‹ Œuvres de M. Villemain (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · VINGT ET UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME LEÇON

Retour vers la poésie. — Quelle influence elle recevait des opinions dominantes.— Dernier éclat de Voltaire. — Poésie dramatique — Saurin , Lemierre , de Belloy. — Théâtre comique. — Poésie descriptive. — Ce qui manque à Saint-Lambert , comparé aux poètes anglais. — Commencements de Delille. — Poésie mondaine. — Poésie anti-philosophique. — Malfilâtre ; Gilbert.

Messieurs ,

Parmi ces savantes analyses de l'esprit humain , que devenait la poésie? Je ne dirai pas que la philosophie l'avait tuée : ce serait calomnier l'une et l'autre. Comment la philosophie , sans laquelle Cicéron ne concevait pas d'éloquence, serait-elle mortelle à la poésie? Un exemple célèbre ne prouve-t-il pas que la doctrine même la plus contraire aux nobles inspirations , l'épicuréisme , le matérialisme s'est rencontrée avec la plus éclatante poésie, dans une civilisation jeune encore? Où trouverez-vous plus d'enthousiasme que dans les beaux vers de Lucrèce, colorant de son imagination les sophismes de la Grèce incrédule? Je ne conçois pas l'anathème d'un poète mécontent du xvnr siècle :

Maudit le froid puriste

Qui le premier nous dit , en prose d'algébriste : Pensez , ne peignez pas

II. faut et penser et peindre. Et nous avens pu remarquer déjà quel ordre de hautes pensées la philosophie de Newton communiquait au poëte , par la nouveauté même des images qu'elle découvrait à sa vue. Que la philosophie soit religieuse et morale avec Cléanthe, ou incrédule et voluptueuse avec Lucrèce , qu'elle vienne enhardir et dénouer l'enfance d'une langue, ou qu'elle ranime le déclin d'une langue vieillie, elle peut également former des poètes : car le libre penser est ami de l'imagination. Lorsque, dans la gravité du siècle de Louis le Grand , à côté de cette poésie correcte et majestueuse , le brillant abbé de Chaulieu laissait échapper, dans des vers pleins de négligence et de feu, ces rêves d'une vie libre et douce , et opposait presque seul à la philosophie religieuse du temps sa philosophie sensuelle , il était poëte aussi. Un élève le suivit , et le devança dans la route hardie qu'il avait ouverte. Ce merveilleux élève fut Voltaire. Mais , malgré son génie , et à part quelques ouvrages où il fut inimitable, la poésie, nous l'avons vu, déclinait autour de lui , et quelquefois sous sa main. La composition était moins pure , le vers moins savant et moins fort , l'imagination moins hardie , quoique l'esprit fût plus libre : cela tenait à l'état social. L'histoire publique et privée de la France, pendant un demi -siècle, nous dira comment la poésie n'y pouvait naître , hormis cette poésie mondaine, tour à tour insouciante ou parée, dont Voltaire était le souverain modèle , et à laquelle sa vieillesse même donna parfois plus d'originalité qu'elle ne lui ôtaif de coloris.

Mais à côté de cette vraie poésie de Voltaire , celle de son esprit , de son caractère et de son temps , il y avait sa poésie convenue, sa poésie théâtrale, et les nombreux

imitateurs qu'elle avait faits. C'est là que se marque la décadence, et qu'on peut en étudier utilement les différents caractères. C'est laque notre tragédie classique, en gardant même règle , mêmes formes , même dignité , perd toute vérité. La comédie dégénère beaucoup moins ; et , de plus , comme elle est une image du temps , sa décadence même mérite d'être étudiée ; ce qui n'ajoute pas à l'art profite du moins à l'histoire des mœurs.

Puis , de la satiété du genre héroïque , mais sans inspiration nouvelle , nous verrons naître un genre nouveau , le genre descriptif, qui n'est que l'art de peindre , sans savoir composer un tableau. Rien dans ce genre , en France, n'aura le caractère que le goût vrai des champs , et que des mœurs plus sages donnaient à quelques poètes d'Allemagne et d'Angleterre.

Pour trowver encore de la poésie en France, il faudra la demander à l'homme qui la faisait jaillir depuis soixante ans, et la prendre à cette source de dérision mondaine qu'il avait surtout exploitée. Vers 1770, c'est encore Voltaire qui fera les meilleurs vers ; car il les fera naturels, aisés, rapides, dans la Tactique , le Busse à Paris, et surtout dans Y Epître à Horace.

Puis , pour dire vrai , ce qui se fera de bon encore , ce sont quelques vers de cette école , par des amis ou des ennemis de l'unique et vieux poète, une pièce ingénieuse de Rulhière , quelques bonnes scènes dans une froide comédie de Palissot, et enfin les deux satires et quelques odes de ce malheureux jeune homme qui fit à l'hôpital, et près de mourir , ses plus beaux vers , et qui avait été le disciple de sa haine contre Voltaire , comme tous les autres l'étaient de leur enthousiasme : tant Voltaire a régné sur toute la poésie de ce siècle!

Jamais nous n'aurons passé si vite sur tant de sujets. xMais nous faisons cette fois plutôt l'histoire d'une époque de la poésie, que la biographie des poètes.

Avant la vieillesse de Voltaire , et dans son école dramatique, nous rencontrons les débuts de Saurin et sa tragédie d'Aménophis toute en allusions contre le despotisme des prêtres sur les rois. Voltaire en fut charmé.

Vous êtes donc de notre tripot? écrivait-il à l'auteur; et vous laites de fort beaux vers , monsieur le philosophe ; je vous en félicite et vous en remercie. Les prêtres d'Isis n'ont pas beau jeu avec vous.

Curieuse vicissitude des mœurs ! Le grand évêque de Meaux s'était donné bien de la peine pour attirer en France , et ramener au catholicisme un jeune ministre protestant de Hollande; il l'avait eu longtemps pour commensal, pour ami, et l'avait encouragé dans des études qui le firent entrer à l'Académie des sciences. Un demi-siècle plus tard, le fils de ce ministre converti par Bossuet trouvait le même appui dans Helvétius ; et , pensionné par le financier son ami , il composait pour le théâtre des pièces philosophiques.

Ce caractère qui fit leur succès leur ôte maintenant toute vérité : témoin la meilleure pièce de Saurin , son Spartacus. Le poète ne s'est pas contenté de donner à son héros une générosité naturelle , qui , mêlée aux emportements de la vengeance, et en contraste avec la barbarie de ses compagnons , pouvait ressortir avec plus d'éclat. Il en fait un philosophe cosmopolite, un sage épris de l'amour de l'humanité. Ce n'est pas tout : il a voulu l'ennoblir encore par la passion romanesque d'Emilie , fille du consul Crassus , qui , deux fois prise par

les soldats du Gladiateur , et deux fois renvoyée par ses ordres , revient , on ne sait comment , causer familièrement avec lui dans sa tente , et y est , à la fin , surprise par le consul vainqueur. L'invraisemblance va même ici jusqu'au ridicule, lorsque, Emilie cherchant à justifier son inconcevable visite , Crassus lui répond :

Non , j'ai connu ton zèle et vu ton entreprise ; Ton père , par prudence , a feint de l'ignorer.

L'entreprise de venir causer tête à tête avec Spartacus ! et un père qui , par prudence , feint de l'ignorer ! Cette étonnante explication , oubliée par la Harpe dans son jugement sévère sur la pièce, indique assez tout ce qui manque ici de bienséance et de vérité. Mais cet ouvrage offre du moins, dans un genre qui touche à la déclamation, quelques traits d'éloquence.

Saurin , que l'on peut placer au premier rang des imitateurs de Voltaire, emprunta, comme lui, au théâtre anglais. Sa tragédie de Blanche et Guiscard est tracée sur le modèle du Mariage de vengeance. Mais , malgré quelques vers énergiques et même simples , elle est loin d'atteindre au pathétique de l'ouvrage anglais; et elle appartient à cette décadence de l'art , où les situations sont violentes et l'expression faible.

A la même époque, la palme tragique était poursuivie par un homme qui, s'il n'eut pas tout le talent du poëte , en eut au moins la passion et le caractère.

Au théâtre , Lemierre ne fit d'abord qu'imiter de Voltaire les sentences philosophiques et les tirades , à l'élégance près. Même le beau sujet de Guillaume Tell ne l'avait pas enhardi à sortir des formes convenues de notre tragédie; et sa pièce paraît bien sèche, bien froide,

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bien timide , si on la compare au libre et vaste drame où Schiller a si vivement dépeint et les mœurs féodales , et la tyrannie étrangère, et la vie du chasseur et du pâtre de la montagne , et cette naïve conjuration du Rutli. De ces différentes scènes données par l'histoire , ou devinées par le poëte indigène Lemierre n'osa reproduire que la situation pathétique de Tell abattant la pomme sur la tète de son fds ; et il n'essaya même cette hardiesse qu'à la reprise de sa tragédie , que de généreux sentiments et beaucoup de sentences déclamatoires avaient fait applaudir.

C'est ici que vient se placer, dans le point de vue de l'art , une tentative nouvelle , ou plutôt une apparence de nouveauté, qui fut, si l'on peut parler ainsi, politique plus que littéraire. Un homme d'esprit , qui connaissait le théâtre en littérateur et en comédien , de Belloy , tit représenter, en 1765, le Siège de Calais, et obtint, à la cour, à Paris, dans toute la France, ce succès brillant , universel , qui semble appartenir au génie ou à l'extrême nouveauté. Le Siège de Calais fut applaudi , comme le Cid à sa naissance.

Cet ouvrage pourtant ne marquait pas un progrès dans l'art d'approprier à la scène les sujets modernes ou nationaux. La fable en était pénible, les caractères exagérés, le style factice et contourné. La forme sententieuse y était prodiguée , comme dans le drame de Voltaire , mais le but était différent. C'était l'esprit monarchique , au lieu de l'esprit philosophique. Cette intention était la grande nouveauté du poëme. Depuis Œdipe t et à travers la mythologie même , le théâtre était philosophe , prêchant la tolérance religieuse, l'égalité des rangs, l'indépendance des hommes. Ici . au contraire . le dé-

vouement au prince , la foi monarchique se trouvaient portés aux nues dans un poëme à l'honneur national ; car , sous ce rapport , le sujet était choisi et traité avec beaucoup d'art. Les sentiments mêmes d'opposition que l'auteur avait à combattre étaient flattés dans son ouvrage. L'apothéose était pour le roi; la gloire pour la bourgeoisie. Ce maire de Calais, que le poëte faisait parler en vers si emphatiques et si durs , plaisait à l'esprit nouveau. La noblesse était honorée , même un peu adulée , dans le personnage chevaleresque de d'Harcourt : la royauté, relevée par le dévouement dont elle recevait l'offrande, brillait, quoique inactive. Une sorte d'enthousiasme répandue dans toute la pièce couvrait l'un par l'autre le patriotisme et l'esprit de cour. La scène retentissait de ces mots vivement applaudis :

Mais que voyais-je en France ? un roi maître suprême , Des grands que son pouvoir a seul rendus puissants, Du bras qui les soutient appuis reconnaissants, Un peuple doux, sensible, une famille immense, A qui le seul amour dicte l'obéissance.

Quelques autres vers semblaient une allusion contre l'esprit philosophique et cosmopolite :

Je hais ces cœurs glacés et morts pour leur pays, Qui, voyant les malheurs dans une paix profonde , S'honorent du grand nom de citoyens du monde.

Ces vers étaient médiocres , mais plaisaient fort à la cour.

D'autre part , l'esprit d'opposition entendait avec joie les maximes de liberté que les chevaliers d'Edouard proféraient au nom du parlement d'Angleterre; et le nom si nouveau de citoyen , répété presque aussi sou-

vent que le nom du maître qu'on adore, flattait les oreilles du public.

Ainsi, cet ouvrage, fait avec plus d'industrie que de talent, mais agréable à tous par quelque côté , à la fois officiel et populaire , enlevait un immense succès , en paraissant aux uns la victoire de la monarchie sur Y Encyclopédie, pendant que , pour les autres , il flattait , sous le faste des grands mots d'amour et de fidélité, l'esprit naissant de liberté publique et d'égalité. Ce mélange se retrouve jusque dans les adulations de la dédicace à Louis XV , que de Belloy ne craint pas d'appeler Y âme la plus vertueuse de son empire.

Enfin , l'époque où cette pièce fut représentée , et l'espèce de courtisanerie nationale, dont elle était remplie, en faisait une sorte de consolation venue fort à propos pour l'amour-propre français. C'était à l'issue de la guerre de sept ans, après une paix nécessaire , dont nos ennemis et nos alliés profitaient également , et qui nous laissait avec des sacrifices sans résultat et sans gloire. Mais , ces ressorts étrangers à l'art une fois écartés , il ne reste plus , dans cette tragédie tant applaudie, qu'un grand trait de notre histoire , surchargé d'incidents romanesques , quelques beaux mouvements et quelques vers heureux.

La fille du gouverneur , cette Aliénor qu'Edouard voudrait faire vice-reine de France en la mariant avec d'Harcourt , ne jette un peu de variété dans l'ouvrage qu'au prix de toute vraisemblance. Hors de là il n'y a plus que la situation des bourgeois de Calais , qui vont et reviennent , ballottés entre la grâce et le supplice. L'idée de les sauver un moment , à la faveur de la joie qu'un cartel envoyé par le roi de France donne au roi

d'Angleterre, est assez bizarre, et ne sert qu'à cette exclamation du poëte , par la bouche d'un personnage :

.... Apprenons aux Français qui l'ignorent Cet excès de vertu du maître qu'ils adorent. Peuple , ton souverain veut s'immoler pour toi; Et l'on te blâme encor d'idolâtrer ton roi !

Le cartel ne tenant pas , Edouard ordonne le supplice des six bourgeois. Délivrés alors par la ruse généreuse de d'Harcourt, ils reviennent volontairement ; et force est au roi de faire grâce à ce double héroïsme.

Tout cela ne vaut pas , je crois , le simple dévouement conté par Froissart , lorsqu'il montre, dans l'assemblée du peuple, les six bourgeois donnant leurs noms l'un après l'autre , chacun avec son parent ou son compère , puis allant d'un ferme courage , « la hart au col , » devant Edouard. Que parlons-nous de Froissart? on dirait que le poëte ne l'a pas lu. Et cependant, à défaut de vérité , il y a , dans ce drame du Siège de Calais , de la chaleur et du prestige. Dès le premier acte , la scène d'Eustache de Saint-Pierre et de son fils revenant blessé du combat, est vive et saisissante. L'épisode du transfuge d'Harcourt n'est pas sans éclat dramatique. Eustache de Saint-Pierre lui-même , quoique trop déclamateur , excite un puissant intérêt. On conçoit la vertu de ces noms et de ces souvenirs : c'était un dernier triomphe pour l'esprit de la vieille monarchie ; et elle s'en applaudissait , sans voir combien cet esprit même était changé.

De Belloy se hâta de choisir un autre sujet dramatique dans nos annales ; et il mit en scène Gaston et Baijard , les noms les plus aimables et les plus glorieux de la chevalerie historique.

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Le Bayard de cette tragédie ne ressemble guère , il faut l'avouer, à celui des Mémoires du bon serviteur, à Bayard, tel qu'il est dépeint par son fidèle écuyer, depuis le jour où il sortit de page jusqu'à sa mort. Les circonlocutions , l'emphase et les sentences ont remplacé le bref et cordial langage du chevalier sans peur et sans reproche. Là encore il faut reconnaître cependant, à travers un romanesque assemblage de conspiration et d'amour , je ne sais quel mouvement de scène qui plaît et intéresse.

La rivalité d'amour de Bayard et de son jeune général, son duel , son repentir et son fameux vers ,

Contemplez de Bayard l'abaissement auguste ,

sont célèbres à force d'avoir été critiqués. Mais c'est un beau langage que celui de Bayard blessé à mort, et disant à ses soldats :

Le péril de Nemours rend ma douleur moins forte ; Retournez à l'assaut; près de votre étendard , Placez au premier rang les restes de Bayard.

Toutefois cette pièce, et ce que fit encore de Belloy dans sa Gabrielle de Vergy , et ce qu'il projetait dans ses préfaces , ne relevait pas le drame tragique en France. L'innovation se bornait au titre et au sujet. Dans le reste, dans la forme, dans le style, il n'y avait d'autre innovation que la décadence. Un mot expliquera notre pensée.

Cette dignité soutenue qui fait le caractère du drame de Racine, et qui s'alliait si bien à la perspective lointaine des sujets antiques , de Belloy la reporte dans les sujets nationaux et modernes. Seulement, au lieu de l'exprimer avec la pureté de diction des grands maîtres , il la contrefait dans un langage incorrect et monotone.

La tragédie nationale , avec l'éloquence naturelle des temps et des hommes, cette tragédie, telle que Shakspeare l'a faite pour ses compatriotes , continuait de manquer à notre pays ; et les tentatives qu'un homme d'esprit et de talent faisait pour l'introduire , étaient moins des créations durables que des expédients pour amuser la satiété publique. Ainsi s'abaissait ce grand art du théâtre, qui avait été la plus haute poésie de notre France ; et ses plus nouveaux , comme ses plus pathétiques accents, étaient encore ceux que le vieux Voltaire avait fait entendre dans les belles scènes de Tancrède.

Ce déclin était moins marqué dans la comédie, bien que tout ait paru déclin après Molière ; mais l'élégante et ingénieuse comédie des premières années du xvnr siècle devenait plus rare.

Ce n'était pas sans doute qu'il y eût moins d'esprit et moins de sociabilité ; mais la comédie veut autre chose que de l'esprit ; la plaisanterie même n'est pas le comique ; et le monde le plus raffiné n'est pas le plus favorable au peintre comique. Dans le progrès de l'élégance et de la corruption les défauts saillants s'effacent , et il ne reste plus que des vices , ou cachés , ou trop hardis pour être mis sur la scène. C'est ainsi que la vraie , la forte comédie du xvnr siècle, sous le libre pinceau de Collé, ennemi des philosophes et commensal des grands seigneurs, quitte la publicité du théâtre pour le huis clos des petits appartements, et atteste doublement les mœurs de la société privilégiée qui fournissait le sujet des pièces et les acteurs de la représentation.

En dehors de ces peintures , la comédie régulière et ostensible gardait encore la finesse et l'agrément : quelques-uns même de ses défauts de goût lui donnent une u. 11

vérité de plus. Dans la subtilité et l'élégance fardée de la Coquette corrigée, d<; Lanoue, on reconnaît l'influence de l'esprit d'analyse sur les mœurs même les plus frivoles ; et cette comédie , dont la critique a sévèrement noté les fautes de style , est pour l'histoire un ingénieux crayon du monde du xvme siècle.

Parmi les comédies de la même date, où ce défaut du temps est en partie corrigé par le talent de l'auteur, il faut nommer les Fausses infidélités et la Mère jalouse de Barthe , ingénieux écrivain , qui remplit supérieurement un cadre étroit.

Dans les Fausses infidélités , comédie charmante parmi les pièces qui ne font pas rire , mais sourire , on reconnaît cette société où les rangs se sont rapprochés , non plus pour se heurter , mais pour se confondre , où la gaîté vive a pris la forme de l'ironie , où les prétentions de l'esprit commencent à remplacer celles du rang , où la seule passion vive est la vanité , où l'on est las de tout, même de l'amour et du plaisir. Pour une telle société , la pièce est écrite dans un excellent goût ; et elle a fixé , par le style , une nuance de la langue et de l'esprit du monde.

Le même cachet se montre dans quelques scènes heureuses d'une grande comédie de Desmahis, homme du monde qui faisait avec goût des vers faciles, et mourut jeune, après avoir brillé dans les sociétés où se taisait Rousseau. On retrouve çà et là le même agrément sous la plume d'un auteur plus fécond qu'inventif, Boissy ; on ne peut l'expliquer en lui que par ce goût général de conversation élégante, ce jeu habituel de l'esprit, cette prestesse de formes ingénieuses qui appartenait au Parte du xvme siècle, et en était comme la langue

vulgaire. Boissy, très-exercé à la versification facile de la comédie, est bien loin de la vivacité légère et du coloris de Gresset ; il était d'ailleurs auteur par métier, souvent malheureux et pressé ; et, toutefois, sous ce reflet de l'esprit du temps, sa comédie des Dehors trompeurs offre des scènes écrites avec un goût exquis d'aisance et de persiflage. Un jour il faudra les étudier comme une rare et ingénieuse application de notre langue devenue moins élégante et plus rude ; mais elles resteront perdues dans ces œuvres complètes qu'on ne lit plus.

Cette comédie du grand monde nous laisse loin de la haute comédie, de la comédie à caractères, celle qufest vraiment œuvre de poète. Barthe l'avait tentée dans un beau et difficile sujet, l'Égoïste. Manquait-il de modèles ou de talent pour le traiter? non, sans doute : toutefois, l'ouvrage, bien conçu, écrit avec art, et semé de traits énergiques, n'est plus joué. Cela ne tiendrait-il pas au sujet même, plus triste que comique, et n'ayant pas, comme le Tartufe, un côté plaisant qui couvre l'odieux du fond? et puis l'égoïsme, fortement tracé, se confond avec la perversité même, et n'en est plus distinct. L'homme personnel de Barthe n'est, au fond, que le malhonnête homme, dur, avide, fourbe, inhumain. Il eût fallu bien du génie peut-être pour adoucir à la fois et marquer ces nuances , et faire que l'égoïste fût ridicule autant que puni. Il eût fallu surtout éviter les scènes de bel esprit, les thèses élégantes, ou du moins les lier à l'action, en faisant de la philanthropie ce que Molière avait fait delà religion. Cela même était difficile : c'était entreprendre un nouveau Tartufe. Quoi qu'il en soit, la comédie de Barthe, à la gaîté près, mérite une place à part ; elle porte à la fois la marque du temps et de l'es-

prit de Fauteur, je n'ajouterai pas celle de son caractère, car je trouve qu'il a calomnié même l'égoïste. On raconte toutefois que, très-préoccupé de son ouvrage, étant venu le lire au chevet de Dorât qui, fort jeune, se mourait de chagrin et d'épuisement, le malade, après avoir fait effort pour l'écouter, lui dit : « C'est très-bien, mon ami ; mais vous avez oublié un trait dans votre caractère principal : celui d'un homme qui vient lire une pièce en cinq actes à son ami mourant. »

Le théâtre, sous les formes les plus diverses, le rire et les larmes, semble avoir quelque chose de commun, puisque plusieurs génies ont réussi à la fois dans ces genres opposés : cette double tentative doit se multiplier dans les époques de décadence et d'imitation. Aussi, malgré l'exemple de Voltaire, si malheureux dans la comédie, presque tous ceux qui, dans le xvme siècle, avaient fait des tragédies, firent aussi des comédies, ou du moins des opéras comiques, comme Marmontel. L'auteur de Spartacus ne se refusa pas à cette épreuve, et il y porta plus de naturel que dans ses tragédies. Marié, dans un âge mûr, à une personne spirituelle et belle, il était fort répandu dans le monde ; ami des opinions spéculatives d'Helvétius, il en trouvait la pratique fort peu philosophique, et la blâmait dans les mœurs du siècle avec une douce et piquante raillerie : c'est le caractère de deux jolies comédies qu'il écrivit en prose, le Mariage de Julie, et les Mœurs du temps. Un trait des mœurs de l'époque lui fournit encore sa petite pièce de V Anglomanie, esquisse en vers libres sur un sujet un peu faiblement conçu. Saurin, du reste, en cela, suivait encore Voltaire, devenu fort mécontent de l'influence anglaise qu'il avait appelée sur notre littérature.

À défaut de ce que le raffinement de la société, dans le xvmc siècle, ôtait de verdeur et de nerf à la comédie, il semble que l'esprit de secte ou de parti pouvait lui venir en aide; mais cet esprit, on le sait, n'est pas le plus favorable au bon choix et à l'expression vraie du ridicule; presque toujours il manque le but, en le passant ; et puis, quand la société est partagée par quelque, grande scission philosophique ou politique, il n'y a pas, pour la satire comique, de succès universel ; le ridicule est nié toujours par une moitié du public : c'est ainsi que la guerre faite à quelques abus de la philosophie enrichit assez peu la comédie du xvnr siècle.

Un homme d'esprit se rencontra cependant pour entreprendre cette œuvre, au risque de s'attirer pour représailles, non pas les comédies, mais les pamphlets de Voltaire. Ce futPalissot, dont la longue carrière, d'abord agitée de querelles, s'est terminée très-paisiblement de nos jours. Né à Nancy, en Lorraine, il avait débuté, fort jeune, par une petite comédie satirique contre Rousseau et son premier discours. Puis, il voulut s'en prendre à l'armée philosophique tout entière, sauf le général cependant trop redoutable pour être attaqué. Notez que Palissot, en frappant un parti, n'appartenait pas à l'autre. Il était, comme il le dit un jour, un de ces incrédules qui ne sont pas philosophes. Son protecteur, le duc de Choiseul, si souvent loué par Voltaire, était aussi, dans le fond, de l'avis des philosophes, en tout ce qui ne touchait pas la cour et le ministère ; mais, embarrassé ou blessé par quelques libertés qu'on prenait sur ces deux points, il commanda vengeance à Palissot, dont il s'était déjà servi contre le roi de Prusse. De là, Messieurs, la comédie des Philosophes, jouée en 1760 sur le Théâtre-

Français, dans ce même but de défense monarchique qui donna tant d'éclat au Siège de Calais.

La comédie des Philosophes réussit comme un pamphlet piquant, et elle a passé de même, quoique écrite avec finesse et pureté; mais elle manque de plan et de verve. En effet, l'intrigue est celle des Femmes savantes, avec une noirceur de plus dans le dénoûment ; et le style n'est qu'élégant. On y rencontre quelques bons vers de satire, plutôt que de comédie, c'est-à-dire des vers où parle l'auteur, mais non le personnage. Palissot, avec beaucoup de malice spirituelle, avait peu d'invention. La meilleure scène de sa pièce, celle où un philosophe, en conséquence des théories fort radicales qu'il vient d'exposer sur la propriété, est à l'instant même volé de sa bourse par son valet, n'est que la copie d'une excellente historiette des Lettres provinciales. Et, satiriquement parlant, la situation et le dialogue sont faibles, comparés à une scène des Nuées, où le grand maître en calomnie, Aristophane, fait paraître un fils libertin, qui, au retour de l'école de Socrate, bat son père, et prouve qu'il fait bien de le battre. Quel feu! quelle cuisante ironie ! et cela contre Socrate ! Dans la scène si folle , si outrée du poëte grec, il y a toute la vraisemblance de la logique, et tout l'art insidieux du sophisme. Mais, dans la pièce française, quand le valet, pris sur le fait, balbutie pour s'excuser :

L'intérêt personnel ,

Ce principe caché, monsieur, qui nous inspire, Et qui commande enfin à tout ce qui respire ,

il ne fait qu'une caricature d'expressions. L'attaque contre la doctrine ne semble pas sérieuse; et, pourtant,

combien elle pouvait l'être ! Palissot médit moins heureusement qu'Aristophane n'avait calomnié. La pièce française n'en irrita pas moins un parti puissant. Palissot, vengeur peu sérieux de la morale, avait mêlé, dans ses attaques, les hommes les plus dignes d'estime ; et, sous un régime encore absolu, il y avait abus de pouvoir à livrer ainsi au théâtre, sous leurs noms, des personnes vivantes. On s'indigna de toutes parts ; et le pouvoir despotique, mais faible, qui avait suscité l'attaque, permit une représaille qui, préparée d'avance, tombait sur Fréron. On le vit diffamé dans l'Écossaise, en même temps que Diderot l'était dans les Philosophes. Mais, dans ces allusions trop faciles, l'art disparaissait : elles ne servent plus qu'à l'histoire de la société. Quelques traits de la comédie de Palissot sont instructifs à cet égard. Il peint surtout à merveille ce personnage de femme philosophe qu'on peut remarquer dans les Mémoires du temps. La manière dont Cidalise juge son mari en parlant à sa fille, est parfaite :

Votre père ! il est vrai que je n'y songeais guère. Plaisante autorité que la sienne , en effet ! L'être le plus borné que la nature ait fait : Nul talent , nul essor , espèce de machine , Allant par habitude et pensant par routine.

Cela rappelle quelques jugements de madame d'Épinay sur son mari. Et quand Cidalise parle ensuite d'un ouvrage qu'elle fait,

Qui doit être en morale une encyclopédie , Et que Valère appelle un livre de génie ,

la ressemblance est plus grande encore.

Le ridicule qu'avait touché Palissot était trop puissant pour céder à une seule atteinte. Le parti philosophique qui, comme tous les partis, comptait bien des hommes médiocres , garda sa morgue et son engouement assez bien attaqués dans une autre comédie, celle des Preneurs. L'auteur de cet ouvrage, Dorât, écrivain facile, quoique affecté, ambitieux de tout, et ne manquant ni de finesse. ni d'humeur caustique, fut repoussé de la scène. Palissot se la vit également fermée. Il imagina d'y faire jouer incognito une pièce qui, par le titre, V Homme dangereux, semblait sa propre satire. Il triomphe, dans sa préface, de l'ingénieuse méprise qu'il avait ainsi préparée ; et il se désole d'avoir été découvert quelques jours trop tôt, et d'avoir perdu le plaisir de faire applaudir par ses ennemis sa comédie, à titre de satire contre lui-même. Demanderez-vous maintenant pourquoi Palissot, avec beaucoup d'esprit , manque de verve comique? ses procédés par trop subtils suffisent pour l'expliquer. L'art veut quelque chose de plus franc et de moins cauteleux.

A part la diversion tentée par Palissot et Dorât, le théâtre, bon ou mauvais, resta philosophique. Le théâtre est toujours de l'opinion dominante, depuis les autos sacr amentales de Lope et de Calderon jusqu'aux vaudevilles philanthropiques de Sedaine.

Sedaine, car nous arrivons à lui, n'avait rien des écrivains que nous venons de nommer. Il n'était pas lettré ; il versifiait mal ; et on ne peut certes le nommer, en parlant de poésie, que parce qu'il avait de l'invention ; mais il en eut beaucoup. Cet homme, qui fit des épîtres, des poëmes, une foule de pièces de théâtre applaudies, et quelques scènes où il y a du génie dramatique, avait été. dans sa jeunesse, ouvrier maçon. Il le dit lui-même

dans ses épitres; et il rappelait, le jour de sa réception à l'Académie, qu'il avait taillé des pierres dans la cour du Louvre.

Jean-Jacques aussi avait été ouvrier, ou du moins apprenti, mais toujours étudiant, et élevé à lire le Plutargue d'Amyot. Sedaine est, dans le xvme siècle, le seul écrivain français parvenu sans culture à la célébrité littéraire. Cela même suppose en lui une force originale. Malheureusement cette éducation, qu'il n'avait pas reçue de l'étude, il la reçut de son temps ; et il devint parfois prétentieux, affecté, déclamateur, comme s'il eût été lettré. Il n'apprit point à écrire, sauf ce que l'instinct dramatique lui donna de vérité, dans le dialogue. Mais il recueillait ce qu'on disait autour de lui.

Voltaire ne goûtait pas sa jolie comédie de la Gageure imprévue. Il demandait si cette pièce était faite par un serrurier. Ne pensez pas à Molière, mais à l'élégance oisive et aux fantaisies de la société du xvme siècle; et cette Gageure vous plaira. L'ouvrage de Sedaine, le plus admiré par Diderot, le Philosophe sans le savoir , marque encore bien mieux le xvnr siècle. Il y a tout de cette époque, la réalité et l'esprit romanesque. La révolution des mœurs paraît dans l'importance qu'a prise le commerce, et dans le bon sens un peu fastueux du principal personnage. Cette pièce annonçait l'émancipation de la bourgeoisie en France ; et, en même temps, elle offrait une sorte de poésie bourgeoise, pour ainsi dire, le sérieux de la passion dans une jeune fille de boutique, l'enthousiasme dans un comptoir. Là remontent beaucoup de choses de nos mœurs actuelles ; là commence !a transformation même de la société.

Un critique célèbre , la Harpe , a vivement attaqué la

philosophie des opéras-comiques de Sedaine . Mais d'abord cette philosophie, au style près, est excellente sur plusieurs points, lorsqu'elle attaque des préjugés de vanité ou des barbaries de législation. Et puis, ce qui nous importe dans l'histoire littéraire, c'est le fait même que blâme la Harpe, cette popularité dramatique donnée à des idées de réforme sociale, et cette philosophie qui agit par le vaudeville , comme par Y Encyclopédie.

Le déclin de la poésie française , au milieu du xvme siècle , se marquait dans les autres genres encore plus qu'au théâtre , n'était Voltaire , plus poète dans YÈpître à Horace que dans la Henriade ou dans Sémiramis. Mais , au-dessous de lui cependant , il y eut un art et des talents qu'il serait injuste d'oublier. Diderot dit quelque part , en critiquant les Saisons de Saint-Lambert : « Dans une cinquantaine d'années, lorsqu'un homme de goût tirera ce poème de l'oubli dont il est menacé, il citera.... etc., etc. » Je ne sais si l'homme de goût viendra ; mais la seconde partie de la prédiction est accomplie. Quel homme , et même quel apprenti poète lit aujourd'hui les Saisons Ml y a trente ans , sous l'empire , le nom de Saint-Lambert retentit encore. Il s'agissait de son Catéchisme moral proposé pour un des prix décennaux . Mais son poème était déjà peu lu , quoique le genre descriptif fût en grande faveur. Depuis, le genre a passé de mode; et le poème est descendu de plusieurs degrés dans l'oubli. De son vivant , Saint-Lambert avait été vaincu, dans sa propre manière, par un maître bien plus brillant et plus habile ; et il ne pourrait aujourd'hui retrouver une place , quand celle de Delille est menacée.

Les renommées secondaires sont sujettes à ces dis-

grâces, que prononcent le caprice et la mode, en faveur d'autres idoles qui ne sont pas toujours préférables. Et puis cette élégance de Saint-Lambert n'est pas la belle et classique diction ; elle n'en a que l'apparence ; elle n'en a pas l'âme et la vie. Les mots sont purs, le tour assez harmonieux ; souvent de la noblesse , nulle passion ; quelquefois de la magnificence dans l'expression ; de beaux vers un peu froids; jamais d'éloquence. Diderot y avait noté , dit-il , beaucoup d'épithètes oisives ou mal choisies, de mauvaises expressions, de tours prosaïques. On était alors plus sévère qu'aujourd'hui ; on croyait que les détails font l'ensemble , et qu'il n'y a pas de bon style avec beaucoup de fautes. Saint-Lambert peut, en effet, prêter à cette critique directe ; mais ses fautes sont surtout négatives. Il versifie bien ; mais il manque les occasions d'être poëte. A côté de ce qu'il dit , une imagination même vulgaire entrevoit des choses qu'il aurait pu dire. Sous le travail , on sent une sorte d'aridité ; et sous l'élégance, on trouve l'ennui. Je n'imputerai pas ce défaut à la philosophie du poëte , quoiqu'elle l'ait trop privé d'émotions et trop réduit aux images matérielles. Quelle passion et quelle poésie Lucrèce n'a-t-il pas mêlées aux dogmes d'Épicure ! avec quelle inimitable énergie et quel sombre pathétique n'a-t-il pas décrit la formation et les souffrances de la société ! Saint-Lambert a rencontré le même sujet dans son quatrième chant ; mais où est la poésie de Lucrèce? où est même celle de Thomson? où sont ces vers qu'on n'oublie pas, ces expressions qui animent la nature , et cette sensibilité qui la divinise pour le poëte athée? Le fond du poëme de Lucrèce est une argumentation philosophique ; les peintures des champs n'y sont qu'un épisode , une allusion : mais la poésie en

est fraîche et riante, comme cette jeunesse de l'année qu'aime à décrire le poète :

Mine laetas urbes pueris ilorere videmus, Frondiferasque novis avibus canere undique silvas.

Le poète anime tout ; et tandis que la doctrine de son maître semblerait devoir avilir et glacer les émotions même de l'âme humaine, son génie pathétique ennoblit jusqu'aux instincts des animaux , en y attachant un charme d'affection et de douleur qui nous attire et qui nous touche.

Nam saepe ante Deùm vitulus delubra décora Thuricremas propler mactatus concidit aras , Sanguinis exspirans calidum de pectore flumen : At mater virides saltus orbata peragrans, Linquit humi pedibus vestigia pressa bisulcis , Omnia convisens oculis loca , si queat usquam Conspicere amissum fœtum , completque querelis Frondiferum nemus adsistens; et crebra revisit Ad stabulum, desiderio perfixa juvenci.

Nec tenerae salices, atque herbae rore vigentes , Fluminaque ulla queunt , summis labentia ripis , Oblectare animum , subitamque avertere curam ; Nec vitulorum aliae species per pabula Iaeta Derivare queunt alio , curaque levare : Usque adeo quiddam proprium , notumque requirit ! De Natura Deorum, lib. n.

S'agit-il des hommes? il est tendre, compatissant pour les chagrins du cœur et les deuils de la famille. Il écrit ces vers sublimes de douceur et de mélancolie :

At jam non domus accipiet te laeta, neque uxor Optima , nec dulces occurrent oscula nati

Praeripcre, et tacita pectus dulcedine tangent.

. . . Miser! o miser, aiunt, omnia ademit Una dies infesta tibi tût prsemia vitae.

Oui , c'est là ce que l'épicurien de Rome avait dit sur les mêmes pensées qui ont inspiré deux froids distiques à Saint-Lambert :

Il voit autour de lui tout périr , tout changer : A la race nouvelle il devient étranger ; Et lorsqu'à ses regards la lumière est ravie , Il n'a plus en mourant à perdre que la vie.

Oh ! que Lucrèce était un grand poëte !

Thomson est loin de ce génie ; il n'a ni la précision ni la grandeur antique ; mais son cœur s'épanche à la vue des champs. Il abonde en images vraies et en émotions naïves. Il a cette poésie du foyer domestique, où les Anglais ont excellé ; et il la mêle à toutes les beautés de la nature , qui ne sont elles-mêmes pour lui que l'ombre de la main du Créateur. Religieux et peintre, comment ne serait-il pas poëte? Cependant il écrivait dans le même siècle que Saint-Lambert, peu d'années avant lui, dans un pays plus philosophe que la France. D'où vient cette différence entre les deux poèmes? Elle ne tient pas seulement à l'inégalité des deux talents. Mais le poëte anglais, à travers le luxe et la philosophie de Londres, est venu, dans la campagne que, pauvre, il parcourait à pied, respirer les mœurs pures de la vieille Angleterre. Quoiqu'il dédie son ouvrage à une grande dame , il sent avec le peuple , le peuple riche et fier de sa libre patrie. Il est , comme lui , nourri de souvenirs bibliques ; il aime, comme lui, ses pâturages, ses forêts et ses flottes. De là

jaillit sa verve ; de là , sous un ciel brumeux et dans un âge philosophique , sa poésie encore si fraîche et si colorée.

Rien de semblable pour Saint-Lambert. Né dans un château , vivant à la petite cour de Lorraine ou dans la haute société de Paris, il ne jette sur la campagne qu'un regard d'amateur. Il y porte les raisonnements et les passions de la ville. L'hiver, qui montre à Thomson les plus terribles images de la nature et les plus grandes luttes de l'homme, rappelle surtout à Saint-Lambert les tragédies de Voltaire, l'opéra et les soupers en ville. Il peint tout cela dans son poëme, avec une élégance ingénieuse, mais froide. Il peint le seigneur de village ou galant ou philosophe. Il s'élève avec force contre d'odieux abus; mais il ne dit rien , sur la misère des habitants de la campagne, qui vaille quelques lignes profondément pathétiques de la Bruyère. Puis, il est épicurien autant que philosophe : il prêche la jouissance, avant le travail et les mœurs.

Tandis qu'un homme du grand monde chantait ainsi les Saisons, un poète de profession , Lemierre , imaginait de décrire, comme Ovide, les Fastes de l'année. Ce poëme, on n'en connaît aujourd'hui que quelques beaux vers sur le Clair de lune : mais on pourrait en extraire beaucoup d'autres , élégants , poétiques , ingénieux : car Lemierre , homme bizarre et ridicule , disent les contemporains, avait de l'esprit en vers. Mais quel sujet il avait choisi ! Je ne sais si , dans les beaux temps de la foi chrétienne , ces pieuses traditions , ces fêtes , ces légendes , que ramène le cours de l'année , n'auraient pas inspiré un poète aussi élégant et plus grave qu'Ovide ; mais Lemierre a soin d'avertir, dans sa préface , qu'il a passé

très-vite sur de tels souvenirs. Et, en effet, la plus gracieuse des solennités antiques adoptées par le christianisme, la Fête des Rogations, est à peine indiquée dans ses vers ; mais il décrit longuement et fort bien le carnaval et le bal masqué. Les Fastes, si l'auteur pensait et sentait davantage, se rapprocheraient de cette poésie à la fois descriptive et morale qu'ont tentée de nos jours avec succès Cqoper et Wordsworth ; l'âme du poëte ferait l'unité de l'ouvrage. Mais les Fastes ne sont qu'un recueil de vers , parmi lesquels il y en a d'excellents, qu'on ne lit pas.

Le même talent distingue son poëme sur la Peinture, sujet difficile , traité avec plus de connaissances et moins d'art par Watelet , un de ces amateurs ingénieux dont abondait le xvme siècle.

Partout cependant déclinait la poésie. L'inspiration , la pensée lui manquaient, et l'expression avait faibli. Le dirai-je? la langue même semblait devenir moins poétique. C'était, à quelques égards, une des influences de Voltaire : non qu'il faille se plaindre de l'incomparable netteté de sa prose; mais, dans son Commentaire de Corneille, sa critique, souvent minutieuse, en faisant la guerre aux gallicismes un peu vieillis , aux ellipses, aux figures hardies , appauvrissait notre idiome poétique , et le réduisait à l'élégance , qu'il a trop négligée depuis.

Sans doute , cette élégance brillait alors d'un vif éclat dans Colardeau, dans Léonard, dans Delille surtout. Mais combien elle était loin de la hardiesse et de la force vraiment classiques! D'autre part , les dissidents, ou les novateurs en poésie , étaient souvent barbares , témoin beaucoup de vers de Lebrun. Voltaire , en lisant sa propre apothéose dans l'ode de ce poëte sur la petite-nièce

de Corneille , avait dû bien rire de ce langage emphati

que et figuré : c'est que déjà notre idiome, au lieu d'être une argile souple à toutes les formes, était devenu, sous la main des grands maîtres, un marbre sculpté, dont les contours et les lignes ne pouvaient plus s'altérer sans effort et sans brisure ; c'est aussi que l'étude de l'antiquité , origine et type de notre langue , était négligée ; c'est que le goût classique se perdait ; c'est qu'enfin le génie était rare, et l'affectation commune.

Rendons honneur cependant à cet effort qui fut tenté pour ranimer la poésie du xviir siècle. Avant Ducis et ses succès au théâtre , Lebrun , sans être au rang des grands poètes, comme l'a cru Ginguené, fut parfois un habile travailleur en expressions poétiques.

Malfilâtre était bien plus , si l'espérance publique , trompée par sa mort, n'a pas exagéré son talent. Il ne cherchait pas seulement, comme Colardeau , la douceur et la mélodie du langage ; il ne s'exerçait pas seulement à rendre le mécanisme du vers plus ductile et plus souple, afin de pouvoir appeler poésie tout ce qu'il exprimait heureusement , la description d'un paysage , ou celle d'une partie de trictrac. Malfilâtre aspirait aux grandes beautés dans la composition et dans le style. Ses fragments traduits de Virgile , ébauches mutilées et parfois incorrectes, semblent l'essai d'un art antique et nouveau qui ramène notre langue aux hardiesses de Racine, et fait paraître un peu timide la versification de Voltaire. Son poëme de Narcisse dans l'île de Vénus , la seule chose qu'il ait achevée , respire une mollesse de langage et une naïveté d'élégance préférables aux efforts de la plus savante poésie. Enfin, il avait l'accent lyrique, si rare de son temps, et il a fait, pour l'Académie de

Rouen , une ode admirable sur le système planétaire. Tout cela n'était rien encore. Il voulait enhardir notre poésie par un grand et merveilleux sujet, la découverte et la conquête du nouveau monde. Eût-il réussi? eût-il été Camoëns au xvme siècle? Le malheur, l'abandon, la souffrance prévinrent sa noble ambition. Il mourut en 1767, à trente-quatre ans, peu célèbre encore, et sans avoir été jamais cité par Voltaire , si prodigue de louanges pour les jeunes écrivains.

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré ,

disait un poète, d'un talent moins facile et d'une destinée non moins malheureuse : Gilbert. Une place est due à Gilbert dans l'histoire du xvme siècle ; car il osa, presque seul, lutter contre une opinion puissante.

Les plaisanteries de Palissot , et les vers quelquefois piquants de Dorât , dans sa comédie des Preneurs, n'avaient fait qu'effleurer le xvme siècle. Gilbert le perça plus au vif; et si parfois son invective littéraire est injuste, autant que poignante , il a , sur le scandale des grands et les vices de la cour, plus d'un trait qui rappelle la véracité de Tacite et la colère de Juvénal. Mais ce sont quelques vers remarquables : le goût n'est pas encore formé ; l'effort se mêle à l'énergie , et la déclamation à la verve originale. On sent , à la recherche de certains tours , que le style n'est pas fondu d'un seul jet. Vous apercevez la roideur des muscles, la saillie des nerfs, et les formes trop prononcées , comme dans une esquisse d'académie. Que n'a-t-il été donné à ce jeune homme de travailler et de survivre! que n'a-t-il trouvé quelque ami qui l'ait consolé ! Il était poëte dans la satire et dans l'ode ; il avait de l'amertume et de l'enthousiasme. Vous trouvez des IL 12

mouvements et des images sublimes, dans ses odes sur le Jugement dernier , sur le Combat d'Ouessant. Ses plus beaux vers , les seuls vers admirables qu'il ait faits, respirent une sensibilité aussi douce que l'expression en est éloquente. Gilbert, mourant à l'hôpital, à trente-deux ans, suicide involontaire dans un accès de folie , est une perte douloureuse pour les amis des lettres. Il y avait du courage et du génie dans ce jeune homme.

Les qualités diverses de Malfilâtre et de Gilbert, la grâce poétique et l'indignation violente , l'élégie et l'ïambe devaient se réunir dans un seul poëte, mais encore condamné à mourir dès la jeunesse. Nous le rencontrerons plus tard , et le verrons disparaître , tué par l'échafaud, comme Malfilâtre et Gilbert l'avaient été par la misère et l'indifférence.

Ainsi déclinait, dans le xvnr siècle, ce bel art de la poésie, que l'étranger a contesté parfois à la France. Enthousiasme, élévation lyrique, accent de la muse épique, rien ne pouvait durer ou naître ; et les vers n'étaient pour nous que l'expression la plus piquante de l'élégance d'esprit et de l'ironie. Voltaire était, jusqu'à la dernière heure, le modèle inépuisable et charmant de cette poésie mondaine. Ses élèves tâchèrent de l'imiter, et furent parfois ingénieux. Un homme d'esprit, qui n'était pas poëte, Rulhière fit, dans le même goût, des vers excellents, et si bien travaillés qu'ils semblaient faciles. Les Diqmtes, i A-propos sont deux pièces légères, pleines de finesse et de grâce. Mais où était la poésie ? dans Voltaire ; et enfin, il allait mourir.

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