II
doute, la corruption ne datait pas, en France, du xvur siècle, et on peut de Duclos renvoyer à Brantôme. Mais le progrès des mauvaises mœurs, c'est qu'elles riaient devenues philosophiques et raisonneuses. Un mari , homme grave et respecté , qui disserte d'un ton léger sur sa honte avec un de ceux qui la causent, une femme abstraite et calme dans le désordre, qui explique ses faiblesses comme le ferait Helvétius , voilà des person nages nouveaux que Duclos met en scène , et auxquels il a bien l'air de donner raison , tant il les peint avec complaisance ! Ce décri sérieux et raisonné du mariage est un des traits de mœurs du xvur5 siècle. L'honneur réduit à un préjugé, le ridicule jeté sur la pudeur appartient à la même époque. C'est l'intention qui a dicté le meilleur roman de Duclos , comme le petit conte de Cosi-Sancta, malignement tiré par Voltaire d'un prétendu cas de conscience posé par saint Augustin. Mais ce roman, la Baronne de Luz, commencé par ironie, devient parfois pathétique. En cela, une certaine droiture d'âme avait élevé l'écrivain au-dessus du monde poli , auquel il emprunta plus d'un modèle , et qui même passait pour mettre la main à ses ouvrages.
De ce monde étaient des ambassadeurs étrangers , devenus par un long séjour de beaux esprits français, quelques hommes de cour, Maurepas, Bernis, Pont de Veyle, et quelques riches amateurs des lettres et de l'érudition. Le petit conte d'Acajou peut donner l'idée du genre de littérature qui charmait cette société. Il fut composé d'après quelques gravures assez libres , dont le premier texte, écrit de main de grand seigneur, avait été perdu ou supprimé. C'est une gageure de salon. L'auteur l'a remplie avec beaucoup d'esprit : mais ce n'est pas le naturel
et le badinage exquis d'Hamilton. Le tour eu est trop sentencieux pour un conte de fée, et les épigrammes trop travaillées pour une plaisanterie. Le meilleur de l'ouvrage est la préface, qui, par l'air cavalier et dédaigneux pour le public, semblait partir d'un auteur homme de cour.
Mais si Duclos prit en cela les airs de la société où il vivait, il n'empruntait le talent de personne. Il s'est même beaucoup moqué de ces hommes dont l'oisiveté l'orme, pour ainsi dire, l'état, qui s'empressent, conseillent, veulent protéger, et croient naïvement ou tâchent de faire croire qu'ils ont part aux ouvrages et aux succès de ceux qu'ils ont incommodés de leurs conseils.
Mais, avant que Duclos réclamât ainsi contre ces vaniteuses amitiés , il s'était vu porté par elles à l'Académie des inscriptions , où il entra sur la réputation de savoir que lui avaient faite ses entretiens de salons. Duclos , en effet , sans être fort savant , avait d'excellentes études à la disposition d'un esprit méthodique et nerveux ; et les Mémoires qu'il composa pour l'Académie sont au nombre des meilleurs et des plus courts du recueil. Mais ce fut un emploi passager de son esprit. Il fit de l'érudition , comme il lit même des vers. Son talent particulier était de saisir vivement ce qu'il avait devant les yeux , et de résumer ses conversations dans un livre , en gravant par l'expression la remarque de mœurs qui s'oublie, ou le trait d'esprit qui passe. C'est le mérite des Considérations de Duclos.
N'allez pas les comparer aux Caractères de la Bruyère. Il y a bien moins d'art, d'invention , d'éloquence , je dirai même de hardiesse. Duclos était un sage de son temps. Il ne fronde qu'à demi et à coup sûr; il a de
l'humeur sans passion ; et , comme il le disait plus tard , il ne veut ni se déshonorer par la flatterie, ni se perdre par la vérité. Aussi Louis XV, qui lisait peu, lut Les Considérations sur tes mœurs , et les appela L'ouvrage d'un honnête homme. Je le crois bien! aucune des plaies profondes de la vieille monarchie n'y était touchée assez au vif pour réveiller l'indolent monarque.
Cependant ces réticences sont elles-mêmes fort expressives. Si, par exemple, le mot de j emmené se trouve qu'une seule fois, et d'une manière presque insignifiante , dans le livre des Considérations, ce n'est pas seulement réserve et prudence sur des scandales de cour ; mais l'auteur voulait être décent et sérieux ; et , à cette époque, il ne le peut qu'en se taisant. Afin de réparer cette omission volontaire , il fit un supplément aux Considérations , qu'il appela Mémoire sur les mœurs du dixhuitième siècle; mais , pour le sujet et pour les détails , ce supplément n'est qu'une suite aux Confessions du comte de***. L'amour n'y a d'autre forme que la fatuité , la licence et l'intrigue.
Mais revenons aux Considérations sur les mœurs, qu'on peut citer plus aisément.
Duclos ne les publia qu'après Y Histoire de Louis XI , et déjà membre de l'Académie ; c'est l'œuvre de sa maturité. En l'écrivant, il pouvait dire : J'ai vécu. Et, en effet , il excelle à faire comprendre la vie, c'est-à-dire le savoir-faire et le savoir-causer du xvin* siècle. Il n'a pris de l'esprit philosophique ni le prosélytisme ni l'emphase ; et quoiqu'il dise dans sa préface : « J'userai en citoyen de la liberté dont la vérité a besoin , » il est , en général, fort discret dans ses censures. Il loue les hommes de cour, dont il s'était bien trouvé pour sa considération
et pour sa fortune. Il ne parle ni des parlements , ni des jansénistes, ni des jésuites. Il se plaint même de l'esprit de licence , et réclame , dit-il, en faveur des préjugés. Cependant , sous cette réserve se découvrent bien des innovations , à commencer par le mot de citoyen , que Jean-Jacques n'avait pas encore accrédité. A tout prendre , si Duclos est un libre penseur modéré , c'est par fermeté naturelle de sens autant que par esprit de conduite. Il n'aime pas plus le joug des coteries que celui du pouvoir, ne se soumet pas plus à la philosophie qu'à l'Église. Seulement, il évita toute rupture éclatante avec les philosophes , et il prit de la philosophie ce qu'elle avait de net et de sensé , comme aussi , je le crains , ce qu'elle avait de pratique et d'égoïste. Peintre de mœurs, et non conseiller moral , il fait comprendre à merveille la révolution qui s'était faite dans la société , et qui en préparait une autre dans l'État :
Les mœurs , dit-il , font à Paris ce que l'esprit du gouvernement fait à Londres. Elles confondent et égalent les rangs dans la société. Tous les ordres vivent à Londres clans la familiarité, parce que tous les citoyens ont besoin les uns des autres : l'intérêt commun les rapproche. Les plaisirs produisent le même effet à Paris. Tous ceux qui se plaisent se conviennent, avec cette différence , que l'égalité , qui est un bien quand elle part d'un principe du gouvernement , est un très-grand mal quand elle ne vient que des mœurs , parce que cela ne vient jamais que de leur corruption.
C'était voir de loin et finement.
Ce que Duclos a peint le mieux dans son ouvrage , c'est ce qu'il a peint d'après lui-même, les gens du monde et les gens de lettres ; du reste , il est bien moins varie , bien moins fécond que la Bruyère ; surtout il ne
relevé pas comme lui , par l'imagination et ! ai i . 1rs vérités d'observation les plus simples; et quand il rencontre les mêmes idées que ce grand maître; , il est , par comparaison , singulièrement sec et froid. « Je n'ai point de coloris , avait-il dit , mais je serai lu. » 11 se fait lire , en effet , comme un homme se fait écouter , pour son caractère autant que pour son esprit : ce qui lui tient lieu de coloris , c'est un certain tour vif et brusque , une sorte d'impatience caustique. « Le caractère, avait-il dit, est la forme distinctive d'une àme d'avec une autre différente manière d'être. Les hommes sans caractère sont des visages sans physionomie. » Duelos n'était pas de ces hommes, et son caractère a passé dans son style ; il était brusque et fin , et , comme il dit lui-même , trèscoière , nullement haineux , et , ce qui est rare parmi les gens de lettres, sans jalousie. Par là son livre est un livre de bonne foi ; ni fausse sensibilité , ni faux bel esprit , ni prétention de générosité ou d'indépendance : ses maximes expliquent sa vie.
Voulez-vous savoir pourquoi Duelos, qui se ménageait si bien avec les grands , et revenait de sa session des états de Bretagne dans la voiture du gouverneur, défendit si vertement la Ghalotais contre le ministère et la cour? il vous le dira lui-même dans ses Considérations :
Il n'y a personne qui n'ait quelquefois occasion de faire une action honnête, courageuse, et toutefois sans danger. Le sot la laisse passer, faute de l'apercevoir ; l'homme d'esprit la sent et la saisit.
Il y a là franchise et modestie ; l'esprit seul ne juge pas toujours bien ce qu'il peut oser, et, quand il est sans
cœur, il lui échappe parfois des lâchetés mutiles. Aussi Duclos dit-il ailleurs fort bien :
La probité sans courage n'est digne d'aucune considération; elle ressemble à l'attrition, qui n'a pour principe qu'une crainte servile.
Le livre de Duclos , qui grondait le xvme siècle sans le blesser au vif, et surtout sans l'ennuyer d'une longue morale , eut le plus grand succès de vogue et d'estime ; les gens de cour qu'il avait loués le vantèrent , et les philosophes, encore timides, lui surent gré d'être plus hardi que Fontenelle. La seconde édition du livre fut dédiée à Louis XV, traité de grand roi dans la dédicace. Madame de Pompadour venait de faire nommer Duclos historiographe de France à la place de Voltaire , qui s'était démis de cette fonction , mais écrivait le Siècle de Louis XI V . Duclos la garda toute sa vie, mais ne l'exerça pas, du moins pour le public. Il eut cependant toute facilité pour bien voir et bien juger; les portefeuilles lui furent ouverts ; archives de ministères , confidences de ministres et de favorites , rien ne lui manqua : mais cela même , sous Louis XV, devait réduire l'histoire aux proportions de Mémoires secrets. Duclos a été le Procope de ce temps , mais sans avoir fait , comme l'historien byzantin, une contre-partie officielle et flatteuse ; il n'a écrit que les Anecdotes ; c'était son tour d'esprit , son attrait ; et , sous ce rapport , les deux volumes qu'il a laissés sur Louis XIV, la régence et le règne de Louis XV, nous paraissent moins un livre d'histoire qu'une suite de tableaux de mœurs : dans ce genre , du moins, ce livre est très-remarquable et très-piquant, et n'a guère perdu que par l'écrasant voisinage de Saint-Simon.
La, ru effel . Duclos, avec sou style net, vif, coupé . n'a jamais ni cette forte imagination , ni cette éloquence de haine on de mépris qui anime Saint-Simon , cet autre Bossuet mondain et négligé; mais il excelle à saisir le ridicule et à conter certaines scènes qui tiennent plus de la chronique privée que de l'histoire ; il ne peint guère , mais il définit ou résume avec une concision expressive qu'une humeur d'honnête homme anime et rend originale. Le sacre de l'abbé Dubois , ce qui le précède . ce qui le suit, est là de main de maître. Saint-Simon , qui l'avait vu, n'a pas mieux dit. Il en est de même du contrat de mariage de ce même abbé , et de vingt autres historiettes non moins bonnes. Mais dans aucun temps , même dans le plus vicieux ou le plus frivole , ces minuties ne sont l'histoire. Il y a toujours, à travers tout cela, des choses sérieuses plus ou moins bien conduites , des caractères , des talents ; ou , s'ils manquent , il y a des causes inévitables de destruction et une ruine continue que l'historien doit discerner et peindre : Duclos n'y songe pas.
Il serait impossible, en le lisant, de comprendre un mot du système de Law, si bien éclairci de nos jours: la politique de Dubois n'y est pas mieux expliquée , et rien n'y fait soupçonner la suite et les vues que cet homme faux et vénal, mais habile, porta dans le traité de la triple alliance.
Rien également ne fait connaître quels étaient , a la mort de Louis XIV, les forces, les ressources, les impôts et les dépenses : c'était bien le moment de dresser l'inventaire de la monarchie , après un règne si long. Mais Duclos , qui remonte assez en arrière dans ce règne , n'y glane que des anecdotes, quelques-unes fort curieuses
mais sans suite et sans lien : ce n'est pas traiter dignement même la fin d'une grande époque et la vieillesse d'un grand roi. On s'étonne que l'historien, auquel tous les dépôts étaient ouverts , ait négligé ou ne connaisse pas tant de pièces originales sur le gouvernement de Louis XIV dans ses dernières années , et jusqu'à la minute du discours qu'il avait préparé pour une convocation des états généraux , à laquelle il crut être un moment réduit : tant cette laborieuse machine du pouvoir absolu faisait défaut, même à son auteur !
Le récit épigrammatique et morcelé de Duclos convient mieux aux temps qui suivent la mort de Louis XIV ; et les intrigues qui furent parfois alors tout le gouvernement y sont rendues avec un mépris fort plaisant. Duclos profite peu des documents de diplomatie et d'affaires qu'il avait eus sous les yeux ; mais il conte toujours à ravir, ou indique exactement de petites anecdotes , qui , par le contraste avec de grands événements , sont des traits d'histoire.
Savez-vous comment et où furent décidés le traité et la guerre qui sauvèrent Marie-Thérèse, mirent en péril Frédéric, et attirèrent tant de défaites sur la France? Duclos vous dira que ce fut dans une conférence entre madame de Pompadour, l'abbé deBerniset l'ambassadeur comte de Staremberg, tenue le 22 septembre 1755 à la petite maison de Babiole , lieu bien digne du principal plénipotentiaire. L'historien, qui, malgré sa rudesse, était fort admirateur du brillant abbé de cour, raconte même comment il fut lui-même un peu delà négociation, en prêtant son logement du Luxembourg pour la suite des conférences , où fut arrêté ce qu'on ferait vouloir au roi Louis XV et à son conseil .
De pareils .souvenirs sont caractéristiques , et achèvent le tableau des mœurs du temps.
Duelos soutient , il est vrai , que le plan de l'abbé de Bernis fut gâté par madame de Pompadour, qu'elle le rendit plus offensif, et par là perdit tout. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'en voulant la guerre , elle disgracia le général qui pouvait la faire , et mit à sa place le prince de Soubise, et après que ce général de son choix eut été battu si cruellement à Rosbach , le nomma maréchal de France, apparemment pour le consoler de sa défaite.
Duelos est surtout choqué du renvoi de l'abbé de Bernis , qui avait fait, dit-il, tout ce qu'il devait à l'égard de madame de Pompadour , et qui n'avait pas été le plus vif partisan du traité , quoiqu'il l'eût signé. Il nous donnerait volontiers pour un grand ministre ce courtisan d'une favorite , ce poëte médiocre et vain , qui , dans les motifs de guerre , fit entrer pour quelque chose une plaisanterie jetée contre ses vers par le roi de Prusse , plus mauvais poëte que lui, mais grand politique et grand capitaine :
Évitez de Bernis la stérile abondance.
Cette partialité, que Duelos garda toute sa vie, le rend injuste pour le seul homme qui , sous Louis XV , releva au dehors la politique de la France , le duc de Choiseul, successeur de Bernis dans le ministère. Pour rabaisser ce ministre, qui joignait à la noblesse du sang celle du cœur , Duelos descend même à des injures de coterie. « Avant qu'il jouât un rôle , dit-il du duc de Choiseul , je l'ai vu écarté de plusieurs maisons. Il s'en fallait peu qu'on ne le regardât comme une espèce. » Ce
jargon , pas plus que ce jugement, n'est digne de l'histoire.
Plus loin, il reproche au duc de Ghoiseul et la paix nécessaire de 1763, et jusqu'au Pacte de famille. C'est user de malheur d'avoir méconnu le seul homme d'État de cette époque , celui qui chassa les jésuites , sans plier devant les philosophes , donna la Corse à la France , malgré l'Angleterre, nous rendit une marine et une armée , suspendit la ruine de la Pologne , et en aurait prévenu le désastreux partage , si la vigueur de ses desseins eût été comprise et suivie. Qu'il parût d'ailleurs vain , léger, occupé de séductions frivoles, cette marque des mœurs du temps devait être relevée dans un homme d'État ; mais il ne fallait pas y réduire tout son caractère et tout son rôle.
Duclos, qui , du reste, travaillait sans gêne et à ses heures, se borne à un exposé fort sec de la guerre, dont il avait si bien conté les causes anecdotiques ; et il ne pousse pas ses mémoires au delà , quoique sa vie se soit prolongée jusqu'en 1772, et qu'il ait gardé jusqu'au dernier moment la vivacité piquante de son esprit.
Homme du monde et secrétaire de l'Académie, il consuma beaucoup de temps et d'esprit en brusqueries médisantes, ou en travaux assez obscurs de grammaire et de critique. Sa qualité de Breton , et ce caractère de loyal frondeur qu'il avait pris , l'ayant , comme nous l'avons vu , soulevé contre les procédés arbitraires du duc d'Aiguillon , il reçut le conseil de quitter quelque temps Paris, et fit, en 1766, son voyage d'Italie, qui complète ses peintures de mœurs ; car vous pensez bien qu'il n'y allait pas, à soixante ans , étudier les antiquités et les arts, quoiqu'il y ait beaucoup vu et pratiqué Winc-
kelniann. Non , là comme dans ses Considération* , ses romans , ses mémoires , il ne s'attache qu'aux traits de mœurs et aux anecdotes, décrivant par un mot les Italiens de Rome, et ne peignant de toute l'Italie que les hommes. Duclos , dans ce voyage , éprouva le plus sensible chagrin de sa vie, la perte de sa mère , qu'il avait conservée jusqu'à cent ans, et qu'il regrette avec une émotion bien rare dans ses écrits.
De retour à Paris , il écrivit son piquant voyage , et continua d'être , sous le ministère du duc d'Aiguillon , redouté pour son caractère, et inviolable pour son esprit. Mort en 1772, il laissa, comme il se le promettait, une mémoire chère aux gens de lettres, et parmi les hommes d'esprit une place à part, qui ne fut pas remplie.