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aussi visible que dans les nombres. En effet , l'idiot , qui ne peut énoncer de mémoire les chiffres un, deux , trois, peut cependant remarquer chaque coup successif d'une horloge , et dire chaque fois un. Mais il ne sait pas quelle heure a sonné '.
Condillac a pris de Hobbes toute cette théorie , dont il s'est dit l'inventeur; et après s'en être servi pour expliquer, non pas seulement l'action, mais presque la formation de l'intelligence, il en a déduit, en général, ses principes sur la logique et l'art d'écrire. J'en demande pardon à Hobbes et à Condillac. Mais n'ont-ils pas interverti l'ordre des faits, et commis, sur la question des signes, la même erreur que sur celle des sens? N'ont-ils pas pris une seconde fois le moyen pour la cause, en supposant que les signes précèdent la pensée, tandis qu'elle les a précédés, puisqu'elle les a faits? Le caractère, la vertu propre de l'esprit humain, c'est évidemment d'imposer les noms, parce qu'il perçoit les idées des choses ; et Adam le nomenclateur, Adam, nommant les êtres que le Créateur amène devant lui, n'est peutêtre, dans la Genèse, qu'une sublime allégorie de cette puissance innée de l'esprit humain.
Condillac, comme le prouve son Traité des systèmes, était fort sévère pour les conjectures des philosophes. Il avait grand dédain pour les Archétypes de Platon et pour les idées innées. Mais substituer à ces idées la puissance
1 Verhorum usus in cogitationibus conscribendis nusquam ila manifestus est ul in numeris. Stultus enim naturalis qui ordinem verborum numeralium , unum , duo, tria, memoriler pronuntiare non potest, observare tamen potest singulos ordine ictus horologii, et annuens dicere unum, unum, unum. Sed quota hora sonuit scire non potesl.
des signes, en faire dépendre uniquement notre intelligence, c'est reculer la difficulté, sans la résoudre ; c'est se tromper en fait : car l'esprit conçoit la chose avant le nom ; il la conçoit pour l'exprimer, et non parce qu'il l'exprime. Il n'est pas vrai de dire que les signes fixent le souvenir, font la pensée. Les langues elles-mêmes ne sont qu'une tachygraphie qui résume les qualités des choses qu'a perçues l'intelligence. Elles la servent, mais ne la forment pas. En admirant cet instrument, nous n'y verrons donc que la première et la plus adroite production de la pensée, qui, semblable à un grand ouvrier, invente les outils dont elle a besoin pour la composition de ses plus délicats ouvrages. Le philosophe, au lieu d'indiquer ce double rapport, ne s'est-il pas trop arrêté à l'analyse de l'instrument même?
En nous avertissant de l'importance des signes, Condillac n'avait pas dissimulé qu'il y liait toute sa méthode philosophique ; et, dès son premier ouvrage, il exprimait à cet égard un vœu qu'il eut occasion de satisfaire. Il souhaitait, dit-il, que ceux qui se chargent de l'éducation des enfants n'ignorassent pas les premiers ressorts de l'esprit humain.
Si un précepteur, ajoutait-il, connaissant parfaitement l'origine et le progrès de nos idées , n'entretenait son disciple que des choses qui ont le plus de rapport à ses idées et à son âge , s'il lui apprenait à se faire des idées précises, et à les fixer par des signes constants, si, même en badinant, il n'employait jamais que des mots dont le sens serait exactement déterminé , quelle netteté , quelle étendue ne donnerait-il pas à l'esprit de son élève?
Devenu célèbre par cet Essai sur les connaissances humaines et par son Traité des sensations, Condillac fut
appelé à faire l'expérience qu'il souhaitait. La cour de Parme lui confia l'éducation de l'Infant, petit-fils de Louis XV; et c'est pour ce jeune prince que le philosophe écrivit dès lors tous ses ouvrages. Malheureusement la philosophie de la sensation et l'analyse des procédés du langage ne furent pas plus puissantes pour former un grand prince, que ne l'avait été, dans la bouche de Bossu et, le génie de la religion et des lettres. On sait ce qu'était devenu le grand Dauphin, après ces beaux livres de métaphysique et d'histoire, composés pour lui, et ce beau plan d'études classiques tracé dans une lettre latine au pape. L'Infant de Parme, élevé pendant dix ans par les instructions et les livres de l'abbé de Condillac, ne fut pas moins médiocre que le grand Dauphin, et n'eut de remarquable qu'une extrême dévotion, résultat fort innocent de cette éducation analytique et philosophique. Le public n'en lut pas moins avec fruit quelques-uns de ces ouvrages, dont le prince avait si peu profité.
Le Traité de l'art d'écrire, entre autres, est un bon livre sur un sujet usé. Dans un temps où la déclamation et le faux goût gâtaient déjà notre belle langue, ce livre n'était pas l'application la moins utile de la philosophie de l'auteur. On y trouve, comme dans cette philosophie même, plus de clarté que de profondeur. En annonçant qu'il ramène tout l'art d'écrire à la netteté et au caractère, Condillac faisait une de ces divisions simples et tranchées qui n'instruisent pas beaucoup : car qu'est-ce que le caractère? et que ne peut-on pas comprendre sous ce mot? En mettant un grand prix à la liaison des idées, il donnait sans doute un excellent conseil de critique et de goût: mais, en ne concevant cette liaison que sous la
forme philosophique , il méconnaissait souvent cette logique plus intime de l'imagination et de la passion , qui occupe tant de place dans l'éloquence et la poésie ; et , à force de précision , sa critique devenait parfois inexacte et fausse.
Condillac, aimé des philosophes, sans leur être asservi , et protégé de la cour, fut nommé à l'Académie française en 1768 : il n'y vint qu'une fois, le jour de sa réception. Il y remplaçait un représentant modeste du dernier siècle, l'abbé d'Olivet, si bon grammairien, sans ombre de métaphysique , et si bon écrivain sans aucune imagination, et par le seul art d'employer avec goût la belle langue du xvir siècle. Avec d'Olivet s'en allait la vieille Académie. Condillac , par sa méthode , faisait de l'étude même de la langue une partie de la philosophie ; et il était, par de nouveaux motifs, le défenseur de la bonne tradition littéraire et du goût , bien que parfois ses remarques sur nos grands écrivains du xvne siècle rappellent un peu les procédés techniques de Blair , corrigeant et gâtant la phrase heureuse et libre d'Addison.
Dans ses écrits d'histoire et d'économie politique , Condillac a été fort surpassé. Son Traité de commerce fut oublié, quand on put lire Smith. Sa philosophie sera-t-elle également effacée? on peut en douter.
Il y a deux choses dans l'homme , l'esprit et les ouvrages. Lors même que le temps, les recherches nouvelles, les progrès de la science ôtent beaucoup aux ouvrages, l'esprit garde son rang, s'il eut des qualités éminentes. L'esprit de Condillac eut , dans un haut degré, la justesse, la pénétration, la clarté. Sa méthode vaut par elle-même , indépendamment du faux ou du vrai qu'elle a trouvé. Par là, sans doute, il sera lu ; et
quand disparaîtront peu à peu, sur cette mer du \\\\\" siècle , quelques renommées encore flottantes , la sienne vivra, et sera comptée dans l'histoire de la philosophie. Sauf une querelle de métaphysique avec Buffon , et quelques liaisons d'amitié avec Duclos, d'Alembert, Diderot, il fut peu mêlé au mouvement philosophique du siècle. II revint de la cour de Parme, pour vivre dans la retraite, à sa terre de Flux. Il y mourut, occupé de son livre sur la Langue des calculs , le meilleur de ses ouvrages , s'il faut en croire le plus ingénieux * philosophe de son école , et le plus habile héritier de son pur et savant langage.
1 M. la Romiguière.