‹ Œuvres de M. Villemain (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · DIX-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME LEÇON

Nouvelle lace de l'histoire dans le xvme siècle. — Progrès de l'esprit critique et obstacles qu'il renconlre. — Ce qui manque à V Histoire de Louis XI par Duclos. — Voltaire, en quoi supérieur comme historien. — Examen de ses principaux ouvrages. — Frédéric 11 historien; ses Mémoires militaires. Comparé à Napoléon.

Messieurs ,

En 1745, Voltaire, alors à Paris, dans le tourbillon de sa vie brillante et laborieuse, écrivait à Duclos, qui venait de lui envoyer Y Histoire de Louis XI : « J'en ai déjà lu cent cinquante pages ; mais il faut sortir pour souper. Je m'arrête h ces mots : Ce brave Huniade Corvin, surnommé la terreur des Turcs, avait été le défenseur de ta Hongrie, dont Ladislas n'avait été que le ?'oi. Courage, il n'appartient qu'aux philosophes d'écrire l'histoire ; » et, suivant une formule qu'il a fort prodiguée depuis, « bonsoir, Salluste, » ajoutait-il.

Je ne sais si Voltaire donnait sérieusement cet éloge. Mais l'exemple qu'il cite, le trait dont il est frappé indiquent assez le nouveau point de vue de l'histoire dans le xvnr siècle. Longtemps timide et asservie, elle devenait épigrammatique, et, dans ce genre même, se contentait d'abord à peu de frais.

Il faut l'avouer, sauf l'incomparable génie de Bossuet dans une œuvre à part, et malgré l'excellent style de

Saint-Réal et de Vertot, l'histoire, sous Louis XIV, était bien dégénérée du grand caractère que Lui axait imprimé le xvie siècle ; ou du moins, pour le garder, elle se cachait dans la liberté de mémoires posthumes. Hors de là, elle était officielle et menteuse, même dans le passé le plus lointain. C'était une tradition, une habitude, non-seulement de taire ou d'altérer certains faits par circonspection politique, mais de falsifier la couleur générale des événements et des mœurs, par respect pour le temps présent. On n'osait juger librement Charles IX ou Henri 111 . Cette contrainte, aggravée sous les dernières années de Louis XIV, dura même après sa mort, et dans la licence qui suivit.

En 1715, l'homme qui devait illustrer l'érudition française au xviir siècle, Fréret, était mis à la Bastille pour avoir avancé, dans un mémoire sur l'origine des Français, que les Francs ne formaient pas une nation à part, et que leurs premiers chefs avaient reçu de l'empire romain le titre de pat ri ces.

On peut juger par ce zèle rigoureux pour la légitimité primordiale de la monarchie, à quel point les questions plus récentes et plus vives sur l'administration et les impôts devaient être interdites à qui n'était pas rêveur privilégié, comme l'abbé de Saint-Pierre.

En 1731, l'histoire même de Charles XII, bien qu'elle ne touchât en rien à l'arche sainte du gouvernement de France, et malgré l'éloge fort exagéré du roi Stanislas, père de la reine, n'avait pu se produire que furtivement à Rouen, à Lyon, et grâce aux stratagèmes de Voltaire et à l'activité des contrefaçons.

Cependant, à travers cette routine d'entraves inutiles, l'esprit de scepticisme qui s'élevait en France devait s'ap-

pliquer à l'histoire, et bientôt la renouveler, sans la porter encore au vrai point de la critique. A cet égard, l'homme qui, dans ses immenses recherches, avait amassé à la fois tant de doutes et d'anecdotes suspectes, Bayle avait eu d'abord la principale influence. De savants hommes opposaient à cette influence une profonde étude des monuments de notre histoire, soigneusement recueillis, mais timidement interprétés. L'érudition fut invoquée contre l'esprit novateur. C'était la pensée du chancelier d'Aguesseau dans les doctes conférences et les publications qu'il encouragea. Cette grande école d'érudition se soutint pendant toute la durée du xvme siècle, mais circonspecte et craintive au milieu du bruit que faisait l'école philosophique. Elle n'en produisit pas moins des trésors de recherches, depuis les profonds Mémoires de Fréret, qui renferma dans la chronologie et l'antiquité l'indépendance de son esprit, jusqu'aux fines critiques de Foncemagne, aux découvertes de de Guignes et aux collections de la Porte Dutheil.

Fréret, dans son beau Mémoire sur la certitude historique, marqua dès lors les limites où devait s'arrêter l'école critique, dont il était le chef, et il se plaignit que le caractère de son siècle semblait être de ramener tout au doute absolu, tandis que le degré dans le doute, pour arriverai! vrai, est la science de l'historien. Cet art dont il posait le principe, Fréret en donna le modèle dans une foule d'écrits sur des points obscurs d'histoire ancienne ou orientale. Mais le souvenir de la Bastille l'éloignait des sujets modernes; et, quoique excellent écrivain par la méthode et la lumière, il n'était lu que des savants. Voltaire même ne l'a guère cité que pour lui attribuer des ouvrages qui n'étaient pas de lui, et que la polémique

antichrétienne plaça furtivement sous son nom après sa

mort.

En admirant les travaux de ce grand critique, trop savant pour douter de tout , ce n'est pas à lui qu'il faut reporter la forme nouvelle que reçut l'histoire dans le xvnr siècle ; car son impartialité , sa réserve méthodique égalent la profondeur de ses recherches. Revenons donc à l'homme qui remuait tout , dans tous les genres . à Voltaire.

Sa première entreprise historique, Charles XII, est un chef-d'œuvre de narration ; et le héros, les faits, l'époque ne voulaient pas un autre mérite. Voltaire commença cette histoire , à la fin de son voyage d'Angleterre , en relisant Quinte-Curce , et en faisant causer le chevalier Dessaleurs , qui avait longtemps suivi le service aventureux de Charles XII. L'Europe était encore pleine du bruit de ce roi. L'historien recueillit, en courant, des détails et des témoignages; et il écrivit dans quelques mois de retraite profonde à Rouen, avec cette vitesse qui faisait partie de sa verve , et tout en composant à la fois Eriphile et la Mort de César.

Mais s'il mêlait les travaux, il ne confondait pas les tons : il ne jeta sur Charles XII rien de la pompe un peu factice qu'il donnait à ses Romains de théâtre. L'ouvrage est dans un goût parfait d'élégance rapide et de simplicité. Pour les choses sérieuses , les descriptions de pays et de mœurs , les marches , les combats, le tour du récit tient de César bien plus que de Quinte-Curce. Nul détail oiseux, nulle déclamation, nulle parure : tout est net, intelligent, précis, au fait, au but. On voit les hommes agir; et les événements sont expliqués par le récit. Il y a même un rapport singulier et qui plaît entre L'action soudaine

du héros et l'allure svelte de l'historien. Nulle part notre langue n'a plus de prestesse et d'agilité ; nulle part on ne trouve mieux ce vif et clair langagejme le vieux Caton attribuait à la nation gauloise , au même degré que le génie de la guerre : Duas res gens gallica industriosissime persequitur, rem militarem, et argute loqui.

Ce livre a cependant rencontré deux sérieux critiques : l'un est le grand capitaine qui repassa plus désastreusement sur quelques-unes des traces de Charles XII en Russie. Napoléon, dans sa funeste campagne de 1812, en touchant aux lieux qu'a nommés Voltaire, trouvait son récit inexact et faible, et le jetait pour prendre le journal militaire d'Adlerfeldt. On conçoit, en effet, que les descriptions devinées par l'historien , d'après des cartes et des livres , n'aient pas satisfait la rigueur de la géographie militaire , la plus exacte de toutes , par le but décisif qu'elle se propose. Voltaire cependant eut, un des premiers , l'art de mêler l'image des lieux à celle des événements , pour l'intelligence et l'effet du récit ; témoin sa description si bien placée du climat de la Suède , sa vue des plaines de la Pologne et des forêts de l'Ukraine , sa route tracée vers Smolensk. Mais cette géographie de peintre , avec ses brillantes perspectives , ne suffit pas au général qu'une erreur de quelques lieues peut fatalement tromper ; ce n'est pas là cette carte historique qui ressemble à un plan de bataille, cette topographie de conquérant, que Napoléon voulait, et qu'il a jetée lui-même en tête du récit de sa campagne d'Italie, comme le cercle magique où il enfermait sa proie. Un autre défaut de Y Histoire de Charles XII, lue surtout pendant la campagne de Russie, c'est que le récit, toujours si net et d'un coloris si pur, manque parfois de sérieux , et n'a jamais

cette mâle tristesse et cette austérité qui peint et fait sentir les grandes catastrophes , même sans les déplorer.

L'autre critique qu'a rencontré Voltaire , c'est Montesquieu , qui , tout en trouvant admirable le récit de la retraite de Schullembourg , morceau des plus vifs qu'on ait écrits, dit-il, ajoute sèchement : « L'auteur manque parfois de sens. » Montesquieu n'ayant pas dit en quoi Voltaire manquait de sens, je n'essaierai pas de le suppléer, et je verrai là plutôt une de ces censures outrecuidantes que les génies contemporains ne s'épargnent pas entre eux.

Dans le fait, l'Histoire de Charles XII, si amusante à lire , est plus vraie qu'on ne croit. Le chapelain Norberg, qui nomme Voltaire un archimenteur, ne l'a convaincu que rarement d'inexactitude , et il n'ajoute , dans ses trois volumes in-4°, que bien peu de détails importants au récit pressé de Voltaire : tant la diffusion est stérile , et l'art d'écrire laconique ! Le héros suédois ne vaut pas Alexandre ; mais Voltaire est bien supérieur à Quinte- Curce.

L'exemple donné par Voltaire n'était qu'à son usage , et fut peu suivi. L'histoire moderne, en devenant philosophique , ne prit pas plus d'intérêt : elle n'eut ni la belle composition des annales antiques , ni le naturel de nos vieux récits. Loin de croire alors que le talent dût emprunter les formes de nos chroniqueurs , on ne daignait pas remarquer ce qu'ils ont d'expressif et d'original. On laissait chez eux la vie de l'histoire ; on n'en tirait que des restes arides. L'étude des monuments semblait propre à éclaircir les faits ; mais on ne soupçonnait pas qu'elle pût y jeter la vérité de mœurs et la passion qui fait lire un récit.

Avez-vous lu cette Vie de Louis XI, dont Voltaire remerciait Duclos? vous serez de mon avis. L'auteur avait eu sous les yeux d'excellents travaux. Un abbé, Legrand, docte bibliothécaire , avait passé trente ans à réunir les pièces de cette histoire , et en avait extrait lui-même un récit analytique et suivi. Duclos n'eut qu'à semer dans ce défrichement ; et rarement l'œuvre de l'historien avait été mieux préparée. Mais cela ne suffit pas. Le bon abbé Legrand, dans ses patientes recherches, avait une passion, un but, l'admiration pour Louis XI, en tant que prince absolu. Duclos n'a pas pris ce préjugé. Il distingue le bien et le mal ; il n'aime pas la tyrannie : mais il est froid, et, soit qu'il blâme ou qu'il approuve, son récit est frappé d'une mortelle langueur. On voit d'ailleurs qu'il n'a pas vécu, par l'imagination, dans ce temps qu'il décrit, dans ce reste de moyen âge, encore grossier, confus, et déjà si astucieux et si fin. Tous ces personnages dont il parle, ces grands vassaux, ces ministres, ce prévôt, ce barbier de Louis XI , sont figures mortes et effacées. De là , malgré la méthode, les dates, les détails, l'histoire est obscure : elle est obscure, parce qu'elle n'intéresse pas.

11 s'agit de grands événements , d'une révolution dans la politique et les mœurs. La féodalité, qui avait tout couvert , se retire avec la puissante maison de Bourgogne. La France unie devient plus forte. Le commerce et la richesse s'acheminent des républiques d'Italie vers les royaumes mieux gouvernés. L'imprimerie s'établit en France, sous la protection d'un despote. Vous êtes aux commencements de la monarchie absolue et de la bourgeoisie , au point de départ lointain de Richelieu , à l'origine plus lointaine encore et plus obscure de la France de 1789. Vous avez des personnages de toutes

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sortes, oppresseurs cruels , opprimés courageux, loyaux chevaliers , courtisans pervers , prêtres enthousiastes , et le peuple même qui commence à prendre vie et se mêle à tout ; et cependant rien ne vous saisit et ne vous attache.

Sont-ce les faits qui manquent ou qui résistent à l'historien ? Mais quoi ! lorsque, de nos jours, un vrai peintre, un homme éclairé de cette seconde vue qui est le sens intime de l'histoire , intéresse si vivement le lecteur, il lui suffit d'un fait isolé, d'un événement accompli souvent sur un obscur théâtre. La commune de Noyon, ou celle de Vézelai, les révolutions d'une petite ville de province , la tyrannie d'un évêque , la grandeur d'âme oubliée de quelques obscurs citadins, lui donneront un récit plein d'instruction et de chaleur, dont tous les détails préoccupent, dont tous les personnages sont distincts et reconnaissables. C'est dont le talent qui fait, c'est-à-dire qui retrouve l'histoire. La vie humaine est toujours féconde ; tout sujet réel a sa physionomie. Mais les yeux qui la saisissent à travers le temps , l'imagination qui sait la peindre, se trouvent rarement.

Revenons à Duclos. Il ne s'agit pas de le comparer à l'homme d'État et d'expérience, à l'historien pratique du xve siècle, Comines, dont le récit, tronqué ou dissimulé parfois , est pourtant si caractéristique et si bien assorti aux personnages. Il ne nous rappelle pas non plus l'historien lettré de Louis XI, ce Mathieu qui, dans son français du xvie siècle, chargé d'imitations antiques, a des traits dignes de Tacite, et quelque vigueur de haine empreinte dans le style. Enfin Duclos se rapproche encore moins de cette manière de nos jours, qui, pour peindre les vieux temps, en imite les récits négligés, la bonhomie

et le langage. Il est homme du xvnr siècle, à la déclamation près , étudiant le passé avec un peu de dédain , et le décrivant avec justesse et froideur. Son récit, plein de détails de guerres, de négociations et d'intrigues, nous dit tout , excepté ce qui frapperait l'âme et laisserait un long souvenir. Il vous contera fort tranquillement le procès du duc de Nemours, jugé par commission et sous les verrous.

Lorsque ce procès fut instruit, dit-il, le roi s'en fit rendre compte. Ayant appris qu'on avait fait sortir le duc de Nemours de la cage où il était, pour l'interroger, il blâma l'indulgence des juges, ordonna que le prisonnier fût interrogé dans sa cage, et fixa lui-même la forme de l'interrogatoire.

Il y a là bien peu d'indignation de philosophe, et même d'homme. Vous ne voulez pas déclamer, dirai-je à l'historien : à la bonne heure; mais du moins soyez exact. Citez-nous la lettre de Louis XI , et nous verrons comment il fixait la forme de l'interrogatoire :

Monsieur de Saint-Pierre, je ne suis pas content de ce que ne m'avez averty qu'on lui a osté les fers des jambes, et qu'on le fait aller en autre chambre pour besogner avec lui.... Gardezbien qu'il ne bouge plus de sa cage, et qu'on ne le mette jamais dehors, si ce n'est pour le géhenner, et qu'on le géhenne en sa chambre : et vous prie que , si jamais vous avez voulonté de me faire service , vous me le faites bien parler.

Tacite n'eût pas perdu ces paroles naïves de tyran ; il les eût mises dans l'histoire, comme il rapporte le journal du geôlier qui gardait et torturait les fils de Germanicus. Duclos poursuit avec le laconisme impassible de Suétone :

On fit un échafaud pour le duc de Nemours, et on mit des-

sous les enfants du coupable , afin que le sang de leur père coulât sur eux.

S'il ne s'indigne pas, qu'il se taise du moins après de telles horreurs, et qu'il n'ajoute pas, en finissant, que Louis XI fut également célèbre par ses vices et par ses vertus, et que, tout mis en balance, c'était un roi.

Dans un seul chapitre de son Essai sur les mœurs , Voltaire a bien autrement caractérisé Louis XI et vengé l'humanité, sans méconnaître l'esprit d'un temps encore barbare, et l'habileté d'un méchant prince, qui fit parfois servir ses crimes au bien public.

Ce souvenir me conduit au plus important ouvrage historique du xvnr siècle, à celui où sont réunis, avec le plus d'éclat, les lumières et les préjugés de la nouvelle école qui racontait à son tour le passé. Ce n'est pas, en effet , par un chef-d'œuvre de narration amusante et vive , tel que Charles XII, ni par un élégant et sage tableau , comme le Siècle de Louis XIV , que Voltaire pouvait introduire ses opinions dans l'histoire. Il lui fallait un cadre plus vaste et plus libre : il avait à faire aussi son discours sur l'histoire universelle.

Cet Essai, qu'il a retouché , étendu , enhardi , gâté pendant vingt années, il l'avait entrepris et presque achevé dans la force de l'âge et dans la vive ferveur de ses études si diverses : on le sent, presque partout, à la correction précise et à l'élégance animée du style. Ce fut à Cirey qu'il en composa la plus grande partie, dès 1740, pour madame du Châtelet , dont l'esprit mathématique goûtait peu l'histoire. Il y jeta quelque chose de tout ce qui le préoccupait à la fois, sciences exactes, philosophie sceptique, littérature. S'il faut l'en croire même, l'étude comparée de la poésie tenait une très-grande place dans

son premier plan. Il avait traduit, dit-il, plusieurs morceaux de la poésie arabe, et les plus grands traits de tous les poètes originaux, depuis le Dante. Mais ce premier travail lui fut dérobé ; et il n'en aurait gardé que les vers sur la chute de Barmécide, et la délicieuse traduction de quelques stances de Pétrarque. Nous ne sommes pas certains de cette anecdote. Les vers de Voltaire ne se perdaient pas ; et peut-être confond-il ici , dans un souvenir un peu vague , bien des imitations de poètes anglais et italiens , qu'il destinait d'abord à cet essai historique , et qu'il a dispersées dans ses autres ouvrages.

Quoi qu'il en soit, cet ornement, jusque-là si négligé dans l'histoire, était un des traits de la physionomie nouvelle que Voltaire donnait à cette grande étude. Les imitateurs sont venus en foule; mais il était beau alors, même après le président de Thou, de chercher le premier, dans la naissance et le progrès des arts de l'esprit, l'unité d'une histoire générale. Le moyen âge et les siècles suivants, si pénibles à étudier, si chargés de faits incohérents, obscurs, mal contés, devenaient clairs, rapides, agréables à lire. Une lumière apparente se répandait sur toutes les parties de cet immense récit. La nouveauté des premiers chapitres de Voltaire sur la Chine, l'Inde, l'Arabie, en suppléant aux omissions de Bossuet, ouvrait d'une manière remarquable la continuation, ou plutôt la contre-partie du travail de ce grand homme, qui s'était arrêté au règne de Charlemagne, quoiqu'il voulût embrasser tout le reste. Nous avons même de la main de Bossuet le programme de cette seconde partie. C'est une suite de notes bien sèches, par ordre de dates, jusqu'en 1661 , des phrases àpeine faites, et çà et là quelques réclames de génie, échappées dans ce travail ingrat d'une table

M) LlïTÉHATLRE

de matières. Bossuet, comme il l'indique dans une lettre au pape, avait l'intention de traiter avec «tendue, dans cet ouvrage, l'histoire de Mahometet de l'islamisme. Que n'eût-il pas dit sur tant d'autres grands hommes et tant d'autres grands faits du monde moderne? Mais il ne commença pas ; et, sur ce terrain qu'il avait divisé et mesuré, d'autres mains bâtirent un édifice bien différent. Ce n'est pas que Voltaire, 'dans cet ouvrage, ait partout brûlé ce que Bossuet eût adoré. Il est encore impartial par moments, capable d'admiration, et même de gravité; témoin les beaux portraits du pape Léon IX et de saint Louis, et le chapitre si élégamment ingénieux sur l'époque de Léon X. Ce n'est pas aussi que là où il professe des idées de liberté civile et religieuse, contraires à celles de Bossuet, il n'ait raison devant notre siècle et l'avenir. Mais, dans une partie de cet ouvrage, et surtout dans les additions qu'il y faisait, en devenant plus vieux et plus libre, sa vue moqueuse du christianisme altère la vérité de l'histoire, en détruit l'intérêt, et substitue des caricatures au tableau de l'esprit humain.

L'ingénieux, l'éclatant Voltaire, à l'abord du moyen âge, éprouve, et nous le concevons, la même répugnance quele politique Machiavel. C'est une sorte décolère contre les grossiers destructeurs de l'ancienne civilisation, un ennui profond de ces temps nouveaux, mais barbares, de ces superstitions sans art et sans génie, de ces noms obscurs ou durs, de ces Pierre et de ces Jean, qui remplacent les César et les Pompée, comme disait Machiavel. Voltaire est même éloquent pour peindre cette décadence universelle; et, dans quelques mots énergiques, iigrave toute la pensée quia inspiré Gibbon.

Vingt jargons barbares succèdent à celte belle langue latine ,

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qu'on parlait du fond de l'IIlyrie au mont Atlas. Au lieu de ces sages lois qui gouvernaient la moitié de notre hémisphère, on ne trouve plus que des coutumes sauvages. Les cirques, les amphithéâtres , élevés dans toutes les provinces , sont changés en masures couvertes de paille. Ces grands chemins si beaux, si solides, établis du pied du Capitole jusqu'au mont Taurus, sont couverts d'eaux croupissantes. La même révolution se fait dans les esprits; et Grégoire de Tours, le moine de Saint-Gall, Frédégaire, sont nos Polybe et nos Tite Live.

Mais dans ce chaos, énergiquement dépeint, aperçoitil une lueur nouvelle? suit-il les générations à la trace, et montre-t-il l'appui qui les soutient? Il ne le peut ; car la religion chrétienne lui semble le symbole et la cause de cette barbarie, que seule elle adoucit et qu'elle doit détruire.

Aussi Voltaire se hâte de quitter les premiers temps du moyen âge, où l'imagination ne se plaît qu'en s'y arrêtant; il rejette les détails par ennui; et mille choses piquantes et sérieuses seraient sorties de ces détails mêmes. Il déclare que l'histoire de ces premiers siècles de l'ère moderne ne mérite pas plus d'être écrite que celle des ours et des loups. Et cependant l'homme est là tout entier, avec sa grandeur, ses passions, ses idées, sa métaphysique ; car le moyen âge est une forme de civilisation à part, plutôt qu'une barbarie. Il s'y conserva toujours de singuliers restes de la politesse romaine. Le christianisme, héritier plutôt que destructeur de la société antique, en avait sauvé les plus précieux débris, à travers l'inondation des barbares du Nord, et dès qu'ils s'arrêtèrent un moment sur le sol conquis, l'intelligence humaine se trouva d'elle-même en voie d'apprendre et d'inventer; et la trame fut reprise.

C'est ce rayon dans la nuit que l'historien aurait dû reconnaître et suivre; mais, pour cela, il fallait être juste envers l'Église, et étudier, sans aversion et sans moquerie, ce culte et cette vie religieuse où s'étaient longtemps réfugiées toute l'intelligence et la liberté humaines. Cela nous est facile aujourd'hui; facilement même nous embellissons ce passé longtemps méconnu, et nous y supposons un chimérique âge d'or de poésie. Mais au temps de Voltaire et pour Voltaire, le moyen âge est un ennemi dont il lui semble que la société nouvelle n'est pas encore assez débarrassée.

Cette époque fut donc plus haïe que jugée, plus satirisée que dépeinte. On poursuivait sur elle la réforme de plusieurs lois barbares encore subsistantes , et l'abolition de cette foule d'abus, aggravés depuis qu'ils étaient sentis. Le xvnr siècle, lorsqu'il avait encore sous les yeux les cardinaux scandaleux, les prélats mondains, les riches bénéficiers oisifs, se souciait-il de reconnaître qu'autrefois, à partir d'Ambroise et d'Augustin, les évêques avaient rempli un ministère admirable, unique, impossible pour tout autre? et les ennemis des couvents inutiles du xvme siècle s'inquiétaient-ils de savoir si on n'avait pas dû aux couvents du moyen âge l'inviolabilité de tout ce qui restait de vie morale et studieuse, la culture renaissante des beaux-arts, la tradition des lettres, et de nouvelles découvertes dans les sciences?

Le plan de Voltaire, le titre même de son ouvrage auraient voulu de telles recherches. Peut-être les avait-il commencées ; mais son imagination n'est pas assez impartiale pour en profiter. Cet esprit, si élégant et si vif, était trop choqué de la rudesse ou de la subtilité des écrits du moyen âge, pour démêler tout ce qui s'y ca-

chait de sens et d'originalité. De même, dans les héros de cette époque , incultes ou superstitieux , il lui en coûte de remarquer et de faire ressortir les qualités du génie. Ainsi, cet historien philosophe, qui prétend s'occuper moins du détail des événements que de l'esprit des nations, et qui, pour juger cet esprit, recueille çà et là quelques échantillons de poésie, ne s'avisera pas de consulter et de citer les lettres de Grégoire VII et d'Innocent III, ce monument extraordinaire de l'esprit humain dans le xie et le xir siècle. Il jugera ces temps fanatiques et barbares. Mais comment l'étaient-ils? quel degré de génie, d'habileté, de profondeur se mêlait à ce fanatisme et à cette barbarie? Voilà ce qu'il néglige; et cela, de bonne foi, par l'impatience naturelle d'un esprit délicat , autant que par le dédain d'un incrédule.

Cette faute, si c'en est une pour vous, est fréquente dansY Essai sur les mœurs : l'auteur n'aime pas son sujet, il l'a en pitié , il le méprise , et par cela même il s'y trompe assez souvent, malgré tant de sagacité et même d'exactitude.

Car ne supposez pas Voltaire généralement inexact ; ce que Y Essai sur les mœurs renferme d'études est immense ; il est peu de livres où se trouvent moins d'erreurs de dates et de faits ; et , sans érudition affectée , Voltaire remonte souvent aux sources les plus sûres. Ce qui manque seulement à son ouvrage, c'est la chose même qu'il promettait, la philosophie, c'est-à-dire le jugement impartial de toutes les époques.

On reproche aussi à Voltaire de n'avoir pas d'unité dans un cadre si vaste, de ne pas marcher vers un but, de prendre plaisir à montrer les choses humaines conduites au hasard : cela ne nous paraît pas fondé. Sans

doute Voltaire, qui était jeté si Loin du point de vue providentiel de Bossuet, n'a pas non plus le point de vue systématique de quelques modernes : il aurait été bien étonné d'entendre dire que la barbarie même du vie siècle était une époque de progrès, et Herder ne lui aurait guère paru moins mystique que Bossuet. Il a cependant aussi son unité et son but à travers quelques disparates; ce but, c'est le zèle de l'humanité et l'amour des lettres qui adoucissent les mœurs et ornent la vie : aussi, à mesure que son récit se dégage de la barbarie et monte vers la lumière, il est plus éloquent et plus vrai. Le mouvement du xvie siècle, le lever des arts sur l'Europe, les grands événements accomplis sous Charles- Quint, Henri IV , Richelieu , l'influence de quelques grands hommes et le progrès continu de la société, tout cela est rendu avec une vive simplicité, une facilité de génie qui laisse paraître les choses, sans les orner.

Rien de semblable avant Voltaire, et, depuis lui , rien qui ait effacé son ouvrage. Ferguson , dans Y Histoire de la Société civile, Robertson , dans son Coup d' œil général sur l'Europe avant Charles-Quint, ne sont que des élèves de Voltaire , avec plus de gravité que leur maître. Le talent de notre siècle pour les études historiques , en reproduisant avec plus de profondeur et de vérité diverses parties de ce tableau , ne l'a pas surpassé dans son ensemble. Encore aujourd'hui , il n'y a pas , sur l'histoire générale du monde moderne, un autre livre durable que l' Essai de Voltaire.

Peut-être un ouvrage de ce genre ne doit-il pas être tenté de nouveau , et le sentiment même de la vérité historique doit en détourner les plus heureux talents. Dans le moyen âge , où le monde était si peu connu . on corn-

mençait les annales d'une ville ou d'un monastère par un abrégé de l'histoire universelle. A la Benaissance, lorsque le monde, traversé en tous sens, se découvrait à lui même , la curiosité se porta naturellement sur l'histoire comparée des peuples dans le siècle qui voyait naître de si grandes choses. Théodore d'Aubigné , de Thou , WalterRaleigh, écrivirent avec beaucoup de détails l'histoire universelle de leur temps. Aujourd'hui, que le monde est mieux connu , un écrivain (les compilateurs ne comptent pas) n'essaiera pas de raconter seul l'histoire universelle ; mais des esprits élevés seront tentés de chercher et de déduire les lois générales de l'histoire, science encore à faire , si elle peut être faite.

Voltaire a voulu seulement en résumer le tableau , en recueillir les anecdotes , sans souci d'ailleurs d'y trouver une loi générale, et en cherchant moins le rapport que le contraste des effets et des causes ; il a gardé le mérite de la clarté , du récit intéressant et rapide , et cette louange d'avoir été quelquefois peintre dans un abrégé : lors même qu'il ne l'est pas , il omet rarement les détails nécessaires.

Raconte-t-il l'invasion de Guillaume le Conquérant et la journée de Hastings, il n'a pas sans doute ces fortes couleurs d'un historien de nos jours. Il ne décrit pas comme lui, avec une vivacité homérique, l'armée des envahisseurs qui s'assemble, et les promesses du chef, et l'espoir de chacun, et la flotte qui appareille, et le vent qui gonfle ses voiles, et la descente, et la bataille. Il ne montre pas le camp fortifié des Saxons près de Hastings, leurs grandes haches qui, d'un revers, brisaient les lances et coupaient les armures de mailles, les Normands repoussés, et Guillaume, cru mort, qui se jette au-devant

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des fuyards et leur barre le passage, les menaçant et les frappant de sa lance. 11 ne raconte pas les accidents variés et le drame de la journée; et surtout, à la blessure et à la mort de Harold, au carnage des siens, il ne fait pas succéder cette histoire de deux moines saxons qui viennent demander les restes du roi vaincu , bienfaiteur de leur couvent, le cherchent sous l'amas des corps dépouillés d'armes et de vêtements, et ne le reconnaissant pas, tant ses blessures l'avaient défiguré , se font aider par une jeune femme. « Elle s'appelait Édithe , et on la surnommait la belle au cou de cygne; elle consentit à suivre les deux moines, et fut plus habile qu'eux à dé couvrir le cadavre de celui qu'elle avait aimé. »

Cette touchante anecdote, qu'un artiste célèbre a récemment empruntée à l'historien , jetée ici à la fin d'un énergique et terrible récit, forme un contraste que le goût ne peut trop admirer. C'est là ce grand art imité de l'antique, et qui fait du récit un poëme et un tableau où l'imagination sert à trouver la vérité et à fixer le souvenir : rien n'est plus expressif et plus rare.

Voltaire, dans une histoire générale et une narration rapide, n'a pas de telles beautés ; mais il est net et précis, et , pour l'exactitude , il a souvent prévenu nos recherches. Il y avait doute, parmi les savants, sur le lieu du départ de la flotte normande. Était-ce Saint- Valery-en- Caux ou Saint- Yalery-sur-Somme? Thierry se décide pour le dernier, d'après un manuscrit récemment découvert. Mais Voltaire avait rencontré juste et deviné le manuscrit ; il n'a point omis non plus le chantre de bataille Taillefer et sa chanson de Roland; et il marque même que Taillefer, après avoir entonné son chant, se jeta dans la mêlée et y fut tué; souvenir qu'a négligé

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Thierry dans un récit plus étendu, et si supérieur pour l'éclat et la vérité.

Voltaire a presque toujours cette exactitude ; il connaissait les textes originaux, que si rarement il indique : on le voit par ces grandes et rapides esquisses de la domination des Portugais dans l'Inde, et de la conquête des Espagnols en Amérique. Barros, Herrera, Garcilaso, Las Casas, ont fourni bien des traits et des couleurs à ce récit; et c'est là que se retrouvent les traces heureuses de cette étude presque universelle où Voltaire avait été poussé par toutes les ambitions de son génie. La singulière épopée espagnole Y Araucaria, étudiée, ou du moins parcourue pour en parler à l'occasion de la Henriade, lui a donné plusieurs teintes historiques pour caractériser les compagnons de Pizarre.

En tout , Y Essai sur les mœurs , en faisant lire ce qui était illisible sous la plume des compilateurs, et ce que le xvme siècle ne cherchait pas dans les chroniques, créa l'étude de l'histoire moderne.

Quelques passages, ajoutés surtout dans la vieillesse de l'auteur, choquent les esprits graves par d'indécentes plaisanteries. Ce défaut est encore plus marqué dans la Philosophie de l'histoire, dont Voltaire fit, après coup, l'introduction à son Essai sur les mœurs. Et puis l'historien n'est pas là maître de son sujet. Il avait médiocrement étudié l'antiquité dont il veut donner une idée sommaire, après Bossuet. Les erreurs de noms et de dates, les citations tronquées, et, il faut le dire, les ignorances abondent dans sa prétendue critique de l'histoire ancienne.

Guénée,Larcher en prirent avantage. Us prouvèrent fort bien à Voltaire qu'il ne savait ni l'hébreu ni le grec,

et avait lu fort légèrement les anciens; ils le convainquirent de fortes méprises. Guénée même l'attaqua parfois avec ses propres armes, et fut plaisant contre ce prince des moqueurs, comme l'appelle madame de Staël. Voltaire redoublait ses bons mots. Mais ce n'était plus de l'histoire. Il retombait alors dans son merveilleux génie pour le pamphlet et la parodie ; et ce n'est pas cela que nous cherchons aujourd'hui, mais le degré d'élévation et de lumière qu'il a porté dans l'histoire moderne.

Son plus beau titre, à cet égard , est le Siècle de Louis XIV. Là, on ne peut plus lui reprocher une sorte de partialité moqueuse contre son sujet : au contraire , son admiration va jusqu'à la complaisance ; et, de nos jours, l'histoire philosophique a chicané bien plus sévèrement la gloire de Louis XIV. Mais Voltaire, par l'imagination, les habitudes et le goût, appartenait à cette monarchie, dont il a si peu les opinions. Cela même fait l'originalité, et, si on peut le dire, la candeur de son ouvrage. On voit que son cœur est gagné à cette époque de l'éloquence, des beaux vers, des palais superbes et de la société polie. Ce n'est pas par précaution qu'écrivant à Postdam, il loue tant le gouvernement et la cour de Louis XIV ; c'est qu'au fond il ne préfère rien à ce pompeux édifice de gloire et de luxe. Il n'en voudrait retrancher qu'une seule chose, non pas la guerre, non pas même le pouvoir absolu, mais cet esprit religieux qui était alors si intimement lié à tout ce qu'il admire. A cet égard même, il contient, cette fois, sa passion habituelle ; et l'Église a profité, à ses yeux, de la splendeur que le génie des lettres répandait sur elle.

Cet ouvrage de Voltaire est, par l'élégance même de

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la forme, une image du siècle mémorable dont il offre l'histoire. On y voudrait seulement plus de grandeur et d'unité. L'historien, qui prend assez souvent le ton d'un contemporain, ne voit pas cependant, d'un seul coup d'œil, les faits, les caractères, les mœurs se développer devant lui. Il aime mieux diviser son sujet par groupes distincts de faits homogènes, racontant d'abord et de suite toutes les guerres, depuis Rocroy jusqu'à la bataille d'Hochstedt, puis les anecdotes, puis le gouvernement intérieur, puis les finances, puis les affaires ecclésiastiques, le jansénisme, les querelles religieuses, etc. Mais les guerres ne se comprennent pas bien sans les finances, et l'un et l'autre sans l'esprit général du gouvernement. Tout, dans l'intérieur, n'avait-il pas précédé et préparé cette action si libre et si forte de Louis XIV au dehors ? On voudrait voir grandir , au milieu de la Fronde, ce jeune roi, despote par fierté naturelle et par nécessité. Mais ce n'est qu'au second volume, après toutes les conquêtes et toutes les défaites de Louis XIV, que vous racontez sa visite menaçante au parlement de Paris, et ce coup d'État qu'il fit, si jeune, en habits de chasse et en bottes fortes. Cette révolution dans le gouvernement est reléguée parmi les anecdotes.

La vérité, comme l'intérêt, aurait gagné à un récit moins morcelé. L'activité multiple et continue de ce règne en est le caractère : il fallait donc la mettre constamment sous les yeux du lecteur. Les fêtes se seraient mêlées aux guerres , les lois aux conquêtes , la religion aux intrigues de cour, et les lettres à tout. On aurait suivi, sous toutes les formes à la fois, la grandeur croissante du souverain et de la nation ; puis leur déclin et leur dernier effort. On s'étonne que Voltaire, qui voulait, dans u. 4

l'histoire, une exposition, un nœud et un dénoûment, comme dans une tragédie , n'ait pas saisi ce plan si dramatique et si simple que lui offrait la suite même des faits. Quel est le dénoûment de son ouvrage? comment résume-t-il ce grand règne? par où finit-il ? par un chapitre sur la querelle des dominicains et des jésuites, au sujet des cérémonies chinoises et par une plaisanterie sur une croix apparue dans l'air à la Chine : mais où est votre jugement sur le siècle? quelle idée complète et dernière en donnez-vous? Comment meurt Louis XIV? et comment la faiblesse et l'aveuglement du pouvoir absolu paraissent-ils dans son vain effort pour mettre son royaume sous la garde de ses bâtards ? Quel est l'état de la France à sa mort? quel sentiment public accompagne ses funérailles ? Voyez dans Tacite, à l'ouverture des Annales , avec quel art , en peu de pages, revivent tous les souvenirs du règne et du génie d'Auguste !

Ce vice de composition , vraiment extraordinaire , n'empêchera pas que l'ouvrage de Voltaire ne soit un monument durable du siècle qu'il décrit. On portera plus de critique dans le même sujet ; mais on ne montrera pas mieux le génie de cette société puissante et polie, dont Voltaire avait vu la dernière splendeur, et dont il parlait la langue. C'est parla que son récit est original, et ne peut plus être surpassé.

Le même caractère ne s'attache pas au reste de ses travaux historiques. La bonne foi ne lui était pas possible dans ce qu'il a nommé le Précis du règne de Louis XV; et dans sa préface de Y Histoire de Pierre le Grand, il établit ce singulier principe, que les faiblesses des princes ne doivent pas être toujours divulguées, et que l'histoire doit cacher quelque chose. Cicéron conseillait

mieux l'historien : Ut ne quid falsi dicere audeat, ne quid veri non audeat.

Voltaire, qui se plaint si souvent des mensonges historiques, et en a découvert un assez bon nombre, finit malheureusement par réduire l'histoire au panégyrique et au pamphlet. Ce libre génie obéissait à mille petites passions. Il se recommandait à madame de Pompadour de tous les ménagements qu'il avait eus en parlant des maîtresses de Louis XIV; et il n'était pas fâché de plaire à madame Dubarry, en composant une fautive et satirique Histoire du Parlement de Paris. Enfin, lorsqu'il écrivit , avec plus d'esprit que jamais , les Mémoires de sa vie mêlés souvent à la politique, il surpassa, en parlant du roi de Prusse, la licence de Procope ou de Suétone.

Voltaire a donc parcouru tous les tons de l'histoire, depuis les recherches savantes jusqu'aux anecdotes cyniques. Ses Annales de l'empire prouvent qu'il était capable même d'un travail aride de dates et d'analyse, sans un trait d'esprit ou de hardiesse, sans une épigramme.

Que si maintenant, d'un seul coup d'œil, nous repassons tant d'ouvrages historiques de Voltaire, puis son infatigable controverse pour les défendre , ses critiques de Mézerai , de Daniel , du président Hénault , de la Beaumelle et de tant d'autres , nous trouverons que , s'il a souvent altéré l'histoire, il l'a du moins émancipée; que, s'il a parfois rapetissé de grands événements, méconnu de grandes vertus , il a fait disparaître beaucoup de fausses traditions et d'erreurs; que, le premier, sans peindre au vrai le moyen âge , il l'a dégagé de la pompe factice des écrivains modernes, et, en se moquant de ses mœurs barbares, a préparé les esprits à les mieux connaître. Là,

comme ailleurs, Voltaire a plus détruit que créé ; mais. par le scepticisme, il a frayé la route à la saine critique : et, parla prévention philosophique substituée à la prévention religieuse, il a ramené à cette justice uniforme envers le passé , qui sert à le mieux comprendre et à le peindre.

Voltaire eut, du reste, peu d'imitateurs de sa manière d'écrire l'histoire. On répéta ses opinions ; mais on n'atteignit pas à cet art de conter si net et si vif ; on en perdit même tout à fait la trace ; et nos historiens philosophes du xvnr siècle furent, en général, languissants ou déclamateurs.

Exceptons Frédéric II , si malheureux élève de Voltaire en poésie , mais qui devait apprendre plus facilement de lui cet art d'écrire l'histoire , auquel ses propres actions le préparaient. Mais d'abord, et avant que la guerre eût développé tout son génie, il avait composé, dans le goût et avec la manière de Voltaire, les Mémoires pour servir à l'Histoire de la maison de Brandebourg . L'historien de Charles XII passa même pour avoir travaillé beaucoup à ces Mémoires; et, à vrai dire, quelques réflexions, quelques portraits semblent çà et là déceler sa touche élégante et légère. Il s'en est d'ailleurs fort défendu, déclarant, disait-il, à la face de l'Europe, qu'il n'avait été , pour cet ouvrage , que le grammairien du roi .

S'il en est ainsi, le grammairien n'a pas toujours fait son devoir. Le style est fort inégal , quelquefois agréable et vif, quelquefois très-plat. Mais les causes des événements sont habilement marquées, les faits bien exposés, et la politique décrite de main de maître. L'auteur, qui publia lui-même cet ouvrage parmi les œuvres du Philosophe de Sans-Souci, y garde, dans le style, une bien-

séance qu'on ne retrouve pas dans ses œuvres posthumes. Il faut avouer même que, malgré l'impartialité qu'il affecte en jugeant les princes de sa famille , la rusticité des vieilles mœurs allemandes disparaît un peu trop sous l'étiquette et la politesse françaises ; et les Mémoires bien autrement naïfs de la princesse Wilhelmine sont nécessaires pour ajouter à la peinture de la cour et de la famille de l'électeur la dose de barbarie qui manque dans les récits de Frédéric.

Du reste , ce n'est pas là que le talent historique du roi de Prusse se montre le plus à son avantage. C'est dans l'histoire de ses Campagnes qu'il faut le chercher, au risque de vous abîmer dans les retranchements et les manœuvres. C'est là qu'apparaît le génie de la tactique moderne , et souvent aussi l'âme du grand homme aux prises avec de grandes épreuves. Les meilleurs vers de Frédéric , ou plutôt les seuls bons parmi tant d'insipides qu'il a faits , lui ont échappé dans une nuit d'angoisse militaire , après une bataille perdue , et sous l'approche de quatre armées ennemies. Capitaine ou poëte, c'était le péril qui donnait l'élan à son génie. Historien , il a dû s'animer surtout en racontant ses propres campagnes et les crises désespérées de sa fortune.

Son style , que Voltaire ne corrigeait plus , est fort négligé , et souvent d'un homme qui , malgré tant de prose et de vers français, ne sut jamais l'orthographe de notre langue. Mais quelle clarté , quel ordre , quelle ardeur continue ! Et quelle modestie , quel désintéressement de soimême , en décrivant ses plus grandes victoires ! Il ne manque au récit que cette simplicité facile et forte , cette vigueur correcte où excelle César, et qui ressemble aux attitudes élégantes et nerveuses du gladiateur antique ,

ou plutôt à la marche svelte et sûre du soldat romain. Frédéric, malgré ses études françaises, est Allemand. Il a dans sa narration plus de sécheresse que de simplicité, plus de négligence sans goût que de naturel. Et puis, les détails purement militaires surabondent; et qui n'est pas tacticien le suit avec peine dans les vicissitudes de son héroïque stratégie. Aussi les Mémoires sur la guerre de sept ans et sur celle de 1798 ne seront pas lus comme ceux de César, et gagnent à être abrégés par Napoléon dans les admirables notes qu'il jetait, à Sainte-Hélène, sur les campagnes classiques des grands capitaines.

Un autre ouvrage de Frédéric , Y 'Histoire de mon temps, n'est pas seulement militaire et technique. L'auteur y disserte librement sur le progès du déisme en France. Mais ce langage , quelque curieux qu'il soit de la part d'un roi , replace cette histoire dans la foule des livres philosophiques du temps , et atteste moins le génie de l'auteur que les opinions dominantes. Plus opiniâtre et plus heureux capitaine que Napoléon , auquel il a arraché de si glorieux éloges, Frédéric lui est inférieur comme écrivain. Admirable pour avoir su jouir des profits de la guerre, gardé ses conquêtes, et fait succéder à tant de combats sanglants une longue et heureuse paix, Frédéric, dans le repos de ses études et la pleine jouissance de sa gloire , n'a rien écrit sur ses campagnes qu'on puisse comparer aux pages que Napoléon , captif et mourant , dictait à Sainte-Hélène.

Il n'est besoin de dire que ce parallèle est ici bien impartial. Publiés par fragments, dans un ordre assez confus, les Mémoires de l'empereur n'ont été que peu lus en France. La faute en est sans doute à la sévérité du fond , qui , tout stratégique et militaire , n'offrait rien aux

passions du moment. La forme même , si précise et si grave, ne devait pas attirer la foule des lecteurs. Mais qu'on étudie quelques parties de ce monument incomplet, la campagne d'Italie de 1797, la guerre de la Vendée, la campagne d'Egypte, quelle vigueur et quelle simplicité de coloris ! quelle profondeur et quelle gravité dans l'expression ! Parfois même , quel éclat , quelle grandeur d'imagination !

Il serait curieux de prendre le passage où Frédéric , dans les Mémoires de son temps, décrit d'un ton malicieux et moqueur le déclin des croyances chrétiennes chez les peuples lettrés de l'Europe , et de le comparer à ce fragment où Napoléon rêve Paris devenu la capitale du catholicisme , et la chaire de Saint-Pierre transférée à Notre-Dame. La différence des deux hommes, encore plus que celle des deux époques , est là bien visible. Du reste , Napoléon , qui n'aimait pas Tacite , par instinct de despote, s'en approche quelquefois pour la majesté du style historique. Nous n'en citerons qu'un exemple :

Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans On se manifestent dans les conseils du pouvoir ; lorsque , cédant tour à tour à l'influence des partis contraires , et vivant au jour le jour, sans plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de convenir que l'État n'est plus gouverné; lorsque enfin, à sa nullité au dedans , l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au dehors , alors une inquiétude vague se répand dans la société, le besoin de sa conservation l'agite, et, promenant sur elle-même ses regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver.

Ce génie tutélaire , une nation nombreuse le renferme touj ours dans son sein ; mais quelquefois il tarde à paraître. En

eiîet, il ne suffit pas qu'il oxiste; il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse lui-môme. Jusque-là toutes les tentatives sont vaines , toutes les menées impuissantes ; l'inertie du grand nombre protège le gouvernement nominal : et, malgré son impérilie et sa faiblesse , les efforts de ses ennemis ne prévalent point contre lui. Mais que ce sauveur impatiemment attendu donne tout à coup un signe d'existence, l'instinct national lcdevine et l'appelle , les obstacles s'aplanissent devant lui , et tout un grand peuple, volant sur son passage, semble dire : Le voilà !

Telle était la situation des esprits en France, en l'année 1799. lorsque, le 9 octobre , les frégates la Muiron, la Carrière, les chebecks la Revanche et la Fortune, vinrent, à la pointe du jour, mouiller dans le golfe de Fréjus1.

Rien de semblable à ce morceau, rien de si grave et de si animé, de si profond et de si fier, ne se rencontre dans Frédéric, ni peut-être dans César. C'est l'imagination de Tacite colorant la pensée de Richelieu. Frédéric est loin de là ; et, malgré sa passion pour les arts de l'esprit, il restera, dans ce qu'il a écrit sur lui-même, à une égale distance au-dessous de César et de Napoléon, moins simple, moins élevé, moins parfait que le premier, bien moins grand que le second. Peut-être même, de tous les ouvrages de ce roi auteur et philosophe, la postérité ne connaîtra-t-elle que quelques lettres à d'Alembert et à Voltaire ; et, trop asservi à leurs opinions, son génie ne viendra qu'à leur suite.

1 Mémoires pour servir à l'histoire de Fiance sous Napoléon, écrits à Sainte-Hélène, tome Ier, p. 51.

Continuation de l'ancienne école historique. — Comment [elle est modifiée. — Le président Hénault. — Mably. — Travaux du président de Brosses sur l'histoire romaine. — Les continuateurs de Rollin; Crévier, le Beau. — Controverse historique; l'abbé Guénée.

Messieurs,

L'histoire, ce premier chant national et ce dernier travail littéraire des peuples, doit occuper tant de place dans notre siècle qu'on nous pardonnera de rechercher avec un peu d'étendue ce qu'elle a fait dans le siècle précédent. Elle n'y fut pas seulement philosophique ; elle y eut aussi son école, amie du passé, et liée par système à l'ancienne monarchie ; école qui s'est prolongée jusqu'à nos jours, où elle soutient par le paradoxe ce qu'elle tâchait d'établir alors par l'érudition. Cette école eut même, dans le xvm* siècle, assez de crédit, grâce à l'influence d'un homme d'esprit , le président Hénault, « fameux par ses soupers et sa chronologie, » disait Voltaire.

Son Abrégé de l'Histoire de France, table de matières fort sèche, entremêlée d'anecdotes et de réflexions fines, fut réimprimé sans cesse au xviii0 siècle. C'est un livre exact et curieux. Le président Hénault, homme riche et

homme de plaisir, surintendant de la maison de la reine, et ancien ami de madame du Châtelet , fut , dans son temps, une espèce d'Atticus, qui se ménageait avec art entre les ministres et le parlement, la cour et les philosophes. Nous n'avons rien des écrits d'Atticus, mais l'idée que nous en donne son ingénieux biographe justifie ce parallèle. « Il fut, dit Cornélius Nepos, grand imitateur des usages de nos pères, et fort amateur de l'antiquité, la connaissant si bien qu'il en a donné le tableau complet dans le livre où il retrace la succession des magistratures. Il n'est pas une loi, une paix, une guerre, une affaire mémorable du peuple romain qui ne s'y trouve marquée à sa date ; et, ce qui était fort difficile, il y a tellement lié l'histoire des familles, que nous en pouvons tirer les généalogies de tous les hommes illustres1.

Ce travail que, dans le déclin de la république mourante, Atticus faisait, à ses heures de loisir, pour consoler la vieille aristocratie romaine, le président Hénault l'avait entrepris pour l'honneur de l'ancienne monarchie, de toutes parts ébranlée par les opinions nouvelles et le progrès même de la société. Il est aussi fort soigneux des anciens usages, et fort attentif à la généalogie des anciennes maisons. Atticus avait essayé de la poésie, mais en la

1 Moris etiam majorum summus imitator fuit, antiquitatisque amator : quam adeo diligenler habuit cognitam, ut eam totam in eo volumine exposuerit, quo magistratus ordinavit. Nulla enim lex, neque pax, neque bellum, neque res illuslris est populi romani, quae non in eo, suo tempore, sit notala; et, quod difiicillimum fuit, sic familiarum originem sublexuit, ut ex eo clarorura virorum propagines possimus cognoscere. (Corn. Nepos, in AU., cap. xvn.)

faisant servir à l'histoire par de petites inscriptions de quatre ou cinq vers, mises au bas du portrait des grands hommes, dont elles renfermaient toute la vie abrégée1. Le président Hénault ne fit de vers que des chansons fort gaies ; mais il tenta ce qui a réussi de nos jours, l'histoire mise en drame. Il manquait pour cela d'imagination et de feu ; et quoiqu'il admire et veuille imiter Shakspeare , jamais esprit ne fut moins fait pour cette terrible poétique. Son François II est une histoire en dialogue, plus ennuyeuse encore qu'un froid récit. Le style même en est flasque et monotone, tandis que, dans les formes étroites d'un abrégé, le président écrit avec une netteté pleine de sens et une concision piquante. On lit peu maintenant son ouvrage ; et toutefois il n'est point de livre sur notre histoire où se trouvent réunis et condensés tant de curieux détails.

Au premier abord, la multitude des dates, les paragraphes secs et sans suite, rebutent le lecteur ; mais poursuivez : l'instruction viendra, et avec elle le plaisir que peuvent donner la justesse et la sagacité. Beaucoup de points sont éclaircis. Les changements des mœurs et des lois sont habilement marqués ; et l'auteur, sans jamais peindre les événements, et presque sans les raconter, les fait bien comprendre. Les chapitres qui terminent l'histoire de la première et de la seconde race renferment, en peu de mots, beaucoup de saine érudition. Le président a parfois des résumés pleins de force et des portraits habilement touchés. Il avait beaucoup étudié un

1 Atligit quoque poelicen; . . . ita, ut sub singulorum imaginibus facta magislratusque eorum non amplius quaternis quinisve versibus descripserit. (Corn. Nepos, in AU, cap. xvii.)

des modèles du genre, Velleius Paterculus ; et il l'imite,

tout en restant plus naturel et plus simple. !1 suffit de rappeler son portrait du cardinal de Retz, ingénieux autant qu'expressif, et tout parlant de ressemblance.

Le président, par ses traditions de famille, son éducation, ses études, était un homme du siècle de Louis XIV. Aussi, dans ses réflexions sur cette grande époque, a-t-il des traits singulièrement heureux et justes. Quant à la philosophie, si , dans l'histoire, on entend par ce mot l'indépendance de jugement et l'esprit de liberté, ne lui en demandez pas. Malgré sa robe de magistrat, il incline visiblement pour le pouvoir absolu, et il en regarde les empiétements illimités comme autant de droits inaliénables , suspendus dans les mauvais jours du moyen âge, mais que les rois de la troisième race, depuis Hugues Capet jusqu'à Louis XV, ont successivement et heureusement reconquis. Ainsi, peu de souci des libertés municipales, peu de détails sur les états généraux, nul penchant pour la réforme. C'est le contre-pied de l'ouvrage, plus patriotique , mais beaucoup moins savant , de Thouret.

Dans les dernières éditions de son A bréyé, le président Hénault hasarda même quelques attaques contre la philosophie nouvelle. En relevant la barbare contradiction de Calvin, qui, devenu persécuteur, fit brûler Michel Servet, comme hérétique, l'historien ajouta cette singulière phrase : « Le tolérantisme est toujours la prétention du parti le plus faible. » Le vieux sang de Voltaire s'anima dans ses vieilles veines; et il écrivit une admirable lettre au président sur ce mot tolérantisme, et cette complaisance pour la persécution. Voltaire avait raison; mais il avait eu tort de prétendre que la religion catho-

lique avait seule persécuté, et que le paganisme romain avait été fort tolérant pour le christianisme. C'étaitnier l'histoire ; et, sur ce point, Voltaire fut battu par le président.

Cependant, grâce aux anciens éloges de Voltaire, Hénault avait attiré l'attention sur notre histoire nationale, longtemps inaccessible ou négligée. Son Abrégé chronologique avait popularisé le goût des recherches. Parmi les hommes qui s'y livrèrent, et reprirent, dans un esprit nouveau, les questions qu'à la fin du xvne siècle, le comte de Boulainvilliers et l'abbé Dubois avaient paradoxalement agitées, il faut compter au premier rang Mably, écrivain à part dans le xvur siècle, novateur fort érudit, philosophe ennemi des philosophes, et, dans l'étude de l'histoire en particulier, àla fois classique et réformateur.

Né à Grenoble en 1709, et frère de l'abbé de Condillac, Mably était allié, par sa famille, au cardinal de Tencin. Après de bonnes études chez les jésuites de Lyon, ayant pris le petit collet ecclésiastique, sans vocation, il vint à Paris pour se livrer aux lettres. Accueilli dans le salon de madame de Tencin, où il connut Fontenelle et Montesquieu, il publia, en 1740, son premier ouvrage, le Parallèle des Français et des Romains. Les doctrines de ce livre, reniées dans la suite par Mably, étaient trèsfavorables au pouvoir absolu. Aussi, le cardinal de Tencin, devenu ministre, et plus exercé à l'intrigue qu'aux affaires, employa beaucoup en secret le jeune abbé son parent, et se fit donner par lui force notes et mémoires, dont il se parait au conseil du roi.

D'un caractère vif et haut , Mably ne s'accorda pas longtemps avec le cardinal , qu'il servait par besoin du travail et curiosité des affaires, plutôt que par calcul d'intérêt ou d'ambition; et il rompit avec lui, ne rempor-

tant de cette intime liaison que beaucoup de connaissances sur la diplomatie. 11 en composa le premier ouvrage qui ait un peu divulgué cette science privilégiée. Son livre du Droit public de l'Europe, fondé sur les I rai lés , parut hors de France, la même année que YEspritdes Lois.

Mably n'avait rien de ce tour piquant et de cette vive imagination qui faisaient lire Montesquieu; mais, écrivain modeste en même temps que hardi penseur, travaillant pour ses propres idées , et non pour la vogue ou la gloire, il ne craignit pas de traiter les mêmes sujets que ce grand homme, et de revenir après lui sur les Romains et sur l'analyse des lois. Ses vues , sans être originales , étaient distinctes de celles de son temps , et ne furent pas sans influence sur les commencements orageux du nôtre. Mably ne pensait ni comme Voltaire , ni comme Montesquieu , sur les arts , le luxe , le commerce , et toute cette vie moderne qu'on a nommée civilisation. Il préférait les institutions des républiques anciennes. C'était le contraire des doctrines à la mode sur la perfectibilité.

Les Entretiens de Phocion, que Mably opposait à l'ingénieux et candide ouvrage de Chastellux sur la Félicité publique, sont une censure sévère du xvme siècle. A cette censure , il est vrai , manquait l'expression éclatante et passionnée qui donna tant d'admirateurs à Rousseau. Mably n'en est pas moins le précurseur du philosophe genevois. Il dit, avant lui, avec beaucoup de savoir , les mêmes choses ; mais il les dit sans éloquence ; et, quoique assez âpre, il était peu lu. Son enthousiasme pour les vertus patriotiques et les mœurs de Sparte serait resté enseveli dans ses livres, si l'imagination de Rousseau n'avait mis le feu à ce rêve paisible de logicien et de

savant. Avec l'aide puissante de ce conducteur électrique, les idées et le nom de Mably ont agi dans notre révolution ; mais ce n'est pas à lui-même qu'en appartient l'honneur ou le blâme. 11 n'était pas fait pour un succès populaire. Son mérite réel et le titre qui recommandera son nom , c'est une étude sérieuse et sagace des monuments de notre histoire , expliquée surtout par la législation et les coutumes.

Dans ses Observations sur l'histoire de France , Mably a fait ce que ni Mézerai ni Daniel n'avaient su ou osé faire , et il a commencé les vraies annales de notre pays, indiquant avec justesse ce perpétuel anachronisme par lequel nos historiens, en racontant le passé, n'avaient jamais peint que les mœurs, les préjugés et les usages de leur temps *. Ce n'est pas sans doute que Mably ait évité lui-même ce défaut, et que parfois il ne façonne, d'après les théories modernes, les institutions et les hommes des vieux temps de la monarchie. Par exemple, il nous assure que Charlemagne connaissait les droits imprescriptibles du peuple , et avait pour lui cette compassion mêlée de respect , avec laquelle les hommes ordinaires voient un prince fugitif et dépouillé de ses États. J'ai quelque doute à cet égard , et je crois aussi que , dans les courtes sessions du champ de mai , les députés du peuple avaient fort peu de crédit. Mais les recherches de Mably n'en sont pas moins curieuses et profondes.

Mably reproche à Voltaire d'avoir parlé des Capitulaires sans les avoir lus. Pour lui , il n'a négligé aucun des monuments législatifs de notre histoire ; et c'est par là que son livre est remarquable. Malheureusement le

• Préface de Mably.

style est faible; et diffus; et je ne m'étonnerais pas qu'on

préférât au texte de .Mably le> notes el les citations qui terminent chacun de s<-s volumes. Mais souvent L'auteur fausse ou exagère la portée de ces pièces, pour antidater de quelques siècles les idées qui lui sont chères; et , de même qu'avant lui une érudition servile avait mal interprété les vieux monuments de notre histoire, pour leur faire mentir la servitude , ainsi souvent Mably leur fait mentir la liberté ; et d'une formule insignifiante il tire tout un principe, toute une théorie, que les faits ne justifient pas. Quoi qu'il en soit, on s'instruit avec Mably. Le chapitre où il cherche par quelles causes le gouvernement a pris en Angleterre une autre forme qu'en France, était aussi neuf que hardi. L'ouvrage entier respire un sentiment élevé qui n'est jamais déclamatoire.

Mably , malgré son libre penser en politique , n'était pas du parti encyclopédiste. D'Alembert le dénonce, dans une lettre à Voltaire , comme un dissident , un ennemi de la philosophie ; ce qui lui paraît étrange , « personne , dit-il , n'ayant plus affiché , dans ses discours et dans ses ouvrages, les maximes anti-religieuses et antidespotiques , qu'on reproche aux philosophes. » La remarque n'est pas tout à fait juste : Mably est surtout antidespotique. Il n'aime aucun joug, et pas plus la tyrannie d'une opinion que celle d'un pouvoir. Il avait du sérieux dans l'esprit , de la simplicité dans les mœurs, de l'austérité dans le caractère. Tout cela pouvait fort bien , et sans contradiction, lui rendre antipathique le mélange de licence et de servilité commun à quelques philosophes. Il goûtait peu les grâces vives et mondaines de Voltaire; et, en histoire, il lui reproche nettement ce qu'il appelle sa mauvaise politique et sa mauvaise morale.

Mably , qui n'a rien emprunté de l'éloquence des anciens , en était d'ailleurs l'admirateur exclusif , et ne vante que Thucydide , Xénophon , Salluste et Tite Live. La supériorité , selon nous très-fondée , qu'il leur donne sur tous les historiens modernes était encore une dissidence que la vanité contemporaine ne lui pardonna pas. Rigoriste plutôt que novateur , croyant au passé plutôt qu'à la perfectibilité , Mably , en politique , en morale , en littérature , fit donc une secte à part ; et par là il mérite d'être lu , quoique son caractère ait été plus original que son talent , et qu'il eût dans l'esprit plus de fermeté que de vues.

Vous savez qu'à l'époque où la malheureuse Pologne , mourant par l'inertie de la politique française , demandait des constitutions aux philosophes de France, comme un malade désespéré appelle des empiriques , Mably fut consulté en même temps que Rousseau. Avant de répondre , il partit pour Varsovie , et étudia pendant un an la nation qu'il avait à rétablir , et dont l'Autriche , la Prusse et la Russie attendaient avidement les lambeaux. Nous parlerons ailleurs de ce vain effort de politique spéculative , en rapprochant Mably de Rousseau. Ici , nous avons voulu marquer seulement ses travaux historiques. Estimables en eux - mêmes , ils n'eurent pas d'action immédiate sur la science, et fournirent plus tard seulement quelques maximes et quelques mots à l'esprit de révolution. Mais, de son temps, Mably, opposé souvent aux philosophes , tout en servant au même but, obtint peu d'influence, comme tout dissident qui se sépare à la fois du pouvoir et de l'opinion dominante.

On trouve quelque chose de ce caractère et de cette destinée dans un autre écrivain , que Voltaire et l'école il 5

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philosophique repoussèrent constamment de l'Académie, et qui n'en était pas moins un habile historien , et un érudit aussi indépendant qu'éclairé : c'est le président de Brosses, né en 1709 , à Dijon , et mort en 1777, à la tête du parlement de Bourgogne , dont il faisait partie depuis plus de quarante ans. Au milieu d'un siècle si chargé de talents secondaires, le président de Brosses nous paraît un de ces hommes rares qui , ayant eu dans le tour de leur esprit, dans le caractère de leurs études, un coin d'originalité, doivent être placés les premiers après les hommes de génie. Son nom retentit peu dans le xvme siècle , quoiqu'il ait composé plusieurs excellents morceaux pour Y Encyclopédie. Profond dans la connaissance des langues et de l'antiquité , esprit sagace et libre , mais écrivain circonspect , il ne traita guère que des sujets obscurs ou détournés du chemin de la foule, le Culte des dieux fétiches, le Mécanisme des langues, Y Histoire des navigations dans les mers du Nord; et il travailla trente années sur Salluste , avec une minutie qui semblait d'un commentateur plutôt que d'un écrivain philosophe. Il n'en a pas moins fait un des meilleurs livres d'histoire du xvme siècle , et presque un livre original , bien que tout composé de pièces de rapport.

Comme Montesquieu , les lois romaines , auxquelles il s'appliquait par état , l'avaient conduit, dès la jeunesse, à méditer l'histoire de Rome. Il voulut l'étudier sur les lieux mêmes. A trente ans, il partit pour l'Italie, et y passa deux ans. Les lettres qu'il écrivait de Rome à ses amis sont fort libres , et ne ménagent pas le temps présent. Mais le jeune sceptique était de plus antiquaire; et il mit son séjour à profit pour prendre, dans l'aspect des

lieux et des ruines, cette vive intelligence du passé, sans laquelle on compile , mais on n'écrit pas l'histoire. Il donna la première idée de son érudition par des Lettres publiées en 1750, sur l'état actuel de la ville souterraine d'Herculanum ; puis il entreprit , à travers d'autres études, de ressusciter historiquement la république romaine , comme les fouilles savantes exhumaient Herculanum.

Ce travail se lia pour lui à l'étude , à la traduction , à la restauration de Salluste , dont il était à l'excès épris , peut-être par quelque analogie secrète d'humeur et de génie. En effet, malgré le prodigieux intervalle entre la vie paisible d'un président de chambre et les agitations d'un tribun , d'un préteur romain , d'un confident de César, en étudiant le président de Brosses, on lui trouve plus d'une ressemblance avec Salluste, un certain cynisme d'expressions, allié à la rigueur des principes, l'éloge des vieilles mœurs et le goût du libre penser, la profondeur d'esprit , et dans le style une rudesse un peu surannée. Par là , de ce travail à la Freinshemius , de ce supplément où il encadrait en mosaïque les parcelles conservées du récit de Salluste , le président de Brosses a fait un ouvrage neuf, intéressant, animé. C'est Y Histoire de la république romaine, pendant treize années seulement. Mais quelles années ! celles où Rome, à peine émancipée de Sylla , eut à lutter, parmi les révoltes ou les lâchetés de ses magistrats , contre Sertorius , Spartacus, Cinna, jusqu'au moment où elle vint tomber de lassitude dans les bras de Pompée. On sent de quet.pinceau Salluste avait dû retracer cette histoire. Quelques touches en restent encore empreintes sur divers fragments.

Avant d'essayer de les mettre en ordre et de les compléter, de Brosses voulut d'abord traduire ce qui restait entier de Salluste,et il lit paraître, en latin et en français, Catilina, la Guerre de Jugurtha,\e$> deux Lettres à César. Nulle part Sallnste n'a été mieux compris : et pourtant cette traduction , souvent lourde et languissante, ne doit être à nos yeux qu'une étude. De Brosses avait trop peu d'art dans la diction, et pensait trop peut-être pour bien traduire. Mais, dans cette œuvre mixte d'imitation , de recherches conjecturales et d'inductions hardies, qu'il se proposa sur la grande histoire de Salluste , il fit un livre vraiment remarquable. Ces petits fragments, ces mots épars de Salluste, qu'il a tous employés, l'ont guidé d'une manière étonnante , et se trouvent replacés dans le récit avec une justesse qui parfois confond. Une foule d'autres notions , recueillies de toutes parts , ont formé le corps du récit. Rarement la géographie a été mieux adaptée à l'intelligence de l'histoire. Les trois grandes guerre qu'il raconte sont éclaircies par l'exacte description des lieux, depuis les villes de l'Espagne romaine jusqu'aux terres barbares du vaste empire de Mithridate ; et quand il s'agit de l'Italie et de la guerre servile, cette exactitude , plus précise encore , explique en même temps qu'elle peint la longue résistance et la singulière tactique de Spartacus.

Plein de souvenirs antiques , animé par cette ardeur d'érudition qui attache du prix à tout, ne néglige aucun détail, ne perd aucun indice, l'historien nouveau de Rome ne réussit pas moins à mettre en scène les hommes qu'à montrer les lieux.

Avec les fragments épars de Salluste et une foule d'indices minutieusement recueillis dans toute l'antiquité,

et jusque dans la chronique arménienne de Moïse de Chorène, alors peu déchiffrée, il a reconstruit toute l'histoire de Mithridate. Dans l'ordre des temps il n'avait à raconter que sa troisième guerre contre les Romains ; maie aux causes et aux événements de cette guerre il réunit tout ce qui peut éclairer les obscurs accroissements du roi barbare , et faire comprendre sa puissance et son génie. Salluste, dans une phrase conservée, parle d'Àrtaban , premier fondateur du royaume que Mithridate reçut de ses aïeux. L'écrivain moderne indique savamment toute cette descendance ; et , arrivé à Mithridate Eupator , il dépeint son enfance cultivée , mais cruelle, déjà capable de crimes, et s'emparant du trône par l'empoisonnement de sa mère, puis sa jeunesse solitaire et sauvage nourrie dans les bois , à la poursuite des bêtes féroces , et à l'étude des plantes vénéneuses et des plantes salutaires.

Sans affirmer, comme l'a fait de nos jours un érudit célèbre , que Mithridate eût, avant l'âge de dix-huit ans, achevé plusieurs guerres , il le montre quittant ses États pour voyager presque sans suite, comme Pierre le Grand, avec lequel il a plus d'une ressemblance par le génie, l'impétuosité des passions et cet art de commander à des barbares , en étant soi-même à la fois barbare et civilisé; il le montre trahi pendant son absence et sur le bruit de sa mort, puis reparaissant implacable pourLaodice, sa femme et sa sœur, et pour les principaux de sa cour, mais aimé des peuples , et agrandissant chaque jour son empire par des conquêtes sur les Scythes et les Grecs du Bosphore , gagnant ou dépouillant ces petits rois de Bythynie, de Paphlagonie et de Cappadoce que protégeait Borne , et se préparant de longue main à la combattre

elle-même par la révolte de tous les peuples qu'elle avait asservis. Ce jour arrive enfin , Mithridate chasse les légions romaines de leur province d'Asie , laisse égorger par les peuples cent mille de ces étrangers, et, revenant en armes sur l'Europe , montre tout à coup à la Grèce son farouche libérateur.

Il était difficile de mieux éclaircir l'histoire et de mieux peindre la physionomie de ce nouvel Annibal, de cet Annibal roi , dont Salluste avait raconté les campagnes contre Lucullus et Pompée. Arrivé à ce point de l'ouvrage perdu, l'imitateur de Salluste redouble les efforts de son industrieuse érudition. Le siège opiniâtre de la ville de Cyzique , la retraite forcée de Mithridate , la perte de sa flotte , son royaume héréditaire envahi , sa fuite dans les déserts et jusqu'aux gorges du Caucase , pour y ramasser de nouvelles armées , tout cela forme un récit énergique et curieux, fait à neuf avec les ruines , et parfois avec la poussière de l'antique monument. Guidé par quelques mots de Salluste , le président de Brosses a pensé qu'une description détaillée des lieux avait dû trouver place dans cette partie de la narration originale , et il entreprend d'y suppléer par un tableau géographique des contrées riveraines de l'Euxin , curieux et savant travail, mais dont l'étendue vient rompre toutes les proportions de l'histoire.

Après avoir repris son récit par l'ambassade inutile de Mithridate à Tigrane , le président de Brosses , comme Salluste l'avait fait sans doute , se hâte d'achever le récit de la guerre servile et de la mort de Sertorius, et il n'a plus à peindre que le dernier ennemi survivant des Romains ; il ne continue pas même jusqu'à la fin de Mithridate : dans la tâche un peu fantasque qu'il s'est imposée,

il a voulu borner son récit au même point que Salluste , et il s'arrête au retour de Lucullus à Rome , parce que Salluste avait , dit-on , fini là son histoire : mais l'avantdernière campagne de Mithridate contre Lucullus , l'indocilité des légions romaines , le courage désespéré du vieux roi sont admirablement décrits. On sent tout le parti que l'historien moderne a dû tirer d'une des pièces les plus curieuses" de l'antiquité, la lettre de Mithridate au roi des Parthes ; il n'y voit pas une fiction d'orateur , mais un manifeste , un témoignage , d'où il emprunte des lumières pour l'histoire. Soutenu par ce reste d'antiquité , il y égale parfois son récit ; et tel est chez lui l'effet d'une érudition vraie et d'un vif enthousiasme, que, malgré la contrainte d'une composition formée de pièces de rapport , il est souvent énergique, rapide , éloquent. Au-dessous de Bossuet et de Montesquieu, il n'y a pas, dans notre langue, un plus beau fragment d'histoire ancienne que cette restauration d'après l'antique.

Avec moins d'art et d'étendue , le président de Brosses appliqua son érudition et son style expressif à quelques autres sujets romains : son Mémoire sur Scaurus, sa Vie de Salluste sont d'excellents morceaux de critique. On né peut dire à quel point tout ce qu'il a fait dans ce genre est supérieur aux faibles et inexacts travaux qu'ont essayés sur les lettres latines d'Alembert , Marmontel , la Harpe ; et il faut plaindre Voltaire d'avoir repoussé de l'Académie française un si savant homme , un si ferme et si piquant esprit , parce qu'ils avaient eu procès ensemble pour quelques cordes de bois enlevées indûment par Voltaire sur le domaine de Tournay , dont il avait acheté la jouissance à vie. Spirituel et profond observateur , philologue du premier ordre, antiquaire, historien, il n'a

manqué au président de Brosses , pour être fort célèbre dans son siècle , que de vivre à Paris , et de se dire philosophe autant qu'il l'était. Ses ouvrages méritent d'être mieux goûtés de notre temps ; et le travail surtout, que Voltaire nomme peu plaisamment sa Sallusterie , devrait être réimprimé avec la suite de fragments originaux recueillis pour le composer, et dont plusieurs manquent dans toutes les éditions de Salluste.

A ce goût passionné , à ce soin de l'érudition dans un homme de beaucoup d'esprit, [il faut reconnaître que le président de Brosses datait d'un autre temps que celui où il a vécu : c'est un libre penseur et un libre écrivain à la façon du xvr siècle plutôt que du xvme. J'imagine qu'il eût mieux tenu son coin parmi les auteurs de la Satire Ménippée qu'avec ceux de Y Encyclopédie. Aussi ne passe-t-il pas à Voltaire ses plaisanteries contre l'érudition ; et il faut voir comme il le relève pour avoir traité de pédant le docte Saumaise. Fort admirateur de son génie, et goûtant, je crois, sans scrupule son amusante licence, il ne lui épargne cependant pas quelques bonnes vérités. Nous citerons, par exemple, cette réflexion qu'on lit à la fin de la Vie de Salluste, au sujet de la décadence du goût chez les Romains :

Les hommes se ressemblent dans tous les temps, et nous voyons aujourd'hui le beau style du siècle de Louis XIV altéré par la fausse imitation de deux des plus beaux esprits de notre siècle , par l'affectation d'avoir voulu ci-devant copier de l'un sa manière spirituelle et galante, ses traits fins et délicats, quelquefois peu naturels et trop recherchés; de vouloir aujourd'hui prendre de l'autre le ton philosophique , la manière brillante , rapide , superficielle ; le style tranchant , découpé , heurté ; les idées mises en antithèse, et si souvent étonnées de

se trouver ensemble. Mais celui-ci , le plus grand coloriste qui fut jamais, le plus agréable et le plus séduisant, a sa manière propre qui n'appartient qu'à lui , qu'il a seul la magie de faire passer , quoiqu'il emploie toujours la même à tant de sujets divers, lorsqu'ils en demanderaient une autre : c'est un original unique , qui produit un grand nombre de faibles copistes.

C'était, d'une main flatteuse, toucher au vif cependant ; et Voltaire en eut peut-être autant d'humeur que de l'assignation pour les cordes de bois. Il n'importe ; ce que nous avons voulu marquer, c'est l'indépendance d'esprit du président de Brosses , autant que son érudition et son talent historique.

De son temps , et après lui , l'histoire romaine n'est plus écrite en France que par des compilateurs ; et le pyrrhonisme de Voltaire a beau jeu pour les attaquer. Ce n'est pas que le froid disciple de Rollin , Crévier , soit sans mérite , et n'écrive d'un style naturel et sain ; ce n'est pas non plus que l'habile latiniste le Beau n'ait fait, dans son Histoire du Bas-Empire , un immense et précieux travail. Mais le premier , qui comprit si peu Montesquieu , n'était pas fait pour profiter de Tacite, et après l'avoir copié maladroitement dans une partie de son histoire, quand cet appui lui manque, il est trop dénué à la fois de coloris et de critique. Le Beau cherche le coloris jusqu'à l'affectation ; mais il est savant, et ne manque point de critique. Toutefois , au point de vue du xvme siècle , de tels travaux , inspirés par toute la candeur de la foi chrétienne , sans être soutenus de la vraie philosophie de l'histoire , qui aurait rendu aux principes et aux combats de cette foi toute leur grandeur , devaient disparaître devant l'admiration qu'inspira bientôt la savante incrédulité de Gibbon.

La vieille éeole historique, admiratrice des anciens, peu critique, peu libre, allait donc s'affaiblissant, et semblait reléguée dans les collèges.

Le Beau fut peu lu, et cependant ses recherches étaient les plus curieuses et les plus étendues qu'on eût faites jusqu'alors. Il les avait portées même sur l'art militaire, autant du moins qu'un érudit le pouvait avec des livres. Il avait soigneusement consulté la législation , qui occupe tant de place dans l'histoire de l'empire romain. Il distribue les événements avec ordre , et raconte avec intelligence et vivacité. Il est assez impartial, bien que zélé croyant. Il juge Constantin et peint fidèlement Julien. L'histoire assez obscure des guerres de Rome dans l'Orient et contre les Parthes, est habilement exposée, quoiqu'il y mêle à tort quelques harangues de rhétorique dans la bouche de Bendoës ou d'Hormisdas. Arrivé aux bas siècles , dans la confusion et la barbarie des matériaux de l'histoire , il choisit avec discernement et conserve à son récit un ton d'élévation et de noblesse qui n'est que trop uniforme. En tout , cet ouvrage , qu'un savant de nos jours a rectifié dans quelques parties , est un monument remarquable , et doit attacher au talent de l'auteur une estime que méritaient ses vertus et son amour de la science.

Le Beau n'est désigné, dans Voltaire, que sous le nom du sieur le Beau, qui fournit à la Sorbonne embarrassée une phrase latine pour sa censure de l'abbé de Prades. Mais l'homme qui savait le mieux en France , de son temps , la langue et la littérature latines , l'auteur des curieux Mémoires sur la légion romaine, l'historien du Bas-Empire , avant Gibbon , ne doit être jugé ni sur les plaisanteries de Voltaire , ni sur le dédain affecté de

quelques érudits étrangers. Le seul grave reproche qu'on peut lui faire , c'est , en épuisant toutes les difficultés de son vaste sujet, d'en avoir négligé la principale beauté : c'est de n'avoir pas fait d'avance la contre-partie de Gibbon , de ne s'être pas arrêté plus longtemps sur la peinture de ces colonies du christianisme , qui remplissaient le monde romain , et de ces saints hommes qui étaient les seuls grands hommes d'alors.

Le pieux écrivain du xvnr siècle subissait-il , sans le vouloir, l'influence de son temps ? jugeait-il trop peu historiques les choses mêmes qu'il vénérait ? je suis tenté de le croire. Par là il a perdu tant de beaux et touchants détails que saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Àmbroise , saint Hilaire de Poitiers , saint Jérôme , saint Augustin, Salvien, lui offraient sur la vie de leurs siècles, et l'histoire du monde romain. Par là il a perdu tant de grands et singuliers tableaux de la conversion des Barbares sur tous les points de l'empire envahi , et tout ce trésor de vérités de mœurs caché dans les légendes. Il s'est beaucoup occupé de la religion, mais là où elle était officielle et corrompue, mêlée aux querelles des eunuques du palais , menaçante et impitoyable dans les édits de quelques empereurs , puérile et tracassière dans les interminables controverses de l'Église de Byzance. Sage et modeste chrétien , il a tout raconté , tout admiré du christianisme , excepté sa grandeur, sa charité conquérante et son génie , qui créait un monde nouveau sur les ruines de l'empire.

Mais que faisait cet oubli au xvnr siècle , et que lui importait un livre savant qui n'était pas philosophique ?

Un seul écrivain du parti religieux se faisait lire avec quelque attrait , précisément parce que , dans son élé-

gance soignée , il dissimulait un peu et fardait la cause qu'il défendait : c'était l'abbé de la Bletterie, très-infidèle traducteur de quelques livres de Tacite , mais auteur d'une Vie de Julien, faite avec goût, sinon avec force, et qui fut beaucoup lue dans le xvme siècle. Grâce à cet ouvrage, où l'originalité du sujet n'est nullement sentie, l'abbé de la Bletterie eut même quelque temps, et partout, la réputation d'un bon historien. Les philosophes lui savaient gré d'avoir un peu ménagé Julien , c'est-àdire de n'avoir fait ressortir ni sa passion ni son génie. Les croyants le louaient d'avoir défendu la foi chétienne, et développé dans une note le prodige des feux souterrains qui empêchèrent la reconstruction du temple de Jérusalem , au témoignage d'Ammien Marcellin luimême.

Malheureusement, l'abbé de la Bletterie, dans sa gloire, avait blessé Voltaire. Dès lors, mille traits piquants tombèrent sur lui, sur son Tacite, sur quelques expressions un peu bourgeoises qui lui étaient échappées ; et il se tut devant ce redoutable adversaire.

Dans le monde , et parmi les lettrés qui n'étaient pas érudits , Voltaire régnait seul sur l'histoire comme sur le goût. Sa critique ou plutôt sa plaisanterie faisait loi. On sait avec quelle prédilection il l'appliquait à une partie longtemps inaccessible et sacrée des annales humaines. Il n'est besoin de rappeler tout ce que, dans sa vieillesse, il a écrit contre la Bible, et que de doutes insidieux, que de sarcasmes et d'intarissables bouffonneries il a tirés souvent, de quoi, Messieurs? de ses distractions, de ses contre-sens, de ses propres ignorances.

Longtemps, dans cette carrière, il n'eut pas d'adversaires sérieux , et surtout il n'eut pas d'adversaires amu-

sants et piquants comme lui. Un homme, par ses grandes connaissances dans les langues et dans l'histoire , et par la causticité de son esprit, eût été, pour Voltaire historien et antiquaire , le critique redoutable qui lui a manqué. Mais cet homme, le président de Brosses, était, sur les points les plus graves , sceptique comme Voltaire ; et quant à Nonotte, Burigny, Houteville, et tant d'autres qui s'attachèrent à le combattre, ils étaient ridicules par le défaut de talent , lors même qu'ils avaient raison.

Cette prodigieuse inégalité entre l'attaque et la défense eut de graves conséquences pour la religion : et tandis que, dans la libre Angleterre, chaque levée d'armes des sceptiques suscitait une vive représaille des orthodoxes, et que de savants hommes, d'habiles écrivains se formaient dans les deux camps, Voltaire, prohibé, mais non réfuté, ébranlait chaque jour, par la fausse érudition et le sarcasme , une croyance que les prêtres ne savaient plus défendre.

Où étaient, en eftet, dans le clergé mondain, et parmi les prélats de cour du xvnr siècle , les hommes armés d'une foi savante, tels que furent, en Angleterre, Lardner, Sherlock, Warburton ? Quels dignes athlètes avait chez nous le christianisme? Son principal défenseur était, je crois, Fréron. Ce délaissement d'une grande cause entre des mains indignes, cet abandon du temple par ses lévites ne sont pas assez comptés parmi les événements de cette époque. Rien ne favorisa plus puissamment la victoire des opinions nouvelles. Le clergé français ne sut pas, comme le clergé anglican, réparer par la science les pertes de la foi. Partagé entre l'intolérance et la frivolité, voulant arrêter les opinions du siècle et se laissant entraîner trop souvent à ses mœurs , invoquant contre le

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scepticisme les rigueurs décréditées d'un pouvoir corrompu , au lieu de le combattre par la science et le talent, il demeura faible et dépassé de toutes parts, au milieu du grand mouvement des esprits.

Quelques exceptions cependant peuvent et doivent être marquées , à cet égard , dans l'histoire littéraire du xvnr siècle. L'érudition irréligieuse, dont Bayle avait été le plus subtil interprète, et que Voltaire rendait si contagieuse par la plaisanterie , rencontra enfin dans les rangs du clergé un spirituel et savant contradicteur : ce fut l'abbé Guénée, l'auteur des Lettres publiées sous le nom de quelques Juifs.

Ainsi ce grand corps religieux et savant du xvme siècle, cette Église gallicane, divisée en plusieurs écoles rivales, mais qu'un cri d'alarmes réunissait contre l'ennemi du dehors , en était venue à ne plus compter qu'un seul défenseur un peu célèbre. L'épiscopat avait encore des hommes de bien , et même des saints , tels que Beaumont, l'archevêque de Paris; mais il n'avait plus de prédicateur éloquent. Cette société puissante, qui avait produit Bourdaloue et tant de savants hommes , avait péri sous la haine excitée par son intolérance et ses intrigues. Elle laissait après elle quelques érudits paisibles et dispersés, et un écrivain, le P. Guénard, dont l'éloquence, attestée par un seul discours, s'est ensevelie sous les ruines de son ordre. Cet autre parti religieux , cette confrérie laïque, ennemie des jésuites, et qui triompha de leur chute, après être descendue, par degré , de la hardiesse et du génie de ses fondateurs au mérite modeste et au zèle laborieux de ses derniers disciples, s'était , nous l'avons dit, décréditée par les folies des convulsionnaires , et semblait ne plus être qu'une

secte assez obscure d'hommes de collège opiniâtres et de légistes mécontents.

Cependant Voltaire , harcelant de citations , de raisonnements , d'invectives et d'épigrammes ce que , dans Y Essai sur les mœurs, il avait attaqué par la réticence et l'ironie , multipliait sous toutes les formes sa guerre haineuse et frivole aux antiquités , à l'histoire , aux dogmes du christianisme. Ses ouvrages, lus dans toute l'Europe, et réfutés , sur quelques points , en Angleterre , par de graves et sérieux docteurs , ne rencontraient en France aucune réponse qui se fît lire. Le savant Larcher l'avait bien convaincu de quelques erreurs sur le grec et sur Hérodote ; mais Larcher ne défendait pas la Bible contre lui. Non réfuté ou mal réfuté , sans combats sérieux , sans contradicteurs écoutés du public , Voltaire répétait à son gré les mêmes plaisanteries et les mêmes erreurs matérielles, déconcertait une réfutation maladroite par un bon mot, et dominait les esprits sans même se donner la peine de discuter avec eux.

C'est alors qu'il reçut, dans sa faible armure d'érudition ecclésiastique et hébraïque , la seule flèche qui ait porté coup.

Un Juif bordelais, M. Pinto, homme d'esprit, auteur de quelques essais d'économie politique, et, selon toute apparence, fort rapproché des opinions philosophiques du temps , s'était ennuyé des plaisanteries et des injures dont Voltaire accablait les anciens Hébreux, et, par contre-coup , leurs descendants. Il en réfuta quelquesunes clans une lettre assez bien écrite , et fort respectueuse, qu'il lui envoya. Voltaire, touché des éloges, fit une réponse gracieuse , s'accusa d'injustice, promit un carton, qu'il ne fit pas, et, dans ses Questions encyclo-

pédiques et dans ses écrits, malmena pins que jamais les Juifs et toute leur histoire. M. Pinto n'était pas de force à l'en faire repentir, et se tint à l'écart. Mais il eut alors un habile successeur, l'abbé (menée, dont il faut parler plus longuement.

Né en 1717, et mort en 1803, à quatre-vingt-six ans, l'abbé Guénée a vu , dans sa longue carrière , les progrès irrésistibles , le débordement , et , après le débordement , le retrait inespéré de l'opinion irréligieuse qu'il avait combattue. Il a vu le christianisme assailli pendant un demi-siècle d'arguments et de sarcasmes , aboli par une révolution , restauré par un conquérant. Il a vu l'œuvre de Voltaire naissante, victorieuse, démentie. Quelles ne devaient pas être les pensées de ce vieillard , qui avait défendu contre le génie moqueur de son siècle l'authenticité des traditions hébraïques et chrétiennes , lorsque ces saintes traditions, longtemps avilies, reniées et comme anéanties sous la fange et le sang , reparurent tout à coup , ramenées à Notre-Dame par Bonaparte , tout brillant des souvenirs et de la pompe de cet Orient où elles avaient pris naissance! Quel miraculeux retour aux yeux du prêtre fidèle! et combien il devait croire à la cause qu'il avait soutenue jadis, etqui se relevait ainsi, contre toute espérance!

Mais redescendons de ces grands spectacles à l'époque même où le pieux abbé Guénée , dans le repos et la licence de la seconde moitié du xvuie siècle , avait entrepris sa guerre contre l'idole toute-puissante de la France lettrée. Personne alors, nous l'avons dit, ne repoussait avec quelque talent les raisonnements insidieux , les ironies voilées, les diatribes véhémentes dont Voltaire, anonyme ou pseudonyme, poursuivait, sous mille formes, le christianisme et son histoire. La seule et détestable

réponse qu'on y faisait, en France, c'était le supplice barbare infligé à un jeune étourdi que les facéties antichrétiennes, goûtées de la ville et de la cour, avaient enivré jusqu'au délire, mais qui ne méritait qu'une réprimande, au lieu de la torture et de la roue.

Hors de France, Voltaire avait rencontré un redoutable contradicteur, mais trop savant pour la France d'alors, et donnant, par ses témérités paradoxales, des armes même à l'incrédulité qu'il foudroyait : c'était Warburton, l'ami de Pope , le profond et diffus auteur de la Divine Légation de Moïse.

Warburton avait lui-même soulevé , par la première publication de ce livre, bien des scandales théologiques. Par une assertion un peu hardie et une conséquence fort bizarre, il soutenait, dans tout son ouvrage ; 1° que Moïse n'avait annoncé nulle part l'immortalité de l'âme , et que ce dogme n'entrait pas dans la première révélation faite aux hommes ; 2° que cela même attestait la divine mission de Moïse, qui avait pu se passer d'un dogme si nécessaire et si naturel à l'homme.

Voltaire , charmé de la première assertion , trouva d'abord très-savant le livre de Warburton , et répéta que la Bible était matérialiste , et que les Juifs n'avaient aucune idée de l'âme immortelle , avant la captivité de Babylone. Mais Warburton , qui, dans son pays, avait été vivement contredit par le docteur Lowth et d'autres érudits , était lui-même fort zélé pour la foi chrétienne , et ne supportait pas qu'on abusât contre elle de son candide paradoxe. Il reprit donc amèrement Voltaire. Il se moqua du poëte qui faisait l'érudit , releva ses bévues d'orientaliste , et parla de l'égout d'impiété où il ramassait ses arguments.

Surpris de rencontrer un adversaire aussi outrageux que lui-môme, Voltaire s'emporta eontre l'évéque de Glocester à une fureur vraiment bouffonne, l'accablant d'injures, et le tutoyant dans un pamphlet sous le nom de Yadé, et bien digne de cette invocation. C'était un des mille tours de Voltaire, dans sa polémique anti-chrétienne, de poursuivre Warburton comme un écrivain sans religion , sans morale , et de l'appeler gravement le commentateur de Sliakspeare, et le calomniateur de Moïse. Warburton ne répondit pas. Il avait percé à jour la fausse érudition de Voltaire. Mais il n'était pas lu en France. Pour combattre Voltaire avec succès , d'ailleurs , il fallait , avec la science de Warburton , plus d'esprit et de goût. L'abbé Guénée avait ce triple mérite.

Nourri dans les meilleures traditions de l'école de Rollin , il avait occupé vingt ans , au collège du Plessis , l'ancienne chaire de ce maître illustre. Comme lui, aux études latines, il alliait un sentiment exquis de notre langue. Plus que lui, il connaissait la haute antiquité ; et, par l'activité d'un esprit curieux et pénétrant , il était passé de l'étude du grec à celle de l'hébreu , et avait joint à la connaissance approfondie des lettres anciennes l'étude alors négligée des principales langues modernes.

L'Angleterre avait fourni à Voltaire des maîtres et des exemples de scepticisme : l'abbé Guénée y trouva des érudits religieux , des philosophes chrétiens , et traduisit d'abord quelques écrits, tels que l'ouvrage de lord Littleton sur la conversion et l'apostolat de saint Paul, les discours de Seed sur l'excellence de la Bible , la réponse de West aux arguments incrédules de Woolston. Puis, ayant remarqué sans doute que la méthode un peu lente du dogmatisme anglais n'avait point faveur en France, il

chercha pour son compte une forme plus vive et plus piquante , et commença ses Lettres à Voltaire, sous le nom de Juifs polonais et allemands, c'est-à-dire de ceux mêmes que M. Pinto avait un peu sacrifiés, dans la réponse où il défendait le reste de sa nation. L'abbé Guénée imita de lui cependant le ton de respect et d'admiration envers Yoltaire ; mais la critique et la raillerie même n'y perdirent pas.

Les rôles furent changés. C'était de Voltaire qu'on pouvait rire. Les nouveaux Juifs, avec beaucoup de politesse , lui montraient ses contradictions , ses légèretés , ses ignorances. Avait-il nié l'authenticité du Pentateuque, alléguant l'impossibilité d'écrire un si long ouvrage du temps de Moïse, où, dit-il, on ne gravait que sur la pierre et en hiéroglyphes? une discussion nette et savante se jouait de toutes se objections ; elle lui indiquait déjà le double usage des hiéroglyphes, tantôt signes de l'objet, tantôt lettres phonétiques, et faisait ressortir l'absurdité de prétendre qu'on n'avait pu former des caractères sur le papyrus , le lotos, les feuilles de palmier, quand on savait les tailler dans la pierre. Ailleurs Voltaire avaitil trouvé, dans quelques paroles d'Ézéchiel, un texte inépuisable d'immondes plaisanteries sur le déjeuner du prophète? une explication précise, confirmée depuis par les récits de Volney, montrait, dans ce passage du texte hébraïque, un incident habituel de la vie pauvre du désert, l'usage de faire cuire un maigre gâteau d'avoine sous la fiente desséchée des chameaux. Accusait-il enfin le peuple juif d'avoir été anthropophage? la réponse était simple : il avaitfait un contre-sens énorme, et pris, dans le latin de la Vulgate, ce qui s'adressait aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie, pour une invitation faite aux Hébreux,

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Presque partout , c'est la même manière de réfuter,

accablante et modérée. Sur quelques points, toutefois, l'esprit du lecteur n'est pas satisfait; car il y a, dans \es livres saints, des choses insolubles à la raison. Mais alors ce n'est pas l'objection qui a créé la difficulté, c'est le fait même ; et on regrette seulement que l'ingénieux apologiste ait voulu ne manquer jamais de réponses et d'explications. En voulant tout rendre croyable, d'après les vraisemblances vulgaires, il tombe parfois dans un détail technique, dont Bossuet se fût indigné. Telle est, par exemple , une exposition des procédés possibles pour la fonte du veau d'or. Bossuet se fût aussi étonné d'entendre citer, en preuve de la beauté patriarcale de Sara, l'exemple de Diane de Poitiers , et même de Ninon de Lenclos, qui faisait de grandes passions à soixante ans. Cette défense lui aurait paru peu sérieuse et peu digne d'un prêtre , comme il disait.

L'abbé Guénée a beaucoup d'esprit; mais il veut trop en avoir : cela le rend parfois mondain , subtil et presque de mauvaise foi. Il use de ménagements, de détours, et ne sait pas avouer avec force ce qu'il croit. Ce n'était pas défaut de foi , mais influence du temps et respect humain. Il n'y a pas d'ardeur dans ce livre. C'est une défense habile , plutôt qu'une confession haute et sincère. Par là même, l'ouvrage plut au siècle qu'il ne heurtait pas. L'évêque Warburton, traitant avec outrage le porte Voltaire, et lui reprochant ce qu'il appelle ses blasphèmes, n'eût pas réussi en France. L'abbé Guénée, savant et poli, fut beaucoup lu. En continuant ses Lettres, et en répondant aux répliques de Voltaire, il s'anima. Supérieur dans les détails par la connaissance profonde des langues et de l'antiquité, il n'eut pas moins d'avantage sur quel-

ques points élevés du dogme et de la morale. Le chapitre où il traite de l'intolérance religieuse chez les anciens est un chef-d'œuvre de discussion ; et sa démonstration de la croyance des Juifs à l'immortalité de l'âme, opposée aux doutes et aux variations de Voltaire , est solide autant qu'éloquente. Voltaire lui-même en fut frappé, et après les épithètes ordinaires à? ignorant eXô? imbécile, dont il affublait ses ennemis , il en revint à convenir que le secrétaire des Juifs avait de l'esprit et un style pur ; qu'il était poli , mais mordait un peu fort. Il lui répondit sur ce ton dans le pamphlet : Un chrétien contre six Juifs, où , sans détruire une seule objection sérieuse, sans prouver qu'il ne s'était pas trompé sur les langues , la géographie , l'histoire , sans défendre ou sans corriger une seule de ses méprises , il amuse et étourdit les lecteurs par les mille fascinations de son esprit et de sa gaieté.

L'abbé Guénée ne pouvait atteindre jusque-là, tout ingénieux qu'il était ; mais il répondit en ajoutant de nouvelles Lettres fort remarquables sur les points principaux de la législation mosaïque. On peut regretter qu'ayant plus d'une fois, dans cette querelle savante, traduit des passages du texte hébreu avec une énergie qui leur donnait un jour nouveau , il n'ait pas étendu ce travail , et combattu les faux jugements de Voltaire sur l'éloquence et la poésie des livres saints. Cela eût mieux valu pour la cause de la religion que certaines subtilités de controverse , où il s'arrête souvent. Il eût fait, en homme de talent et de goût, ce que le docteur Lowth a fait en érudit seulement, et ce que la Harpe a tenté avec plus de zèle que de science ; et vous connaîtriez davantage son ouvrage , le meilleur que nous ayons sur un sujet qu'on ne peut trop étudier.

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