LORD BROUGHAM
CRITIQUE, HISTORIEN, PUBLIGISTE1,
Les titres ainsi résumés ne renferment qu'une première partie, une section des œuvres nombreuses de lord Brougham, et comme le début de la collection qu'il publie. Nous y voyons déjà cependant la puissante variété de son esprit, et aussi la difficulté, pour un même lecteur et, à plus forte raison, pour un seul critique, de le suivre dans tous ses travaux. La langue anglaise a conservé l'ancien usage français qui, sous le nom de philosophie, désignait toutes les sortes de recherches savantes et en particulier les hautes applications des sciences naturelles, aussi bien que les études métaphysiques et morales. Ainsi, sous ce mot de Vies des philosophes du temps de Geor-
1 Lives of philosopher s of the Unie of George III, elc.
Lives of men of letlers of the lime of George III, etc.
Historical sketches of slatesmen who Jlourished in the Urne of George III, by Henry lord Brougham F. R. S. member of the national Institute of France. London, 1855.
The oration of Demosthenes upon the crown, translated into enelish with notes and the greek text, by Henry lord Brougham F. R. S. member of the national Institute of France. London, 1840.
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ges 11F, lord Brougham comprend et rassemble la plupart des hommes qui, dans son pays, depuis un siècle, ont grandement concouru aux progrès des sciences physiques, et les ont fait servir h la puissance et à la richesse de leur nation.
Il suffit, pour nous, de citer dans ce nombre Watt, Cavendish , Black , Priestley, Davy. Lord Brougham leur associe, dans sa docte revue, d'Alembert, Lavoisier, etc. Car, ce mot de temps de Georges III étant pour lui l'expression d'une date et non d'une influence, le noble écrivain ramène sans hésitation à ce centre artificiel quelques Français renommés dans les sciences physiques, comme plus tard il mêlera Voltaire et Rousseau à quelques auteurs anglais du môme siècle.
Quoi qu'il en soit de cet ordre adopté par lord Brougham, nous ne pouvons que l'indiquer, sans nous permettre d'en examiner le résultat, dans une de ses parties essentielles. Aux savants seuls il est donné d'apprécier les notices et les jugement s de lord Brougham sur les savants de son pays et du nôtre; c'est à eux seuls qu'il appartient de défendre contre lui notre illustre Cuvier, lorsque parfois le grand orateur, le grand jurisconsulte anglais, reproche cà notre glorieux compatriote quelque négligence, ou quelque erreur dans l'analyse des travaux chimiques de Black et de Cavendish. Chez d'Alembert même, le mathématicien, le profond algébriste prévaut tellement sur le métaphysicien, sur l'observateur moral, sur le philosophe enfin, dans le sens actuel du mot, que l'étude appliquée par lord Brougham à cet homme illustre nous paraît tout à fait à l'abri de notre faible contrôle, et renvoyée tout entière à ces esprits rares qui possèdent, au même degré, les deux aptitudes scientifique et littéraire, où se complaît le biographe éminent, dont nous ne pouvons parler qu'à demi.
De ce premier volume, très-digne sans doute de l'attention des maîtres, et en tête duquel, par une sorte de préférence en faveur des savants, l'auteur place sa préface générale, nous n'oserons extraire que peu de mentions bien courtes, simplementanecdotiques, et qui servent h faire connaître l'activité multiple et le talent infatigable, autant que divers, de lord Brougham. Par exemple, dans la notice sur le célèbre chimiste anglais Joseph Black, qui prolongea sa carrière pendant presque tout ie dix-huitième siècle, de 1721 à novembre 1799, nous ne recueillerons que deux choses, un fait qui touche à la littérature et une admirable description du talent d'improviser. Voici d'abord le fait littéraire :
Black, né à Bordeaux de parents écossais, avait pour mère une personne d'un mérite supérieur et de l'esprit le plus aimable, qui fut l'objet des assiduités de Montesquieu. Il avait conservé, comme titres d'honneur pour sa famille, un grand nombre de lettres du président à cette femme aussi charmante que respectée. Ce dépôt n'a pas péri, sans doute, depuis 1799; et il serait bien digne de notre temps d'en faire jouir le public et d'accroître ainsi la correspondance publiée de notre grand philosophe politique. Cette correspondance ne forme aujourd'hui qu'un bien petit volume, comparée surtout à l'encyclopédie épistolaire de Voltaire. Combien ne serait-il pas précieux d'y ajouter ces lettres, que lord Brougham paraît avoir connues, et qui doivent être remplies du souvenir des études et des sociétés intimes de Montesquieu, dans sa jeunesse !
L'autre mention, que notre ignorance osera dérober à l'analyse scientifique de lord Brougham, c'est, pour ainsi dire, le jugement oratoire porté sur la manière de professer du chimiste, ou physicien Black. « Bien, nous dit lord « Brougham , ne pouvait être mieux approprié au sujet.
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« C'était la perfection du calme philosophique. Nul effort; « une facile et gracieuse conversation. La voix était « faible, mais parfaitement distincte et entendue, dans « tout l'espace d'une vaste salle pleine et comble partout « d'auditeurs silencieusement attentifs. Jamais l'accent « de cette voix ne s'élevait, pas plus que ne se précipitait a le mouvement des bras ; et cependant, c'était quelque « chose d'autre et de mieux que la monotonie. Parfaite « élégance et placidité étaient les mots, par lesquels cha- « que auditeur et spectateur, comme involontairement et « de concert, définissait l'ensemble de ce débit. On me « pardonnera, je l'espère, si je m'arrête à noter quelques « détails extérieurs de l'aspect de ce maître éminent; et « cela par l'effort même que je tente, pour donner l'idée « d'un inventeur scientifique. Ses traits étaient singuliè- « rement gracieux, pleins d'esprit, mais paisibles et as- « sortis à sa manière et à sa parole. Son front élevé et ses a tempes à pic étaient, quand je l'ai connu, légèrement « couverts de cheveux blancs comme la neige; et sabou- « che donnait une expression affectueuse, autant que sou- « verainement intelligente, à tous les traits de son visage. « Dans un point de son enseignement, il dépassait tout « ce que j'ai jamais connu, je veux dire dans la netteté et « l'infaillible réussite, avec lesquelles se faisaient toutes « les manipulations de ses expériences. Son coup d'œil « si juste et sa main si ferme contribuaient à l'une ; ses « admirables précautions, son art de tout prévoir et de « pourvoir à tout assuraient l'autre. »
Puis, après quelques détails de préparations chimiques, d'infusion et de combustion, trop exacts pour les reproduire ici, l'éloquent disciple ajoute : « Le lecteur, qui a « connu les plaisirs de la science, me pardonnera si, à la « distance d'un demi-siècle, j'aime à m'attarder sur ces « récits, à prolonger le plaisir qui, je m'en souviens, me
« faisait battre le cœur , lorsque nous entendions cet « illustre sage raconter en détail, de ce ton que j'ai trop « faiblement essayé de décrire, les degrés par lesquels il « était arrivé à ses découvertes, éclairant ses premiers « essais par des anecdotes, que rappelaient souvent à son « esprit les circonstances du moment, et les démontrant « par la reproduction , sous nos yeux , des nombreuses « expériences qui lui avaient, pour la première fois, révélé « les plus importants secrets de la nature. »
« Après le plaisir d'avoir été réellement près de lui, a au moment où sa découverte s'était faite, où il avait « gagné sa victoire, c'était une exquise satisfaction de « l'entendre lui-même, simplement, de la façon la plus « gracieuse, avec la plus calme sérénité de la science, « avec la plus complète modestie, raconter ses difficultés « et comment elles furent surmontées, ouvrir à notre vue « les points successifs, par lesquels il s'était heureuse- « ment avancé, d'un bout à l'autre de sa brillante carrière, « parcourir le même terrain, comme si c'était, en notre « présence, qu'il y avait porté ses premiers pas, tant d'antf nées auparavant, lever, devant nos yeux, les mêmes « instruments peut-être, dont il s'était alors servi, et re- « commencer pour nous lemêmeoidre de découvertes a qui avaient jeté les bases si profondes de son immortelle « renommée. »
Puis, a celte description si bien sentie du savant inventeur et du communicateur de la science par la parole, lord Brougham ajoute, avec une réminiscence pleine de naturel et de feu : « J'ai entendu les plus grandes in- « telligences du siècle produisant toute leur force au « dehors, par les bouches les plus éloquentes; j'ai entendu « les périodes imposantes et la majesté oratoire de Pitt, « le cours impétueux de la parole ardente de Fox; j'ai « suivi l'étroit enchaînement de l'argumentation rigou-
« reuse de Grattan ; j'ai été entraîné par le mélange d'ima- « gmation, de sarcasme et de raisonnement, que déployait « Plunkett ; mais je préférerais , sans hésitation , dans « l'ordre des plaisirs purs de la pensée, être encore une fois « appelé au privilège qui me fut accordé, dans ces jours, « d'être présent, alors que le premier philosophe de son « siècle était l'historien de ses propres découvertes, et « d'assister, témoin oculaire, aux expériences, par où il y « était autrefois parvenu, et que je lui voyais recommen- « cer de ses mains. »
C'est aux savants et aux orateurs politiques de s'entendre, comme ils voudront, sur cette préférence assignée, avec une modestie méritoire, aux premiers par un illustre associé des seconds. Pour nous, il nous suffit d'avoir donné, par celte version littérale, une idée, même affaiblie, de la manière dont lord Brougham a traité la partie humaine et sensible des sciences physiques.
A la vérité, de cette louange même nous allons tirer un reproche pour d'autres portions des œuvres narratives et critiques du célèbre polygraphe. Nous le trouvons trop sommaire, trop incomplet, trop peu longtemps occupé des grandes choses, trop négligent des détails, sur d'autres noms, sur d'autres travaux, qui devaient lui parler si haut et le toucher de si près. Vingt-huit pages pour lord Chatam! quatorze pages pour Pitt! trente pages même pour Burke ! J'en demande pardon à l'éloquent biographe : mais cela ne répond pas à de telles questions, à de tels souvenirs, à la curiosité du grand nombre et à l'attente des bons juges.
Je sais que, dans ces notices rapides et dans d'autres, . que la même main a tracées, de Fox, de Sheridan, de Canning, de Grattan, il y a des coups de pinceau excellents, des indications précieuses, des échappées de vues, qu'il suffirait d'étendre; mais cela ne nous laisse pas
moins un vif regret que lord Brougham, entraîné, même quand il compose à loisir, par des occasions accidentelles, se soit contenté de brillantes esquisses, là où il pouvait laisser d'immortels portraits et que, pour quelqu'un du moins de ses grands prédécesseurs, ou de ses grands rivaux, il n'ait pas fait une étude entière et un tableau en pied, un caractère complet de l'homme d'État anglais, opposant, ou ministre, athlète de la parole, appui des libertés, provocateur des réformes, ou soutien opportun du Pouvoir, et quelquefois l'un et l'autre, à distance, selon le besoin du temps et l'instinct de la conscience, ou de la passion.
On fait aujourd'hui les ouvrages trop courts ou trop longs, des Notices, ou des histoires qui renferment tout. Mais, une vie de lord Chatam, une vie de M. Pitt, de l'orateur ministre et du ministre éloquent, autant qu'il est habile et tenace, ne serait-ce pas un sujet qui, développé dans sa juste étendue, intéresserait, au plus haut degré, le temps présent et l'avenir ? Je reproche à lord Brougham, dont le burin a rapidement esquissé le trait de tant de physionomies britanniques, d'orateurs jurisconsultes et de chanceliers, de n'avoir pas fait à son pays et à l'Europe le présent complet d'une grande biographie politique.
Ajoutons, pour être équitables, que lord Brougham a magnifiquement acquitté sa dette envers une autre éloquence, à la gloire de laquelle il était aussi fort intéressé, l'éloquence du barreau. Je ne connais guère de notice plus attachante, plus complète dans sa brièveté, plus analogue au sujet que les pages mêlées de citations, qu'il consacre au recueil des plaidoyers choisis d'Erskine. Veuillez le remarquer, seulement : l'intérêt de cette étude est encore tout politique; car, dans ces Discours du grand avocat anglais, il s'agit surtout de
procès liés à la liberté de la presse, ou à la défense de prévenus, sous le coup de ce que l'ancienne procédure anglaise appelait trahison constructive. C'est donc surtout le sentiment du droit constitutionnel, le zèle pour la liberté, la plus essentielle à la vie parlementaire, et c'est aussi la résistance à l'esprit d'inquisition qui animent ici le savant critique, comme le célèbre orateur, son devancier dans la même carrière et les mêmes principes. Ces actions d'Erskine sont des monuments de la liberté anglaise ; et l'éloge qu'en fait lord Brougbam est digne de la cause et de l'orateur.
Une assertion seulement fait naître quelque doute. Lord Brougbam, après avoir regretté, dans de vives paroles, qu'il ne nous reste presque rien sous forme authentique, de l'éloquence même des grands orateurs anglais de son temps, affecte en quelque sorte d'aggraver ce malheur par une circonstance de plus. — « Quand nous consi- « dérons, dit-il, combien est grande la différence entre « l'ancienne et la moderne éloquence, combien une part « importante de ce qui distingue spécialement la der- « nière était absolument inconnue aux anciens, je veux « dire l'argumentation improvisée, la discussion désignée « sous le nom de débat , et quand nous réfléchissons « combien ce genre de talent est plus adapté aux affaires « de la vie réelle que les compositions travaillées et bril- « lantcs de l'antiquité, nous devons gémir que presque « tous nos grands maîtres dans cet art soient morts, sans « avoir laissé trace de leur génie derrière eux , et que si « par malheur la libre constitution de l'Angleterre venait « à périr, les discours de M. Burke fussent le moyen de « conjecturer quelle puissance avait été mise en usage « pour détourner ce fatal dénoûment. »
Nous nous associons bien volontiers aux regrets de lord Brougham sur la perte des vives répliques et des mots
piquants ou expressifs échappés aux discuteurs anglais ; mais d'après quelle loi prétend-il refuser le même genre de mérite à cette admirable antiquité , à ces Athéniens d'un esprit si soudain et si preste, à ces Romains du vieux temps, vrais soldats de tribune, dont Cicéron nous a cité, çà et là, les vives saillies, les brusques mouvements, les éclairs, les foudres, enfin à Cicéron lui-même, dont la parole improvisée accablait Catilina et désarmait César?
Singulière prétention, même pour un Anglais, de réserver à sa nation, comme une découverte moderne, le talent de la dispute oratoire, du débat fortuit et détaillé ! Le savant traducteur de Démosihènes n'a-t-il donc pas remarqué dans son Thucydide l'admirable débat, le jeu pressé d'arguments et de réponses des Athéniens et des Meliens1? Certes, nous souhaiterions aux plus grands des débatteurs anglais même soudaineté polémique et surtout même concision.
Mais, sans parler de la Grèce, comment le savant critique a-t-il pu oublier ces traits de flamme, lumina orationis, ces merveilleux accidents de Tribune inspirés à Crassus par un mot de l'adversaire, un souvenir du moment, un hasard survenu, dans l'aspect de la place publique-? Et Cicéron lui-même ne nous a-t-il pas décrit sa rencontre dans le Sénat avec Clodius, ses saillies de colère, ses accablantes répliques, et l'adversaire troublé sous cette grêle de feu3? Les harangues mêmes de l'orateur romain, ses compositions ornées, comme dit lord Brougham, ne gardent-elles pas bien des traces et comme des lacunes du débat fortuit? Ne sait-on pas même à quel point la vive et moqueuse sagacité de Cicéron excellait
1 Thucydid., lib. 5, c. 85-111.
2 Cicer. De Orat., lib. 2, c. 55; lib. 3, c. 1.
3 Cicer. in Epist. passim.
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dans cet interrogatoire des témoins par les avocats, commun à la procédure romaine, et à celle d'Angleterre?
Que dire des temps qui ont suivi et de ces orateurs célèbres encore, sous l'empire, parles traits mordants de leur âpre parole? Comment ne pas croire même l'ingénieux Pline le jeune, lorsqu'il raconte dans une lettre ses vives répliques à un dénonciateur officiel, ses adroites et fermes défenses, dans le débat sur la mémoire du vertueux Helvidius1? Ne flattons pas ainsi notre vanité moderne. Si l'antiquité ne nous a guère transmis, en fait d'éloquence politique et judiciaire, que des œuvres achevées, ce n'est pas qu'elle eût moins d'inspiration militante , de verve improvisée, d'esprit en argent comptant, comme l'indique l'expression latine, ingenium in numerato ' habere ; mais c'est que le temps, qui a brisé si souvent les statues même et les trophées des héros de la tribune, n'a pas conservé les cailloux, plus ou moins arrondis, et les flèches, plus ou moins aiguës, de leurs combats de chaque jour.
Que les regrets de lord Brougham sur l'esprit perdu de ses compatriotes ne se tournent donc pas en injustice contre cette admirable antiquité, dont il est ordinairement si bon juge. Non : dans les choses de goût et d'art, d'imagination et de passion, elle eut tous les dons, toutes les puissances, elle excella partout : elle épuisa les merveilles de la dialectique et de la rhétorique, dans le sens le plus élevé des termes. Mais, disons-le à la gloire des temps modernes, et cela même nous ramène à lord Erskine : la supériorité de ces temps est surtout chrétienne ; elle tient à l'action d'une loi morale plus sainte et plus complète, à ce sentiment d'humanité, conséquence de l'Évangile, et à ce sentiment de liberté issu à la fois de
1 Plin. Jun,, lib. 9, epist. 13.
l'Évangile et de la science , et qui adoucit les lois et les mœurs.
L'éloquence d'Erskine est en effet pénétrée de cet esprit nouveau, de cet amour éclairé du droit, de cette pitié grave et tendre pour les maux de la société, de cette équité miséricordieuse pour le malheur, pour les fautes mêmes. Ce n'est plus l'orateur passionné des républiques anciennes, capable sans doute d'une indignation vertueuse et d'un salutaire dévouement, mais trop souvent dominé par la colère, l'ambition ou la rivalité. C'est l'homme de bien, armé de la parole pour réclamer toutes les garanties de la loi, toutes les sauve-gardes de la plus scrupuleuse équité : c'est le citoyen pénétré d'un profond attachement à la Constitution de son pays, inaccessible à toute faveur, comme à toute crainte, et ne concevant pour les autres et pour lui-môme rien au-dessus de ce dépôt sacré. Tel parut Erskine défendant même un insensé coupable d'attentat sur la personne du Roi. Tel il parut, pendant la crise de l'Angleterre, sous l'administration légalement impérieuse de Pitt, au milieu des rigueurs croissantes de l'opinion inquiète, et alors même que les scrupules de la liberté couraient risque d'être impopulaires, autant qu'inutiles.
Grâce à de tels hommes, l'Angleterre eut l'inestimable avantage de passer, sans atteintes profondes à son droit politique intérieur, la terrible épreuve d'une guerre contre la Révolution et la France. En concentrant ses forces, eile garda ses libertés. En s' unissant d'un lien, nécessaire pour elle, aux monarchies absolues, elle conserva le privilège de ses impôts librement votés, de ses discussions publiques, de sa presse indépendante. Elle combattit l'esprit de conquête et le despotisme avec des enrôlés volontaires, des trésors acquis par son commerce et, en assurant à l'intérieur la liberté des citoyens, comme au
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dehors la puissance active de l'Etat. A cela concoururent sans doute toutes les forces de l'Angleterre, les hommes d'État les plus énergiques ainsi que les plus modérés, les Chambres, les magistrats, les jurés, les avocats anglais, chacun dans la mesure de son devoir et de son droit, personne ne demandant la destruction des lois pour sauver la société, et le pouvoir absolu, pour préserver de l'anarchie.
Par là même, le spectacle qu'offrit l'Angleterre, durant les principaux incidents et après l'issue de la grande lutte, les rôles simultanés, ou successifs des partis qui la divisaient, la transformation apparente, ou réelle de ces partis mêmes, leur force commune et l'action de quelquesuns de leurs chefs , tout cet ensemble, unique dans l'histoire, nous paraît singulièrement instructif à retracer; et nous souhaiterions que lord Brougham , qui a connu tant d'acteurs éminents de ce drame, qui s'est mêlé du moins à leurs derniers efforts, qui les a jadis jugés, ou combattus dans plus d'une rencontre , voulût retracer aujourd'hui, sous l'impression plus calme de l'âge et de la retraite, quelques-uns de ces grands souvenirs publics, qui lui sont si présents.
Nous ne le tenons pas dégagé de semblable obligation, au prix d'études plus spéculatives et plus lointaines, de ses Notices sur Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. L'esprit cosmopolite du noble auteur éclate sans doute par la manière impartiale et supérieure, dont il a compris ces sujets étrangers et les a traités, dans sa langue et même dans la nôtre. C'est merveille de voir le grand débatteur anglais si bien saisir et parfois reproduire si vivement les formes de l'idiome français, sauf les erreurs typographiques, dont ses imprimeurs gâtent les textes qu'il cite. Mais, ce mérite que s'est efforcé d'acquérir lord Brougham, parmi tant d'autres études si différentes,
n'acquitte pas, selon nous, sa dette envers sa propre nation. Il lui devait, et il lui doit encore un travail plus sérieux, plus approfondi, sur quelques-uns des grands personnages publics, que l'histoire d'un peuple puissant et libre présente à la postérité. A cet égard, et dans son heureuse patrie, lord Brougham peut se dire: Hancmateriam uberiorem securioremque senectuti meœ seposui.
Nous le souhaitons d'autant plus, que nous sommes loin de croire cette tâche suffisamment réalisée, dans le pays de lord Brougham, et par quelques-uns de ses célèbres compatriotes. Après les vies de Voltaire et de Rousseau, lord Brougham a écrit avec non moins de soin celles de Hume, de Robertson et de Gibbon. A défaut d'incidents que lui refusaient ces vies contemplatives et studieuses , il a porté beaucoup d'attention critique à l'examen des ouvrages, à la juste analyse de la méthode, de l'art, du talent qu'il y reconnaît. Nous ne pouvons cependant admettre les prémisses qu'il a posées. Nous ne croyons pas que, grâce à Hume et à Robertson1, la patrie de Bacon, de Newton, de Shakspeare, de Milton, se soit élevée, dans le genre historique, à la même hauteur que dans d'autres domaines de la science et du génie.
Ce fut là une illusion du dix-huitième siècle applaudissant la philosophie de Hume dans son histoire, et sachant gré au circonspect et modéré Robertson de reproduire avec adoucissement les vives et dédaigneuses conclusions de Voltaire contre le moyen âge. Mais, on peut le dire aujourd'hui, ni le sage Hume, comme publiciste et peintre de la nation anglaise, ni le sage Robertson, comme his-
1 « It was veserved for two natives of Scotland to remove such « an unhappy peculiarity and to place ourfame,in thèse important « walks of literature, upon a level with our eminence,in ail its other « departments. » Vol. I, p. 168.
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torien de l'Ecosse et d'une partie de l'Europe, ne resteront des modèles reconnus et non surpassés.
Tout récemment, M. ïhiers, dans la belle préface de son douzième volume sur le Consulat et l'Empire, remarque avec une grande justesse et une non moins grande autorité : « qu'il y a non pas une, mais vingt manières « d'écrire l'histoire ; qu'on peut l'écrire comme Thucydide, « Xénophon, Polybe, Tite-Live, Salluste, César, Tacite, « Commines, Guichardin, Machiavel, Saint-Simon, Fré- « déric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi très-bien « écrite, quoique diversement. »
Dans ce dénombrement si bien choisi , sans être complet, puisqu'il y manque Plutarque, Bossuet, Montesquieu et même Voltaire, nous ne nous plaignons pas de ne pas lire les noms de Hume, de Robertson et de Gibbon. Selon nous, aucun d'eux ne représente une des formes originales, une des supériorités si distinctes, mais également vraies, que peut offrir le génie de l'historien. Ni l'élégance de Hume, ni sa philosophie si dédaigneuse d'une partie des choses qu'il raconte, et par là même impuissante à les peindre complètement, ni la régularité de Robertson, qui consiste à tout réduire, ni la négligence du premier à consulter les sources, ni les analyses froidement fidèles que le second tire des nombreux matériaux qu'il compare, ne sont, à nos yeux, l'éloquente véracité de l'histoire.
Sur Gibbon, il y aurait plus à dire encore; et, en admirant sa vaste lecture et son érudition, il reste à lui reprocher deux bien graves défauts : la partialité contre toute grandeur morale, et la déclamation. Les deux cents pages que lord Brougham a consacrées à ces trois célèbres historiens, malgré quelques exagérations laudatives, n'en sont pas moins remplies de vues ingénieuses, d'anecdotes et d'idées. On y trouve aussi de curieux détails, purement
littéraires et presque techniques, sur la manière dont ils composaient.
Je ne sais si Hume est assez grand écrivain pour qu'il y ait plaisir à étudier ses brouillons successifs, et à voir graduellement, à cette filière laborieuse, s'embellir et s'animer sa pensée. Mais, dans cet ordre de recherches, on pourrait arrêter le savant biographe, et le renvoyer au travail plus piquant et non moins minutieux que nous a donné Disraeli sur des passages comparés de Hume et d'un autre historien, l'exact et minutieux Carte, que le philosophe d'Edimbourg a souvent suivi de trop près et corrigé çà et là, pour le détail de l'expression, sans jeter dans les nombreux emprunts, qu'il lui fait, le premier mouvement et la vie.
Ajoutons cependant, que lord Brougham, dans le rang trop élevé qu'il assigne aux trois historiens anglais du siècle dernier, laisse percer, du moins à l'égard de l'un d'eux, de judicieuses restrictions. Si sa partialité écossaise, si les souvenirs de sa studieuse jeunesse, déjà réveillés au nom de Black, parlent très-haut pour Hume et pour Robertson, il est plus rigoureux, et partant plus juste, à l'égard de Gibbon; et les dernières pages de sa notice sur le savant historien offrent une critique morale et littéraire, dont les détails sont d'un grand prix, et montrent à quel point un improvisateur de tribune, quand il est excellent logicien, peut devenir un critique sévèrement délicat et un puriste de diction.
Le secret de cette supériorité de goût, plus forte que la prévention nationale, nous paraît appartenir surtout aux excellentes études classiques, dont est pénétré lord Brougham. Au premier abord, comme nous l'avons indiqué plus haut, il était tenté et à demi résolu de mettre Hume et Robertson à côté des grands historiens de la Grèce et de Borne. 11 le fait presque en théorie; mais le cœur
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lui manque pour achever; et c'est Gibbon qui porte surtout la peine de cette imprudente comparaison. Nous n'en sommes pas étonné: la simplicité nerveuse, la parole énergique et vive, l'éloquence naturelle et pratique de lord Brougbam s'éloignent beaucoup des ornements tant soit peu vulgaires et de la monotonie pompeuse de Gibbon, qui, pour dire vrai, avec beaucoup de savoir et d'esprit, appartient cependant à la classe des écrivains rhéteurs, c'est-à-dire à la décadence de l'antiquité.
Lord Brougham, par l'attrait de son talent, malgré les distractions de ses études diverses, a remonte plus haut dans les lettres; il est surtout élève de la belle et forte antiquité. Nous en citerons quelques preuves frappantes, quand nous aurons sous les yeux tous les monuments de sa double carrière oratoire. Nous ne considérons encore que le pénétrant critique et le docte écrivain. A ce titre, nous avons du, pour être juste, anticiper sur les réimpressions successives de ses œuvres, et rappeler, dès ce moment, les remarquables travaux qu'il a consacrés au plus grand des orateurs antiques, au modèle suprême de l'atticisme éloquent et sévère.
En effet, cette vivacité de talent, cette dialectique armée de verve et d'esprit, et, en même temps, cette mobile activité de réflexions historiques, morales, littéraires, qui distinguent lord Brougham, ne trouvent nulle part une application plus heureuse que dans son étude de la tribune d'Athènes, dans ses analyses, ses descriptions, ses traductions de Démosthène. En parlant des meilleurs écrivains de son pays, dans le siècle dernier, le docte Anglais se montre attachant, ingénieux, piquant, par le choix des faits et des vues. «Il est biographe habile et critique supérieur. Mais, en touchant à Démosthène, il est lui-même éloquent. Il nous donne ce que nous avons vu si rarement, le spectacle de la grande vie oratoire.
Tout servait lord Brongham dans cette œuvre : la trempe vigoureuse de son esprit, ses longs exercices, ses luttes fréquentes de barreau et de parlement, ce tempérament, pour ainsi dire, endurci au feu des batailles et de tant d'années militantes et glorieuses. Voilà comment on arrive à Démosthène : voilà comment on peut le sentir et le rendre, et non en cheminant timidement à sa suite, du même pas que notre bon abbé Auger, ou que notre élégant, mais froid abbé d'Olivet! Une réimpression, en France, d'anciennes traductions de tous les discours et plaidoyers du grand orateur grec a été, pour lord Brougham, l'occasion d'admirables Essais dans la Revue d'Edimbourg, où s'est révélée d'abord cette vive perception, et pour ainsi dire cette assimilation instinctive de la tribune antique.
Nous espérons bien que, de ces précieux essais, de ces pages toutes vivantes, rien ne sera perdu pour l'avenir. Lord Brougham est certainement, parmi les modernes, le meilleur interprète de Démosthène. Nous n'avons jamais parfaitement saisi la pensée du cardinal Maury, lorsque, louant l'orateur romain d'avoir tant admiré son grand devancier d'Athènes, et môme d'en avoir traduit quelques discours, il ajoute : « Si ces traductions officieuses étaient « parvenues jusqu'à nous, il est probable qu'en lui ren- « liant un service trop généreux , Cicéron se serait placé « lui-même pour toujours au-dessous de Démosthène. » Comme jamais traduction d'un chef-d'œuvre ne saurait surpasser l'original, nous ne concevons pas bien l'induction que fait ici le critique, touchant le génie propre des deux écrivains rapprochés par cette épreuve. La meilleure traduction aura toujours un mérite relatif et limité qui ne donne pas la mesure entière du talent qui l'a écrite ; et probablement la belle étude de Cicéron sur le Discours de la couronne, si elle était parvenue jusqu'à nous, aurait confirmé par un exemple de plus le mot que son éloge de
Brutus inspirait à César. On aurait senti, sous la trombe impétueuse du génie grec , un flot plus abondant. Mais, il n'eût pas été juste d'en conclure l'infériorité générale et nécessaire de l'orateur romain.
Sans avoir la même ricbesse et la même perfection de langage, lord Brougliam, dans sa version anglaise de ce discours de la couronne, fait supérieurement comprendre et sentir Démosthène. Science des lois , instinct de la vie publique, habitudes d'homme d'État et passion d'orateur, rien ne lui manque pour cela. On s'aperçoit tout d'abor^L à la justesse précise des termes, à la fermeté nenteuse des tours, que l'interprète est à son aise, qu'il respire son air natal et fait servir sa langue à rendre des pensées, qui lui sont familières, des sentiments, dont son cœur a tressailli cent fois.
Sans parler du talent d'écrire, nul dans l'abbé Auger, faux et fardé dans Tourreil, évidemment un simple érudit, un pur lettré, n'atteindra jamais à l'expression*de Démosthène, n'en saura pas même donner une faible image.
Lord Brougham, dans une courte introduction, rappelle l'origine de son travail, les amis qui l'ont dissuadé, les exemples et les amis qui l'ont encouragé , l'approbation de lord Wellesley, aussi bon helléniste qu'habile homme d'État, celle du savant lord Lyndhurst, qui peut-être aimait mieux les traductions de cabinet de son savant émule que ses répliques, en parlement. Puis, après quelques réflexions sur les traductions en général , sur l'expressive fidélité qui convient le mieux à cette œuvre, sur le caractère des langues et spécialement sur le primitif et mâle génie de l'idiome anglais, il entre, sans longs préliminaires, sans digressions, dans le cours si prompt et si libre de l'orateur grec, tel qu'il se précipite entraînant avec soi pièces à l'appui, décrets, dépositions de témoins,
lettres de Philippe, et animant le tout d'un souffle de colère et de patriotisme, qu'on ne surpassa jamais.
L'illusion renaît presque entière, sous la vive et complète imitation de l'original. Le traducteur est tout ensemble helléniste, antiquaire et orateur. Si j'avais un reproche ta lui faire, ce serait d'être aussi parfois un peu trop Anglais du dix-neuvième siècle, de céder quelque chose à l'idiome abstrait et méthodique de notre temps, et de ne pas employer exclusivement le vigoureux anglais de Bacon et de Shakspeare , de Hooker et de Milton , à rendre la forte langue de Démosthène. Mais cela même est-il possible? La meilleure condition de la force, c'est le naturel dans l'énergie ; et l'archaïsme volontaire et cherché serait-il naturel? Notre savant et spirituel Courier a mal résolu ce problème, dans son essai de traduction d'un livre d'Hérodote. Quelque combinaison plus heureuse, quelque terme moyen plus juste serait possible, sans doute. L'étude, le goût, la passion peuvent à propos s'enrichir de l'ancienne langue, dans chacune des nations, dont les langues ont vieilli; mais, c'est là un secret difficile, que la critique n'enseigne pas et qui n'appartient qu'aux maîtres. Lord Brougham en a fait usage parfois et nous en instruirait, au besoin. Bornons-nous à souhaiter qu'il veuille bien réunir et compléter par quelques efforts nouveaux tout ce que lui a inspiré sa préférence de Démosthène et sa longue méditation d'un tel modèle. Jamais plus intelligent élève n'aura commenté plus grand maître.
406 CHOIX d'études
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