se proposer qu'un seul but, dans l'enfant former le citoyen , l'homme qui doit agir , parler, combattre pour la patrie. Sparte n'était qu'une école pratique , un gymnase rigoureux pour la vie entière ; de môme que , suivant la remarque de Rousseau, la République de Platon n'est qu'un traité d'éducation. Xénophon travailla sur ce modèle dans sa Cyropédie , où , traçant un tableau fictif des mœurs de la Perse pour corriger celles d'Athènes , il fait l'utopie d'une éducation militaire et patriotique.

Il y eut dans Athènes deux éducations : celle de l'État, évidemment fort relâchée , et celle des philosophes , fort diverse et fort contradictoire. A Rome, il n'y eut d'abord sans doute d'autre éducation que celle de la pauvreté commune et de la guerre , bien que l'histoire nous montre , au temps des décemvirs , des écoles publiques , même pour les jeunes tilles. Puis vinrent les écoles des rhéteurs et des maîtres de danse , et toutes les frivolités des arts de la Grèce. Bientôt l'éducation ne fut que littéraire , et cessa tout à fait d'être politique et morale. Nous voyons dans Pline le Jeune que son oncle avait fait un ouvrage en huit livres , dans lequel il prenait l'orateur au berceau, et le conduisait jusqu'à la perfection de son art. Ces soins si délicats que Rousseau prescrit pour les premières années de l'enfance , Quintilien les conseille aussi, mais par une autre raison. Il songe à former l'orateur , et il recommande surtout , d'après Chrysippe , de n'avoir pas de nourrice qui parle mal : Ne sit vitiosus sermo nulricibus. L'auteur & Emile cherchera quelque chose de mieux que la correction du langage , quand il n. 17

demandera pour Tentant le lait de sa mère. On sait ce que, dans la décadence de l'empire , devint cette éducation bornée tout entière à l'art de la parole, alors qu'il n'y avait plus de tribune. Les discours des panégyristes, les édits des empereurs nous attestent combien cette éducation comptait de maîtres célèbres et de disciples ; les annales de l'empire, combien elle était impuissante à former des hommes.

Mais, en face de ces écoles, une autre éducation commençait, celle de la famille chrétienne et de l'Église. Avec des liens non moins étroits , une discipline non moins austère que celle de Sparte , cette éducation était plus naturelle et plus pure ; et , dans la chute de toute vertu civique, elle élevait du moins des hommes pour l'humanité et pour le ciel. Combien cela n'est-il pas marqué dans quelques anecdotes ? Je ne citerai que Chrysostôme , instruit jusqu'à vingt ans par sa mère , jeune veuve chrétienne; puis admis à l'école de Libanius, qui, après l'avoir interrogé sur cette éducation domestique , s'écrie en se tournant vers son auditoire : « 0 dieux de la Grèce, quelles femmes parmi ces chrétiens! » Il y aurait un long récit, ou plutôt un ouvrage à faire sur cette transformation morale de l'éducation par le christianisme. Elle dura , elle s'étendit dans les derniers siècles de l'empire; elle devint exclusive. L'enfant appartint à l'Église , comme , dans quelques États libres , il avait appartenu à la cité. Le prêtre chrétien fut le précepteur, non-seulement de la foi, mais de la science. Cette éducation avait été bonne pour lutter contre la corruption des vieilles mœurs païennes et le flot de la barbarie nouvelle. Elle adoucit ces peuples sauvages qui détruisaient tout en passant. L'école de la cathédrale ou

du monastère fut seule inviolable : on ne pouvait étudier nulle part; on étudiait là.

Ce n'est pas tout. Le chrétien lettré portait dans l'instruction même un autre sentiment que le sophiste. L'exemple de saint Augustin peut nous l'apprendre. Nous le voyons d'abord rhéteur comme tant d'autres , sans autorité sur la jeunesse, sans fruit moral dans son enseignement; il parle, et il est applaudi : voilà tout. Mais , après sa conversion , cherchez-le dans cette campagne solitaire, où il instruit quelques jeunes gens : c'est un autre maître , c'est une autre école. Quelle attentive surveillance de tous les penchants du cœur! comme il craint, en excitant l'émulation, de laisser naître l'orgueil et la jalousie ! Je ne sais quelle thèse où deux jeunes gens s'étaient piqués d'amour -propre, comme des philosophes , il la termine par d'admirables conseils sur l'amour de la vérité pour elle-même , et , en versant des larmes , il leur dit pour précepte suprême : Soyez bons ; Boni estote.

Un nouveau principe de morale est entré dans le monde ; ou plutôt l'ancienne leçon de l'Académie et du Portique a été reprise avec plus de douceur , au nom du christianisme. Cette éducation qui traversa la barbarie en reçut l'empreinte : elle devint dure comme les mœurs , et sophistique comme l'est souvent l'ignorance. Son pouvoir n'en fut pas moins étendu. Pendant plusieurs siècles , elle renferma , non-seulement l'instruction des enfants, mais toute la science des hommes. Les universités, au moyen âge , étaient à la fois les écoles , les académies , la puissance littéraire et l'opinion politique du temps. Abélard, saint Thomas, Albert le Grand, ces docteurs célèbres dont la voix réunissait d'innombrables

auditeurs, qu'on suivait hors des villes, autour desquels on campait pour les entendre , s'adressaient à des hommes. Gerson, le sage et vertueux chancelier de l'Université de Paris, fut un des premiers qui reporta l'attention sur l'enfance, dans son beau traité de ParwUis ad Chrisi)i in ducendis. Rivaux des universités, les ordres mendiants , puis enfin les jésuites comprirent dans leur mission l'enseignement public à tous les degrés.

En même temps , des esprits libres et hardis commencèrent à ébranler l'ancien système d'éducation cléricale. Le premier réformateur fut Rabelais , réformateur profond et judicieux sous ses bouffonnes fantaisies. L'éducation de Gargantua est une utopie, comme celle (L'Emile, et elle offre un plan d'exercices et d'études admirablement ménagés , pour fortifier le corps , mûrir le jugement , étendre les connaissances. Montaigne fut, en fait d'éducation , un autre réformateur, d'abord par l'exemple de sa première enfance, si doucement et librement élevée, puis par tant de sages réflexions semées dans ses Essais. Un siècle plus tard , Port-Royal , si fort attaqué de nos jours par M. de Maistre , fit une grande réforme dans l'éducation , en substituant l'étude approfondie de la langue nationale aux tragédies latines des jésuites , et la méthode de Descartes à la scolastique.

A ce progrès il faut joindre l'exemple que donna, dans l'Université de Paris, un homme dont la gloire, modeste comme son caractère, doit être souvent rappelée. Rollin. dans sa douceur , dans la simplicité de ses paroles , a pourtant quelque chose de la forte croyance et du courage d'esprit qui inspirait Arnauld : il descend de Port- Royal ; il en est le dernier disciple , ou plutôt le dernier maître. Il n'y a pas une idée juste , pour le bonheur et le

bon emploi du premier âge , qu'il n'exprime avec la tendresse du père le plus éclairé. Il n'y a pas une saine méthode d'enseignement qu'il n'ait indiquée ou pressentie. Surtout, il est admirable pour le goût de la vertu et la culture de l'âme. Mais il fut persécuté , et ne resta pas longtemps chargé de l'éducation de la jeunesse. Le caractère des écrits de Rollin , c'est de séculariser l'éducation , tout en la rendant sévère et religieuse. Il a pour but de former l'homme, et même le citoyen, car ce dernier mot ne l'eût pas effrayé.

La même influence ecclésiastique qui dirigeait l'éducation en France avait régné sur toute l'Europe. L'Angleterre était le pays où de bonne heure l'éducation fut le plus libre , sans être pour cela diverse. Le grand classique Milton , dans son ardeur de réforme universelle , avait vivement attaqué l'abus de consumer sept ou huit années1 uniquement à ratisser autant de mauvais latin et de mauvais grec qu'on pourrait par une autre méthode en apprendre de bon facilement et agréablement dans une seule année ; et , sans expliquer sa méthode grammaticale, il avait insisté pour mêler l'étude des choses à celle des langues , recommandant de faire apprendre aux enfants , de bonne heure et en se jouant , l'arithmétique et les éléments de géométrie , puis de leur faire étudier l'agriculture dans Caton, VarronetColumelle, les sciences naturelles dans Aristote, Celse , Sénèque, Pline, So- Iin , la géographie dans Pomponius Mêla, l'architec-

1 VVe do amiss lo spend seven or eight years nearly , in scraping togelher so much misérable latin and greek as might be learnYI olherwise easily and delighlfully in one year. ( Of éducation, to Master Samuel Hartlib : the works of John Milton, Historicaî, Political and miscdllaneous, vol. [, p. 144.)

ture dans Vitruve , pour passer ensuite aisément à la lecture des poètes réputés les plus difficiles, Orphée, Hésiode , Théocrite , Aratus , Nicandre , Oppien , Denys le Périégète , Lucrèce, Manilius.

A ce premier essai des sciences , joint partout à l'étude des lettres , Milton faisait succéder la philosophie morale étudiée dans Platon , Xénophon , Cicéron , Plutarque , Diogène et les restes de l'école de Locres ; puis la science économique , et enfin la politique , la législation depuis Moïse jusqu'à la loi commune et aux statuts , sans préjudice de l'histoire de l'Église et de l'étude de l'hébreu , pour lire les livres saints dans l'original. Après toutes ces connaissances acquises , il plaçait un cours d'éloquence et de poésie , afin de former des hommes pour le parlement ou le conseil , et de montrer le magnifique usage qu'on pourrait faire de la parole dans les choses divines et humaines :

Voilà , disait-il , les études auxquelles nos jeunes nobles et nos jeunes gentilshommes devraient employer leur temps, depuis douze ans jusqu'à vingt et un ans , à moins qu'ils n'aiment mieux s'appuyer sur leurs ancêtres morts que sur euxmêmes.

Mais il est clair qu'un plan si laborieux et si vaste ne pouvait convenir qu'au génie de Milton lui-même. Le sage Locke en prit cependant quelque chose , non pas cet immense appareil d'érudition antique , mais ce dédain de la routine des écoles, et cette part faite dès l'enfance aux notions positives et scientifiques. Seulement , pour ces notions , au lieu de renvoyer à l'antiquité , comme faisait Milton , Locke s'attachait à l'expérience et aux méthodes modernes , peu soucieux d'ailleurs d'élo-

quence et de poésie. Mais son système d'éducation complète eut d'abord peu d'influence , et ne prévalut pas contre les traditions universitaires de Cambridge et d'Oxford.

En France cependant, l'ancienne éducation avait décliné, comme les mœurs. Cette corporation, longtemps si redoutable , qui avait régné par ses collèges comme par le confessionnal des rois, n'était qu'intrigante, tracassière , et bonne à être chassée ; elle venait de l'être , quand Rousseau publia son Emile. Sous le point de vue seul de l'éducation et des intérêts de l'enfance , le livre devait exciter une vive attention. Mais Rousseau avait fait bien plus ; il avait ramené à son sujet toutes les questions de mœurs et de croyances , et engagé dans le débat la société entière.

Ses conseils sur la nourriture des nouveau-nés étaient à la fois une vive censure de son temps et la marque d'un progrès dans les idées morales. Avec le sentiment de l'humanité s'accroissait le prix attaché à la vie de l'enfant. Longtemps à cet égard , malgré le cœur des mères , les habitudes de famille avaient eu quelque dureté. Tantôt par rudesse , tantôt par dissipation mondaine , on s'occupait fort peu des petits enfants.

J'en ay perdu deux ou trois en nourrisse , nous dit légèrement Montaigne, sinon sans regret, au moins sans fascherie.

Un savant du xvie siècle , Scévole de Sainte-Marthe . avait , il est vrai , fait un poëme latin , où sont décrits tous les soins que l'enfant réclame dans le sein de sa mère , et où des détails de maillot sont embellis souvent par une expression gracieuse et touchante. Il n'y a pas seulement dans cet ouvrage d'excellents conseils pour

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l'hygiène de la mère : les maladies qui désolent la première enfance y sont savamment décrites, et les remèdes indiqués. Je ne sais si le poëte était habile en médecine ; mais il était père; et une tendresse attentive, une sensibilité que rien ne rebute, répand l'intérêt dans son ouvrage, dédié à sa femme, qui allaitait son petit enfant : car le poëte ne veut pas que cette joie soit cédée par la mère à une autre :

Dulcia quis primi captabit gaudia risus , Et primas voces , et blsesae murmura linguae ? Tune fruenda alii potes ista relinquere démens, Tantique esse putas teretis servare papillae Integrum decus, etjuvenilem in pectore florem?

Mais un poëme latin, même au.xvie siècle, devait avoir peu d'influence sur les mœurs ; et mille traits, dans les Mémoires du temps , attestent combien la première enfance était parfois négligée. Cela se retrouve encore dans la politesse et la gravité du xvne siècle. Les mœurs du siècle suivant ne devaient pas corriger cette disposition. La révolution vint par les idées. Dans le désir général d'élever, d'améliorer la condition de l'homme , on s'occupa de l'enfance. Au xvie siècle, Marguerite de Valois avait été toute surprise de voir la femme du grand bailli du Hainaut allaiter elle-même son enfant , avec une tendresse de bonne et naïve Flamande. Au xvnr siècle, un livre de philosophie , Y Emile de Rousseau , mit tout à coup cette tendresse à la mode parmi les grandes dames. Buffon , par des motifs d'hygiène , avait conseillé aux mères de nourrir leurs enfants ; Rousseau le prescrivit au nom de la nature et du devoir. Ses réflexions sur la nécessité d'être mère tout à fait, de nourrir de son lait

celui qu'on a formé de son sang, ses considérations morales sur l'influence d'un lait étranger, sur l'influence plus grave encore d'une habitude, d'une tendresse étrangère qui se substitue à la tendresse maternelle, tout cela était dit , il y a bien des siècles , par le bon Plutarque et par le philosophe Favorin1, que cite longuement Àjulu- Gelle. Mais tout cela était oublié ; et Rousseau le renouvelait avec sa mordante parole , et cet art de dire des injures qui plaisent et qu'on écoute. Il réussit, et fit un changement salutaire , en rapprochant davantage de la nature les soins qu'on donne à la première enfance.

Malheureusement préoccupé de ses premières objections contre la vie sociale , il se faisait sur beaucoup de points une idée fausse de la nature , regardant tout ce que l'homme essaie pour la régler, comme un effort qui tend à la pervertir. De là, dès qu'il a passé le bégaiement et l'imbécillité du premier âge, cet effort, non pour faire apprendre des choses utiles à l'enfant, mais pour l'empêcher d'apprendre. De là, dans les années où l'intelligence commence à naître , ce singulier scrupule qui lui fait différer longtemps la notion de Dieu, et qui retranche un sentiment salutaire , de peur que l'idée abstraite qui s'y joint ne soit pas assez comprise : précaution systématique bien vaine, le vrai ne pouvant être connu par nous que dans des proportions limitées , et à travers des ombres, depuis celles que la raison naissante de l'enfant

1 Sine eam totam integram esse matrem fil îî sui, etc. Imperfectum atque dimidiatum matris genus, peperisse, ac statim ab se abjecisse, etc., neque multo minor amanclali ad nutricem aliain filii quam morte amissi oblivio est : ipsius quoque infanlisaflectio animi, amoris, consuetudinis, in ea sola, nnde alitnr, occupatnr. (Aul. Gel., lib. xir, cap. ir.)

mêle à l'idée de Dieu , jusqu'à celles que la raison imparfaite de l'homme y mêlera toujours.

Mais résumons les belles parties d'Emile, de cet ouvrage cité souvent comme paradoxal , et qui renferme tant de vérités de détails. 11 y a longtemps que Montaigne avait dit :

Ce n'est pas assez de lui roidir l'âme; il lui faut aussi roidir les muscles; elle est trop pressée, si elle n'est secondée.

Rousseau a merveilleusement saisi cette vérité ; les pages oùil décrit l'enfant au maillot, corrige les soins mal éclairés qu'on lui donne, en indique de nouveaux, épie ses premiers instincts , l'expose à des fatigues calculées pour le fortifier, tout cela est admirable. Locke s'était occupé des mêmes choses, et n'avait pas craint les minuties parfois un peu bizarres. Par exemple, pour prémunir les enfants contre les rhumes , il conseille de les laisser marcher en toute liberté avec des souliers troués ; mais il veut qu'on leur défende de se coucher sur l'herbe quand ils ont chaud. En vérité , puisqu'il faut toujours une précaution, il vaudrait autant leur tenir les pieds secs. En profitant des idées de Locke, Rousseau les corrige et les élève.

Un homme d'esprit, longtemps l'ami du philosophe genevois, prétend qu'ils avaient imaginé ensemble un autre plan d'un roman d'éducation, mieux conçu que Y Emile, dont il fait quelques bonnes critiques. On ne peut nier que Rousseau , si éloquent et si vrai dans ses considérations sur la première enfance , réussit moins dans la seconde partie. Quoiqu'il répète sans cesse : « Voyez combien mon élève est supérieur au vôtre ! » le rapport entre le résultat et les moyens ne paraît pas aux

yeux du lecteur. Rousseau promène beaucoup son élève; et cela est excellent ; mais les qualités morales qu'il lui suppose , on ne voit pas comment il les fait naître en lui : il attaque mieux les méthodes ordinaires qu'il ne prouve la bonté de la sienne. Cette méthode est-elle, en effet, que l'élève invente les sciences, au lieu de les apprendre? Il n'en est pas de moins sensée, ni au fond de moins praticable ; car on voit toujours le maître qui souffle la leçon , qu'elle vienne des choses ou des personnes , d'une promenade où l'on s'égare , faute de savoir s'orienter, ou du jardinier Robert dissertant sur la propriété.

Ici même, disons-le, se trahit un grand défaut dans le système de l'auteur ; c'est l'artifice de cette éducation si naturelle ; ce sont les rôles distribués, les personnages apostés pour y concourir. Rousseau ne veut pas que son élève étudie dans les livres, qui sont menteurs ; il ne lui permet que Bobinson, livre admirable, il est vrai ; mais que penser de toutes les petites scènes dramatiques qu'il arrange à l'usage de cet élève, et qui sont encore moins vraies que les livres ? que penser de ces détours et de ces leçons indirectes, par exemple, de ce charlatan de village, si habile et si bien disant, qui est employé pour donner à Emile une leçon de physique et de modestie ? Ne sait-on pas que les enfants ont un merveilleux instinct pour démêler les petites ruses qu'on leur fait, et voir si on agit sérieusement avec eux ? Quand ils surprennent l'artifice, c'est bien alors que l'éducation est perdue ; et Rousseau, dans son plan, est toujours à côté de ce danger.

Rousseau définit admirablement l'âge qui s'écoule entre la fin de la première enfance et la puberté. Mais quel emploi fait-il de cet âge? il y place non l'étude des langues, mais la géographie, la sphère, la géométrie, et

surtout force leçons morales en action : c'est, en partie, le plan même de Locke. Mais si l'esprit humain se montre tout entier dans l'artifice du langage, pourquoi ne pas faire de l'étude d'une langue le premier exercice qui dénoue notre intelligence? pourquoi ne pas y appliquer la mémoire si vive de l'enfance? Cette étude, bien dirigée, ne peut-elle pas renfermer toute une culture morale ? La géométrie, qui, suivant Rousseau, vous donnera la mesure de l'intelligence de votre élève, convient-elle à un enfant de douze ans ? La méthode géométrique est un emploi du jugement ; ce n'est pas le jugement même, cette qualité première et générale qu'il s'agit de cultiver, et qu'on voit poindre dès l'enfance.

Au reste, par combien de vues neuves ou d'attachants détails Rousseau ne corrige-t-il pas ce qu'il y a d'inexact ou d'incomplet dans cette partie de son ouvrage? Que de lumières jetées sur les premières années et sur la croissance morale de l'homme ! On reproche à Rousseau d'avoir voulu supprimer le sentiment de l'émulation ; mais il y substitue l'amour du bien , l'émulation de l'âme contre elle-même ; et dans l'éducation isolée qu'il a conçue , il ne pouvait trop développer ce principe de perfectionnement qui suit l'homme partout.

Nous approchons du point où l'intérêt de l'ouvrage et le génie de Rousseau s'élèvent également. La grande beauté de Y Emile, ce qui en fait un livre salutaire, c'est le soin religieux apporté à l'époque décisive , à la révolution qui finit la première adolescence , et détermine souvent toute la vie morale de l'homme. La religion y avait songé sans doute, en réservant pour ce temps d'émotion et de passage une sauvegarde sacramentelle dont Voltaire lui-même décrit quelque part l'influence

sur des âmes jeunes et vives. Mais, lorsque l'ancienne foi candide ou dogmatique avait faibli, que pouvait-on offrir à la raison de meilleur et de plus utile qu'un livre comme Y Emile ? Quelle impression s'attache à ce premier réveil du sentiment religieux qui se rencontre avec le développement même de l'homme et les premiers symptômes de la jeunesse!

Je me contredisse lésais, Messieurs; car j'avais blâmé Rousseau d'avoir retranché jusque-là de son système d'éducation toute idée religieuse , et de n'avoir pas voulu que l'habitude, si puissante sur l'âme, lui rendît familier de bonne heure ce qu'elle doit vivement sentir pour le mieux comprendre : en cela, je le blâme encore. Mais comment n'être pas frappé du sublime emploi qu'il fait enfin de cette idé de Dieu, en saisissant par elle le cœur de son élève au moment où ce jeune cœur a le plus besoin d'être gardé et prémuni contre lui-même? N'y a-t-il pas ici dans l'omission de Rousseau, et dans sa manière de la réparer, quelque chose de semblable à ces grands effets de l'art dramatique achetés par une invraisemblance, et qui la font oublier? Quel intérêt dans cette double initiation à la croyance en Dieu et à la jeunesse î quel pathétique dans la simplicité même et dans l'obscurité des personnages î Peut-on lire sans agitation ce début : « Il y a trente ans , dans une ville d'Italie , un jeune homme expatrié, etc. ; » puis, après quelques pages d'un récit indirect et contenu , ce cri de l'âme , par lequel Rousseau se nomme et s'avoue dans le jeune fugitif? On regrette seulement, à la réflexion, que ce langage si abandonné , si touchant, qui semble le premier essai des Confessions de Rousseau, ne s'y rapporte pas exactement, et qu'il offre des circonstances personnelles évidemment

fictives; tant il était donné, ce semble, à Rousseau d'être ému sans être véridique , et tant son imagination était encore romanesque, lors même qu'elle semblait n'exprimer que ses souvenirs et ne montrer que son àme !

Mais laissons là ce doute , pour nous livrer au charme et à la grandeur de la belle scène morale qu'a tracée l'écrivain . Où retentissait alors un pareil langage? où trouver cette éloquence qui touche et qui convertit ? Dans la chaire chrétienne? elle ne savait, elle n'osait plus parler des grands sujets ; elle prêchait sur Y affabilité, sur Y égalité d'humeur , sur Y amour de l'ordre; elle tâchait de se faire pardonner sa sainte mission en affectant une sorte de mondanité judicieuse. L'orateur religieux du temps , ce fut Rousseau. Dans cette société charmante, tantôt séduite par un scepticisme épicurien et moqueur, tantôt ébranlée par une incrédulité dogmatique , tantôt maladroitement aigrie par des retours d'intolérance sans foi , il élève une voix qui rétablit avec empire les vérités primitives obscurcies ou déniées autour de lui. Cet homme, quelques années auparavant , timide et presque flatteur dans le salon du baron d'Holbach, le voilà qui seul accuse et instruit la philosophie de son temps, par la voix de son Vicaire savoyard.

La première partie de cette profession paraît à Grimm et à Diderot un cahier de philosophie scolastique. Il est vrai , les arguments n'en sont pas nouveaux ; ils remontent à Socrate, à Platon ; ils reproduisent ce premier travail de l'esprit humain, ayant conscience de lui-même, s'élevant du sentiment de sa propre essence à la perception du monde extérieur et de la Divinité , retrouvant l'idée éternelle du juste et du beau, comme le modèle et la mesure de sa propre essence, et se sentant libre, actif,

immortel. Mais sur cette route autrefois lumineuse , que de nuages amassés depuis un siècle ! que d'objections et de doutes, depuis Bayle jusqu'à d'Holbach ! La démonstration était redevenue neuve ; et Rousseau la renouvelait mieux encore par la précision , l'enchaînement et la vigueur passionnée du langage. Partant de lui-même pour arriver de son âme à Dieu, et de Dieu à la loi morale , il dit d'abord à l'école de la sensation :

Juger et sentir ne sont pas la même chose ; je ne suis pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent; et, quoi qu'en dise la philosophie, j'oserai prétendre à l'honneur de penser.

Contre Diderot, d'Holbach, et tout le vieil athéisme récrépi par eux, il déduit, de l'existence même de la matière, la nécessité d'un moteur intelligent et suprême. Il le voit partout ; il le sent en soi ; et de cette perception même il tire une preuve nouvelle de la spiritualité|de l'homme. C'est alors que répondant à Helvétius et à tant d'autres , il réhabilite dignement la nature humaine :

Qu'on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi ! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports, je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; je puis contempler l'univers, m' élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes! Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles! ou plutôt tu veux en vain t'avilir : ton génie dépose contre tes principes; ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.

Platon l'avait dit; Cicéron l'avait répété. Vous pouvez lire , en ouvrant le de Officiis : — Unum hoc animal sen*

Ht quid sit ordos quid deceat. Mais les lettres de ce symbole inné étaient connue effacées. Quelle Lumière les avive de nouveau et frappe les yeux de L'esprit et du cœur! Voltaire avait affirmé Dieu, et douté sur le reste : Rousseau affirme à La fois Dieu et l'âme. Rejetant la réserve bizarre de Locke, qui conçoit la matière pensante, comme elle est palpable et étendue, il voit, dans les lois mêmes de l'esprit son essence, sa liberté, son activité, son immortelle nature.

Qu'après cette profession de foi , si pleine et si éloquente, Rousseau multiplie les objections et les doutes , qu'il attaque le symbole catholique par la réforme de Calvin, et la réforme de Calvin par les arguments des unitaires, la réaction religieuse n'en était pas moins marquée dans cet écrit. La Sorbonne et le Consistoire de Genève ont pu s'y méprendre; mais pour notre siècle, il y a bien plus loin de X Encyclopédie à V Emile que de Y Emile au Génie du christianisme. Rousseau avait osé dire :

La philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux; et la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire.

Dans le vrai, cette maxime inspire tout son livre. Au fond, et malgré quelques disparates, c'est la morale chrétienne qui sert de règle à l'éducation d'Emile.

Ce qui suit Xàprofession de foi est admirable, et semble encore animé du souffle de cette éloquente parole, .lamais conseils plus salutaires, sur le chaste et sobre emploi de la jeunesse, ne furent donnés par la religion. Jamais ne fut mieux exposée cette méthode sainte de faire servir l'ardeur contenue des sens à la force et à la pureté

de l'âme. L'enthousiasme moral est là comme une sorte de culte qui prescrit et qui défend ; et la jeunesse devient un sanctuaire où le cœur, pour se préserver, s'enflamme d'innocence. Rousseau n'eût-il écrit que ces pages, il faudrait le bénir et l'honorer.

En général, tout ce qu'il dit sous l'impression de cette salutaire idée nous paraît le plus beau traité de philosophie pratique. Les études, les goûts, les plaisirs mêmes par lesquels tour à tour il excite et retient son élève, offrent un admirable choix de sages conseils et de tableaux enchanteurs : c'est là surtout qu'on ne peut lui comparer le philosophe anglais. Attentif et ingénieux avec l'enfance, Locke n'a rien à dire à la jeunesse ; il est alors froid et sec, et ne donne que des conseils de prudence vulgaire pour l'âge de l'ardeur et du dévouement :

L'escrime, dit-il , par exemple, semble un bon exercice pour la santé; mais elle est dangereuse pour la vie, la confiance que donne l'adresse poussant à des querelles ceux qui croient avoir appris à manier l'épée.... Un homme qui ne sait pas faire des armes sera plus soigneux d'éviter la compagnie des bretteurs et des joueurs, et ne sera de moitié aussi pointilleux, ni aussi disposé à faire une insulte, ou à soutenir avec hauteur celle qu'il a faite, source ordinaire des querelles. D'ailleurs, quand un homme est sur le pré , une médiocre habileté dans l'escrime l'expose plus à l'épée de son ennemi qu'elle ne l'en préserve; et certainement un homme de courage, qui ne sait pas du tout l'aire des armes , et qui, par conséquent , voudra en finir d'un seul coup, et non s'occuper de parer, a des chances contre un adversaire de force moyenne dans les armes, surtout s'il est habile dans la lutte. En conséquence, s'il faut se précautionner contre de tels accidents, et si on doit préparer son fils pour des duels, j'aimerais mieux que le mien fût devenu bon lutteur, que d'une force moyenne à l'escrime.

Cela est fort sensé ; et on peut citer à l'appui les duels à coups de poing de M. Western , dans Tom Jones. Mais un autre ordre de sentiments inspire Rousseau. Il a toutefois emprunté à Locke cet établi de menuisier auquel il met son élève, et dont Voltaire s'est tant moqué. Locke ne cherchait là qu'une distraction pour son gentilhomme campagnard ; Rousseau , mécontent de l'état social, et convaincu qu'on approchait du siècle des révolutions, voulait un métier, un gagne-pain pour Emile. Trente ans plus tard , il aurait eu raison. Que de gentilshommes français, ruinés et errant sans secours en Europe, se seraient bien trouvés de savoir le métier d'Emile ! L'insistance de Rousseau sur ce point, les scènes qu'il arrange dans la boutique du menuisier, maître d'Emile, n'en paraissaient pas moins à son siècle plutôt un sarcasme qu'une leçon utile. Et quand il a voulu justifier sa prévoyance dans la suite de Y Emile , il ne l'a fait que par un roman peu vraisemblable, et en défigurant les caractères que lui-même avait tracés.

Le charme et la dernière leçon d'Emile, c'était le choix d'une compagne. Rousseau , s'il ne formait pas son élève pour une société civile qu'il dédaignait, devait au moins le préparer et le conduire à la société domestique. L'éducation de Sophie complétait celle d'Emile. Mais là peutêtre le sujet, quoique traité moins souvent, était moins neuf; et je ne sais si Rousseau, peintre passionné des femmes, a compris leur caractère aussi bien que Fénelon. 11 avait sous les yeux les sociétés de Paris, telles que les montre son ami Duclos dans les Confessions du comte

de Privé de sa mère dès le berceau, il n'avait pas

eu dans la vie le bonheur d'apprendre à connaître les femmes par une compagne aimable et vertueuse.

D'ailleurs , ce qu'on a dit de l'influence du christianisme sur l'éducation s'applique surtout à l'éducation des femmes : il les instruit et les préserve , comme il les a jadis émancipées. C'est là ce qui donne tant de vérité au petit livre de Fénelon, à part même la supériorité et la délicatesse de son génie. Rien de plus simple en apparence ; et la perfection même du langage disparaît sous la grâce facile. Mais est-il un conseil qui soit oublié, une précaution qui ne soit prise, un défaut qui ne soit indiqué? Surtout on sent cette extrême pureté de la pensée, cette pudeur de l'imagination, que rien ne peut remplacer dans un tel sujet. Fénelon cependant^ ne se propose pas une éducation de couvent et de solitude; il n'affecte dans son plan rien de particulier et de rare. On voit même qu'il songe surtout à l'éducation des nobles demoiselles ; il les élève pour être dames châtelaines , ou du moins pour avoir quelque jour les revenus d'une grande terre : car il donne le conseil , un peu étrange pour nous, de leur faire bien connaître ce que c'est que dîmes, lods et ventes, droits de champart, et autres redevances féodales. On n'en est que plus étonné de trouver dans ce livre tant de vues judicieuses pour toutes les conditions de la vie , et tant de conseils encore vrais de nos jours, et dans un état social si différent du xvir siècle.

Rousseau est loin tout à la fois de cette raison sévère et de cette pureté délicate. Il ne respecte pas assez son sujet : souvent il choque la décence et le goût par des détails trop physiologiques, et que Fénelon n'eût pas compris. Le principe même qu'il donne à l'éducation de la femme ne semble pas sans objection et sans péril ; c'est, avant tout, le désir de plaire, le soin de faire effet.

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Mais faut-il n'enseigner que ce qui vient de soi-même? el si les jeunes filles ont par instinct Fart d'être gracieuses et le goût de la coquetterie, est-ce un motif de redoubler une leçon si bien donnée par la nature? et ne vaut-il pas mieux y mêler de bonne heure le sentiment des devoirs sérieux , en les allégeant par la douceur et l'affection?

Là peut se remarquer le contraste absolu des deux systèmes. L'un veut qu'on se livre en tout à la nature ; l'autre avertit de s'en défier, de s'en servir, et de la corriger. Rousseau semble surtout élever la femme pour charmer les sens de l'homme par l'agrément et la beauté ; Fénelon, pour captiver son âme par la pudeur, la raison et la vertu. Rousseau élève une maîtresse qui saura plaire : Fénelon, une épouse et une mère. Fénelon savait pourtant aussi ce que vaut la grâce ; il ne peut s'en défendre jusque dans sa sévérité. En blâmant les modes façonnées de son temps, il rappelle la noble simplicité qui paraît dans les statues de femmes grecques et romaines ; et il donne quelques conseils même de parure , mais d'une parure bienséante et simple. « Les véritables grâces, ditil, suivent la nature, et ne la gênent jamais. » Mais cet amour-propre féminin , que Rousseau veut exclusivement cultiver comme un germe heureux d'éducation , Fénelon, tout en le permettant quelquefois, le redoute. « Ne craignez rien tant , dit-il , que la vanité dans les Mlles; elles naissent avec un désir violent de plaire." Au lieu de vouloir agacer leur esprit, il les prémunit <i< candeur, de modestie et de piété.

Rousseau, du reste, conçoit aussi l'utilité de ce dernier secours ; il ne veut pas retarder pour Sophie toute instruction religieuse aussi longtemps que pour Emile , et

lui faire attendre l'idée de Dieu jusqu'à quinze ans. La raison qu'il en donne est assez bizarre : c'est que les filles sont encore moins en état de comprendre cette idée que les garçons, et que, par conséquent, il faut la leur donner de meilleure heure. Sans chicaner sur le motif, approuvons le changement de méthode. Seulement, cette instruction religieuse que Rousseau réserve à la jeune fille, n'étant qu'un déisme élevé, on peut se demander quelle en sera la preuve et la sanction pour cet esprit novice ? Elle le croira , parce que sa gouvernante le lui dit. Mieux vaudrait le catéchisme, et ces merveilleuses histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont Fénelon veut remplir la mémoire et le cœur des enfants.

Sur tout cela, le philosophe est moins sage que le prêtre chrétien. Peut-être l'a-t-il senti lui-même, et en a-t-il fait l'aveu involontaire par le dénouement qu'il a plus tard ajouté à son Emile. Sophie, ce modèle des jeunes filles, cette chaste élève de la nature et de la vérité, succombe à la première séduction, comme une femme vulgaire , et n'est défendue par aucune vertu , quand elle ne l'est plus par l'amour.

Mais si la théorie de Rousseau peut prêter à la censure , le drame, le récit devaient plaire. Il y a, dans ce court épisode à? Emile etde Sophie, quelques scènes délicieuses ; et l'idée même en est charmante. Pourquoi faut-il qu'on y cherche en vain dans les expressions cette chasteté délicate du peintre d'Anliope , retrouvée par le peintre de Virginie ? Rousseau n'a point assez préservé son langage de ce matérialisme qu'il reproche si amèrement à la philosophie de son temps. Mais que de choses belles , touchantes ! quel charme naïf dans la passion d'Emile!

Je sais qu'il serait facile de noter aussi des propositions étranges, des traits forcés et bizarres. Voltaire ne peut s'en tenir. Les mots les plus outrageux lui échappent , moitié par animosité , moitié par bon sens :

Un je ne sais quel charlatan sauvage, écrit-il, a osé dire, dans un projet d'éducation , qu'un roi ne doit pas balancer à donner en mariage à son fils la fille du bourreau, si les goûts, les humeurs et les caractères conviennent.

Avec non moins de colère et plus de justice encore, il relève une note vraiment inconcevable , où Rousseau semble dire que le meurtre sans duel peut devenir, dans certains cas, la juste représaille d'un affront ou d'un démenti. Ces taches, ces bizarreries déparent le livre à' Emile. La fin languit entre les discours un peu longs de l'instituteur et l'heureux mariage de l'élève. Mais dans quel ouvrage du xvme siècle trouver plus de choses instructives et belles pour la conduite de l'homme , et un plus heureux mélange de la morale et de la passion ?

A ce livre , qui réunissait tant de causes d'intérêt , il restait d'être poursuivi par les pouvoirs du temps , et d'attirer la persécution sur l'auteur. A peine avait-il paru , que les protecteurs mêmes qui en avaient aidé la publication furent effrayés. Le parlement, récent vainqueur des jésuites , voulut n'en paraître que plus zélé pour l'Église. L'auteur d'Emile fut décrété , et secrètement averti de quitter la France. Cette condamnation , cette fuite , le nouvel anathème qu'il devait rencontrer à Genève , sa vie errante et ses controverses allaient accroître dans toute l'Europe son influence et sa célébrité, et commençaient pour lui , par l'exil et le malheur, cette espèce de tribunat qui n'existait pas dans les institutions.

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