FLORENCE ET SES VICISSITUDES
PAR M. DELÉCLIZE.— 2 volumes
On peut s'étonner qu'après les Villani, après Machiavel, Guichardin, l'histoire de Florence soit encore à faire, même pour les siècles que ces trois chroniqueurs et ces deux grands historiens ont décrits avec le plus de force et d'étendue. S'il en est ainsi cependant, il faut l'attribuer sans doute aux progrès de la critique dans l'étude des faits, et au point de vue particulier de l'esprit moderne, qui veut réunir une foule de notions, que négligeaient Machiavel et Guichardin, dans leur style diversement imité de l'antique. Le récit des événements, la peinture des hommes ne sont aujourd'hui qu'une part de l'histoire. 11 y faut joindre encore la philosophie générale et la statistique approfondie, ce qu'il y a de plus élevé, et ce qu'il y a de plus précis; puis enfin, l'histoire intellectuelle, l'histoire des lettres, des arts, des industries.
Machiavel, dans son histoire de Florence dédiée au pape Clément VII, ne s'occupe que de politique et de guerre: il ne nomme qu'une fois le Dante, pour dire que, par les conseils de cet homme, la Seigneurie, dont il était membre, arma le peuple et beaucoup d'habitants des cam-
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pagnes contre la faction des Noirs. Mais aujourd'hui, quel historien de Florence s'arrêterait là, en parlant du Dante? Qui ne serait tenté de lui donner, dans l'histoire de son temps, un rôle proportionné à sa gloire dans la postérité? et, si les détails manquaient pour cela, qui ne voudrait du moins mêler à son récit quelques considérations nouvelles sur la Divine Comédie, sur le génie du poëte, sur l'influence de l'ouvrage?
Que sera-ce des beaux-arts, dont Machiavel ne dit pas un mot, et qui sont aujourd'hui l'inséparable cortège du nom de Florence! Il faut donc chercher l'histoire de la Toscane ailleurs que dans l'éloquent Florentin, et la demander à quelque moderne qui aura déchiffré, dépouillé, comparé les monuments originaux de toute sorte, pour en tirer une histoire complète et détaillée, telle que nous la concevons désormais. Heureux, s'il joint à ce mérite le talent d'abréger et d'éclaircir, en racontant, et s'il est animé de cette chaleur qui répand l'intérêt et la vie dans l'histoire! Pour un tel peintre, nul sujet ne saurait être mieux choisi, plus attachant, plus varié. Mais que de conditions ne faut-il point réunir, depuis la connaissance de l'organisation obscure et compliquée du moyen âge, jusqu'à cette imagination qui en ressuscite les brillants tableaux, et depuis l'intelligence de tous les détails de commerce, de finances et de guerre, jusqu'au goût exquis et à la vive sensibilité pour les arts!
Cette réunion de talents divers, cette variété de connaissances, ces coups d'œil opposés, pour ainsi dire, nous les imaginons difficilement, dans un même historien : nous pouvons les espérer, je le crois, de l'homme d'État célèbre qui, dans sa carrière récemment interrompue1, avait montré tant de vigueur et de facilité d'esprit, et qui,
1 Cela était écrit en 1838.
maintenant retiré sur les bords du lac de Côme, se repose du ministère et de la tribune, en écrivant l'histoire de Florence. Mais encore, pour le plein succès d'une telle entreprise, il faudrait au plus habile ces longs loisirs et cette préoccupation exclusive du passé, que ne permet guère la mobilité de notre siècle. Il faudrait, pendant des années peut-être, vivre par l'imagination et le travail dans un temps qui n'est plus; et nous n'osons aujourd'hui promettre une telle liberté à personne. C'est beaucoup du reste que quelques parties de cette belle et curieuse histoire soient touchées, soient enlevées par un esprit brillant et nerveux. On sera charmé de cette lecture, sans qu'elle détruise le mérite et l'utilité d'une production comme celle de M. Delécluze, chez lequel domine surtout le goût des arts et la simplicité du récit. Si son travail nous paraît encore incomplet, à beaucoup d'égards, il faut en accuser la beauté même du sujet et la modeste réserve de l'écrivain, qui semble quelquefois n'avoir pas voulu employer tout son savoir, et s'être défié de notre répugnance pour les longs ouvrages.
Destiné d'abord à l'art de la peinture, mais épris des lettres, et portant sa curiosité sur toutes les études, M. Delécluze a longtemps habité l'Italie, longtemps contemplé Rome et Florence. Les notes de son livre et divers traits de ses récits attestent, qu'il a fait de grandes recherches et consulté souvent des sources peu connues. Aux documents historiques, proprement dits, il sait joindre l'habile emploi de cette foule de notions dispersées dans la littérature d'un peuple, et si utiles pour l'intelligence de son histoire; enfin, sans s'être, par profession, ou par préférence, occupé de droit public et d'administration, M. Delécluze a mis un soin particulier à se rendre compte, dans son livre, de tout ce qui tient à ces graves questions ; et vous pourrez remarquer, à cet égard, lesdétails souvent
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neufs, qu'il a recueillis sur le gouvernement du grand~duc Pierre-Léopold et de ses successeurs.
Si, après avoir fait cette part à la science de M. Delécluze, il nous semble que, dans son ouvrage, quelques points du sujet restent obscurs, que d'autres n'ont pas toute leur valeur et toute leur importance; que les faits sont quelquefois trop pressés et quelquefois trop rares, ces observations n'ôtent rien à l'utilité actuelle de ce travail; et elles seront peut-être pour l'auteur un motif de l'étendre et le perfectionner : « Fasse le ciel, dit-il dans une courte et simple préface, que l'ardeur, les soins et le plaisir, avec lesquels j'ai poursuivi et achevé cette difficile entreprise, n'aient pas trahi mes espérances! »
Cette ardeur, ces soins, ce plaisir, dont parle M. Delécluze, sont en effet marqués dans plusieurs parties de son travail, et y répandent un genre d'attrait, que rien ne remplacerait. On peut ne pas approuver la distribution du livre; mais partout, on est occupé et intéressé. M. Delécluze, suivant une méthode, dont Voltaire a donné l'exemple, dans son Siècle de Louis XIV, a séparé le récit et les considérations historiques. Ainsi, dans le premier volume, il raconte tout d'une haleine les faits de l'histoire de Florence, depuis son origine et depuis la construction de sa première enceinte, jusqu'à l'avéncment de Léopoîd II, en 1824. Dans le second volume, il expose, par chapitres distincts et assez étendus, le gouvernement, la philosophie, les mœurs de Florence, revenant ainsi sur ses pas, et reprenant, sous un point de vue particulier, des époques et des événements, dont il a déjà parlé; par exemple, la fatale peste de 1348, qui, décrite d'abord dans le récit chronologique, reparaît ensuite, avec de nouveaux détails et de singulières anecdotes, dans le chapitre spécialement consacré à la peinture des mœurs.
Il n'y a pas là cependant répétition et double emploi.
M. Delécluze sait toujours ajouter quelque chose à ses premiers récits ; et on ne voudrait rien retrancher des faits et des détails de son ouvrage ; mais, il est certain que cette méthode de couper en deux parties l'histoire a de graves inconvénients, qui sont sensibles même sous la plume incomparable de Voltaire. Les faits se trouvent d'un côté, les explications de l'autre : on lit dans un volume les événements de la guerre; on voit, dans le volume suivant, comme elle se dirigeait et se préparait. Les grands historiens de l'antiquité ne connaissaient pas ce défaut, ou, si vous voulez, cet abus de la méthode moderne : tout se suit et se soutient dans leur récit, de manière à expliquer les faits et à les peindre à la fois, sans faire de dissertations isolées. Quoi qu'il en soit de cette remarque, chacune des deux parties du travail de M. Delécluze offre un mérite distinct et réel. Le récit, qui semble bien resserré pour une histoire si longue, n'en renferme pas moins beaucoup de circonslances peu connues, ou montrées sous un jour entièrement neuf; quelques-unes même des singularités de la démocratie de Florence sont mieux expliquées dans cette partie de l'ouvrage que dans le chapitre ex professo sur le gouvernement.
L'auteur s'atlache moins aux guerres et aux transactions politiques de Florence avec le reste de l'Italie, qu'aux vicissitudes intérieures de l'État florentin ; et plusieurs de ses récits ont, sous ce dernier rapport, un grand caractère d'intérêt et de vérité. Nous citerons surtout l'époque inscrite par M. Delécluze sous le nom de monarchie, et succédant à celle qu'il appelle oligarchie, mais où déjà dominaient les premiers Médicis. Rien de plus curieux pour les détails que le meurtre du grand-duc Alexandre, assassiné par Lorenzino, son parent, bel esprit rhéteur, qui se croit un Brutus. Seulement, après que l'auteur a parfaitement dépeint le temps, le fait, les hommes, et
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flétri cette parodie sanguinaire du patriotisme romain, laquelle se mêlait alors à tant d'autres imitations de l'antique, on est étonné de retrouver dans une autre partie de l'ouvrage de longs extraits de Y Apologie de Lorenzino, publiée par lui-même. Il semble qu'on en avait fini avec cet assassin par plagiat, dont M. Delécluze avait si bien décrit ailleurs le crime et la lâcheté : et, eu effet, la froide et emphatique déclamation de Lorenzino réfugié à Venise ne peut pas compter parmi les documents instructifs sur le gouvernement de Florence.
Évidemment, l'inutilité de son attentat, la profonde apathie du peuple de Florence, après le meurtre du grandduc Alexandre, prouvent que l'ordre de sentiments qui animait Lorenzino n'était nullement populaire, et appartenait tout au plus à quelques lettrés pervertis. Quand Rienzi avait également évoqué d'antiques souvenirs, et s'était fait tribun par réminiscence, il avait, quelque temps du moius, agité et gouverné le peuple des sept collines ; il retrouvait une image du forum. Mais Lorenzino de Médicis, assassinant dans une ruelle son cousin le grand-duc attiré sous prétexte d'un rendez-vous galant, puis, le crime commis, s'enfuyant de nuit, sans autre effort, sans projet, avec un seul complice, cela n'est qu'un crime de petite cour, ou une vengeance italienne, et non le symptôme sérieux d'un fanatisme politique conservé chez un peuple.
Soixante ans auparavant, la conjuration desPazzi avait été un attentat bien autrement caractéristique et mémorable. Là, s'était montrée non pas la scélératesse empruntée et vaniteuse d'un sophiste, mais une haine d'aristocrates et de prêtres florentins encouragée par les conseils et l'absolution de Rome. Mais, aussi qu'était-il. arrivé? toute la fureur du peuple s'était tournée contre les conspirateurs : c'était le peuple qui les avait saisis, au sortir
de l'église, lieu de leur embuscade; et la mort de Julien de Médicis n'avait fait que consacrer la dictature de son frère Laurent. Il était donc visible que, dans cette époque spécialement qualifiée d'oligarchie par M. Delécluze,déjà la révolution des esprits était faite, et le pouvoir d'un seul, et d'une seule famille, accepté de préférence aux orages de l'ancienne république.
Cette vérité frappe dans quelques pages énergiques et simples de M. Delécluze, sur la mort des Pazzi, l'exécution de leurs complices et l'acharnement qui poursuivit jusqu'à leurs cadavres. Mais, il faut voir tout le tableau de la conspiration dans un écrit latin de Politien, heureux et élégant génie, devenu l'historiographe de la nouvelle monarchie populaire fondée par les Médicis, bien avant qu'ils aient pris le litre de grand-duc. On sent, par le noble et ingénieux langage de Politien, le progrès des arts et du goût qui concourt avec l'établissement des Médicis et va faire partie de leur puissance; les scènes sanglantes, les passions forcenées du moyen âge s'éloignent : elles ont jeté leur dernière fureur dans quelques crimes inspirés par l'ambition des familles pontificales ; mais , de longtemps, elles ne souilleront plus Florence. La politesse des mœurs, le luxe des arts, le goût des savants loisirs, vont y régner sans partage, et de là se répandre sur Rome, en portant, avec Léon X, le goût et la protection des lettres dans cette chaire pontificale, que l'Espagnol Borgia avait remplie de ses corruptions violentes et de ses crimes.
Cette influence de la civilisation florentine s'était marquée, dès le temps même, où le moine Savonarole avait osé, presque seul, dénoncer les forfaits d'Alexandre VI ; mais, Savonarole, démocrate austère, prêchant à la fois la réforme du gouvernement et celle des mœurs, avait succombé dans sa double lutte contre les vices de Rome et contre les Médicis. Laurent le Magnifique, au contraire,
réussit à augmenter du même coup sa puissance et la civilisation de son pays. On sait avec quel soin et quel succès populaire un savant anglais a, de nos jours, retracé cette époque. Les griefs des patriotes florentins du seizième siècle, énergiquement reproduits par M. de Sismondi, n'ont pas prévalu sur l'intéressant tableau que William Roscoe a fait de l'administration des Médicis. Là, comme ailleurs, les souvenirs littéraires en ont effacé beaucoup d'autres; et le bien, que les Médicis ont fait aux arts, a justifié leur mémoire.
Talia Fœsuleo quondam meditabar in antro, Rure suburbano Medicum, qua mons sacer urbem Maeoniam longique volumina despicit Arni.
Ces vers harmonieux semblent retracer l'image, qu'on se fait encore aujourd'hui de Florence, sous les premiers Médicis.
Cette impression n'est nullement combattue par M. Delécluze qui, dans un récit fort abrégé et dans les réflexions plus étendues qui s'y rapportent, a su caractériser par des traits nouveaux Cosme et Laurent le Magnifique; mais , il n'en remarque pas moins que le génie de Florence les avait dès longtemps précédés; et c'est au Dante qu'il aime à en reporter la gloire. 11 lui attribue le principe même des grandes découvertes maritimes du quinzième siècle ; et il rapporterait volontiers l'influence qui les inspire , à celte constellation de la croix du sud , que la prescience du poëte devinait a l'horizon, avant que les yeux des navigateurs l'eussent aperçue.
« Dante, dit M. Delécluze, a été pour Florence, pour la Toscane, pour toute l'Italie même, ce qu'Orphée, Homère et Pythagore furent pour la Grèce antique, un poëte religieux , national , qui féconda les germes de toutes les
connaissances humaines dans sa patrie, et fixa la langue du pays. »
M. Delécluze, s'at tachant à cette idée, montre par d'ingénieux détails combien de notions élevées, combien de vues et de souvenirs préoccupaient la pensée du peuple, auquel la lecture du Dante était universellement familière ; et il explique par là, d'une manière glorieuse pour le poëte, l'intelligence supérieure de ses concitoyens, et ce mouvement d'imagination, ce langage poétique, dont nul pays, dit-il, excepté la Grèce, ne peut fournir le modèle.
Avec le Dante, et j'aurais voulu ne pas dire, avec Machiavel, une des trois grandeurs de Florence, et partant de l'Italie, c'est Michel-Ange. Vous concevez la place que doitoccuper ce nom dans l'ouvrage d'un amateur passionné comme M. Delécluze, d'un contemplateur de ces trophées d'architecture, de ces portes de bronze, que l'admiration religieuse du peuple voulait transférer delà terre au ciel, et qu'elle nommait les portes du Paradis,
Homme de goût dans tous les domaines de l'art, M. Delécluze parle supérieurement de Michel-Ange, sculpteur et peintre. On peut regretter, je crois, qu'il n'ait pas insisté davantage sur Michel-Ange poëte; et d'abord, dans la gloire d'un grand artiste, remonter à ce qu'elle a de plus intellectuel, à sa forme la plus idéale, la plus indépendante de la matière, n'est-ce pas obéir au procédé même de l'art qui recherche, avant tout, qui se propose pour but la beauté suprême aperçue par les yeux de l'àme, la beauté qui ne se voit pas ici-bas, et ne se réalise qu'à demi, toujours au-dessous de son divin et désespérant modèle? Cicéron la concevait ainsi, d'après Platon, et pour cet art de la parole, où lui-même excellait. Insidebat quippe animo species eximia quœdam pulchritudinis, quam intuens in eâque defixusy ad illius simili-
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tudem artem manumque dirigebat. Il disait cela de Phidias ; et il se l'appliquait à lui-même.
Michel-Ange avait la même théorie du beau ; et, il l'avait, dans des proportions de sublime et de grandeur, depuis le tableau dantesque du jugement dernier et la statue inspirée de Moïse jusqu'à la coupole de l'église de Saint- Pierre. Lui-même, quelque part, indique en termes simples ce rapport de l'intelligible divin avec l'œuvre particulière de l'art : « L'artiste supérieur, dit-il, ne forme « aucune conception, qu'un marbre ne renferme sous ses « replis; et à cette conception seule arrive la main « obéissant à la penséu. » Cette théorie prend plus de charme encore (car eho respire une vraie passion) dans quelques vers, où Michel-Ange semble confondre l'idée abstraite du beau, l'art qui la reproduit et la personne aimée, dont cet art a renouvelé l'image. C'est, dans cet enthousiasme, qu'il a pu dire à la belle Victoria Colonna : a Ainsi, ta grande beauté, vivant exemple de cette perce fection qui orne le ciel, se montre à nous, sur la terre, « comme sortant des mains de l'artiste éternel *. »
Ce reflet poétique du grand et multiple génie de Michel-Ange , nous l'avons aujourd'hui précieusement recueilli dans un volume de vers, sous ce titre : Rime di Michel- Angelo Biw?iarotti, il Vecchio , etc. Là, malgré quelques pièces plus rudes et plus négligées, comme le sont parfois certains détails de l'œuvre de ce grand homme, se retrouvent, avec une grâce infinie d'élégance et de passion, tous les degrés de son culte idolâtre pour la belle et sainte veuve du marquis de Pescaire. Je conçois cependant que le goût moderne puisse se lasser un peu de ma-
1 Similemente la tua gran beltade,
Ch' esempio è di quel ben che '1 ciel fa adorno, Mostroci, in terra, dall' artista eterno. (Son. v.)
driganx parfois uniformes, quelle qu'en soit la pureté délicate ; et puis, pour tout dire, ce nom de vieux [il vecchio) que l'éditeur inscrit en tête des Poésies de Michel-Ange pour le distinguer d'un autre poëte de la même famille, le grand artiste se le donnait à lui-même, dans ses plus tendres aspirations de poésie et d'amour vers celle qui fut sans doute la dernière, comme la plus pure passion de sa vie. De là peut-être moins de séduction dans le langage, et plus de sérieux que d'attrait, dans la poésie.
Mais d'autres vers de Michel-Ange échappent à ce reproche, et, par la gravité même du sujet, n'ont pas moins de pathétique et d'intérêt que de grandeur. Je les voudrais cités dans une histoire de Florence 5 et c'est une omission que j'aime à réparer. Voici doux sonnets de Michel-Ange sur Dante :
« Du monde il descendit aux ténébreux abîmes; et, « après qu'il eut vu l'un et l'autre enfer, vers Dieu, « dans l'essor d'une grande pensée, il s'élança vivant; « et il en rapporta sur terre la vraie lumière pour « nous.
« Étoile de première grandeur, il éclaira de ses rayons, « pour nos yeux aveugles, les secrets éternels; et il en eut, « à la fin, pour récompense ce que le monde pervers donne « souvent aux héros les plus admirés.
a Mal connues furent les actions du Dante, et son no- « ble amour de ce peuple ingrat qui fait défaut à sauver « les justes seulement.
« Et cependant que ne suis-jc tel que lui, et né pour « semblable destin! Au prix de son rude exil et de sa a vertu, je donnerais la plus grande prospérité du « monde. »
Ce témoignage ne suffit pas à l'admiration du grand artiste pour le grand poëte. il revient aux mêmes souvenirs, presque aux mêmes idées, dans un autre sonnet d'une
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expression non moins concise, s'abstenant même de nommer celui qu'il célèbre, comme si ce nom s'offrait de soimême et remplissait la pensée.
« Tout ce qui devrait se dire de lui ne se peut dire, parce « que son trop d'éclat brûle les yeux. 11 est plus aisé de « blâmer le peuple, dont il fut persécuté, que d'atteindre « à la moindre partie de sa louange.
« Il descendit dans les royaumes du péché, pour nous « instruire; et puis, il monta jusqu'à Dieu; et le Ciel n'in- « terdit pas ses portes sublimes à celui à qui la patrie « avait refusé d'ouvrir les siennes.
« Ingrate patrie, toi qui as nourri sa destinée, pour « son malheur, tu as bien montré, qu'au plus vertueux « arrivent le plus de maux. Entre mille preuves à don- « ner, qu'une seule suffise ! L'indignité de son exil n'eut « jamais d'égale ; de même qu'il n'exista jamais plus grand a homme que lui. »
Dans ce langage si nerveux et si simple ne sent-on pas, pour ainsi dire, l'affinité, la descendance de génie qui réunit Michel-Ange au Dante? Et, si on songe maintenant à la supériorité de ces deux hommes sur tous les autres représentants de l'esprit florentin, négociateurs, hommes d'État, ambitieux plus ou moins habiles, n'est-on pas averti par cela seul que Florence était, avant tout, l'asile des arts, que là seul étaient sa force et sa durée, bien que, dans l'origine, elle ait dû aux orages et aux périls de sa vie publique la grandeur, qu'après le Dante elle n'a plus connue que dans les arts du dessin, et non dans l'œuvre libre et pure de l'intelligence?
Voilà ce que n'indique pas assez peut-être M. Delécluze, plus charmé des arts, qu'épris de la politique. C'est par là que sa comparaison du Dante avec Homère, comme premier et universel inspirateur d'un peuple, n'est pas tout à fait juste. On ne peut appliquer ici, avec même
vérité, ces vers de Manilius sur le père de la poésie, de l'éloquence et des arts, dans la Grèce :
Cujusque ex ore profusos Omnis posteritas latices in carmina duxit, Unius fœcunda bonis.
L'admiration pour le grand poète italienne fut pas moins vive ; mais son influence fut moins étendue, moins pénétrante. On n'en vit pas sortir ces cités libres de la Grèce, florissantes par les lois, autant que par les arts, guerrières et polies, démocratiques et généreuses. Florence si pleine de séditions et de vengeances cruelles, depuis l'exil du Dante jusqu'aux rigueurs politiques des Médicis , ne donna jamais un spectacle qui nous estsouvent offert par la tribune et la place publique d'Athènes, durant les vingt-sept ans de la guerre du Péloponnèse, qu'a racontée si admirablement Thucydide.
Machiavel, on le sait, en même temps qu'il résumait théoriquement la mesquine et cruelle politique de son temps, a voulu se montrer l'émule de l'éloquence antique. 11 l'a suivie jusque dans cette fiction de discours trop souvent prêtés à des personnages historiques; mais, a-t-il égalé jamais cette incomparable scène, où Thucydide nous montre deux orateurs se disputant la décision suprême du peuple athénien, pour le salut ou la ruine d'un peuple étranger, d'une île entière? Un orateur démagogue, le méchant et insidieux Cléon, a d'abord soulevé la passion et l'orgueil du peuple et enlevé l'arrêt de mort de Mytilène. Mais une parole plus humaine, un meilleur citoyen se fait entendre, apaise la colère, excite la pitié et obtient du peuple repentant le rappel de son ordre barbare. Un autre vaisseau part aussitôt, avec le message de salut, et sous les efforts redoublés des rameurs, pour arriver
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à temps et sauver la vie des Mityléniens et l'honneur d'Athènes.
Non, cette poésie réelle, cette passion, ce drame de la Cité grecque n'appartient pas, de la même sorte, quoi qu'on en dise, au peuple artiste et marchand de Florence! Cette seconde Athènes n'a pas eu de Platée et de Salamine ; elle n'a pas entendu la voix d'Eschyle au théâtre; elle n'a pas couronné Sophocle amiral et poëte vainqueur; elle n'a pas eu de Démosthènes. Ne comparez rien à la Grèce, même en parcourant les galeries de Florence.
Au reste, M. Delécluze, s'il exagère un peu le côté poétique de la ville qu'il aime, n'en est pas moins attentif à montrer aussi le côté prosaïque de Florence, et à bien décrire cette ville de marchands et de banquiers, autant que d'artistes et de poètes. 11 y 'a, sous ce rapport, dans son livre de curieuses recherches et des citations neuves et fort piquantes. On y voit, par exemple, combien les grandes fortunes de Florence, fondées par le commerce et si généreuses pour les arts, étaient d'ailleurs économes et modestes. On soupait très-mal , chez Laurent le Magnifique ; et lorsqu'il maria sa fille au fils du pape Innocent VII , le jeune Romain , accoutumé au luxe pontifical , fut alarmé de l'extrême parcimonie, qu'il trouva chez son beau-père, en venant s'asseoir à la table de famille. On pouvait appliquer aux monuments de Laurent de Médicis et à la simplicité de sa vie ces mots de Salluste, sur les anciens Romains : In suppliciis deorum magnifia, domi par ci.
Mais le plus curieux témoignage sur les mœurs et la vie particulière de Florence, ce sont les extraits un peu longs, que M. Delécluze emprunte à la chronique d'un Florentin du quatorzième siècle, Buanocorso Pitti, grand voyageur, commerçant industrieux, employé dans les légations de son pays, et faisant à la fois le change et les
ambassades. Cet homme, qui passa par presque toutes les charges de son pays et qui , toujours occupé de négociations, ou d'affaires d'argent, songeait fcrt peu aux inspirations poétiques du Dante, nous paraît un représentant Irès-fidèle de la vie active à Florence; de plus, allant par toute l'Europe, à Bude en Esclavonie, où malade et mourant, on le fait danser de force dans un bal d'Allemands, à Bruxelles, et à Paris, où il est reçu à la cour de Charles VI, joue gros jeu avec les ducs d'Orléans et de Bourbon, et les reçoit à dîner chez lui, Buanocorso Pitti n'est pas un indicateur moins original et moins curieux sur les mœurs étrangères que sur celles de son pays.
En analysant, ou en traduisant ses récits, dont il conserve très-heureusement le caractère pratique et le tour naïf, M. Delécluze n'a pas négligé d'y joindre tout ce qui les éclaircit, ou en accroît l'importance. Après les arts qu'il aime, on voit que la vie commune du peuple, la manière d'exister à Florence est surtout le sujet qu'il a voulu connaître et peindre. Comment, au milieu de cette singulière ville, l'esprit de travail et d'épargne se mêlait au goût de la pompe et des fêtes ; comment la merveilleuse activité de l'industrie était incessament traversée, sans être interrompue, par la turbulence des factions publiques ou privées; comment la place publique et le marché étaient dérangés par des émeutes sans cause, sans nom, qui semblaient tenir à une folle vivacité des habitants, quoiqu'ils eussent d'ailleurs tant de constance pour amasser, tant de sérieux dans le travail, tant de génie dans les arts : voiLà ce que M. Delécluze paraît avoir très-finement saisi, et ce qu'il reproduit avec force, dans quelques tableaux de son histoire. Les critiques de détail, même les plus fondées, ne détruiraient pas ce mérite. L'ouvrage laisse souvent cà désirer plus de concision et de pureté dans l'expression.
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Il serait facile d'indiquer à cet égard quelques changements nécessaires pour une autre édition ; mais l'auteur qui aime son sujet, et le connaît bien, écrit avec naturel et intérêt : cela répond et supplée à beaucoup de choses.
Il est un autre caractère marqué dans le livre de M. Delécluze, et qui mérite d'être relevé, à une époque où le paradoxe et la vanité gâtent souvent l'histoire : c'est le goût du vrai, et cette probité de l'esprit que l'effet ne séduit pas, qui n'exagère, ne dissimule rien, et rend les faits dans leurs justes proportions: c'est aussi, et plus encore, ce sentiment moral qui se mêle à tout, et cette rectitude d'impressions et de jugements qui inspire confiance au lecteur, en faisant estimer l'homme dans l'écrivain.
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